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UNE ENFANCE BERLINOISE

De
128 pages
Georges Solovieff est né à Berlin en 1921 dans une famille russe en exil et y a vécu jusqu’en 1931. Les souvenirs qu’il nous livre ici sont ceux d’un enfant durant la République de Weimar : on suit le garçon à l’école primaire et au lycée français ; on le voit évoluer avec ses camarades dans les allées luxuriantes du Tiergarten et prêter l’oreille aux rumeurs et aux échos de la grande ville, ébloui par les multiples lumières ; on le sent prendre conscience d’un monde foisonnant, brillant mais aussi tentaculaire, où bientôt la peste brune va déferler à la faveur de la crise économique.
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Une enfance berlinoise
(1921-1931)

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

Heinke WUNDERLICH, Marseille vue par les écrivains de langue allemande,2000. Erwin 1. BOWlEN, Heures perdues du matin, 2000. Georges CONNES, L'autre épreuve, 2001. Bruno GAUDIOT, Adolf Hitler, L'archaïsme déchaîné, 2001. WalterKOLBENHOFF,Les Sous-hommes, 2001. Caroline TUDYKA L'exil d'Else Lasker-Schüler (1869-1945), 2001. Sabine MOLLENKAMP, La coopération franco-allemande pour la protection du Rhin, 2001. Baron Paul DE KRÜDENER (notice biographique et notes de Francis LEY),Impressionsd'Allemagnependant la Révolutionde 1848, 2001. Thierry FERAL, Le nazisme: une culture?, 2001. Christophe PAJON, Forces armées et société dans l'Allemagne contemporaine, 2001. Nicolas OBLIN, Sport et esthétisme nazi, 2002. Xavier RIAUD, La pratique dentaire dans les camps du IIIème Reich, 2002. Thierry FERAL, Adam Scharrer, 2002. Alexandre WATTIN, Les 1001 raisons d'apprendre l'allemand, 2002. Jürgen ELSAsSER, La RFA dans la guerre au Kosovo - Chronique
d'une Manipulation, 2002

Georges SOLOVIEFF

Une enfance berlinoise
(1921-193 1)

Préface de Thierry Ferai

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3161-9

PREFACE
«Berolinum, lumen orbi! » (Berlin, lumière de l'univers)

Georges SOLOVIEFF naît à Berlin en 1921 et en part durant l'été 1931, alors que la crise économique ne va plus tarder à éclater et que, à 1'horizon, le succès de Hitler se profile. Ainsi les jeunes années de ce fils d'une famille russe en exil se superposent-elles à cette période mythique de 1'histoire allemande connue sous le nom de République de Weimar. Celle où la capitale du Reich à peine sortie du putsch d'extrême droite mené par Kapp et Lüttwitz allait devenir le phare de la modernité européenne avant que son « décadentisme », inlassablement vilipendé par les milieux conservateurs et les tribuns de la réaction, ne soit définitivement condamné et extirpé par l'accession au pouvoir des nazis, rendant au final cette ville lumière totalement exsangue. Or, si nombreux ont été les écrivains et les cinéastes à nous laisser des tableaux saisissants et tragiques de ce que représenta cette période difficile sur le plan économique pour les petites gens, il est peu commun que l'on en ait une vision par un enfant évoluant dans une famille ne manquant de rien et auquel son trop jeune âge interdisait une perception politique des événements en cours. Ce que nous livre donc Georges SOLOVIEFF, ce sont des flashs d'une existence berlinoise où les tubes en vogue voisinent avec la dernière mode, où les rengaines enfantines s'entrecroisent avec les souvenirs d'école, où l'apprentissage des langues se fait par le biais de gouvernantes étrangères plus

ou moins rébarbatives, où l'environnement urbain provoque plus de curiosité que d'angoisse, où dans les salons de la bourgeoisie se côtoient les personnalités du cinéma et de la littérature les plus diverses sans que jamais l'on ne s'émeuve de leurs affirmations idéologiques, où la fascination pour l'univers romanesque de Karl May et Fenimore Cooper masque les tensions préludant à la tragédie du troisième Reich. C'est dire que dans cette belle insouciance où tout semble aller et se régler au quotidien, nous sommes bien loin des antagonismes et de l'agitation pourtant caractéristiques de l'époque. Le jeune garçon fait largement usage de ses facultés acoustiques, olfactives, visuelles, mais il reste étranger à toute implication sociale. A peine si une rixe entre SA et communistes retient son attention. Mais c'est précisément en cela que l'ouvrage est original: Georges SOLOVIEFF feuillette les pages de sa mémoire et les clichés qui en surgissent restent comme autant de plans d'un film qui ne verra le jour que bien des années plus tard. Lorsque, en 1945, sous l'uniforme américain, vient son premier retour à Berlin. Un Berlin en ruines, désemparé, vidé de sa substance: tel commerçant pulvérisé par une bombe, tel voisin happé par l'holocauste, des repères familiers inexorablement anéantis par la folie meurtrière des hommes. Et là, face à la plaie béante laissée par douze années de régime hitlérien, dans sa soudaine confrontation à un néant qui le traumatise, Georges SOLOVIEFF voit soudain se reconstituer devant lui le paysage de son enfance. Sans doute n'est-ce qu'un mirage fugace dans ce désert de « l'Allemagne, année zéro» sur laquelle Roberto Rossellini 8

nous a légué un document inoubliable, mais il porte en soi la force d'une confiance en l'avenir qui ne se démentira pas: de l'édifice immense du souvenir, Berlin ressuscitera! A l'orée du nouveau siècle, alors que la ville a retrouvé enfin une identité et une originalité incontestables, on ne peut qu'être reconnaissant à Georges SOLOVIEFF de nous avoir ouvert l'album de sa prime jeunesse. Se refusant à rompre avec «l'arôme de ces années essentielles », selon une formule de René Char, il nous en fait partager la saveur. Partiel et anecdotique, sinon partial et réducteur s'insurgeront certains? Peut-être! Reste que, si« dès lors que le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres» (C.A. de Tocqueville), nous ne pouvons faire l'économie d'une réconciliation avec la réalité dans ses moindres recoins afin de briser le carcan des mythes qui nous étouffent et qui, au gré de l'histoire, ont fait de Berlin un produit artificiel fantasmagorique sur lequel chacun a son opinion sans vraiment disposer des éléments probants pour se la forger. A ce titre, comme le disait mon regretté ami Jean-Michel PALMIER, auteur d'émouvantes contributions sur cette ville durant les années vingt, tout éclairage est bienvenu, surtout le plus inattendu. Et qui plus est, s'il nous vient d'un humaniste tel Georges SOLOVIEFF, spécialiste intemationalement

reconnu

-

est-il besoin de le rappeler? - de Germaine de
Thierry FERAL

Staël et de Rahel Varnhagen.

9

Les premières années
A la clinique Monbijou du docteur Bumm, gynécologue, naguère au service des Hohenzollern, ma mère, dans l'espoir d'avoir un bel enfant, regardait des reproductions de tableaux et de statues grecques, romaines et de la Renaissance. On venait du monde entier pour le consulter, sans se soucier de ses honoraires. C'était aussi une des raisons pour lesquelles mes parents avaient quitté Paris, alors saturé d'émigrés russes; Berlin possédant davantage de possibilités d'emploi. Pourquoi, au moment de l'accouchement, le célèbre professeur ne se trouvait-il pas aux côtés de sa patiente? Mon père n'avait-il pas payé ses honoraires? Mais comme ma venue au monde ne présentait guère de difficultés, le maître s'étai t contenté d'envoyer un assistant. Dans la crainte qu'on ne m'échange par mégarde avec un autre nouveau-né, ma mère refusa qu'on m'éloigne de son lit. A la recherche d'une marraine et d'un parrain, on retrouva Lydia Chaliapine, une amie, elle aussi émigrée avec la troupe de cabaret russe le Coq d'or. Son mari, Paul Antik, fils d'un avocat de Saint-Pétersbourg, fit office de parrain. Tous deux étaient venus en Allemagne à la suite de Gorki et de son fils, amis de Chaliapine. De l'église russe de Wilmersdorf, on fit venir l'archiprêtre Tykhon pour le baptême qui eut lieu à la pension Korfu, Rankenstrasse 26, où logeaient mes parents. On m'immergea trois fois dans la cuvette, selon le rite orthodoxe. Mes cris stridents résonnèrent dans toute la maison, tandis que mon incontinence mouilla ma marraine, comme elle me le racontera plus tard. Comme cadeau de baptême, je reçus une cuiller d'argent à mon nom, une petite émeraude et une raclette de bébé, objets qui tous disparaîtront lors de nos déménagements successifs. Il

Des nombreux incidents concernant mes parents, je n'en ai appris qu'un seul. Encore traumatisé par les atrocités de la révolution russe, rescapés de justesse avec ma grand-mère maternelle, une tension nerveuse causait parfois des disputes. Un jour à bout de nerfs, harassé par les deux femmes, mon père se précipite dans la rue ayant omis de mettre son pantalon. De même ma marraine, après une dispute avec son mari, s'enfuit si précipitamment qu'elle perdit sa chaussure dans l'escalier. Sur mes premières photos je suis un bébé dodu et souriant, auprès de Schwester Anna, déjà âgée, naguère au service des enfants du Kronprinz. D'un cœur d'or, elle ne me quittait guère d'une semelle et le seul incident survint le jour de sa sortie quand ma mère m'enroula dans mes langes. Sans raison apparente, je ne cessais de pleurer. A son retour, d'un seul regard Schwester Anna s'aperçut qu'une épingle anglaise m'avait blessé. Laissé seul dans mon lit à barreaux, j'invente un passetemps sui generis. Négligeant les jouets habituels, je m'amuse à absorber mes propres excréments. Au moment où l'inflation connaît son point culminant, mes parents, pour échapper aux rigueurs de l'hiver à Berlin, décident de passer quelques mois à Wiesbaden. Ils descendent à l'hôtel, tandis que Schwester Anna et moi habitons dans un appartement. Si, à Wiesbaden, il fait moins froid, la situation économique n'est guère moins rigoureuse. Ainsi mon oncle Schoura, lui aussi rescapé de Russie avec sa mère, doit faire la queue pendant des heures pour ma ration de lait et de nourriture. Il s'ensuivra entre nous des liens amicaux et une entente mutuelle, notamment quand, au cours du processus d'émancipation, je me trouverai souvent en opposition avec mon père. Un ou deux séjours à la mer Baltique, dont témoignent quelques photos jaunies, ne laissent aucune trace dans ma 12

mémoire. Sur l'une d'elles, on voit ma mère en longue robe blanche, assise avec moi sur un banc du parc. Alors, à 23 ans, elle paraît moins jeune que dix ans plus tard. En 1925, mes parents ont loué une partie d'un grand appartement meublé à la Flotowstrasse 8, dans le quartier de Hansa, près du Tiergarten. Il appartenait à Frau von Schenk, veuve d'un chambellan de ce même Kaiser. Au salon, un grand portrait en pied la montrait en robe de Cour avec une tiare, d'où elle semblait vouloir surveiller son mobilier confié à d'obscurs émigrés russes. Longtemps la chambre à coucher demeura fermée à clef et chaque année, à une certaine date, elle venait procéder à l'inventaire. Pour moi, elle symbolisait la grandeur et la dignité de l'ancienne Cour de Prusse. Sa première visite allait toujours à cette chambre mystérieuse et ma curiosité d'y pénétrer demeura inassouvie, étant alors renvoyé à la nursery. Peu après, la propriétaire récupèrera les meubles les plus importants et avant qu'ils soient remplacés, il ne restera au grand salon qu'une rangée de chaises dorées, alignées sur le parquet. Les rares objets rapportés de Russie comprenaient du linge, quelques bibelots et un peu d'argenterie. La plupart des immeubles locatifs à Berlin avaient une cour intérieure et chaque appartement un long corridor sombre en forme de coude. A son bout, ,se trouvaient ma nursery, la chambre de la bonne et la salle de bains. Sur notre palier habitait une famille silencieuse et

mystérieuse. Sur Herr Major - qu'on désignait ainsi - courait
le bruit qu'il se rendait périodiquement à des réunions clandestines d'officiers. A l'époque, en vertu du traité de Versailles, l'Allemagne était limitée à une armée de cent mille hommes. Aussi beaucoup d'officiers suivaient-ils leur entraînement en Russie soviétique.

13

La chambre de grand-mère s'ouvrait à mi-chemin du corridor. Du mobilier, des divers objets et de l'atmosphère, je garde un souvenir vivace quoiqu'un peu lugubre. On y sentait des relents de graisse, d'essence de rose et de médicaments. L'unique fenêtre donnant sur la cour ne l'éclairait qu'à moitié. Une grande table ronde en chêne, deux chaises, un lit, une étagère à deux rayons et une petite armoire vitrée en constituaient l' ameublèment. Sur un des rayons, une batterie de flacons, de bocaux, de vases opaques, dont l'un rempli de pilules antiseptiques. A chacune de mes visites, elle m'en donnait une d'un air sérieux, important, comme pour souligner le privilège qu'elle m'accordait. La gorge m'en brûlait un peu, mais je l'absorbais religieusement, convaincu de son effet bénéfique. Au-dessus du lit, la photo du Tsar avec ses oncles et son frère, en uniforme; une autre du tsarévitch dont elle me parlait avec tendresse. Enfin, celle de Raspoutine avec une dédicace personnelle. De son passé en Russie, j'ignorais alors encore tout, comme aussi de sa maladie mentalel. Dans le mur du fond, dans un coin plongé dans une quasiobscurité se trouvait une prise électrique en porcelaine ébréchée, qui, avec ses deux trous, ressemblait à la grimace d'un lépreux. Un après-midi, inconscient du danger et pour m'amuser, j'introduisis mes doigts dans les trous élargis. Le chatouillement causé par le courant et les étincelles vertes qui en jaillirent m'enchantèrent. Grand-mère me regardait d'un air bienveillant et amusé et dans ces moments, personne n'aurait osé nous déranger. Parfois, elle m'emmenait à l'église russe de la Fehrbelliner-platz dont l'archiprêtre Tykhon était son confesseur. Une fois, j'y ai vu une dame d'apparence

importante avec sa suite et j'appris que c'était la princesse
Cacilia, épouse du Kronprinz, dont la mère était russe.

1 Voir Georges Solovieff, Sou'ouk-Sou,

une saga russe (1865-1935). 14

Paris, 2001.