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Une antique migration amériendienne

De
790 pages
Cet ouvrage poursuit les recherches de l'ethnologue suédois Erland Nordenskiöld qui établissait des corrélations entre les civilisations matérielles d'Amérique du Nord et du Chaco. Les recherches portent ici sur d'autres plans de civilisation : faits sociaux et mythologie. L'étude est ainsi amenée à distinguer plusieurs des mouvements migratoires qui ont mené des Amérindiens du nord au sud de l'Amérique et met en évidence que cette civilisation préhistorique est d'origine asiatique.
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Collection
KUBABA Bernard SergentUNE ANTIQUE MIGRATION AMÉRINDIENNE
Série
AntiquitéLes liaisons techniques, sociologiques, mythologiques,
anthropologiques entre l’Amérique du Nord
et le Chaco sud-américain
UNE ANTIQUE MIGRATION
C’est en 1910 que le grand ethnologue suédois Erland Nordenskiöld
remarque que des jeux d’Amérique du Nord ne se retrouvent, chez les AMÉRINDIENNE
Amérindiens d’Amérique du Sud, que dans le Chaco (nord de l’Argentine,
Paraguay, Bolivie du sud-est). En 1929 et 1931, il étend ses remarques à Les liaisons techniques, sociologiques, mythologiques, tous les objets de la civilisation matérielle (habitats, armes, moyens de
navigations, instruments de musique…) et observe la même corrélation : anthropologiques entre l’Amérique du Nord
les objets des civilisations du Chaco sont connus aussi, principalement, dans l’est et le Chaco sud-américainde l’Amérique du Nord. Le présent livre prend la suite de ces travaux, en passant
à d’autres plans de civilisation : faits sociaux et mythologie. Le village rond à place
centrale caractérise des peuples du Chaco (ou apparentés, comme les Bororo) et
les peuples des Plaines ou des Forêts d’Amérique du Nord. Au cycle de Coyote, de
ce dernier sub-continent, répond le cycle de Renard dans le Chaco, par exemple.
L’étude est ainsi amenée à distinguer plusieurs des mouvements migratoires L’étude est ainsi amenée à distinguer plusieurs des mouvements migratoires
qui ont mené des Amérindiens du nord au sud de l’Amérique : elle confrme qui ont mené des Amérindiens du nord au sud de l’Amérique : elle confrme les
les afnités orientales, en Amérique du Nord, des cultures du Chaco central, afnités orientales, en Amérique du Nord, des cultures du Chaco central, mais
mais elle montre aussi les afnités occidentales des Araucans, ou les liens elle montre aussi les afnités occidentales des Araucans, ou les liens culturels
culturels entre les populations du nord du Chaco et celles des Pueblos, dans le entre les populations du nord du Chaco et celles des Pueblos, dans le sud-ouest
sud-ouest des États-Unis. En outre, elle étudie l’aspect anthropologique de ces des États-Unis. En outre, Il étudie l’aspect anthropologique de ces corrélations ;
corrélations ; elle envisage, grâce à l’archéologie, une datation des mouvements il envisage, grâce à l’archéologie, une datation des mouvements repérés ; enfn il
repérés ; enn elle montre que la civilisation préhistorique reconstituable par la montre que la civilisation préhistorique reconstituable par la comparaison entre
comparaison entre Chaco et Est de l’Amérique du Nord est d’origine asiatique.Chaco et Est de l’Amérique du Nord est d’origine asiatique.
Bernard Sergent, chercheur au CNRS, docteur en histoire ancienne
et archéologie, certifé d’anthropologie biologique, est auteur de nombreux travaux
en anthropologie historique (Homosexualité et initiation chez les peuples indo-
européens, Paris, Payot, 1996 ; Les Indo-Européens, histoire, langues, mythes,
Paris, Payot, 2005 ; avec le Dr. Pascale Jeambrun, Les enfants de la lune.
L’albinisme chez les Amérindiens, INSERM/ORSTOM, 1991) et en mythologie
(Celtes et Grecs I. Le livre des héros, Payot, 1999 ; II, Le livre des dieux, Payot,
2004 ; Athéna et la grande déesse indienne, Paris, Les Belles Lettres, 2008 ; chez
L’Harmattan, L’Atlantide et la mythologie grecque, 2006).
Illustration de couverture : Un coracle mandan,
photo de Curtis.
Le coracle est l’un des éléments communs au Chaco, ici du
nord, et à des peuples de la moitié orientale de l’Amérique du
Nord.
ISBN 978-2-336-30566-0ISBN : 978-2-343-00202-6
60 e
f
UNE ANTIQUE MIGRATION AMERINDIENNE
Bernard Sergent
Les liaisons techniques, sociologiques, mythologiques, anthropologiques
entre l’Amérique du Nord et le Chaco sud-américain





Une antique migration amérindienne
Les liaisons techniques, sociologiques,
mythologiques, anthropologiques
entre l’Amérique du Nord et le Chaco sud-américain



Bernard Sergent








UNE ANTIQUE MIGRATION AMERINDIENNE
Les liaisons techniques, sociologiques,
mythologiques, anthropologiques
entre l’Amérique du Nord et le Chaco sud-américain















L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2- 336-30566-0
EAN : 9782336305660
Introduction


« Les sociétés de type
archaïque vivent d’une
façon si adaptée à leurs
milieux interne et externe
qu’elles ne sentent
vigoureusement qu’un
besoin : c’est de
continuer ce qu’elles ont
toujours fait ».

Mauss, 1969 (1934), 334


A la question d’un journaliste de la télévision, Claude Lévi-Strauss
répondait un jour : « L’Amérique, je ne sais pas ce que c’est ».

Le plus célèbre des américanistes d’alors signifiait par là l’ignorance
dans laquelle nous sommes vis-à-vis du passé de l’Amérique.

Le présent livre ne prétend nullement le révéler soudainement. Sa
prétention est des plus modestes, mais touche directement à cette question :
il souhaite éclairer une toute petite partie du passé amérindien en démontrant
l’ancienne migration d’un groupe déterminé d’Amérindiens de l’est de
l’Amérique du Nord à la région du Chaco en Amérique du Sud.

Il s’appuie pour cela sur un livre antérieur, de l’ethnologue Erland
1Nordenskiöld, livre qui ne paraît pas avoir fait d’émules , alors que déjà, en
1931, la découverte dont fait état le présent ouvrage y était décelable.

Il faut dire que ce texte était discret : il consistait en trois pages et un
appendice de son livre de 1931 intitulé Origin of the Indian civilisations in
South America. Les pages et l’appendice en question reprenaient
2essentiellement un premier travail publié en suédois en 1926 , et
s’enrichissaient, pour l’Amérique du Nord, d’un remarquable travail

1 Les critiques d’Alfred Métraux, 1946 a, 213, peuvent y être pour quelque chose. Le
grand savant suisse pointait l’hétérogénéité du matériel pris en compte par
Nordenskiöld. On reviendra sur ce point. L’hétérogénéité est elle-même porteuse
d’histoire.
2 Nordenskiöld, 1926.
7comparatif de son collègue danois Kaj Birket-Smith, publié en 1924, et, pour
le versant sud-américain du dossier, sur une publication intermédiaire du
même Nordenskiöld, au titre bien modeste - Analyse ethno-géographique de
la culture matérielle de deux tribus indiennes du Gran Chaco : je n’ai jamais
guère vu cité ce dernier travail que pour son contenu explicite, indiqué dans
le titre, c’est-à-dire comme étude des cultures de deux peuples d’Amérique
du Sud parmi tant d’autres, et non pas pour le formidable trésor qu’il
constitue quant à la civilisation, très originale par rapport au reste de
l’Amérique du Sud, de ces deux peuples du Chaco. Le tableau inclus dans le
livre de 1931 révèle une chose spectaculaire : cette civilisation matérielle de
deux peuples du Gran Chaco, ce n’est effectivement pas en Amérique du
Sud qu’on lui découvre ses équivalents, mais en Amérique du Nord,
principalement orientale. Nordenskiöld avait bien sûr les moyens d’exploiter
sa découverte de manière historique. Pourtant, ses remarques se fondent
doublement, dans le livre de 1931, dans des ensembles plus vastes qui en
noient la pertinence : d’abord, les points communs entre Chaco et Amérique
du Nord sont envisagés dans le cadre d’une vaste série de traits communs
entre les cultures du Cône Sud de l’Amérique du Sud d’une part, l’Amérique
du Nord, prise en sa totalité, d’autre part ; ensuite, dans sa conclusion
générale, résultat d’une démonstration portant sur bien d’autres points et
bien d’autres cultures amérindiennes que celles du Chaco ou du Cône Sud,
est développée l’idée que les civilisations des peuples amérindiens se sont
essentiellement forgées en Amérique même et ne proviennent pas d’Asie
(conclusion qu’il faudra justement nuancer ! je reviendrai sur cela, dans le
chapitre IV, c). Insérées dans ce double ensemble, des cultures du Cône Sud
d’une part (pourtant très diverses) et de l’Amérique du Nord en son entier
d’autre part (même remarque), le groupe précis de points communs entre
cultures du Chaco et cultures de l’Amérique du Nord s’estompe.

Par la suite, Nordenskiöld a continué sa recherche ethnologique sur
les cultures américaines, en particulier sur un peuple d’Amérique centrale,
les Kuna, que leur langue relie à des peuples du nord-ouest de l’Amérique du
Sud, mais n’a plus abordé la question historique et comparative.

Le trésor de constatations livrées dans les livres de 1929 et de 1931 y
3est donc presque resté celé : à mesure que les décennies passaient, les

3
L’archéologue et ethnologue canadien Diamond Jenness enregistre les résultats de
Nordenskiöld lorsque, étudiant les origines des Algonkin, il note qu’ils doivent avoir
eu une grande expansion dans le passé, mais qu’il n’y a rien qui le vérifie entre les
Etats-Unis et le Chaco, première contrée vers le sud à montrer des points communs
avec les Algonkin, tels que les jambières et mocassins, les broderies sur cuir et
franges de cuir, le feu fait avec silex et pyrite, le sauna, la vaisselle en écorce, les
pointes de harpons en os, et il en tire que les Algonkin ont été parmi les premiers
8étudiants en américanisme se sont toujours spécialisés davantage - et c’est
une tendance lourde de notre civilisation que, pour se faire une place dans la
concurrence universitaire, se tailler un « créneau », il faut devenir « pointu »
dans un domaine et y devenir imbattable. Cette spécialisation dévore le
temps de formation, et laisse de moins en moins de place aux études
parallèles. Résultat : la vision d’ensemble de l’Amérique amérindienne
devient exceptionnelle. J’ai ainsi rencontré un jour, il y a quelques années,
un spécialiste des Maya qui ignorait qui étaient les Araucans. J’en étais
stupéfait : je n’ai pas osé lui demander s’il connaissait les Sioux et les
Apaches, mais, les westerns se faisant rares aujourd’hui, nous pouvons
deviner que nous allons vers un temps où un spécialiste d’un peuple
d’Amazonie ne saura pas plus ce qu’étaient les Iroquois, les Navajo ou les
Cheyennes que mon mayalogue ne connaissait le nom des Araucans.

Je n’ai pas moi-même l’intime connaissance qu’Erland Nordenskiöld
avait de l’ethnologie nord- et sud-amérindienne. Mais je n’ai heureusement
l’intention ni de ré-écrire son livre, ni de proposer une simple réédition de
celui-ci avec nouvelle introduction.

Mon projet est en effet de partir de son travail, de l’élargir, et d’en
tirer des conclusions d’ordre (pré)historique. C’est pourquoi, en une
première partie, j’expose la série de constatations du savant suédois sur les
liens culturels (ethnologiques) entre les Amérindiens du Chaco et ceux de
l’est de l’Amérique du Nord. Seule cette partie utilise, et développe, le
tableau et l’Appendice de 1931 ; je lui fais entièrement confiance, pour le
terrain d’études choisi, non sans développer quelques points précis. Il s’agit
alors de la comparaison d’objets matériels : il faut savoir que les recherches
sur ce terrain de Nordenskiöld avaient pour point de départ la demande qui
lui avait été faite, par le musée de Göteborg (dans le sud-ouest de la Suède),
de classer les objets amérindiens des collections. Lui-même était à l’origine
de la plupart de ces objets, en tout cas de pratiquement tous ceux originaires
du Chaco. Le savant en a profité pour se livrer, à partir de là, au sujet de
deux tribus, les Čoroti et les Nivaklé (qu’il appelle encore Ashluslay), à un

habitants de l’Amérique (1937, 29). J. Steward, faisant la synthèse des études
présentées dans le Handbook of South American Indians, expose les résultats de
Nordenskiöld et les complète (1949, 752-753). Métraux en fait également état dans
le t. I du même ouvrage, pour les critiquer. Ces auteurs ont connu le travail de
Nordenskiöld, et ont écrit leurs contributions, essentiellement avant guerre. Après la
guerre, les allusions aux deux ouvrages du savant suédois ne sont plus que
ponctuelles. En 2001, Emmanuel Dèsveaux signale à son tour les principaux points
communs mythiques et sociologiques entre Chaco et Amérique du Nord, mais
précise aussitôt qu’il ne cherchera pas à « élucider l’origine de ces affinités
particulières » (p. 116).

9examen comparatif de tous les objets provenant de ses collectes chez eux au
edébut du XX siècle.

L’élargissement que je propose à partir de là consiste, outre quelques
ajouts sur la culture matérielle, dus à des contemporains de Nordenskiöld (le
musicologue Karl Gustav Izikowitz ou l’ethnologue Julian H. Steward) ou à
moi-même, à passer à l’ethnologie immatérielle : il n’est pas possible de
classer dans des collections de musée une structure de parenté ou un éthos
guerrier. C’est de lectures sur les formes historiques de ces sociétés qu’il est
possible de tirer des comparaisons, qui confirment les inductions d’Erland
Nordenskiöld.

Un élargissement suivant est de nature analogue, en ce qu’il porte lui
aussi sur un matériel invisible : il s’agit de mythologie. Si des mythes
communs à l’Amérique du Sud et à l’Amérique du Nord ont été observés
dans à peu près toutes les mythologies des peuples amérindiens - et Lévi-
Strauss a été un des maîtres de cette recherche -, il est possible de relever des
motifs précis qui concernent les deux zones dont le grand explorateur
suédois a souligné la parenté à partir des objets matériels.

Le troisième et dernier est le plus intrigant : il consiste en points
communs dans l’ordre de l’anthropologie physique. Voici certes un domaine
qui n’est plus d’actualité : la génétique d’une part, la rhétorique « anti-
raciste » d’autre part, ont fait diminuer l’intérêt pour ce type de recherche.
Nos prédécesseurs avaient pourtant fait des remarques essentielles, à partir
d’un matériel anthropologique, et il se trouve qu’elles sont pertinentes dans
le présent débat. Bien sûr, la génétique apporte elle aussi des données, et il
en sera tenu compte.

De l’ensemble de ces éléments émergera l’idée d’un ancien peuple,
installé en Amérique indépendamment d’autres groupes amérindiens, ayant
vécu dans la préhistoire dans une large partie de l’Amérique du Nord,
réfugié à l’est aux époques historiques, et qui s’est scindé à très haute
époque, une partie gagnant la région andine par l’Amérique centrale, pour
ensuite s’écouler au pied des Andes, dans le Chaco. Cela avant
l’immigration des populations qui ont été les ancêtres, d’un côté de celles
des Andes observées à l’époque historique (et largement encore habitantes
de ces pays), de l’autre des Amazoniens installés dans la moitié nord de
l’Amérique du Sud, et d’ailleurs liés aux précédents.

A vrai dire, le matériel considérable accumulé par Nordenskiöld,
ainsi que d’autres remarques, permettront de déceler qu’il n’y a pas eu
qu’une immigration vers le Cône Sud de l’Amérique du Sud.

10 La somme des rapprochements opérés est alors comme un écheveau
dont il s’agira de séparer les fils pour distinguer des filiations précises.
L’enquête du savant suédois implique d’ailleurs de faire intervenir dans
l’enquête des peuples éloignés du Cône Sud et du Chaco, mais possédant eux
aussi tel ou tel élément des cultures examinées : peuples, nombreux, situés
au pied des Andes, côté Amazonie, zone que l’on appellera globalement la
Montaña ; peuples du Brésil méridional (Karayá, Guato) et oriental (peuples
de langue Žé, Botocudo, etc.) ; peuples du nord des Andes, ou de la zone
Venezuela-Guyanes-nord du Brésil. Un lexique, à la fin de l’ouvrage,
permettra de s’y retrouver dans les localisations et les apparentements
linguistiques de l’ensemble des peuples mentionnés dans le cours de
l’ouvrage. Tous interviendront dans cette tentative de reconstruction d’un
aspect de la préhistoire américaine.

Ne se fondant pas sur l’archéologie pour étudier le passé, mais sur la
comparaison (ethnologique, technologique, mythologique, anthropologique),
il appartient à la discipline qui a reçu le nom, de la part du linguiste et
mythologue Georges Charachidzé, d’"ultra-histoire". C’est pourquoi les
questions de chronologie restent dans le flou : l’ultra-histoire ne peut aboutir
à une datation d'événements que si elle trouve appui sur des repères
chronologiques, fournis par l’archéologie. Ainsi, par exemple, dans le
domaine indo-européen, le vocabulaire comparé des différentes langues de
cette famille montre qu’avant son partage en peuples distincts, on savait y
dire "cheval" et "étain allié", ce qui signifie que la dispersion de la famille
linguistique est postérieure à la domestication du cheval et à la création des
epremiers alliages de bronze. L’un et l’autre événements remontent au V
millénaire avant notre ère, et l’historien peut s’appuyer sur ces données pour
edater le premier éclatement de la famille indo-européenne du V millénaire
4avant notre ère .

La migration dont je vais parler ici ne bénéficie presque aucunement
de ce genre d’appui. Des suppositions peuvent être faites, et je n’y
manquerai pas, mais le caractère hypothétique demeurera, et aucune
certitude, je le répète, ne peut être escomptée sur ce point. L’intérêt du
travail est ailleurs : il établit un "pont" de plusieurs dizaines de milliers de
kilomètres entre des peuples amérindiens que l’histoire a totalement séparés.
L’aventure vaut le voyage.

.
. .


4 Sergent, 2005, 424-438.
11 Pour les noms propres amérindiens (et autres) qui seront, en grand
nombre, mentionnés dans ce livre (d'où le lexique final), j’adopte les
conventions suivantes, qui sont déjà largement celles du Dictionnaire
5critique de mythologie rédigé par Jean-Loïc Le Quellec et moi-même :

- on utilise un alphabet semi-phonétique. U se prononce toujours ou, et e se
lit é. Č note le son tch, š note le son français ch, et ž le son j. Ainsi Aleut se
lit "Aléoute", Že, "Jé" et Čib ča, "Tchibtcha". Dans les mots espagnols, le j
se prononce frotté de la gorge (la jota) ; le é (accentué) comporte un accent
d’intensité, comme en comportent souvent les noms de peuples sud-
américains sur telle ou telle voyelle ;

- les noms ethniques sont invariables, c’est-à-dire ne prennent ni marque de
féminin, ni marque de pluriel, cela à la fois pour éviter les possibles
confusions et dans un souci de sauvegarde de la prononciation : l’-s final se
prononce dans Yokuts ; il ne se prononcerait pas dans des Tobas ; un -e final
se prononce é ; c’est le cas dans Tehuel če ; ce ne serait pas le cas si l’on
écrivait une Yokutse ; cette invariabilité s’étend aux emplois adjectivaux, et,
pour mieux souligner la valeur des mots, l’ethnique en position d’adjectif
prend une majuscule : des lances Toba ;

- autant que possible, lorsqu’ils existent et sont connus, on utilise les
autoethnonymes : des Upsakora, plutôt que des Crows ou des Corbeaux, des
Yámana plutôt que des Yahgan, des Tsa čila plutôt que des Colorados, des
Wayú, au lieu de Goajiros, etc. ; en revanche, je garde Matako et Toba, deux
noms de peuples du Chaco qui apparaîtront continuellement, parce que la
totalité de la bibliographie citée à leur sujet utilise ces noms (il est vrai, pour
le premier, écrit le plus souvent Mataco) ;

- et de même, les noms entrés depuis longtemps en français échappent aux
règles des deux paragraphes précédents : un Apache, des Apaches, un
Huron, une Hurone, des Hurons, un Araucan, une Araucane, des Araucans ;
un Siou, une Sioue, des Sioux ; on maintient Algonkin invariable au pluriel,
mais on admet un féminin, Algonkine, et un féminin pluriel, Algonkines ;

- à défaut d'ethniques, on utilise les noms français des peuples d’Amérique
du Nord qui ont été ultérieurement traduits en anglais : Pieds-Noirs, et non
Blackfeet, des Porteurs, et non des Carriers, des Castors, non des Beavers,
des Plats-de-Côté-de-Chien, et non des Dogrib (ne pas le faire, c’est ignorer
quatre siècles d’histoire française de l’Amérique du Nord) ;


5 A paraître, 2014.
12- on garde les termes qui, quoique non auto-ethnonymes, ont l’utile valeur
d’englobant : c’est le cas pour Apache, pour Ona, certes nom donné par des
ennemis, mais il n’y a pas d’autre terme pour désigner globalement les
peuples de langue Čon de la Terre de Feu (Selk’nam, Hauš, Mapudungu) ; il
en est de même du mot Eskimo (le mot Inuit, proposé par les Eskimo
canadiens, ne saurait s’appliquer à l’ensemble des peuples Eskimo, qui ne
disent pas tous "homme" de cette manière, par exemple les Eskimo
asiatiques), de sorte que, lui aussi traité de manière invariable, Eskimo est le
seul terme apte à désigner l’ensemble de cette population ;

- on utilise toujours le mot Amérindiens pour désigner les habitants indigènes
de l’Amérique autres que les Eskimo et les Aleut, et jamais "Indiens", terme
qui ne s’applique en propre qu’aux habitants de l’Inde. "Indien" n’apparaîtra
donc qu’éventuellement, dans des citations ;

- les noms ethniques sont accentués, mais ne le sont plus lorsque le même
nom sert à désigner une famille linguistique : des Guaykurú ; la famille
Guaykuru.

Enfin, comme au substantif Chaco ne correspond aucun adjectif en
français, on utilisera si besoin est l’adjectif espagnol : chaquense.

13Chapitre I : Le dossier technologique


1- Les observations d’Erland Nordenskiöld


Le Chaco est un immense territoire, d’une superficie correspondant à
peu près à deux fois la France. Un texte le décrit ainsi : « De dessin à peu
e 6 eprès rectangulaire, le Chaco s’étend du 16 de latitude sud au 30 degré au
sud, englobant ainsi une partie du territoire bolivien et argentin, et plus de la
moitié de la République du Paraguay. Presque aucun relief n’interrompt
l’infinie répétition du paysage et, à perte de vue, une végétation agressive
7fait obstacle à la pénétration » .

Il s’étend à l’est des Andes, et n’atteint pas l’océan Atlantique. Le
territoire, de nature déjà différente, qui le prolonge au nord, est le Mato
Grosso (au Brésil) et celui qui le prolonge au sud, en Argentine, est la
Pampa.

La nature peu engageante du Chaco, et sa mise en culture fort
difficile, avaient longtemps permis aux peuples amérindiens y vivant d’être
eépargnés, et de maintenir leurs modes de vie jusqu’au premier tiers du XX
siècle. Malheureusement, c’est vers la fin de ce tiers de siècle qu’une longue
guerre éclata entre Bolivie et Paraguay, et c’est précisément le nord du
Chaco que visaient les Boliviens, non certes pour le mettre en culture, mais,
comme ils avaient perdu dans une guerre antérieure avec le Chili leur
débouché sur le Pacifique, pour s’ouvrir un couloir vers l’Atlantique. Les
combats se déroulèrent alors essentiellement dans le Chaco, et les peuples
amérindiens en souffrirent terriblement. A l’issue des conflits, les peuples
8étaient désorganisés .

Le fleuve Paraguay, qui rejoint la mer au Rio de la Plata, coule dans
une direction nord-sud durant la plus grande partie de son cours. Il traverse
le Chaco sur sa limite orientale. Il reçoit alors deux grands affluents de
droite, issus des Andes, et qui traversent le Chaco d’ouest-nord-ouest en est-
sud-est dans toute sa largeur ; ce sont, du nord au sud, le Pilcomayo, qui fait
frontière entre Paraguay et Argentine, puis le Bermejo.


6 Et non nord, comme l’écrit malencontreusement le texte, car cela ferait passer la
limite nord du Chaco à travers les Guyanes !
7 Clastres, 1992, 1.
8 V. sur ce le récent livre de Capdevilla, Combès, Richard et Barbosa, 2010.
14 Les peuples amérindiens se localisent aisément grâce aux cours
d’eau. Les principaux comprennent (fig. 1, 2 et 3), entre Bermejo et
Pilcomayo, côté Andes, les Matako, et, côté fleuve Paraguay, les Toba ; sur
le haut Pilcomayo, les Čoroti (Choroti) et d’autres Toba. Plus bas, on trouve
à gauche les Pilagá, à droite les Nivaklé puis les Makká. Enfin, très proches
culturellement des précédents, les Lenga se trouvent au nord-est des
Makká, le long du fleuve Paraguay.

Ces peuples appartiennent à trois familles linguistiques distinctes.
L’une d’elles, dite Matako-Maka, comprend des peuples qui partagent
uniformément la culture du Chaco dont il va être question ci-dessous. Les
Toba, en revanche, appartiennent linguistiquement à un groupe, la famille
Guaykuru, qui vivait à l’est du Chaco et présentait bien des traits communs
avec les peuples habitant celui-ci, mais les Toba sont les seuls à participer
pleinement à cette culture. Les Lengua font partie d’une petite famille
linguistique, dite Maskoi, vivant, comme eux, le long du Paraguay, ou plus à
l’intérieur, vers l’extrême nord du Chaco.

Parmi les petits peuples, moins célèbres que ceux qu’on a cités, de la
même famille que les Matako, Makká, Čoroti et Nivaklé, on signalera les
Mataguayo, aux sources du Bermejo, les Aiyo (ou Vexoz, ou Huešo), plus
bas sur le même fleuve, les Abu četa, Pesatupe et Imaka, à l’est des
précédents, les Noktén et les Guisnay, au pied des Andes à hauteur du
Pilcomayo, les Suhín, riverains du Pilcomayo sur la rive nord, les Malbalá,
insérés parmi les Nivaklé, sur la rive droite du Bermejo, les Teuta, aux
sources de ce dernier fleuve, les Tayni, au sud des Teuta, et les Oxoa, dans
9leur proximité . Beaucoup de ces petits peuples ont disparu, souvent en se
fondant dans les groupes plus grands, et proches, qu’étaient les Matako ou
les Toba.

Au sud, la famille dont font partie les Toba se prolongeait
amplement à travers le Chaco moyen et méridional, lorsque, de la proximité
du río Bermejo, les Mokoví et les Abipón se livraient à des incursions en
profondeur vers le midi.

Au-delà, vers le nord et le nord-est, se trouvent des peuples, que
l’ethnologie joignait autrefois aux précédents, et que les travaux plus récents
préfèrent en distinguer : d’abord d’autres peuples des familles linguistiques
dites Maskoi, les Angaite, Kaskihá…, et Guaykuru, les Mbayá-Guaykurú,
les Guai, les Payaguá, riverains du Paraguay, et, au-delà, au Paraguay et dans
le sud du Brésil, les peuples de la famille dite parfois Zamuko, les
Čamakoko, Tumerehã, Ayoréo… Curieusement, on aura l’occasion de le

9 Rivet et Loukotka, 1952, 1133-1132.
15montrer ici, ces peuples-là aussi ont de précises affinités en Amérique du
Nord. Ce ne sont pas les mêmes, et ils n’ont pas les mêmes cultures que les
Amérindiens du Chaco : ils représentent, on le verra, un autre mouvement.

A l’est, au-delà du fleuve Paraguay, se trouvaient des peuples de
langues Tupi-Guarani, et également au nord-ouest, au-delà de la frontière de
la Bolivie, jusqu’au pied des Andes, les Tapiete, Čané, Čiriguano, le
premier étant sans doute une tribu guaranisée du groupe Matako - si, en
effet, ils ont « adopté la langue et certaines coutumes des Čiriguano », « ils
ont une civilisation qui, dans son ensemble, rappelle plutôt celle des Matako,
des Čorotí et des Toba, surtout si on l’observe chez les représentants de la
10tribu restés à l’état sauvage, les Yanaigua (Yanáygua) du río Parapití » -, le
11second un peuple Arawak également guaranisé , le troisième, au contraire,
étant un grand peuple Tupi-Guarani qui a englobé, lors de son expansion à
12partir du Paraguay et par ses conquêtes plusieurs peuples locaux, de sorte
que sa culture est une des plus diversifiées des civilisations d’origine
guarani.

« Toutes ces tribus [du Chaco] (à l’exception de celles qui parlent
guarani), écrivait Pierre Clastres, ont en commun un certain nombre de traits
culturels, tant au niveau de la vie économique que de l’organisation sociale
ou de la mythologie, traits qui dessinent ainsi le visage de ce que l’on peut
nommer la civilisation du Chaco. C’est ainsi que tous ces groupes présentent
une tendance évidente à la matrilinéarité, que partout la recherche de
nourriture obéit aux mêmes rythmes saisonniers, étant donné le rôle
généralement secondaire de l’agriculture. Il faut aussi noter le goût commun
de ces Indiens pour la guerre, qui tend à modeler selon une même direction
chez tous les groupes la structure de la société. L’équipement technique, la
vie rituelle, les croyances sont semblables d’une tribu à l’autre ».

On reviendra ci-dessous sur la matrilinéarité et sur ce que j’ai appelé
l’éthos guerrier, dans le chapitre suivant : le présent chapitre porte
exclusivement sur les objets témoins de la civilisation matérielle.

.
. .


10 Rivet et Loukotka, 1952, 1147.
11 Id., 1106, 1147, d’après Nordenkiöld. Mais Greenberg, en 1987, a rattaché la
langue initiale des Čané à sa famille Macro-Pano, dont la famille Matako-Maka est
également, selon lui, un rameau.
12 Cf. Saignes, 1982, 1985.
1613Dans son livre de 1931, E. Nordenskiöld donne donc en un tableau
une revue exhaustive de ce matériel : ce sont les Tables des objets qui
existent en Amérique du Nord et qui se retrouvent ailleurs en Amérique.
Voici cette liste, que je livre pour l’instant sans commentaire, lequel viendra
ensuite. On ne reprécise pas à chaque fois "Amérique du Nord", puisque
c’est le terme de comparaison de départ. On a donc à chaque fois le nom
d’un objet ou d’une pratique, et le ou les noms des régions d’Amérique qui,
outre l’Amérique du Nord, connaissent la même chose. Dans la répartition
en grandes zones, le terme d’Araucanie s’applique au Chili central et à
région de la Pampa qui le prolonge au-delà des Andes ; le terme de Montaña
désigne conventionnellement l’ensemble des piémonts andins orientaux. Je
complète les corrélations soulignées par Nordenskiöld par les ajouts d’autres
auteurs :

sauna : Chaco, Araucanie
maison semi-enterrée : Pérou, Chaco
maison construite en planches : Araucanie
tentes en peau : Patagonie, Terre de Feu
maisons à porche : Chaco
flèches à plus de deux plumes : Amazonie, Chaco, Patagonie
flèches aux plumes fixées à la glu : Chaco
pointes de flèches en pierre : Mésoamérique, Andes, Amazonie,
Brésil oriental, Cône Sud
grandes pointes de harpon en os : Chaco
bola : Brésil oriental, tout Cône sud
cuirasse de cuir : Pérou, Chaco, Patagonie, Araucanie
armures faites de baguettes : Araucanie
coins : Pérou, Terre de Feu
couteau de pierre rectangulaire : Mésoamérique, Andes, Amazonie,
Chaco
feu fait avec des pyrites et du silex : Terre de Feu
pierres chaudes pour faire bouillir l’eau : Terre de Feu
fours en puits : Brésil oriental, Chaco, Patagonie
pipes tubulaires : Pérou, Amazonie, Brésil oriental, haco
pipes "Monitor" : Araucanie
vêtements de fourrure : tout Cône Sud
broderie sur cuir : Chaco
ceinture de rein en peau de cervidé tannée : Chaco
mocassins ou "pantoufles" : Chaco, Terre de Feu
sandales : Mésoamérique, Andes, Amazonie,
Brésil oriental, Chaco

13 Pp. 7-9.
17herbe dans les chaussures : Terre de Feu, Patagonie
jambières : Chaco
franges de cuir : Chaco
vêtements de peau peints : Chaco, Patagonie
brosse à cheveux : Chaco, Patagonie, Araucanie
peignes en une pièce : Chaco, Terre de Feu
faux cheveux :
sacs sans couture : Patagonie
sacs à couture sur le côté : tout Cône Sud
sacs en pieds d’oiseaux : Chaco, Araucanie, Terre de Feu
bateaux de planches cousues : a Feu
pagaie sans pédale de préhension : a Feu,
Amazonie
pagaie double : Tamoyo, Chaco, Araucanie
jeux genre hockey : Chaco, Araucanie (et 167 : jeux
d’Amérique du Nord qui se
retrouvent en Pérou et Chaco).
raquettes : Chaco, Araucanie
bilboquet Montaña
jeu de hasard aux dés : Chaco, Araucanie
hochet de peau brute : Patagonie
hochet en carapace de tortue : Chaco
danse avec des hochets en sabots de cerf à des cérémonies liées à la puberté
féminine : Chaco
signaux de fumée : Pérou, Chaco, Araucanie, Patagonie
paniers tressés avec plumes ou laine incorporées : Chaco (Huanacache)
résille : Pérou, Amazonie, Brésil
oriental, Chaco
paniers calfeutrés à la poix ou à la cire : Amazonie, Chaco
scalp : Amazonie, Chaco
gratte-dos : Terre de Feu
tube à aspirer :
pemmican, poisson pilé : Brésil oriental, Chaco
porte-bébé à structure d’échelle : Andes, Patagonie, Araucanie, Terre
de Feu
bâton à fouir renforcé d’un poids de pierre : Pérou, Araucanie
radeaux de jonc : Pérou, Patagonie
carquois de peau : Pérou, Araucanie, Terre de Feu
vannerie entrelacée : Pérou, Amazonie, Chaco
(Huanacache), Patagonie
panier à porter (du type de Pisagua) : Pérou, Amazonie
seau d’écorce : Terre de Feu
récipient à eau en cuir : Patagonie, Terre de Feu
18vannerie spiralée : Pérou, Amazonie, Chaco,
Araucanie, Terre de Feu
dagues, couteaux à manchon en pierre : Patagonie, Terre de Feu
échancrures au frontal (Nordenskiöld, 1929) : Chaco
arc musical [ajout Izikowitz] Patagonie, Araucanie, Chaco, Brésil
oriental, Andes, Montaña
lagobole [ajout Sergent] culture de los Barreales (Chaco du
sud-ouest)
rhombe [ajout Steward, Sergent] Chaco, Mato Grosso, Bolivie
diable [ajout Sergent] Chaco, Brésil oriental, Amazonie

dés [ajout Steward] Chaco, Andes
serpent de neige [ajout Steward] Chaco, Brésil oriental
échasses [ajout Sergent] Chaco, Araucanie, Mato Grosso
cerceau [ajout Steward] Chaco, Mato Grosso, Amazonie,
Terre de Feu, Guyanes
tube à boire [ajout Steward] Terre de Feu
grattoir à tête [ajout Steward] Terre de Feu, Montaña, Panamá,
Brésil central et oriental
pistolet à bouchon [ajout Nordenskjöld] Chaco nord-ouest, Montaña sud-est
foot-ball [ajout Cooper] Pampa
jeux avec paris [ajout Cooper] Chaco, Pampa, Araucanie, Brésil
oriental
volley [ajout Sergent] Cône Sud
jeu de la corde [ajout Sergent] Chaco moyen, Brésil méridional
poncho [ajout Birket-Smith] Andes, Araucans, Pampa
tomahawk [ajout Sergent] nord du Chaco ( Čamakoko), Macro-
Žé, Amazonie
tambour-pot [ajout Izikowitz] Araucanie, Chaco, Pampa, Pérou
tambour-hochet [a Araucanie, Patagonie, Chaco, Mato
Grosso
tambour à eau [ajout Izikowitz] Patagonie, Chaco, Mato Grosso
tambourin [ajout Steward] Araucanie, Pampa
racleurs [ajout Tranchefort] Bolivie occidentale, Paraguay, Mato
Grosso
le sifflet Matako [ajout Izikowitz] Chaco, Mato Grosso, Brésil oriental,
abris coupe-vent [ajout Sergent] Chaco
coracle [ajout Sergent] Patagonie


Pour plusieurs de ces objets, Nordenskiöld fournit des cartes de
14répartition .

14 1-32, pp. 77-94.
19Au seul vu de ce tableau, l’évidence de liens spécifiques entre
l’Amérique du Nord et les peuples situés dans la partie méridionale de
l’Amérique du Sud est acquise. Si l’on fait une statistique, on constate que :

Sur 70 objets qui sont attestés en Amérique du Nord,

- 42 ont leurs semblables dans le Chaco ;

- à cela il convient d’ajouter les 4 qui se trouvent dans tout le Cône Sud, le
Chaco formant la partie septentrionale de ce "Cône Sud". Le total est alors
de 46. Cela signifie que, quant à la civilisation matérielle, les deux tiers des
objets relevés ici comme présents dans les cultures d’Amérique du Nord se
retrouvent dans la zone Chaco-Cône Sud. C’est ce résultat spectaculaire qui
est à l’origine même du projet du présent livre.

- à l’autre extrémité de la statistique de Nordenskiöld, la Mésoamérique,
pays de hautes civilisations, n’offre que 7 types d’objets qui lui sont
communs avec les cultures d’Amérique du Nord et celles du Cône Sud. La
chose est surprenante, car il est inévitable que les peuples amérindiens
localisés aujourd’hui en Amérique du Sud aient traversé le Mexique et
l’Amérique centrale du nord au sud dans la préhistoire. Il faut donc penser
que le renouvellement, tant culturel (développement des hautes civilisations,
qui entraîne un changement naturellement important du matériel technique)
qu’humain (migrations de nouvelles populations, la dernière en date étant
celle des Aztèques, du tronc Uto-Aztek originaire de l’ouest de l’Amérique
du Nord), que ce double renouvellement, donc, a balayé les traces du
passage des hommes dont les lointains descendants se trouvent dans le Cône
Sud.

- le nombre le moins important, après la Mésoamérique, est fourni par les
Amazoniens. Ne s’élevant qu’à 15, il surprend également, tant on peut être
spontanément amené à mettre les "Peaux-Rouges" d’Amérique du Nord sur
le même plan que les "Peaux-Rouges" d’Amérique du Sud, les uns et les
autres chasseurs à l’arc, et répartis entre purs chasseurs-cueilleurs et
chasseurs-agriculteurs. De plus, quant au niveau de civilisation, aux
connaissances techniques, aux moyens de subsistance, les peuples
d’Amazonie et ceux du Chaco ou des régions plus méridionales ne paraissent
pas différer fondamentalement. Force est pourtant de considérer que les
cultures d’Amérique du Nord se retrouvent, tout au moins au plan technique,
beaucoup plus dans celles du Chaco et du Cône Sud que dans celles de
l’Amazonie. Il y a là une histoire culturelle que le travail d’Erland
20Nordenskiöld a rendue palpable, et dont je ne sache pas qu’il ait été tenu
15compte .

- les autres accords entre Amérique du Nord et Amérique du Sud
s’échelonnent entre les 14 points communs offerts par le Pérou et les 19
qu’offre la Terre de Feu, avec en intermédiaires les 15 de Patagonie, les
18 d’Araucanie. Ce qui est remarquable ici, et qui m’amène à considérer
ces données ensemble, c’est qu’elles ne sont en général pas isolées ; presque
toutes présentent un objet commun entre elles et l’Amérique du Nord en
accord avec une autre des zones culturelles soit du Cône Sud, soit des Andes.
S’il arrive qu’il y ait rencontre avec le Pérou seul (une fois), avec les
Araucans seuls (3 fois), la Patagonie seule (1 fois) et surtout la Terre de Feu
seule (4 fois), la grande majorité des cas voit des accords de l’Amérique du
Nord avec deux, trois, ou quatre de ces grandes zones à la fois : deux fois la
Patagonie associée à la Terre de Feu, cinq fois au Chaco, deux fois au Chaco
et à l’Araucanie ensemble ; le Pérou est le plus souvent associé au Chaco
(six fois), au Chaco et à la Patagonie (une fois), au Chaco, aux Patagons et
aux Araucans (une fois), au Chaco et aux Araucans (deux fois), à la
Patagonie (une fois), à la Terre de Feu (une fois), aux Araucans et à la Terre
de Feu (une fois) ; de même la Terre de Feu est deux fois associée au Chaco,
deux fois aux Araucans et au Chaco, les Araucans et le Chaco sont ensemble
deux fois.

Puisqu’il est question de ces cultures du Cône Sud de l’Amérique du
Sud, rappelons que toutes étaient, avant les invasions européennes, celles de
chasseurs-cueilleurs (ou pêcheurs) et, vers le nord, d’agriculteurs, qui
occupaient les immenses territoires de l’Argentine et du Chili actuel. Du sud
(Terre de Feu) au nord, on avait :

- sur la côte sud de l’Amérique du Sud, les Yámana (ou Yahgan) ; c’étaient
16essentiellement des pêcheurs ; leur langue est isolée ;

- sur la côte ouest, les Alakaluf, dont le territoire s’étendait jusque loin au
nord, couvrant tous les archipels et les côtes sud du futur Chili. Ils vivaient
17de la pêche. Leur langue est isolée ;

- à l’intérieur de la Terre de Feu et jusqu’à la côte nord, les Ona ; chasseurs,
divisés en Selk’nam au nord et Mánekenkn ou Hauš au sud et à l’est, ils se
rattachent à un groupe linguistique, appelé la famille Čon, qui couvre, au

15 Hormis, avec les ajouts signalés, chez Steward, 1949, 752-753.
16 Greenberg, 1987, 99-106, la rattache à une vaste famille Andine. Il n’a guère été
suivi sur ce point.
17 Même remarque qu’à la note précédente.
21delà du détroit de Magellan, un immense territoire, à l’est du pays des
Alakaluf. Les principaux peuples de ce groupe sont les Tehuel če, eux-
mêmes divisés en de nombreux sous-groupes, les Teuéeš, dans la cordillère
centrale, les Poya, au sud des précédents. Ce sont les Tehuel če que les
Espagnols ont appelés Patagons, "Gens aux grands pieds", en raison
précisément des mocassins fourrés d’herbes sèches qu’ils employaient pour
marcher dans la neige, et qui font l’objet d’une des comparaisons opérées par
Nordenskiöld en 1931 (ci-dessous, I, § as).

- le groupe Puel če, au nord du groupe précédent, c’est-à-dire en Argentine
centrale, dans la Pampa proprement dite. Il forme lui aussi une famille
18linguistique isolée .

- le groupe linguistique Huarpe (aujourd’hui rattaché par Greenberg à la
vaste famille Čib ča-Paez), dans la partie nord-ouest de la Pampa ; les
Come čingón, mentionnés ci-dessous, en faisaient partie.

- à la fois à l’ouest et à l’est des Huarpe, d’une part dans le sud de l’actuel
Chili, au nord des Alakaluf, mais non pêcheurs comme ceux-ci, d’autre part
dans le nord de la Pampa argentine, jusqu’à la région de Buenos Aires
autrefois, le vaste peuple des Araucans, divisé en de nombreuses tribus, le
seul partiellement agriculteur de tous ceux du sud du Cône Sud. On les
appelle aussi, c’est en fait le nom de leur langue, les Mapu če. Cette langue
19constitue une nouvelle famille distincte .

Araucans et Huarpe rejoignent, à peu près à la hauteur de Buenos
Aires, le territoire des incursions méridionales des peuples de la famille
Matako-Maka.

- à l’est de ceux-ci, et peut-être voisinant avec eux dans la zone
montagneuse, dans la région de l’actuelle Tucumán, le groupe Lule, dont un
peuple, les Jurí, est mentionné ci-dessous.

2 - Récitatif

On va étudier ici chaque objet de la liste de Nordenskiöld, et ceux
évoqués ensuite par d’autres auteurs, en fournissant pour chacun les
attestations de sa présence chez des peuples d’Amérique du Nord et chez des
peuples d’Amérique du Sud. Dans un souci de clarté, on regroupera les
objets en un certain nombre de rubriques : 1 : habitats, 2 : outils et moyens
techniques, 3 : contenants, 4 : objets liés à la guerre et à la chasse, 5 :

18 Même remarque.
19 Même remarque qu’aux notes précédentes.
22vêtements, 6 : équipements divers, 7 : navigation, 8 : musique, 9 : jeux. On
s’appuiera naturellement, chaque fois que ce sera possible, sur le
20commentaire que Nordenskiöld a lui-même donné dans son Appendice
pour un certain nombre des objets. J’écris « chaque fois que ce sera
possible », car le savant écrivait pour un petit milieu de spécialistes, et ses
références ne sont pas toujours aisées à traiter. Il avait son propre savoir,
qu’il n’a pas toujours exposé clairement. Lorsqu’il annonce par exemple,
dans le tableau ci-dessus, que le couteau de pierre rectangulaire est commun
à la Mésoamérique, aux Andes, à l’Amazonie et au Chaco, il donne pour
seule référence (dans la colonne de droite de son tableau) "G. M.", initiales
qui ne sont pas explicitées dans son livre de 1931, mais le sont dans d’autres
du même auteur : à savoir, "Gothenburg Museum", c’est-à-dire "Musée de
Göteborg". C’est tout. Il faut donc chercher des informations ailleurs. Or, les
ouvrages soit d’américanisme, soit de préhistoire, ne sont pas précis, dans
leurs index par exemple, au point de donner des entrées correspondant à la
définition rapide (une ligne dans une colonne de tableau) du savant. Dans ce
genre de cas, lui seul savait où en Amérique du Nord on pouvait trouver
l’équivalent de ces objets d’Amérique du Sud. D’autre part ses notices,
remontant à 1931, peuvent souvent être complétées. J’ai utilisé, tant pour
cela que pour suppléer dans toute la mesure du possible à ses renvois
lacunaires, les ouvrages suivants :

- pour l’Amérique du Sud, le trésor d’informations contenues dans le
Handbook of South American Indians, en 6 volumes, publié de 1946 à 1963
par le Bureau of American Ethnology de la Smithsonian Institution de
Washington, et son excellent "Index" de 286 pages sur deux colonnes ;

- pour l’Amérique du Nord, son équivalent plus ancien, le Handbook of
American Indians North of Mexico, en 2 volumes, dirigé par Frederick Webb
Hodge, extrêmement riche pour les noms de peuples, mais dont les notices
techniques sont souvent par trop synthétiques ;

- la technologie nord-amérindienne est heureusement traitée bien plus
complètement dans un ouvrage ultérieur, les Comparative studies of North
American Indians, d’Harold E. Driver et William C. Massey, de 1957 ;

- le second volume de l’ouvrage de Kaj Birket-Smith, The Caribou Eskimos.
Material and social life and their cultural position, publié en 1924 comme
l’un des rapports de la cinquième Thule Expedition, mais qui va bien au-delà
d’une monographie, puisque la seconde partie de ce second volume est
consacrée à la comparaison entre objets de la culture des Eskimo du Caribou
et de celles du reste de l’Amérique du Nord. A ce titre, d’ailleurs, l’ouvrage

20 1931, 77-94.
23de Birket-Smith est l’une des bases documentaires de Nordenskiöld pour son
ouvrage de 1931 ;

- le volume 17 de la seconde édition du Handbook of North American
Indians, consacré à « la Technologie et aux arts visuels », a permis de
compléter ou de préciser sur certains points le travail de Driver et Massey.

Le livre de Driver et Massey, comme celui de Nordenskiöld, fournit
des cartes montrant les distributions d’objets à travers l’un des deux sous-
continents ; l’ouvrage de Birket-Smith utilise des Tables où sont énumérés
les peuples d’Amérique du Nord, et également d’Asie du Nord, qui offrent
des parallèles à l’équipement technique des Eskimo du Caribou.

Bien d’autres ouvrages interviennent évidemment, mais ne
fournissent qu’un appoint par rapport à ces outils précieux.


1. Habitats

a) Les maisons semi-enterrées sont très répandues en Asie du nord et
en Amérique du Nord ; Jochelson en a donné l’extension : en pays Eskimo,
d’abord, on a des maisons sub-enterrées du détroit de Behring au Groenland,
présentant quelques variations : en Alaska du sud, elles ressemblaient à
celles des Aleut (ci-dessous), mais jouaient le rôle de maisons publiques
(Kašim) pour les fêtes, les jeux et parfois les bains de vapeur. Quelques-unes
ressemblaient à celles des Gilyak, d'Asie orientale. Vers le détroit de
Behring, elles étaient du type des maisons appelées walkar chez les Čuk či,
eux-aussi d'Asie orientale, avec armature d’os de baleine. Mais, sur les
rivages de l’océan Arctique, l’iglou a presque partout remplacé la maison
sub-enterrée. Chez les Aleut, parents des Eskimo dans les îles Aléoutiennes,
des descriptions anciennes laissent penser qu’ils vivaient dans des maisons
semblables à celles des Kam čadal, du Kamtchatka L’architecture était en
bois flotté et en os de baleine. Le trou à fumée servait de fenêtre et de porte,
et l’échelle était une poutre à nœud. A la pièce principale se rattachaient des
pièces plus petites, qui comprenaient un passage menant à l’extérieur, ce qui
rappelle le canal à fumée qu’on trouve chez les Kam čadal.

En pays amérindien, des restes de maisons sub-enterrées ont été
trouvés, ou elles sont mentionnées dans des légendes, chez les peuples du
nord-ouest de l’Amérique du Nord, chez des peuples des familles
linguistiques Athabascaine et Sališ ; parfois, elles existaient encore du temps
où écrivait Jochelson (1907). Les légendes qui mentionnent des habitations
semblables à celles qu’on connaît en Asie du nord-est (Aïnu, Yukagir,
Koryak, Gilyak, Kam čadal, Čuk či) se trouvent précisément chez les peuples
24qui usent aujourd’hui de grandes maisons en bois construites sur le sol (Sališ
côtiers, Heiltsuk, Bellakula, Tsimšian, Haïda, Tlingit, Kwakiutl, Nutka), et le
fait que les deux types d’habitat se succèdent est encore suggéré par le fait
que les maisons Tsimšian, Haïda et Tlingit ont un trou à fumée semblable à
ceux des maisons sub-enterrées. Une légende des Bellakula, de langue Sališ,
21mentionne leur habitat ancien en des maisons semi-enterrées . Un mythe
des Quinault mentionne aussi une maison souterraine dont la sortie coïncide
22avec le trou à fumée . Chez les Ts’ets’aut (Athabascains côtiers), les
maisons étaient construites, en écorce, mais, en hiver, elles étaient
aménagées de manière à y vivre à la manière dont on vit dans les maisons
sub-enterrées Koryak. Quand la neige tombait beaucoup, la porte était
condamnée, et pour sortir on passait par le toit. Chez les Sališ de l’intérieur,
eces maisons existaient, parfois encore au début du XX siècle, et étaient alors
utilisées comme demeures d’hiver. On connaît de telles maisons d’hiver chez
les Šuswap, les Ntlakyapamuk, les Lilloet - qui en parlent souvent dans
23leurs mythes -, et sur le cours inférieur du Fraser. La sortie s’opérait par le
trou à fumée au centre de la toiture, et on y montait par une poutre à nœuds ;
comme chez les Koryak et les Kam čadal, le foyer se trouvait au pied de
l’escalier, sous le trou à fumée. La charpente de la maison était faite de
poteaux ou de poutres. Plusieurs de ces maisons étaient circulaires,
24quelques-unes carrées . La cavité avait un peu plus d’un mètre de
profondeur, entre trois mètres trente et près de six de diamètre. La toiture
était recouverte d’herbe, puis l’ensemble de terre : à distance, cela
ressemblait à une colline.

Des restes d’anciennes maisons semi-enterrées ont été trouvés chez
les Čilcotin, sur la Thompson, sur le lac Nicola (en pays Athabascain), et en
divers autres endroits de Colombie britannique. Plus au sud, chez les Hupa,
25les Cahuilla, les Čimarico, c’est le sauna qui est semi-enterré . Les peuples
du Plateau de l’ouest des Etats-Unis en bâtissaient aussi, surmontées par une
26armature de bois couverte de chaume, et, au-dessus, de terre .

Autrefois, les peuples du Missouri utilisaient aussi des maisons sub-
enterrées, en zone forestière, dit Jochelson, mais en fait une large région en
forme de croissant, allant du nord de la Floride au Missouri, par le sud-est
des (futurs) Etats-Unis et le cours inférieur du Mississipi, a connu ce type
d’habitation ; dans le Sud-Est, servant en hiver, elles étaient appelées

21 Boas, 1898, 79.
22 Farrand et Kahnweiler, 1906, 94.
23 Teit, 1912 a, 309, 313, 315, 318, 323. Dont ci-dessous, p. 312.
24 Ex. Teit, 1906, 212.
25 Lopatin, 1960, 184, avec les références.
26 Driver et Massey, 1957, 297.
2527les "maisons chaudes" . Curieusement, elles ont été ignorées de
pratiquement tous les Amérindiens du nord (nord-est des Etats-Unis,
Canada), sauf sur la côte Pacifique, autrement dit elles manquent dans les
secteurs où il fait le plus froid en hiver.

Jochelson suggérait que ce type de maison pouvait remonter au
Néolithique, à en croire les découvertes à l’intérieur d’objets parfois de
28pierre polie , mais on sait maintenant qu’il en a existé bien avant, durant le
Paléolithique Supérieur (périodes Aurignacienne et Gravettienne) dans le
29sud de la Russie, entre 35 000 et 25 000 .

Or, peu après la publication du travail de Jochelson, Nordenskiöld
30notait qu’il y en a eu d’analogues chez les Jurí, ou Tonocotes , agriculteurs
du Gran Chaco, et chez les Goainazes, ou Guayaná, peuple du groupe
Kaingang de la macro-famille Žé, et qui habitait la côte sud du Brésil, aux
alentours de l’actuelle Sao Paulo. Rodriguez de Prado, écrivant en 1775, en
mentionne chez les Caupezes, peuple aujourd’hui disparu (et d’affinités
linguistiques inconnues) du nord du Chaco. Les Tsirákua, important peuple
du groupe linguistique Zamuko, dans le nord du Chaco, disent en avoir eu. Il
faut signaler aussi les huttes des Ki čua proches de Cojata, au nord du lac
Titicaca, et l’archéologue péruvien J. Tello en a découvert dans le célèbre
site de Paracas, sur la côte du pays.- Elles servaient là contre la chaleur,
31tandis que dans le Chaco, c’était contre le vent glacial .

Pour se protéger du froid glacial en hiver, les Yámana construisaient
32des "maisons en puits", c’est-à-dire en fosse profondément creusées , et,
s’interrogeant précisément sur les origines de la culture Yámana, Junius Bird
observe qu’on trouve de telles maisons, préhistoriques, sur la côte nord de la
33Terre de Feu : voici un indice clair que les Yámana ont occupé cette
région, avant que les Ona ne les refoulent vers le sud.


27 Driver et Massey, 1957, 309, carte 101, et 310.
28 Jochelson, 1907, 126-128.
29 Driver et Massey, 1957, 307 (je corrige leur datation). Il est vrai qu’à
Timochenko, les six maisons enterrées sont d’un Aurignacien tardif, de la fin du
Paléolithique Supérieur.
30 Métraux, 1946 a, 228, tient comme Nordenskiöld les Jurí et les Tonokoté pour un
seul et même peuple ; par contre Rivet et Loukotka, 1952, 1132, en font deux
peuples différents.
31 1931, 78.
32 Bird, 1946 a, 21.
33 Id., 23.
2634En plus de ce qu’a indiqué Nordenskiöld, on a signalé des maisons
semi-enterrées chez les Huarpe riverains des lacs de l’intérieur de la Pampa,
35chez les Come čingón, au témoignage d’anciens chroniqueurs , et dans la
culture proto-historique dite de La Candelaria, dans le sud de la province de
36Salta, dans le nord de l’Argentine . Comme, géographiquement, celle-ci est
proche des anciens territoires des Jurí et Tonocotes, il est possible que la
culture de La Candelaria doive leur être attribuée, et que les maisons semi-
37enterrées de celle-ci se confondent avec celles de ces deux peuples .

b) Les maisons construites par assemblages de planches sont connues
dans l’Amérique du Nord, d’une part dans la célèbre civilisation dite du
Nord-Ouest (fig. 4), d’autre part en Californie - il s’agit des petites maisons
du nord-ouest de cet Etat, chez les Yurok et les Wiyot, riverains de l’océan
Pacifique entre le fleuve Klamath qui s’y jette un peu au sud de la frontière
entre Oregon et Californie, jusqu’au cap Mendocino, le premier vers le sud à
partir de cette frontière. Les deux zones indiquées ne sont en fait pas
indépendantes : les deux petits peuples californiens mentionnés avaient subi
38l’influence de la culture du Nord-Ouest .- En Amérique du Sud, on en
trouve de construites selon la même technique seulement chez les Araucans
(fig. 5), et ce depuis aussi loin que remontent nos sources, du moins chez les
39Mapu če et chez les Huilli če de l’archipel de Chiloè .

c) Les tentes de peau (fig. 6) sont, d’une part, les célèbres tipis de
l’Amérique du Nord, un des traits caractéristiques de la civilisation des
Plaines, utilisés aussi par des peuples du Canada, au nord-ouest des Plaines,
40de là jusqu’en Californie, et dans le nord-est . Il convient de distinguer

34 Canals-Frau, 1946, 171.
35 Aparicio, 1946, 680.
36 Willey, 1946, 665, d’après Rydén, 1836.
37 A cette observation près, il est spectaculaire que les maisons semi-enterrées
signalées par Nordenskiöld ne le soient jamais dans le HSAI (où on les aurait
attendues mentionnées sous la plume de Métraux, qu’il s’agisse des Guayaná, des
Jurí, des Tonocote ou des Tsirákua), et qu’inversement celles mentionnées dans le
HSAI n’aient pas été connues de Nordenskiöld.- En somme, nul américaniste n’est
tenu à l’exhaustivité ! - mais Métraux avait lu Nordenskiöld.
38 Rivet et Loukotka, 1952, 978 ; cf. Kroeber, 1925, 3, 88-89, 809, 903.- On retrouve
des maisons construites en planches au Mexique, des Tarahumara aux Mixes, mais il
semble bien s’agir ici d’une influence européenne, une fois la hache de fer introduite
(Driver et Massey, 1957, 297).
39 Nordenskiöld, 1931, 78. Cf. Bennett, 1946 a, 44 ; Cooper, 1946 f, 707, avec vue
en coupe d’une telle maison.
40 Birket-Smith, 1929, 297-299, donne la liste des peuples d’Amérique du Nord qui
ont utilisé la « tente conique ». Aux peuples des Plaines, il faut ajouter, dans l’ouest,
les Tlingit, Nisqually, Twana, Ntlakyapamuk, Têtes-Plates, Šuswap, Nez-Percé,
27l’authentique tipi, spécifique des Plaines, fait de peaux tannées et cousues
ensemble, d’un tipi plus fruste, où les peaux ne sont pas cousues ; la
cohésion de l’ensemble est assurée par des poteaux extérieurs, inclinés
contre la paroi de la tente. Ce type se trouve dans la région sub-arctique et
dans le Grand Bassin, où la couverture de peau alterne d’ailleurs avec celle
d’écorce ou d’herbe séchée. Ce type d’habitation est deux fois moins haut
que le tipi, et a un volume quatre fois inférieur. C’est l’arrivée du cheval
dans les Plaines qui, apparemment, a permis l’élaboration du vrai et grand
41tipi, beaucoup plus lourd : l’autre ne pouvait être tiré que par des chiens -
ou, les peaux roulées, était porté par les femmes.

En Amérique du Sud, on trouve des abris anti-vent, qui n’ont
nullement la forme d’un tipi, mais sont aussi faits de peaux, chez les
Tehuel če, Ona, Pampa (ou Puel če) et leurs voisins Bal čita, Huili če (selon
Félix de Azara), Poya et Čango, Amérindiens disparus du nord du Chili, du
groupe linguistique Arawak selon certains, en raison d’une relative
continuité avec le peuple Uru, ou, selon d’autres, du groupe Mapu če
42(Araucan) . Anne Chapman disait des huttes des Ona qu’elles ont parfois
43bien l’aspect d’un tipi . J. Bird mentionne chez les Alakaluf méridionaux
un authentique tipi circulaire, à armature de poteaux minces et recouvert de
peaux, identique, dit-il, aux tipis d’hiver des Yámana, qui peuvent être leur
44source . Sous le nom de toldos, les peuples du Cône Sud ont parfois utilisé
des sortes d’abris anti-vent perfectionnés, en ce qu’ils étaient soutenus par
des rangées de poteaux, et qu’ils pouvaient ainsi être fermés facilement par
des peaux attachées à ces poteaux. Dans ces toldos, les Tehuel če, par
exemple, dormaient sur des peaux et ce sont également des peaux qui leur
servaient de couvertures contre le froid : il en était de même dans les
45Plaines, dans les grands tipis. On mentionne les toldos chez les Araucans ,
46les Puel če , les Huarpe - mais, pour Canals-Frau, il n’y a pas de preuve
47archéologique de cela, et les toldos sont plus méridionaux , ce que la
mention suivante dément - ; les Čarrua, qui les couvraient de peaux de
48cheval ou de nattes ; ce sont sans doute aussi les formes des tentes en peau

Šasta, Hupa, Sinkyone, Wiyot, Tlelding, Mattole, Wailaki, Yuki, Wintun, Maidu,
Patwin, Kai, Gualala, Costanos, dans l’est les Cree, Ojibwa, Naskapi, Montagnais,
Algonkin, Beothuk, Micmac, Wabanaki, Penobscot, dans le sud les Tonkawa.
41 Driver et Massey, 1957, 299.
42 Nordenskiöld, 1931, 77-78 ; Cooper, 1946 d, 110-111 ; 1946 e, 160, 162.
43 2008, 90.
44 1946, 66.
45 Cooper, 1946 f, 757 ; Bennett, 1946 a, 43.
46 Id., 1946 e, 165.
47 1946 a, 171.
48 Serrano, 1946 a, 193-194.
2849mentionnées chez les Poya , et ce sont celles des tentes portables en peau
des Araucans, dont on a dit qu’ils auraient pu les empruntées à leurs voisins
50de la Pampa , bien que cela soit signalé dès anciennement chez ceux du
51 eChili - en effet, un épisode situé à la fin du XVIII siècle montre une bande
d’Araucans qui a perdu ses chevaux à la suite d’un raid ennemi et utilise des
52chiens pour porter les tentes : dans les Plaines d’Amérique du Nord,
c’étaient à l’origine des chiens qui tiraient les tentes repliées et entassées sur
53les travois . Dans le Chaco, les Mokoví et les Payaguá faisaient d’usage de
54paravents anti-vent en peau , ce qui pourrait avoir été la forme primitive du
toldo. L’armée inca utilisait parfois aussi des tentes, mais on ignore leur
55apparence . Il semble que l’apparition et l’expansion du cheval dans la
56Pampa ait étendu l’usage du toldo , exactement comme il l’a fait en
Amérique du Nord pour le tipi, puisque c’est la domestication des chevaux
ed’origine espagnole et redevenus sauvages, à partir de la fin du XVI siècle,
qui est à l’origine de la Civilisation des Plaines.

Il est à noter que des peuples de l’extrême-nord de l’Amérique ont
aussi utilisé des tentes coupe-vent : J. Gabus observe ainsi que le type le plus
57simple de tente des Eskimo du Caribou est celle qui sert de coupe-vent , et
que cela se retrouve chez les Čipewiyan, qui en font un usage beaucoup plus
58important .

d) Les maisons à porche ou tunnel d’entrée ont parfois été observées
chez les Eskimo (fig. 7), et, à l’ouest, en Alaska, elles accompagnaient les
maisons semi-enterrées ; il en était de même dans le Sud-Est de l’Amérique
du Nord (pays Muskogi), dans le moyen Mississipi, dans une partie de la
Californie ; indépendantes de maisons enterrées, on les connaît chez tous les
Eskimo centraux, et dans le Sud-Est de l’Amérique du Nord, jusqu’à des
59peuples du Sud-Ouest du groupe Na-Dene (Apaches et Navajo) .- En
Amérique du Sud, on les connaît chez les Čoroti, Nivaklé et Matako. Il a été
soutenu que leur utilité était de protéger les entrées des demeures contre les

49 Cooper, 1946 e, 160.
50 Id., 1946 e, 756. De même Canals-Frau, 1946 b, 766.
51 Bennett, 1949 a, 4-5.
52 Cooper, 1946 e, 146.
53 Birkey-Smith, 1929, 169-170 ; Driver et Massey, 1957, 282.
54 Métraux, 1946 a, 268.
55 Rowe, 1946, 223.
56 Bennett, 1946, 12.
57 1944, 92, avec schéma.
58 Id., p. 53. Les Čipewiyan sont un peuple de la famille linguistique Na-Dene, ou
Athabascaine, vivant au Canada central, au sud des Eskimo.
59 Driver et Massey, 1957, 309, carte 101.
2960vents glaciaux du sud en hiver . Métraux a rejeté cette comparaison : « Le
petit porche que les Indiens construisent parfois contre le vent ne peut pas
61constituer un parallèle avec les entrées des maisons en neige des Eskimo » .

Il est cependant intéressant de noter que les Lenka, de l’extrême-
nord de l’Amérique du Sud, ont construit des maisons agrémentées d’une
sorte d’avant-porche constitué de trois poteaux de soutènement et de
62l’avancée jusqu’à ceux-ci du toit de la maison . Ces porches sont
complètement ouverts, et ne constituent donc en aucune manière une
protection. Je souligne le fait ici parce qu’il peut s’agir d’un intermédiaire
entre l’Amérique du Nord et le Chaco. En effet, si le tunnel d’entrée
spécifique des iglous est évidemment étroitement liés aux conditions
climatiques, celui que Nordenskiöld a signalé dans les régions
amérindiennes, jusques y compris en Californie - et que Métraux,
curieusement, néglige dans sa réponse -, ne peut répondre au même
impératif.

e) Avant les maisons relativement importantes (dans tout le Chaco, on
utilise, pendant la saison humide, des huttes circulaires, plus ou moins
coniques, disposées en cercle autour d’une grande place où avaient lieu les
réunions nocturnes et les jeux et formant des campements auprès des
63cultures ) comme celles à porche (ci-dessus), et à fortiori celles en planches
des Araucans, il a dû exister des abris beaucoup plus primitifs, comme ceux
qu’on trouvait encore il y a peu de temps en Amérique du Nord : avant
l’influence des cultures des Plaines, les Yuma (Shoshones, Ute, Païute,
Čemehuevi, Gosiute « et bien d’autres ») formaient « l’une des cultures les
plus primitives de tout le continent nord-américain, ils habitaient dans les
64wickiups (sortes de huttes de branchages) » , simples coupe-vent en forme
65de demi-cercle, faits de branchages de sauge empilés, et dépourvus de toit .
Or, c’est le type d’habitation qui a survécu longtemps dans le Chaco : dans
tout celui-ci, pendant la saison sèche, on se borne « à dresser de simples
paravents ou des abris très rudimentaires », qui rappellent, en végétaux, ce
66qu’on a dit plus haut des habitations de peau ; en effet, dans le centre et le
nord du Chaco, les Čamakoko, Lengua, Mbayá, Abipón, Toba, Pilagá et
Payaguá se constituaient alors des abris aux parois de roseaux tissés

60 Nordenskiöld, 1931, 78.
61 1946 a, 213.
62 Stone, 1963 b, 207 (avec figure) - 208.
63 Chervin, 1908, 129 ; Wavrin, 1926, I, 145 ; Métraux, 1946 a, 267-268 ; Bernand-
Muñoz, 1977, 55.
64 Hultkrantz, 1993 a, 61.
65 Hyde, 1998 [1959], 158.
66 Bernand-Muñoz, 1977, 55.
30accrochés à des bâtons ou à des branches d’arbres basses, simples
67protections contre le vent, la pluie ou le soleil .

A vrai dire, de nombreux peuples avaient l’habitude de se faire, en
68 69situations provisoires (expéditions militaires , déplacements , travail au
70 71champ , cas de mauvais temps ), des abris temporaires, le plus souvent
constitués de poteaux recouverts de feuilles ou d’herbe, et auxquels on
accroche, lorsqu’ils existent, les hamacs, de sorte qu’on pourrait classer les
abris du Chaco en saison sèche dans cette série d’habitats simplifiés parce
que temporaires. Cependant, ce même type de construction est pour d’autres
peuples, tenus alors justement pour plus primitifs, le modèle d’habitation
courant. Dans le secteur du haut Orénoque, les Yaruro étaient
perpétuellement en mouvement, ne restant guère plus de quatre jours au
même endroit, et ils construisaient continuellement des abris temporaires
72constitués de palmes . C’étaient aussi le type d’abris des Tarairirú du nord-
73est du Brésil , des Patašo, dont l’habitat était fait de perches formant un
74cercle et partiellement couvertes de grandes feuilles , et des Purí de l’est du
75même pays , des Čaké, groupe de peuples de langue Karib vivant à l’ouest
de la lagune de Maracaibo dans le nord-est de la Colombie, dont les abris
76sont faits de pans inclinés , des Botocudo, qui construisaient soit des huttes,
77soit de simples écrans de feuilles accrochés à une branche horizontale , et,
78plus près du Chaco, avaient de même des abris de feuilles les A čé , les
Kaingáng, dont les abris étaient de simples paravents soit à un pan, soit à
double versant, et ils y dormaient à même le sol, ou, quelquefois, sur les
79feuilles de palmier , les Guató, habitant dans le Pantanal, le plus grand
marécage du monde, situé au nord du Chaco, dans le sud-ouest du Mato
Grosso, et dont l’habitat (en saison sèche) était « un simple toit de feuilles de
palmiers (wacouwas), sur quatre piliers reliés entre eux ou, plus souvent, un

67 Métraux, 1946 a, 252, 268.
68 Ainsi les Araucans, Cooper, 1946 f, 707 (en guerre, ils font des abris de quatre
poteaux qu’ils recouvrent de feuilles) ; et les Karib, Rouse, 1963 b, 552.
69 Rouse, 1963 b, ibid., 554.
70 Les peuples du Pérou sous l’empire Inca, et encore aujourd’hui les Ki čua, Rowe,
1946, 223.
71 HSAI, IV, 1963, pl. 125 bas (Širianá).
72 Steward, 1963 e, 40.
73 Lowie, 1946 f, 565.
74 Debret, 1834 (2005], 82-83, n. 1.
75 Métraux, 1946 d, 525.
76 Métraux et Kirchchoff, 1963, 357.
77 Métraux, 1946 e, 534.
78 Métraux et Baldus, 1946, 438.
79 Mortillet, 1920, 140 ; Métraux, 1946 c, 454.
3180simple auvent double » - en saison humide, ils vivaient dans leurs
embarcations. Quant aux Čarrua, pour faire leurs habitations, en tout cas vers
ela fin du XVIII s., ils coupaient à un arbre trois ou quatre branches qu’ils
pliaient pour enfoncer les deux bouts en terre, puis étendaient sur ces arcs
une peau de vache. Si cette « maison » était trop petite, ils en construisaient
81une autre juste à côté .

Voici autant de raisons de penser que les habitations de saison sèche
des peuples du Chaco moyen peuvent continuer un ancien type d’habitat,
plus général.

La répartition de ces abris simples est donc : Plateau occidental
d’Amérique du nord, populations dites "marginales" d’Amérique du Sud,
principalement du Chaco et de sa proximité, et aussi du nord des Andes, du
haut Orénoque, du Brésil oriental chez des peuples périphériques à la famille
82Žé .


2. Outils et moyens techniques

f) Les coins :

Le Nord-Ouest de l’Amérique du Nord (Tlingit, Tsimšian, Bellakula,
Kwakiutl, Nutka, Makah, peuples du Puget Sound et du golfe de Géorgie), le
Sud-Est (Zuñi, Maidu, Yahi, Kato, Wiyot, Yurok, Luiseño, Čumaš), la
région entre les deux secteurs ( Čilkotin, Porteurs, Lilloet, Ntlakyapamuk,
Šuswap, Činuk, Twana, Sališ et Sahaptain, régions de l’Orégon et du
Washington, Nez-Percés, Modoc, Šasta, Šošon), une partie des peuples des
Plaines (Arikara, Hidatsa, Upsaroka, peuples du Nebraska) et de l’est
(Algonkin du Kentucky, Lenape, Rappahannock, peuples de l’Etat de New
York), partiellement la région arctique (Kaiyhkhotana, Čippewyan) ont
83utilisé des coins actionnés au marteau ou au maillet pour fendre le bois .
Ces coins étaient en os, en pierre, en andouiller (fig. 8) ou en bois. Cela

80 Monoyer, 1905, 157.
81 Azara, 2010 [1807], 146.
82 Les Purí appartiennent à la famille Coroado, rattachée au groupement Macro-Že ;
les Tarairirú étaient tenus pour apparentés aux Patašo par Ehrenreich (1894), qui
rattachait ceux-ci à la famille Mašakali, laquelle est aujourd’hui tenue, selon les
auteurs, pour une branche de l’ensemble Macro-Že (Mason, 1910, 294-295 ;
Greenberg, 1987, 71), ou pour une famille de langues isolée influencée par les
langues Že (Chiara, 1978, 1636).
83 Birket-Smith, 1929, 361-362.
32permettait d’obtenir des planches à maison ou à bateau, ou du bois à feu. Ces
84coins rappelaient les ciseaux et les haches, mais étaient moins soignés .

De pareils outils sont connus en Amérique du Sud chez des peuples
85du Cône Sud : chez les Yámana, qui en utilisaient en os , et antérieurement
86 87en pierre , pour arracher l’écorce des troncs d’arbre ; chez les Ona, chez
qui ils étaient en os ou en pierre et servaient à fendre du bois pour faire des
88hampes de flèches ; et chez les Mokoví, chez qui les Jésuites ont signalé
des coins de silex pour fendre les troncs d’arbres et en obtenir des bâtons
89adaptés à la fabrication de lances ou d’arcs . Nordenskiöld en a signalé
90aussi dans les Andes .

g) Pour le couteau de pierre rectangulaire, il faut s’en tenir aux
indications données ci-dessus par Nordenskiöld. Sa propre référence
("G.M." : Göteborg Museum) est insuffisante, car elle signifie qu’il n’y a pas
eu de publication, et le Handbook of South American Indians, à l’entrée
knive, n’isole pas un couteau de pierre d’une forme particulière, pas plus que
les textes de cet ouvrage, lorsqu’ils mentionnent des stone knives, n’en
donnent précisément la forme. Jusqu’à nouvel ordre, cette information est
née et morte avec le savant suédois. Retenons donc ce qu’il apporte : les
couteaux de ce type existent en Amérique du Nord, en Mésoamérique, dans
les Andes, en Amazonie, dans le Chaco - ce qui ne compose précisément pas
une distribution très spécifique. En tout cas, notons que des couteaux de
91 92 93pierre étaient employés par les Ona , les Tehuel če , les Apinayé , les
94Comechingón , les Lile et Gorrón de la haute vallée de la Cauca, dans le
95centre-nord de la Colombie , les Čokó à l’extrême-nord du même pays et
96 97du sud du Panamá , des Caquetío et Jirajara du nord-ouest du Venezuela ,
enfin qu’on en trouve archéologiquement dans les sambaquis, ou amas

84 Holmes, 1910 c.
85 Cooper, 1946 c, 91.
86 Bird, 1646 a, 21.
87 Bennett, 1949 a, 21.
88 Cooper, 1946d, 115.
89 Métraux, 1946 a, 293.
90 1931, 7.
91 Cooper, 1946 b, 113, 115.
92 Id., 1946 b, 148.
93 Lowie, 1946 c, 488.
94 Aparicio, 1946, 682.
95 Hernández de Alba, 1963 a, 305.
96 Id., 308.
97 Id, 1947, 474. Ils s’en servaient pour sacrifier par décapitation une fillette de dix
ans, pour obtenir la pluie.
3398coquilliers, de la côte du sud du Brésil , à San Agustín (site ancien du sud
99de la Colombie, dans les Andes) , et dans les fouilles du Honduras, où il
100s’agit de couteaux prismatiques .

h) Nordenskiöld évoque les couteaux à manchon en pierre comme
communs à l’Amérique du Sud la plus méridionale (Patagonie, Terre de
Feu), à la Méso-Amérique et à l’Amérique du Nord, mais ne donne de
101références que pour la première .

i) La hache de pierre est répandue en Amérique du Sud, depuis les
époques préhistoriques, du moins dans les régions où la pierre est disponible.
Mais l’ethnologue G. Boggiani a observé chez les Čamakoko un type de
102hache que Métraux considère comme unique en Amérique du Sud : ces
haches « consistent en un tranchant amygdaloïde dont le renflement est
attaché à l’extrémité d’une massue en bois d’1,50 m. de longueur. Le
manche est utilisé comme massue ou comme bâton à fouir, mais l’auteur
s’interroge sur l’utilisation de la hache car « elle ne sert pas à couper le
103 104bois » . La figure que reproduit Métraux, d’après Boggiani , est
exactement celle de ce qu’on pourrait appeler un « tomahawk long ».

En Amérique du Nord, le tomahawk est principalement l’arme des
peuples Algonkin. Comme l’arme Čamakoko, il peut être utilisé de l’un ou
de l’autre côté, celui qui assomme et celui qui fend. C’est en effet une arme
de guerre - ce que n’est plus guère, du temps où Boggiani l’a noté, l’arme
sud-américaine. Le manche du tomahawk mesure parfois trois pieds, c’est-à-
105dire environ un mètre , ce qui fait que l’arme Čamakoko l’allonge d’un
tiers.

Des Algonkin, le tomahawk serait passé aux voisins Iroquois-
Hurons, Sioux. Cependant, des peintures rupestres du Montana - bien à
l’ouest des Algonkin - représentent des guerriers à pied tenant de grands
boucliers ronds, des lances et des casse-têtes, ce qui montre que ces derniers
106existaient avant l’arrivée des Européens . Très pratique, il ne disparut pas
pour être remplacé par les armes achetées à l’Europe ; au plus la pierre fut-

98 Serrano, 1946 b, 407.
99 Hernández de Alba, 1946 , 407.
100 Strong, 1963, 83, 102.
101 Outes, 1905, 362 ; Cooper, 1917, 207.
102 1946 a, 293.
103 Bernand-Muñoz, 1977, 80, n. 49.
104 1946 a, 298, fig. 37 b.
105 Holmes, 1910 b, 775.
106 Dèsveaux, dans Le Bris dir., 2001, p. 117.
34elle remplacée par une lame de métal. De plus, il avait forte valeur
symbolique, était « témoin » des discussions et traités. Boggiani se
demandait à quoi pouvait servir l’arme des Čamakoko : un usage rituel ou
cérémoniel ne saurait être exclu.

Il existait par ailleurs, chez les Bororó et de nombreux peuples Žé
(Apinayé, Krahó, Augutže) ou proches (Kaingáng et Šokleng), mais aussi
chez les Katawiši de l’ouest de l’Amazonie et les Warikyana du nord, des
casse-têtes à emmanchement dont le principe de fabrication était identique à
107celui des tomahawks .

j) Au sujet des bâtons à fouir avec poignée alourdie, Nuñez de Pineda
y Bascuñan, cité par J. Medina, témoigne de ce que les Araucans, comme les
Bochimans, utilisaient des bâtons à fouir sur la partie supérieure desquels
108une pierre perforée était fixée. A. L. Kroeber a supposé que cela a été
econnu des Čumaš, peuple qui occupait jusqu’au XVIII siècle un large
secteur de la côte du Pacifique, au nord-ouest de l’actuelle Los Angeles. Les
poids découverts par Eric von Rosen dans la vallée de Tarija, au sud-est de la
109Bolivie, servaient, selon lui, à la même chose , tout comme les "pierres
perforées" trouvées en assez grand nombre par l’archéologie nord-
110américaine, en particulier en Californie .

k) Sur le feu allumé avec de la pyrite en silex, il faut d’abord considérer
que tous les Amérindiens d’Amérique du Sud utilisent la drille à feu - sauf
les Fuégiens, qui frappent un caillou de pyrite contre un silex : c’est là est
une méthode jadis pratiquée très généralement dans le nord de l’Amérique
du Nord, par les Eskimo, Athabascains du nord, Algonkin canadiens et de
Nouvelle-Angleterre, et sur la Côte Nord-Ouest, et également des peuples du
sud-ouest des Plaines, du Sud-Ouest proprement dit, de Californie et de la
111côte Pacifique .

112En Amérique du Sud encore, l'ethnologue Tessmann mentionne
plusieurs tribus du nord-est du Pérou qui font le feu en frappant deux pierres,
mais Nordenskiöld se demande si ce n’est pas une innovation récente, après
113la découverte du briquet des Blancs par les Amérindiens . D’autres auteurs

107 Ils sont visibles au Musée Préhistorique du Latium, à Rome.
108 1925, 563.
109 Nordenskiöld, 1931, 93-94.
110 Holmes, 1910 a.
111 Driver et Massey, 1957, 358, carte 134.
112 1930, passim.
113 Id., 85-86, et cf. carte 16.
35114ont signalé le fait , et on connaît ainsi plus d’une douzaine de peuples de
cette région située dans le secteur de l’Amazonie s’étendant au pied des
Andes - parmi les Yagua, les Tukáno, les Pano (ainsi les Nocomán)... Cela
rend l’hypothèse de Nordenskiöld bien douteuse : a) parce qu’on ne
comprendrait pas que l’influence du briquet européen ne se soit pas exercée
aléatoirement n’importe où en Amérique du Sud, mais au contraire
spécialement dans une zone déterminée au pied des Andes ; b) parce que
cette région a déjà montré des affinités avec les cultures du Cône Sud, et
qu’il ne s’en ajoute ici qu’une de plus. Cela dit, tous les peuples cités
connaissent également la technique par drille à feu, ou bien, dans la même
115famille, tel groupe connaît une technique, tel autre connaît la seconde . En
dehors de ces deux régions, la technique consistant à faire du feu par
116percussion a été signalée chez les Ačé par J. Vellard ; dans le Chaco, par
117 118Wavrin , chez les Taulipáng par Koch-Grünberg , chez des Karib de
119Guyane par Roth , et chez les Arawak de l’Essequibo en Guyana par le
même auteur, à qui ils dirent se rappeler qu’ils avaient utilisé une telle
120méthode dans le passé . On notera que les Taulipáng sont justement des
Karib, non éloignés de la Guyane puisqu’ils habitent l’extrême nord du
Brésil, au sud du mont Roraima, lequel forme un point frontière où se
rencontrent Brésil, Venezuela et Guyana. L’Essequibo est assez proche, à
l’est : de la sorte, les Arawak mentionnés par Roth, qui seraient bien les
seuls de cette immense famille à avoir utilisé l’allumage du feu par
percussion, paraissent plutôt avoir parlé d’un usage de leurs ennemis
traditionnels !

l) L’usage de pierres chaudes pour faire bouillir l’eau est connu chez
un grand nombre de peuples d’Amérique du Nord n’utilisant pas de poterie ;
la technique consiste à chauffer de l’eau en y mettant des pierres chauffées :
121il en est ainsi, dans le nord-ouest des Etats-Unis, chez les Modoc , Čilula
122 123 124 125 126 127, Klikitat , Ntlakyapamuk , Čehalis , Lilloet , Okanagon ,

114 Farabee, 1922, 138, Kok, 1926, 933, Fejos, 1943, 59.
115 Cf. Steward, 1963 b, 744, 1963 c, 755.
116 1939, 100-101.- En revanche, Clastres, 1972, 151-152, 156, atteste de
l’utilisation de la drille à feu (typiquement amazonienne) chez les A čé.
117 1926, I, 22.
118 1917-1928, III, 47-48.
119 1915, 182.
120 1924, 192.
121 Lévi-Strauss, 1971, 57.
122 Id., 104, n. 1.
123 Id., 266.
124 Id., 412.
125 Id., 427, 490.
126 Id., ibid.
36128 129 130Šuswap , Nez-Percés , des peuples du Plateau comme les Šošon , les
131peuples de Californie , plusieurs de ceux des Plaines, depuis les anciens
132 133 134Padoucas , plusieurs peuples tels que les Si čangu , les Arapaho , les
135Sioux , et le nom même des Assiniboin (peuple du groupe Siou) signifie
en Ojibwa (langue algonkine) "ceux qui cuisinent avec des pierres
136chauffées" .

Cette méthode n’est connue en Amérique du Sud, écrivait
137Nordenskiöld, que chez les Ona, Yámana et Alakaluf . Ce n’est pas, ou
n’est plus, exact : dans les bains de vapeur des Araucans (cf. sauna, ci-
138dessous), on a fait bouillir l’eau en y jetant les pierres chauffées à blanc ;
faire bouillir de l’eau grâce à des pierres ainsi chauffées est encore attesté
139chez les Aweikoma, les Kaingáng, les Šokleng, les Botocudo, les Purí ;
quant aux peuples Žé, ils « ne chauffent guère l’eau avec des pierres
brûlantes que pour faire tiédir et ramollir les fruits du palmier bacaba »
140(Oenocarpus sp.) . La diversité des noms de peuples énumérés ici cache
une remarquable continuité géographique et linguistique. Les Šokleng, les
Kaingáng, et les Aweikoma appartiennent à la même famille linguistique,
dite globalement Kaingang. Les peuples de ce groupe occupent les zones
forestières des Etats brésiliens méridionaux du Río Gran do Sul, de Santa
Catarina, de Paraná et de Sao Paulo. Géographiquement, ils sont ainsi au
sud-est des Botocudo, de la famille linguistique appelée Aymoré. Les Purí
appartiennent à la famille Coroado, dont le territoire s’étend entre les deux
précédents. Or, ces trois familles, Aymoré, Kaingáng et Coroado sont
considérées par les linguistes comme appartenant au même ensemble,
rattaché au groupe linguistique Žé au sein d’une famille "Macro-Žé". Il y a
donc là triple corrélation : géographique, linguistique, technique. En
revanche, le Chaco proprement dit est absent, tandis qu’à travers le Cône

127 Id., 553.
128 Norman, 2003, 185.
129 Lévi-Strauss, 1971, 553.
130 Hyde, 1998, 166.
131 Nordenskiöld, 1931, 86 ; Lévi-Strauss, id., 122.
132 Hyde, 1998, 60. L’auteur montre dans ce livre que les Padoucas des auteurs
français étaient des Na-Dene, ou Athabascains, « ancêtres » des Apaches et Navajo.
133 Erdoes et Ortiz, 1995, 64.
134 Lévi-Strauss, 1971, 555.
135 Vazeilles, 1996, 149.
136 Erdoes et Ortiz, 2000, 342.
137 1931, 86, avec n. 1, et carte 17.
138 Métraux, 1993, 220.
139 Steward, 1949, 753.
140 Lévi-Strauss, 1971, 553.
37Sud la même technique se retrouve de manière discontinue : Araucans, Ona,
peuples fuégiens côtiers.

Cela dit, cette méthode étant absente là où existe la poterie, qui
permet la cuisson directe en la mettant sur le feu, et la poterie étant une
invention relativement récente, il semble que la cuisson indirecte soit la
méthode ancienne : ceux qui la maintiennent sont simplement conservateurs.
En ce cas, le parallélisme entre Amérique du Nord et sud de l’Amérique du
Sud n’offre aucune autre pertinence que d’observer que dans l’une et dans
l’autre il existait des secteurs qui n’avaient pas adopté la poterie.

m) Le four de terre (fig. 9 a et b) est une des installations de cuisine les
plus primitives : il consiste à creuser une cavité en terre, à y faire un feu,
puis, celui-ci éteint, à faire cuire la viande sur les braises, ou, cuisine en
quelque sorte au second degré, à y faire chauffer les pierres que l’on mettra
ensuite dans un contenant rempli d’eau. Pour conserver la chaleur, on
recouvre la préparation de la terre qu’on avait retirée pour faire le four,
souvent en protégeant la nourriture - poisson sur la côte, viande ou
141tubercules, agave, etc., à l’intérieur - d’écorce ou de feuilles . Appelés
hornos ou borijas en Argentine et au Pérou, de tels fours sont abondamment
observés dans l’archéologie du premier de ces pays, dans les provinces de
142San Luis-Córdoba, Santa Fé, Mendoza , lesquelles, s’étendant du fleuve
Paraná à la Cordillère des Andes, correspondent essentiellement à l’ancien
pays des Huarpe. Au Pérou, ce n’était plus qu’une méthode de pauvres,
qu’on appelait Huatyacuri, "celui qui rôtit des mets dans un four creusé en
143terre" . Dans le Chaco, Métraux en signale l’usage chez les Matako,
Čoroti, et, dit-il, chez plusieurs autres peuples du même groupe, ou, plus au
144 145nord, chez les Tsirákua . Friederici ajoute les Lengua et, dans le
146voisinage du Chaco, les Araucans . Il est abondamment attesté chez les
147peuples de langue Žé , et chez des groupes linguistiquement apparentés :
148 149 150 151Kaingáng , Purí , Botocudo , "Tapuya", Šokleng, Aweikoma ,
152Karirí . En dehors de ces régions, on le trouve en deux autres d’Amérique

141 Driver et Massey, 1957, 233.
142 Willetts, 1946, 43-45, avec schéma.
143 D’après le manuscrit, en ki čua, de Huarochiri, chapitre 5 : Taylor, 2004, 43.
144 1946 a, 261.
145 1914, 5, d’après Grubb, 1904, 37.
146 Id., 5-6, d’après Molina, 1787, 20
147 Lowie, 1946 a, 383, 1946 c, 482, 484, 1946 d, 519.
148 Métraux, 1946 c, 452-453.
149 Id., 1946 d, 525.
150 Steward, 1949, 693.
151 Id., 753.
152 Friederici, 1914, 5.
38du Sud : d’une part dans la basse vallée de l’Orénoque, où il s’agit de fours
revêtus de peau, chez les Guaikerí, Guamontey et peuples vivant dans la
153région de Barquisimeto dans le nord-ouest du Venezuela , d’autre part à
l’autre extrémité du bassin du même fleuve, chez les peuples très primitifs de
ses affluents des confins Venezuela-Brésil - Gáyon, Širiána, Yanomami, et
154autres peuples du même groupe culturel et/ou linguistique . C’est en effet
155un objet caractéristique des "marginal tribes" du sous-continent ,
caractéristique de peuples encore largement, ou exclusivement, comme les
156derniers cités, chasseurs-cueilleurs .

Mais, "marginal" en Amérique du Sud, le four de terre était général
en Amérique du Nord, en tout cas dans tout l’ouest, de la Côte Nord-Ouest
au Mexique par le Grand Plateau et le Grand Bassin, avec des secteurs au
sud des Grands Lacs, d’autres sur la côte atlantique, à Terre Neuve chez les
157 158Beothuk , sur le bas Colorado ; seuls, dans l’ouest, les peuples Pueblos
avaient des fours construits, et encore soupçonne-t-on qu’il s’agit là d’un
159emprunt indirect (par le Mexique) aux Espagnols , et d’ailleurs les Pueblos
160utilisaient également le four de terre . Il est connu aussi, à l’extrême-sud
de l’Amérique du Nord, chez les Lakandon du Yucatán, et avait été signalé
chez des populations Chichimèques, c’est-à-dire Uto-Aztek nomades, du
161Mexique .


3. Contenants

n) La vannerie est une technique extrêmement répandue parmi les
peuples amérindiens. Mais les formes et les techniques varient
considérablement. Ainsi, la vannerie entrelacée - dans laquelle deux brins
de "trame" croisent et s’enroulent autour des brins de "chaîne" - est signalée
par Nordenskiöld au Pérou, en Amazonie, dans le Chaco à Huanacache, et en
Patagonie. J. Steward précise : pour le Cône Sud, on la connaît chez les
Patagons et les Huarpe, dans le Mato Grosso chez les Karayá, dans le nord
de l’Amazonie chez les Širianá. Dans le Chaco, la vannerie entrelacée sert à
faire des nattes, et les Tukáno d’une part, des peuples Tupí de l’autre, ne

153 Steward, 1963 e, 41.
154 Kirchchoff, 1963 c, 445-455.
155 Steward, 1949, 679.
156 Kirchhoff, 1963 c.
157 Driver et Massey, 1957, 234, carte 45.
158 Friederici, 1914, 5.
159 Hough, 1910 e.
160 Mindeleff, 1891, 162-164.
161 Friederici, 1914, 5.
39disposant pas de métiers à tisser, emploient la même technique pour tisser
162des vêtements .

En Amérique du Nord, c’est le type principal de vannerie sur la côte
Pacifique, depuis la limite nord de la Californie jusqu’à l’Alaska du sud. Elle
est également connue, concurremment avec d’autres, en Californie et dans
tout l’ouest des futurs Etats-Unis et Colombie britannique, et à l’ouest du lac
Supérieur (Ojibwa).

o) D’un autre côté, les paniers fabriqués par enroulement spiralé, et que
l’on peut donc appeler paniers spiralés - et dans lesquels les brins végétaux
ne sont pas tissés mais cousus ou ligaturés après enroulement des uns sur les
autres -, ne sont attestés en Amérique du Sud que dans l’extrême-sud et dans
l’ouest (fig. 10 a et b). Dans le Chaco, Nordenskiöld a noté cette technique,
il est vrai rarement, chez les Matako. En revanche leurs proches, les Čoroti,
Nivaklé, Toba, Lengua, ignorent la vannerie. C’est au-delà vers le sud, chez
les Ona, les Alakaluf, les Yámana, les Araucans, qu’on trouve de la vannerie
spiralée. Par ailleurs, l’archéologie en a révélé, répondant à cette
technologie, à Calama et Arica sur la côte nord du Chili, dans les monuments
funéraires bolivo-péruviens appelés chulpa, à Mollendo sur la côte
péruvienne. Des pots d’argile à impressions de vannerie de ce type ont été
découverts dans la Sierra de Cordova en Argentine du centre-nord, et à
Viluco, un peu au sud, dans la province de Mendoza. Parmi les
Amérindiens "civilisés" et métis, Max Uhle en a signalé à Guaillabamba en
Equateur et à Bogota. On en connaît aussi chez les Čocó et Kuna, deux
peuples du Panamá. Cette répartition dessine, en pointillé, une sorte
d’immense courant depuis les côtes et les montagnes de l’Isthme de Panamá
jusqu’à la pointe méridionale des Andes en Terre de Feu. Et les synthèses
opérées quelque quinze ans après le livre de Nordenskiöld pour réaliser le
Handbook of South American Indians le confirment entièrement : outre
163certains des peuples signalés par cet auteur , on signale la poterie spiralée
164 165chez les Aymara , chez les Uru- Čipaya - d’ailleurs les chulpa
mentionnées ci-dessus devaient être leurs tombes -, chez les Atacameños,
166 167d’avant les Incas ou plus récents , chez les Quebrada de l’extrême nord-
168ouest de l’Argentine .

162 1949, 694, 708.
163 Alakaluf : Bird, 1946 b, 68, et pl. 31 b ; Yámana : Cooper, 1946 c, 89 et fig. p.
90 ; Matako : Métraux, 1946 a, 285 ; Čoco : Stout b, 1963, 272, fig.
164 Tschopik, 1946, 534.
165 La Barre, 1946, 580.
166 Bird, 1946 c, 593.
167 Bennett, 1946 c, 604.
168 Casanova, 1946, 623. Cf. la carte de répartition des types de vannerie, t. V, 693.
40
Dans l’ouest de l’Amazonie, on retrouve ce mode opératoire chez les
Mundurukú, important peuple Tupi-Guarani du bas Tapajoz (d’après
Nimuendajú) - et ce peuple possède un autre élément en commun avec le
Sud, à savoir les dalles de bois élégantes sur lesquelles ils écrasent leurs
prises de parica -, chez les Kanella, du groupe linguistique Žé aux sources du
río Alpercatas, et chez les Apinayé, autre peuple Žé situé près du confluent
169du Tocantins et de l’Araguaya . On ajoutera les Pankararú, peuple mal
connu, et de langue isolée, vivant près du fleuve São Francisco, à la limite
170des provinces de Bahia et de Pernambouc au Brésil .

En Amérique du Nord, où la vannerie est beaucoup plus répandue
qu’en Amérique du Sud, toutes sortes de technique s’observent. Celle par
enroulement elle-même peut recevoir plusieurs aspects, selon que l’objet
fabriqué est plat ou doit être un contenant, selon qu’il y a une base ou non,
etc. Les Eskimo proches du détroit de Behring, les Athabascains de
l’intérieur de l’Alaska pratiquent la vannerie spiralée, et les populations qui
s’étendent de la frontière Canada-Etats-Unis jusqu’à la Californie incluse
171pratiquent toutes les techniques de vannerie . La vannerie spiralée domine
chez les peuples de la famille Na-Dene situés à l’arrière de la côte nord du
172Pacifique (Sekani, Tahltan, Tu čon, Ingalik, Tanaina, Nabesna, Ahtena) .

p) Le panier de portage du type de Pisagua, qui a la forme de nos
cabas, est fait de deux ou trois montants doublés ; il a été observé en
Amérique du Nord chez les Ute, les Pima, les Mohave, les Tarahumara, en
Amérique du Sud chez les Jívaro, au Pérou à Pachacamac (cité et sanctuaire
pré-incasiques et incasiques situés immédiatement au sud de Lima), dans les
sépultures de Pisagua et d’Iquique (époque de Tiahuanaco, c’est-à-dire entre
e 173le début de notre ère et le VIII siècle) . Pisagua se trouve sur la côte nord
du Chili, à 75 km au sud d’Arica, plusieurs fois citée plus haut, et qui se
trouve aussi au Chili à la frontière du Pérou, et Iquique est à 50 km. au sud
de Pisagua, toujours sur la côte chilienne : toute cette côte était autrefois
174occupée par les Uru , mais on ne peut assurer qu’il en était déjà de même
erau I millénaire.

q) Nordenskiöld signale le calfeutrage des paniers à la cire ou à la poix
comme commun à l’Amérique du Nord, au Chaco et à l’Amazonie. Pourtant,

169 Nordenskiöld, 1931, 92-93 et carte 30.
170 Lowie, 1946 e, 561.
171 Mason, 1910 b, 133-134.
172 D’après la carte 121, in Driver et Massey, 1957, 333.
173 Uhle, 1930, 33.
174 Rivet et Loukotka, 1952, 1106.
41175Čoroti et Nivaklé ignorent le panier , et le calfeutrage en question paraît
176ailleurs bien rare : Métraux et Baldus l’ont noté chez les A čé et Métraux
177chez les Aweikoma ; on a signalé la technique également sur la côte
178brésilienne, la basse Amazone, et, archéologiquement, à Pisagua . La
corrélation avec le Cône Sud est alors bien réduite.

r) Les paniers tressés en y incorporant plumes ou laine sont connus
179dans le Cône Sud chez les Huarpe , qui insèrent pendant le tressage des
fragments de laine de différentes couleurs de manière à composer des motifs.
Dans les Guyanes, plusieurs peuples, dont les Waiwai et les Wapišiána,
180tissent du fil de coton ou insèrent des plumes dans leurs paniers . En
Amérique du Nord, O. T. Mason, dans un magnifique ouvrage qui est un
véritable hymne à la vannerie indigène, rapporte que ce sont seulement des
181peuples de Californie qui font des paniers ornés de plumes .

s) Le seau en écorce est attesté en Amérique du Sud chez les Yámana
182 183(fig. 11) , les Alakaluf et les Čono , chez qui il est le contenant dans
184lequel on jette des pierres chaudes si l’on veut faire bouillir l’eau . Les
Amérindiens boréaux, depuis l’Alaska jusqu’à l’Atlantique (Nouvelle-
Écosse), ont fait des récipients en écorce de bouleau. Cela servait de
contenant à eau, de moyen de transport, de réserve alimentaire, de réceptacle
à baies ou riz sauvage collectés et de cuve pour faire le sucre d’érable.
185C’était plus aisé à faire que les paniers, mais s’usait plus rapidement .

t) Des sacs à eau en cuir sont connus chez les Ona. R. A. Philippi en a
rapporté aussi l’usage chez les Čango. Nordenskiöld le signale chez les
186Amérindiens de la Prairie, en Amérique du Nord . Mais les Eskimo aussi

175 Nordenskiöld, 1929, 208.
176 1946, 439.
177 1946 c, 457.
178 Linné, 1925, 13.
179 Canals-Frau, 1946, 173 ; O’Neale, 1949, 75.
180 O’Neale, 1949, 75.
181 Mason, 1902, 310-311.
182 e Cooper, 1946 c, 84, 89 ; fig. 33 du HSAI, I, 161 ; Guyot, 1968, 17.
183 Cooper, 1946 b, 51-52.
184 Cooper, 1946 b, 51 ; Nordenskiöld, 1931, 86 et carte 18.
185 Driver et Massey, 1957, 332 ; Noêl et Chaumely, 2001, 47.
186 1860, 345 ; Nordenskiöld, 1931, 86 et carte 19. Bennett, 1946 c, 604, signale de
petits sacs en cuir, chez les Atacameño, pour contenir les peintures, ou de la chaux,
ou des fragments de minerai de cuivre. Il est vrai que les Atacameño, éleveurs de
lamas, faisaient un grand usage du cuir (Id., 606, 615).
42en fabriquaient pour la même raison, à savoir qu’il s’agit dans les trois cas de
187peuples chasseurs .

188u) Nordenskiöld signale en Araucanie et dans le secteur du Gran
Chaco des sacs sans couture. Pour l’Amérique du Nord, il renvoie à Birket-
Smith - lequel atteste effectivement l’existence de ce type d’objet chez un
grand nombre de peuples nord-américains : Eskimo du Caribou, Nutka,
Makah, Sališ côtiers, Quileut, Tahltan, Ntlakyapamuk, Plats-de-Côté-de-
Chiens, Tsattine, Beothuk, Ojibwa, Cr ī dont ceux des Plaines, Montagnais,
Algonkin, Menomini, Potawatomi, Winnebago, Kikapu, Pieds-Noirs, Atsina,
Assiniboin, Hidatsa, Mandan, Dakota, Cheyennes, Upsaroka, Omaha, Iowa,
Arapaho, Quapaw, Kiowa, Kansa, Kaskaia, Comanche, peuples du sud des
189Plaines et de la péninsule californienne . Il ajoute qu’on le rencontre aussi
dans la zone sub-arctique et dans la région du Saint-Laurent, où il s’agit très
souvent de pieds de cerf utilisés comme poches à tabac ; dans les Plaines en
revanche, ce sont des panses ou des péricardes de bisons, qui servent de
190bouteilles (fig. 12 a).

191v) Les sacs cousus par les bords sont présents, selon Nordenskiöld ,
dans tout le Cône Sud. Il renvoie là aussi, pour l’Amérique du Nord, à
Birket-Smith, qui donne une liste des peuples qui font de tels sacs en
Amérique du Nord : Eskimo du Caribou (fig. 12 b), Tsimšian, Kwakiutl,
Tahltan, Porteurs, Ntlakyapamuk, Nez-Percés, Bannock, Shoshones, Païute,
Ute, Tsattine, Naskapi-Montagnais, Sarsi, Pieds-Noirs, Atsina, Assiniboin,
Dakota, Cheyennes, Arapaho ; l’archéologie en a révélé aussi chez les
192Basket-Makers, ancêtres d’une partie importante des Pueblos . Dans la
zone sub-arctique, ce sont des contenants faits de peaux de pattes de caribou
réunies par une couture.

w) Le savant suédois signale les sacs en pieds d’oiseaux dans le Chaco,
193en Araucanie, dans la Terre de Feu . Là encore son garant pour
l’Amérique du Nord est son collègue danois, qui a réuni les témoignages
pour de pareilles fabrications - laquelle consiste simplement à fendre le pied

187 Driver et Massey, 1957, 332.
188 1931, 7.
189 1929, 302-303.
190 Id., 138.
191 Id., ibid.
192 Birket-Smith, 1929, 139, et 303-304, Table B 5. Le terme anglais de Basket-
Makers, en français Vanniers, regroupe toute une série de cultures apparentées (dites
régionalement Anasazi, Hohokam, Mogolló, Pataya, Sinagua), qui forment la phase
ancienne des cultures Pueblos et voisines (Pima, Papago…), entre 300 et 700 ; cf.
Bosch-Gimpera, 1967, 106-110.
193 1931, 7.
43-, chez les Eskimo du Caribou, les Tahltan, les Ku čin, les Čipewiyan et les
peuples du Mackenzie (Esclaves, Plats-de-Côté-de-Chiens, Peaux-de-
194Lièvres, Satudene, Mountains), les Ojibwa, et ceux du nord des Plaines .
Chez les Dakota, le mythe d’origine d’une des nombreuses cérémonies
expose que le chamane disposait d’un sac à médecines qui était une
195dépouille de faucon .


4. Armes, équipements de guerre et de chasse

x) Les flèches, d’une part à pointe de pierre, d’autre part à trois
plumes (ci-dessous), présentent une disposition également remarquable :
dans une collection de flèches amérindiennes observée par E. Nordenskiöld,
aucune de celles d’Amérique du Sud ne ressemblait à celles d’Amérique du
Nord, sauf celles des Ona. En effet, « comme la majorité de celles
d’Amérique du Nord, elles sont à pointes de pierre ».

Mais, à côté de celles des Ona, qui équipaient de fait leurs flèches de
196pierre ou d’os , dans le même secteur géographique, il faut mentionner
celles des Patagons, des Diaguites (en os ou en pierre, comme les Ona), des
197 198Araucans , des Atacameños, qui en faisaient en silex ou en bois dur , et
un témoignage de 1624 en signale une à pointe de pierre chez les Yámana
199. L’archéologie a livré des pointes en pierre dans l’Amérique du Sud
ancienne, en particulier en Argentine et au Chili, chez les Čango et Alakaluf,
dans la zone andine de Colombie, d’Equateur, du Pérou, de Bolivie. On en a
aussi dans certains secteurs du Brésil - région où les Amérindiens
contemporains n’utilisaient pour le reste que les pointes de bois, de bambou
ou d’os - de la côte sud-est, dans la région proche de l’embouchure de
l’Amazone, aussi au Venezuela, dans le nord-ouest de l’Amazonie chez les
Caripacu, et en Amérique centrale (Chorotega, Nicarao, Lakandon, Miskito,
200Kuna) .

y) Par ailleurs, beaucoup de flèches d’Amérique du Nord sont équipées
de trois plumes. Birket-Smith a réuni les données sur ce : il y a deux plumes,
tangentielles à la flèche, mais trois, radiales, chez les Ntlakyapamuk (qui

194 Birket-Smith, 1929, 139, et 304, Table B 6.
195 Vazeilles, 1996, 272.
196 Cooper, 1946 e, 114. Métraux, 1946 (1982),105, mentionne les pointes Ona en
silex comme « parmi les plus délicates de l’Amérique ».
197 Bennett, 1946 a, 40, Métraux, 1949, 235.
1986 c, 617.
199 Bird, 1946 a, 21.
200 Linné, 1929, 53-57.
44vivent sur la frontière entre Canada et Etats-Unis, non loin du Pacifique), les
Mexicano (du centre du Mexique), sans doute les Naskapi (est du Québec) ;
chez les Pima (eux, de la frontière entre Etats-Unis et Mexique), elles sont
201deux ou trois, radiales . En Amérique du Sud, si elles ont des plumes, ce
qui est le cas le plus fréquent, mais non la généralité, celles-ci sont le plus
souvent deux. En revanche, il y en a parfois trois au sud : chez les Timbú et
Carcaraes, anciens riverains du bas Paraná (les premiers occupaient autrefois
ses îles, non loin du Río de la Plata), selon Oviedo, chez les Patagoniens,
également au témoignage d’Oviedo, enfin chez les Kainguá, qui mettent
deux ou trois plumes ; et une flèche des Paracaña, peuple Tupi-Guarani du
202Brésil oriental, est à quatre plumes .

z) L’utilisation de colle de poisson pour tenir les plumes sur les
flèches est une pratique rencontrée en Amérique du Nord, par exemple en
Californie. Cela ne se retrouve pas en Amérique du Sud, où l’on utilise de la
203cire, ou de la cire avec de la résine, sauf, d’après Dobrizhoffer , chez les
Vilela, du Chaco. Il est possible que les plumes de flèches trouvées par R.
Lehmann-Nitsche dans des tombes anciennes de la Puña de Jujuy aient été
204collées de cette manière. Les Vilela n’en sont pas éloignés . Ils sont
riverains du fleuve Bermejo, sur son côté sud, en Argentine. Il reste, comme
205l’a souligné peu après Métraux , qu’un seul témoignage est peu concluant.

aa) Au sujet des cordes d’arc, Nordenskiöld écrivait qu’« il est typique
des arcs du sud de l’Amérique du Sud que leurs cordes consistent, comme en
Amérique du Nord, en matériel animal, tels une bande de peau ou des
206 207 208tendons » . C’était ainsi le cas pour ceux des Ona , des Atacameños ,
209des Araucans . Chez les peuples du Chaco proprement dit ( Čorotí,
Matako, Toba, Lengua, Nivaklé), on trouve concurremment la corde en
matière végétale (fibre de caraguatá, Bromelia sp.) et en peau ou en tendon,
tout comme chez les anciens Abipón (anciens, parce que pratiquement
e 210disparus au XIX siècle), la corde d’arc était faite avec les entrailles d’un
renard ou avec les fils très solides fournis par certaines espèces de palmier.
En Amérique du Nord, la corde en tendon est celle principalement des

201 Birket-Smith, 1929, 317, Table B 15.
202 Nordenskiöld, 1931, 82-83.
203 1822, II, 356.
204 Id., 83-84.
205 1946 a, 213.
206 1931, 85.
207 Cooper, 1946 d, 114.
208 Bennett, 1946 c, 617.
209 Cooper, 1946 f, 730.
210 Métraux, 1946 a, 295.
45Eskimo, des Amérindiens de l’Arctique, des Amérindiens des Plaines,
jusques y compris les Tonkawa riverains du golfe du Mexique, qui en
211faisaient en tendons du dos ou des pattes du bison ou du cerf , les
212 213Cheyennes en boyaux d’ours , les Winnebago en cou de tortue étiré , les
214Cherokees en boyaux torsadés d’ours ou d’écureuil , les Seneka en peau
215de marmotte . Selon Francis La Flesche toutefois, l’arc à corde en tendon
était connu mais peu utilisé dans les Plaines parce qu’il était considéré
216comme "femelle" . Les peuples du sud en faisaient plutôt en chanvre, au
sud-ouest en yucca ou en agave, mais les peuples du groupe apache
(Čirikahua, Mescalero, Navajo) en faisaient en tendons, se rattachant ainsi
217 218aux Plaines , et les Luiseño en intestins de chien ou de chat sauvage .

Mais il est patent qu’utilisent ainsi des cordes en matériel animal des
peuples qui ont été de grands chasseurs, ou, dans le cas des Atacameños, des
éleveurs précoces.

ab) Des grandes pointes de harpons en os, Nordenskiöld dit que « les
têtes de harpon et de lance en os des Fuégiens sont en partie de forme
identique à celles trouvées, par exemple, dans l’Etat de New York, dans le
Canada sud-est, et sur la côte Nord-Ouest », et une semblable, de la côte
219patagonienne, est décrire par Félix Outes . Cela concerne donc les peuples
Alakaluf, Yámana, Tehuel če. Par ailleurs, A. Métraux a décrit une arme des
Mokoví qui est un javelot aménagé en harpon : une pointe faite de
l’extrémité d’un andouiller était emmanchée sur une baguette de bois dur
attachée à une hampe de bois tendre, et une corde y réunissait la pointe de la
hampe, destinée à tomber lorsque l’arme frappait et ainsi elle gênait la fuite
220des hommes ou animaux atteints . Un tel instrument paraît une ancienne
arme de pêche, un authentique harpon, réaménagé en arme de chasse (fig. 13
a-c).

ac) Le bola n’existe en Amérique du Nord qu’en deux régions, et en une
troisième hypothétiquement : d’une part chez les Eskimo, dans une douzaine
de tribus (Kaniagmiut, Mackenzie, Cuivre, du Caribou, Netsilik et

211 R. et G. Laubin, 1990, 105.
212 Bushnell, 1904, 424 ; R. et G. Laubin, 1990, 107.
213 Id., ibid.
214 Hamm, 1994, 88-89.
215 R. et G. Laubin, 1990, 107.
216 1924, 111.
217 D’après Driver et Massey, 1957, 352, carte 138.
218 R. et G. Laubin, 1990, 107.
219 1931, 85 et carte, avec schémas, 15.
220 Métraux, 1949 a, 259.
46Ammassalik) pour la chasse aux oiseaux, surtout ceux de mer : on réunit
avec une corde de peau ou de nerf de quatre à six cailloux de la taille d’une
noix, en os ou en ivoire. Les pierres restent jointives durant le jet, mais, soit
lorsqu’elles perdent de la vitesse, soit lorsqu’elles arrivent au contact d’un
objet, elles s’écartent les unes des autres et emprisonnent l’objet en
221l’entourant . D’autre part, en Californie, chez les Pomo, Costanos, Yokuts,
Mono occidentaux, Kawaiisu - c’est, en Californie du nord, un jeu avec deux
222balles liées l’une à l’autre . Par ailleurs, on l’a rapporté, dans l’est du
223continent, des seuls Penobscot .

En Amérique du Sud, le bola est amplement répandu dans le Cône
224Sud. Il est en effet attesté chez les peuples suivants : Alakaluf , quoique
225assez tardivement , Tehuel če - qui, selon J. Cooper, ne l’ont emprunté
toutefois aux suivants qu’à l’époque où eux-mêmes voyaient leur civilisation
226 227 228se transformer avec l’adoption du cheval , Puel če , Poya , et en fait
229sans doute dans toute la Pampa , Pehuen če et Araucans d’Argentine, qui,
230selon J. Cooper, ont dû le recevoir des peuples de la Pampa , Bal čita,
231Huili če , Querandí, Čarrua et groupes apparentés tels que les Minuán,
232 eYaró, Mbeguá, et Guarani voisins , Mojo (au XVI siècle), dans le Chaco
les Mokoví et Abipón, Nivaklé, Lengua (pour la chasse au rhéa), et les
233enfants des Čoroti, des Toba, des Matako en utilisent en bois comme
234jouets, Mbayá, qui l’ont cependant appris des Guarani des Missions ,
235 236Kaingáng et Šokleng du sud du Brésil, Itonama, riverains du fleuve du
237 238même nom en Bolivie orientale ; dans les Andes, les Aymara , les

221 Hough, 1910 a.
222 Dem, 1960, 52.
223 Driver et Massey, 1957, 361.
224 Bird, 1946 a, 61.
225 Id., 70.
226 Cooper, 1946 a, 14, 15 ;
227 Cooper, 1946 e, 162-163.
228 Cooper, 1946 e, 160.
229 Archéologiquement : Willey, 1946 a, 28, 37 ; Bird, 1946 a, 40. Selon un
etémoignage du XVIII siècle, les enfants s’amusaient dans toute la Pampa à frapper
une cible avec un bola, Cooper, 1946 e, 167.
230 Cooper, 1946 f, 703, 750, 766.
231 Azara, 2010 [1807], 159.
232 Lothrop, 1946, 179, 182 ; Serrano, 1946 a, 191, 195, 196 (un jeu consistait chez
les Čarrua à jeter un bola en visant un bâton planté verticalement).
233 Métraux, 1946 a, 297-298.
234 Métraux, 1946 a, 267.
235 Métraux, 1946 c, 460.
236 Métraux, 1949 a, 254.
237 Métraux, 1963 d, 428.
47239Ki čua - à la fois comme jeu d’enfants , comme arme de chasse et comme
arme de guerre dans les armées Inca, qui en faisaient en bois, en pierre, et
cuivre, et même en bronze, puisqu’on en a trouvé de tels dans la forteresse
240 241incasique de Macchu Picchu , les Uru et dans leur prolongement les
242Čango . Archéologiquement, des pierres rondes ou ovales, trop grosses
pour être des pierres de fronde, sont attestées dans la Terre de Feu, ce qui
laisse penser que les Ona ont pu utiliser le bola, mais ce n’est jamais le cas à
e 243l’époque historique, sinon très tardivement (fin XIX siècle) , à Viluco,
244site attribué selon les auteurs aux Huarpe ou aux Araucans , chez les
245 246Diaguites ni chez leurs voisins de la culture de La Candelaria , dans la
247culture de Humahuaca dans le nord de l’Argentine , dans la culture
248Mochica, car il est peint sur des céramiques , dans la culture bolivienne de
249Chiripa, en gros contemporaine de celle de Tiahuanaco , dans les chulpa
boliviennes (tombes en forme de tour des confins Pérou-Bolivie,
certainement attribuables aux Uru, au temps de leur grande expansion), et
250dans le territoire qui avait été celui des Comechingón . La plupart
utilisaient le bola pour la chasse, mais les Incas s’en servaient également
pour le jeter dans les jambes de leurs ennemis. En dehors de l’Amérique du
Sud proprement dite, des pierres de bolas ont été découvertes dans des sites
251du Nicaragua, dans un territoire qui avait été celui des Paya .

Selon le voyageur espagnol Felix de Azara, homme des Lumières
par son érudition et sa curiosité, qui parcourut pendant vingt ans la zone
frontière entre les colonies espagnoles (Argentine, Paraguay, Uruguay) et
celle du Portugal (le Brésil), les Pampa n’avaient que trois armes, un dard ou
bâton pointu, avec lequel ils combattaient de près, et deux formes d’armes
formées de boules : d’une part le véritable bola, « composé de trois pierres

238 Tschopik, 1946, 516, 519, 520.
239 Rowe, 1946, 217-218.
240 Id., 247-248, 275. Le manuscrit de Huarochiri, chap. VIII, montre les cinq
Pariacaca, formes du seul Pariacaca, grand dieu de la région, qui jouent à lancer des
rihui, ou bolas consistant en trois cordes en nerf d’animal terminées par des
morceaux de plomb (Taylor, 2004, 69).
241 La Barre, 1946, 577, 581.
242 Bird, 1946 d, 596, 607.
243 Cooper, 1946 d, 114.
244 Willey, 1946 a, 40.
245 Bennett, 1946 a, 40.
246 Willey, 1946 b, 670.
247 Casanova, 1946, 627.
248 Fauvet-Berthelot - Lavallée, 1987, 22.
249 Bennett, 1946 a, 24 ; 1946 b, 120.
250 Apericio, 1946, 681.
251 Stone, 1963 a, 181.
48rondes, grosses comme le poing, recouvertes de peau de vache ou de cheval,
et attachées à un centre commun avec des cordons de cuir de la grosseur du
doigt et longs de trois pieds ». Ils prennent « à la main la plus petite des trois,
et après avoir fait tourner les autres avec violence par-dessus leur tête, ils les
lancent toutes les trois jusqu’à la distance de cent pas ; et elles se roulent et
se croisent tellement autour des jambes, du cou ou du corps d’un animal ou
d’un homme, qu’il leur est impossible de s’échapper » ; l’autre arme est
formée d’une seule pierre, et « ils l’appellent boule perdue » : celle-ci,
semblable aux précédentes quant à la préparation et à l’enveloppe, est plus
petite, et est attachée à une courroie de trois pieds environ ; ils la « prennent
par le bout pour faire tourner la boule comme une fronde, et quand ils la
lâchent, elle donne un terrible coup à cent cinquante pas, ou même plus
252loin » : il n’est pas impossible que cette arme, effectivement variante de la
253 254fronde (qui, elle, est une arme pan-amérindienne ), soit elle-même à
l’origine du bola, qui aurait consisté à la doubler ou tripler. Une arme
esemblable a été aux mains des Querandí qui attaquèrent au XVI siècle la
255troupe du gouverneur Mendoza , des chasseurs Tehuel če, des Uru qui
l’utilisaient pour la chasse au canard, et un texte de Sarmiento paraît la
256signaler chez les Ki čua (fig. 14 a-d). Si l’hypothèse ci-dessus est juste,
ces derniers et les peuples de la Pampa seraient les seuls à avoir conservé la
forme ancestrale du bola.

ad) La cuirasse de cuir a été l’arme défensive de plusieurs peuples
d’Amérique du Sud, très majoritairement ceux du Cône Sud : les
257Atacameños et les Araucans portaient à la fois vestes et casques en cuir,
les seconds en peau de phoque, de baleine, et, après l’arrivée des Européens,
258 259de vache . Revêtaient également des tuniques de peau les Diaguites , les
260 261Tehuel če, les Puel če , plusieurs peuples du Chaco (en peau de jaguar) ,
et on rapporte des Okaina, un peuple Witóto, qu’ils avaient des cuirasses en
262peau de tapir .

252 Azara, 2010 [1807], 157.
253 Colper, 1946 e, 162 et 163, ne nomme pas cette arme explicitement (il ne cite
d’ailleurs pas Azara), mais dit que les Puel če étaient experts à la fronde : parle-t-il
alors de la même chose ?
254 Sa répartition n’est pas uniforme, mais elle est répandue chez les Eskimo, les
peuples du Mexique, et un peu partout en Amérique du Sud ; cf. Friederici, 1910.
255 Métraux, 1979 a, 253.
256 Id., 254.
257 Bennett, 1946 c, 603.
258 Cooper, 1946 f, 731.
259 Márquez Miranda, 1946, 651.
260 Steward, 1949, 695.
261 Métraux, 1949 a, 263.
262 Métraux, ibid.
49Il est à noter que les peuples du Chaco, non pas seulement les
Nivaklé et les Abipón, revêtaient des cuirasses de cuir, mais en général,
263ignoraient le bouclier .

En Amérique du Nord, la cuirasse de cuir, souvent renforcée de
couches de glu et de sable, est l’un des cinq types de protection observés, et
celui-ci s’étendait de l’Alaska du sud jusqu’au golfe du Mexique de manière
presque continue. On la connaît en effet chez des peuples du grand Nord
(Čilkotin, Porteurs, Natotin Tine, Ku čin, Peaux-de-Lièvres, Sekani), de la
Côte Nord-Ouest (Tlingit, Haïda, Nutka), chez certains de leurs voisins
méridionaux de langue Sališ ou Sahaptain ( Činuk, Quinault, Twana,
Čimakum, Klallam, Šuswap, Lilloet, Ntlakyapamuk et à leur arrière Nez-
Percés), sur le grand Plateau (Shoshones septentrionaux, Paviotso,
Comanches), en Californie du nord-ouest et le sud de l’Orégon (Takelma,
Modoc, Klamath, Šasta, Wailaki, Maidu, Atsugewi, A čomawi, Yurok), dans
les Plaines occidentales (les Pieds-Noirs disaient en avoir eu), chez certains
des Pueblos (Zuñi) jusqu’au golfe du Mexique et au Texas (Pawni), dans des
secteurs du Sud-Est et de Californie (Havasupai, Hupa, Opata, Navajo, sans
264doute Apaches de l’ouest), et, seul exemple oriental, chez les Mohawk .
Ces cuirasses consistaient en général simplement en des peaux qui
entouraient le corps, ou en une peau qui allait d’une épaule à l’autre, ce qui
permettait aux bras d’être libres. Vers le bas, elles pouvaient s’étendent
265jusqu’aux genoux .

Malgré la continuité observée, il est possible que ces cuirasses de
peau aient eu en Amérique du Nord deux origines distinctes. Celles du nord-
ouest peuvent avoir été indigènes, ou provenir lointainement d’Asie (les
peuples du nord-est de la Sibérie portent souvent de puissantes cuirasses,
ainsi les Čuk či), tandis que celles du sud et des Plaines paraissent avoir été
des imitations des cuirasses en métal espagnoles, liées à la pénétration du
cheval - car ceux-ci étaient protégés également, comme leurs cavaliers, par
266des cuirasses en peau -, cela au nord jusqu’aux Pieds-Noirs . Mais il y a
d’autres parallèles entre la Côte Nord-Ouest et les Araucans, et que la
cuirasse ait éventuellement deux origines distinctes en Amérique du Nord
n’interdit pas de penser que l’une d’elles soit passée du nord au sud de
l’Amérique bien avant l’invasion européenne.


263 Nordenskiöld, 1929, 63.
264 Spier, 1928, 258, et carte 51 p. 257 ; Chamberlain, 1910, 88 ; Driver et Massey,
1957, 360, carte 145, et 361.
265 Driver et Massey, 1957, 361.
266 Drivs361.
50ae) L’armure constituée de lattes de bois forme un des parallèles les
plus frappants entre Amérique du Nord et Amérique du Sud, mis en lumière
par W. Krickeberg en 1922. En Amérique du Nord, l’auteur la signale dans
267le nord-ouest et le nord-est : Eskimo de l’Alaska, Iroquois-Huron . Mais,
en 1928, Elsie Spier, publiant son rapport ethnologique sur les Havasupai,
fournit une liste beaucoup plus dense de peuples utilisant des armures faites
de baguettes ou de lattes de bois - cette répartition, comprenant les Čilkotin,
Porteurs, Natotin Tine, Sekani, Činuk, Šuswap, Lilloet, Ntlakyapamuk,
Klamath, Šasta, A čomawi, Atsugewi, Hupa, Takelma, coïncide largement
268 269avec la précédente - ; on ajoutera les Karok ; l’armure en lamelles de
bois entrelacées existait aussi chez les Amérindiens de Virginie, celle de
baguettes de bois également entrelacées chez les Aleut, sur la Côte Nord-
Ouest, chez les peuples Sališ du fleuve Columbia, chez les Klamath, les
270Hupa, les Iroquois, les Powhattan… . Les deux types ne sont qu’une
variante l’un par rapport à l’autre, et il est donc difficile d’isoler l’armure de
baguettes des Iroquois et des Eskimo orientaux.

En Amérique du Sud, elle était connue chez les Araucans, comme en
témoigne une description précise de Gonzalez de Najera, citée par l’historien
271José Medina . Les allégations d’armures semblables sur la côte péruvienne
n’ont pas reçu confirmation.

af) Le carquois est utilisé par la majorité des peuples d’Amérique du
272Nord (fig. 15). Il est généralement en peau, mais, dans le sud du sous-
continent, on en a en écorce ou en vannerie, ce qui était aussi le cas sur la
273Côte Nord-Ouest .

Nordenskiöld le disait rare en Amérique du Sud, et le mentionnait
chez les Ona et Alakaluf, au nord chez les Motilón (d’après le témoignage de
274l’ethnologue Gustaf Bolinder ) et les Menimehe, du sud-est de la
275Colombie (selon l’explorateur Thomas Whiffen ), ajoutant que

267 Portrait d’un Huron en armure, d’après les Voyages de 1619 de Samuel de
Champlain, dans Viau, 1997, p. 99. Pour les Eskimo, Driver et Massey, 1957, 361.
268 Spier, 1928, 258, et carte 51 p. 257.
269 Kroeber, 1925, pl. 18.
270 Chamberlain, 1910, 88.
271 1882, 130.
272 Birket-Smith, 1929, 318-319, Table B 17, fournit une ample liste de peuples, qui
ne saurait être exhaustive.
273 R. et G. Laubin, 1990, 126.
274 Confirmé par Pinton, 1965, 279.
275 Il y a là un problème : si Whiffen attribue l’arc et la flèche aux Witoto, dont font
partie les Menimehe, l’ethnologue Tessmann le nie (Steward, 1963 c, 756), et de fait
51l’archéologue Gösta Montell en a décrit un trouvé à Chiu-Chiu, dans le nord
du Chili, et que dans la littérature ancienne, il est cité chez les peuples
276suivants : Araucans, Chilotes (Alakaluf métissés de l’île de Chiloè ),
277Patagons, Abipón, Mokovi, Čarrua, Minuán , qui sont tous des peuples du
Cône Sud et du Chaco, Guahibo (du sud du Venezuela), Guypunavi
(riverains du moyen Orénoque, au Venezuela), Corbago (Amérindiens qui
vivaient près de la lagune de Maracaïbo, dans le nord-ouest du Venezuela, et
à qui Oviedo attribue des carquois où ils mettaient à la fois arc et flèches, ce
qu’on appelle un goryte, terme emprunté à la langue des Scythes qui
utilisaient un tel objet), et dans l’île de Trinidad, donc parmi des peuples du
nord de l’Amérique du Sud. Il faut ajouter aujourd’hui un grand nombre de
278cas : au sud les Yámana, et dans le nord de l’Amérique du Sud les Lenka
279du Honduras central, les Cenú , Kalamari, Tamalameque, Tolú, Turbaco,
Urabá, groupe de peuples riverains de l’océan, dans le nord-ouest de la
280 281Colombie , les Jirajara , situés, comme les Corbago, dans les parties
montagneuses de la large péninsule entre Caracas et la lagune de Maracaïbo,
les peuples Karib situés entre le cap Codera (à l’est de Caracas), la péninsule
282de Paria (à l’extrémité nord-est du Venezuela) et l’Orénoque - l’île de
Trinidad est dans le prolongement de la péninsule de Paria, et c’est sans
283doute aux Karib de cette région qu’on y doit l’introduction du carquois -,
et dans le sud du Venezuela ou les secteurs brésiliens avoisinants, les Piaróa
(riverains du Sipapo, affluent de droite du haut Orénoque, en territoire
vénézuélien), les Puináve (riverains de l’Inírida, affluent de gauche de
l’Orénoque, coulant en territoire brésilien), les Coreguajes (de la région du
Putumayo et de l’Aguarico, dans le sud de la Colombie), les Marepisanos
(vivant au sud de la frontière brésilo-vénézuélienne, sur un sous-affluent du
río Negro), les Makiritar (peuple de langue Karib vivant vers le centre de la
284grande boucle de l’Orénoque, au Venezuela) , les anciens Meregoto (qui
285vivaient juste à l’est de Caracas, dans la vallée de l’Aragua) , les
Huambisa (un des rameaux du peuple Jívaro, vivant entre l’Amazone,

l’arc et la flèche ne faisaient pas partie de l’attirail militaire des peuples de ce groupe
linguistique (Id., 754).
276 Cf. sur la population de cette île Emperaire, 1955, 73-74.
277 Pour ceux-ci, Azara, 2010[1807], 163.
278 Stone, 1963 b, 212.
279 Hernández de Alba, 1963 a, 332.
280 Id., 336.
281 Id., 1963 b, 473.
282 Kirchhoff, 1963 d, 489.
283 Rouse, 1963 a, 546.
284 Hamy, 1898, II, 192, 196.
285 Mercano, 1893, 72.
52appelée Marañon au Pérou, et ses affluents Santiago et Marona, vers le nord-
286ouest du Pérou) .

L’immense majorité des Amazoniens n’utilisait pas de carquois. Les
flèches étaient portées à la main, ou coincées dans les cheveux, ou dans la
ceinture.

La répartition qu’observait Nordenskiöld lui laissait soupçonner
qu’il y avait eu peut-être deux inventions du carquois : une relevant de la
même tradition que tous les objets réunis dans ce chapitre, autrement dit une
invention nord-américaine diffusée jusqu’à l’Amérique du Sud, et conservée
par toute une série de peuples du Chaco et du Cône sud, une autre spécifique
du nord de l’Amérique du Sud, où l’invention procéderait par exemple d’une
imitation du carquois pour flèches à sarbacane. Lorsqu’il nous est dit, par
287exemple, des carquois des Lenka, qu’ils étaient étroits et cylindriques ,
cela va tout à fait dans le sens de cette seconde hypothèse. Si l’on juge par la
géographie de la répartition du carquois dans le nord de l’Amérique du Sud,
il apparaît nettement deux foyers : l’un sur la côte nord, côté Venezuela,
puisque des peuples de familles linguistiques différentes, de la lagune de
Maracaïbo à l’île Trinidad, ont des carquois ; l’autre, loin de là, autour du
haut Orénoque, de ses affluents et sous-affluents, et dans le prolongement de
288cette zone vers le haut río Negro .

Sur l’arc des Yámana, il faut encore dire d’une part, qu’il est très
semblable à celui des Ona, d’autre part qu’« arc et flèche, en contraste avec
289l’usage des Ona, occupent une place très subordonnée » . Il faut dès lors
conclure de l’arc des Yámana comme de leurs jambières et de leurs
290mocassins : il représente un apport extérieur, de leurs voisins du nord .

ag) L’anthropologue Georges Montandon écrivait que le boomerang se
rencontre, en dehors de l’Australie et de certaines régions d’Afrique, « en
Amérique du Sud, en Californie et dans la région des Pueblos, [enfin] chez

286 Domville-Fife, 1924, 211.
287 Stone, 1963 b, 212.
288 A la rigueur, cela pourrait contribuer à résoudre la difficulté soulevée à la n. 270 :
les Menimehe pouvaient recevoir, à titre de rameau lointain, l’arc, les flèches et le
carquois de cette région.
289 Cooper, 1946 c, 91.
290 Le carquois est un des points sur lesquels Métraux, 1946 a, 213, critique
Nordenskiöld : celui des Mokoví et des Abipón doit être issus d’un développement
récent, dit-il, car sinon l’objet eût été amplement répandu dans le Chaco. Mais on
voit qu’il concerne les principaux peuples du « Cône Sud ». Ces deux peuples du
Chaco ont pu l’emprunter aux Araucans, avec lesquels ils voisinaient largement.
53291certains Algonquins » . En fait, il s’agit d’autre chose : les Amérindiens
des régions indiquées (mais on va dire que l’expression « Amérique du
Sud » est infiniment trop généralisatrice) possédaient une arme de chasse au
lapin épousant la forme incurvée du boomerang, mais elle n’avait pas la
propriété de revenir si le coup manquait la proie. Ce ne sont donc pas
d’authentiques boomerangs. J’adopte alors le nom de lagobole, nom
d’origine grecque de cette arme, souvent figurée dans les scènes de chasses
de la céramique grecque. Moins généreux que Montandon, Walter Hough ne
292le signale que chez les Hopi et les Gabrieliño .

Cependant, des fouilles, postérieures à l’œuvre de Montandon, à
Saratosa dans le sud-ouest de la Floride, ont livré des centaines d’objets,
datables d’entre 9000 et 8000 avant notre ère, parmi lesquels un boomerang,
293unique, datable de - 8000 approximativement . Il s’agit certainement là
encore d’un lagobole.

En Amérique du Sud, une seule culture paraît avoir connu le
lagobole à forme de boomerang : une jarre de la civilisation attestée au site
de Los Barreales, voisin du territoire des Calchaquí, dans le nord-est de
l’Argentine, mais se distinguant d’eux précisément par l’armement, montre
294un bâton à lancer de cette forme ; par ailleurs, les peuples Zamuko
(Čamakoko, Tsirakua, et, dit Métraux, « sans doute plusieurs autres peuples
du Chaco »), utilisent les bâtons de jet pour chasser des rongeurs ou autres
295petits animaux ; ils sont courts, avec une extrémité renflée - ils n’ont alors
pas la forme des boomerangs, mais un personnage rituel des Čamakoko est
296pourvu d’un bâton de jet en forme de boomerang . Bird signale également
des bâtons de jet dans la culture ancienne d’Arica, sur la côte nord du Chili,
297mais n’en précise pas la forme .

ah) Avec le scalp, on aborde l’un des sujets les plus controversés de
l’ethnologie amérindienne. Pour Georg Friederici, Allemand auteur en 1910
d’une monographie sur la chasse aux têtes et sur le scalp en Amérique,
comme pour Nordenskiöld en 1931, les choses étaient claires : la première
de ces pratiques guerrières, qu’on sait fort répandue en Amérique du Nord,
se retrouve précisément, et abondamment, dans le Chaco, car on la connaît
chez les Čoroti, les Nivaklé, les Matako, les Toba (fig. 16) ; et elle est

291 1934, 62.
292 HNAI, II, 348. De même, pour la Californie, Kroeber, 1925, 632 (avec figs.).
293 Archéologia, 112, novembre 1977, 71.
294 Márquez Miranda, 1946, 649.
295 Métraux, 1946 a, 297, et pl. 65.
296 Ci-dessous, p. 196.
297 1946 c, 591.
54attestée par les textes plus anciens chez les Abipón et chez les Mbayá. Le
savant suédois observait que dans le Chaco comme parfois en Amérique du
298Nord, les scalps étaient tendus sur un cercle de bois . Aux populations
nommées par lui, il faut ajouter encore les Čulupi, les Isistiné, les Lule (deux
peuples de la famille linguistique Lule, du nord de l’Argentine), les
299 300Guaykurú, les Mokoví , les Makká , peuple de la famille Matako-Maka
vivant sur des affluents de droite du Paraguay, dans l’Etat du même nom, et,
dans le nord-est du Chaco, les Čamakoko, Ayoréo et autres peuples de cette
301famille dite Zamuko (ci-dessous) .

Métraux, en 1946, à la suite de Nordenskiöld, notait que le
scalp était une coutume connue seulement dans le Chaco et l’Amérique du
Nord. Voici comment il décrivait ce qui se passait à l’arrivée d’un guerrier
muni du scalp d’un ennemi :

« Le retour d’une bande de guerriers revenant au village avec des
prisonniers et des chevelures prélevées sur les cadavres ennemis était salué
par des manifestations joyeuses et sauvages. Les femmes dont les maris
avaient été tués à la guerre se précipitaient sur les scalps pour les insulter ou
leur adresser des plaisanteries féroces comme s’il se fût agi d’êtres vivants.
La chevelure montée sur un cerceau en bois était suspendue à l’extrémité
d’une perche et des guerriers, la tête encapuchonnée dans des filets, le corps
302zébré de noir, dansaient et chantaient la "danse du scalp" ».

Les Matako « détachaient le scalp et la peau du visage avec les
oreilles : aussitôt, ils tendaient ce trophée sur une baguette de bois et ils
303buvaient dans cette coupe sanguinolente » . La conquête d’un scalp était
dans cette société, comme chez les Nivaklé (ci-dessous), un moyen d’obtenir
le pouvoir, et, comme chez eux, le scalp était finalement jeté, mais le
vainqueur gardait en lui l’âme du vaincu, désormais esprit familier et aide
304spirituel . Le mode de découpe des Matako est attesté également chez les
305Abipón ; légère variante chez les Nivaklé : ils séchaient les scalps sur la

298 Nordenskiöld, 1931, 89 et carte 23 ; Friederici, 1910, 30.
299 Métraux, 1946 a, 315.
300 Califano, 1987, 484.
301 Bernand-Muñoz, 1977, 196.
302 1946 (1982), 92.
303 Sterckx, 1981, 49, d’après Pelleschi, 1881, 80.
304 Califano, 1987, 484.
305 Métraux, 1946 a, 315.
55306fumée puis les fixaient sur une boucle de bois , et eux aussi utilisaient le
307scalp aménagé comme récipient pour boire .

Le même auteur rapporte comment un Toba scalpe un Matako et fait
308sécher sa chevelure sur la fumée .

Adriana Sterpin a pu encore en 1993 étudier les rites guerriers des
Nivaklé. Les raids de ceux-ci et des autres Amérindiens chaqueños avaient
pour but d’obtenir de jeunes captifs, des femmes, et des scalps pris sur les
cadavres des ennemis - mais, s’il est tombé, ou s’il est impossible de le
ramener au village, il est scalpé vivant, ce qu’appréciaient aussi les Matako,
qui, comme les Nivaklé, pensaient que cela allait à court ou moyen terme
309entraîner la mort -, « et utilisés ensuite, après avoir été séchés, comme
récipients pour les fêtes de boisson. Attestée dès les premiers contacts avec
les Espagnols en 1538, cette pratique s’est maintenue dans certains cas
310jusqu’aux environs de 1940 » . Les Toba-Emok aimaient surtout prendre
les scalps aux Nivaklé, de même les Matako Guisnay, et les Nivaklé dits "de
l’aval" opéraient une hiérarchisation des scalps : rien ne valait ceux des
311Toba-Pilagá . Chez tous, scalper les ennemis concourt à la promotion du
guerrier : celui qui rapporté un scalp, ches les Nivaklé, est appelé kaanvakle,
titre qui montre qu’il « est le guerrier qui, après avoir pris son premier scalp,
a célébré sa première fête de boisson », et un des termes pour "scalp" est
312anvaklevo, textuellement "insigne de la chefferie" . L’auteur note que les
fêtes du scalp ne sont pas en rapport avec une périodicité déterminée. La fête
est organisée pour la "joie", pour le bien-être émotionnel de la communauté
à travers la sensation de vengeance accomplie. De plus, lors de cette fête, le
héros, le scalpeur, entreprend de s’approprier les esprits et les chants des
victimes. Il y avait en fait trois fêtes liées à un scalpage : la première pour le
célébrer (t ōt ōn če) ; quelques semaines ou mois plus tard, une fête de boisson
(vat-ōōt) en souvenir ; enfin une fête, celle de l’abandon du scalp, où le
313guerrier se défait symboliquement de ses trophées (vankavōōm) . Ces trois
fêtes connotaient des changements dans le statut du guerrier. Les femmes
jouaient un rôle important dans ces rites entourant le scalp. Ce sont elles qui
préparent la t ōt ōn če. Et pendant un mois, les femmes âgées se livrent à la
danse du scalp. En fait, épouses, veuves, femmes ménopausées occupent le

306 Ibid.
307 Sterpin, 1993, 34, 46.
308 1993, 137.
309 1993, 40 et n. 13.
310 Id., 34.
311 Id., 36.
312 Id., 39.
313 Id., 41.
56devant de la scène dans ces fêtes. Il en est de même chez les peuples voisins,
et l’ambiguïté du statut du scalp se révèle encore à ce qu’une jeune fille,
chez les Matako, « prenait parfois le scalp dans son sein et feignait de
314l’allaiter comme si c’était son enfant » .

Célébré durant la saison des pluies, le vat-ōōt était une fête à peu
près continue, les hommes buvant beaucoup et mangeant peu. Comme cela
était censé commémorer une ancienne prise de scalp, si d’aventure on n’en
315avait pas, on en empruntait dans un autre village ! Là où il y en avait, les
kaanvakle étaient d’autant plus anxieux de pouvoir célébrer la fête que
c’était l’occasion d’exhiber leurs trophées, de se vanter du nombre des scalps
316qu’ils avaient arrachés, et ils se lançaient des défis . Il n’est pas étonnant,
dans ces conditions, que les mythes des Nivaklé fassent souvent allusion au
317scalp .

Chez les Abipón également les fêtes étaient irrégulières, se
produisant à l’occasion de victoires, de funérailles, de naissances dans les
familles de chefs, des lavages de veuves et de veufs, des changements de
nom. A la nouvelle d’une victoire, le crieur public était envoyé dans chaque
famille, il y embrassait les femmes et remettait aux hommes une épée à
laquelle était accrochée une cloche, ce qui les invitait à la célébration, et la
maison de fêtes était décorée des scalps des ennemis tués. Les vainqueurs
chantaient leur victoire du crépuscule à l’aube, buvant une boisson proche de
318l’hydromel .

319Dans le nord du Chaco également, l’ethnologue B. Susnik affirme
que les Ayoréo et les Čamakoko, comme toutes les tribus du Chaco,
« arrachaient le cuir chevelu, et que, de retour au campement, le scalp était
suspendu à une lance au milieu des cris de joie des femmes. Belaieff donne
320le terme Tumerehá pour scalp : parak » .

En dehors du Chaco, la chasse aux scalps est mentionnée
sporadiquement : chez les Čāma, groupe de langue Takana, vivant sur le río
Madidi, dans le nord de l’Amazonie bolivienne, et dont le couteau à scalper
321était la partie supérieure du bec d’un toucan ; chez les Asuriní, petit

314 Id., 42-46, et n. 27.
315 Nordenskiöld, 1912, 116, cité par Sterpin, 52.
316 Belaieff, 1930, 270-271, cité par Sterpin, 52.
317 Clastres, 1992, 119, 120, 124, 125, 126, 127, 147.
318 Spence, 1910, 69.
319 1963, 112
320 Bernand-Muñoz, 1977, 146.
321 Steward, 1963 a, 529 ; Steward et Métraux, 1963 a, 580.
57groupe de langue Tupi-Guarani vivant dans la vallée du Xingú, près de la
322ville d’Altamira ; chez les Arára, peuple Karib vivant sur les rives du
moyen Xingú, dans le centre du Brésil, d’où ils atteignent presque les rives
323du Tapajoz et du Tocantins (dont sont justement voisins les Asuriní) ;
enfin sur les côtes de Guyane, où la question est discutée, car, si le scalp y a
effectivement été pratiqué aux époques historiques, on se demande si la
coutume est indigène et n’a pas été apportée par des Européens - thèse de W.
324E. Roth, spécialiste des Amérindiens de Guyane , voire - thèse de
325 326Friederici - par des Nord-Amérindiens ayant fui en Guyane . On
observera ici a) que les Asuriní, seuls Tupi-Guarani chez qui on a signalé la
pratique du scalp, habitent juste au nord des Arára : ils peuvent avoir pris la
coutume chez eux ; b) les Arára sont des Karib, comme les populations
côtières de Guyane à qui on attribue le scalp durant les siècles historiques :
ne s’ensuivrait-il pas alors que les Arára d’un côté, les Karib guyanais de
l’autre, aient été les héritiers d’une antique pratique guerrière remontant à la
culture Karib primitive ?.. Quant aux Kašinawa, peuple du groupe Pano, ils
327parlent du scalpage dans leurs mythes, preuve qu’ils le connaissaient .

C’est en tout cas Friederici qui a mis en lumière la répartition du
scalp en deux régions principales, l’Amérique du Nord et le Chaco, et il y
opposait la décapitation guerrière, largement pratiquée en Amérique du Sud,
sauf, justement, dans le Chaco, la Patagonie, la Terre de Feu et de larges
328secteurs de l’intérieur du Brésil .

Il est à souligner que la pratique est attestée dès les premiers contacts
329entre les Espagnols et les Amérindiens, à la fois dans le Chaco, en 1538 ,
et en Amérique du Nord, puisque le chef Micmac Dannaconna a montré le
premier scalp connu en Amérique, celui d’un de ses adversaires, à Jacques
Cartier en 1535, puis les témoignages se succèdent : les compagnons du
conquistador de Soto en découvrent chez les Appalaches en 1540,
l’explorateur J. Le Moyne de Morgan en voit à Fort-Caroline en 1564, de
même Champlain près de Québec en 1609, le Jésuite Sagard, dans le même
330secteur, en 1632 .

322 Nordenskiöld, 1929, 195, et 1931, 89, d’après une information et une photo de
Nimuendajú.
323 Métraux, 1949 b, 409.
324 1911, 4.
325 Friederici, 1906, 30 ; Nordenskiöld, 1929, 195.
326 Cf. Gillin, 1963, 852 ; Métraux, 1949 b, 409.
327 Ans, 1994, 308.
328 Nordenskiöld, 1929, 196.
329 Sterpin, 1993, 34.
330 Jacquard, 1981.
58 Je réserve la comparaison des faits sociaux pour le chapitre suivant,
mais ici ils "collent" tellement à l’objet en discussion que je ne peux
m’abstenir de faire immédiatement une comparaison entre les coutumes sud-
et nord-amérindiennes. Chez les peuples du groupe Iroquois-Huron, au
retour d’une expédition militaire, les guerriers apportent des prisonniers et
des scalps (peut-être, avant le contact avec les Européens, davantage de têtes
coupées). Ce sont les prisonniers qui sont l’objet de tous les mauvais
331traitements , bastonnade, brûlures pour les obliger à danser, mais, lorsque
se faisait leur partage entre les familles, s’il n’y en avait pas assez, « on
suppléait par les scalps prélevés sur les ennemis tués lors du raid, puisque les
chevelures tenaient lieu d’un esclave, et remplaçaient ainsi une personne »,
ce qui rappelle la conception des Nivaklé. L’auteur que je cite produit aussi
ela photographie d’un scalp prélevé sur un ennemi, probablement au XVIII
siècle, et « fixé par des tendeurs de cuir à un cerceau décoré d’une vannerie
faite de lamelles de frêne », sans doute de facture Iroquoise-Hurone, et d’une
332victime amérindienne masculine .

Ailleurs, au retour du groupe de guerriers vainqueurs, le scalp une
fois décoré, les femmes le portaient en triomphe et se livraient alors à la
333danse du scalp , là encore comme dans le Chaco.

Un autre intérêt de la recherche de G. Friederici est d’avoir montré
que la pratique du scalp n’a pas concerné toute l’Amérique du Nord. Elle
était répandue initialement, a-t-il montré, dans l’est du sous-continent, dans
les aires correspondant ethniquement aux Iroquois-Hurons, aux Muskogi et à
eleurs voisins immédiats - lesquels comprenaient, jusqu’au XVII siècle, les
peuples Sioux et les Algonkin. Elle était absente par contre à l’ouest du
Mississipi - quoique des sites archéologiques de la vallée du fleuve aient
334révélé des crânes portant des marques de scalpage -, au nord du Saint-
Laurent hormis en les zones Algonkine (les Montagnais, par exemple) et
Hurone, et sur la côte atlantique. C’est dire qu’elle était alors étrangère aux
peuples de langues Na-Dene qui peuplaient les Plaines occidentales avant la
eformation de la Civilisation des Plaines au XVII siècle, et, bien sûr, aux
Eskimo, aux peuples du Plateau et de Californie, aux Pueblos et gens de la
335culture du Nord-Ouest, chez qui elle n’était connue que des Tlingit .


331 Viau, 1997, 132-133 ; en italique, citation des Jesuit Relations, références en sa
n. 96.
332 Id., 113.
333 Mooney, 1910 b, 483.
334 Jacquin, 1981, 91.
335 Dickason, 1996, 66.
59 C’est après l’invasion européenne que la coutume se répandit, et
336évinça la chasse aux têtes - on la trouve alors chez les Klamath, Wišram,
Ute, Shoshone, Païute, Apache Tonto et Pinal, Navajo, Zuñi, Mohave,
Yuma, Kokopa, Maricopa, Pápago, Opata, Havasupai, Yavapai, Salina,
Wintun, Maidu des montagnes et plusieurs autres peuples Californiens -
337quoique d’autres aient conservé la décapitation . Plusieurs raisons à cela :
la facilité offerte par l’achat de couteaux en métal, la préférence, pour les
Européens alliés d’un peuple amérindien, pour les preuves légères et
entassables que des ennemis avaient été tués, etc. Extrapolant à partir de
cette constatation, une thèse radicale a voulu, dans les dernières décennies,
considérer que la pratique du scalp en Amérique du Nord était une
innovation post-coloniale. Ainsi Lévi-Strauss : la chasse au scalp en
Amérique du Nord « pourrait être d’apparition récente, dérivée d’une chasse
338aux têtes semblable à celle qui fut très répandue en Amérique du Sud » .

Il est de fait que la chasse aux têtes et la chasse aux scalps sont bien
proches, et interfèrent amplement. « Il est possible, écrit l’américaniste
canadien R. Viau, que, avant la période du contact [entre Iroquois-Hurons et
Européens], scalper n’ait pas été une pratique habituelle, mais occasionnelle,
à laquelle les Iroquiens auraient eu recours lorsqu’ils allaient guerroyer loin
de leurs pays et qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité de transporter la tête
339d’un ennemi tué » . De leur côté, « les Mandan et une partie des Hidatsa,
qui ont fourni plusieurs exemples [de mythes sur le scalp], attribuaient une
valeur spéciale aux crânes des ennemis, et à ceux des ancêtres illustres qu’ils
340plaçaient sur leurs autels » . La proximité des deux rites se marque
également en Amérique du Sud : dans un récit des Ediboso, groupe
Čamakoko, le chef de guerre dit à ses jeunes compagnons : « Apportez-moi
341la tête de l’ennemi » : il faut comprendre ici le scalp .

S’ensuit-il qu’il faille attribuer entièrement la pratique du scalp à la
conséquence du contact européen ?

Ce sont précisément les parallélismes, internes et externes, entre les
coutumes d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud qui permettent de

336 Mooney, 1910 b, 482 ; Viau, 1997, 110-112.
337 Spier, 1928, 289.
338 1968, p. 329. Cf. sur cette polémique Nadean, 1941, 1944, Axtell et Sturtevant,
1980 ; Jacquard, 1981, qui, historien des Amérindiens d’Amérique du Nord, montre
clairement que le scalp existait dans les pratiques indigènes, mais que l’initiative
poussant à son expansion est du côté des Européens.
339 1987, 110.
340 Lévi-Strauss, 1968, pp. 328-329.
341 Bernand-Muñoz, 1977, 143.
60répondre à cette question, par la négative. De manière externe, car le scalp
pratiqué dans le Chaco, par un grand nombre de peuples, s’intègre dans tout
l’ensemble de points communs techniques et ethnologiques qui rapprochent
les populations de ce secteur de l’Amérique du Sud des cultures de
l’Amérique du Nord. De manière interne, parce que les pratiques concernant
spécifiquement le scalp montrent un entier parallélisme entre les deux
régions. On citait, ci-dessus, le rôle des femmes - ce sont elles qui dansent en
brandissant les scalps en Amérique du Nord, elles qui les insultent dans le
Chaco, et chez les Matako il arrivait qu’une jeune femme mette le scalp
342conquis sur son sein comme pour l’allaiter -, la danse des scalps, la
corrélation avec les prisonniers, l’habitude de fixer le scalp sur une armature
de bois circulaire. Mais encore, le scalp est fixé, a-t-on vu, chez les
Amérindiens du Chaco, en haut d’une perche ? Voici que les Cherokees (du
groupe Iroquois-Huron) vainquent un groupe de Wyandot (des Hurons), les
assomment et les scalpent ; de retour à leur camp, ils accrochent les scalps en
343haut d’un poteau ; dans un mythe Kiowa, le héros, Tête-Rouge, récupère
les scalps de ses six frères, les porte à son camp et les attache en haut d’une
344perche ; dans un autre, des Klamath et Modoc, au retour d’une expédition
guerrière, pendant la danse, les scalps sont brandis par les femmes au bout
345d’une perche . Dans les Plaines, chez les Pieds-Noirs, Upsaroka,
Cheyennes, et plus à l’ouest chez les Shoshones de la Wind River, Klamath,
Wišram, le scalp était accroché à une baguette que tenaient les danseurs de la
Danse du Scalp, et il était mis au bout d’une perche chez les Pawni, Omaha,
Païutes, Shoshones Uintah et Lemhi, Havasupai, Navaho, Zuñi, Pápago,
Opata, Maidu, Wintun, Amérindiens dits des Missions (Gabrieliño, Luiseño,
346Juaneño) dans le sud de la Californie . Le scalp, chez les Nivaklé et
d’autres, peut être pris sur le guerrier mort, là où il est tombé, ou sur le
vivant, ramené au village, et mutilé - ce qui évoque directement les
traitements infligés par les Iroquois-Hurons aux prisonniers. Comme eux, les
Matako aimaient scalper un homme vivant : on sait que cela a été l’une des
pratiques favorites des guerriers des Plaines, dans cette culture qui s’organisa
edurant le XVII siècle, grâce à la domestication du cheval, à partir de
populations d’origine est-mississipiennes. On a parlé de la jeune fille Matako
qui feint d’allaiter le scalp de l’ennemi : on peut se demander si la même
pratique n’a pas existé en Amérique du Nord - un mythe Mandan veut
qu’une jeune fille, devenue cannibale, s’attaque aux habitants du monde
céleste, « s’empare de leurs scalps pour les coller sur sa robe aux rangées
régulières », sauf qu’elle ménage une place au-dessus de son sein gauche

342 Sterpin, 1993, n. 27.
343 Barbeau, 1994, 287, récit de Connelley.
344 Lévi-Strauss, 1968, 316.
345 Id., 1971, 16.
346 Spier, 1928, 260, en partie d’après Kroeber.
61pour le scalp de son frère. Finalement, blessée par lui, « elle lui donna sa
robe ornée de scalps et de coquillages qui fera désormais partie d’un autel où
le propriétaire et ses épouses célébreront un culte pour obtenir un succès à la
347guerre » : cette robe rituelle se caractérise donc par un sein gauche
ménagé, et le scalp figure là aussi dans des rites guerriers. On a vu que chez
les Nivaklé et d’autres Chaqueños, la conquête du scalp confère le titre de
chef militaire : de même, les Pieds-Noirs exhibent les scalps qu’ils ont
348conquis comme preuve de leurs hauts faits . Le guerrier Matako boit dans
le scalp encore sanguinolent, et le guerrier Menomini (du groupe Sioux)
349léchait le sang qui suintait du scalp encore frais . Les scalps des Nivaklé
peuvent couvrir la paroi d’une maison : chez les Sioux, ce sont les officiers
d’une société définie, les "Blaireaux", qui portaient une chemise en peau de
350chèvre des montagnes couverte de scalps . Enfin, quelques mois après sa
première fête de boisson, le guerrier Nivaklé célèbre une fête d’abandon du
351scalp, dont il se défait solennellement , rite attesté aussi chez les Makká,
chez qui le pouvoir est identiquement obtenu par la conquête d’un scalp,
352lequel, après une cérémonie complexe, est jeté : or, en Amérique du Nord,
le sort du scalp, après une période de conservation faisant suite à la fête de
353retour des guerriers, est parfois d’être jeté en un endroit éloigné .

Ainsi, mêmes pratiques, mêmes rites, largement mêmes valeur et
signification accordés à la conquête d’un scalp, et ancienneté des attestations
qui remontent, en Amérique du Sud comme en Huronie, aux premiers
moments du contact européen : tout indique que le scalp est pré-colombien,
et qu’il est un trait commun de plus entre habitants du Chaco et certains
peuples d’Amérique du Nord. Inversement, qu’il ne se soit jamais répandu
en Amérique du Sud, dans les terres où se pratique la décapitation guerrière,
interdit de penser qu’il suffit d’un contact européen pour que la pratique du
scalp soit adoptée. Elle est restée confinée, en Amérique du Sud, dans la
zone où elle a été initialement observée.

5. Vêtements

ai) Le manteau fait de peaux est connu, et général, en Amérique du
Nord au nord du Mexique, principalement dans les zones arctiques et sub-

347 Lévi-Strauss, 1968, 300, et cf. 321.
348 Id., 302.
349 Id., 327. Cela s’intègre chez les peuples Sioux des Plaines dans un culte solaire,
auquel je ne vois pas de parallèle côté Chaco. Mais cf. chap. II, f).
350 Vazeilles, 1996, 219.
351 1993, 39-41.
352 Califano, 1987, 484.
353 Mooney, 1910 b, 483.
62arctiques, dans les Plaines, dans le nord-est des futurs Etats-Unis - c’est-à-
354dire dans les zones où la subsistance reposait largement sur la chasse ; et,
en Amérique du Sud, tout à fait au sud. En Amérique du Nord, y compris
chez les Eskimo, il s’agit d’un vêtement très travaillé et parfaitement adapté.
Sur la Côte Nord-Ouest, porté en hiver, il descend, pour les hommes,
355jusqu’aux genoux . Il arrive qu’on couse plusieurs peaux de petits
mammifères pour faire un manteau, une cape ou une couverture (zone sub-
arctique, Californie, Sud-Ouest, et l’archéologie en a livré, dans le Grand
356Bassin, datant des débuts de l’ère chrétienne) . Dans l’Amérique du Sud
au contraire, le manteau en peau est resté très simple et très grossier. On en a
pour les femmes du Chaco jusqu’au nord du Tropique sud, ce qui peut
s’expliquer par le fait que ces populations ont été repoussées jusque là par
357l’expansion européenne .

Le manteau ou cape fait de peaux se rencontre ainsi chez les
358 359Alakaluf , les Čono , les Ona (où les hommes le portent très long,
360jusqu’aux chevilles) , les Tehuel če, les Puel če, qui, aux siècles historiques,
361 362en ont fait en peau de cheval , les Čarrua , et, chez les peuples du Chaco
363qui ont ce type de vêtement, il enveloppe le corps du défunt . Hans
Staden, mercenaire allemand qui combattit au Brésil pour le compte des
ePortugais au XVI siècle, a observé que les habitants de l’Amérique (du Sud
et orientale) vont nus, sauf les Carios, peuple situé un peu au sud du
Tropique, « rusé et méchant, qui maltraite ses ennemis et les mange », et qui
se vêt de « peaux d’animaux sauvages, que les Indiens savent très bien
364préparer - ces Carios (Kariyó) sont les Guarani, ainsi appelés avant que ce
dernier nom ne se répande, et le nom s’est restreint à une des composantes
de ce peuple Guarani, vivant à l’est du Paraguay, dans ce qui est devenu la
partie orientale de l’Etat du Paraguay. C’était donc le nord-est du Chaco. Il
est étonnant qu’ils se soient ainsi vêtus, alors que la zone est tropicale, et que
eles autres peuples Tupi-Guarani étaient, au XVI siècle en tout cas,
essentiellement nus. Comme le même auteur mentionne que leurs femmes
étaient vêtues de tipoy, forme de poncho qui doit représenter un emprunt aux
Andes, il semblerait que les Kariyó étaient particulièrement sensibles aux

354 Driver et Massey, 1957, 320.
355 Drivs318.
356 Driver et Massey, 1957, 322.
357 Nordenskiöld, 1931, 80, et carte 15 dans Nordenskiöld, 1929, p. 107.
358 Bird, 1946 b, 66.
359 Cooper, 1946 b, 51.
360 Id., 1946 d, 111.
361 Cooper, 1946 e, 162-163.
362 Métraux, 1963 a, 83.
363 Id., 166.
364 1557 (1979), 151.
63modes vestimentaires étrangères : peut-être ont-ils pris le costume de peau à
365des peuples du Chaco - selon Métraux, aux Čarrua . Quant à la raison
climatique, il mentionne également que la région située au sud du tropique
du Capricorne est un peu froide (en hiver, du moins).

Les autres peuples du Chaco et les Araucans ont fait des manteaux
en laine ou en coton tissés, car tous avaient acquis, des hautes civilisations
andines, le métier à tisser. Ce manteau ou cape en matière textile caractérise
toute la zone andine, depuis les Araucans jusqu’à l’extrême-nord,
partiellement aussi les piémonts andins, et, dans le prolongement de leur
366partie nord-est, la zone circum-caraïbe . Avant que cette influence ne
s’exerce, il est possible que d’autres peuples du Chaco, plus au nord que
ceux qu’on a mentionnés, aient eu, comme ceux de la Pampa et comme les
Čarrua, des vêtements de peaux .

aj) La broderie sur cuir (fig. 17 a-c), grâce à des alênes, est très
répandue en Amérique du Nord, où elle comprend l’utilisation de piquants
367de porc-épic, de perles faites en coquilles, de morceaux de dentales, etc… .
Dans la plus grande partie du sous-continent, on aimait créer des décors, soit
avec des perles, soit en utilisant des plantes de couleurs différentes, et, bien
sûr, parfois en insérant des plumes, ainsi dans le nord-est (Nouvelle-
368Angleterre), ou dans le Sud-Est .

En Amérique du Sud, une broderie sur cuir est attestée seulement
369chez les Matako . Quant au décor de perles, il est connu chez les Nivaklé :
un mythe parle dun personnage qui arrive « portant les petites pierres que les
Nivaklé ont habitude de porter », et « il décora tout son corps avec elles, puis
370mis par-dessus un poncho » . Non seulement l’Amérique du Nord a utilisé
également des pierres toutes petites (des perles) comme décor cousu sur le
vêtement, mais on signale chez les Sioux un usage rituel de ces pierres, par
371exemple conservées dans des sacs , ce qui fait songer à l’usage de

365 1963 a , 83.
366 Cf. Bennett, 1946 a, 31, 1946 b, 96 (depuis Paracas), 102 (les Mochica), 147 (les
Chimu) ; O’Neale, 1949, 113, 115-116, 119.
367 Driver et Massey, 1957, 323, carte 111 : la broderie de piquants de porc-épic
couvre tout le Canada et l’Alaska sauf la zone arctique, et, des plaines du Canada
central vers le sud, jusqu’au bas Mississipi. A l’est, cela comprend presque toute la
zone Iroquois-Huron et celle des Algonkin du nord-est. Pour les perles, Mason, 1910
c.
368 Willoughby, 1905, 91.
369 Nordenskiöld, 1931, 82 et fig. 9.
370 Wilbert et Simoneau, 1987, 65, qui précisent en note que ce sont « les
décorations de mostacilla, très utilisées chez les Nivaklé ».
371 Vazeilles, 1996, 73-77.
64semblables pierres par les Nivaklé. Métraux signale que, de même, les
Pilagá, les Lengua, et sans doute d’autres peuples du Chaco, ont utilisé des
perles faites en coquillage, plus tard en verre, les tissant sur des textiles ou
des paniers. Il arrivait, chez les peuples cités, et les Maká, les Toba, les
Matako, que les bonnets des guerriers, des joueurs de hockey (ci-dessous),
des danseurs soient entièrement constitués de perles fixées sur une armature
372de type filet .

Là encore, d’autres populations montrent des pratiques voisines.
Lévi-Strauss a remarqué que les décors de perles blanches et noires alternées
sur tige souple ou rigide - que l’on connaît principalement chez les Bororó -
373ressemblent beaucoup aux piquants de porcs-épics , et il est intéressant
qu’un mythe évoque cette technique : les hommes du clan bokodori, qui
étaient des esprits, décident un jour « de rechercher au fond de l’eau la pierre
avec laquelle ils pourraient percer les coquilles de noix de palmier et les
coquillages : moyen technique de fabrication des ornements tels que
374pendentifs et colliers » . Les coquillages et petites pierres ont également
été utilisés dans un but esthétique en Amérique du Nord. Dès lors la
technique des Bororó et ce mythe montrent une technique qui rappelle,
surtout en son résultat esthétique, celle d’Amérique du Nord, mais elle en
diffère aussi bien par le support (qui est végétal, comme chez les
Chaquenses) et par l’outil (une pierre pointue, au lieu d’une alêne d’os).

Ce n’est que le premier des points communs que les Bororó
présentent avec les populations évoquées dans le présent travail. On notera
ailleurs qu’ils offrent en certains registres une grande proximité avec les
populations Pampides. Mais, technologiquement, ils ne font pas partie du
même ensemble : l’exemple donné ici même les montre techniquement et
esthétiquement à la fois proches et à l’écart des populations d’Amérique du
Nord et des Matako.

ak) Nordenskiöld mentionne aussi les "vêtements de peau peints"
("painted skin-cloaks") (fig. 18 a-b). Il faut prendre ici «peint» en un sens
large. Selon Métraux, dans son grand exposé des cultures du Chaco, les
peuples de la région du Pilcomayo se font des sacs en peau brodés de laine,
375« type d’ornementation qui est en Amérique du Sud restreint au Chaco » .
Pourtant, le même auteur retient parmi les points communs aux cultures du
Chaco et de la Patagonie ce qu’il appelle decorative pattern on skin cloaks,

372 1946 c, 275.
373 1971, 87, n. 1.
374 Lévi-Strauss, 1964, 100-101.
375 1946 a, 292.
65376"motifs décoratifs sur vêtements de peau" . Quoi qu’il en soit, c’est là une
habitude très commune en Amérique du Nord septentrionale, de la mer de
Behring à la Nouvelle-Angleterre, où le tissage était à peine connu et où
donc les vêtements étaient majoritairement en peaux, principalement de
cervidé pour ceux qui étaient légers, de bison pour les plus grossiers : ces
vêtements étaient décorés, par exemple dans les Plaines avec des piquants de
377porc-épic , de différentes couleurs et fixés sur les vêtements par des fils en
tendons, même chez les peuples qui n’avaient pas cet animal sur leurs
378territoires, mais cela faisait l’objet de tout un commerce , ou bien de
broderies diverses, de plumes, de dents, de sabots, à l’époque coloniale de
379perles, etc., et, parfois, de peinture ; par exemple, un homme peignait sa
robe en peau de bison à la suite d’un rêve, ou pour commémorer sa rencontre
avec quelqu’un qui avait encouragé son action ou l’avait marqué
380émotionnellement .

al) Nordenskiöld n’a pas retenu le poncho dans les parallélismes
observables entre Amérique du Nord et Cône Sud. Là encore, les
conceptions dominantes à l’époque ont dû écarter l’idée. En effet, un article
publié en 1925 par Gösta Montell assurait a) que le poncho était passé des
Araucans au Pérou ; b) que cela s’était opéré aux époques postérieures à la
conquête européenne ; c) qu’initialement au moins, le poncho était un
costume de cavalier, car, dégageant les bras, il facilitait les gestes à cheval.
Or, le cheval ayant été introduit par les Européens, le poncho ne pouvait,
dans ces conditions, être que très tardif en Amérique. L’article eut un succès
considérable, et les auteurs ont été nombreux à adopter ses conclusions (ci-
dessous). Pourtant, dès 1929, K. Birket-Smith faisait le point sur la question,
en des termes mesurés et sages, qui relativisaient fermement les conclusions
de Montell. C’est pourtant ce dernier qui a été le plus largement suivi, et non
le savant danois. Je pense alors utile de reproduire ici, en le traduisant,
l’essentiel de l’exposé de ce dernier :

« Le poncho de peau est mentionné par Hatt chez les Tlingit et des
Indiens des Plaines, et il a aussi attiré l’attention sur les ponchos de paille
381particuliers à la Côte Nord-Ouest ». Dans la Table B 38 de l’ouvrage de
Birket-Smith sont rassemblés les peuples d’Amérique du Nord chez qui
l’usage du poncho a été observé : ce sont les Tlingit, Kwakiutl, Nutka,
Makah, Nisqually, Porteurs, Čilcotin, Ntlakyapamuk, Šuswap, Shoshones,

376 Id., 212.
377 Driver et Massey, 1957, 323, carte 111.
378 Id., 324.
379 Hough, 1910 c, 310.
380 Fletcher, 1910 a, 18-19.
381 1914, 50, 56-57.
66382Ute, Iroquois, Susquehanna, Cheyennes, Arapaho, Wi čita, Comanches , et
on peut ajouter les Dakota (fig. 19 a), donc essentiellement des peuples de la
moitié occidentale du sous-continent, avec les seules exceptions orientales
des Iroquois, chez qui c’était surtout un vêtement féminin, quoique porté
apparemment aussi quelquefois par les hommes, et des Susquehanna, chez
qui il est clairement décrit par John Smith en 1612. On semble distinguer
une ligne d’ouest en est, portant le vêtement des peuples de la côte
occidentale (Tlingit, Kwakiutl, Nutka, Makah) aux Athabascains de
l’intérieur (Porteurs, Čilcotin), de là aux peuples du nord des Plaines
(Cheyenne, Arapaho - mais alors surgit un problème de chronologie), et de
là aux Iroquois, enfin d’eux peut-être aux Susquehanna.

« Sur le plateau mexicain, le poncho est encore porté, par exemple
par les Tarahumara. Hatt mentionne par ailleurs une statuette d’argile du
Yucatán représentant une personne apparemment vêtue d’un poncho, et il le
383mentionne aussi au Nicaragua . Les codices aztèques montrent à la fois
des déesses et des femmes de rang social élevé portant le quechquemitl, un
poncho triangulaire qui était considéré comme un vêtement spécialement
coûteux et distingué, en contraste avec la jaquette sans manche habituelle. Il
était aussi porté couramment par les Huaxtèques et Totonaques de la côte du
golfe du Mexique, où il est dit encore en usage ».

« On a longtemps vu la région andine comme celle par excellence du
poncho. Cependant, récemment, Gösta Montell a tenté de prouver qu’en
384Amérique du Sud le poncho est d’origine post-colombienne . A son avis
n’existait dans les temps pré-colombiens que la jaquette sans manche,
cousue sur les côtés, seul objet dépeint sur les poteries et livré par les fouilles
sur la côte du Pérou. Il pense que le poncho est d’origine araucane, et
consiste en une adaptation à la vie équestre de jaquettes à épaulement très
ample, que nous connaissons par les fouilles d’Arica et de Chiuchiu. Contre
cette théorie peut être avancé que le poncho était selon toutes probabilités
connu dans le Pérou pré-colombien » - on en a un typique, orné des
représentations d’oiseaux, dans un contexte qui ne montre aucune influence
européenne - « et surtout, la jaquette sans manche à côté cousu peut
difficilement être expliquée sinon comme un dérivé du poncho, dès lors
antérieur ». Ce qu’on peut concéder à Montell est que le vêtement en
question a pu être rare au Pérou, de même qu’il l’a été dans le Mexique pré-
colombien, et que l’équitation lui a donné un nouvel élan - cela dit, il est
porté par les Ixca de Colombie, lesquels n’ont jamais été une nation de

382 1929, 341, Table 38.
383 1914, 50.
384 Montell, 1925.
67cavaliers -. Quant aux Araucans, c’est généralement eux qui ont été sous
influence péruvienne, bien plus que l’inverse.

« Si l’on se tourne vers les formes dérivées du poncho en Amérique
du Nord, on trouve d’abord en plusieurs endroits des vêtements qui sont des
transitions entre poncho et jaquette, car un poncho peut avoir été lacé sous
les bras et aussi bien pourvu de manches ; c’est le cas, par exemple, chez les
Ntlakyapamuk, et chez plusieurs tribus du Grand Bassin et chez d’autres du
Sud-Ouest. La première transformation est mentionnée, sous le nom de robe
à deux peaux, chez les Knaiakhotana de la région sub-arctique occidentale,
mais malheureusement les anciens auteurs n’ont pas décrit la coupe des
robes en peau des Athabascains orientaux… Dans la collection de Thulé, on
a deux robes en deux peaux de cervidé, l’une d’homme et l’autre de femme,
385des Čipewiyan . Les deux sont très européanisées, la première ouverte à
l’avant et pourvue d’un capuchon, ce qui n’était pas le cas de la forme
originelle ». La robe des Naskapi est également souvent ouverte à l’avant.
Cette robe faite de deux peaux se retrouve sur les plateaux occidentaux, des
Šuswap et Ntlakyapamuk au nord aux Havasupai, Pueblos et Apaches au
sud. Le chroniqueur Castañoda a signalé chez les Tigua une camisetas de
cuero, sans doute de ce même type. Et c’est lui qui domine dans les Plaines,
mais il y est de diffusion récente. Des vêtements décrits chez les Tlingit, les
Nutka, les Hupa, avec une épaule dégagée alors que sur l’autre les peaux
sont réunies par une couture, se retrouvent aussi dans le tilmatli des
Aztèques, et chez différents peuples Čib ča de Colombie - les Ixca, Kágaba,
Páez -, c’était le vêtement des femmes dans l’ancien Pérou, et encore celui
386des Araucans .

Lorsqu’en 1946 Wendell Bennett rédige l’« Introduction » au
volume du Handbook of South American Indians consacré aux Andes, il se
387 388fait porteur de la doctrine de Montell : le poncho est post-colombien .
Mais là se produit une chose curieuse. Je connais des auteurs qui s’opposent,
ne disant donc pas la même chose. Mais que le même auteur se contredise
ouvertement, et cela dans le même ouvrage (le Handbook of South American
Indians, t. II), cela étonne. C’est pourtant bien ce qu’on observe. W. Bennett
livre, après l’Introduction citée, une importante contribution sur
l’archéologie andine. Et nous lisons alors sous sa plume 1°) que les tombes
de Paracas, du premier millénaire de notre ère, ont livré une chemise

385 Ces objets sont au Musée National de Copenhague.
386 Birket-Smith, 1929, I, 175-180.
387 1946 a, 32.
388 C’est aussi, dans le même ouvrage, la position de George Kubler (1946, 363) et
de Lila O’Neale (1945, 113).
68389"poncholike", c’est-à-dire de l’aspect d’un poncho ; 2°) que le poncho est
figuré sur la poterie de l’époque de Tiahuanaco, c’est-à-dire en des siècles
390pré-incasiques [il faut ajouter que vers la même époque, seconde moitié
erdu I millénaire de notre ère, les tombes de Nazca ont livré des momies
entourées de vêtements comme à Paracas, dont de splendides ponchos
391recouverts de plumes d’aras, de toucans, de perroquets et de colibris ] ; 3°)
392que l’artisanat inca en fabriquait . Voici donc, en une même étude, trois
preuves que le poncho a) est pré-colombien, b) paraît ne rien devoir aux
Araucans, car Paracas est bien loin du pays des Araucans ; c) qu’il ne doit
rien à l’équitation, puisque le cheval n’existait pas en Amérique pré-
colombienne. Voici la thèse de G. Montell proprement anéantie par
l’archéologie. Mais W. Bennett n’a pas éprouvé le besoin d’actualiser, dans
l’Introduction, les conséquences de ses assertions.

Si l’on ajoute que la plus ancienne représentation d’un poncho chez
393les Araucans date de 1648 (fig. 19 b), et que l’immense majorité des
paysans andins, agriculteurs, soumis de plus au régime de l’encomienda
quand ils n’étaient réquisitionnés pour les mines d’argent de Potosi, n’ont
nullement pratiqué l’équitation, la cause paraît entendue : le poncho est
largement pré-colombien, il est fort ancien au Pérou, et c’est de là qu’il s’est
amplement diffusé tout à l’entour - côté Amazonie, par exemple, seuls les
394peuples pré-andins, de la Montaña, connaissent le poncho . C’est
certainement de là aussi qu’il s’est diffusé dans le Chaco, d’abord dans le
nord, puisque H. Staden, arrivé en Amérique en 1548, mentionne que les
femmes Karió, c’est-à-dire Guarani, « fabriquent avec du fil de coton des
espèces de sacs ouverts par les deux bouts, qui leur servent de vêtements ;
395elles les nomment, dans leur langue, typpoy » : ce vêtement, connu
surtout dans les zones d’influence andine, est une forme proche du poncho,
étant une robe tubulaire ample, qui ne diffère du poncho qu’en ce qu’elle est
fermée sur l’épaule par des épingles. Le tipoy, vêtement toujours féminin, a
été adopté par les Čiriguano et Čané, et de là il est passé aux Guarani, aux
Toba et Čorotí, et des Guarani des Missions aux Kaingáng. Ce doit être au
eXVIII siècle seulement, sous l’influence des créoles, que le Chaco moyen
396adopte le poncho (fig. 19 c) .


389 1946 b, 96.
390 Id., 112.
391 Meyer, 1988, 29.
392 Bennett, 1946 b, 147.
393 Cooper, 1946 f, 709.
394 Lowie, 1949, 24.
395 1557 (1979), 151.
396 Métraux, 1946 a, 211, 271. Cf. ci-dessus, p. 8, n. 3.
69 Ceci dit, de même qu’il est connu au nord du Pérou dans des terres
suffisamment lointaines pour que l’influence péruvienne, pré- ou post-
colombienne, soit bien douteuse (outre l’Amérique du Nord et le Mexique,
ci-dessus, il faut ajouter les peuples de l’isthme américain, Paya, Sumo,
397Miskito , le vêtement semblable à un poncho naguère porté par les
398hommes Kuna de Panamá , et les peuples Čib ča cités ci-dessus, auxquels
il faut peut-être ajouter les Coaiquer, qui sont aux limites de l’influence
399péruvienne ), on l’a observé chez des peuples de la Pampa, les Tehuel če
400 401, les Puel če , et chez les Čarrua de l’Uruguay, où c’était le vêtement des
402femmes, porté aussi par les hommes en cas de froid , donc en des régions
éloignées du Pérou ; cela dit, la date relativement tardive des observations
e(XVIIII siècle pour les Čarrua, le suivant pour les deux autres peuples)
laisse un doute - les uns ont pu l’emprunter aux Araucans qui le tenaient du
Pérou, les autres aux peuples du Chaco qui le tenaient également du Pérou.

am) Les franges de cuir sont une forme d’ornement des vêtements
généralisée chez les Amérindiens des Prairies, ornant entre autres les robes
403des femmes , et chez les peuples des Forêts - ainsi, chez les Micmac, on
404parle des petits sacs à franges du chamane (fig. 20 a-d), ce qui a d’amples
parallèles sibériens. Elles sont mentionnées parfois dans les mythes. Par
exemple, dans deux des Lilloet, un garçon, en chassant des oiseaux au
plumage brillant, s’est fait une robe. Le Soleil, qui portait une cape en peau
de chèvre à franges, la veut ; il obtient de l’échanger, en révélant que sa robe
405à franges permet des pêches miraculeuses .

Or, là encore, dans toute l’Amérique du Sud, écrivait Nordenskiöld,
ce type de parure n’apparaît que dans un secteur très limité, lorsqu’on
observe qu’il équipe les ceintures des Čoroti, des Toba, des Nivaklé, des
406Matako et des Lengua . Il est intéressant que là aussi les mythes en
parlent : selon l’un des Toba, « la Pluie est un homme qui porte un poncho à
407franges dont il se couvre entièrement lorsqu’il va pleuvoir » - chose
remarquable, alors que le poncho, vêtement typiquement andin, doit être,

397 Kirchhoff, 1963 a, 222.
398 Stout, 1963 b, 258.
399 Ortíz, 1946, 968.
400 Cooper, 1946 e, 144.
401 Id., 163.
402 Serrano, 1946 a, 193.
403 Driver et Massey, 1957, 318.
404 Erdoes et Ortiz, 2000, 291.
405 Teit, 1912 a, 297 et 355.
406 Ibid., et carte 8. De même, Métraux, 1946 a, 271.
407 Métraux, 1993, 152.
70408dans le Chaco, d’origine bolivienne , lorsqu’il est "naturalisé" Toba, il
porte des franges. Et, au plan mythologique, une autre chose remarquable est
l’inversion par rapport à l’Amérique du Nord : les mythes Lilloet parlent de
la robe à franges du Soleil, le mythe Toba de celle de la Pluie.

Le décor de franges existait pourtant aussi dans les Andes, attesté
409par des tapisseries dès la période d’Ica , donc en laine, et il se retrouve
410dans la culture incasique : le costume de l’Inca et de la noblesse (pajoyoq
ou "orejones") comportait une coiffure bordée de franges (le muscapaycha),
celui des soldats était garni de franges au casque, autour des genoux et
411autour des chevilles .

Les Alakaluf également se faisaient des franges constituées de perles
412tubulaires en os d’oiseaux, ou bien de coquilles d’escargot .

Il est d’autres endroits de l’Amérique où réapparaît le vêtement orné
de franges. Les Miskito et autres Amérindiens des basses terres de
l’Amérique centrale font des franges à leurs vêtements tissés. Chez les
Aymara du district de Puno, et chez les Čiriguano, les Guarayú, ce sont les
413ponchos qui ont des franges . Chez les Kamakán, groupe de peuples
apparentés linguistiquement aux Žé, dans l’Etat de Bahia au Brésil, ce sont
quantité de petits cordons attachés aux cache-sexe ou pagnes des femmes qui
414font franges . Chez les Jivaro, E. Hamy a décrit une tsannta, ou tête
réduite, décorée d’un « triple cordon fixé à trois trous verticalement percés
dans l’épaisseur des deux lèvres et qui porte une longue frange formée de 36
cordelettes de coton écru de diverses couleurs ». Ces franges fixées à la
415bouche se retrouvent, dit-il , « sur tous les trophées de guerre des
Guaranis ». Les Huambisa, l’un des rameaux de l’ensemble Jivaro, ne vont
pas nus, rapporte un observateur, ils portent une sorte de ceinture autour des
416reins, avec « une frange de plumes brillantes sur le bord inférieur » . Les
femmes des Colima (Colombie) portaient un long pagne à franges, tenu par
417une ceinture ornée de perles blanches . Chez les Yagua de l’Amazonie
418péruvienne, plusieurs auteurs ont décrit les ceintures , mentionnées

408 Sur cette question, cf. ci-dessus, § an).
409 Bennett, 1946 b, 138.
410 Rowe, 1946, 258-259.
411 Id., 276.
412 Bird, 1966, 66.
413 O’Neale, 1949, 123.
414 Métraux, 1929 b, 257.
415 Hamy, 1898, 55.
416 Domville-Fife, 1924, 209.
417 Barradas, 1955, 24.
418 Références dans Steward et Métraux, 1963 b, 731.
71d’abord en 1888, mais elles sont en matière végétale. Je cite à leur sujet la
egrande et belle étude qu’Olivier Ordinaire consacra à la fin du XIX siècle
aux "sauvages du Pérou" : « Les deux sexes portent une ceinture d’où
419tombent des franges de chambira , dont l’objet paraît être de décorer
420autant que de cacher » . Il faut rappeler cette occurrence de franges, bien
qu’elles ne soient pas en cuir, car, d’une part, la fonction de ces franges est
identique chez les Yagua et chez les peuples du Chaco, puisqu’elles ornent
des ceintures ; d’autre part, pour des raisons diverses - et donc concourantes
-, les Yagua seront à plusieurs reprises cités dans ce livre, et la question se
posera alors inévitablement, lorsque se cristallisera l’hypothèse d’une
migration particulière d’Amérindiens du nord jusqu’au Cône Sud, de savoir
si des groupes de la même vague humaine ne sont pas restés «en arrière»,
c’est-à-dire nécessairement quelque part en Amérique du Sud, entre la zone
de Panamá et le Chaco. Les Yagua, comme les Jivaro, sont de bons
421candidats dans ce rôle. La description qu’en fait Ordinaire , avec leurs
franges, leur prestance et leur taille, leur teint plus clair que celui des
Amazoniens, et la coutume qu’ils ont de se couper les cheveux très court,
presque ras, en fait presque des Amérindiens d’Amérique du Nord,
« égarés » au pied des Andes.

Leur habitat se situe en Amazonie, sur des affluents de gauche de
l’Amazone et sur ce fleuve même, à l’extrême nord-est du Pérou. Les Peba,
les Yagua, les Nixambo ou Mišara et les Yameo forment un petit groupe
linguistique, dit Peba, à son tour rattaché par certains linguistes à la grande
422famille Karib, mais alors à titre de rameau très différencié . D’autres le
423rapprochent de la famille Tukuna , qui est elle-même rattachée par les uns
424à l’immense famille Arawak , par les autres à celle dite Tukano, située
425juste à l’est des Peba . Enfin, plusieurs pensent que la famille Peba est
indépendante de toute autre.

Il est à noter que cette décoration par franges est absolument
indifférente au climat : elle est d’une part connue dans les zones les plus
diverses (et par exemple en Sibérie, tandis que les Yagua habitent
l’Amazonie), d’autre part elle n’est pas indispensable, puisque en Amérique
du Nord elle se retrouve sur quantité de vêtements, et dans le Chaco

419 Un palmier, Mauritia flexuosa.
420 Ordinaire, 1888, 56.
421 Ibid.
422 Rivet et Loukotka, 1952, 1127.
423 Izaguirre, 1922-1929, II, 414.
424 Rivet et Loukotka, 1952, 1106.
425 Lévi-Strauss, 1966, 313.
72seulement sur des ceintures, tandis que presque partout ailleurs en Amérique
du Sud elle est absente.

an) Les "résilles" (hair-net), ou plus exactement filets de tête travaillés,
ont une assez large diffusion en Amérique du Sud. Selon Nordenskiöld,
Čoroti et Nivaklé « portent souvent un large bandeau tissé attaché autour de
la tête, fréquemment orné de plumes et assez souvent aussi de perles en
coquilles d’escargots », ce qu’il pense devoir faire dériver de la culture
andine, car chez les Inca « le bandeau était un insigne honorifique ». Outre
les peuples cités, il dit en avoir vu chez les Matako, les Toba, les Tapiete, les
Čané et Čiriguano. « Le fronton tissé est, de plus, connu des Abipone, les
Patagons, des Araucans, des Lengua, des Cainguá, des Guaná, et des
Apapocúva », tandis que de nombreux fronteaux ont été trouvés dans les
fouilles de sites de la côte du Pérou. De même les « très beaux filets de
cheveux décorés de perles en coquilles d’escargot », chez les Čoroti,
Lengua et Nivaklé, leur sont probablement venus de la zone de l’ouest [les
Andes], où l’on possède des filets de cheveux, de même que la technique du
tricot, qui se voit sur les fronteaux du Chaco, se rencontre sur la Côte
Péruvienne ». Quant aux filets en forme de bonnet, on en trouve chez les
426Matako, et P. Radin en a signalé chez les Suyá, Yurúna et Karayá , trois
peuples qui appartiennent à trois familles linguistiques différentes
427(respectivement Žé, Tupi-Guarani et Karaja, cette dernière famille étant
toutefois apparentée au Žé et classée avec lui dans la super-famille Macro-
Žé), mais ils ont le point commun d’être tous trois riverains du fleuve Xingú,
dans le Brésil central (respectivement par 10° 15’, de 4° 30’ à 8° 30’ et de 5°
à 8° 30’ de latitude sud).

En Amérique du Nord, le bonnet de ce type est assez répandu. La
coiffure de plumes des Plaines et de l’est était fixée à un bonnet ou filet de
tête. La fabrication de ces bonnets par les guerriers était accompagnée de
chants et de cérémonies, et aucun ne pouvait être fait sans l’accord de
l’ensemble des guerriers : il témoignait donc de la reconnaissance de la
428valeur reconnue à chacun .

ao) Pour les cheveux postiches, Nordenskiöld renvoie à G. Musters pour
429la Patagonie , en signale dans les Andes péruviennes, et en mentionne
dans le Chaco sans fournir de sources autre que G. M., qui représente sa
propre collecte d’objets du Chaco déposés au musée de Göteborg, et non pas

426 1929, 137-138, avec les références, et carte 21 p. 139
427 Et, selon certains auteurs, la famille Tupi-Guarani elle-même a des liens avec le
groupe Macro-Žé (p. ex. David, 1967, 47).
428 Fletcher, 1910 a, 19.
429 1873, 169.
73une publication. C’est encore une fois Métraux qui livre un document-clef :
selon lui, lors de la naissance d’un enfant chez les Mokoví, « la scène la plus
spectaculaire était une parade des vieilles femmes personnifiant les guerriers.
Masquées, elles rendaient visite au nouveau-né, portant des perruques faites
de poils de cheval et symbolisant les scalps, tenant des flèches
430cérémonielles, des arcs et des lances miniatures » .

En Amérique du Nord, l’usage de faux cheveux en poils de bison est
signalé principalement à l’ouest du Mississipi, principalement dans les
Plaines centrales et septentrionales, soit comme authentique perruque (chez
431les Upsaroka, Assiniboin, Mandan, Mohave, Yuma) , soit mêlés aux vrais
cheveux pour les rallonger, dans un but décoratif (ainsi chez les Comanches,
Shoshones, Kiowa, Cheyennes, Hidatsa, Mandan, Teton…). D. I. Bushnell a
fourni l’explication de cette parure, d’après Charles d’Eres, qui en publia une
en 1800 et avait dû la recevoir d’un Amérindien : il s’agit d’imiter la queue
432du corbeau . On touche là un point central de la pensée amérindienne, du
nord à l’extrême-sud : les hommes s’épilaient le plus possible, souvent
jusqu’aux cheveux, pour ne pas ressembler à des mammifères, animaux
poilus ; par contre, ils se couvraient et se coiffaient de plumes pour se faire
oiseaux - et leur coiffure, on le voit ici, complétait parfois cette
identification.

ap) « Une coutume particulière aux Indiens du Chaco - les Choroti et
d’autres - est celle de découper des échancrures dans les plumes de leurs
fronteaux, exactement comme le font certains Indiens de l’Amérique du
Nord ». Nordenskiöld dit ne connaître cette coutume, dans toute l’Amérique
du Sud, que dans le Chaco, ainsi chez les Mbayá, et en Guyane, où elle a été
signalée chez les Wayana, Karib vivant à cheval sur les frontières du Brésil,
433du Surinam et de la Guyane française . Il ne précise pas quelques peuples
Amérindiens du nord en faisaient autant, et je n’ai pas été en mesure de
découvrir sa source.

aq) Pour la ceinture de reins en peau de cervidé tannée, il faut observer
tout d’abord qu’en Amérique Nord, la peau tannée est l’une des matières les
plus utilisées, pour des manteaux, chemises, robes, etc. Utilisée comme
ceinture, elle permet de soutenir les pantalons ou jambières. En Amérique du
Sud, ce n’est au contraire nulle part le cas, sauf dans le Chaco où plusieurs
peuples ont des ceintures de cuir tanné, par exemple les Nivaklé ou les

430 1946 a, 319.
431 Hough, 1910 d.
432 Bushnell, 1904, 413-421.
433 Nordenskiöld, 1929, 239.
74Čoroti, et les femmes Lengua portent autour des hanches des écharpes faites
434de pièces de peau de daim tannée cousues (fig. 21 a-b).

ar) Les jambières, généralement en cuir (fig. 22), sont très fréquentes en
Amérique du Nord, où elles ont été portées sur le territoire des actuels Etats-
Unis, du Canada jusqu’à hauteur de la baie d’Hudson et sur la Côte Nord-
Ouest, exception faite de la Californie et des secteurs voisins. Ce sont les
mitasses du Canada. Dans la majeure partie de cette zone, il s’agissait de
jambières couvrant la cuisse, tandis que chez les Pueblos elles descendent
435au-delà du genou . Elles sont rarissimes en Amérique du Sud, et ne
s’observent que chez les Toba dans le Chaco, les Ona sur la Terre de Feu, les
Yámana orientaux, au sud de la même île, lorsqu’ils chassent le guanaco en
hiver, exactement comme les Ona, à qui ils les ont probablement empruntées
436. Cet usage hivernal d’un côté, et d’un autre le fait que, chez les Toba, on
les dit utilisées contre les plantes coupantes, peuvent laisser penser à des
usages dépendant de contraintes écologiques. Mais alors, demande
437Nordenskiöld , pourquoi cet équipement n’intervient-il que dans la zone
où, précisément, les parallèles avec les cultures d’Amérique du Nord sont si
nombreux, et non dans des régions, telles celles de l’immensité de
l’Amazonie, où on en aurait tout autant besoin ?

Les Yámana apparaissent rarement dans la série des parallélismes
culturels techniques ici examinée. Leur culture diffère d’ailleurs fortement
438de celle de leurs voisins les Ona et l’on doit donc penser que ce sont, là
encore, les Ona qui leur ont transmis l’idée des jambières. Dès lors, avec une
répartition chez les Ona et les Toba, la jambière n’apparaît plus qu’aux deux
extrémités des cultures du Cône Sud ici considérées.

as) Si les Amazoniens vont le plus souvent pieds nus, et les habitants
439 440des Andes en sandales , les Tehuel če autrefois et les Ona , Yámana,
441 eAlakaluf, Toba-Pilagá, Lengua, Makká jusqu’au XX siècle ont porté des
souliers de cuir, proches du mocassin (fig. 23 a-c), objet connu comme
typiquement nord-américain, attesté du nord des Plaines jusqu’aux Tonkawa
du Texas. Et, comme souvent en Amérique du nord, ces chaussures ont

434 Nordenskiöld, 1931, et carte 7.
435 Hough, 1910 c, 312-313.
436 Cooper, 1946 c, 86, et 1946 e, 111 ; Driver et Massey, 1957, 326, et 327, carte
114.
437 1931, 80-81 et carte 8.
438 Cf. Guyot, 1968, 16-17, tableau comparatif, repris ci-dessous, pp. 136-137.
439 Cf. ci-dessous.
440 Cooper, 1946 d, 111, figure : dessin du mocassin Ona.
441 Pour ces deux derniers, Métraux, 1946 a, 213.
75parfois été rembourrées d’herbes sèches (ou, dans le nord de ce sous-
442continent, de poils de bison ) ; c’était la règle chez les Ona, et
certainement chez leurs voisins et cousins les Tehuel če. On rappellera que
c’est à cela que les Patagons, et par suite la Patagonie, doivent leur nom :
c’est en effet, selon le récit d’Antonio Pigafetta, chroniqueur du voyage de
Magellan, à la baie de San-Julian, par 49° sud, qu’en 1520 paraît devant les
voyageurs qui, les premiers, s’aventuraient en bateau dans cette partie du
monde, « un homme de belle taille ; il avance chantant et dansant, et se jette
du sable sur la tête en guise de salutation ; pour tout vêtement, des guêtres de
fourrure épaississent encore ses jambes robustes. On l’appelle Patagon,
443c’est-à-dire "grosses pattes" » , parce que des herbes gonflaient ses
chaussures. C’était assurément un Tehuel če.

Dans les Andes, du côté des confins bolivo-péruviens, dans les
provinces de Collasuyo (le pays Aymara) et de Chumpivilcas, Aymara et
Ki čua ont porté des sortes de pantoufles, ou polcos, déjà figurées dans les
edessins de l’historien Aymara Guaman Poma de Ayala (XVI siècle), et dont
444on a retrouvé des exemplaires dans des tombes de la côte péruvienne . Un
enfant sacrifié, sous les Inca, dont la tombe a été découverte et fouillée au
445Cerro El Plomo, à 50 km. de Santiago du Chili , portait des mocassins
brodés.

Dans l’extrême nord-est du Chaco, les Ayoréo et Čamakoko ont
aussi des sandales en cuir de tapir ou cabiai, avec cordons noués à la
cheville. « Cette chaussure est typique de l’aire du Chaco », où elle est le
446type de chaussure le plus répandu, provenant sans doute des Andes . Mais
un mythe Čamakoko-Ebidoso en évoque l’origine : Lápiše, fils des oiseaux-
nuage et nuage lui-même, inventa les sandales en cuir de fourmilier, très
supérieures à celles des Moro-Tynyro. C’est là une allusion à la sandale en
bois, commune chez les Tsirákua, et connue chez les Ayoréo, les Moro, ou
e 447les Zamuko du XVIII siècle .

En dehors des zones indiquées, des chaussures de type mocassin ont
encore été trouvées chez les Mosquito (ou Miskito), du Honduras et du
Nicaragua (membres de la famille linguistique Miskito-Matagalpa, groupe le
plus septentrional de l’ensemble dont fait aussi partie la famille Čib ča), qui

442 Bushnell, 1904, 423.
443 Amsler, 1964, 112.
444 Nordenskiöld, 1931, 81, et carte 10 ; Rowe, 1946, 234-235.
445 Arch., 182, 1983, 8.
446 Métraux, 1946 a, 274.
447 Bernand-Muñoz, 1977, 57-58.
76448possèdent un « soulier en peau, de type mocassin » , et les chroniqueurs en
ont signalé chez les Guayupe et Sae, peuples vivant dans les llanos, ou
basses plaines, à cheval sur Venezuela et Colombie, et qui portaient
également des jambières. Rien n’est connu de la langue de ces hommes,
sinon des noms propres, qui pourraient indiquer son appartenance à la
449famille Arawak .

A l’instar de ce que l’on disait des jambières, la présence du
mocassin chez les Yámana et les Alakaluf doit provenir d’emprunts à leurs
voisins du groupe linguistique Čon. Lorsque Mme M. Guyot compare la
culture Ona et la culture Yámana, elle note que le mocassin est présent dans
450les deux, mais qu’il est rare dans la seconde . Dès lors, exactement comme
dans le cas de la jambière, il est probable que les Ona ont transmis cet objet à
451leurs voisins Yámana ; et cela vaut pour les Alakaluf, peuple
vraisemblablement antérieur, comme les Yámana, à l’arrivée de la couche de
population appelée Pampide et à laquelle appartenaient les Patagons.

Il est à remarquer que la répartition du mocassin se fait ici malgré le
climat. Les Yámana habitent, en position diamétralement opposée aux
Eskimo, une des régions les plus froides du monde. C’est pourtant chez eux
que le mocassin est rare, et ils l’ont certainement emprunté à des voisins à la
culture plus riche que la leur. Voici bien une limite du déterminisme
géographique : la dureté du climat n’avait pas amené les Yámana, et sans
doute pas davantage les Alakaluf, à inventer la chaussure fermée et
rembourrée.

Alfred Métraux a critiqué le rapprochement opéré par Nordenskiöld
entre mocassins d’Amérique du Nord et souliers de peau du Cône Sud,
arguant que les mocassins des Pilagá et Toba n’étaient pas de véritables
souliers, mais des protections improvisées en cas de terrain impraticable, et
452qu’à son avis il pouvait s’agir d’imitation des chaussures européennes .
Hélas, le Patagon que virent les Portugais encore en bateau et tout premiers
Européens dans le secteur en portait déjà. Voici pour la probabilité (donc
nulle) d’une imitation de la chaussure européenne. Ce n’est pas non plus une
improvisation, mais un trait culturel, commun à plusieurs peuples du même
secteur, et qui a pu être transmis par les Ona à leurs voisins. Le mocassin
nord-américain est plus soigné que celui d’Amérique du Sud : mais il a eu
quelques millénaires pour évoluer, et il faut noter que, de ses deux formes,

448 Steward, 1963 e, 32 ; Kirchhoff, 1963 a, 222.
449 Kirchhoff, 1963 b, 385-383.
450 Guyot, 1968, 16.
451 C’est aussi, déjà, la conclusion de Cooper, 1946 c, 86-87.
452 1946 a, 213. Cf. ci-dessous, p. 133.
77l’une, où il est fait d’une seule pièce qui entoure le pied, est restée proche de
celle du Cône Sud américain ; or, ce type fait d’une pièce couvre la plus
grande partie du sous-continent nord-américain, seuls l’Arctique (les
Eskimo), quelques populations de l’intérieur, principalement du sud-est
453(pays Pueblo, grand Bassin) et des Plaines ayant adopté l’autre type , plus
perfectionné, comprenant semelle et empeigne comme le soulier européen.
Enfin, le mocassin n’est pas seul : il est associé à des jambières, aussi bien
chez certains peuples du Cône Sud que chez les Guayupe et Sae. Dès lors,
l’inclusion du mocassin dans la série d’objets communs à l’Amérique du
Nord et au sud de l’Amérique du Sud repérée par Erland Nordenskiöld est
pertinente.

at) Ayant observé que les Čoroti et Nivaklé portent des sandales de
cuir, E. Nordenskiöld en a étudié la répartition, qui est synthétisée dans la
454carte 17 de son ouvrage de 1929 : elle forme comme un continuum qui,
commençant à l’extrême-nord des Andes, en adopte la courbe, puis se
poursuit dans le Chaco. En dehors de cela, des attestations isolées se
trouvent dans l’île de Maranhao, à l’embouchure de l’Amazone, et à
l’extrême-orient du Brésil.

Comme le note cet auteur, les sandales « sont très pratiques dans la
région des collines ou le sol est très pierreux, et dans les bois, où l’on
rencontre de nombreuses plantes épineuses. Elles sont moins utiles dans les
bois humides et tropicaux où elles se mouillent continuellement,
s’amollissent et pourrissent en peu de temps ».

Il a relevé l’usage de sandales en cuir chez les Matako, les Toba, les
Tapiete, les Čané, les Čiriguano, les Aymara, les Ki čua ; chez les Tsirákua,
elles sont en bois. D’après d’autres auteurs qu’il cite, on en a signalé chez les
Diaguites et chez les Pakase (un des peuples de langue Aymara). Tout
l’empire Inca en a utilisé. Au nord de la Colombie, un récit de l’époque de la
conquête rapporte qu’alors les indigènes se protégeaient du sol brûlant grâce
à des sandales d’écorce. Quant aux Čokó, encore plus au nord, ils portent
parfois des sandales de bois pour se protéger des secteurs épineux. Dans les
temps modernes, il cite des témoignages chez les Lengua, les Čamakoko, les
Kaingáng, qui en portaient d’un genre particulier, leur forme étant destinée à
dissimuler la direction de la trace qu’ils laissaient au sol, les Tapuya de l’est
du Brésil, les Busitana de Colombie, et dans la Guyane anglaise, en matière
455végétale .


453 Driver et Massey, 1957, 327, carte 115.
454 P. 119.
455 Nordenskiöld, 1929, 118-121.
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