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Une décennie avec le président Ahidjo

De
184 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 241
EAN13 : 9782296286184
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SAMUEL

EBOUA

UNE DÉCENNIE LE PRÉSIDENT Journal

AVEC AHIDJO

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Samuel EBOUA est né le 3 Mars 1928 au Cameroun. Après des études en Histoire et Géographie à l'Institut de Géographie de l'Université de Paris couronnées par le diplôme d'Etudes Supérieures de Géographie, à l'Institut d'études politiques de l'Université de Paris couronnées par le diplôme de cet établissement, il rentre au Cameroun en 1964 et sera tour à tour:

_ _ _

- Professeur au Lycée Général Leclerc à Yaoundé, Directeur de l'Enseignement du Second Degré au Ministère de l'Education, de la Jeunesse et des Sports, - Chargé de Mission à la Présidence de la République, Secrétaire Général-Adjoint de la Présidence de la République avec rang et prérogatives de Ministre-Adjoint, - Président Directeur Général de Cameroon Airlines, Secrétaire Général de la Présidence de la République avec rang et prérogatives de Ministre d'Etat, - Ministre d'Etat Chargé de l'Agriculture. Il est actuellement Président National du Parti politique camerounais dénommé "Mouvement pour la Démocratie et le Progrès".

@ L'Harmattan, 1995
ISBN: 2

- 7384

- 2356-6

ISSN : 0297 - 1763

((

Collection

(( Mémoires Africaines

Du même auteur
Ahidjo et la logique du pouvoir,

Éditions L'Hannattan, 224 p.

Le Cameroun

à L'Harmattan

EBOUA Samuel: Une décennie avec le Président Ahidjo Journal, 176p. ELA Jean-Marc: Restituer l'Histoire aux Sociétés africaines Promouvoir les Sciences Sociales en Afrique Noire, 144 p.

ELA Jean-Marc: Afrique-L'irruption des Pauvres - Société contre
Ingérence, Pouvoir et Argent, 266 p. KAMGANG Hubert: Au-delà de la Conférence Nationale - Pour les États Unis d'Afrique, 252 p. MOUKOKO PRISO : Cameroun/Kamerum, la transition dans l'impasse, préface par Fotso Djemo, 172 p. ,SIKOUNMO Hilaire: L'école du sous-développement, gros plan

.

sur l'enseignement secondaire au Cameroun, 240 p. SIKOUNMO Hilaire: Les jeunes Africains face à l'éducation, Préface par Pierre Emy, 180 p.

A VANT-PROPOS
S'il est une tâche qui m'a toujours paru délicate et difficile, c'est la tentative, au niveau de l'individu, de restituer fidèlement le passé. Comment y palVenir sans une certaine actualisation plus ou moins voulue, plus ou moins subjective? L'Histoire, en tant que science, peut approcher cet objectif. Approcher, mais non atteindre. L'idéal est comme le mirage, insaisissable. L'historien comme le journaliste, bien que les approches ne soient pas les mêmes, ne se limite pas à narrer les faits. Le récit serait insipide. fi s'efforce de les expliquer en remontant à ce qu'il estime être les causes profondes et lointaines d'un cÔté, les causes immédiates, de l'autre. Ce faisant, il inclut, sans le vouloir, une dose plus ou moins élevée de subjectivité dans son récit. Ceci est inévitable. Comment séparer l'homme du récit? Un même fait, vécu par plusieurs personnes donnera lieu à des versions différentes, souvent diamétralement opposées. Il existe toujours un danger à vouloir reproduire par écrit les événements vécus dans le passé. Le développement des notes prises au moment même où le fait se déroulait n'y peut rien. On est toujours tenté d'apporter des améliorations à la version originale et, avec le temps, de réagir différemment devant le contenu de ses propres notes par rapport à l'époque où elles avaient été prises. A force de les actualiser, afin qu'elles soient mieux comprises, mieux jugées dans un contexte ou une conjoncture qui ne sont plus les mêmes, on les défonne et elles deviennent sans intérêt. Bref, on n'écrit plus dans le passé et pour le passé, mais pour le présent.

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Certaines réactions d'hier peuvent paraître plus ou moins excessives dans le contexte d'aujourd'hui. On s'efforce par conséquent d'atténuer certains passages, si on ne les supprime pas purement et simplement. En cherchant à justifier les faits, les réactions et comportements d'hier qui, au moment où on les met par écrit sont susceptibles d'être critiqués, on expose au lecteur la version revue et corrigée de la réalité. on soutient la manière dont on aurait dû agir, la façon dont on aurait aujourd'hui décidé, tranché tel ou tel problème, et non la manière dont on s'est véritablement comporté devant ces mêmes problèmes au moment où ils se sont posés. Telle est la pénible impression que j'ai toujours eue à la lecture des mémoires de certains hommes d'Etat. On dirait que tout leur comportement, toute les décisions prises ont résulté de l'appréciation rationnelle de la situation, et que rien n'a été fait, ou laissé au hasard. Bien sûr, au siècle de l'ordinateur, le pragmatisme seul ne saurait suffire à la conduite des hommes et des peuples. Toutefois, si la grande majorité des décisions prises au niveau des Etats découlent effectivement des études préalables, donc, pensées, il en est d'autres qui échappent à l'analyse approfondie préalable. Il en résulte des erreurs. Mais l'erreur n'est-elle pas humaine? fi est donc superflu de vouloir coûte que coûte, et a posteriori, se justifier. D'aucuns seront surpris de ne pas trouver dans cette évocation des révélations sur la répression, les tortures, les centres d'internement, les exécutions...Ils resteront sur leur faim. Je ne me suis jamais entretenu avec le Président Ahidjo de ces sujets ')qui, selon la répartition des tâches au Secrétariat général de la Présidence de la République, ne relevaient pas de ma compétence. Si le Chef de l'Etat les avait évoqués lors de nos entretiens - ce qu'il n'a jamais fait -, il n'y aurait aucune raison de les occulter. En relisant les notes que j'ai à la hâte "griffonnées" entre deux dossiers ou deux audiences, en revoyant mes propres réactions devant certaines situations d'alors, je me pose aujourd'hui la question de savoir pourquoi j'ai pu avoir de telles réactions, et si elles seraient les mêmes aujourd'hui dans des situations similaires. Mais surtout, je me demande quelle serait la réaction de Ahidjo, dont les propos vont suivre, propos qu'il ne reconnaîtrait peut-être pas, ou dont il ne se souviendrait plus, ignorant que je les avais notés. Moi-même, en relisant ces notes, certaines situations qu'elles relatent s'étaient déjà estompées dans ma mémoire. 6

Elles ne reviennent petit à petit en surface qu'au fur et à mesure que je les relis. Comme quoi, notre mémoire a des limites. Généralement, les notes de cette nature ne sont publiées qu'après la disparition de l'un des protagonistes. Mon vif souhait aurait été que l 'homme à qui je prête les propos qui suivent puisse les lire. Cet ouvrage a été achevé à Nkongsamba le 18 Octobre 1993, mais le Président Ahidjo a été foudroyé par une crise cardiaque à Dakar, au Sénégal, le 30 Novembre 1989. Les restes de l 'homme qui, pendant un quart de siècle a bâti le Cameroun moderne, et a volontairement quitté le pouvoir, reposent sous une terre qui, pour être amie, n'en est pas moins étrangère. Je crains une autre chose. J'ai rapporté quelques-uns de ses jugements sur les hommes, dont certains sont encore en activité. Peut-être aurait-il préféré en faire état lui-même dans ses mémoires plus tard, et sous une autre fonne, lorsque certaines blessures, à l'épreuve du temps, seraient sur le point de se cicatriser. Enfin, je suis loin d'être un enregistreur pour pouvoir reproduire, de manière fidèle du point de vue de la fonne, les propos que j'ai pu recueillir. D'abord, parce qu'ils n'ont été mis sous forme de notes rapides dans mon bureau qu'à l'issue des différentes audiences que le Chef de l'Etat m'accordait. Ensuite, parce qu'il a fallu développer ces notes. Mais je suis resté fidèle quant au fond - aussi brutal puisse-t-il paraître à certains - à l'auteur de ces propos qui y découvrirait sa propre face cachée, s'il avait pu les lire, et surtout fidèle à moi-même, avec le recul. Ceux qui, comme moi, ont approché quotidiennement le Président Ahidjo ne manqueront pas de retrouver l'homme, et la manière dont il s'exprimait, à travers ces entretiens. Ceux qui ne l'ont pas approché ou ne l'ont pas connu, ne manqueront pas de le découvrir ici.

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1971 21 septembre
Voici pratiquement deux ans que j'ai été appelé au Cabinet du Président Ahidjo. Sans être historien, j'ai étudié l'Histoire. Il serait regrettable que certains actes du personnage, qui aura marqué de son empreinte non seulement la naissance d'un Etat mais aussi la formation en cours d'une Nation, tombent dans l'oubli. N'en déplaise à certains. Ce journal, loin d'être l'œuvre d'un collaborateur partisan doit constituer, pour les chercheurs de demain, une des sources de documentation. Le Chef de l'Etat est entouré de plusieurs collaborateurs. Je n'en suis qu'un. Je suis loin de le connaftre sous tous ses aspects. Je me limiterai par conséquent au cadre de mes fonctions qui, quotidiennement, me mettent en contact direct avec l'homme qui assume le destin du pays. n est dix heures. Ma secrétaire me signale que le Président m'attend dans son bureau. Je me présente quelques minutes après. Les étudiants, me dit-il, auraient obtenu qu'aucune discrimination ne soit plus pratiquée dans l'attribution des bourses. Or, en dehors des enfants des membres du gouvernement, une réalité demeure, à savoir, l'inégalité de la scolarisation des différentes régions du pays. On ne peut pas ne pas tenir compte du cas des étudiants issus des régions sous-scolarisées. - Voyez le Ministre Mongo Soo pour savoir ce qu'il en est, me dit-il.

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septembre 9h30 : Le Président se rend en visite en Guinée Equatoriale. Comme à l'accoutumée, le gouvernement au complet, et les corps constitués se trouvent à l'aéroport pour lui dire au revoir. Après la revue du détachement militaire qui rend les honneurs, le Président, en serrant la main aux uns et aux autres, s'arrête à mon niveau. - Avez-vous vu le Ministre Mongo Soo ? - Oui, Monsieur le Président. - A-t-il fait le nécessaire? - Oui, Monsieur le Président. Après le décollage de l'avion présidentiel, je prends à l'écart le Ministre de l'Education, de la Jeunesse et des Sports pour lui rapporter mes réponses au Président. - Il est donc souhaitable que le nécessaire soit effectivement fait, lui dis-je.

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septembre 16h30: Je monte voir le Président dans son bureau. Il est de bonne humeur. J'avoue que depuis que je suis au cabinet, je l'ai trouvé la plupart du temps détendu lorsqu'il m'appelle pour un dossier, ce qui facilite beaucoup la tâche de ses collaborateurs qui peuvent ainsi travailler dans la sérénité. - Je vous appelle au sujet du Ministre qui sollicite une bourse pour son ex-épouse. Je lui suggère de me remettre le dossier, s'il y en a un, pour étude. Mais le Président est catégorique: - Que ce soit pour son épouse ou son ex-épouse, il n'est pas question d'attribuer des bourses aux épouses des Ministres. Ces derniers disposent des moyens qui leur permettent de faire face à de telles obligations, s'ils les jugent nécessaires. L'Etat ne peut, dans la limite de ses possibilités, s'occuper que des jeunes, intellectuellement doués, mais matériellement démunis, et non des épouses des Ministres, conclut-il. Il me rapporte que lorsqu'il était jeune, on racontait que dans la partie occidentale du pays - comme au Nigeria voisin - les gens n'étaient pas assujettis à des principes et du coup il se demande si ce n'est pas le cas chez nous en ce moment. Nous faisons ensuite un tour d'horizon des travaux d'équipement que je supelVise personnellement: Résidence de Douala, nouveau Palais de Yaoundé, Palais de Garoua... 10

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septembre 18h : Son Excellence M l'Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République Fédérale d'Allemagne présente ses Lettres de créances. Pour la circonstance, le Chef de l'Etat est entouré de : MM. Tandeng Muna, Vice-président de la République Fédérale; Biya, Sabal Lecco, Vroumsia Tchinaye, Ministres; Sengat Kuo, Ministre-Adjoint et moi-même. A l'issue de la cérémonie, le Président invite dans un salon voisin M.l'Ambassadeur et sa suite. Nous attendons dans un autre salon que le chef de l'Etat raccompagne ses hôtes sur le perron, qu'il revienne s'entretenir quelques instants avec nous comme à l'accoutumée avant de regagner ses appartements. Et voilà qu'au moment où il échange quelques propos avec ses hôtes, un garçon se présente avec du champagne, un plateau d'amuse-gueules, et se met à les servir. Après le départ des diplomates, le Président revient vers nous, ostensiblement furieux. - Qui a ordonné de seIVir à boire? Depuis quand cela se faitil? Effectivement, c'est la première fois qu'un rafraîchissement est servi aux diplomates en de telles circonstances. Tous les regards se tournent vers le garçon qui nous a également servis. Pour nous, c'était une habitude et le Président le savait. Le garçon, qui transpire à grosses gouttes répond: - C'est le Lieutenant. - Et vous! reprend le Président en se tournant vers nous. Personne n'a eu la présence d'esprit d'empêcher le garçon d'apporter à boire! Confus, aucun de nous ne répond. Il appelle Biya pour un bref entretien, puis Sengat, et regagne ensuite ses appartements sans s'entretenir comme à l'accoutumée avec les Ministres et les membres de son cabinet qui assistent à cette cérémonie. 14 octobre Un coup de fil retentit dans mon secrétariat. L'Aide de camp du Chef de l'Etat m'annonce que j'accompagnerai ce dernier à Douala, le lendemain 15 Octobre. Il s'y rend pour inspecter les services des Forces Années et de Sécurité de la province du Littoral installés dans cette cité cosmopolite. Le décollage de l'avion présidentiel est prévu pour 10h30.

Il

15 octobre 10h30: Nous décollons de Yaoundé. La ponctualité est la première règle d'Ahidjo. Font partie du voyage les ministres Yadji Abdoulaye, Sengat Kuo, l'Attaché de Cabinet Bouba Bello et moi-même. Quelques agents de sécurité nous accompagnent. Nous nous installons tous dans le salon arrière de l'appareil, attendant que le Président lui-même nous invite dans son compartiment, ce qu'il fait dès qu'il embarque. Tous les trois, sans l'Attaché, nous nous retrouvons à ses côtés. Après dix minutes de vol, nous atterrissons à Douala. L'accueil de la population de cette métropole économique est indescriptible. De l'aéroport à la résidence (6 km), c'est une haie humaine enthousiaste. Les cinq cent mille habitants de la ville se sont précipités avec une joie sans précédent sur le parcours pour acclamer le Président. Un véritable triomphe. Et lorsqu'on sait que dans cette ville, comme dans toute cité industrielle des jeunes Etats, se posent de cruciaux problèmes sociaux, lorsqu'on se souvient de l'audience dont jouissaient naguère les tenants de la rébellion, les opposants de tout poil au régime, on réalise l'œuvre de pacification accomplie depuis dix ans par le Président National de l'Union Nationale Camerounaise, chef de l'Etat. Dans la soirée, je profite de ma présence à Douala pour inspecter le chantier de la résidence présidentielle dont je m'occupe. Prenant l'air dans les jardins avec Sissoko, le Président m'interroge sur l'état d'avancement de ce chantier.

16 octobre Le programmede la journée est particulièrementchargé. Dès
,

8h45, nous visitons la Marine et la Gendannerie Nationales. A 9h45, c'est le tour de la Brigade de Recherche où la manière d'exploiter une fiche est expliquée par un responsable de la Sécurité. Nous nous rendons ensuite au Camp Mboppi, où nous assistons à une manœuvre ayant pour thème :ttDéloger les bandits occupant une maison". L'après-midi est consacrée à la Sûreté Nationale. Le Commissaire central, Blaise Mvoula fait un brillant exposé sur l'organigramme et les problèmes que pose le maintien de la sécurité à Douala.. Le commissaire nous présente successivement : le Corps Urbain, la Brigade Spécialisée, la Compagnie Mobile d'IntelVention. Cette dernière exécute une belle démonstration sur le thème: "Surveillance d'une zone d'insécurité" ... Pourquoi le Président me désigne-t-il pour faire partie de sa suite dans tous ses déplacements à l'intérieur du pays? Pourquoi 12

me dépêche-t-il souvent auprès de ses homologues à l'étranger? Pourquoi m'a-t-il désigné - privilège unique - pour accompagner voici bientôt un an Simon-Pierre Tchoungui, alors Premier ministre du Cameroun Oriental, aux obsèques de l'un des grands hommes que j'ai le plus admirés, Charles de Gaulle, à Paris, puis à Colombey-les-deux-Eglises ? La réponse ne me semble pas comporter de mystère. La fonnation universitaire et les diplômes qui en résultent sont certes nécessaires, mais non suffisants pour conférer aux hommes la capacité d'appréhender les multiples et complexes problèmes qui se posent aux responsables des Nations. C'est dire que cette visite à Douala confirme le souci du Président Ahidjo de compléter, sur le tas, la formation des jeunes cadres dont il s'est entouré et, à travers eux, des responsables de demain. 17 octobre Tout d'un coup, Douala dévoile son visage de mauvaise saison. Il a plu toute la nuit. Ce sont les dernières précipitations. C'est sous une pluie battante que nous visitons l'Escadron Blindé. Il se dégage de cette unité une impression de puissance. On a souvent répété qu'à quelque chose, malheur est bon. En effet la rébellion, contrairement au but qui était le sien, a été l'un des ciments de l'unité nationale en gestation. Elle a également pennis la mise en place de forces armées et de sécurité en mesure de décourager tout ennemi, intérieur ou extérieur. C'est à 11h15 que le Président de la République arrive devant le Cinéma Les Portiques où attendent, pour défiler, les forces armées et de sécurité. Imposant défilé militaire: Gendatmerie, Armée de Terre, Armée de l'air, Marine nationale, Police, Engins Motorisés, Engins Blindés. On n'avait jamais assisté à un tel déploiement des forces armées et de sécurité à Douala A 20h, la section départementale de l'U.N.C.l du Wouri, présidée par El Hadj Tanko Hassan, offre une soirée à la permanence du Parti. Dans son allocution au cours de cette soirée, le Chef de l'Etat met l'accent sur les options du pays en matière de politique étrangère et de politique économique. Le retour sur Yaoundé est prévu pour 11h30. J'étais à peine réveillé lorsque le coup de téléphone du commandant Ousmanou, m'annonce que l'avion qui doit nous ramener à Yaoundé décolle une heure plus tôt que prévu. En fait, nous ne décollons pas avant
1. Union Nationale Camerounaise, Parti-Etat.

13

llh, le Président ayant été retenu par l'audience qu'il devait accorder à Paul Soppo Priso ce matin-là. Dans l'avion, notre conversation portera sur Soppo. Le Chef de l'Etat émet un jugement peu flatteur sur l'intéressé: - Sous des apparences affables, c'est un monsieur orgueilleux, malhonnête et égoïste, dit-il. Sengat évoque le cas où l'un des collaborateurs de Soppo avait exposé à ce dernier les difficultés qu'il éprouvait à construire sur un lopin de terre qu'il venait d'acquérir, espérant que son patron lui viendrait en aide. Or, un jour après, Soppo téléphone à l'intéressé et propose de lui acheter cette parcelle de terre, puisqu'il ne dispose pas des moyens nécessaires pour la mettre en valeur! - Ce n'est pas étonnant, rétorque le Président. Il n'est pas exclu qu'il ait à sa solde des agents en quête de personnes en difficulté qu'il pourrait exploiter... C'est un monsieur intelligent, peut être trop intelligent, mais égoïste. 21 octobre Le Ministre Biya est alité depuis deux jours. Il a une grippe. Le ministre Sengat tombe malade à son tour. Je reçois ce matin un mot du ministre Biya me demandant de signaler son état de santé au Chef de l'Etat. Je le fais aussitôt par l'intermédiaire du commandant Ousmanou, chef du cabinet militaire. Je suis donc seul au Secrétariat général de la Présidence! Les dossiers affluent à un rythme infernal. J'ai à peine le temps de les ventiler aux Conseillers techniques, Chargés de mission et Attachés.

22 octobre
Un coup de téléphone du commandant Ousmanou m'annonce que le Président m'appelle. Je me présente aussitôt et le trouve un peu terne. Ce n'est pas étonnant. C'est le début du jeûne du Ramadan. - Qu'y a-t-il de nouveau? me demande-t-il. - Rien, lui dis-je, excepté que les ministres Biya et Sengat sont toujours alités.

23 octobre
Je suis toujours seul au Secrétariat général de la Présidence de la République. Je fais de mon mieux pour examiner le courrier "Arrivée", communiquer à la lecture du Chef de l'Etat les correspondances qui le méritent, retenir celles que j'étudierai moi-même 14

et ventiler le reste. A 10h, le Président m'appelle et me demande les nouvelles des ministres Biya et Sengat. - Ils vont mieux, lui dis-je, mais sont encore fatigués. fi me remet le dossier d'un candidat à l'I.I.A.P.2 Vers 11h30, c'est moi qui demande cette fois à le revoir. En principe, après l'audience qu'il m'accorde en début de matinée en priorité, nous ne nous revoyons pas dans la journée, sauf s'il y a urgence. C'est le cas. Il se trouve qu'à l'instant précis où je dois le revoir, son Excellence l'Ambassadeur de France, M. Rebeyrol, doit être reçu. fi est arrivé avec quelques minutes d'avance et se trouve déjà dans le salon d'attente. Dans les cas de cette nature, j'ai toujours la priorité. L'Aide de camp m'annonce dès que je me présente, et j'entre. Le Président est contrarié, car ma demande d'audience l'oblige à faire patienter encore quelques minutes l'Ambassadeur dont l'audience est fixée à cette heure précisément. Ce n'est pas dans ses habitudes. Il est visiblement mécontent, mais ne peut pas me demander d'attendre la fin de l'audience de l'Ambassadeur. Il y a à peine une heure qu'il m'a reçu. Si je demande à nouveau à le voir, c'est qu'il y a vraiment urgence. _ Qu'est-ce qu'il y a ? me demande-t-il, debout, dès que j'entre dans son bureau. _ Le Département d'Etat américain vient de téléphoner à notre ministre des Affaires Etrangères pour connaître à l'avance la position du gouvernement camerounais concernant le vote qui interviendra le lundi suivant sur l'admission de la Chine Populaire à l'O.N.U. et sur la question de Taiwan. Positive ou négative, le Département d'Etat souhaite la connaître à l'avance, lui dis-je. En réponse, Ahidjo m'apprend qu'il a examiné cette question avec le ministre des Affaires Etrangères, Keutcha, qui a reçu des instructions précises. _ Dites-lui de recevoir l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique et de lui notifier notre position. Hier. J'ai reçu, sur ma ligne directe, un coup de téléphone. J'ai reconnu la voix de la secrétaire de M.Rogers qui m'a dit que le Secrétaire d'Etat américain voulait me parler. Je lui ai répondu que le Président Ahidjo n'était pas là, et j'ai raccroché. J'espère qu'elle n'a pas de son côté reconnu ma voix! Ne pouvait-il pas téléphoner à mon ministre des Affaires Etrangères ? Est-ce parce que nous sommes de petits pays? Ils connaissent tout de même ma position sur la
2. Institut International d'Administration Publique.

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question chinoise à travers mes différentes déclarations, à Alger et ailleurs. Lorsque nous avons reconnu la Chine Populaire, j'ai publiquement déclaré que cette dernière représentait tout le peuple

chinois. Ils veulent que nous nous déjugions. Pendant ce temps, Nixon s'apprête à se rendre à Pékin pour discuter avec les Chinois! Non! Je lui emboîte le pas pour faire remarquer qu'en notre qualité "d'assistés", les pays riches nous dénient toute autonomie et entendent nous dicter la conduite à tenir en matière de politique extérieure. C'est, selon eux, la contrepartie de l'aide qu'ils nous apportent. - Quelle aide? s'exclame Ahidjo. Tout au contraire. Ils ont tout. Nous n'avons rien. Et ce sont ces Etats riches qui, tels des vautours sur des cadavres, planent sur les pays démunis pour leur arracher le peu qu'ils possèdent. Le Président fait ensuite état d'un député français, d'origine juive, qui possède une entreprise de meubles et qui lui a parlé des musulmans du Cameroun. Selon ce dernier, le voyage du Chef de l'Etat camerounais à Alger, puis à Tripoli, était interprété en France comme le virage de la politique camerounaise en faveur de la solidarité arabe. - Et lorsque je vais en France, en Allemagne, au Canada, aux Etats-Unis..., leur attention n'est point attirée... Dans tous les cas, les responsables de ces pays, qu'ils s'appellent Pompidou, Nixon ou autres ne défendent que les intérêts de leurs peuples. Par contre, ils n'apprécient guère que nous défendions ceux des nôtres. On a dit qu'ils étaient en mesure de fomenter des coups d'Etat. Eh bien, qu'ils le fassent! En mon âme et conscience, je n~airien à me reprocher lorsqu'il s'agit de la sauvegarde des intérêts du peuple camerounais. C'est alors que j'évoque le cas de notre représentant à NewYork, qui n'a pas cru devoir adopter la position officielle du gouvernement sur la question chinoise, et je me demande s'il n'a pas été influencé par les Américains. - Bien sûr qu'il l'a été, rétorque le Président. Tous les diplomates subissent leurs pressions. Ils ont de grands moyens de corruption...C'est avec raison que j'ai toujours refusé d'autoriser mes collaborateurs à bénéficier des voyages d'études qu'ils nous proposent chaque année. Dans le temps, j'y avais envoyé mon

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Directeur de cabinet, Kuoh Tobie. Ils lui ont fait des avances. Ils veulent avoir partout des agents... * * Au début de l'année 1972, je suis nommé Président Directeur Général de Cameroon Airlines. Je quitte le Palais pour Douala, siège de cette compagnie aérienne, ce qui explique l'interruption de ce journal. *

17

1976
Yaoundé 30 août
Je m'entretiens avec le Président Ahidjo de la crise du gouvernement Mbida. Il arrive au Président de me parler longuement de sujets n'ayant aucun rapport avec les dossiers que nous examinons. Est-ce pour mon infonnation, pour ma formation, ou, supposant que j'écrirai plus tard, me livre-t-il partiellement, et par anticipation, le contenu de ses futurs Mémoires? Toujours est-il que ce matin, je ne me rappelle plus à quel propos il en est aITivéà m'entretenir des événements des années 58. Il me raconte, avec force détails, la crise qui a été à l'origine de son accession au pouvoir. Soppo Priso aurait-il décliné en 1958 l'offre du poste de .,Premier Ministre, laissant Ahidjo y accéder, avec l'espoir de le récupérer par la suite et très rapidement, dès que le titulaire aurait fait preuve de son incapacité à gouverner? Le Président Ahidjo est catégorique: - Par calcul, me dit-il, Soppo Priso a pris le tournant décisif en 1956. A cette époque, il avait à choisir entre le groupe majoritaire à l'Assemblée que je conduisais, et l'opposition contrôlée par l'U.P.C.3 Soppo n'a jamais été upéciste, mais par opportunisme, préjugeant que l'avenir du pays risquait de dépendre de cette dernière fonnation politique, il a préféré se lier à elle. C'est à compter de cette période que Soppo, qui était populaire - il se faisait facilement plébisciter par les Bamiléké, les Bassa et autres groupes ethniques - a compromis son avenir politique. Il aurait
3. Union des Populations du Cameroun. 18