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" une destinée unique" Mémoires 1907-1996

De
350 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296327467
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... une destinée unique...
MÉMOIRES (1907-1996)

»

@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4729-5

Général KATZ Général d'Armée (c.r.)

«

... une destinée unique...
MÉMOIRES
(1907 -1996)
Préface de Jules Roy

»

«

Vous avez eu une destinée unique dans notre armée»
Charles de Gaulle

L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Ce livre est dédié à tous les déshérités, afin qu'ils sachent qu'avec du courage et de la volonté, on peut se faire une place dans la société.

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PRÉFACE
Comment et pourquoi s'appelle-t-il Katz? Et Joseph? Ni de père ni de mère. On l'a trouvé le jpur du Nouvel An, sous le porche d'une église de Paris. Personne ne sait non plus s'il est né le 31 décembre 1906 ou le 1erjanvier 1907. Il manque une fille de pharaon pour qu'on l'élève, comme Moïse, dans un palais. Pour lui, c'est une masure donnant sur l'étable, et pour père et mère nourriciers, deux misérable paysans, avec un bout de terre, deux vaches, et vivant surtout de la pension de l'assistance publique pour l' enfant. Il va à l'école, l'institutrice prend en affection ce jeune ours mal léché qui, à dix ans, passe le certificat d' études. Le voilà garçon de ferme dans un château où il découvre la vie et monte les chevaux à cru. Il entre à l'école d' horticulture de Villepreux, ne s'y plaît pas, reste quinze jours aide jardinier à Rueil, puis gagne Paris où il travaille comme apprenti maçon puis chef de chantier. C'est l'armée qui le sauve par la conscription: peloton des élèves caporaux, sergent et préparant l'examen des élèves officiers. Il est reçu. C'est un battant. Il veut s'arracher du néant. La première fois que je le vois, il a 24 ans, il vient d'entrer à l'école militaire d'infanterie et des chars de combat avec le même numéro que moi qui deviens son «ancien », vaguement en charge de lui. C'est déjà quelqu'un. Taille et carrure d'un pilier de rugby, amabilité apparente d'un moujik, avide de tout et d'abord de connaissance. Le bac, il le passera la première année de Saint-Maixent. Je le quitte. Il rencontre un élève de l'École Normale qui le prépare à une licence d'allemand et l'incite à choisir Paris pour garnison. Là, il n'arrêtera plus: femmes, sports, et Sorbonne. L'École de guerre où il est reçu, Deuxième conflit mondial, ça éclate, il se bat avec furie, fonce quand les autres n'osent pas. 7

Grièvement blessé, il est hors service jusqu'au débarquement ère de la 1 armée. Je le retrouve en 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, dans le merdier d'Oran, le pire panier de crabe pour les étatsmajors. J'ai quitté le métier militaire depuis dix ans. Joumaliste à 1'« Express», je l'interviewe. Il n'a pas changé: même colosse bourru, même roc, même visage de moyen-âge taillé à coups de bulldozer sous un béret de général de brigade, partageant le casse-croute de son escorte: vin rouge de Mascara et saucisson, trinquant avec un gobelet de troupe. Le port brûle, les fumées des incendies obscurcissent le soleil blanc. Dans la ville il y a des flaques de sang à tous les coins de rues. Seul contre tous ou à peu près, il se bagarre avec l'OAS et le FLN, comme en 1940 .quand tous le monde foutait le camp, conserve la ville à la légalité et sauve la politique gaulienne : Oran ne passe pas à la dissidence. Entre deux rangs de généraux et de politiciens qui veulent sa perte, il décroche sa troisième étoile, il enlèvera la cinquième comme une redoute. Qu'on ne vienne pas me dire que cet homme tellement jalousé et calomnié ait jamais pu trahir. Toute sa vie, avec panache et un brin d'innocence, il est allé au danger et au pire. Peut-être a-t-il vieilli de corps, pas d'âme. Ou, si l'on veut, il est le bras de la nation, la force qui la maintient face à la sédition, aussi droit que le centurion de l'Évangile.
Jules Roy

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MON ENFANCE

À NADES

Un jour

d'avril 1907

où la campagne

était encore
-

couverte de neige venant, de Louroux de Bouble

où je

venais d'être placé dans une familie qui ne pouvait me garder, je ne sais pourquoi - appelé ainsi peut-être à cause de la présence de loups autrefois, j'allais entrer dans ma commune d'adoption, Nades, par le sommet dominant de la contrée, la Bosse, d'une altitude de 750 mètres. Environnée de toutes parts par la forêt domaniale des Colettes, d'une superficie de 1 600 hectares, cette colline fait face aux Monts d'Auvergne qui détachent au loin leurs sommets arrondis, le Puy-de-Dôme, le plus haut, restant le plus longtemps enneigé. De la Bosse, la route descend au bourg de Nades, qui, raconte Marcel Aymé, reçut un jour la visite de Napoléon III, souvenir inoubliable pour les paysans, venu voir son frère utérin, le Duc de Morny, dans son château qu'il avait fait construire sur les ruines d'un autre château moyenâgeux du XIIIe siècle et demeuré la propriété de la famille La Fayette. Cette magnifique demeure avait coûté une fortune. Le duc, disait-on, avait fait remplir des corbeilles de paille, appelées «paillasses» de louis d'or pour payer les ouvriers venus d'Italie faire sans doute pour la première fois en France des revêtements en stuc, imitation de marbre et de pierre de taille. Ils se faisaient aider par des garçons du pays dont certains devinrent plus tard entrepreneurs de renom à Paris. Il ne reste aujourd'hui que la terrasse du château, le reste ayant disparu dans un incendie vraisemblablement criminel en 1871. Un parc magnifique de plusieurs centaines d' hectares entouré de hauts murs s'étendait non seulement sur la commune de Nades, mais aussi sur celles de Lalizolle et de Chouvigny. La commune de Nades comptait alors plus de 500 habitants, tandis qu'aujourd'hui, il n'en reste même plus 9

cent. La plupart étaient de petits paysans dont une partie travaillaient dans une mine d'où l'on extrayait de l'antimoine aurifère, tout en cultivant leur lopin de terre. Rien ne distinguait ce bourg des autres, si ce n'est une charmante petite église dédiée à saint Georges, reconstruite au XVIe siècle et un étang qui me semblait aussi grand que la mer avec une digue haute de 7 à 8 mètres en bordure du parc du duc de Morny, qui me paraissait une véritable construction cyclopéenne. C'est à Nades que je devais aller à l'école pendant 7 ans de 1914 à 1920, qu'il pleuve, vente ou neige, avec mon capuchon de l'Assistance Publique en grosse laine rêche et chaussé de sabots où la neige entrait comme chez elle, par un chemin escarpé et caillouteux distant de près de 3 km de la maison de mes parents nourriciers, située entre les villages de Combemorel et Machelon au lieu-dit le Gueret. Si aujourd'hui, à 89 ans, je pratique encore la montagne et le ski alpin, je le dois sûrement à mes allers et retours quotidiens entre le Gueret et Nades et à mes escapades fréquentes dans les communes voisines et surtout au ruisseau de la Gourdonne et à la rivière de la Sioule. Enfants, nous étions élevés par nos parents nourriciers dans la peur du diable, du surnaturel et même des éléments naturels. Si, comme la plupart de mes condisciples, j'avais peur de la nuit, des bois et des puits, des mares et des étangs, j'étais attiré par l'eau qui coulait, et de ce fait, la Gourdonne et la Sioule allaient tenir une grande place dans mes jeunes années. Du Guéret, la Gourdonne qui séparait la commune de Nades de celle de Servant était à près d'une heure pour un gamin de 5 à 6 ans. Elle était moins loin lorsque je gardais les vaches dans les champs couverts de genêts, appelés la Font-Roche. Je laissais les vaches brouter tranquillement et je passais ma matinée ou mon après-midi au bord ou dans l'eau du ruisseau qui venait de la Bosse, car en dehors de quelques rares crues, il y avait bien peu d'eau. Je courais seulement le danger d'être mordu par une vipère. Et si cela avait été le cas, je ne serais plus là aujourd'hui, car, avant de trouver du secours à Ebreuil, ou tout au moins à Nades, où le curé, l'abbé Bougarel, faisait souvent office de médecin, j'aurais eu le temps de mourir cent fois.

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Pour moi, la Gourdonne était remplie de mystères. Elle coulait limpide et claire au milieu des prés et des broussailles et la voir cheminer dans son lit au printemps parmi les boutons d'or et les arbrisseaux verdoyants était un émerveillement sans bornes. Outre le côté découverte de la nature, ce qui m'attirait était ses écrevisses et ses truites. Mais si j'arrivais à prendre les premières, je n'étais pas assez adroit pour retenir les secondes qui, même serrées dans la main, finissaient toujours par en glisser. Un peu plus tard, vers 6 ou 7 ans, je descendais jusqu'à son embouchure vers la Sioule dans les gorges de Chouvigny qui étaient plus pour moi que ne le fut plus tard la trouée héroïque du Rhin entre Mayence et Koblenz. J'y allais seul

ou avec un ou deux camarades, bien sûr je restais au bord,
car j'étais conscient du danger que j'aurais couru en pénétrant dans son eau. Mais j'allais, à partir du pont de la Gourdonne, aussi loin que possible jusqu'à un tunnel de quelques mètres de longueur qui me semblait prodigieux, et même au-delà jusqu'au Roc Armand (dans la partie la plus encaissée des gorges) qui surplombait un gouffre dans lequel, d'après les dires des gens du pays, on disparaissait à jamais si l'on avait le malheur d'y tomber. On pouvait monter sur le Roc Armand par un escalier taillé dans le granit mais je ne m'y risquais pas, ayant peur de provoquer la colère de je ne sais quels dieux. Les saisons, à n'en pas douter, étaient plus marquées qu'aujourd'hui, l'hiver plus rigoureux. La neige, dont l'épaisseur atteignait quelquefois trente centimètres, couvrait les champs pendant deux à trois mois. Il fallait faire des chemins pour aller s'occuper des bêtes, des volailles, et la vie était comme en sommeil. Le printemps, avec la fonte des neiges, amenait un ruissellement qui courait aussi bien dans les champs que sur les chemins en les ravinant. Tout devenait rapidement vert, toute la campagne était couverte de genêts, d'arbustes, de haies de noisetiers, de fleurs. Aujourd'hui, on ne reconnaît plus le pays, car pour le remembrer, c'est-à-dire pour regrouper les propriétés, alors divisées à l'extrême, on a supprimé toutes les haies qui faisaient alors le charme du pays, tout en permettant au bétail de s'abriter de la chaleur les beaux jours revenus, et aux oiseaux de faire leur nid. Il

L'été était torride. Sur une terre silico-calcaire, l'eau n'était pas retenue, et descendait vers la Gourdonne ou la Sèpe à l'est, pour aller grossir la Sioule. Les mares et même les étangs étaient à sec, comme la plupart des fontaines et des puits. Et c'est avec des seaux qu'il fallait aller chercher de l'eau dans les rares puits où il en subsistait. Les prés et les chaumes étaient brûlés, et nourrir le bétail n'était pas une mince affaire. Il fallait attendre les orages de la fin de l'été et l'automne pour retrouver la fraîcheur et les rares fruits, plutôt sauvages que cultivés, que portaient les arbres de la commune. Je me souviens des pommes aigres que l'on appelait des «croyes », et des petites poires sauvages qui étaient très connues par tous les enfants de mon âge. Notre meilleure friandise était les noisettes des haies, et plus tard, les noix en abondance. Plus grand, lorsque j'allais au Chibré, chez ma sœur nourricière, je découvrais un autre monde, «l'Italie de Goethe où fleurit l'oranger». En effet, Chou vigny , dominant ses gorges, était mieux exposé, et sur ses pentes poussaient la vigne, et avec elle, des arbres fruitiers inconnus à Nades : pêchers, poiriers, pruniers et aussi fraisiers à profusion, l'Eldorado en quelque sorte. Mes parents nourriciers étaient parmi les plus pauvres de la commune, et cependant, ils avaient élevé aussi bien que possible leurs six enfants, ainsi qu'un autre «assisté» avant moi. Tous, nous devions connaître le même sort à douze ou treize ans: aller chez les autres comme domestique de ferme. Mon père nourricier s'appelait Jean Perrin, on l'appelait, on ne sait trop pourquoi, Jean Lambin, bien qu'il fût la vivacité même. Il faut dire que dans le village, tous les gens portaient un surnom, sans doute pour les distinguer les uns des autres, car le même patronyme était fréquent. Mon père n'avait eu de ses parents que quelques arpents de bois qu'a gardés ma « sœur» Marie-Louise. Ma mère nourricière qui avait cependant deux frères, dont l'un un peu simple: on disait alors le «tugnaut », avait été mieux pourvue. C'est d'elle que venaient les quelques champs qu'ils possédaient. Mon père, qui était maçon, avait travaillé les hivers à SaintÉtienne, pendant de longues années, ne revenant au pays qu'aux beaux jours, pour cultiver ses maigres terres et aussi pour construire sa maison, maison relativement cossue pour 12

l'époque et le pays. Il l'avait faite avec ma mère qui lui servait d'aide, lui passant, lui montant les pierres, gâchant le mortier, l'aidant même à poser la charpente et la couvrir d'ardoises. Elle était construite au bord du chemin sur une source qui fournissait l'eau, sauf pendant les étés chauds. Elle comprenait d'un côté les pièces d'habitation: la cuisine et une chambre au rez-de-chaussée; derrière ces deux pièces, la « souillarde» ou débarras et le four à pain. Un escalier accédait à un grenier où l'on conservait le grain et les fruits. De ce grenier, on passait dans une petite pièce qui pouvait servir de chambre. Sous la pièce principale, qu'on appelait la « chambre », étaient la cave et la source. C'est dans cette cave que l'on conservait les pommes de terre, choux -raves, notre

nourriture essentielle avec les haricots séchés au grenier,
légumes dont les bêtes avaient leur part. A côté, la grange abritait le char et les outils agricoles. Au-dessus de l'écurie était entassé le foin destiné aux bêtes l'hiver. En face de l'écurie, comme dans toutes les fermes, se trouvaient le tas de fumier, l'engrais presque unique, et à côté, un appentis pour les cochons et la volaille. A côté de la maison, était un champ dont .une partie était cultivée en jardin où l'on trouvait immuablement les mêmes légumes: petits pois, haricots verts ou non, poireaux, ail et oignons, carottes. La moitié de ce champ appartenait au frère de ma mère, la plupart des parcelles étant partagées en deux ou trois au moment des héritages. Comme il n'y avait pas de clôture entre ces mini parcelles, ma tâche, au moment où je serais en âge de garder les vaches, s'en trouverait singulièrement compliquée: il fallait en effet éviter à tout prix de laisser les bêtes s'en aller paître chez le voisin. Pour moi, souvent occupé à quelque jeu, je les ai souvent laissées errer où bon leur semblait. En matière de partage, j'ai connu à Chouvigny après la guerre de 1914-1918 le comble de la sottise. Un jardin, de guère plus de 100 mètres carrés, avait été partagé en quatre, les héritiers n'ayant pas pu, ou pas voulu trouver un compromis. Dans le monde paysan du début du siècle, ce qui faisait la hiérarchie, c'était le nombre de vaches. En bas de l'échelle, on en avait deux. Un seul animal aurait suffi pour tirer la charrue ou l'araire, mais un manque de traits ne le permettait pas. Et il fallait également deux bêtes pour mener chars et tombereaux pour 13

transporter le fumier comme les récoltes. Celui qui avait quatre bêtes sortait déjà de l'ordinaire, mais celui qui en possédait six ou huit regardait ceux d'en dessous comme pouvait le faire le seigneur regardant les manants. Ce qui augmentait le standing, c'était la possession d'un âne: il donnait le privilège de pouvoir se déplacer. En concomitance avec le nombre de bêtes, allait le nombre d'heures de battage de grain. Rares étaient ceux qui gardaient la batteuse une journée entière. Mais l'employer une demie ou trois quarts de journée vous posait déjà quelqu'un. Mes parents nourriciers battaient au plus un quart de journée. De tout ceci découlait la considération qu'on avait, non seulement pour la famille la plus pauvre, mais pour tout ce qui en dépendait. Ainsi, on faisait plus de cas de l' « assisté» élevé chez le propriétaire de quatre vaches que de celui dont les parents nourriciers n'en possédaient que deux. Il n'y avait pas de mariage d'amour. Personne n'aurait consenti à donner sa fille à un garçon dont les parents possédaient moins de biens qu'eux-mêmes. Les filles de mes parents, sauf une, avaient échappé à cette règle, en épousant, l'une, un petit paysan chez lequel elle était placée, l'autre un ouvrier maçon, hélas alcoolique, et la dernière, son patron, plus vieux qu'elle de trente bonnes années. Immédiatement après la hiérarchie paysanne, en venait une autre, celle des filles placées chez les bourgeois, en ville et spécialement à Paris: bonnes à tout faire, femmes de chambre, cuisinières. On disait d'elles: Elle est chez les « Moussieu ». De là à les assimiler à ceux-ci, il n'y avait qu'un pas que d'aucuns n'hésitaient pas à franchir. Elles revenaient au pays au mois d'août, alors que leurs patrons étaient sans doute «aux bains de mer» ou «prenaient les eaux ». Elles faisaient l'envie de tout le pays parce qu'elles étaient habillées comme des « dames» et surtout parce qu'elles pouvaient rester un mois sans travailler, situation inimaginable pour les paysans de ce temps-là et de ce pays pauvre. Mes premiers souvenirs remontent à 1912-1913 où j'avais quatre ou cinq ans. Ma sœur, qui n'était pas encore placée, m'emmenait avec elle quand elle allait garder nos deux vaches. Les champs étaient loin et pour revenir à la maison, elle devait me porter, ce qui ne devait pas être une sinécure, car j'étais un gros garçon. J'allais jouer à Machelon, le 14

village le plus proche, avec mes condisciples de l'Assistance Publique et les enfants de leurs parents nourriciers, car alors, chaque famille élevait un ou deux petits «assistés». J'allais aussi, en gravissant une côte très abrupte, à Combemorel, village plus important, d'une dizaine de foyers. Là, demeurait le frère de ma mère, Jean Boilot, appelé on ne sait pourquoi Jean Belon. Il fabriquait des paniers tout l'hiver. En les vendant, pour pas grand-chose certainement, il avait pu augmenter notablement son bien, cependant le voir tresser ces paniers m'émerveillait. L'hiver, nous allions parfois «veiller» chez les Perrin de Machelon avec qui nous étions en bons termes. C'était pour passer une soirée entre amis, mais aussi pour économiser le pétrole de la lampe et le bois de la cheminée, car nous étions parmi les plus pauvres de la commune. Parmi ces veillées de l'hiver, les plus magnifiques pour moi étaient celles où l'on cassait les noix pour faire de l'huile. Chacun rassemblait alors autour de la longue table de la cuisine autant de personnes qu'elle pouvait en tenir. Généralement, au bout de la table, avec des marteaux, les hommes cassaient les noix, et les femmes et les enfants triaient les cerneaux. Souvent, à la même époque, on tuait le cochon. Et à la fin de la soirée était servi ce boudin merveilleux, comme seules savaient le faire les paysannes d'autrefois. A ces veillées, lorsque plus tard j'allais à l'école, on me faisait réciter les fables de La Fontaine dont la maîtresse nous faisait apprendre un grand nombre. Ces veillées étaient, en quelque sorte, les « salons» où l'on cause. Chacun racontait des histoires, vraies ou fausses, mais témoignant souvent d'une imagination, même d'un sens de la poésie, certains. Les cerneaux étaient précieusement mis de côté, puis portés, dans le tombereau, chez l'huilier du village des Mosnoux, artisan qui, comme tous les autres du pays, exerçait sur moi une véritable fascination. Les cerneaux, déposés sur un plateau circulaire, étaient écrasés par une grosse meule de pierre, qui, entraînée par un âne, passait et repassait jusqu'à extraction complète de l' huile que l'on recueillait dans des jarres de grès. Comme rien ne devait se perdre, le résidu, le « maton» qui gardait encore un peu d'huile était recueilli puis utilisé pour l'alimentation du bétail. Même les petits 15

enfants en étaient friands. Comme il n'y avait pratiquement pas d'argent à la maison, le règlement consistait à laisser à l'huilier quelques litres d'huile. A cette époque, les noyers étaient si abondants dans le pays, que chaque foyer faisait assez d'huile pour sa consommation annuelle. Mais l'événement majeur de l'année était ce qu'on appelait il y a peu de temps encore la «Saint-Cochon ». D'abord, parce qu'il ne se produisait qu'une seule fois dans l'année; et puis, cette solennité donnait l'essentiel de la nourriture du foyer. Dans chaque commune, à défaut de charcutier, il se trouvait au moins un habitant qui savait saigner le cochon. Toute la maisonnée assistait à l'opération. Il fallait immobiliser la bête pour qu'elle soit égorgée proprement, et que tout le sang destiné au boudin soit bien recueilli sans en rien perdre. La pauvre bête, sentant sans doute venir la mort, poussait, dès qu'elle était immobilisée, des cris aigus, ininterrompus, affreux, qu'on entendait loin à la ronde, et ceci jusqu'à sa dernière goutte de sang. Ensuite, on brûlait le poil avec de la paille enflammée qu'on passait sur tout le corps, puis on le lavait aussi bien que possible et on l'attachait par les pattes de derrière à une échelle pour l'ouvrir commodément. Les entrailles, les viscères et les poumons enlevés, il était alors descendu pour être découpé et mis dans le saloir, à l'exception des jambons qui, salés, étaient suspendus dans la pièce où l'on vivait ou dans la « souillarde ». Les femmes nettoyaient les boyaux pour faire le boudin avec du sang battu afin d'éviter la coagulation, auquel on ajoutait graisse, lait, et surtout oignons frits. Ce jour-là était vraiment une fête gastronomique au village. On mangeait la « grillade» choisie dans le lard maigre, à satiété, et aussi les « grattons », résidus du saindoux qui avait été mis en pots. Le boudin cuit, ma mère le coupait en morceaux auxquels on ajoutait un bout d'échine ou des côtelettes pour offrir à trois ou quatre voisins qui nous rendaient la politesse quand, à leur tour, ils tuaient leur cochon. Quand j'eus l'âge d'aller à l'école, comme j'étais fier et content d'emporter à mon institutrice' une part de ce festin! C'était alors une tradition respectée quasiment par tous. Le cochon était l'essentiel de la nourriture des paysans de l'Allier au début du siècle. Son lard, sa graisse, étaient avec l'huile de noix, les seules matières grasses employées; car le 16

peu de beurre, obtenu avec seulement deux vaches, et des vaches servant de bêtes de trait, fait à la baratte, était vendu au coquetier pour se faire quelque argent. Le coquetier s'arrêtait au Poteau en haut de Combémorel une fois par semaine, à un bon kilomètre du Guéret. La base de l'alimentation était la soupe à l'oignon avec un bout de lard maigre, dans laquelle on ajoutait des tranches de pain coupées dans la tourte, pain fait à la maison une fois par semaine. La soupe aux autres légumes: raves, navets, carottes, choux, était déjà un extra, mais le régal était la soupe aux haricots verts, les « fayolles » en patois, ou aux haricots secs. Il y avait de la soupe à tous les repas, matin, midi et soir. Dans les grandes occasions, il y avait du salé, c'était un luxe. Aujourd'hui encore, quand les paysans avec qui j'ai passé mon enfance m'invitent, je leur demande de me faire, quand ils en ont, de leur salé. Quelquefois, et on l'appréciait, il y avait au menu une vieille poule dont le coquetier n'avait pas voulu, les jeunes poulets lui étant tous vendus, ainsi que presque tous les œufs; pour avoir l'argent nécessaire pour payer le charron, le forgeron, acheter les vêtements qui ne pouvaient être faits à la ferme et un minimum d'épicerie: sucre, café, macaronis. De temps en temps, ma mère faisait tout de même une omelette, ou fricassait un lapin dans sa daubière. Le soir, en plus de la soupe maigre, nous mangions des pommes de terre cuites dans la braise avec un petit bout de lard gras. En plus, à quatre heures, pendant les travaux des champs, on avait du fromage maigre fait avec le «petit lait» qu'on n'avait pas donné au cochon. Les desserts étaient inconnus, hormis quelques pommes, et à l'été ou à l'automne, des cerises ou plutôt des merises, des prunes aigres et de toutes petites poires que l'on appelait des « perous ». Quelques festivités culinaires venaient trois ou quatre fois l'an rompre la monotonie de notre alimentation. Il y avait la fête patronale' le premier dimanche de septembre, le jour de la batteuse où les paysannes mettaient leur point d'honneur à surpasser les talents des cuisinières voisines, le j our où l' 0n faisait la meule, avec le concours de trois ou quatre voisins pour être assuré de la terminer dans la journée et enfin, à l'occasion, le jour de la première communion, d'un mariage ou d'un enterrement. Ces jours étaient les seuls où de la 17

viande de boucherie était achetée, immanquablement du potau-feu. Il y avait aussi les jours où l'on chauffait le four pour faire le pain de ménage. Alors ma mère en profitait pour faire le « pompi », sorte de pain pétri avec très peu de beurre, et au moment des fruits, la « pompe », tarte avec des prunes dites « pisseuses», ou des pommes et des poires plutôt aigres. Il faut croire que cette nourriture plus que frugale était suffisante, car, dans ma famille nourricière, tous ont dépassé soixante-dix ou même quatre-vingts ans, très grand âge pour cette époque. Il est vrai qu'en plus de ce qui était consommé aux repas, on ajoutait tout ce qui pouvait être pris dans les haies ou même chapardé dans les champs des voisins: noisettes et noix, mûres, cerises, pommes et poires. Le maraudage ne choquait personne, à ceci près que le maladroit qui se laissait prendre recevait une bonne volée. Un autre jour extraordinaire était celui où l'on menait ferrer les vaches. Le forgeron, qui demeurait au Merri dans la commune de Chouvigny, c'était Vulcain pour l'enfant que j'étais. Le voir tirer la chaîne de son énorme soufflet, voir rougir les fers, les façonner sur l'enclume, et cette nuée d'étincelles qui volaient dans la forge, quoi de plus prodigieux pour un petit paysan qui ne connaissait que ses champs! J'accompagnais aussi mon père quand il menait le blé à « l'Etang-Roux », à quelque trois kilomètres de chez nous, plus fier debout sur mon tombereau que César entrant dans Rome. L'étang, plutôt petit, me paraissait immense et le moulin une machinerie d'un autre monde. Voir le blé devenir de la blanche farine, le meunier tout poudré de blanc, m'étonnait et me ravissait. Dans mes années de petite enfance, avant que j'aille à l'école, ce qui me marqua le plus furent sans doute les histoires de sorcières que racontait ma mère. Je m'en souviens encore très bien aujourd'hui. Et la nuit demeura ma terreur jusqu'au moins à mon départ du Gueret vers treize ans. D'où venaient ces histoires? Pour une part sans doute d'esprits forts, abusant de la crédulité de ces gens simples, pour ensuite enlever le sort qui avait été jeté sur une personne, une bête, la ferme elle-même. Peut-être les curés d'alors n'étaient-ils pas mécontents de susciter la crainte du 18

diable, car ces maux mystérieux ne pouvaient être que de son fait pour ces gens naïfs: les boules de feu qui auraient pu être des feux follets mais qui n'en étaient pas; les apparitions étranges dans l'armoire de tel ou tel; le câble que portait Jean Boilot qui demeurait en bas de Machelon, près de la Gourdonne et qui devenait de plus en plus lourd parce que c'était le diable même. Ce diable aussi qui l'attirait près d'une mare sur la route revenant de Nades, pour l'y noyer. Mais là, il pouvait s'agir d'une imagination excitée par le nombre un peu excessif de canons, bus (verres de vin). Il y avait aussi le cercueil vu sur la route de Servant au bois des Gras, à quelques centaines de mètres du Poteau, où j'allais passer pendant six ans pour aller à l'école. Quant aux
« chasses gallières » de toutes sortes, elles étaient légion

et 0 n

entendait les hurlements pendant des nuits entières. Plus loin, mais il n'était pas question d'aller jusque-là, se passaient des choses terrifiantes. Sur un chemin conduisant du Poteau à Ebreuil, dans le bois, on avait vu des danses macabres. Dans la forêt des Colettes, sur la route de La Bosse à Bellenaves, au « Gour de l'Anet », sorte de cratère, se tenaient des sarabandes, comme en a peintes Jérome Bosch, et il ne serait venu à personne l'idée d'y passer la nuit. Et combien de sorts jetés? De vaches qui ne donnaient pas de veau ni de lait, de poules qui ne pondaient pas, d'arbres qui se desséchaient et bien d'autres calamités qu'heureusement le « défaiseur de sorts» nous épargnait. Un jour dont je me souviens bien est celui du mariage de ma « sœur Marie-Louise» avec le «Touène »... Je me vois encore à table, en face de mon « père », mangeant encore à la suite d'un long repas force morceaux de «pompe aux prunes », au milieu de gens endimanchés souvent dans leurs propres habits de noce. Un autre souvenir, c'était avant que j'aille à l'école, mon frère Henri, qui était venu passer le dimanche à la maison, m'enivra et en guise de fine plaisanterie, m'emmena dans un champ préparé pour semer des haricots. Il me faisait mettre les graines à côté des trous, ce qui le divertissait fort. Ce genre de distraction était fréquent à une époque où il n'yen avait sans doute guère d'autres. En revenant du champ, nous vîmes un montgolfière survoler le pays. Je crus bien ma dernière heure arrivée. 19

En ce temps-là, on allait à l'école à six ans. Mais comme je n'eus six ans que le 1er janvier 1914, c'est seulement à Pâques que j'y fus conduit, à cause des rigueurs de l'hiver. Ma « mère» m'emmena elle-même à Nades, de peur que je commence ma scolarité par l'école buissonnière, mais aussi et surtout par déférence pour le maître d'école, Monsieur Melun. L'instituteur était alors un personnage considérable dans le monde rural. Il était habillé comme un bourgeois, avec des souliers, une cravate, tandis que les paysans étaient chaussés de sabots, vêtus de tissus de laine grossiers, même lorsqu'ils se mettaient sur leur «trente et un» pour les grandes occasions: messes dominicales, mariages ou enterrements, fête patronale ou foire au chef-lieu de canton. Nous partîmes de bonne heure; nous prîmes au passage, à Combemorel, un autre pupille de l'Assistance Publique, l'Henri Barthélémy, conduit par sa mère, la Laurence, les noms ou prénoms étaient toujours. précédés de l'article; aujourd'hui encore. Cet Henri fut mon principal compagnon de jeux durant mon enfance. Plus .haut, «Chez Perro », un autre «assisté », le Henri Folcherio criait comme si on l'égorgeait parce que sa mère l'emmenait à l'école, distante pourtant de chez lui que de quelques centaines de mètres. Moi je restais serein, je le resterai toujours quand tout au long de ma vie, je devrai pénétrer dans un monde nouveau. Notre monde enfantin était partagé en deux petites sociétés: d'un- côté les enfants de la commune; de l'autre, et plus nombreux, en tablier noir, presque en uniforme, «les Parisiens», les « assistés», il faut bien le dire les « bâtards». De l'école qui fut un émerveillement pour moi, j'ai gardé comme premiers souvenirs le tableau noir, les ardoises où l'on apprenait à écrire l'alphabet avec une craie blanche. Tout était nouveau pour moi, porte-plume, crayon noir ou de couleur. Au Gueret, je n'avais rien vu de cela: mes parents étaient illettrés comme beaucoup de gens de leur âge, et bien sûr, il n'y avait pas de quoi écrire à la maison. Mon repas de midi, je l'emportais avec moi, car je le prenais à l'école. Il fut à peu près le même pendant six ans: un pot .de soupe épaissie de pain, un morceau de pain et de fromage et parfois, mais pas toujours, une barre de chocolat, Meunier ou Poulain, que je mangeais dès que j'avais quitté le Gueret.
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Nous faisions réchauffer notre pot de soupe, à midi, sur le poêle de la classe pendant l'hiver, et la mangions froide au printemps et à l'automne. Ce que j'ai pu en manger de la soupe! Le matin avant de partir pour Nades, à midi, et le soir lorsque je rentrais au Gueret. Heureusement que j'y ajoutais les produits d'une maraude qUI n'ignorait aucun arbre fruitier de la commune. Je savais creuser une pomme avec mon couteau, puis la remplir du lait d'une vache que je trayais dans quelque champ. De ma première année scolaire, je me rappelle peu de choses, si ce n'est la déclaration de la guerre en 1914. Notre instituteur parti fut remplacé par une jeune fille, Christine Maussang, qui devait tenir une grande place dans ma vie d'enfant, et à laquelle je suis resté fidèle ma vie entière. Je l'ai conduite à sa dernière demeure il y a quelques années. Le jour de la déclaration de guerre vit le bourg se couvrir de barricades, de tombereaux et de chars pour arrêter d'éventuels espions... tant les gens étaient excités. Il fut même question d'arrêter le directeur de la mine d'antimoine aurifère qui s'appelait Birkel que l'on croyait allemand. Les jeunes gens de la commune, domestiques dans d'autres villages, venaient rapporter leurs affaires et dire au revoir chez eux avant de se mettre en route pour leurs garnisons. De la guerre personne ne savait grand-chose, si ce n'est par les lettres venues du front, lues plus souvent par les voisins qui savaient lire que par leur destinataires. Personne ne recevait de journaux, même ceux qui auraient pu les lire, car dans ce pauvre pays, un journal même était trop coûteux et paraissait une dépense inutile. Les autres nouvelles de la guerre, c'était l'annonce de la mort au Champ d'Honneur d'un fils, d'un mari. Ce fut d'abord le Claudius, frère de la Laurence, puis son mari. Ensuite ce fut le fils de Jean Belon, frère de ma mère, qui était son orgueil parce qu'il était employé de bureau à Saint-Étienne. Et combien d'autres! Mes deux frères nourriciers passèrent au travers des balles, Henri continuant même une carrière militaire après la guerre. Gilbert qui était maçon à Saint-Bonnet de Rochefort nous dit un jour qu'il était venu en permission, qu'il avait pris un

drapeau - à l'ennemi. Sans doute se vantait-il, car on ne
prenait pas les drapeaux comme au temps de Napoléon, et qui plus est, il appartenait au génie, qui ne donnait pas 21

l'assaut. Je me souviens de lui avoir envoyé, quand je sus écrire, une pièce de cinquante centimes, que j'avais prise dans ma tirelire, ce dont je n'étais pas peu fier. Pour moi, les poilus étaient des êtres surnaturels. Quand nos voisins de Machelon, Boilot, ou Jean Perrin, venaient en permission, et que, sans doute pour couper court à des adieux trop pénibles, ils repartaient seuls dans leur tenue bleu horizon, je les accompagnais aussi loin que je le pouvais, et tenais expressément à porter leur casque. La «Demoiselle », ainsi que les paysans appelaient l'institutrice, prenait de plus en plus de place dans ma vie d'enfant. Autant j'étais turbulent en dehors des heures de classe, autant j'étais sage et appliqué un fois rentré dans la pauvre salle où nous étaient enseignés les rudiments d'un savoir dont j'étais, déjà, avide. Je devins vite le «préféré» de la maîtresse, sans doute parce que j'étais son élève le plus doué. En un an ou deux, je « rattrapai» les grands, et à huit ou neuf ans je comptai parmi les plus savants. Elle n'était que gentillesse pour moi; aussi je ne savais que faire pour elle: les premières fleurs, les violettes blanches, les plus parfumées, étaient pour elle, et toutes les fleurs de pré au fur et à mesure de leur éclosion. Pour elle aussi, les premières pommes de terre, de l'espèce dite «cornes de mouton », parce qu'elles étaient les meilleures. Je ne lui offrais pas de fruits, rares et sans saveur, de chez nous, mais les plus belles noix toutes fraîches que je sortais de leur enveloppe, teignant pour des jours mes mains toujours sales. Et enfin lorsqu'on tuait le cochon, j'obtenais de ma mère un morceau de boudin et du salé frais, qu'heureux comme un roi, je courais lui offrir. Mais dans chaque être il y a un Docteur Jekill et un Monsieur Hyde. En dehors des heures de classe, même pendant les récréations, je me déchaînais. Et si je n'étais que douceur pour les animaux de la ferme, chats, chiens, vaches, et même cochons, dès que j'en eus l'occasion et que d'autres gosses apparurent dans ma vie, je cherchais immédiatement la bagarre. Lorsque Henri Barthélémy accompagnait Laurence menant ses vaches au pré, nos jeux dégénéraient vite en bataille et il fallait nous séparer pour éviter trop de dégâts. A l'école, bien sûr, mon goût de la bagarre ne pouvait que croître à mesure que je grandissais, car j'étais d'une force et 22

d'une résistance qui m'ont permis de faire, à quel prix! mon chemin dans la vie. Pas de récréation donc, sans bagarres. Dans ce pauvre pays où l'on était toujours «brouillé» avec quelqu'un, où on l'est encore aujourd'hui, nous épousions les querelles des parents en nous en prenant à leurs enfants, et même aux « assistés» qu'ils élevaient. Bien sûr, les bagarres reprenaient de plus belle sur le chemin du retour avec les gosses des autres villages, et au lieu de rentrer garder les vaches, je ne rejoignais le Guéret que le soir à la tombée de la nuit, souvent en loques. N'eût été la peur des sortilèges dont ma mère m'avait abreuvé, je ne sais à quelle heure je serais rentré. Mais regagner la maison n'était pas tout. Je m'attendais à une volée bien méritée. Aussi je me gardais bien de me faire voir et je me cachais dans la grange ou dans l'écurie jusqu'à une heure avancée de la nuit, ou même, quelquefois jusqu'au lendemain matin, pour échapper au châtiment mérité. Ce qui me sauvait c'est que mon père, souvent, et sans doute par esprit de contradiction, n'était pas d'accord avec ma mère. Comme nous pouvions être cruels! A Combemorel vivait une famille, les «Pompalu », à qui personne n'adressait la parole, Dieu seul sait pourquoi. Ils avaient comme les autres un « assisté », et la haine qu'on leur portait s'étendait même à ce pauvre enfant, que le directeur de l'Assistance Publique n'aurait jamais dû leur confier. Nous le taquinions comme s'il avait été une bête malfaisante, et lui aurions sûrement fait un mauvais sort, si quelqu'un plus intelligent ou meilleur que les autres, n'avait prévenu le directeur de l'agence du danger qu'il courait. Il fut, heureusement, retiré de cette famille et placé dans une autre commune, ce' qui mit fin aux hostilités. Je ne l'ai jamais revu et je le regrette car j'aurais aimé pouvoir lui dire mes regrets et des paroles d'amitié. Petit à petit, je devins «le chef de bande », d'abord des gosses de Combemorel, puis de ceux de Lachamps et ensuite de ceux de toute la commune, bien sûr après avoir profité, à la sortie de la classe et aux récréations, de toutes les occasions de les rosser: il n'en fallait pas moins pour s'imposer à eux. Alors commencèrent les grandes opérations. On était en pleine guerre 1914-1918, et il nous fallait des «boches». Où les prendre sinon dans les communes voisines? Nous partions de l'école pour une autre «guerre des boutons» 23

d'une toute autre facture que celle de Louis Pergaud, nous nous battions avec les gosses de Lalizolle à coups de cailloux. Comment n'y eut-il jamais de blessures graves? Ce fut une chance. Il faillit y en avoir une un jour. Un de nos adversaires reçut près de l' œil un caillou, heureusement amorti, ce qui créa entre les deux communes toute une histoire. La Grande Guerre, hormis l'annonce aux familles par le Maire de ceux qui tombaient au Champ d'Honneur, se déroulait comme dans un autre monde. Seuls les permissionnaires en bleu horizon rappelaient qu'elle se poursuivait quelque part. Les femmes et les enfants, les vieillards qui travaillaient jusqu'au moment où ils se mettaient au lit pour mourir, faisaient les travaux de la ferme. Il ne nous manquait pas grand-chose, sauf peut-être un peu de sucre., Les paysans vivaient à ce moment et dans ce pays en quasi-autarcie. Le dimanche, à la messe, le curé nous faisait chanter des cantiques où l'on demandait à Dieu de sauver la France, de nous rendre l'Alsace et la Lorraine. Ce qui marqua aussi le conflit, ce fut la venue des petits Parisiens, voulant échapper aux restrictions ou peut-être aux tirs de la Bertha, ce canon à longue portée qui faisait des victimes dans Paris. Et, geste touchant, la remise au percepteur des rares louis d'or du fond des armoires, pour contribuer à la victoire. Pour nous écoliers, les années 19151916-1917 et 1918 s'écoulèrent semblables aux précédentes. La classe reprenait en septembre avec toujours la « guerre des boutons », la maraude des fruits, la pêche, ou plutôt le braconnage des écrevisses dans la Gourdonne. C'était aussi le temps des escargots qui foisonnaient dans les fossés pleins d'orties. Chacun de nous en ramassait le plus possible, non pour les manger, mais pour les vendre le dimanche au Coquetier. Cela nous faisait quelques sous pour nos tirelires, qui n'envoyaient guère d'autres, ou pour acheter quelques friandises dans l'une des deux épiceries du bourg. L'épicière nous paraissait comme une personne de condition très supérieure à la nôtre, paysans; alors qu'en réalité elle ne devait vivre que bien chichement avec le peu qu'elle vendait. L'hiver 'venait vite et le pays restait couvert de neige pendant des mois. On allait quand même à l'école, malgré les congères et le verglas. Et bien mal chaussés de sabots de bois 24

qui faisaient du chemin une véritable épreuve. Plus de guerre aux autres communes: c'était la trêve de l'hiver, coupée quand même de batailles de boules de neige. Les soirs, aux veillées où l'on cassait les noix, les vieux racontaient des histoires de leur temps. Le printemps venu, l'eau ruisselait de toute part, et même pour nous, petits enfants, le monde semblait transformé par les fleurs des champs. Mais il fallait rentrer au plus vite pour aider aux travaux des champs. Bientôt, l'été arrivait avec les vacances, que je n'appréciais plus tellement parce qu'elles me privaient de mon institutrice, de ma seule vie affective. Nous sortions de l'année scolaire avec un nombre impressionnant de « devoirs de vacances» à faire pendant ces deux mois car l'Éducation nationale de ce temps-là ne pouvait imaginer des loisirs de deux mois! La plupart des écoliers n'ouvraient même pas leurs cahiers. Moi, je les faisais consciencieusement, ces devoirs de vacances, pour faire plaisir à mon institutrice. Juillet et août se passaient à garder les vaches, et à travailler aux champs, on coupait encore le blé à la faucille. Garder les bêtes dans quelque pré de mes parents me mettait en relation avec les enfants du pays et avec les petits Parisiens. J'avais déjà un flirt avec une fille venue de la banlieue parisienne, de Champigny, entre autres. Car beaucoup de petits banlieusards avaient échoué là, et dans les fermes, on avait des «Champigny» comme on avait des « assistés». Un homme dont j'ai toujours gardé le souvenir, c'était le Marcel Voyer, moins rude que les voisins. Il me manifestait beaucoup de sympathie, ce qui n'était pas le cas des autres paysans pour qui nous restions toujours des « bâtards ». Il me fredonnait une chanson, les yeux pleins de malice, où il était question d9un garçon «putassier» qui avait trois jambes, deux grandes et une petite, dont évidemment je ne comprenais pas le sens. J'imaginais ce garçon comme une espèce de monstre, de personnage de conte. Il n'en fut pas de même avec le grand-père de Marie Perrin, de Machelon. Un jour que je jouais innocemment avec elle, il me prit par les jambes, et, fallait-il être à la fois bête, méchant et lâche, il me mit la tête dans l'ouverture du puits, et, me montrant les dessous de Marie, il me dit, impudique et stupide: «Il n'y aura jamais rien pour toi là25

dessous ». Bien sûr, je ne compris pas ce geste de cruauté bestiale, ni ce qu'il signifiait dans son esprit primaire. Mais je n'en ressentis pas moins de l' humiliation à cette allusion à mon origine, à cette volonté de me faire sentir que je n'étais pas de la même race que ces « seigneurs miséreux». Je reviens sur la journée de la batteuse chez ma sœur adoptive, ou au Gueret, qui était le plus grand jour de l'année. La batteuse, et surtout sa machine qui entraînait une courroie de cuir mettant en branle tout le mécanisme, me paraissaient être des engins relevant d'une autre science. Il fallait quinze à vingt hommes ou femmes pour assurer le battage, tous chargés de tâches précises, et tout cela dans le soleil, la chaleur, la poussière qui donnait soif, l'odeur du grain, enfin toute une joyeuse excitation. Il y avait à profusion pour tout ce monde travaillant dur, le vin et les pompes aux fruits, apportés par les femmes et les enfants; je veillais quant à moi à ne jamais laisser les verres vides. J'étais à l' honneur, j'étais heureux au milieu de cette activité Joyeuse. Si nous étions parfois cruels, nous pouvions aussi nous montrer sentimentaux. Quand mademoiselle Jeanton, qui faisait la classe aux filles, était malade, ses élèves venaient dans notre classe. Alors, aux récréations, aux jeux virils se substituaient d'interminables rondes, avec une prisonnière au centre, que venait délivrer un des garçons de la ronde en l'embrassant. J'ai eu bien jeune mon Yvonne de Gallais, tel le Grand Meaulnes. C'était Georgette Jeanton, que je n'ai pas oubliée, Parisienne venue passer les années de guerre et de privations à Lachamps, chez sa cousine Estelle avec qui je suis encore en relation. L'une et l'autre, très jolies, mieux habillées que nos petites paysannes, avaient nos préférences. Bien sûr, lorsque j'étais au milieu de la ronde, j'espérais fort que Georgette viendrait me remplacer. Elle est décédée il y a quelques années, et je regrette de ne pas l'avoir revue avant sa mort pour pouvoir évoquer cette idylle enfantine. A Noël, quand il n'y avait ni verglas ni trop de neige, nous montions à Nades pour la messe de minuit. C'était, avec la fête patrC?nale,qui ne devait reprendre que la guerre finie, le seul spectacle qui nous était offert. En rentrant de la messe, nous avions droit à une collation de boudin quand il y en avait, et de la «pompe» si on avait chauffé le fouf. Le 26

lendemain matin, je trouvais une orange dans mes sabots. C'était la seule que je mangeais de l'année. J'étais vraiment devenu vers neuf ou dix ans le chef incontesté de la classe. Était-ce à cause de mon avance scolaire, j'en étais déjà à cet âge au niveau du certificat d'études, ou de mon goût de la bagarre et de l'aventure? Toujours en est-il que je faisais la loi, même parmi ceux qui avaient deux ou trois ans de plus que moi. Lorsque deux ou trois fois, Christine Maussang, la maîtresse, se trouvant malade, fut remplacée par une suppléante, j'organisais une
« grève totale », qui fut suivie par tous. Pour moi, il n'y avait

qu'elle seule capable de dispenser le savoir. Peut-être auraisje accepté de suivre l'enseignement de mademoiselle Jeanton parce qu'elle était l'amie de notre institutrice? Rien n'est moins sûr... Je n'avais d'yeux que pour elle, je la contemplais, je l'admirais, j'aurais voulu la couvrir de présents, me distinguer par quelque action d'éclat. Je rêvais de me jeter à l'eau, de me précipiter dans les flammes pour la sauver, pour la délivrer de dangers imaginaires, pour la protéger. Je crois qu'elle avait de l'affection pour moi. Je rêvais que j'étais celui qu'elle allait embrasser au milieu de la ronde, comme elle était celle que j'aurais choisie dans tous les cas. Jamais bien sûr, je ne lui exprimai par des mots ce que j' éprou vais pour elle, mais son visage m'a suivi au cours des années et je ne l'ai jamais oubliée, bien que les contraintes de la vie ne m'aient pas permis de la revoir plus souvent. En prenant des forces, je rendais de plus en plus de services à mes «parents », cela était de plus en plus utile car

mon « père », usé plus par une vie de labeur épuisant que par
l'âge, n'était guère valide. Pendant les vacances d'été, je participais à tous les travaux. L'un d'entre eux me ravissait: c'était «faire la feuille» pour nourrir les lapins l'hiver. On coupait avant l'automne des branches de chêne ou de frêne, qu'ensuite on mettait à sécher. Grimper aux arbres avait toujours été mon fort; nous étions tous des dénicheurs d'oiseaux, nous emparant sans vergogne des oiselets comme des œufs. Aussi, je m'en donnais à cœur joie durant ces journées passées dans les arbres, au risque de me rompre les os.

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Je gardais les vaches, toujours en compagnie de mes camarades de classe et des Parisiennes dont ma préférée était maintenant Odile, dont la mère était cuisinière à Paris chez les « moussieux ». Elle était plus âgée que moi et faisait des études dans la capitale. Elle apportait des livres que je lisais tous. C'étaient des livres brochés, d'un grand format, à la couverture de couleur, dont le texte était sur deux colonnes. Je me souviens au moins de deux noms d'auteurs: Abel Hermant et André Theuriet. A partir de dix ans, je faisais ma pâture des livres de la « bibliothèque verte », livres joliment reliés de toile verte, avec des titres aux lettres dorées. Ces livres ouvraient d'inimaginables horizons au petit paysan que j'étais. Il y était question, entre autres, de trésors cachés. Je désirais tellement en découvrir un, qu'un beau jour, j'annonce à tout Machelon qu'il y en avait un dans le chemin des Tillots où je réussis à amener tout un groupe de paysans. Me voici armé d'une pioche, frappant à grands coups dans le tronc d'un chêne creux et bientôt j'en sors quelques pièces de bronze... que j'y avais introduites au préalable. Je ne convainquis personne, mais ne reçus non plus aucune punition, ce qui était déjà un exploit. Nous voici en 1918, la dernière année de la guerre. Ma maîtresse portait le deuil d'un garçon du pays: Lauvergne, sous-lieutenant aviateur, tombé comme Guynemer en pleine gloire. Depuis la mort de son fiancé, elle était très triste et j'en éprouvais beaucoup de peine. Bien que je n'eusse pas encore atteint l'âge du Certificat d'Études, Ge n'avais pas encore onze ans), elle décida de m'y présenter en me vieillissant d'un an. Nous voici donc partis pour Bellenaves à 12 kilomètres de Nades. Pour nous transporter, toutes les charrettes à ânes du pays avaient été requises, au moins quatre ou cinq. Nous y étions entassés comme des harengs; heureusement, nous n'étions pas lourds, et les ânes pouvaient trotter sans peine. Je n'étais nullement impressionné, pas plus que je ne le fus plus tard au moment où je dus passer des examens et des concours. Pour moi, ce fut une journée de classe comme une autre. Le matin, avaient lieu les épreuves écrites auxquelles il fallait satisfaire pour passer le soir les épreuves orales. Les

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« refusés» versaient des torrents de larmes et leurs mères aussi, quand elles les avaient accompagnés. Admis, je me présentai pour les épreuves orales et j'eus ce jour-là, pour la première fois de ma vie, le sentiment de l'injustice. J'étais une vraie machine à calculer: compter mentalement était une joie. Je répondais instantanément et exactement aux questions posées. L'examinateur, qui bavardait avec son collègue, ne m'écoutait même pas et je le vis écrire ma note: 6 ou 7. Autre mauvais souvenir de cet oral: le chant. Je chante faux, et comme Michel Simon dans «Jean de la Lune », je n'entends même pas juste. J'eus un zéro pointé, mais quand même une mention. Las! L'administration déclara ce diplôme non valable et, à l'automne, je recommençai sans enthousiasme la même classe, alors que mon institutrice, voulait, elle, me préparer au concours des bourses. L'automne allait enfin voir la fin de la guerre. Le Il novembre, toutes les cloches de nos petites églises sonnaient à toute volée la joie de l'armistice. Joie pour les uns, peine ravivée pour les autres, dont mon institutrice. N'aurait-il pas fallu plus de discrétion pour annoncer la fin du conflit, plus de décence dans la joie, le bilan étant trop lourd! Il le fut pour notre si petite commune qui compta, comme toutes les autres, tant de douleurs. Les morts, les blessés, les gazés, les amputés dont l'épreuve était plus terrible encore qu'aujourd'hui, faute d'appareillages appropriés. Et revenir cultiver son lopin de terre avec une jambe de bois, n'était-ce pas continuer une autre guerre? Me voilà donc à perdre une année pour repasser le Certificat d'Études. Christine Maussang me faisait travailler pour que je passe en même temps le concours des bourses. Sur ses deniers, qui pourtant devaient être maigres, car elle avait à sa charge sa mère qui elle aussi n'était que gentillesse pour moi, elle m'achetait des livres que l'Assistance Publique n'offrait pas. J'ai gardé longtemps un livre de géométrie qui m'émerveillait avec ses figures noires et blanches, étranges et savantes pour moi. Je m'en suis servi plus tard quand je préparais Saint-Maixent. C'était peut-être un talisman qui m'a porté chance. Je l'ai encore dans ma bibliothèque. En même temps qu'elle me préparait aux bourses, elle préparait un autre garçon du pays, Victor Charmant, au 29

brevet élémentaire. Il n'était pas très doué, et c'est moi qui lui faisais ses devoirs. Heureusement, notre maîtresse ne l'a jamais su, car j'aurais risqué de perdre sa considération à laquelle je tenais tant! Un beau jour, après Pâques, Monsieur Melun vint reprendre sa classe. J'en fus consterné. J'envisageai tout: reprendre la grève que je faisais faire lorsque venaient des remplaçantes, ne plus revenir à l'école. La raison l'emporta. J'acceptai finalement le nouveau maître et me contentai d'organiser de temps en temps des chahuts dans la salle de classe ou dans la cour de récréation. Plus d'une fois, il trouva, plantées dans sa chaise, des épingles. Elles ne dépassaient guère le siège, heureusement. Il eut le bon sens de n'en pas faire d'éclats et ainsi, il me désarma. Et puis, je retournai passer le Certificat d'Études, à Ebreuil cette fois, sans histoires, mais moins brillamment que la première fois... Quant au concours des bourses, il n'en fut pas question. Le Conseil Général de la Seine ayant « intelligemment» décidé que les pupilles de l'Assistance Publique, quelles que soient leurs capacités, ne poursuivraient pas d'études, mais seraient tous placés, filles et garçons, comme domestiques de ferme. Sans doute prévoyait-il déjà le repeuplement des campagnes. Le directeur de notre agence à Ebreuil, Monsieur Besson, aurait peut-être eu la latitude de faire une ou deux exceptions. Mais, nanti de nombreux enfants, tous à peu près inaptes aux études, il estimait que nous n'avions pas à obtenir un sort meilleur que le leur. Me voilà donc à onze ans et demi, désœuvré, ne pouvant rien apprendre de plus à l'école, à laquelle je trouvais du reste, de moins en moins d'intérêt. J'allais employer mes forces aux travaux des champs. J'avais de quoi faire car mon père était vieux et très affaibli. Il allait disparaître tragiquement l'hiver suivant, ayant par erreur bu de l'alcali. La vie rude et salubre bien que frugale du Gueret avait fait de moi un garçon robuste. Je mangeais, au fur et à mesure qu'ils mûrissaient, les fruits de nos champs et de ceux de nos voisins. La maraude était courante. J'ai le souvenir d'un homme qui ne vivait que de rapines. Un jour, il cueillait des « prunes pisseuses» avec lesquelles on faisait une horrible «pompe» dont je suis toujours resté friand, dans un de nos champs, dit «le Mazan ». Nous le 30

surprîmes, avec ma mère, et il ne se dérangea pas pour autant. Sans doute, ma mère, qui n'avait pourtant pas froid aux yeux, avait-elle peur de lui, car elle ne lui fit aucune observation. Pourtant, elle n' hésitait pas, à propos de tout et de rien, à échanger des coups avec mon père. Se battre, dans les ménages paysans, n'était pas tellement rare. Elle n'avait pas peur non plus d'un de ses gendres, maçon alcoolique, qui venait chercher à la maison une de mes sœurs, Julie, qui, pour vivre pendant la guerre, avait dû travailler dans une usine d'armement, son mari la laissant dans un total dénuement. Il guettait le moment où Julie était dans un champ, pour venir et lui tomber dessus à bras raccourcis, car, plutôt couard, il n'osait pas venir à la maison, tant il avait peur de «la vieille ». Un jour où il frappait ma sœur dans un champ voisin de la maison, ma mère courut vers lui en brandissant un bâton, et il s'enfuit comme un lapin. Pendant les vacances, tout en continuant de lire les livres que me prêtait Odile, je gardais les vaches et je participais à tous les travaux de la ferme. A la maison, je «javelais », c'està-dire que je ramassais les javelles: blé, orge, seigle ou avoine, que mon père coupait à la faux, pour ensuite les mettre en gerbes. Lorsque nous mettions les récoltes en meules pour battre, je tendais au bout d'une fourche les gerbes qu'un homme entassait sur le char. Le jour de la batteuse, je laissais aux petites filles de la maison le soin de donner à boire aux hommes, et tenais fièrement un des quelque quinze ou vingt postes. Pour commencer, le plus désagréable, mais qui n'exigeait pas trop de force, c'était porter la «balle », c'est-à-dire l'enveloppe du grain qui servait l'hiver, avec les betteraves, à faire une espèce de pâtée pour les vaches. Al' automne, j'aidais à ramasser les pommes de terre, raves, navets, carottes, collets verts, betteraves pour les bêtes de la ferme. J'aidais également à cueillir les rares fruits, pommes et noix surtout. Je grimpais dans les branches d' un

pommier, avec mon panier, une corde et un crochet, et
lorsqu'il était plein, je le faisais descendre au bout de la corde accrochée à l'anse du panier, jusqu'à l'herbe du pré où quelqu'un le recueillait, puis me le renvoyait. Un jour, une branche qui me servait à me hisser dans l'arbre céda, et 31

je tombai en arrière, éprouvant une vive douleur au cou qui mit plusieurs jours à s'atténuer, mais personne n'avait songé à s'inquiéter pour autant. Je pêchais aussi les écrevisses dans la Gourdonne, où foisonnaient les vipères. Je faillis plus d'une fois être mordu. J'ai eu tout au long de ma vie ce que l'on peut appeler la « baraka ». Il faut croire que je l'ai eue avec les vipères de la Gourdonne: c'étaient des rouges, celles que les paysans appellent les aspics. Je me souviens particulièrement de deux fois où j'aurais dû être mordu: une fois sur le chemin des Tillots, je m'étais arrêté pour cueillir des mûres, au moment où je repris ma marche, une vipère était allongée derrière moi, la tête collée à mon sabot prête à me mordre. J'avançai, rempli de terreur, mais sans pousser un cri, ce qui sans doute me sauva. Une autre fois, dans le ruisseau, j'étendis la main sur une pierre, croyant saisir une écrevisse. C'était une vipère lovée, bien enroulée et je m'en aperçus heureusement juste au moment où j'allais la saisir. Sans doute somnolait-elle, car elle ne bougea pas. Sans compter les fois où vipères et couleuvres passaient sur mes sabots pour traverser le chemin. Lorsque mon père emmenait pour la vendre une vache trop vieille et en ramenait une plus jeune, je l'accompagnais à la foire d'Ebreuil ou de Gannat à quelque vingt kilomètres du Gueret. Rien de drôle à ce qu'après cela, les marches d'épreuve militaires m'aient paru supportables. Pour Ebreuil nous faisions l'aller-retour dans la journée, soit près de trente kilomètres. Il est vrai que nous partions au milieu de la nuit pour arriver suffisamment tôt à la foire. Tant de monde, et surtout des marchands de bêtes dans leur costume, presque un uniforme, qui les distinguait tellement de nous, paysans, étaient pour moi un grand sujet d'étonnement; j'en étais ébahi, c'était tellement différent de notre vie calme et monotone. Aller à Gannat était une autre affaire. Il fallait arriver la veille pour que les bêtes ne soient pas fourbues le lendemain. Nous allions coucher à Saulzet, où demeurait une de mes sœurs, à trois kilomètres de la ville. Elle tenait une épicerie pendant que son mari travaillait les champs. J'avais droit à quelques bonbons et rien que pour cela, j'aurais bien fait le double du voyage. Le lendemain c'était la foire, une des plus importantes du département. Le surlendemain, retour à 32

Nades, après que mon père eut fait ce qui, somme toute, n'était qu'un troc. De la ville, je ne voyais rien, car seul, je risquais de m'y égarer et de ne pas retrouver le chemin du Gueret. A l'automne, mon père allait mourir tragiquement. Croyant boire de la «goutte », eau-de-vie ou liqueur de coing, il prit une bouteille d'alcali et en but assez pour se brûler l' œsophage et l'estomac, et en mourut dans d'atroces souffrances. On ne fit pas venir le médecin; le curé qui en tenait lieu était venu et avait sans doute jugé le cas désespéré. En tout cas rien ne fut tenté pour le sauver. J'avais douze ans, et pour moi, la mort ne signifiait pas grand-chose. Très croyants, les paysans pensaient que les leurs allaient au paradis où ils les retrouveraient un jour. C'est ce même esprit qui, bien plus tard, fera dire à ma sœur Marie-Louise quand elle perdra le Toine, son mari: «Mon pauvre Joseph, j'en aurai eu du malheur. J'en ai perdu quatre la même année» et d'ajouter, devant mon étonnement: «Quatre, mon Joseph! Le mouton, le veau, la vache et le pauvre Antoine! » Cette mort me remet en mémoire la période qui la précéda. Le pauvre homme ne se levait plus depuis des mois. Couché dans le lit de la cuisine, une horrible plaie variqueuse lui rongeant la jambe, il ne recevait de soins que de sa femme. Cette plaie suppurante empoisonnait l'air mal renouvelé de la pièce. La Louise ne disposait pas de pansements stériles pourtant courants: à l'époque, des bandes coupées dans de vieux draps en tenaient lieu. Vite souillées, elles étaient lavées, puis employées de nouveau, sans être désinfectées bien sûr, faute de désinfectants. Une mouche bleue était venue pondre sur cette chair putréfiée qui grouillait tellement de vers, que Louise les enlevait avec une petite cuillère... puis nettoyait la plaie avec les moyens rudimentaires dont elle disposait. Les décès étaient accompagnés d'une veillée funèbre au cours de laquelle les voisins venaient bénir le disparu. Tous les enfants du village vinrent avec leurs parents le matin, pour conduire le pauvre Toine à sa dernière demeure. Le cercueil fut placé sur le tombereau de la ferme pour être emmené au cimetière de Chouvigny. Puis tous, grands et petits, revinrent s'installer à la ferme, dans les deux pièces du bas, où fut servi le traditionnel repas funèbre qui se devait d'être copieux et 33

bien arrosé. Je ne sais pourquoi ma sœur avait invité beaucoup de personnes que je n'avais jamais vues. Il est vrai qu'un repas après les funérailles était le même qu'à la fête patronale ou aux battages du grain. Avons-nous eu beaucoup de chagrin? Je ne le pense pas. Il y avait chez les paysans une sorte de fatalisme qui faisait accepter l'inévitable, la mort, comme le retour des saisons, comme les catastrophes naturelles. Dans la famille, il y eut un autre décès. Accolée à la ferme, il y avait une maisonnette, cossue pour le pays, et appartenant au Touène, le mari de ma sœur. Y habitait un oncle qui avait fait carrière dans les Postes comme facteur ambulant dans les chemins de fer. On l'appelait «le Tonton Monsieur» parce qu'il s'était élevé dans la hiérarchie d'alors, mais aussi parce qu'il était toujours en costume de ville avec cravate et canotier à la belle saison et chapeau melon les mauvais jours. Il jouissait d'un grand prestige parce qu'il était abonné à un journal parisien. Le facteur du pays ne devait pas être ravi d'être obligé de venir tous les jours aux Mosnoux pour un journal, alors qu'il n'arrivait que bien rarement du courrier dans nos villages. Il passait pour très riche parce qu'il ne faisait rien, hormis lire son journal et cueillir des noisettes à l'automne pour faire de l' huile. Quand il mourut, 0n s'imagina trouver chez lui un véritable trésor: billets de banques, titres, or. Même le frère du Touène accourut de Lachamps et monta la garde, de peur que ce qui devait lui revenir ne s'envolât. Las! On ne trouva rien. Le «Tonton Monsieur» fut accusé d'avoir dilapidé son avoir en faisant «la noce ». Dieu sait où! La vérité était beaucoup plus simple: sa maigre retraite lui permettait tout juste de vivre. A la rentrée~ Monsieur Melun fut remplacé par Monsieur Roche. Nous l'accueillîmes bien, car l'intrus c' était Monsieur Melun qui nous avait enlevé Christine Maussang. Sans doute lui avait-elle parlé de moi, car il ne me traita pas comme un écolier, mais comme quelqu'un avec qui il s'entretenait d'autre chose que de la classe: il est vrai qu'il y avait bien peu d'interlocuteurs pour lui dans notre pauvre commune. La mort de mon père avait fait de moi en quelque sorte le chef de la ferme, et tout en continuant à aller en classe de temps en temps, pour ne pas créer d'ennuis à ma mère, je 34

m'attelai aux travaux des champs. Ce furent d'abord les labours avec l'araire en bois, ou le coutre, charrue avec son soc d'acier . Je ne m'en tirais pas trop mal, car les vaches, qu'on dirigeait avec un aiguillon, étaient très dociles. Ensuite, venaient les semailles, que je faisais avec ma mère, et puis venait l'hiver, la saison morte. Il fallait garder les bêtes à l'écurie et aussi nettoyer les prés et les haies. Au printemps, c'était de nouveau les labours pour semer l'orge et l'avoine et surtout pour planter les pommes de terre et les légumes pour les bêtes, tels par exemple les topinambours. Au début de l'été, il fallait faire les foins: faucher l'herbe, la faner, la laisser sécher et la rentrer dans la grange pour nourrir les vaches l'hiver. Venaient ensuite les moissons. Je fauchais le blé et ma mère «javelait» et faisait les gerbes que nous mettions en petites meules, avant de les rentrer à la maison pour en faire la grosse meule que viendrait battre la machine. Al' automne c'était la cueillette des noix. Et le cycle des saisons allait recommencer, pour la dernière fois pour moi, au Gueret. En effet, j'allais bientôt partir. Ma mère n'avait pas les moyens de me «louer» comme valet de ferme. A la Saint-Martin, il y avait chaque année à Ebreuil ce que l'on appelait« la loue ». Ce jour de 1919, le Il novembre, je fus donc mené à cette honteuse «foire aux valets» où chacun, fille ou garçon désirant se « louer», se distinguait par une sorte de flot de rubans piqués au revers de sa veste; , j avais douze ans! Les « assistés» étaient placés directement par le Directeur d'Agence qui distribuait ceux qui lui paraissaient les meilleurs, non au plus offrant, mais à ceux qu'il croyait pouvoir lui être utiles. Le sort voulut que je sois retenu pour le château de Veauce. Pourquoi? Fort et intelligent, je devais présenter les caractéristiques du bon domestique, et bien sûr, le Directeur tenait à faire plaisir au Baron Cadier de Veauce, en lui attribuant un de ses meilleurs éléments. Il est possible aussi que j'aie été tout simplement retenu par le régisseur du château, il était de la famille de ma mère et avait dû entendre parler, non de mes aptitudes à l'étude, mais de celles que j'avais pour les travaux des champs. J'aurais donc pu être dispensé de la «foire aux valets », mais j'y fus pourtant conduit, pour que l'Augustine, la 35