//img.uscri.be/pth/7186ea173db5af5681a54a1245064e3ff731e4c7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,59 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Une famille dans la guerre (1940-1945)

400 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 293
EAN13 : 9782296302075
Signaler un abus

UNE FAMILLE DANS LA GUERRE
(1940-1945)

OUVRAGES

DE ROBERT CHRISTOPHE

La Terrifique adventure de Dona Concepcion, roman historique. Ed. Nantal, 1938. Bazaine Innocent" histoire. Ed. Nantal, 1939. Les Vierges fi'Apam, roman historique. Ed. Colbert, 1947. Le Tramway d'Ambleteuse, roman historique. Ed. de La Table Ronde, 1947. La Vie tragiqueI du Maréchal Bazaine, histoire. Ed. Jacques Vautrain, 1947. Le même ouvrage, revu, corrigé et amplifié, en édition de luxe. Cercle du Bibliophile, Evreux, publié par Edito-Service S.A. Genève, 1973. Comment fut réalisé c Sous le Manteau .t, film clandestin des prisonniers de rOflag XVII A, plaquette. Ed. O.P.T.A., 1948. La Révolution française racontée à tous, histoire. Libr. Hachette, 1949. Le Duc de Morny, c empereur» des Français sous Napoléon 1I/, histoire. Libr. Hachette, 1951. Le même ouvrage, réédité en 1969 par c Cercle Historia», en condensé. Marie-Tête d'Ange, cantinière d'Empire, roman historique. Libr. Hachette, 1952. Les Amou'l's et les>Guerres du Maréchal Marmont, histoire. Libr. Hachette, 1955. Le même ouvrage, revu et amplifié, paru sous le nouveau titre de : Le Maréchal Marmont, duc de Raguse, histoire. Libr. Hachette, 1968. Napoléon empereur de l'île d'Elbe, histoire. Libr. Arthème Fayard, 1959. (Traduit en Angleterre, Ed. Macdonald, Londres, 1964.) Les Sanson, bourreaux de père en fils pendant deux siècles. histoire. Libr. Arthème Fayard, 1960. (Traduit en Angleterre sous le titre de The Executioners, Libr. Arthur Barker, Londres, 1962. Et en Espagne, Los Sanson, Libr. Luis de CaraIt, Barcelone, 1967.) Danton, histoire. Libr. Académique Perrin, 1964. Couronné par l'Académie Française, Second Prix Gobert 1965. (Traduit en Angleterre, Libr. Arthur Barker, Londres, 1967. Et aux EtatsUnis, Libr. Doubleday, New York, 1967.)

Mademoiselle de Sombreuil, héroine de la Révolution française, histoire. Libr. Plon, 1965. Couronné par r Académie française, Prix Feydau de Brou 1966. Le Si~cle de Monsieur Thiers, histoire. Libr. Académique Perrin, 1966. Couronné par l'Académie Française, Second Prix Gobert, 1967. Napoléon Controversé, critique historique. Ed. .France-Empire, 1967. L'Hôtel de Massa et la Société de~ Gem de Let1res (avec la collaboration de J. Albert-Sorel et Postface de Paul Mousset), hors commerce. Ed. de la Société des Gens de Lettres, 1968. Les Grandes Heures de l'Italie, histoire. Libr. Acad. Perrin, 1970. Napoléon III au Tribunal de l'Histoire, histoire. Ed. FranceEmpire, 1971. Les Grandes Amoureuses de fHistoire, histoire. Ed. FranceEmpire, 1972. Le miracle de nos prisons 1940-45, en collaboration avec Marcelle Christophe. Presses de la Cité, 1974. Couronné par l'Académie française, prix Broquette-Gonin, 1975. La Trahison du colonel Lopez, roman historique. Ed. de Trévise, 1978. Les flammes du purgatoire. Histoire des prisonniers de 1940. Ed. France-Empire. Couronné par l'Académie des Sciences, BellesLettres et Arts de Bordeaux, prix d'histoire militaire ChassinDufourg, 1980. Adolf Hitler 1889-1944-5. Ed. Pierre Belfond, 1983.

Marcelle

et Robert

CHRISTOPHE

UNE FAMILLE DANS LA GUERRE

(1940-1945)

Éditions L 'Hannattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective :t et, d'autre part, que les analyses et les oourtes cl\ations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants c:auae est illicite!> (alinéa lor de l'Article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425. et suivants du Code Pénal.

@ Presses de la Cité, 1974 @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3209-3

I

DE CLISSON

A NUREMBERG

ROBERT: Le lundi 24 juin 1940, une colonne de prisonniers s'étirait sur la route reliant Clisson à Nantes. En tête marchaient des officiers: environ cent cinquante. Après venaient des hommes de troupe et des sous-officiers: dans les trois mille, peut-être. Leurs gardiens Feldgrau, qui cheminaient en les encadrant, portaient l'arme à la bretelle. Pour parcourir les 29 kilomètres du trajet, tous avançaient lentement. Ce pas de tortue irritait les jambes des jeunes, qui eussent préféré une marche plus rapide. J'étais au nombre de ces jeunes, que cette allure fatiguait. J'avais trente-trois ans depuis dix jours, je portais deux galons sur les manches, et ma fièvre m'eût poussé à crier: « Plus vite! D si je n'avais vu près de moi des commandants et des colonels incapables, vu leur âge, de forcer la cadence. Capturés à Clisson même ou dans sa banlieue, nous provenions presque tous des garnisons ou des armées du Nord. Depuis le 10 mai, jour de l'attaque allemande, nous battions en retraite. Humiliés par la défaite, épuisés par ce recul de quarante jours à travers des colonnes de blindés ennemis et des masses de civils fuyant les combats, beaucoup d'entre nous avions parcouru des centaines de kilomètres, tantôt à pied, tantôt en camion ou en train, bombardés par l'aviation allemande, effectuant de gigantesques détours jusqu'au fond de la Bretagne, venant par exemple d'Amiens pour atteindre Douarnenez (c'était mon cas) en passant par Beauvais, Gisors, 15

Evreux. Vernon. Angers. Nantes. Vannes. Quimper et retour à Nantes pour finalement tomber captifs aux confins de la Vendée. le 21 et le 22 juin. Et pourquoi? Parce que nos chefs avaient reçu un ordre dont voici la genèse : Cinq jours auparavant. le 16 juin 1940. Paul Reynaud et son cabinet. réfugiés à Bordeaux. avaient démissionné. Le soir même se formait un ministère présidé par le maréchal Pétain. De ce nouveau gouvernement nous parvint une consigne dont je pris la copie: XIe Région Etat-Major 3e Bureau TELEGRAMME Général Commandant à Mr G. S. Vannes G . S. Bres t la Il e Région pour d 1ffuSlon
~

Nantes. 18 juin 1940

.

.

Préfets Vendée. Finistère. Morbihan. Côtes-du-Nord.
Officiel 2/A2 Ministre télégraphie ce qui suit: Interdiction formelle à toute autorité civile ou militaire de se replier. Chacun reste à son poste. même en cas arrivée ennemi. Toute infraction à cet ordre entrainera comparution délinquant devant tribunal militaire. P. O. Le Chef d'Etat-Major Nantes. le 19 juin 1940. (Sign,é : illisible)

Cette injonction souleva. depuis les colonels jusqu'aux sous-lieutenants. des protestations véhémentes ou des approbations consternées. Fallait-il obéir? Oui. affirmèrent les uns. Non. rétorquèrent les autres avec irritation. Après des discussions qui tournèrent à la dispute. même à l'altercation. 16

l'ordre implicite de se rendre aux Allemands reçut son exécution. Telle fut la raison pour laquelle, malgré que1Ques désobéissances, une colonne de prisonniers s'allongeait, le 24 juin, sur la route de Nantes. Autorisés par nos convoyeurs, des paysans nous offraient au passage des morceaux de pain, du chocolat, des cigarettes ou du vin. Une brave fermière me tendit une carte postale et me dit : « Vite, prévenez votre famille! Je mettrai la carte à la poste! ]I Sachant ma femme et ma fille réfugiées à La Baule avec ma belle-mère, j'écrivis à la hâte deux lignes laconiques. A peine avais-je libellé l'adresse qu'on entendit crier Vorwarts! (En avant, marche!) Et la lente procession reprit... A Nantes, on nous fit coucher dans les classes du lycée de jeunes filles. Le lendemain, nous arrivions à Laval, dont le Grand Séminaire allait nous servir de prison. Equipé pour cent séminaristes (chassés par les Allemands), l'austère monument regorgeait de prisonniers. Rien que des officiers. Séparés de nous, nos hommes étaient concentrés dans une caserne de la ville. Au séminaire, nous comptions un peu plus de treize cents. Et couchions partout, sur le sol des couloirs, dans les galeries, dans les toilettes, sur les paliers. Les plus âgés, presque tous officiers supérieurs, avaient droit aux chambres des anciens élèves, à raison de quatre ou cinq, pour un ou deux lits sans literie. Le plus ancien dans le grade le plus élevé - à part l'unique général, nommé Lévêque - était le colonel Lacassie. Promu
commandant d'armes pour cette raison, il servait de « tampon ]I entre nos gardiens et nous. Rôle difficile que le sien. TI s'en tirait au mieux, avec patriotisme, compréhension et habileté. Sans cesse les chefs allemands lui disaient: « La guerre est finie pour la France: bientôt vous serez libérés, démobilisés, rendus à vos familles. ]I Voilà pourquoi nous ne

tentions pas de fuir. Armés de mitrailleuses, de nombreux factionnaires encerclaient le bâtiment et les jardins. Inutile de risquer la mort en s'évadant, puisqu'on nous faisait une promesse d'autant plus croyable qu'une cinquantaine d'officiers obtinrent les uns après les autres leur libération, pour des motifs divers. Dans une coopérative créée par le colonel Lacassie, je pus acheter des cahiers. Pour meubler le temps, j'y notais chaque 17

jour ce que je voyais et entendais. Sous la date du 1er juillet. je retrouve aujourd'hui ces mots: Il ... Hier, on nous livra 37 kilos de viande. Soit 28 grammes par individu. En revanche.

il y a du riz en quantité.

D

Comme la majorité d'entre nous étions tombés captifs sans bagages (c'était mon cas). nous mangions dans une vaisselle métallique. achetée à la coopérative. Et nous dormions sans nous dévêtir. Mais avec quels rêves où notre humiliation. notre chagrin de vaincus tenaient les principaux rôles !... Cependant les cerveaux ne chômaient pas. Transformée par ordre du commandant d'armes en salle de conférences. la bibliothèque put recevoir cent trente auditeurs. Parmi les orateurs figuraient trois de mes confrères: le lieutenant Pierre-Henri Simon (qui devait entrer à l'Académie française en 1966). l'auteur dramatique André Lang (dont plusieurs pièces appartenaient au répertoire du Théâtre Français). enfin le journaliste Simon Arbellot (ancien rédacteur diplomatique au Temps). Moi-même. je fus appelé un matin chez le colonel Lacassie. Il J'ai constaté en lisant votre fiche d'identification. me dit-il. que vous vous prénommiez Robert. Seriez-vous ce Robert Christophe qui publia. voici deux ans, un livre intitulé Bazaine lmwcent, avec une préface du colonel Streiff? - Oui, mon

colonel D, répondis-je en ajoutant: CI Le colonel Streiff est mon beau-père. le second mari de ma mère. D Sur quoi notre brave commandant d'armes déclara: Il J'ai lu votre bouquin,
il m'impressionna. Pourriez-vous faire une conférence portant pour titre: CI Bazaine était-il innocent? D J'acceptai. J'avais tout le dossier Bazaine en mémoire: je pouvais en parler pendant plus d'une heure. sans rédiger de texte. Ainsi déblatérai-je le 24 juillet contre les juges du vaincu de 1870. Ma causerie obtint du succès; le colonel me demanda de la répéter le vendredi suivant. Qu'on me pardonne la relation de cette petite vanité d'auteur: elle aura son importance dans les mésaventures que le destin me préparait... Nos geôliers croyaient-ils vraiment que leurs chefs ordonneraient bientôt notre libération? Ou bien nous leurraient-ils pour freiner toute pensée d'évasion? Toujours est-il que nous reçûmes d'eux l'autorisation de recevoir des visites. De ce jour. le jardin du séminaire devint le lieu d'une singulière garden-party. Annoncée par un coup de clairon. Il la 18

visite. durait trois heures et nous permettait d'accueillir nos épouses, nos enfants, nos mères ou nos amis, et de bavarder avec eux sur les gazons de la cour d'honneur. Aussitôt, j'écrivis la bonne nouvelle à ma femme. En atten-. dant de la voir venir de La Baule avec notre fille, je contemplais chaque jour la joie des autres. Mais je notais le 29 juillet dans mes cahiers, devenus mon] ournal de captivité: c n c parait que la vue des jambes de nos visiteuses perturbe nos
c c

vainqueurs.Ce matin, au rapport, le colonelLacassienous nos fiancées, nos maîtresses,même à nos mères. qu'elles
rières de Laval!... Nos barbes aussi donnent la colique que 18 robinets pour plus de douze cents clients. Au rapport
d'hier, on nous prévint que les autorités germaniques nous demandaient" très vivement" de supprimer nos barbes,

c a invités, de la part de nos vis-à-vis. à dire à nos épouses,
« devaient faire allonger leurs jupes si eUes voulaient encore c pénétrer ici. Voilà une consigne qui profitera aux coutuc

cà" ces messieurs ". Ceux d'entre nous qui recevons des c visites se rasent, malgré les difficultés, quand il n'existe
It
Il Il

c parce Wle les hommes barbus prennent line allure hébrdique, c ce qui est une offense au GrandReich. Le colonelLacassie

c n'arrivait pas à garder son sérieux, paraît-il, en rapportant c ces paroles à nos chefs de groupe. D Ainsi vivions-nous dans l'espoir de cette libération que les Allemands nous affirmaient prochaine. Ds n'en montaient pas moins des miradors en planches autour du séminaire et augmentaient le nombre des sentinelles. Le 14 août, on appela enfin mon nom à la grille du parc. J'eus le bonheur d'apercevoir ma femme, ma fille, etc... MARCELLE: J'avais quitté Paris à fin mai. L'armée allemande s'approchant de la capitale, nous avions pris le dur chemin de l'exode. Et choisi La Baule comme refuge, parce que ma belle-sœur et ses enfants s'y trouvaient déjà. Nous ne pensions pas que l'envahisseur pût aller aussi loin. Avec ma mère et ma petite Francine, âgée de six ans, nous logions dans une chambre louée, après de nombreuses recherches, dans l'appartement d'un bourrelier. Aucun Iit n'était disponible dans les hôtels. La carte offerte à Robert par une paysanne entre Clisson

19

et Nantes, je la reçus dans une enveloppe. Impossible de remercier la généreuse fermière: son adresse manquait. Après un mois d'angoisse, le facteur me remit enfin une lettre de mon mari. Elle provenait du séminaire de Laval et ne me rassura qu'à moitié. Les Allemands libéreraient-ils leurs prisonniers? L'Ouest-Eclair se fit l'écho de cet espoir à plusieurs reprises. Mais le pressentiment du contraire ne me quittait pas. Une seconde lettre m'annonça que les prisonniers pouvaient recevoir des visites. Ma mère me dit alors: Il Je vais rentrer chez moi. Les Allemands sont corrects. A quoi bon s'installer dans cet exode qui coûte si cher? Va voir Robert avec la
petite, et rejoignez-moi ensuite à Paris. JI Je suivis son conseil et pris le train pour Laval avec ma fille. Au moins revoir mon mari, si l'envoi outre-Rhin se précisait. Le 14 août, nous arrivions à Laval. Faut-il dépeindre mon émoi en franchissant la porte du séminaire entouré de sentinelles! Trois minutes plus tard, Francine et moi tombions dans les bras de Robert. Autour de nous, il y avait foule de visiteurs. Des enfants jouaient sur les pelouses et convièrent Francine à se joindre à eux. Tout en bavardant, Robert me confia sa montre. Il la jugeait plus en sécurité à la maison que sur lui. De même il me donna les deux premiers cahiers de son Journal. J'avais trouvé une chambre chez une habitante de Laval. Matin et soir, la petite et moi montions au séminaire, qui se trouvait sur une éminence dominant la ville. Souvent, les factionnaires de service fouillaient nos sacs et les paniers de victuailles que les visiteurs apportaient. Le 18 août, anniversaire de Francine, je voulus fêter sa septième année avec son papa. Nous vînmes le voir en tenant un gâteau piqué de sept petites bougies. Le pâtissier l'avait introduit dans une boîte assez haute pour qu'elle pût contenir le moka et les bougies. A la grille, l'adjudant de garde lorgna le carton. Was ist das? grogna-t-il. Me l'arrachant des mains, il le secoua violemment. Je ne pus retenir ce cri : Il L'imbécile! JI Toutes les rumeurs s'arrêtèrent. M'attendant à quelques mètres, Robert était devenu blême. Par bonheur, l'Allemand ne comprit pas mon insulte. Il me rendit le carton: je passais. Francine était déjà dans les bras de son père. Je m'y blottis à mon tour.

20

Assis sur les marches d'un perron d'angle du bâtiment central, Robert invita deux camarades. J'ouvris le carton. Couchées sur le gâteau, les bougies formaient avec lui une espèce de marmelade. Je réparai les dégâts le mieux possible. Et grattai une allumette. Quand les sept flammes jaillirent:
Il

Souffle très fort, dis-je à Francine. Tu dois les éteindre

d'un seul coup. » Elle gonfla les joues et réussit. Des applaudissements crépitèrent: je ne m'en étais pas aperçue: beaucoup de monde nous regardait... ROBERT: Ces dix jours de visite quotidienne furent le pain blanc de ma captivité. Comme j'avais perdu ma capote au moment de ma capture, Marcelle acheta pour moi un gilet de laine. Avec un peu de linge de corps, elle me l'apporta dans une petite valise en osier. En même temps, elle avait acquis une

étroite cuvette en émail. II Afin que tu puisses te laver plus facilement, puisque vous faites la queue devant vos robinets. JI Elle ajouta: II On ne trouve plus rien dans les magasins de
nouveauté, les bazars, parce que les Allemands achètent

tout.

JI

En revanche, elle pouvait m'apporter plus facilement

du pain, du beurre, des conserves et des fruits... Nous dûmes, hélas! envisager notre séparation. Le portefeuille de mon épouse commençait à devenir trop maigre: il fallait qu'elle regagnât Paris. Mes chères visiteuses me firent leurs adieux le 24 août. Elles devaient prendre un train le lendemain, à Il heures. Marcelle me dit en me quittant: « Je te reverrai bientôt:

les journaux annoncent votre prochaine libération. D Je dormis mal. cette nuit-là, et m'éveillai avec un peu de migraine. Ce 25 août, longtemps avant l'heure de « la visite D, une
voix de stentor cria dans la cour: « On demande le lieutenant Christophe à la grille! D Je me précipitai. Mon audacieuse épouse avait circonvenu nos gardiens. Sa grâce avait obtenu ce miracle: ils l'avaient autorisée à me dire un ultime adieu. « Je suis venue seule, bredouilla-t-elle, essoufflée. Avec la petite, c'e6t été plus difficile. Le sous-off. allemand ne m'accorde qu'une minute. »

Ah! cette minute! Quelle étreinte I... Marcelle partit brusquement, sans se retourner. J'entendis ses sanglots.

21

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Le 1er septembre, cet écriteau apparut au tableau de service: Les visites sont supprimées. La dernière aura lieu cet après-midi. Du coup, tout un chacun regretta sa passivité. Le mot d' « évasion D vola de bouche en bouche. Mais trop tard. Un seul officier, à ma connaissance, parvint à s'enfuir. TI tenait en cachette un complet-veston et le revêtit dans l'après-midi. Se mêlant à la foule des derniers visiteurs, plus nombreux que les autres jours à cause de la fatale annonce, il sortit du séminaire en agitant son mouchoir, comme les autres civils... Neuf jours plus tard, on nous prévint que nous partirions, le lendemain 10 septembre, pour une destination inconnue. Réveillés au clairon à 6 heures du matin, nous ne devions quitter le séminaire qu'à 5 heures du soir. Effectuée par de brutaux feldgendarmen, la fouille des bagages et des poches des treize cents voyageurs dura toute la .journée. Enfin nous sortîmes dans la rue, encadrés par des soldats en armes. D'autres, plus nombreux, tournaient le dos à notre longue procession, afin d'empêcher tout contact avec la foule qui se pressait sur les trottoirs. On eut dit que tout Laval assistait à notre départ. Ployant sous notre chargement de sacs, de musettes ou de valises, nous cheminions lentement vers la gare. Plusieurs incidents éclatèrent entre les sentinelles et les civils s'approchant trop près de nous. Je me rappelle une fillette qui voulut embrasser son père, un capitaine qui me précédait de quelques rangs. Un Allemand la saisit et la jeta brutalement sur le sol. Un immense cri s'éleva de la multitude et s'éteignit à la vue des fusils qui la mirent en joue. Tout au long des rues, beaucoup de femmes se tamponnaient les yeux. A la gare, un train de wagons à bestiaux nous attendait. Le colonel Lacassie s'écria: « Je ferai un rapport! Je me plaindrai! On nous traite plus mal que des veaux! Pour eux, on met de la paille sur les planchers: nous n'en avons même pas. Ces traitements sont-ils conformes à la Convention de Genève? D Un officier vert lui répondit: « Comment pouvez-vous invoquer la Convention de Genève? TI n'y a pas réciprocité: aucun Allemand n'est plus captif en France. » 22

Einsteigen! L'ordre de monter. A combien nous entassat-on par wagon? Je ne l'ai pas noté. Au moins une soixantaine. Avec l'encombrement de nos bagages, nous y étions serrés comme des harengs. Un Fridolin nous distribua Il pour
trois jours de vivres» : boules de pain, boites de singe et de saumon. Mais rien à boire. Je ne possédais plus de montre, puisque j'avais remis la mienne à Marcelle. Quand le train démarra, mon voisin répondit à ma demande: « 6 heures et demie. » Nous étions sur la brèche depuis 6 heures du matin. Ensardinés sur le parquet nauséabond, rares ceux d'entre nous qui pûmes dormir. Ma musette me servit d'oreiller. Un air vif traversait les fentes: je claquai des dents jusqu'à l'aube. Ainsi passâmes-nous à Rouen, à Forges-les-Eaux, à Pontoise. à Gisors. effectuant d'immenses détours à petite vitesse pour atteindre la Belgique en deux jours. Matin et soir. nos gardiens venaient ouvrir les portes coulissantes et nous invitaient à descendre sur le ballast. Alors. à plus de mille, nous baissions culotte sous la surveillance des factionnaires qui. le doigt sur la détente, menaçaient de leurs fusils nos postérieurs dénudés. Feignies. dernière ville française, reçut notre adieu à la mère-patrie. A Louvain, dont la gare était en ruine, des dames de la Croix-Rouge reçurent l'autorisation de nous tendre. par nos petites lucarnes, des tartines de confiture et du thé chaud. C'était la première fois. depuis Laval. que nous buvions. Avant le démarrage, les charitables femmes nous donnèrent des bouteilles d'eau minérale de Spa. Passant à Cologne. remontant la rive droite du Rhin, s'arrêtant à Mayence. puis à Francfort-sur-le-Main, à Bamberg, à Fürth, nous traversâmes enfin la Bavière. Depuis quatre jours, nous étions enfermés dans ce train. Aux alentours de 6 heures du soir. nous aperçames au loin des miradors émergeant d'un camp de baraques vertes. Audelà. jaillissaient des tours, des colonnes, des arcs de triomphe en bois peint ou en ciment. Ce stade prétentieux masquait à nos regards une ville inconnue. On voyait cependant, à une dizaine de kilomètres, des tours gothiques piquer les nuages. Une cathédrale. sans doute. Des cris jaillirent dès l'arrêt du convoi: Aussteigen! Dout le monte zur le quai ! Encadrés par nos pique-fesses (le sobriquet leur resta). nous

23

parcourûmes deux ou trois kilomètres au milieu d'une camgagne déserte. Les épaules meurtries par nos bagages, nous avancions dépenaillés, noirs de visage. gris d'uniforme. Cernés par des clôtures de barbelés, d'immenses vélums nous accueillirent. à raison de cent vingt officiers par tente. Une épaisse couche de paille fraîche en recouvrait le sol. Prenant à peine le temps de délacer nos chaussures. de dénouer nos cravates ou de déboutonner nos vareuses, la plupart d'entre nous tombâmes comme des bêtes sur ce matelas de rêve. Jamais de ma vie, je crois, je ne dormis aussi profondément. Le lendemain seulement. nous apprîmes que la ville entrevue du train était Nuremberg. Nos pique-fesses nous laissèrent en paix tout le matin. Nous en profitâmes pour faire toilette au-dessus d'une auge de bois. sur laquelle une vingtaine de robinets versaient une eau abondante. Nos geôliers distribuèrent à chacun de nous une écuelle de grès blanc. un verre. une cuiller. une fourchette, un couteau. Et des compatriotes. de simples soldats prisonniers comme nous. apparurent en tenant de grands récipients cylindriques. pleins d'une soupe chaude. épaisse des légumes qu'elle contenait. Voilà pour le repas de midi. Un dîner identique nous fut offert le soir. Cette existence dura une semaine. Avec pointage des captifs chaque matin, en ligne sur cinq rangs. Le dimanche. nos camarades prêtres célébrèrent la messe en plein air. Entre-temps. nos vis-à-vis nous soumirent aux opérations destinées à nous admettre dans le camp des baraques vertes. que nous apercevions au loin. Immatriculation digne des prisons centrales; ensuite affectation d'un matricule. photographie prise avec ce numéro en gros caractères. glissés dans un cadre à coulisses fixé sur la poitrine. suivie de la remise au prisonnier d'une plaque matricule. La mienne porta le numéro 2887. Vint alors une opération inattendue. encore plus humiliante: la suppression des systèmes pileux du bas-ventre. \I Tant que je vivrai (devais-je noter dans un cahier apporté \I de Laval). je verrai cette file d'hommes nus. passant l'un \I derrière l'autre devant un seau déjà plein de poils. qu'un \I personnage assis. armé d'une tondeuse électrique. remplis\I sait mélancoliquement. au fur et à mesure que chaque Il membre de sa clientèle défilait devant lui. Tout le monde Il y passa dans un silence de mort. les colonels, les cornman-

24

c dants, les officiers subalternes...
CI

Ensuite,

on nous mena

aux douches; " écossaises",

puisque l'eau bouillante et

CIfroide alternèrent. Pendant ce temps, des autoclaves puri-

fiaient nos vêtements, nos bagages, que l'on nous rendit tantôt chiffonnés, tantôt durcis et cartolU1eux selon leur CI matière. CI Enfin, la fouille. Une baraque en bois, une longue table, CI dix Allemands derrière, dix prisonniers devant. Ces derniers CI y déposaient leurs habits, leurs bagages, et les premiers CI examinaient tout, comme si nous étions des voleurs. Quelle CI ignominie!... On me confisqua ma lampe de poche, deux CI bougies, une boîte d'allumettes, un flacon d'alcool de
CI
CI

« menthe, mes tubes de pâte dentifrice et de crème à raser, CI mon papier hygiénique et malgré mes protestations « la dernière lettre de ma femme, que je conservais pieuse« ment. Mon censeur alla jusqu'à vider par la fenêtre ma « bouteille d'eau de Spa, offerte à Louvain par une dame de

-

CI

la Croix-Rouge.

JI

Mais la Providence me vengea. Nous savions, par les soldats compatriotes qui nous apportaient la soupe, que les fouilieurs confisquaient tous les écrits. Voulant conserver le cahier de souvenirs rédigé au séminaire après le départ de ma femme et à Nuremberg depuis notre arrivée, j'avais fixé ce cahier, avec des ficelles et des épingles, au fond de ma musette. Ayant posé sur la table de la fouille ma valise d'osier ouverte, ainsi que ma vareuse, je pris ma musette à deux mains et, pour donner l'illusion que je ne cachais rien, j'agitai ce sac de toile en le retournant au-dessus de la table. Son contenu y tomba brutalement, sauf mon Journal, puisqu'il faisait corps avec le fond, et cette ingéniosité le sauva. Mais le choc de mes objets sur le bois dévoila un bout d'étoffe qui intrigua mon gabelou. C'était une circonférence de toile, qui avait les dimensions des sièges rabattables des latrines du séminaire de Laval. J'avais découpé ce cercle dans un morceau de tissu trouvé dans le Jardin et m'en servais pour m'asseoir aux époques de pénurie d'eau, tant d'ignobles traces maculaient ces water. Je le pliais toujours de la même façon, afin de ne pas frotter le côté propre sur l'envers sale. Effiloché par l'usage, il présentait vaguement l'aspect d'un col en vieille dentelle. L'avisant sur la table et déplié par sa chute hors de ma musette, l'Allemand saisit cette roue de chiffon, éclata de rire, se la passa autour du 25

cou en se montrant à ses camarades et en bavant des phrases dans lesquelles je ne saisis que ces mots: Kragen (collerette) et Homosexuellé ! Si imprévue, cette saillie, que je ne pus garder mon sérieux. A l'imitation du Fridolin, je pouffai à mon tour en lui disant: Ya, ya! Kragen, collerette! Sur quoi il enchaîna, hilare: K611erette! K611erette! L'afficier qui présidait aux opérations parlait un peu le français. S'approchant de moi,

il me jeta: « Qu'est-ce que ça signifie?

D

Alors je lui expli-

quai l'usage de ma « Kollerette D à Laval. Il riait tant, après m'avoir entendu et regardé le soldat dont cette fraise emprisonnait le cou, qu'il ne parvint à traduire mes explications à son subalterne qu'au bout de quelques minutes. Passant du rouge au blême, le trouffion arracha de sa gorge mon protège-cul, le jeta sur le sol et le piétina en me criant: Schweinigel! (Saligaud.) Son lieutenant le fit taire, tandis que l'assistance, captifs et censeurs, nous regardait en se tordant. Sorti de « la fouille D, je me joignis à la colonne qui devait partir pour le camp sous baraques. C'est alors que je compris la raison des tours, des colonnes, des arcs de triomphe que nous avions aperçus, sept jours plus tôt, en débarquant du train. Il s'agissait de l'amphithéâtre dans lequel, à chaque séance du Congrès de Nuremberg, le Führer tonnait contre la France, contre l'Angleterre, contre les juifs. Et notre camp sous baraques (transformé en camp de prisonniers) servait alors à l'hébergement des congressistes. Qu'on ne s'imagine pas, pour cela, qu'il présentât un certain confort! Chaque baraque se divisait en deux parties égales. A gauche, un alignement de caveaux de famille à quatre couchettes en largeur, trois en hauteur, et destinées au couchage de cent quarante quatre locataires. A droite, une superficie équivalente était réservée aux tables et aux tabourets. La literie se composait d'une couverture, d'un polochon et d'un matelas de cotonnade, emplis d'une maigre épaisseur de copeaux de bois. Souris, puces et punaises y livraient bataille aux hommes. Les lieux d'aisance en manquaient. C'était une excavation rectangulaire en ciment, dont le fond contenait une eau croupissante. En haut de cette fosse, les usagers devaient s'asseoir sur une étroite planche, d'une longueur égale à celle de la cavité. Cette mince banquette pouvait recevoir quatorze 26

postérieurs. assis fesse à fesse~ Une planche identique bordait l'autre côté de la fosse. D'où la possibilité. pour vingt-huit pensionnaires. d'aller aux W.-C. en même temps. Des monuments de cette sorte. la communauté prisonnière en comptait un pour deux baraques. Soit vingt-huit places pour deux cent quatre-vingt-huit usagers. Le camp portait l'appellation d'Oflag XIn A/B. Du terme Ofjizierenlager (camp d'officiers). une contraction officielle avait fait Oflag. Et les mots Soldaten/ager ou Stammlager (camp de soldats) étaient devenus Stalag. L'Allemagne comptait dix-sept Oflags et cinquante-six Stalags pour loger les quelque un million neuf cent mille hommes capturés en France. L'Oflag XIII AIB comprenait sept blocs. séparés les uns des autres par des barbelés. Nos gardiens répartirent les arrivants de Laval dans les Blocs VI et VII. On me logea dans le VI. Le colonel Lacassie également. Mais il ne remplissait plus les fonctions de commandant d'armes. Ce titre lui-même n'existait pas. On qualifiait d'officier de confiance le plus ancien dans le grade le plus élevé de chaque bloc. Venu avant nous. l'officier de confiance du Bloc VI était le capitaine de vaisseau Marie. Cinq galons sur les

manches (l'équivalent de colonel). On l'appelait « commandant D, pour respecter les usages de la flotte.
De nombreux officiers de marine figuraient sur les contrôles du Bloc VI. Leurs uniformes bleus étaient devenus aussi crasseux que nos tenues kaki. Leur doyen. le commandant Marie. était de petite taille. mais de fière allure. Chacun des blocs abritait mille cinq cents officiers. Plus une centaine de soldats qui, pour observer un article de la Convention de Genève. devaient nous servir d'ordonnances. Trop peu nombreux pour remplir cet office. ils nous aidaient seulement à transporter les cuves de soupe depuis la cuisine jusqu'aux baraques. Celle où je fus logé. la 92. était la dernière du Bloc VI. Loin d'être pleine. elle permettait à ses habitants d'y vivre à l'aise. L'appel quotidien se faisait sur une large place. près de l'entrée du bloc. matin et soir. Mais ce mot d' « appel. était un terme spécieux. Les Allemands n'appelaient pas nos noms. ils se bornaient à nous compter. Les fouilleurs ayant confisqué nos ceinturons. nous entourions nos tailles avec

27

des courroies, des sangles ou des ficelles. Presque tous laissions pousser nos barbes. pour une raison identique: la confiscation des rasoirs, des crèmes à raser, du savon.. Et cela. pour que nous en achetions à la cantine. On nous versait une solde en Lagermarks, afin que nous la dépensions dans cette cantine. Mais nous refusions presque tous d'y aller. D'autant plus qu'aucune denrée alimentaire n'y était vendue. Alors nous souffrions de la faim. Une soupe de légumes à midi, une autre à 6 heures, cela ne donne pas beaucoup de calories. Le système des envois de la Croix-Rouge et des colis familiaux ne fonctionnait pas encore. Débordés par un aussi grand nombre de prisonniers. les Allemands ne savaient pas comment acheminer leur courrier. En voici une areuve qu'à son tour Marcelle va exposer. MARCELLE: La première lettré que je reçus à Paris datait du 1eroctobre. Avec quel émoi je la lus!... Rédigée sur un pli sans enveloppe, elle comptait 26 lignes aux traits imprimés, sur lesquels chaque prisonnier devait écrire, sans jamais les dépasser. Aucune indkation de la ville où se trouvait le camp. Seulement cette mention: « Oflag Xlll A, Unterlager B. Deutschland. » Dans cette première lettre. écrite au crayon parce que les fouilleurs (je l'ignorais) confisquaient les stylos. Robert me disait que ses amis Raymond Weill (un imprimeur connu à Laval), André Lang (l'auteur dramatique), Simon Arbellot (le journaliste) et Pierre-Henri Simon (le professeur) ne logeaient plus avec lui, « quoique encore voisins JI (ils habitaient au Bloc VII, Robert au Bloc VI). M'annonçant que je pouvais lui adresser des colis par la poste, Robert me priait de lui envoyer des sous-vêtements de laine, un cachecol, des denrées impérissables et ajoutait: « Quand tu m'écris, ne dépasse pas cinq pages... JI Mais une main anonyme avait souligné ces mots en rouge et précisé en dessous: II: Interdit. » Mention qui prouvait le manque de coordination entre les annonces des gardiens à leurs captifs et les consignes données à la censure. Dans une autre lettre, datée du 16 octobre, Robert me faisait deviner près de quelle ville son camp se trouvait. 28

TI lui suffit pour cela d'évoquer un article qu'il avait donné. peu avant la guerre, à un périodique auquel il collaborait occasionnellement. Servant alors de secrétaire à mon mari, je me rappelais d'autant mieux ce papier que je l'avais tapé à la machine (comme tout le manuscrit de Bazaine Innocent, d'ailleurs). Dans le mensuel en question, Robert avait décrit l'histoire de l'invention de la montre à remontoir par un horloger de Nuremberg. C'était donc près de cette ville que se trouvait son camp. Il mandait aussi, avec humour : Il Nous touchons une solde en marks de camp. Avec cela nous pouvons, à la cantine, acheter des pipes, des harmonicas, de la papeterie, de l'horlogerie à bon marché, des
produits de toilette, de la bière. . Je compris qu'il me fallait lui envoyer des colis contenant des denrées grasses et sucrées. M'annonçant qu'il portait la barbe, il ajoutait: « J'ai fait trois conférences et fondé une tribune libre. Je me livre à la radiesthésie. . Plusieurs mots de cette lettre méritent explications.
ROBERT:

HORLOGERIE A BON MARCHË. - Ne possédant plus de montre, je fis l'acquisition d'une pendulette à la cantine. Son prix, en Lagermorks : 12,50. Au cours forcé de 20 francs, elle revenait donc à 250 francs. Je l'achetai après cette

réflexion: Il Cela fera un petit souvenirque j'offrirai à Marcelle. . A cent lieues d'imaginer le rôle imprévu que cette
pendulette jouerait dans notre vie, je la posai sur la petite planche qui, coincée par mes mains entre les montants de mon lit, soutenait mes objets de toilette. CONFËRENCES. - Une baraque commune servait de salle pour les réunions. Au milieu se dressait une estrade pour les conférenciers. Le colonel Lacassie communiqua au commandant Marie le nom des orateurs de Laval. Et ce capitaine de vaisseau me pria de prononcer, à trois reprises, ma causerie sur Bazaine.

TRIBUNE LIBRE. - L'idée naquit dans le cerveau du commandant Marie. Et j'acceptai la direction de ce Il Oub du Faubourg .0 A moi de découvrir des sujets, de les présenter, puis de passer la parole aux interpellateurs. Premier débat contradictoire; L'éloquel1Ce est-elle utile ou nuisible au pays? La séance eut lieu le samedi 28 septembre. Elle attira foule et obtint gros succès. 29

RADIESTHÉSIE. - Ma femme, on vient de le lire, avait reçu mes deux premières lettres. A l'inverse, aucune nouvelle de Paris ne m'était parvenue. Voyant mon inquiétude, un camarade me conseilla d'aller trouver le capitaine Bouchacourt, que je ne connaissais pas. Bien que sceptique, je me rendis à sa baraque. Le capitaine se livrait à la radiesthésie, en professionnel. TI me demanda de lui montrer les photos de ma femme et de ma fille. Sur chacune d'elles il promena un petit pendule fait d'une bille de verre attachée à une ficelle. Puis il fit la même opération sur les pages d'une brochure qui contenait les dessins de toutes les parties du corps humain. Au bout de quelques minutes il prononça: « Votre femme se porte bien. Mais, en ce moment même, votre fille a la

rougeole. Dans les 40 0 de fièvre. Rassurez-vous, elle guérira. JI
Eh bien! quand je reçus enfin des lettres de Paris, j'appris que Francine avait bel et bien souffert d'une rougeole, avec une température de 40 o. Et cette maladie coïncidait, exactement, avec la date de la consultation du capitaine. Alors nous devînmes amis, et il tenta de m'initier à son art. Cela tuait le temps. Autre façon de l'occuper: suivre les cours de l'Unterlager B. Au Bloc VI, ceux de Maire en philosophie. Au Bloc VII, de Pierre-Henri Simon en littérature. Leur fréquentation allait concourir à ma sécurité: voici dans quelles circonstances. Le commandant Marie réunissait, une fois par jour, les chefs de baraque dans la sienne. Il leur dictait les consignes des Allemands, et ses auditeurs les transcrivaient sur une feuille de papier. Rentré dans sa baraque, chacun d'eux la lisait à ses administrés. Ainsi apprîmes-nous, quelques semaines après mon arrivée, qu'il était périlleux de rédiger des Mémoires. Prévenant qu'ils viendraient quelquefois fouiller nos paquetages, les geôliers nous avisaient de leur intention de saisir tout écrit ressemblant à un Journal de captivité. Ils le feraient lire par leurs Dollmetscheren et, si ces interprètes trouvaient quoi que ce soit de répréhensible (offense au Reich, par exemple), le coupable risquait de partir pour un camp de représailles ou de comparaître en Conseil de guerre. Où commençait, où finissait le délit d'offense au Reich? De toute façon, je risquais de voir disparaître mes cahiers de 30

souvenirs, en cas de fouille de ma baraque. Je devais donc user d'un stratagème. Alors je pris des notes en suivant les cours, et copiai maints extraits de livres empruntés à la bibliothèque, alimentée par les dons des captifs. Ensuite, je mêlais cette récolte aux paragraphes de mon Journal. J'y plaçais des titres sans danger: « Psychologie des foules D, « L'art de George Sand D, « François Mauriac Dou crAndré Gide D... En même temps, je décalais mes dates et inscrivais des numéros pour les remettre un jour dans leur ordre chronologique. Je devais agir de la sorte pendant toute ma captivité, pendant ces cinq années dont j'ignorais naturellement le nombre en 1940. Et aujourd'hui, plus de trente ans après, je dois me livrer à un travail méticuleux de remise en ordre, afin de m'y retrouver pour écrire le présent ouvrage. Mais voici la paille qui, dans l'acier de ma combinaison, faillit le faire éclater. Si ma vue exige présentement des lentilles à double-foyer, en revanche elle ne réclamait de verres, en 1940, que pour lire et écrire. Mais ce besoin était impérieux. Le lundi 30 septembre survint une catastrophe pour le maquillage de mon Journal, auquel j'allais me livrer: d'un geste maladroit, je cassai mes lunettes. Non les verres! Par bonheur, ils étaient intacts. La monture seule refusait tout service. Comment pouvais-je m'en procurer une nouvelle? Un ami suggéra: « Faites-vous inscrire à la visite médicale! D Je suivis le conseil. L'hôpital du camp se trouvait à I 500 mètres du Bloc VI. Chaque matin, les malades se rangaient en colonnes par cinq à la porte du bloc. Leur groupe atteignait souvent une centaine. Encadrés de pique-fesses, ils se mettaient en marche. Gravement malades ou non, ils trainaient la patte jusqu'à l' hosto et, sauf si on les y gardait, en revenaient de même. Parfois sous la pluie ou la neige, pour aller se faire mettre un thermomètre et s'entendre dire:
Il

Le seul médicament dont nous disposons, c'est l'aspirine.

Voici un comprimé. JI Pour obtenir cette panacée, il fallait patienter debout, sinon assis par terre, aucun siège ne meublant la salle d'attente. Ne souffrant que d'une cassure de monture de lunettes, je m'effaçai devant les camarades plus pressés que moi. Destiné de ce fait à entrer le dernier dans le bureau des consultations, je finis par rester seul dans le hall d'attente. Un unique soldat m'y gardait. Je parlais mieux l'allemand qu'aujourd'hui, mais pas suffisamment pour entretenir une 31

conversation. Aussi je me taisais. Mon argousin. à l'inverse. ne tarissait pas. Il me parlait du Führer. du congrès de Nuremberg. de la guerre contre Albion et soudain. relevant le col de sa vareuse. il me montra une broche minuscule. A ma stupéfaction, je reconnus l'insigne communiste: la faucille et le marteau. Ma surprise ne dura pas: mon tour de consultation arrivait. Au médecin, je montrai mes lunettes brisées. c Je ne puis rien pour vous, me répondit-il. Vous allez rentrer au camp, et demanderez à l'officier-interprète qu'il profite d'une permission à Nuremberg pour acheter une nouvelle monture

chez un opticien.

JI

J'avais fait un pas de clerc, et je revins à l'Oflag par le même froid qu'à l'aller. L'interprète du Bloc VI était un jeune aspirant autrichien. Maigre de corps et de visage, il cachait les yeux derrière d'épais verres. On y discernait un regard de bonté. que d'aucuns qualifiaient de bête. Nous ignorions son nom. mais tout le monde connaissait son sobriquet: Il Globule JI.

Rentré au camp. je partis donc à la recherche de

Il

Glo-

bule JI. Je le découvris et. pendant que nous parlions. j'enten-

dis un humoriste murmurer derrière moi: Il Il Y a cOl1Ciliaglobule! JI Par bonheur.l'interprèten'entenditpas l'audacieux calembour. parce que lui-même disait: Il Faites-vous inscrire
à la visite médicale!

m'a conseillé de m'adresser à vous. Allant à la ville. ne pourriez-vous entrer chez un opticien et faire poser mes verres. que voici. dans une monture neuve? Je vous rembourserai en Lagermarks.. il vous suffira d'obtenir du trésorier leur échange en Reichsmarks. - Attendez demain. me répondit Il Globule JI. Je dois soumettre l'affaire à mon
Oberleutftar'it.
JI

-

J'en reviens. répliquai-je. et le docteur

L'affaire, ah oui! quelle affaire en effet! Je dus parlementer moi-même avec l'Oberleutnant, qui se chargea de la commission. Les démarches durèrent deux semaines. Enfin je reçus mes lunettes, contre 10 marks. Dès ce moment. je pus commencer le maquillage de mes
Souvenirs. Et j'y écrivis. après cette besosne :
Il
Il Il Il

Hier. j'ai

assisté à un pénible spectacle. Devant l'une des cuisines du
bloc. je lisais le menu du jour, écrit à la craie sur une

ardoise: Pommes de terre et morue. Voilà qui nous chansoupe aux légumes! Un cuistot tira

e geait de l'éternelle 32

e au-dehors une boîte à ordures. Elle débordait de détritus « et de cartilages de morue. Alors je vis des compatriotes
c simples soldats, de ces poilus extraits d'un Stalag pour

c nous servir d'ordonnances, renverser la boîte sur la terre, « trier ses ordures en séparant l'archi-mauvais du moins« mauvais, puis manger ce dernier sur place. Leur nourriture
c

est pourtant la même que la nôtre! Seulementeux, nos

« pauvres troupiers, ils boulonnent physiquement du matin e au soir. Ce travail creuse plus que d'entendre des confé« rences ou d'apprendre l'espéranto! «Dans certains cas, cependant, les officiers besognent « autant que les hommes. Ceux-ci étant trop peu nombreux « par bloc (une centaine d'ordonnances pour quinze cents « officiers), tous les membres d'une baraque doivent, par e roulement, faire la corvée de pluches pour le bloc entier. e Pendant cinq ou six heures, depuis les sous-lieutenants « jusqu'aux colonels, chaque P. G. gratte les carottes. avec « son couteau, épluche les pommes de terre ou les rutabagas. « Surtout les rutabagas, qui tendent de plus en plus à reme placer carottes et patates. « Ce travail des pluches s'effectue parfois au son de
CI
CI

l'accordéon. Comment cet instrument put-il parvenir ici?
Je l'ignore. Sa musique réjouit les uns, qui reprennent les
en chœur. Mais agace les autres, qui ne peuvent

« refrains
CI

plus bavarder en besognant. Le cuistot-chef chante parfois, « pour freiner les protestations. Cet aspi possède une jolie CI voix et sait chanter. Grand et fort, il se nomme Debluts. « Inimitable quand il pousse la romance. Plus particulièreCI

ment lorsqu'il attaque cette chanson du Second Empire: Toi qui connais les houzards de la Garde, Co1i1Ulis-tu pas r trombone du régiment? Quel air aimable quand il nous regarde! Eh bien, ma chère, il était mon amant!

Le 2 octobre 1940, je notais encore: CI Il pleut, il fait froid. Le vent souffle. Et pas de vêtements « chauds, du moins pour la plupart d'entre nous. Quand « fonctionnera le système des colis dont nos hôtes nous
CI

rebattent les oreilles, peut-être recevrons-nous des chan-

e dails. En attendant, brrr... TI faudrait d'abord que nos « familles reçoivent nos lettres. Chaque matin, je vais à 33

« l'appel sans capote. puisque je n'en ai plus. Sous ma c vareuse de gabardine. le gilet de laine que Marcelle m'ap« porta au Séminaire ne suffit plus. Quand il pleut à torrents « comme hier et aujourd'hui -. je regagne ma baraque « trempé jusqu'aux os. J'ai attrapé un rhume...

-

« Encore si leur nourriture nous donnait des calories!

« « « « « « « « « «

Une soupe à midi, une soupe à 6 heures. Composée de gruau. de poudre de haricots. de rutabagas. de carottes et de pommes de terre. Une fois par semaine. le vendredi. la morue remplace la soupe. On nous a promis du saucisson. mais il tarde à venir. Un soir. on nous offrit seulement de la confiture de betteraves. On y trouva de petits pépins. destinés à donner l'illusion de la groseille. Un autre soir nous reçûmes. pour tout potage. deux cuillerées par personne de Kuflsthonig, ou miel artificiel. Un liquide sirupeux. écœurant. (TI paraît que les Allemands ne se nourris-

« sent pas mieux:

« Globule D me l'a dit.) En sortant de
D

« table. j'ai faim. Dans le milieu de la journée. j'ai faim.

« Nous ne cessons d'avoir faim.

Triant aujourd'hui les pages de mon Journal pour les détacher des gangues littéraires destinées à les dissimuler. voilà que je ne retrouve plus le paragraphe exposant de quelle manière je me vis possesseur d'une capote! C'est dire la perfection de mon maquillage !... Ai-je bénéficié d'un envoi collectif de la Croix-Rouge? Au cours de mes années d'Allemagne. souvent cet organisme devait contribuer à l'amélioration de notre sort. Qu'importe. après tout. comment j'obtins ma capote? C'était un épais manteau kaki. à boutons dorés. sans écussons ni galons. A l'appel. quand nous attendions sous la pluie le lieutenant Feldgrau, je ne grelottais plus.

.. ., .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ., .. .. ., ..

"

.. ..

Les colis de vivres promis par la Croix-Rouge tardaient à venir. Ceux des familles également. Plusieurs d'entre nous finîmes par imiter nos ordonnances en recherchant des détritus dans les boîtes à ordures des cuisines. Un jour. j'y prélevai des épluchures de choux. Les lavant, .1e les mis dans ma cuvette apportée de Laval et qui. pour une première fois. devait me servir de saladier. Avec du sel, du poivre et de la moutarde achetés à la cantine (l'huile et le vinaigre y étant inconnus). je confectionnai une saumure dans laquelle mes 34

râclures de chou trempèrent toute la nWI. Le lendemain, trois de mes camarades et moi mangions cette assiette de crudités. « Ce fut dur, coriace, notai-je dans mon Journal, et de fort
« mauvais goût. Eh bien! nous nous régalâmes. Voilà où
Il

mène la faim.

JI

Les Allemands installèrent de puissants diffuseurs sur les poteaux électriques du camp. Plusieurs fois par jour, une musique langoureuse en sortait. Calmant les nerfs des uns, irritant ceux des autres, elle servait de prélude à des discours radiophoniques sur la politique de collaboration. Le soir où trois de mes amis et moi-même avions mangé ma salade,

on entendit tomber des haut-parleurs un discours du

CI:

traî-

tre de Stuttgart D. On appelait ainsi un certain Ferdonnet. parti de France trois ou quatre ans plus tôt pour offrir son éloquence à Hitler. Ignorant qu'il périrait un jour devant le peloton d'exécution, ce renégat dégoisait donc au soir de ma salade: « Auditeurs français! Sachez que vos chers prisonniers habitent de confortables casernes et y sont bien logés. Leur nourriture est abondante et variée. D Faut-il ajouter qu'un cri de réprobation jaillit de l'Oflag? Les aléas de cette existence alimentaient ma verve de directeur du « Faubourg D. Rien de plus facile que d'imaginer des problèmes à débattre. Un soir je proposai: « Pour ou contre les végétariens? JI Et le colonel Lacassie épingla ces vers sur l'écriteau de la baraque commune:
Car1Ûvore,

je le suis tant,

QuaM je pense à 1].Otre mère Eve: Côtelette du père Adam Qu'à belles de11ls je mange eli rêve! Mais hélas! ce n'est pas pour rieIJ Que je desceryls du premier homme, Et qu'au péché végétarien Je succombe en croqualjt la pomme. Autre débat, inspiré lui aussi par notre amertume: CI: Peuton appliquer à la captivité cette pensée du maréchal de Moltke: " La guerre est la grande purificatrice. Sans les cures miraculeuses qu'elle inflige de temps à autre à l'huma-

nité, les peuples et les nations tomberaient en pourriture. " ?

I)

Plusieurs orateur$ grimpèrent à côté de moi sur l'estrade. 35

Je ne cite que le lieutenant Abadie. ~ cause de sa célébrité dans le bloc. Elle provenait d'un quiproquo. A l'interrogatoire d'entrée. l'interprète lui demandant sa profession, Abadie avait répondu le plus naturellement du monde: c Major. J - Vous moquez-vous de moi? s'était écrié le Dolmetscher. Vous êtes lieutenant dans l'armée, et commandant sous le costume civil! - Certes, je suis major de l'Armée du Salut. » De son intervention au c Faubourg JI, je n'extrais que cette tirade, parce qu'elle montre son courage et donne une idée de l'exaspération où pousse le manque de nourriture:
I

Nous avons faim. Sachant maintenant ce qu'est la faim,

vous ne jetterez plus la pierre aux hommes que la faim pousse à de rudes extrémités. Vous serez plus compréhensifs. Vous vous rappellerez votre rivalité autour de l'officier de jour, chargé de distribuer la soupe, vos réclamations, vos disputes même. J'ai jadis versé la soupe aux clochards de Paris. Je l'ai versée, ici, à mes compagnons de baraque. Eh bien! pardonnez ma franchise: la comparaison n'est pas à l'avantage des officiers de l'Oflag! » Cette brutale éloquence fit réfléchir. Le major Abadie était un homme utile. De surcroît, un si charmant camarade... Nouvelle séance, que je cite parmi tant d'autres: c La Radiesthésie. » Le capitaine Bouchacourt y tint la vedette. Non sans provoquer des contradictions. Et je notais quelques jours plus tard sur mes tablettes: c Depuis le débat sur la c radiesthésie, de nombreux P. G. ont fabriqué des pendules
c
"

en attachant à un fil une bague ou un bouton de métal.

c On les voit tenir ces engins entre deux doigts, recherchant c avec leur aide la solution à une foule de problèmes. »

Un matin, grande nouvelle dans le bloc: la cantine vend des denrées alimentaires et des cigarettes. Une traînée de poudre. TI fallut canaliser la file d'attente. Et que furent ces produits?

Le

c Migetti

J : de petits grains blancs, durs comme des

cailloux, que nous utilisâmes en les jetant dans la soupe allemande. Devant, par suite, boire la seconde et mâcher les premiers en même temps, nous avions l'impression de manger davantage. CoOt: 35 pfennings la boîte. Second aliment vendu par la cantine: le miel synthétique c Karo J. Le pot (de carton) : 50 pfennigs. Au goOt : une horreur.

36

Du thé. maintenant. Oui. nous pOmes acheter du thé. Minute I du « thé de pommes .. de l' Il Apfel-Tee ». Qu'en faire? Ces messieurs nous avaient promis des poêles et du combustible pour les baraques. mais ils tardaient à venir. Alors ce « thé . de pommes séchées. ratatinées. poussiéreuses.
nous le mangions. Cru. bien sûr. Enfin, les cigarettes. Des Jul1OC. olonaises à bout de carton. p tabac blondasse. Sans goût, disaient mes camarades. Moi, je ne pouvais l'apprécier. En trente-trois ans d'existence. je n'avais pas fumé dix cigarettes. Mais un ami me jeta, un soir que la faim me faisait tituber : Il Tiens, prends une cigarette I Fumer trompe la faim. » J'essayai. Le conseilleur avait nuson. Mais le vice une fois ancré. plus moyen de le pousser dehors... Le dimanche 17 novembre, je notai sur mes cahiers:
« Depuis peu. le camp possède son théâtre. Des talents s'y

« « « «
et et et
et

révèlent. Parmi les chanteurs. le plus artiste est l'aspirant Debluts, le maître queux. Une jolie voix, et l'art chevillé au corps. Dans une revue. lui et les autres aspis m'ont charrié. Mimant ma façon de diriger le " Faubourg", ils

obtinrent gros succès. le ne fus pas le dernier à rire.
« Hier soir samedi. j'avais modifié le genre de ma tribune

libre. Au lieu d'un débat. un concours d'éloquence. Sujet imposé: " Un vieil homme peut-il épouser une jeune
Une vieille damepeut-elle éP9user un jeune

«femme?

homme?

" J'avais déterminé le commandant Marie à

« présider un jury de dix officiers. Premier prix : une pendu« lette identique à celle que j'ai achetée l'autre jour à la
et

cantine. Second prix: les denrées vendues par cet établis-

« sement. ces Ersatz dont j'ai noté les noms... [...] ... Le lieu« tenant Seehiari gagna la pendulette. :I

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
A cette date. les lettres et les colis des familles commençaient à parvenir. Au compte-gouttes. Je ne figurais pas encore au nombre des favorisés. On racontait qu'au V orlager (Avant-Camp). une baraque regorgeait de paquets. Mais que nos hôtes manquaient de personnel pour les distribuer en les ouvrant eux-mêmes. afin d'y vérifier l'absence des objets interdits. On nous en donna la liste. imprimée sur un papier que j'ai conservé. Vingt-trois lignes. d'où j'extrais seulement 37

ces mots: « Argent. vêtements civils. armes. rasoirs. encre. stylos. carnets de note. tous papiers. sirops de fruits, alcools.

produits pharmaceutiques. pâtes dentifrice, pâtes à raser.

JI

Si la distribution des colis piétinait. en revanche nos hôtes inondaient le camp d'exemplaires gratuits du Trait d'Uliion. Imprimé à Berlin. ce bi-hebdomadaire. rédigé en français. n'était autre qu'un pamphlet de propagande nazie. Articles venimeux ou d'une désarmante naïveté. Depuis mon arrivée à Nuremberg. je parcourais ce torchon. Dans le numéro du 26 septembre. bien avant les anecdotes que je viens de conter, j'avais lu un éditorial portant pour titre: L'infiltration juive en France. C'était un appel à l'expulsion. sinon au massacre des israélites de nationalité française. Une caricature illustrait l'article, avec cette légende: Paysan! Les Juifs ne seront

jamais derrière la charrue, mais à la Bourse du Commerce, pour spéculer sur le fruit de ton travail. La création de l'Etat d'Israël devait, après la fin du conflit, démentir cette prétention. Les Israéliens allaient transformer. les déserts de la Palestine (laissés en sable ou en friche par les Arabes) en un sol riche et cultivable. forçant l'admiration de l'univers... Autres feuilles que les Allemands ne distribuaient pas, mais que nous pouvions aller lire dans la Salle Napoléon du Bloc V. les organes collabos de Paris (Matin, Œuvre, ParisSoir, Petit Parisien) et le Journal Officiel de l'Etat Français. Je fréquentais la Salle Napoléon pour y consulter ces quotidiens. Un jour. j'y aperçus la photo du Palais Berlitz, à Paris. Sur toute sa façade. un énorme panneau: EXPOSITION LE JUIF ET LA FRANCE. Et une description aussi venimeuse que l'article du Trait d'Uliion. Le bouquet. je le vis dans le Jour11lll Ofjiciel du 3. puis du 4 octobre. « Nous. Maréchal de France. Chef de l'Etat Français..., décrétons... JI Il s'agissait d'un « Statut des Juifs B. Alors que la Convention d'armistice ne comportait aucune revendication des vainqueurs à l'encontre des israélites. le gouvernement de Vichy allait au-devant des exigences éventuelles d'Hitler. Il lui tendait la main. Ce Statut interdisait aux juifs toute profession les mettant en rapport avec le public. Autant les condamner à mourir de faim! Basé sur la notion de race, alors que les autorités occupantes ne définissaient encore l'israélite qu'en fonction de sa religion. le Statut. de Vichy prévoyait, à une date non encore fixée. le recensement de tous les juifs de France. sans distinction 38

d'ancienneté, d'origine ou de confession. (Recensement qui permettrait aux Allemands d'aller cueillir les proscrits à domicile, et de les' déporter outre-Rhin.) Je ne pratiquais pas la religion de mes ancêtres. Mes parents pas davantage. Je n'avais même pas célébré, dans

mon enfance, cette

CI:

majorité religieuse

J)

qui, chez les israé-

lites, correspond à la première communion des catholiques. Cependant un rabbin avait béni mon mariage, par respect pour la mémoire de mes grands-parents. Croyais-je en Dieu, malgré cette irreligiosité familiale? Ce problème restait nébuleux dans mon esprit. Juif ou pas juif, peu nous importait. Mes grands-parents paternels habitaient Metz sous le second Empire. Né en 1863, mon père était dans sa huitième année lors du fameux siège de 1870. Après la défaite, on prévint les Alsaciens-Lorrains qu'ils deviendraient allemands, sauf s'ils optaient pour la France et quittaient leur province. Alors mes grands-parents vinrent, avec leurs enfants, s'installer à Lille, où je devais naître, au xxe siècle, d'une mère native de Boulogne-sur-Mer. C'est dire à quel point nous pensions français. Et voilà que Pétain faisait de nous des proscrits! Combien je regrettais d'avoir, dans mon admiration pour le vainqueur de Verdun, apposé ma signature sur une adresse qui, peu après mon arrivée à Nuremberg, félicitait le Maréchal, circulait d'une baraque à l'autre et devait partir pour Vichy! Jamais de ma vie, je crois, je n'éprouvais si amère déception. Je n'étais ni fier ni honteux de mes origines. Peut-on s'enorgueillir ou se cacher d'un état indépendant de votre volonté? Ma femme éprouvait les mêmes sentiments que moi: elle était issue d'une famille identique à la mienne. Dans ces conditions, pouvais-je vraiment me tracasser pour elle et pour ma fille? Et je pensais qu'en donnant les juifs en pâture aux nazis, le Maréchal leur offrait un gage pour la protection de la France. Qu'il agissait en politique avisé, quitte à ne pas appliquer son Statut barbare. Hélas! il me fallut constater l'influence produite dans le camp par ces nouvelles venues de France, par les discours du traître de Stuttgart et par la contagion mentale. L'Oflag montra peu à peu un antisémitisme que nos gardiens allaient utiliser, voici dans quelles circonstances. Bouleversé par la fortuite audition de propos racistes, échappés des lèvres de camarades ignorant mon appartenance à 39

la race proscrite. je sentis que je ne pourrais plus animer le « Faubourg JI sans faire un éclat. Voulant l'éviter. je m'en fus trouver le commandant Marie pour lui donner ma démission. Après l'aveu de mes raisons. le brave capitaine de vaisseau tenta de me rassurer. Puis de me faire revenir sur ma décision. N'y parvenant pas. il désigna un autre officier. Le soir de son entrée en fonction. je m'assis sur sa prière au premier rang de l'auditoire. Du haut de la tribune. il eut la bonté de faire mon éloge. disant que je me retirais pour cause de fatigue. Et il rappela l'histoire du véritable CI Club du Faubourg J. fondé à Paris. vingt ans plus tôt. par Léo Poldès. A Juif!

ces mots. des exclamations jaillirent de l'assistance: CI Juif! JI Je me dressai comme un ressort. avec l'intention de protester. lorsque j'aperçus CI Globule JI au fond de la baraque.

C'était la première fois - coincidence - qu'il venait au CI Faubourg JI. Ne voulant pas offrir à cet Allemand le spectacle d'une dispute entre compatriotes. je rengainai ma colère et sortis. L'interprète rapporta-t-il ce léger incident à ses chefs? Je le pense. puisque. le lendemain ou le surlendemain. l'Oberleutnant du bloc demanda au commandant Marie d'établir la liste des officiers CI juifs. arméniens et aventuriers JI. Notre doyen se retint de rire en recevant cet ordre aussi bouffon qu'extravagant. S'agissait-il d'une mauvaise traduction? TI ne chercha pas à le savoir: avec le manque de psychologie de nos hôtes. c'était bien inutile. Devant l'insistance de l'Allemand. le petit Marie se redressa sur ses ergots et riposta: « Monsieur. je ne connais ici que des Français ayant servi le même drapeau sous le même uniforme! J Je n'étais pas présent. bien sOrt à cet entretien. Je le connus parce que l'héroïque réponse fit le tour du bloc et provoqua maints commentaires. Les uns approuvant Marie. les autres critiquant son refus. On craignit l'envoi du capitaine de vaisseau dans un camp de représailles. Pour le moins. son remplacement par le colonel Lacassie. notre commandant d'armes de Laval et second de l'Oflag pour l'ancienneté de grade. Aussitôt courut cette rumeur: CI Tous à la baraque 92! Le colonel Lacassie va y faire une déclaration! JI La 92. c'était la mienne. Peu habitée. je l'ai dit plus haut. elle permettait d'y réunir un meeting. Tout le bloc n'y vint pas: elle n'eut pu le contenir. Quand le colonel y prit la parole. une foule compacte l'entendit debout. coude à coude. 40

Au bout de tant d'années, j'ai encore les paroles et la voix du bon Lacassie dans les oreilles. n mit l'Oflag en garde contre les pièges et l'attrait de l'antisémitisme. S'élevant contre les journaux qui, stipendiés par les Allemands, prétendaient les juifs responsables de la guerre, il jeta d'une voix qui s'échauffait au fur et à mesure: u:Parmi vous, il y a des israélites. Exerçant toutes les professions, presque tous mariés, pères de famille, partageant vos angoisses et votre misère, pensez-vous vraiment qu'ils aient voulu la guerre et qu'ils l'aient provoquée? TI faut être fou pour le croire et criminel pour le propager. Ah! oui, me dira-t-on, pas eux, mais ceux de leur religion qu'on pourrait qualifier de u: grands juifs»! Les Rothschild, par exemple. Mais pensez-vous qu'il n'y ait pas de Rothschild prisonniers de guerre? » TI y en avait au moins deux: je les connus plus tard, dans un autre camp. « Je vous en conjure - termina le colonel après d'autres considérations -, ne faites pas à vos camarades juifs l'affront de les mettre à l'index, comme on le fait aujourd'hui dans notre malheureuse patrie, qui est aussi la leur. Les souffrances éprouvées par eux deviendraient plus fortes que les vôtres, et ici, ce sont vos frères d'infortune! » Pendant qu'il parIait, au milieu de notre foule si dense qu'on pouvait à peine respirer, je sentis une main qui cherchait la mienne et qui, l'ayant trouvée, la serra très fort. Qui diable était ce charitable ami? Je n'ai pas plus noté son nom que le discours du colonel: il ne fallait pas les compromettre, si mon Jour1ial tombait en possession des Allemands. Ce généreux camarade, plus jeune que moi, était un ancien de Saint-Cyr. Et j'avoue que, depuis ce lointain soir de 1940, j'ai oublié son nom...

., .. .. .. ..

., .. .. .. ., .. .. " .. .. .. .. " " "

Enfin, je reçus des nouvelles de ma famille. C'était le lundi 2 décembre, anniversaire d'Austerlitz. Il neigeait à gros flocons. Les toits de nos baraques se frangeaient de stalactites. Aux lavabos, qui se trouvaient dehors, sous un auvent cloisonné, j'avais tenté vainement de me laver les dents. Ma brosse s'était figée dans l'eau subitement gelée de mon verre: je n'avais pu la détacher. Je rentrais dans ma baraque avec 41

mestre :

mes objets de toilette, quand j'entendis la voix du vague([ Christophe, du courrier pour vous! :D Je bondis.

mon cœur battant la charge. Une carte de Marcelle, datée du 15 octobre. Une seconde, rédigée le 28. Enfin une lettre du 16 novembre. Les trois ensemble. Nous étions le 2 décembre, et mes dernières nouvelles de Paris, reçues à Laval, remontaient à début septembre. Trois longs mois venaient de fuir... Dans cette correspondance, Marcelle n'écrivait pas un mot sur la montée de la persécution raciale. Ignorant que les journaux de Paris atteignaient l'Oflag, elle croyait que son mutisme à ce sujet m'éviterait des tourments. Francine allait à l'école et y travaillait de manière convenable. De mon frère et de sa famille, réfugiés dans la région de Grenoble; de ma mère et de son mari le colonel Streiff, résidant à Nice, Marcelle avait reçu des nouvelles et me les transmettait. Rien dans sa correspondance qui trahit la moindre inquiétude quant aux dangers que mes deux chéries pouvaient courir. A cette époque, d'ailleurs, la « solution finale» envisagée par le monstre de Berlin ne se manifestait pas encore. Seule, une propagande insidieuse rasait le sol, étayée par les mesures antijuives décrétées par le gouvernement de Vichy. Allant à la Salle Napoléon pour y lire l'Officiel arrivé de France, je partageais souvent cette lecture avec de nombreux
([

aryens », comme disaient les Nazis. Ces camarades ne se

passionnaient guère aux prolongements du Statut des Juifs. Ils consultaient plutôt le supplément du journal, le Bulletin officiel des décoratiorjS, affecté aux distributions de la Croix de Guerre. Ils y voyaient le nom d'officiers qui, ayant fui les combats, le risque de mort ou de capture, avaient battu en retraite jusque dans le midi de la France. Evoquant à la fois une constellation visible au Sahara et l'avion de Mermoz, les anciens baroudeurs d'Afrique affublaient la décoration d'un sobriquet: La Croix du Sud. Bientôt tout l'Oflag ne la nomma plus autrement. Des lettres de France apprenant que tel ou tel ami n'était pas prisonnier, leurs destinataires ironisaient: « Encore un qui doit avoir reçu la Croix du Sud! » Ainsi mettaient-ils tous les bénéficiaires de citations dans le même sac. Sans doute avec une certaine injustice, mais la captivité provoquait des rancœurs excusables. Du général de Gaulle, on ne parlait guère. Rares ceux d'entre nous qui connaissions l'Appel du 18 juin. On finit 42

quand même par murmurer son nom sous le manteau. Surtout quand le Trait d'Union, cet affreux canard, eut commencé à évoquer de Gaulle pour le traîner dans la boue. Un jour, le commandant Marie suggéra des réunions régionalistes à la baraque commune: les Bretons, les Normands, les Lorrains, etc. Je me rendis à celle des Parisiens. A haute voix, un sous-lieutenant nous en lut la liste alphabétique, avec grades et adresses. A ma grande surprise j'appris, en l'écoutant, la présence, à l'Oflag, de deux voisins d'immeuble. Je ne connaissais pas ce capitaine Coquard ni ce lieutenant Cor; j'ignorais jusqu'à leurs noms. Je m'enquis d'eux auprès du lecteur. TIs agirent de même et... quelles exclamations! L'appartement de Coquard se trouvait à deux étages audessus du mien. Et Cor était mon voisin de palier! ! ! Jamais le hasard ne nous avait mis en présence. Il fallait la guerre et la captivité pour que nous fassions connaissance. Avisées par nous, nos femmes nouèrent des relations, utiles à la transmission des nouvelles. Quelques jours après le courrier reçu le 2 décembre, me parvint mon premier coHs. Je m'en fus le chercher à la baraque des distributions, dans le Vorlager. Là, spectacle identique à celui de la fouille d'entrée. Une longue table, les contrôleurs allemands d'un côté, les destinataires de l'autre. Prévenu de cette inquisition, j'arrivais avec une musette, une écuelle et ma cuvette apportée de Laval. Le Chleuh déchira tous les emballages, les jeta derrière lui et versa leur contenu dans mes récipients. TI consentit à me laisser un pot de confiture, mais après avoir enfoncé un couteau à l'intérieur, poUr y constater l'absence d'objets interdits. Sortis du Vorlager, je portais ma musette pleine en bandoulière; ma main gauche tenait mon écuelle, également remplie; et la droite ma cuvette, au fond de laquelle du chocolat, privé de son emballage, baignait dans l'huile des sardines ôtées de leur boîte. Marchant avec précaution pour ne rien renverser, je me heurte à « Globule ». D'un geste du menton, je lui montre le mélange du chocolat, des sardines, et manifeste ma colère. A quoi le jeune interprète rétorque: « Ne vous plaignez pas. Monsieur le lieutenant; nous serions bien heureux, en Allemagne, de pouvoir croquer du chocolat. même à l'huile de sardines. Le chocolat, nous en avons oublié le goût. JI Voulant m'attirer ses bonnes grâces. je lui en offris une 43

tablette. Rougissant de plaisir, il fourra dans sa bout de chocolat dégoulinant d'huile. CI: le m'en à votre santé, murmura-t-il. le le mangerai ce soir, chambre. . Il désigna ensuite ma musette, d'où émergeait un

poche le

régalerai
dans ma pull-over
CI:

de laine verte. Dans une lettre, Marcelle m'avait écrit: d'autre.
D

le

l'ai tricoté moi-même. Sa couleur un peu vive te déplaira, mais dans une aussi belle qualité de laine, je n'ai rien trouvé

le le dis à

CI:

Globule D, et il répliqua:

CI:

Votre
CI:

femme est bien gentille!

Moi, je suis célibaire (sic) et ne tiens guère à me marier. - Pourquoi? D demandai-je. Il

répondit (je retrouve ses paroles dans mon Journal) :

En

Allemagne, il n'y a plus de famille parce qu'il n'y a plus d'individualité. Tout est subordonné à la vie en commun. Le dimanche, un employé de commerce ne se promène plus avec sa femme et ses enfants; il prend l'air en groupe, avec les autres commis de son patron. Et puis, chacun d'entre nous a un chef. Cela se révèle, à la longue, très pratique. Lorsque je suis avec mon capitaine, je n'ai plus besoin ni le droit de penser: mon capitaine pense pour moi. Quand tous les capitaines d'un régiment se trouvent devant leur colonel, à leur tour ils n'ont plus besoin ni le droit de penser: le colonel pense pour eux. Et ainsi de suite jusqu'à notre Führer, qui

pense pour tout le Reich.
«

D

Globule D souriait en prononçant ces mots. Ironisait-il ? Ie me gardais de toute critique. Le quittant, je regagnai ma

baraque en pensant qu'avec mon chocolat je

CI:

tenais

D

l'im-

prudent Dolmetscher. le me promis de récidiver avec lui, de m'en faire un complice en cas de besoin. A compter de ce jour, les colis touchèrent progressivement leurs destinataires. Tout le monde finit par en recevoir, et se mit en popote. Ainsi entrai-je dans un groupe de quatre. le connaissais depuis longtemps mes trois copopotiers : Cazalis, Harel, Narçon. Nos relations remontaient à la cr drôle de guerre D.La retraite nous avait séparés depuis Amiens jusqu'à Douarnenez, puis de nouveau jusqu'à Clisson. Nous avions été faits prisonniers le même jour: eux, le matin; moi, l'après-midi. Pierre Narçon, le benjamin de notre quatuor, nous dépassait d'une demi-tête. Une angoisse le tourmentait. Fils unique et orphelin de père, Narçon ignorait ce qu'était devenue sa mère après l'attaque allemande du 10 mai. Sup44