Une gauche syndicale en Afrique du sud (1978-1993)

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296285996
Nombre de pages : 240
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"Conjonctures Politiques" Cahier N°S

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CONJONCTURES

POliTIQUES

La critique justifiée de l'histoire événementielle et l'essor' de l'histoire des structures sociales et des mentalités doivent maintenant aboutir à la pleine réhabilitation de l'histoire politique. dont l'analyse des conjonctures politiques fait partie. Avec les cahiers de Conjonctures Politiques, les Editions L'Harmattan veulent offrir dans un esprit pluridisciplinaire un espace à des textes originaux d'analyse de situations présentes. Volontairement souple. ce projet est constitué ge cahiers simples. doubles ou triples (de 64 à moins de 200 pages), afin de permettre des publications adaptées et rapides sur des questions diverses. Il n'y a aucune limitation géographique ou thématique pourvu que sur des enjeux actuels il y ait production d'analyse politique.
Directeurs de la collection: Michel Cahen (CNRS. Institut d'études politiques de Bordeaux) et Christine Messiant (Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris). Autres responsables: Patrick Quantin (FNSP, Institut d'études politiques de Bordeaux). Jacques Palard (CNRS, Centre d'étude et recherche sur la vie locale IEP-Bordeaux). Monique Chajmowiez (Editions L'Harmattan).
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Conjonctures Politiques"/ Editions L'Harmattan,
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005-Paris.

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Broué Pierre: Le Brésil de l'affaire Collor ou quand le peuple
préfacé par Luis Favre, avec un entretien de LuIa,

révoque le Président,

172p.
n° 2 - Filoche Gérard: Edouard Balladur et les 5 millions de chômeurs,
préfacé par Raymond Vacheron, politiques l'Europe, et sociales. 190 p. yougoslave 172 p.

nOJ- Heuzé Gérard: Où va l'lnde moderne? L'aggravation des crises 0°4 - Samary Catberine: La déchirure
174 p.

- Questions

pour

Claude JACQUIN

UNE GAUCHE SYNDICALE EN AFRIQUE DU SUD

1978-1993

Préface de Jean Copans

Editions I'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur (sous le nom de Claude Gabriel): Angola, le tournant africain? , Editions La Brèche,1978. Nouvelle-Calédonie, la révolte kanake, en collaboration avec Vincent Kennel, Editions La Brèche, 1985. Les sentiers de l'espoir, en collaboration avec Vincent Kennel, Editions La Brèche, 1988.

1994 ISBN: 2-7384-2346-9

@ L'Harmattan,

Préface Le syndicalisme, garant démocratique en Afrique du Sud?

Parmi les facteurs internes qui ont accéléré la mise en place de la politique actuelle de démantèlement de l'apartheid (fondé faut-il le rappeler sur un déni politique absolu de la citoyenneté et de l'existence politique collective aux populations africaines), le mouvement social, ouvrier et syndical, joue un rôle de premier plan. L'avènement, au milieu, des années 1980, du paradigme COSATIJ-UDFl, a d'ailleurs pu donner l'impression qu'un modèle syndicalo-associatif, aniculant luttes industrielles (sur les lieux de production) et luttes civiques (sur les lieux de résidence et de vie communautaire) se mettait en place, courcircuitant en quelque sorte le processus, que l'on aurait pu croire inéluctable, de l'hégémonie nationaliste et anti-colonialiste. Les nombreux succès de la mobilisation syndicale, la nature des liens (à l'époque nécessaires) entre intellectuels, cadres et militants d'extrême gauche et bases ouvrières et populaires, la richesse des débats, des analyses théoriques et politiques ont, d'une certaine façon, grisé les responsables de toutes les organisations. Les observateurs bien informés et bien intentionnés ont pu aller jusqu'à penser qu'un mouvement de masse, véritablement populaire et travailleur, allait
1 Front unitaire formé, sous l'égide de l'ANC, entre la fédération syndicale COSATU et le Front uni démocratique (UDF) fédérant les diverses formes d'associations de quartier, laïques ou religieuses, voir infra.

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prendre la tête de la lutte politique contre le régime2. Cette illusion des années 1983-1987 ne résista pas à l'état d'urgence de juillet 1985 et surtout à l'atomisation, à la régionalisation des terrains sociaux sud-africains dont la coordination à l'échelle nationale était si nécessaire mais si difficile. Cette situation se réfractait dans la multiplication des associations, la diversité de leurs positions à la fois sociologiques et idéologiques. Cette conjoncture permit, de façon à la fois volontaire et involontaire, de remettre au premier rang des "représentants du peuple", les protagonistes nationalistes, à la riche expérience clandestine et armée, possédant de surcroît le candidat par excellence de la cooptation nationaliste/néo-coloniale : Nelson Mandela. Les mouvements syndicaux et associatifs (ces derniers largement aux mains de l'ANC) ne permettaient pas à l'évidence de promouvoir des interlocuteurs reconnus pour la négociation politique. On pourrait même conclure que le réformisme institutionnel en matière syndicale (les commissions Riekert et Wiehan) servit de banc d'essais à une expérience contrôlée de la négociation sociale, au dialogue inter-racial, ce qui n'était pas arrivé depuis plus d'un quart de siècle sinon plus. L'Etat de l'apartheid n'a jamais été homogène et les conflits internes sont très violents dans les années 1970-80. L'échec visible de la "stratégie globale" (la sur-apartheidisation de la région et de la République sud-africaine, bantoustanisation de toute la société noire) laisse du jeu aux réformistes qui vont mettre en avant très prudemment la stratégie de la cooptation des élites. L'état d'urgence permet de bloquer les tentatives vigoureuses d'autonomie du mouvement social et de rappeler (tout en vérifiant son fonctionnement technique) la prééminence de l'Etat, y compris aux réfor2 Voir Jean Copans, «Pourquoi pas l'époque du Sud ?», Les Temps Modernes, n° 479-480-481, 1986, pp. 13-56. Pour suivre l'actualité sudafricaine on peut se reporter aux articles de Pierre Beaudet publiés régulièrement dans Le Monde Diplomatique.

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mi~tes du monde des affaires qui auraient pu brader trop vite un Etat bureaucratique et obsolète pour un nouveau partage social des coûts et surtout pour conserver le niveau des profits. La politique des sanctions va ramener, paradoxalement, les hommes d'affaires dans le droit chemin car il n'y a pas plusieurs sorties de l'apartheid. Il n'yen a qu'une, en effet, qui consiste à négocier politiquement avec les représentants nationalistes qui ne tiennent pas parfaitement encore en main le mouvement ouvrier et populaire. Bref le mouvement syndical se stabilise, la détérioration urbaine et communautaire s'installe et le mouvement nationaliste reprend officiellement le dessus. Certes il ne faut pas relire ces vingt dernières années (depuis les grèves de 1973) à partir des élections du 27 avril 1994 prochain. Mais il est certain que la nécessaire politisation du mouvement ouvrier, son acceptation du rôle dirigeant des idéologies communiste et nationaliste ont préparé, grâce au remarquable exploit de l'unification syndicale, le passage à une vision plus "classique" du rôle syndical, interlocuteur de l'Etat et non seulement des entrepreneurs. En cédant à la tentation de transformer le mouvement syndical en force également politique, les dirigeants syndicaux ont reconnu, d'abord involontairement sur le seul plan de la lecture idéologique des rapports sociaux et politiques, puis volontairement par alliance ou intégration avec les appareils politiques nationalistes, que la libération de l'apartheid ne doit être d'abord (ou pour toujours...) que politique. Dans ce cas de figure la lutte des classes doit se modérer car l'union nationale impose une sourdine aux revendications sociales. Il semble quele COSATU ait néanmoins décidé de "surveiller" les décisions et politiques du futur gouvernement de transition en la matière. C'est pourquoi la lecture de la politisation interne du mouvement ouvrier et syndical est si importante. Elle est d'autant plus importante qu'on s'intéresse aux partisans de l'autonomie sociale qui ont préparé malgré eux, idéologiquement et moralement, le terrain aux tenants de l'union nationale, ouvrant ainsi la porte aux professionnels de l'organisation et de la manipulation politique (en tout bien tout honneur évi-

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demment). En radicalisant au plan politique le mouvement ouvrier, stratégie pourtant incontournable, rationnelle, étant donné les circonstances, les partisans de ce courant ont permis aux professionnels du politique de l'emporter. La prééminence nationaliste retrouve l'ordre normal des choses et les catégories sociales dominantes (urbaines petites-bourgeoises) vont pouvoir construire leur hégémonie. Mais l'étude de Claude Jacquin va être des plus utiles pour comprendre l'après avril 1994. Tout d'abord elle actualise sur un point particulier, les quelques rares analyses disponibles en langue française sur le mouvement ouvrier sud-africain3. Et puis elle embrasse les deux extrêmes de la problématique applicable à ce genre de réalité à la fois sociale, idéologique et organisationnelle. En effet elle se penche sur les raisons d'être d'une position syndicale particulière, sur sa vision du monde, sur ses pratiques, sur ses acteurs (ainsi de l'importance des cadres blancs radicaux et des ethnocentrismes qui en découlent), sur son "ouvriérisme". De l'autre, elle s'interroge sur les secteurs économiques et industriels qui l'ont vu naître et prospérer, sur les causes objectives de son apparition et de sa disparition. Sur le premier point, les relations particulières du Parti Communiste sud-africain tant avec l'ANC qu'avec le mouvement syndical permettent de confronter les stratégies en cours et de suggérer vers quelles bases sociales se dirige ce dernier: la "conversion" idéologique de nombreux cadres syndicaux confirme la défaite relative du courant de l'autonomie ouvrière. Le paradoxe veut qu'une telle attitude conforte la position du parti communiste. Mais n'est-ce pas ce qui se passe, dans un tout autre contexte et dans un tout autre milieu, dans les anciens pays communistes? L'Afrique du Sud ne serait qu'un paradoxe en apparence.
3 Trois articles au moins sont parus dans Politique Africaine (1982, 1984, 1987), Karthala, Paris. Voir aussi M. Swillings dans le numéro cité ci-dessus des Temps Modernes. Voir aussi «L'explosion syndicale», Apartheid Non, 1983.

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La question nationaliste n'en est pas pour autant un faux problème ou une fausse conscience: le passage du bantoustan et du township, hors-champ politiquement, à un espace social et politique "national", est de l'ordre des urgences. Les

"ouvriéristes" ont fait peut-être trop facilement l'impasse et de manière très conflictuelle - avec les "nationalistes" de
l'ANC. Plus généralement Claude Jacquin nous propose une amorce de sociologie des pratiques syndicales, individuelles et collectives. L'illusion politique parce qu' électoraliste va se développer mais les désillusions risquent d'être tout aussi fortes, si elles ont le temps de se manifester! M. Swillings nous avait offert jadis une remarquable sociologie politique de la construction différentielle du syndicalisme4. Le chercheur Claude Jacquin pose aujourd'hui les questions qui s'imposent pour comprendre la dynamique du mouvement ouvrier et syndical à l'aube d'une nouvelle étape de l'histoire sud-africaine. La méthode à la fois participante, active et objectivante, distanciée, produit de l'information et de la théorie. Un débat devrait même s'engager avec les militants et chercheurs sud-africains pour que nous puissions intégrer les leçons qu'ils tirent de ces expériences en cours et qu'ils puissent tirer parti d'une lecture "extérieure". A n'en pas douter la nécessité d'une nouvelle gauche syndicale va s'imposer. Mais il paraît tout-à-fait utopique de prévoir les grandes lignes du contexte de la fin des années 90. Souhaitons que l'auteur poursuive ses missions et ses réflexions: après tout les sciences sociales françaises ont bien besoin qu'on leur rappelle, à elles aussi, et à l'occasion, la pertinence de problématiques que l'afropessimisme, le libéralisme du FMI ont la prétention de croire enterrées. La lutte des classes va changer de visage en Afrique du Sud et cette fois-ci les dichotomies sociales risquent d'être, en un sens,
4Voir notamment, «Grèves de Masse et Révolte urbaine», Les Temps Modernes, op. ciL, pp. 262-276.

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plus tragiques. L'africanisation des pouvoirs peut être l'embryon d'une nouvelle forme d'exploitation où la raison syndicale sera plus nécessaire que jamais. Jean COPANS Professeur à l'université d'Amiens, responsable du Groupe de Recherche "Afrique australe" n° 846 du CNRS

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«Le cœur de la ville semblait avoir été saisi d'une crampe, comme si une énorme main invisible s'était emparée de lui et l'empêchait de battre, dans son étreinte folle. Les bruits qui subsistaient, ne ressemblaient qu'au battement sourd d'un cœur, à un vague bourdonnement presque inaudible. Le silence devait donc s'insinuer dans le corps par le sang et les os. Comme une secousse souterraine, mais différente des coups de grisou que l'on ressent chaque jour, à Johannesburg. Au bout d'un temps, je pris conscience d'un mouvement. Venant de la gare, un mur d'individus approchait poussant le silence devant lui une sombre et irrésistible phalange de Noirs. Pas de cris, pas de bruit. Les premiers rangs avançaient, poings brandis, comme ces branches qui émergent d'un courant indolent». André Brink Une saison blanche et sèche (Stock)

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Avant-propos

Les années quatre-vingt on été, dans l'histoire sud-africaine, celles des plus grandes mobilisations politiques et sociales. Le mouvement syndical en fut l'un des principaux protagonistes. La recherche que nous avons réalisée porte sur une période qui va du milieu des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix. C'est pendant ces vingt années, environ, que le mouvement syndicat dit "indépendant" a non seulement joué un rôle considérable mais a aussi exprimé l'évolution complexe de la fonnation sociale et des rapports socio-économiques. Nous avons centré notre recherche sur ce que nous appelons "la gauche syndicale indépendante", celle qui forma notamment la Fédération syndicale FOSATU en 1979 1. Il s'agit de l'une des tendances politico-syndicales les plus significatives de cette période. Elle est née et s'est développée en relation étroite avec les changements structurels qui sont apparus en Afrique du Sud dès le milieu des années

soixante-dix.

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L'étude de ce courant syndical permet de suivre simultanément l'ensemble des changements politiques, sociaux et économiques qui ont modifié le système de l'apartheid aux cours des deux dernières décennies. En effet, il a partiellement infléchi son projet initial et a, ensuite, joué un rôle dans les négociations sur la réfonne de la société sud-africaine. L'étude de cette évolution pennet de poser deux questions: celle de la pratique syndicale dans une société en pleine mutation et celle du lien entre syndicalisme et politique dans un contexte aussi spécifique que la structure sociale de l'apartheid.
1 Federation of South African Trade Unions.

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Mais cette mutation a eu des aspects contradictoires, reflets d'une série de facteurs sociologiques spécifiques. Ce travail a été mené sur la base d'enquêtes et d'études réalisées au cours de dix voyages en Afrique du Sud, entre 1982 et 1992. Un certain nombre de citations viennent à l'appui de notre démonstration. Mais nous avons pris soin de ne jamais "solliciter" les textes pour simplement confirmer un propos. Toutes les citations utilisées ici illustrent une argumentation ou un fait qui peuvent se retrouver ou se vérifier dans nombre d'autres documents de la période considérée. *** Sigles de quelques partis et mouvements politiques
ANC African National Congress (Congrès national africain) AZAPO Azanian People' s Organization (Organisation du peuple d'Azanie) BC Black Consciousness (Conscience noire) BCM Black Consciousness Movement (Mouvement de la Conscience noire) CP Conservative Party (parti conservateur) DP Democratie Party (Parti démocratique) IFP Inkhata Freedom Party (Parti Inkhata de la Liberté "Inkhata") LP Labour Party (Parti travailliste) MDM Mass Democratic Movement (Mouvement démocratique de masse) NIC Natal Indian Congress ( Congrès indien du Natal) NF National Forum (Forum national) NP National Party (parti national) PAC Pan-Africanist Congress (Congrès panafricaniste) PFP Progressive Federal Party (Parti fédéral progressiste) SACP South African Communist Party (Parti communiste sud-africain) UDF United Democratie Front (Front démocratique uni) UM Unity Movement WOSA Workers Organisation of Socialist Action (Organisation ouvrière d'action socialiste)

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Introduction

Durant les années soixante-dix, plusieurs courants syndicaux se sont développés et se sont progressivement différenciés sur fond de reprise des conflits sociaux. Leurs histoires s'entremêlent au rythme des scissions et des unifications. Trois projets syndicaux se sont ainsi développées sur la base de quelques postulats politiques et idéologiques distincts. Le premier s'est constitué (ou reconstitué) amour de la tradition syndicale du South African Congress of Trade Unions (SACTU) et de son lien à l'African National Congress (ANC). Le second s'est formé à partir de la mouvance Black Consciousness (Mouvement de la Conscience noire ). Il formera notamment le Council of Unions of South Africa (CUSA) 1. Le dernier, enfin, est apparu de manière originale, sans lien apparent avec un courant politique connu. Il a donné naissance, en 1979, à la Federation of South African Trade Unions (FOSATU). C'est cette dernière qui fournit, en 1985, une partie substantielle des forces du Congress of South African Trade Unions (COSATU), la nouvelle fédération unitaire. Entre ces trois courants, plus ou moins bien délimités, existaient par ailleurs d'autres syndicats qui ont pu jouer un rôle important dans certaines branches ou régions. Quelquesuns eurent un rôle significatif dans les débats inter-syndicaux du début des années quatre-vingt. Qu'est-ce qui fut, dans ce contexte, identifié à une "gauche syndicale" ? Pour les observateurs les plus extérieurs ce fm l'ensemble de ce syndicalisme indépendant, tous cou1 Un certain nombre de dirigeants du CUSA étaient liés à l'organisation politique Azanian People' s Organization (AZAPO).

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rants confondus, puisqu'il s'opposait globalement aux syndicats les plus intégrés, régis par des règles de séparation raciale et dominés par des organisations de syndiqués blancs. C'était donc cette relation d'opposition à l'Etat et au syndicalisme racial qui pouvait, selon cette approche, caractériser une "gauche syndicale". En revanche, pour d'autres (par exemple l'ensemble des revues et des chercheurs qui travaillaient à cette époque au contact du mouvement social anti-apartheid), la question terminologique était plus difficile à résoudre. Il fallait, également, juger les divers projets syndicaux par rapport au courant politique dominant qu'était l'ANC et par rapport aux héritages du passé. La question de l'indépendance syndicale et du positionnement idéologique ne se posait donc pas simplement vis-à-vis de l'État mais aussi par rapport à toute l'histoire du mouvement politique d'émancipation des Noirs. C'est ainsi que fut progressivement admise, dans la presse et les revues de recherche, l'existence d'une "gauche syndicale" spécifique.

La spécificité de la FOSATU
Notre étude est plus particulièrement consacrée à ce courant syndical. Ceci, pour plusieurs raisons: - il a donné naissance aux principaux syndicats de l'industrie (hormis celui des mines) c'est-à-dire, entre autres, de l'automobile, de la métallurgie, de la chimie, du textile; - il a développé au début des années quatre-vingt un projet syndical original et ce, à partir d'une conception explicitement indépendante des principales forces politiques;
-

il s'est formé à partir de réseaux d'intellectuels et

d'étudiants, eux-mêmes produits d'une phase spécifique de l'évolution socio-économique du pays; - il correspondait à une véritable mutation sociale et économique du pays et a accompagné la transformation progressive de l'organisation du marché du travail. Nous avons engagé notre recherche, en nous posant la

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question suivante: quel a été le lien entre les changements socio-économiques du pays et la construction de la FOSATU entre 1979 et 1985 (date de l'unification d'une grande partie des syndicats au sein du COSATU) ? L'étude parallèle de l'environnement économique et institutionnel permet de mieux situer le contexte objectif dans lequel ont été faits les choix fondateurs de ce courant syndical: - la question de la forme de syndicalisation (syndicats par branche d'industrie, fonctionnement interne bâti à partir des usines et des réseaux de délégués, utilisation des formes nouvelles de négociation avec les employeurs et l'État etc.) ;
-

la question du rapport aux forces politiques en présen-

ce, à commencer par l'African National Congress, c'est-àdire toute la question du projet syndical sur le long terme; la question de l'unification syndicale avec les deux autres courants déjà cités (pour aboutir au COSATU fondé en 1985); - la question du lien avec les civics, à savoir les autres formes d'organisation sociale de base, dans les quartiers et les towns hips2.
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Ces quatre grands débats, qui se déroulèrent sous diverses formes entre 1982 et 1987, accompagnèrent la lente transformation du champ politique et social sud-africain. Une première époque s'estterminée avec la fondation, en 1985, du COSATU et la fin de l'existence indépendante du courant syndical qui nous intéresse plus particulièrement. Pourtant celui-ci se maintint encore comme un pôle particulier à l'intérieur de la nouvelle fédération, notamment à travers la direction du syndicat unifié de la métallurgie et de l'automobile (NUMSA). Entre 1985 et 1991, il évolue graduellement, en s'interrogeant sur:

2 Cités noires autour des agglomérations urbaines, réservées aux populations "africaines", voire "métisses" selon les classifications de I'habitat imposées par Ie Group Areas Act.

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-la stratégie de rupture avec l'apartheid et la question de l'Etat; - la stratégie de développement dans une société dite post-apartheid; - le choix entre affrontement ou pacte social avec les employeurs. C'est au terme de cette nouvelle phase de transformation que le groupe dirigeant - toujours à la tête des principales organisations constitutives du COSATU - adhérera finalement à l'ANC et au Parti communiste sud-africain, à la veille de l'ouverture des négociations constitutionnelles. Ainsi, en à peine dix années, un groupe d'intellectuels (majoritairement blancs) et d'ouvriers noirs aura créé une forme nouvelle d'organisation syndicale. Il se présentera d'abord comme un point de référence indépendant de l'ANC et radicalement opposé au Parti communiste. Il dirigera une grande partie des mouvements grévistes des années 1980. Et il intégrera finalement les directions du courant politique qu'il avait largement contribué à contester quelques années plus tôt. Les raisons de ce parcours doivent être recherchées en replaçant les événements dans le contextede l'évolution des formes de régulation sociale au sein de la société sud-africaine, de l'évolution de la crise économique et de la restructuration des entreprises et enfin dans l'évolution des projets politiques tant du gouvernement sud-africain, des employeurs, que de l'ANC.

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Chapitre 1

L'APPAREIL DE PRODUCTION INDUSTRIEL (1950-1973)

De nombreuses études ont été faites sur l'évolution de l'économie sud-africaine à partir de la seconde guerre mondiale. L'objectif de ces recherches est le plus souvent le même: caractériser le lien entre le système d'apartheid
-

comme régulation sociale extra-économique -

et les

besoins de l'accumulation du capital. Il s'agit de comprendre pourquoi un pays semi-industrialisé et disposant déjà d'un appareil d'Etat solide "s'aventure", après 1947, dans l'aggravation d'un système de ségrégation raciale produit du colonialisme, à une époque où commence à se poser le problème de formes nouvelles de contrôles politique et économique des empires.

Les controverses sur ['apartheid
Quelle était la part, dans cette forme tardive de ségrégation raciale, d'un certain irrédentisme afrikaner s'exprimant électoralement et donnant la majorité au Parti nationaIl ? Quelle était la part relevant des besoins réels de l'économie capitaliste sud-africaine encore terriblement dépendante de ses exportations de produits primaires dont les prix étaient déterminés par le marché mondial? En d'autres termes quelles était la part de l'obscurantisme colonial et celle du réalisme économique? Le débat faisait rage dès cette époque entre partis politiques blancs, entre secteurs économiques et diverses couches
1 Parti national (National Party), au pouvoir depuis 1948 et très largement majoritaire chez les Blancs.

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du patronat, sur la meilleure manière de dépasser les contradictions à l'œuvre, l'essoufflement économique et la crise du système de contrôle sur les populations noires. Selon Martin Legassick :
«Face à ces problèmes nouveaux, il y eut deux grands types de réactions qui se cristallisèrent en deux stratégies. Pour certains il Jallait accepter la situation de fait, telle qu'elle s'était développée au cours des années trente et pendant la guerre: étant donné que les réserves2 étaient de plus en plus incapables de contribuer à la reproduction de la Jorce de travail, et que l'industrie avait besoin d'une main-d' œuvre noire plus qualifiée et, corollairement, d'un abaissement de la rotation de cette main-d'oeuvre, il était nécessaire qu'un nombre plus élevé de Noirs se voient accorder des droits de résidence permanente dans les villes et il fallait que l'Etat finance dans les zones urbaines les coûts de la reproduction de la force de travail (...) c'est-à-dire que, au moins pour l'industrie et le commerce, il fallait s'orienter vers un abandon progressif du système de travail migrant. C..) L'autre type de position préconisait au contraire l'extension du système de travail migrant à l'industrie des régions industrielles établies: il n'était pas question d'autoriser un élargissement des droits de résidence des Africains dans les villes C..), ni d'intégrer les travailleurs africains à l'appareil de négociation. Il fallait renforcer les mécanismes de
contrainte extra-économique existants~~3.

Ces problèmes se trouvèrent amplifiés par la fin de la guerre et par la reprise des échanges mondiaux. Le danger d'une nouvelle résistance des ouvriers noirs avait été démontré par la grève des mineurs africains de 1946. Bien que cette grève ai été défaite et que les tentatives de solidarité parmi
2 Il s'agit ici de ce qui deviendra, dans une nouvelle terminologie raciale, les Bantoustans. 3 Martin Legassick, South Africa: Capital. Accumulation and Violence, Economy and Society, Londres, Vol 3, n03, 1974, pp. 253-291. Edition française, Apartheid et capitalisme, Paris, François Maspero, 1979.

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les travailleurs urbains aient échoué, l'Etat avait besoin de trouver une solution à long terme au problème du contrôle social. De même les questions soulevées par la reprise de la production industrielle concurrentielle de l'Europe étaient aggravées par la hausse de la facture d'importation et la crise de la balance des paiements. Ainsi - au-delà des professions de foi politiques ou idéologiques des uns ou des autres sur la supériorité de la race blanche ou sur une meilleure intégration des Noirs - divers secteurs discutaient depuis plusieurs années de la meilleure manière de maintenir une main-d'œuvre au moindre coût tout en évitant la dislocation du système politique. La victoire électorale du Parti national en 1948 sanctionna la victoire de la seconde option, ouvrant une nouvelle période de l'histoire sud-africaine jusqu'à ce que ce choix s'épuise progressivement au cours des années soixante-dix. Le débat sur le "choix" de 1948 n'a pas simplement touché les secteurs dominants de l'appareil d'Etat et de l'économie. Il a été aussi, et singulièrement a posteriori, un élément fondamental de la réflexion des oppositions sur la nature de l'apartheid, la question nationale et la définition de la société sud-africaine. Avait-on affaire à un anachronisme par rapport aux besoins réels du capitalisme lui-même ou était-ce un expression particulière des besoins en mise en valeur du capital dans les conditions sociales et historiques de ce pays? Duncan Innes donne un aperçu de ces débats:
«A première vue l'extension du contrôle semble contradictoire avec les besoins d'une économie industrielle "en voie de modernisation", ce qui, selon la plupart des modèles de croissance, nécessiterait un marché du travail ouvert. Adoptant cette argumentation, beaucoup d'auteurs ont prétendu que les nouveaux contrôles de la force de travail, et l'ensemble de la politique d'apartheid qui les accompagnent, étaient de fait contraires au besoins de l'industrie manufacturière et un frein à ses progrès. Habituellement ces auteurs expliquent la politique de l'Etat par la prise en charge, par le Parti national, des intérêts de sa base, essentielle-

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ment composée de Blancs, Afrikaners et ruraux, qui sont suffisamment "arriérés" par leur culture et leur forme de pensée pour ne pas pouvoir s'adapter aux exigences d'une économie industrielle moderne. Une version néo-marxiste qui a certaines similarités avec cela explique que l'Etat était sous

hégémonie de la "fraction" agraire du capital4 C...)
Quelles que soient ces approches, elles ont certains traits communs: d'abord, sur lefait que les intérêts, en matière de travail, des secteurs primaires, comme les mines ou l'agriculture, sont incompatibles avec ceux du secteur secondaire manufacturier. Ensuiteque la politique de l'Etat en matière d'organisation du travail aurait pour objectif de soutenir les deux premiers contre le troisième c...) Toutefois, tout comme il serait erroné de prétendre que l'Etat favorise les secteurs primaires au dépend du secteur manufacturier, il serait faux de dire que cette politique est parfaitement rationnelle et

capable de satisfaire l'attente de tous les secteurs C...) Ce
que l'Etat fit enfait, ce ne fut pas de freiner la croissance industrielle, mais plutôtd' encourager une forme particulière d'industrialisation basée sur les méthodes de production à forte intensité de travail»5.

Le développement manufacturier

de l'investissement

La période d'après-guerre fut une période charnière dans l'évolution de l'économie du pays. Les effets cumulatifs de ce que l'on pourrait identifier à une forme d'industrialisation par substitution d'importations (par analogie aux cas latinoaméricains) commençaient à modifier la structure du capitalisme sud-africain. L'industrialisation par substitution d'importations s'appuyait aussi sur des facteurs politiques exogènes. En 1940 le Premier ministre, le Général le. Smuts, déclarait:
4 D. Innes cite ici Merle Lipton, «South Africa: Authoritarian Reform ?», WorldToday,juin 1974. 5 Duncan Innes, Anglo American and the Rise of Modern South Africa, Johannesburg, RavM Press, 1984, pp. 168-170.

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«il est généralement admis qu'une plus grande opportunité se présente désormais à nous pour le développement industriel du pays. La grande crise mondiale qui nous entoure peut offrir une possibilité unique pour faire progresser notre développement industriel. La guerre doit inévitablement nous renvoyer à nos propres ressources. Beaucoup de ce qui a été importé jusqu'à présent doit être maintenant produit ici».

En 1946 la contribution de l'industrie manufacturière au PNB dépassa pour la première fois celle du secteur minier. Celui-ci restait toutefois, et de très loin, la principale source de devises à l'exportation permettant les importations de biens d'équipements pour le secteur secondaire6. L'Etat est toujours fortement intervenu dans l'économie du pays, notamment à travers une politique protectionniste, un fort secteur nationalisé et, évidemment, un contrôle très coercÜif du marché du travail. Au cours des années quarante, il renforça cette intervention. L'lndustrial Development Corporation (LD.C.), créé en 1940 fut le premier maillon de ces organismes publics chargés d'épauler le développement industriel du pays. 1.C. Smuts, dans le discours cité supra, lui assignait cette tâche:
«Etre capable d'aider à financer et à encadrer notre développement industriel et procurer à l'industrie le même type de boum que leftt pour l'agirculture la Land Bank».

A la fin des années quarante et au début de la décennie suivante, l'essentiel des profits des mines d'or était encore dépensé pour le développement minier. Toutefois il y avait déjà une progression des placements industriels et financiers. Un groupe comme l'Anglo American joua dès cette époque un rôle important dans l'évolution. C'est aussi ce groupe qui joua un rôle de premier plan dans la formation d'un marché financier local. En 1955, il constitua l'Union Acceptances Ltd présentée sur le modèle d'une banque commerciale londo6 En 1946, les parts du PNB sont de 17 % pour l'industrie, de 2,2 % dans la construction, de 11,9 % pour le secteur minier et de 13 % pour l'agriculture. Source: Duncan Innes, op. cil. p.264.

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nienne et soutenue par des établissements comme Lazard Brothers et Barclays Bank7. Les secteurs miniers les plus forts amorcèrent ainsi une diversification. Mais la croissance de l'investissement manufacturier s'accompagna, en revanche, d'une nouvelle dépendance par rapport aux importations technologiques et aux investissements étrangers. Or le volume de ces derniers était en partie fonction de la situation politique et sociale. Merle Lipton écrit à ce propos:
«La victoire des Nationalistes en 1948 provoqua une fuite des capitaux étrangers à la satisfaction de beaucoup d'Afrikaners. Cependant, leurs dirigeants économiques réalisèrent rapidement que cela avait un prix, tel que l'intense déficit en capital pour l'investissement manufacturier, ce qui contribua au ralentissement de la croissance à la fin des années cinquante. Ce manque de capital étranger nécessitait une plus grande demande en capital domestique. En 1957 celui-ci fournissait 97 % de l'investissement total et représentait un réinvestissement de 30 % du revenu national C..) Les Nationalistes commencèrent à évaluer le besoin en technologie étrangère et en contacts internationaux. Ils gardèrent leur rhétorique anti-impériale jusqu'à ce que leur république fut achevée en 1961, mais ils cravachaient un cheval mort»8.

Et Merle Lipton cite le Premier ministre Verwoerd expliquant à la fin des années cinquante:
«Il y a un désir naturel pour tout pays de vouloir conserver le contrôle de son destin économique... Cependant, dans beau-

coup de cas, le développement souhaité ne se réalise pas sans une connaissance technique et commerciale qui accompagne le capital étranger».

Tout au long des années cinquante, l'Afrique du Sud n'offre apparemment toujours pas de garanties suffisantes pour un large réinvestissement sur place et pour attirer de
7 D. Innes, Op. cit., pp.175-184. 8 Merle Lipton, Capitalism and Apartheid, South Africa 1910-1986, Aldershot-Hampshire,Wildwood House, 1985, p. 286.

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