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Une femme du monde à la Nouvelle-Zélande

322 pages
Cet ouvrage nous permet de (re)découvrir la vie quotidienne des colons anglais s'installant en Nouvelle-Zélande et il présente une femme de caractère, dont la geste a nourri les tout premiers pas du mouvement féministe néo-zélandais. Cette "femme du monde" fut en effet non seulement capable de démontrer par ses actes qu'une femme pouvait participer à la gestion, voire diriger, une exploitation agricole, mais elle prouva par ses écrits la possibilité pour les femmes d'être écrivaines à part entière. Une Présentation franche et colorée de la première génération de colons pakeha.
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Collection« Fac-similés océaniens» dirigée par F. Angleviel
cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8186-1 EAN: 9782747581868

COLLECTION

«

FAC-SIMILÉS OCÉANIENS»
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LADY

BARKER
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UNE

FEMME

DU MONDE
ÀLA

NOUVELLE-ZELANDE
TRADUCTION

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Mme E.B.

Édition commentée et annotée par Frédéric Angleviel, professeur des universités en histoire, Université de la Nouvelle-Calédonie.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. ]4-]6

L'Harmattan Italia ] Via Degli Artisti, 5 ]0]24 Torino ITALIE

HONGRIE

« Fac-similés océaniens»

Collection dirigée par Frédéric Angleviel, professeur des universités en histoire.

ette collection a pour objectif de mettre à la disposition du public des publications épuisées, voire oubliées. Certains de ces livres ou de ces recollements d'articles ont fait date à leur époque et ont marqué, volontairement ou inconsciemment, nombre d'études ultérieures. D'autres ouvrages dignes de réédition en raison de leur valeur documentaire sont passés inaperçus du fait de leur publication confidentielle ou de leur faible valeur littéraire selon les normes du dix-neuvième siècle. Ces rééditions ont donc un intérêt patrimonial et une véritable valeur informative. Et comme l'annonçait le programme du dernier festival du Pacifique du millénaire précédent, les paroles d'hier sont indispensables pour comprendre les paroles d'aujourd'hui et pour construire les paroles de demain.

C

Déjà paru
2001. 2002. 2002. 2003. Vieillard E. et Deplanche E. : Essai sur la Nouvelle-Calédonie, 1861 De Varigny C. : Quatorze ans aux îles Sandwich, 1874. Garnier J. : Océanie, les îles des Pins, Loyalty et Tahiti, 187 I. A.P.F. (extraits) : Wallis et Futuna. Aux temps premiers de la mission (1841-1862).

À paraître Garnier 1. : Nouvelle-Calédonie (côte orientale), 1871. Marin A. : En Océanie, 1888. Perron d'Arc H. : Aventures d'un voyageur en Australie, 1875. Lemire Ch. : Voyage à pied en Nouvelle-Calédonie, 1884. Caillot E. : Les Polynésiens orientaux au contact de la civilisation, 1909.

AVANT-PROPOS.
~

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il n'est pas inutile de savoir que le gouvernement anglais possède à titre domanial les terres désertes de la Nouvelle-Zélande, qu'il afferme par lots à des particuliers. Ces terres consistant surtout en pâturages sont éminemment propres à l'élevage des troupeaux, et par suite à la production de la laine, qui devient l'objet d'un grand commerce et de grands profits entre l'Australie, l'Angleterre et les autres parties de l'Europe. Sir Frédérick Barker devint, en 186..., l'un de ces grands concessionnaires dans le district de Christchurch, au sud de la Nouvelle-Zélande. Il quitta l'Angleterre pour aller s'établir dans sa concession, où sa femme l'accompagna. Bien qu'on soit plus accoutumé chez nos
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AVANT-PROPOS.

VOISInsque chez nous à voir des femmes du monde embrasser gaiement à la suite de leurs époux une vie d'aventure, et transformer en home une hutte de sauvage, on fut charmé de l'énergique bonne hun1eur de cette jeune mariée, obligée d'apprendre à ses dépens la science de la plus hun1ble ménagère, et au milieu de ses perplexités culinaires trouvant le moyen de cultiver ses goûts intellectuels, et, mieux encore, d'exercer une salutaire influence sur ses compatriotes disséminés et presque perdus dans les immenses prairies de la Nouvelle-Zélande. Amazone intrépide, lady Barker accompagne son mari dans ses courses de la montagne, au milieu de ses troupeaux et de ses bergers, dans ses visites lointaines à quelques amis, dans ses chasses au sanglier et au bœuf sauvage, le tout non sans fatigue et même sans périls, car il faut souvent trouver son chemin dans des fourrés inextricables, franchir des torrents débordés. Les lettres que l'on va lire sont les récits de ces aventures adressés par lady Barker à ses amis d'Angleterre, dont l'ardent intérêt l'avait suivie dans ces lointains parages. Le style de

AVANT-PROPOS.

VD

ces lettres est singulièrement remarquable par la verve, l'entrain et par ce genre particulier d'esprit que les Anglais appellent humour. Le ton en est excellent, et il y règne un sentiment moral de l'ordre le plus élevé. Aussi ces lettres eurent-elles en Angleterre le plus grand succès dès leur apparition. Elles peignent sans prétention les paysages de la Nouvelle-Zélande, décrivent les mœurs de ses rares habitants, la physionomie de ses villes naissantes aux maisons de bois. Les plus simples incidents de la vie domestique, l'auteur a l'art de les raconter avec
intérêt. - Nous faisons des vœux pour que notre traduction obtienne en France le même accueil que les originaux ont reçu en Angleterre.

~

PRÉFACE
Cet ouvrage nous permet de (re)découvrir la vie quotidienne des colons anglais s'installant en Nouvelle-Zélande et il présente une femme de caractère, dont la geste a nourri les tous premiers pas du mouvement féministe néo-zélandais. Cette « femme du monde» fut en effet non seulement capable de démontrer par ses actes qu'une femme pouvait participer à la gestion, voire diriger, une exploitation agricole, mais elle prouva par ses écrits la possibilité pour les femmes d'être des écrivaines à part entière, capables de vivre de leur écriture et de laisser une œuvre de qualité à la postérité. Aussi, après une courte biographie de Lady Barker, nous redécouvrirons son ouvrage majeur. Selon la règle que nous nous sommes fixés en ce qui concerne cette collection de «fac-similés océaniens », nous ajouterons en fin de volume des notes et une bibliographie. Ayant sélectionné cet ouvrage du fait qu'il est devenu un classique de la littérature néo-zélandaise et qu'il est devenu introuvable en langue française, sa dernière édition dans cette langue remontant à 1886, nous essayerons à la fin de la présente préface de dégager les raisons qui en font un ouvrage tant littéraire qu'informatif sur la société néo-zélandaise de la moitié du dix-neuvième siècle. Une « femme du monde» colonial Lady Barker est née Mary Anne Stewart à la Jamaïque en 1831. Elle était l'aînée d'une phratrie de cinq enfants. Son père Walter G. Stewart était le secrétaire colonial de l'île. Elle reçue une bonne éducation tant dans l'île qu'en Angleterre où elle fréquentait les écoles du Staffordshire. Elle quitta le collège de Cannock Chase en 1847 et retourna à la Jamaïque où elle échappa à une épidémie de choléra et survécut à un des plus forts tremblements de terre de l'époque. Elle épousa en 1852 en première noce le capitaine George Barker, de la «Royal artillery», à l'âge de vingt-et-un ans. Ils retournent alors en Angleterre où ils eurent trois fils: John en 1853, puis un enfant mort-né et enfin George en 1857. Durant cette période, George Barker partit à deux reprises au front. Tout d'abord il participa pendant deux années à la guerre de Crimée.

L'héroïsme qu'il déploya à cette occasion lui valut d'être élevé au rang de chevalier. En 1857, il est envoyé aux Indes afin de participer à la répression de la grande révolte des Cipayes. Cette fois ci, Lady Barker laissa leurs fils chez une sœur de son mari et elle le rejoignit aux Indes où il avait désormais le rang de Lieutenant-colonel. Grâce à son journal de l'année 1857, conservé par un de ses descendants, l'on sait que cette séparation fut particulièrement douloureuse en ce qui la concerne. Il est à noter que ce journal est l'une des rares pièces autographes de l'auteur, la plupart des archives la concernant ayant disparu dans les bombardements de 1940. Alors que Lady Barker était aux côtés de son mari, celui-ci, épuisé par ses séjours aux colonies, succombe à une hépatite durant le voyage entre le poste de Calcutta et celui de Simla en 1861. Sa veuve dut refaire seule le long périple qui la ramena en Angleterre, où ses enfants l'attendaient à Chiddingstone. Lady Barker se retrouva avec deux jeunes fils à élever et une maigre pension militaire. Afin d'accroître ses revenus sans déroger, elle entreprit d'écrire des nouvelles qui lui valurent des succès d'estime. Son second mariage l'amena<< à la Nouvelle-Zélande» En 1865, lors d'une visite à des cousins dans le Shropshire, elle rencontre Frederick Napier Broome, de onze années son cadet. Cet éleveur de mouton néo-zélandais était né au Canada en 1842. Fils d'un aumônier protestant du Shropshire, il avait fait de solides études, tant au Canada qu'en Angleterre. Son goût le portait à la poésie mais l'absence de fortune familiale l'amène à se tourner vers l'aventure coloniale. La Nouvelle-Zélande venant de s'ouvrir officiellement à la colonisation anglaise, il profita de l'occasion qui lui était donnée de s'y établir à son compte. Il s'y rendit en 1857 comme apprenti fermier à Steventon, une station dirigée par des fils de pasteurs. Membre du club sportif de Canterbury, il y était connu pour ses qualités de boxeur et de coureur, gagnant force concours régionaux. Rejoint par son ami d'enfance Henry Hill, lointain cousin fortuné de Lady Barker, ils font ensemble l'acquisition en 1864 de cette station pour4 000 livres sterling, les trois quarts de cette somme étant apportés par la famille Hill. Selon l'usage des célibataires établis, Broome, homme de belle prestance, revint l'année suivante
II

en Angleterre afin d'y trouver une épouse. Il y rencontre Lady Barker et après une cour courte mais assidue, il l'épouse le 21 juin à Prees. Dans son introduction à l'œuvre de Lady Barker, Fiona Kindman considère que« Barker n'était pas d'une beauté conventionnelle ; ses cheveux étaient tirés en arrière avec sévérité ce qui faisait ressortir des sourcils bruns et épais. Son visage était mélancolique et énigmatique. Mais Broome tomba clairement sous son charme. Pour ce jeune fermier qui allait s'adonner à la poésie à son retour en Nouvelle-Zélande, son principal atout était sans doute ses qualités

d'écrivaine

»1.

Il est à remarquer que Lady Barker continua à signer ses publications du nom de son premier mari, sans doute du fait qu'elle bénéficiait déjà d'une certaine réputation dans les milieux littéraires. Ce n'est qu'à la fin de sa vie, alors que sa carrière était sur le déclin et que son mari s'était vu conférer depuis 1884le titre de chevalier, que Mary Anne décida de signer en 1904 son dernier ouvrage du nom de son second époux2. Ce choix explique en grande partie le fait que certains critiques littéraires australiens, plus particulièrement épris d'égalitarisme, considèrent qu'elle faisait preuve de snobisme, en conservant un titre auquel elle n'avait plus théoriquement droit du fait de son remariage. Grâce au dépôt des archives d'un apprenti fermier de son mari, T.E. Upton, nous avons la clé de l'énigme. En

effet, dans une lettre du 10 octobre 1866 il écrit: « Mrs Broome has taken her title again on account of some prize money in India »3.
Or, l'attribution de cette pension de guerre, après cinq années de procédures avec l'administration de l'armée des indes, était liée à la nécessité pour la veuve du colonel Barker de garder le patronyme de son défunt mari. En ce qui concerne l'accusation de snobisme, elle nous semble correspondre à la réalité, le récit de Lady Barker étant éminemment lié à une perception élitiste et bien pensante du monde de l'époque.
I. Kidman Fiona, «New introduction» in Station Life in New Zealand, Virago/ Beacon Travelers, Beacon press, Boston, 1987,238 p., p. V-XII, p. VI. 2. Lady Broome, Colonial Memories, Smith, Elder et Co, Londres, 1904. 3. Ces lettres ont fait J'objet d'un don au musée néo-zélandais de Canterbury en 1996. On y trouve plusieurs descriptions de la vie des Broome à Steventon.

III

C'est ainsi que sur le petit navire l'emmenant en Nouvelle-Zélande, l'auteur note que sa couchette était « dure et étroite» pour ensuite simplement noter que «trois cent mineurs» étaient logés dans l'entrepont. Il est vrai qu'il s'agit «de solides gaillards bronzés par le soleil» et que leurs tentes sont « pittoresques ». Bien d'autres évocations, pour lesquelles nous avons établi des commentaires dans les notes en fin de volume, confirment cette impression. Lady Barker est pleine de compassion pour les petits colons et de bonne volonté envers les jeunes filles du monde, mais elle ne prend pas la mesure des inégalités criantes face aux difficultés de la vie liées aux écarts de fortune. Quant à sa vision de la Nouvelle-Zélande, elle privilégie les descriptions du travail des champs, l'évocation de la nature et la mise en perspective du travail des pionniers, tout cela accompagné d'un zeste d'humour paternaliste. A contrario, Lady Barker gomme les dures réalités de l'époque pour nous présenter une Nouvelle-Zélande idéale, terre jeune et potentiellement riche, qui semble attendre l'arrivée de nouvelles vagues de colons anglais pour s'épanouir. En aoûtl865, Lady Barker prit donc le bateau pour la NouvelleZélande, laissant son fils John au pensionnat de la Woolwich Military Academy alors que George était adopté par sa tante Cecilia Croie Wyndham. Leurs études achevées, ils s'installèrent en Angleterre et si elle les aida régulièrement, ils ne se virent plus que très rarement. Ce fait lui a été souvent reproché par les critiques littéraires s'intéressant à sa biographie. Il est vrai qu'elle-même avait été élevée plus souvent par sa tante paternelle que par ses propres parents. Et comme le dit sa biographe Betty Gilderdale : « It was an established way of life among nineteenth-century colonial families, although it did not lessen the heartache of an enforced choice between

being with a husband or staying with children »4. Par ailleurs, Lady
Barker venait de fonder une nouvelle famille et elle accoucha dès son arrivée en Nouvelle-Zélande du premier des fils qu'elle eut avec F.N. Broome. Très faible dès sa naissance, le bébé décéda au bout de quelques semaines.
4. Gilderdale Betty, « Introduction and notes» in Station Life in New Zealand, Vintage book, Random House, Auckland, 2000, 277 p., p. 9-51, p. 14.

IV

Arrivés dans l'île du sud, dans la province de Canterbury,
F.N. Broome et « Lady Barker» se fixèrent à Christchurch le temps d'aménager le cottage de la station Steventon. Celle-ci comprenait 3925 hectares le long de la rivière Selwyn. Là, Lady Barker s'installa durant près de trois années, ce qui lui permit de réunir les matériaux de ses quatre ouvrages les plus connus: bien sûr Station Live in New Zealand qui fut publié dès 1870, mais aussi A Christmas Cake in Four Quarters (1872), Station Amusements in New Zealand (1873) et Colonial Memories qu'elle ne publia qu'en 1904. Station Live in New Zealand est rédigé sous la forme d'une série de lettres adressées à sa sœur Louisa Scott qui résidait en Angleterre, expliquant par le détailla vie quotidienne sur une station d'élevage des antipodes. Aujourd'hui encore se pose la question de savoir s'il s'agit de véritables lettres, éventuellement remaniées, ou s'il s'agit d'une licence littéraire de l'auteur afin de retenir l'attention de ses lecteurs. Lady Barker ayant rédigé ultérieurement un autre livres à partir des véritables lettres qu'elle avait envoyé d'Australie à son fils Guy, né de son second mariage, il semblerait qu'Une femme du monde à la Nouvelle-Zélande ait lui aussi été publié à partir d'une véritable correspondance. Cet ouvrage fut aussitôt un grand succès et des traductions suivirent, particulièrement en langue française et en allemand. À cette époque, Lady Barker chercha l'oubli de la disparition prématurée du premier enfant de son second lit dans l'action, quittant autant que possible leur habitation pour parcourir le bush néo-zélandais (p. 65), traverser des rivières, chercher les bêtes égarées ou encore chasser le cochon sauvage. Souvent habillée en habit d'hommes, elle ne dépareillait pas au milieu du rude monde de l'élevage, où l'on se levait tôt pour chevaucher des journées entières. C'est ainsi qu'elle affronta aux côtés de son époux inondations et dépressions australes, ayant même à combattre seule, son mari étant absent pour affaires, la terrible tempête de neige de 1867. Non seulement son œuvre garde la trace de la vie aventureuse des premiers colons, mais elle a sauvegardé la langue populaire
5. Letters to Guy, Macmillan, Londres, 1885.

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Lady

Barker et Frederick Broome, circa 1868,

VI

qui s'était spontanément créée dans cette terre antipodéenne, où les Anglais, les Irlandais, les Écossais, mais aussi les Français et la population première constituée par les Maoris, essayaient difficilement de bâtir une société viable et respectueuse des droits des uns et des autres. Comme en Australie ou en Nouvelle-Calédonie, des mots anglais virent leur sens se modifier, alors que dans le même temps des néologismes apparaissaient. Les termes de paddock (écurie), de stockmen (bergers à cheval, cowboy), de creek (rivière), de bush (brousse, jungle), ou de run (enclos) figurent désormais dans la franca lingua du Pacifique, et ils ont aussi colonisé les pidgin ou les bichelamar (créoles) qui se sont répandus dans la grande Mélanésie. Chrétienne comme toute femme de la société devait l'être à l'époque victorienne, elle sut rappeler partout où elle se rendait le rôle social de l'Église, participant à la construction d'écoles paroissiales et recherchant comment améliorer la situation des petits tenanciers. Lady Barker popularisa à cet effet le surnom de « cocky» aujourd'hui encore donné aux petits agriculteurs vivant comme les premiers colons de la polyculture et des produits de l'élevage. Elle permit aussi la transmission de l'origine du mot, qui avait alors un sens péjoratif, natant que « these small farmers are called Cockatoos in Australia by the squatters or sheep farmers who dislike them for buying up the best bits of lands on their runs; and say that, like a cockatoo, the small freeholder alights on good grounds, extracts all he can from it, and then flies away to « fresh fields and pastures new» (p. 146). En revanche, elle ne s'intéresse absolument pas au sort des Maoris, du moment qu'ils sont pacifiques (p. 32). C'est ainsi qu'elle ne cite leur existence que trois fois en 300 pages (p. 205, 228), et sans aucune tentative pour tenter de présenter leurs conditions de vie. Pour une femme qui se plaint dans la lettre XVII du fait que le « rapide progrès de la civilisation... exclut la possibilité d'être réellement inconfortable », il est dommage qu'elle n'ait pas cherché l'aventure auprès du peuple premier de l'île du sud. Par ailleurs, elle regrette régulièrement « l'insuffisance des serviteurs» (p. 49) qui empêche la gentry de mener la vie qu'elle considère devoir être la sienne. Nous avons effectivement affaire à une « femme du monde », qui observe d'un regard fort bienveillant la VII

société néo-zélandaise coloniale. Le décryptage de ses commentaires au fils des notes nous a convaincu de la bonne conscience de cette Lady, qui sut aussi bien décrire avec vérité la tonte des moutons que passer à côté de l'essence spécifique de cette communauté humaine en devenir des mers australes, qu'aujourd'hui on nomme pakeha. Quant à son humour, réputé et encore apprécié par certains critiques littéraires néo-zélandais, il tendait à conforter l'inégalité sociale, du fait qu'il consistait souvent à remettre chacun à la place que lui donnait la société victorienne dans l'ancien monde. C'est ainsi que lorsqu'elle regrette que les servantes soient peu versées dans l'art culinaire, elle fait sourire ses lectrices de la bonne société en notant: « Je me demande qui les servait dans leur village en Angleterre, car elles semblent ne s'être jamais servies elles-mêmes jusqu'ici» (p. 57). Les portraits psychologiques de son entourage s'avèrent remarquables de précisions et de finesse, ce qui nous ouvre une porte sur les sentiments communs à la gentry de l'époque. Certaines évocations s'affirment même particulièrement émouvantes, comme celle évoquant la disparition de son « baby», parti pour « le pays où la peine est inconnue» (en italique dans le texte). Elle y exprime les sentiments d'une mère aimante, au cœur déchiré, qui trouve dans sa foi un certain réconfort. À la fin de l'année 1868, les Broome quittent la NouvelleZélande, l'achat de nouvelles terres près du lac Wanaka ayant endetté le couple alors que la tempête de neige de 1867 avait entraîné le décès de nombreuses bêtes et fragilisé la rentabilité à court terme de Steventon. Il faut aussi noter que les Broome ne possédait Steventon qu'à la hauteur d'un quart de sa valeur et que cette station ne permettait sans doute pas l'entretien de deux familles habituées à une certaine qualité de vie. Dans son introduction à l'œuvre de Lady Barker, Fiona Kidman considère que les qualités d'éleveurs de Frederick Napier Broome étaient peut-être insuffisantes, ce qui semble être infirmé par les lettres et journaux personnels de ses confrères, qui montrent l'existence d'une station bien entretenue touchée par l'adversité.

Une œuvre liée aux outre-mers. Retourné en Angleterre, le couple vécut d'abord de leurs économies et des talents de journalistes de EN. Broome. Celui-ci VIII

étant en relations avec l'éditeur Macmillan, ce dernier le mit en contact avec le rédacteur en chef du Times qui lui confia quelques livres à présenter. Ses comptes rendus d'ouvrages de voyage ayant été un succès, il devint un des chroniqueurs et des correspondants du Times. C'est à ce titre qu'il assista en 1874 au mariage du duc d'Edimbourg à Saint-Pétersbourg. Quant à Lady Barker, elle devint rapidement l'éditrice du magazine Evening Hours, qui fut l'un des prototypes des revues pour femmes. Comportant originellement des poèmes, des comptes rendus et des récits de voyage, elle y introduisit progressivement des articles sur l'amélioration des jardins à l'anglaise, la décoration intérieure des cottages ou encore la diversification des menus. Paradoxalement, c'est son éducation littéraire de Lady qui lui permit de valoriser et de populariser les connaissances qu'elle avait acquis sur ces sujets en Nouvelle-Zélande. Parallèlement, Macmillan, éditeur et ami de son mari, découvrit son talent de chroniqueuse de la vie quotidienne. Considérant qu'il existait un marché pour des récits autobiographiques et des aventures vécues, il lui proposa de publier les lettres très détaillées et vivantes qu'elle avait adressé des antipodes à sa jeune sœur. Aussi, elle publia dès 1870 son premier véritable ouvrage, Station Life in New Zealand. Le grand succès connu immédiatement par ce premier livre s'explique sans doute d'abord par l'attrait que représentaient les colonies, où un grand nombre d'Anglais de toutes origines sociales était en train de s'installer. Les qualités littéraires de Lady Barker, qui par exemple nous dépeint les paysages australs en faisant référence aux couleurs qu'aurait utilisé le peintre Turner (p. 73), permirent de rendre attrayantes et vivantes ces évocations d'un pays lointain finalement moins effrayant que l'Australie et tout aussi prometteur. Le secret de l'engouement parallèle du lectorat néo-zélandais européen provient sans doute des comparaisons de Lady Barker entre les colonies et l'Angleterre, qui peuvent être pris au premier ou au second degré. Ainsi, elle trouve les « enfants des colonies» solides et indépendants. Plus loin, elle assène l'argument définitif: «La vie que mènent la plupart des gens me semble aussi pure qu'on puisse l'imaginer» (p. 79). Aujourd'hui, son livre reste très populaire car il présente une Nouvelle-Zélande idéalisée, dont la nature omniprésente IX

et magnifique s'impose à l'homme. C'est ainsi que reviennent récits de tempêtes et de voyages perturbés par les caprices du temps, récits qui transforment en aventure la moindre visite à un «cottage de garçon» ou à un bal campagnard. Son premier ouvrage fut suivi de seize autres livres, tous inspirés du monde colonial de l'époque (Nouvelle-Zélande puis Afrique du Sud et Australie). Elle publia alternativement des ouvrages de voyage pour adultes et pour enfants. Leur réussite provient du fait qu'elle évitait de les engoncer dans la morale victorienne tout en se basant sur des histoires réelles. C'est ainsi que dans son second ouvrage, Stories About, publié en 1871, elle mit en scènes de véritables animaux alors que jusqu'à cette époque, ces derniers apparaissaient transformés et humanisés, et ceci uniquement dans des fables dont le contenu était bien loin de la véritable nature. Dans le même mouvement, Lady Barker fut, avec la publication de Sybil's Book en 1874, la première écrivaine à proposer en Angleterre des récits pour adolescentes. Bien que déjà âgée, elle mis au monde deux fils, Guy le 5 mai 1870 et Louis le 20 avril 1875, dont la bonne santé lui fit sans doute oublier le décès prématuré intervenu en Nouvelle-Zélande. Grâce à l'intervention de Sir Henry Cole qui reconnaissait ses qualités de maîtresse de maison acquises aux antipodes, elle fut nommée directrice de la toute nouvelle École Nationale de Cuisine, sise à Kensington. Quant à F.N. Broome, il intégra finalement l'administration coloniale, ce qui les amena en 1876 à quitter à nouveau l'Angleterre pour l'outre-mer. Il fut tout d'abord en poste au Natal. Lady Barker raconte cette «expérience» dans A Year's Housekeeping in South Africa (1877), qui montre comment les tempêtes dévastèrent son jardin de Pietermaritzbur avant que des épizooties déciment ses volailles, que ses enfants soient attaqués par les tiques ou qu'ellemême souffre d'une gastro-entérite nécessitant son retour en Angleterre. Cet ouvrage, d'un ton alerte et critique, fut fort apprécié par le chroniqueur du Times qui écrivit: «We are inclined to rejoice in her griefs seeing that she describes them with such humour ». Frederick partit ensuite avec elle à l'île Maurice, où elle attrapa la malaria. Bien que seulement secrétaire colonial, il était en x

fait chargé de la bonne marche de la colonie en raison des absences fréquentes du gouverneur en titre. Lors d'un de ces intérims, il sut prendre la décision d'envoyer rapidement des renforts au Natal en 1879 après la défaite dramatique de Isandhlwana. Cette action énergique lui valu d'être nommé en 1883 gouverneur de l'Australie de l'ouest, position qui lui permit d'accéder l'année suivante au titre de chevalier. Il se rend donc à Perth avec son épouse et leur plus jeune fils, Louis. Lady Barker conta leur première année d'installation à Perth dans Letters to Guy (1885), leur fils aîné étant resté dans un pensionnat de Winchester. Cet ouvrage est lui aussi devenu un classique en Australie et plus généralement un classique de la littérature coloniale. À cette époque, F.N. Broome était peu apprécié de ses administrés en raison de son caractère entier mais les conseils avisés de son épouse ralliaient les suffrages. En effet, elle milita toute sa vie pour l'amélioration et la généralisation du système éducatif, facilitant la création d'écoles et poussant les jeunes filles à transgresser la coutume qui voulait qu'elles n'eussent pas besoin de continuer leurs études après leur seizième année. Finalement, l'engagement de Broome auprès des Australiens quant à l'institution par l'Angleterre d'un « responsible government» lui valut de retrouver une certaine popularité. Cette prise de position étant moins appréciée par le gouvernement anglais, il fut nommé en 1891 gouverneur de la petite île de Trinidad. Il y décéda d'un empoisonnement du sang dû au diabète le 24 novembre 1896. Leur couple ayant été romantique et imprévoyant alors que le gouvernement anglais ne dispensait pas de pension aux hauts fonctionnaires des colonies, lady Barker se retrouva sans grandes ressources avec un de leurs fils encore à sa charge. Elle obtint une petite pension du gouvernement de l'Australie de l'Ouest qui lui permit d'acquérir à Londres une petite maison dans le quartier de Kensington, à proximité du domicile de sa sœur Louisa Scott. Parallèlement, elle se remit à l'écriture en tant que journaliste. Mary Ann décéda à l'âge de 80 ans en 1911, ayant laissé une trace reconnue dans la littérature anglaise et dans les premiers pas de la littérature néo-zélandaise. Lady Barker, bien qu'elle ne résida que trois ans dans ce dominion, est considérée en Nouvelle-Zélande XI

comme un des piliers de la littérature coloniale, l'ouvrage ci-après étant étudié comme un classique du genre. Un chroniqueur du
Christchurch press nota ainsi en 1904 : « It is doubtful whether any

books written about New Zealand have attained a wider popularity than those of Lady Barker... her bright style, playful humour and vivid description - for a story never lost anything in the tellingcombine to give the books a wide popularity». Plus que tout, Unefemme du monde à la Nouvelle-Zélande, nous présente de manière franche, colorée et vivante, la vie de la première génération de colons pakeha. Or, si les travaux scientifiques et les rééditions privilégient aujourd'hui l'étude des peuples autochtones océaniens, il ne faut pas pour autant oublier d'étudier les aventuriers européens qui s'implantaient alors partout dans le Pacifique « utile », non parce qu'ils seraient des «pionniers» à glorifier mais parce que leur présence et leur vie de tous les jours a transformé volontairement ou inconsciemment, brutalement ou progressivement, et toujours radicalement, la vie des peuples premiers.

Frédéric Angleviel, Université de la Nouvelle-Calédonie.

XII

UNE

FEMME

DU MONDE

A LA NOUVELLE-ZÉLANDE.

~

LETTRE PREMIÈRE.
Deux mois de mer.

-

Melbourne.

-

Oiseaux

australiens.

- Un perroquet savant.
Melbom-ne, 22 sept. 1865.

Hôtel de Port.Philip,

. . . Il faut que je vous fasse le récit de notre voyage. Il a été très rapide, vu l'énorme distance parcourue, quelquefois à la voile, mais le plus souvent à la vapeur. Nous n'avons pas aperçu la terre entre le Lizard et le phare du cap Otway, c'est-à-dire durant cinquante-sept jours. Oh! qui peindra jamais la monotonie de ce temps! Nos ponts étaient si encombrés que nous avions dû nous partager les heures de j

2

UNE FEMME

DU l\IONDE

promenade, afin que chaque bande de passagers eût assez d'espace pour se mouvoir; sans cela, nouS aurions réalisé la définition d'une promenade par un matelot, « deux pas et pardessus bord». J'avoue, ti tua honte, que j'ai été plus ou moins malade pendant tout le trajet, mais heureusement F... (1) se portait bien et je m'en réjouissais par égoïsme; il pouvait prendre soin de moi; j'ai remarqué que le mal de mer développe, avec une surprenante rapidité, les plus mauvais côtés de la natur~ humaine. En ce qui me concerne, je me rappelle avec humilité ma profonde indifférence pour les souffrances d'autrui, et ma préoccupation unique de mes propres misères. Jusqu'au moment de nous embarquer, nos amis, bien intentionnés, mais ignorants, nous assuraient constamment, avec un air de profonde convjction de la vérité et de la sagess~ de leurs paroles, que nous partions dans la meilleure saison de l'année. Mais, aussitôt que nous pûmes recueillir les opinions de ceux qui commandaient à bord, nous finîmes par dé(1) Sir F. Barker, marl de l'auteur.

A LA NOUVELLE-ZÉLANDE.

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couvrir que nous étions tombés sur la plus mauvaise époque pour un tel voyage. Car nous nous trouvâmes bientôt sous les tropiques pendant leur mois le plus chaud (au commencement d'août), et, après avoir été à peu près rôtis pendant trois semaines, nous tombâmes subitement au milieu de l'hiver vers le cap de Bonne-Espérance, et eûmes à essuyer une saison de froid perçant et trois fortes rafales. Je plaignais les pauvres marins du fond du cœur. Au travail toute la nuit sur le pont rendu glissant par une couche de glace, ils tiraient sur des cordes tellement gelées qu'il était impossible de les faire plier; mais, Dieu merci, il n'y eut pas d'accident. La dernière rafale fut la plus dure; on prétendait que c'était la queue d'un cyclone. A terre, on est porté à regarder des phrases telles que le cri de la tempête, le rugissement des vagues comme de poétiques hyperboles; elles ne sont que l'expression exacte pour rendre l'horrible et incessante clameur de l'orage en mer. Notre cabine, très confortable sous d'autres rapports, possédait l'étrange propriété d'attirer toutes les vagues errantes dans le sa-

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Ion. Une ou deux fois je me suis trouvée clans le passage, lorsque la mer envahissait les appartements. J'observais avec une horrible anxiété une tonne d'eau environ cherchant dans quelle cabine elle entrerait pour l'inonder; elle semblait toujours choisir la notre. Toutes ces misères me paraissent maintenant, après quelques jours passés sur la terre bénie, appartenir à un temps lointain; mais je suis tentée de poser ma plume pour rire à mon aise, au souvenir d'une nuit glaciale où un lourd paquet de mer ouvrit brusquement la porte de notre cabine, et vint chercher toutes les bottines, paquets égarés, etc., dans les coins où le roulis les avait jetés. J'étais à sec, perchée dans la couchette supérieure, mais le pauvre F..., dans la couchette inférieure, fut éveillé par la douche, et aucune parole ne peut peindre son aspect comique lorsque, montant prestement sur une commode placée près de lui, il s'y blottit, mouillé et frissonnant, me faisant passer les objets les plus disparates pour les mettre à l'abri dans mon petit coin chaud. Quelques-uns de nos compagnons de voyage essa yèrent très aimableInent de nous distraire

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en organisant des concerts, des charades et autres amusements. Nous leur en étions bien reconnaissants. On prétend que tout paraît plaisant à la campagne, à bord cela est encore plus vrai, tant tout le monde est désireux de trouver de la distraction. Toute la société fut mise en réquisition pour fournir les personnages de la comédie des Rivaux (1) qui fut jouée une semaine environ avant la fin du voyage. Elle réussi.t merveilleusement, mais j'avoue que les préparatifs me divertirent encore plus que la représentation. Vous autres, habitants de la terre ferme, vous ne pouvez vous faire idée de la difficulté de trouver une tabatière pour sir Anthony Absolute; la boîte d'allumettes, recouverte du plomb d'un paquet de thé habilement fourbi, destinée à la remplacer, nous causa des transports de joie et d'admiration, et produisit un effet nlerveilleux à la scène. Au dernier mOlnent, le pauvre Bob Acres, qui luttait depuis plusieurs jours contre une bronchite, fut obligé d'abandonner son rôle, que l'on imposa à F... le jour même de la
(1) Première comédie de Sheridan, représentée en 1775.

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représentation. n n'avait pas le temps d'apprendre le rôle, il l' écri vit en grosses lettres sur des bandes de papier qu'il fixa aux mâts. Ce stratagème échappait à l'auditoire, mais il était obligé de tenir la tête aussi élevée que s'il avait parlé avec une cangue au cou. Nous étions tous si pleins d'indulgence, qu'à chaque contretemps, par exemple lorsque les actrices oubliaient leur rôle ou étaient saisies de la frayeur théâtrale, les applaudissements étaient bien plus grands que lorsque tout allait bien. Je peux à peine croire que deux jours seulement se sont écoulés depuis que nous sommes entrés dans la baie d'Holson par une claire matinée de printemps. A diner, le soir d'avant, notre bon vieux capitaine avait dit que nous verrions le phare de la côte ce soir-là à huit heures. Il ne se trompait pas. M'accuserez-vous d'enfantillage si je vous avoue que mes yeux étaient si pleins de larmes que je pus à peine distinguer la première lueur du phare. Il est impossible d'exprimer dans une lettre la joie d'un pareil moment. On n'oublie que trop vite de semblables impressions dans le mouvement de la vie quotidienne, et nous e sommes que

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trop disposés à recevoir comme notre dû les bienfaits de Dieu, qui se renouveHent chaque jour; mais, au moment où finissaient ces longues smnaines de malaise et d'inquiétude, en atteignant le port où nous devions trouver le repos et la sécurité, mon premier sentiment fut celui d'une vive gratitude. Il était facile de voir que lajoie était générale. Ceux qui avaient eu des discussions se réconciliaient avec une facilité surprenante, les timides devenaient tout d'un coup cOlllIDunicatifs. Ceux d'entre nous qui avaient des demeures confortables invitaient les étrangers dépaysés dans une contrée inconnue. Nous nous séparâmes avec un sentiment de regret sincère, qu'il nous eût semblé hnpossible d'éprouver lorsque nous étions encore à bord. Nous n'avons encore rien vu de Melbourne, parce que nous avons eu à nous occuper des bagages, et qu'au premier moment l'on n'est capable de rien que de paresser avec délices. Le plus grand plaisir de l'arrivée est un bain d'eau douce. On éprouve une vraie jouissance à avoir un espace suffisant pour s'habiller et à ne pas voir ses peignes et ses brosses se sauver

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dans tous les coins. Je crois que la femme la plus vaine du monde trouverait les soins de la toilette ennuyeux en mer à cause du défauf de stabilité de tous les objets. Une autre joie, c'est de se mettre à la fenêtre et de contempler les chevaux, les arbres, les chiens, enfin tous les trésors de la terre. Quant aux fleurs, si belles qu'elles puissent nous sembler en tout temps, nous ne les apprécions vraiment qu'après en avoir été privés pendant deux mois. Vous savez que j'ai beaucoup voyagé dans diverses parties du monde, cependant je n'avais encore rien vu qui ressemblât à Melbourne. Dans les autres pays, c'est généralement l'antiquité des villes et leurs souvenirs historiques qui parlent à l'imagination; mais ici l'intérêt est tout aussi grand par une cause tout opposée. Il est merveilleux de se promener à travers une ville splendide, possédant de magnifiques monuments publics, des églises, des magasins, des cercles, des théâtres situés dans des rues bien pavées et bien éclairées, et de penser qu'il y a moins de quarante ans, ce n'était qu'un affreux marais, sans même une hutte de branchages. Combien peu une ville anglaise

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progresse en quarante ans! Et voilà une nlerveilleuse cité créée en cet espace de tenlps. Je n'hésite pas à affirmer que toute nouveauté, parue à Londres ou à Paris, arrive à Melbourne par le plus prochain paquebot. Par exemple, j'avais cassé mon ombrelle à bord: la première chose que je fis en arrivant fut d'aller la remplacer dans un des meilleurs magasins de la rue Collins. Le marchand me montra aussitôt les nouvelles ombrelles qui venaient de paraitre à Londres au moment de mon départ et que je n'avais pu me procurer à S..., à quatre heures seulement de Londres. Le seul endroit public que nous ayons encore vÎsité est le Jardin d'acclimatation, qui est merveilleusement organisé et rempli de volières; mais il paraît étrange de voir nos vulgaires oiseaux anglais traités comme des étrangers de distinction et somptueusement logés et soignés. Naturellement les oiseaux australiens m'intéressent davantage. Ils sont certainement plus jolis que les nôtres, mais ils ne chantent pas. J'ai déjà visité une boutique où l'on vend des peaux d'oiseaux, et je me suis à moitié ruillée en emplettes pour des chapeaux. Je vous des1.

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tine une hirondelle-diamant. C'est une charmante petite bête au plumage d'un brun-rougeâtre avec des points blancs sur tout le corps (ressemblant par là au faisan Argus que j'ai rapporté des Indes) et une tache jaune triangulaire sous le cou. J'en ai vu plusieurs vivantes dans une cage, au marché, avec d'autres petits oiseaux et plusieurs paires de ces jolis perroquets verts zébrés qu'on a baptisés du nom peu harmonieux de budgereghars. J'ai tant admiré le roitelet bleu! c'est un mignon oiselet au corps gris-poussière avec la tête et le cou du plus joli bleu-turquoise. Il a de chaque côté de la tête une petite aigrette de ces mêmes plumes bleues qui lui donne l'air fort impertinent. Le roitelet-émeu est la reproduction exacte en miniature de l'émeu. Je me suis fort divertie à regarder les différentes variétés de cacatoès, perroquets et loriots de toute couleur et de toute espèce, criant et caquetant dans la partie du marché qui leur est affectée. On me dit que je n'ai vu encore que très peu de variétés d'oiseaux, parce que nous ne SOffim&i qu'au commencement du printemps et que les jeunes ne sont pas encore élevés. Ils

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sont vendus aussitôt qu'on peut se les procurer. Mais avant de terminer ma lettre, il faut que je vous parle du cacatoès appartenant à notre hôtel. C'est un oiseau fameux dans son genre; son portrait a été fait plusieurs fois et la description de ses talents a paru dans divers journaux. Son maitre se vante d'en avoir refusé des sommes énormes. Connaissant ma passion pour les animaux privés, F... m'emmena en bas pour voir l'oiseau aussitôt après notre arrivée. Je le trouvai hideux. il appartient à une espèce très peu connue en Angleterre, d'une couleur blanc sale avec la tête de forme très laide et deux larges anneaux bleuâtres autour des yeux. Le bec est gros et recourbé. S'il était informé de cette dernière critique de ma part, il répondrait probablement, conlfie le loup dans l'histoire du Petit Chaperon rouge: « C'est

pour mieux parler, mon enfant; » car c'est
un oiseau savant et avisé. D'abord il refusa positivement de montrer son savoir; mais un des domestiques vint obligeamment à notre aide, et Coco voulut bien condescendre à nous montrer ses talents. Je ne puis vous les énumérer tous. D'abord il fit semblant d'avoir un

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violent mal de dents, porta sa patte à son bec et se balança comme quelqu'un qui souffre le martyre. A tous les remèdes proposés il ré, pondait: « A quoi bon! » Enfin, se posant à l'extrémité de son perchoir, il dit d'un ton confidentiel, avec une voix enrouée: « Allons, donnez-moi une goutte de whisky, voulezvous? » Sa voix était extraordinairement distincte, et lorsqu'il chantait quelque chanson, les mots étaient parfaitement clairs_ et les roulades exécutées dans la perfection avec l'intonation la plus con1ique. Il était surtout remarquable lorsqu'il causait. Il prenait une pièce d'étoffe avec la patte reposant sur le perchoir et faisant semblant de coudre avec l'autre patte, embrouillant parfois son fil et finissant par entonner un chant en l'honneur des machines à coudre, comme s'il était chargé de faire une réclame. Avant qae j'écrive de nouveau, j'aurai mieux vu Melbourne. Je n'aurai pas le temps de faire partir une autre lettre par le paquébot, mais j'en laisserai une à la poste avant notre embarquemen-t pour la Nou velle-Zélande.