Une histoire de l'ANC (African National Congress)

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"C'est la première histoire de l'ANC écrite par l'un des siens et l'on y découvre combien la tragédie sud-africaine a nourri et renforcé ce mouvement de résistance à l'oppression raciale, malgré les efforts brutaux invétérés des régimes blancs successifs pour le détourner de son but, l'affaiblir, le dissoudre...".
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296218185
Nombre de pages : 328
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Une histoire de l'A.N.C.

L'Afrique du Sud à L'Harmattan
A-M Goguel et P. Buis: Chrétiens d'Afrique du Sudface à l'apartheid. Cohen et Schissel: L'Afrique australe de Kissinger à Carter, 192 p. Groupe des sages du Commonwealth: Vers une solution négociée en Afrique du Sud, 19Op. Commission d'enquête sur l'apartheid: La France et l'apartheid, 224p. Bullier Antoine J.: Le parler franco-mauricien au Natal, 12Op.

Littérature sud-africaine
J. Sevry: Afrique du Sud - Ségrégation et littérature. Anthropologie tique, 276p. J. Kurtz: Ballade sud-africaine. «Encres Noires», 208p. S. Sepamla: Retour à Soweto. «Encres Noires», 384p. M. Ramgobin: Quand Durban sera libre, 22Op. A. La Guma: Les résistants du Cap, 208p. H. Bernstein: Nuit Noire à Pretoria, «Encres Noires», 33Op. M. TIaIi: Entre deux mondes, «Encres Noires», 208p. cri-

FRANCIS MELI (Dr Allan MALDOW ANA)

UNE HISTOIRE DE L'A.N.C.
(African National Congress)

Préface et Postface de Maurice CUKIERMAN

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage est la traduction française de South Africa belongs to usA History of the AN.C. par Francis Meli. *

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@ Francis Meli, 1988. Edition anglaise: James Currey Ltd (1989) Edition nord-américaine:
Indiana D.P. (1989)

publié en 1988 à Harare par Zimbabwe

Publishing

House

Photographies fournies gracieusement par:

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Sechaba (organe de l'A.N.C.) Fonds international pour l'aide et la défense de l'Afrique australe.

Photo de couverture: Lily FRANEY in: L'Année Mandela. Editions Messidor, Paris, 1990 (p.82)

La traduction française est due à:

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Claude STANCIC (préface, chapitres l, n, III) Mireille VERNÈDE (chapitre IV et le poème «Mangaung») Mireille BRETON (chapitres V et VI)

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Pierre et JacquelineDERENS(chapitres VI et VII) Coordinationgénérale:MauriceCukierman

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Les camarades de l'auteur ont tenu à ce que son véritable nom, ALLAN MAOOLWANA, figure sur la version française de son livre. 1991 ISBN: 2-7384-0763-3 @ L'Harmattan,

Préface à l'édition française par Maurice Cukierman

J'ai rencontré Francis pour la première fois à la fin des années 1970, lors d'une réunion du bureau de l'Icssa (Comité international de solidarité avec l'Afrique australe). Je dis <<rencontré»,ce qui ne veut pas dire que je ne l'avais pas croisé auparavant, mais nous ne nous connaissions pas. Il était pour moi jusqu'alors un militant du Congrès National Africain (ANC) parmi les autres, responsable de Sechaba, leur organe. Mais lors de cette réunion - c'était à Berlin-RDA -je découvris derrière cet homme de petite taille, à la barbe en broussaille et au rire contagieux, un dirigeant politique et un diplomate de grande qualité. Cela se révéla lors de la discussion sur l'avenir politico-financier de ce comité né à Lisbonne en mai 1977, au cours d'une conférence mondiale de solidarité avec l'Afrique australe. Il parla d'une voix égale au nom du Comité National Exécutif de l'ANC, balayant quelques objections à ses propos sans élever son timbre. Après les différentes sessions, nous nous retrouvions autour d'une bière. Et depuis, nous étions devenus amis (malgré l'obstacle de la langue ce qui n'est pas rien!). De son vrai nom Allan Madolwana, Francis Meli est né le 9 mai 1942 dans une famille de travailleurs migrants, à Mdantsane, East London. Orphelin très jeune, il sera élevé par sa tante. Sa famille va l'aider à poursuivre ses études. Il est admis à l'université de Fort Hare mais, engagé dans la lutte, avant de commencer sa scolarité, il doit s'exiler et rejoint la mission de l'ANC à l'étranger. Après un séjour au Bostwana, il se rend en Tanzanie où il rencontre Marks, Kotane, Tambo, Nokwe, Slovo... Il obtient bientôt une bourse d'études de la République Démocratique Allemande. Il choisit l'histoire et termine docteur de troisième cycle. Il n'est pas le seul membre d'un mouvement de libération en général et de l'ANC en particulier, à avoir pu bénéficier de cet avantage en RDA ou dans un autre pays alors «socialiste». Faut-il rappeler qu'alors comme aujourd'hui, aucun des pays capitalistes si prompts à discourir sur les Droits de l'Homme - à l'exception de la Suède - n'a voulu apporter son concours à cette bataille pour la liberté et les Droits de l 'Homme qu'a constitué la lutte contre le colonialisme sous toutes ses formes, y compris sous celle particulière de l'apartheid, pourtant désigné par l'ONU comme «crime contre l' humanité». Ils ont au contraire collaboré avec lui, comme aspirent à le faire (ou le font déjà) les actuels dirigeants de l'Europe de l'Est. Ses études terminées, F. Meli reprit toute sa place dans le combat difficile et souvent éprouvant des militants en exil. Il devient rédacteur en

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chef de Sechaba et, en 1985, lors de la Conférence Nationale de l'ANC tenue à Lusaka (Zambie), il entre officiellement dans le Comité Exécutif National. Mais ses activités politiques ne l'empêchent pas de mener à bien ses travaux et ses réflexions sur l'histoire de son pays et de son organisation. Au contraire, pour lui c'est indissociable. Comme il l'explique dans son introduction, le développement même de l'audience de l'ANC dans le pays comme à l'extérieur, rendait absolument nécessaire que, de l'intérieur de l'ANC elle-même, s'ébauchent des éléments de réponses aux questions que se pose la jeunesse qui a rejoint le combat et qui ignore tout d'un passé dont il est le prolongement. Audelà des jeunes, c'est l'ensemble de la population Sud-africaine qui se trouve concernée et, en particulier, les Blancs qui doivent se débarrasser ~s clichés ayant cours dans leur communauté et diffusés par le régime d'apartheid pour les empêcher de rejoindre la perspective d'une Afrique du Sud non raciale et démocratique. C'est ce travail que le lecteur français a aujourd'hui dans les mains et, qu'avec sa modestie habituelle, Meli a voulu intituler «UNE (souligné par nous M.C.) histoire de l'ANC» et non «L'histoire..,». Le lecteur même au fait du sujet, surtout s'il n'a pas accès à la littérature anglo-saxonne légitimement abondante, sortira enrichi de cette plongée dans l'histoire du plus ancien mouvement de libération nationale du continent africain. A travers ces pages, femmes et hommes de cœur seront bouleversés par le récit de l'oppression sanglante qui a pesé et qui pèse encore sur des millions d'êtres humains parce qu'ils sont Noirs et pour le profit du capital Sud-africain et international. Il paraît que dire cela aujourd'hui est passé de mode, que cela fait «langue de bois»; bref, que cela relèverait de «tendances morbides», puisqu'on nous répète à longueur de temps que le marxisme est mort. Las! Chacun pense ce qu'il veut sur le sujet, les faits sont têtus: de quoi nous parlent les syndicalistes Sud-africains (aucun n'a certes eu le prix Nobel), les théologiens engagés dans le combat pour libérer le pays de l'apartheid, qu'ils soient Noirs comme le pasteur F. Chikhane ou Blancs comme le pasteur Naudé? Ils nous parlent tous de la relation étroite, indissociable, de l'apartheid et du capitalisme en Afrique du Sud. Jusqu'aux éléments qui, comme le PAC (pan Azanian Congress), se distinguent par leur anti-communisme viscéral et accusent l'ANC de tous les maux, tout le monde en Afrique du Sud, marxiste ou pas, dès lors qu'il s'agit de lutter contre l'apartheid, reconnaît cette vérité. Mais dans cette tragédie que constitue l'histoire de l'Afrique du Sud, ce qui est le plus saisissant, c'est la vigueur du combat pour la liberté et pour la dignité de l'homme, sans cesse renaissant après les vagues répressives. C'est aussi la capacité de l'ANC et de ses alliés à synthétiser l'expérience acquise, à s'adapter aux évolutions et surtout, malgré les ré-

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pressions et la clandestinité, à être à l'écoute des masses et des individus, à s'enrichir en pennanence des apports du mouvement populaire. En bref, le lecteur sera frappé par le rapport exceptionnel à la démocratie entretenu par l'ANC. Par les temps qui courent, c'est une leçon qui dépasse largement les frontières de l'Afrique du Sud pour tous ceux qui ne se résignent pas à l'inégalité sociale, à la domination des forts sur les faibles et qui gardent au cœur l'espoir et la conviction qu'on peut construire un monde meilleur. Nous avions prévu, quand le projet d'éditer le livre en français est né, de le faire compléter par l'auteur. Deux raisons nous en ont empêchés: à la fin 1989, F. Meli est tombé malade et a dû cesser toute activité pendant quelques mois; lorsque la convalescence s'amorçait, l'évolution de la situation en Afrique du Sud - symbolisée par la légalisation der ANC, du SACP (parti communiste Sud-africain), la libération de Nelson Mandela venant après celle de Walter Sisulu et des autres condamnés du procès de Rivonia, l'ouverture des discussions avec le gouvernement -lui a imposé d'autres tâches. Francis est de ceux qui font l'Histoire, ne se contentant pas de l'écrire. La chronologie proposée se tennine en 1987 par l'évocation du 750 anniversaire de l'ANC. Deux solutions se présentaient dès lors qu'il s'avérait impossible que l'auteur fasse lui-même les ajouts qui s'imposaient: prendre nous-même l'initiative de transformer le texte sans rien dire à personne; ou rédiger une postface actualisant le texte, sans prétendre pour autant nous substituer à l'historien et au militant de l' ANC. A Londres, le dimanche de Pâques 1990, juste avant d'assister à un événement historique - Mandela, enfin libre, s'adressant aux militants antiapartheid occidentaux - nous convînmes avec Meli que la deuxième solution était la meilleure. Je ne pouvais savoir que c'était la dernière fois que je le rencontrais. Il devait rentrer en Afrique du Sud au mois de mai suivant, muni d'un sauf-conduit comme les autres membres de la direction de l' ANC à l'extérieur. Les échos qui sont parvenus de son séjour montrent un homme plus que jamais combatif, et heureux d'être de retour sur le sol natal, à un moment où la perspective de renversement de l'apartheid se concrétise. Malheureusement, cette joie devait être de courte durée, de même qu'il n'aurait pas le plaisir de tenir entre ses mains l'édition française de son livre: le 8 octobre 1990, la nouvelle de sa mort nous bouleversa. Son enterrement fut l'occasion de grandes funérailles militantes, exprimant la volonté de son peuple de continuer le combat qui fut le sien.

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Qu'il soit ici remercié de la confiance qu'il m'a témoignée, j'espère en avoir été digne. Nous n'avons donc pas remanié le texte de la traduction de l'édition anglaise. Par contre, une postface (dont nous prenons la responsabilité) tentera sinon d'expliquer du moins de retracer l'évolution de la situation depuis 1987.
MAURICE CUKIERMAN

Secrétaire de l' Afaspa(.) Directeur de Résistances Anti-Apartheid

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Association française d'Amitié et Solidarité avec les Peuples magazine Aujourd' hui l'AfriqU$ et le bulletin d'infonnations apartheid (21 rue Marceau, 93100 Montreuil).

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Aux jeunes d'Afrique du Sud qui par leurs actes et leurs idées. maintiennent les traditions de résistance relatées dans ce /ivre.

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3 Central Transl'aal - 4 West Transvaal - 5 High Veld - 6 East Transvaal 7 Northern Transvaal. État libre d'Orange: 8 Orange Vaal - 9 South Orange Free State. !'\atal : 10 Drakensberg - II Pon Natal. Pro,'ince du Cap: 12 West Cape - 13 East Cape - 14 North Cape.

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Sources: Afrique du Sud - Cap sur la liberté. Maurice CUKIERMAN, Editions Messidor, Paris, 1987.

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«L'Histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l'histoire qu'on enseignera aux Nationsunies, à Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu'on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle sera, au Nord et au Sud du Sahara, une histoire de gloire et de dignité. ..» Patrice Lumumba «<.Lettre Pau/ine», janvier 1961) à

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Sources: Afrique du Sud - Cap sur la liberté. Maurice CUKIERMAN, Editions Messidor, Paris, 1987. 12

AVANT-PROPOS

Cela fait longtemps qu'est reconnu le besoin d'un livre sur l'histoire de l'ANC écrit par un membre de l' ANC. Ce livre répond partiellement à cette exigence. Cela ne veut pas dire qu'il y ait pénurie de livres sur la question, mais ils ont pour la plupart été écrits par des gens qui observaient de l'extérieur. Certains de ces auteurs sont devenus. des experts de la question, mais leurs thèses ne sont pas toutes acceptables, ni encore amicales à notre égard, ce qui est un des problèmes. Ce livre est différent. D'autres raisons m'ont poussé à l'écrire. Les innombmbles discussions que j'ai eues avec des militants de base de l'ANC sur ce sujet m'ont amené à une conclusion inexomble: il y a besoin d'un tel livre. Un jeune camarade m'a dit une fois: «Ma vie a commencé avec les soulèvements de Soweto. Ce qui s'est passé avant m'est obscur». J'ai pensé qu'il fallait faire la lumière. Cela m'amène au problème de la méthodologie, des sources et du langage utilisés dans ce livre. J'ai essayé de mettre en évidence les mcines de l'ANC qui plongent loin dans l'histoire de notre peuple. Je me suis heurté à des difficultés à cet égard. En effet, le thème du livre n'est pas l'histoire de la résistance des Sud-Africains, mais l'histoire de l'ANC, qui est une composante de cette résistance. Mais il est impossible de traiter de l'histoire de l'ANC sans parler de la résistance antérieure à la formation de l'ANC. Par où commencer? Dans quelle mesure faut-il parler d'organisations qui ont existé indépendamment de l' ANC? Qu'en est-il de leur influence et de leur impact sur l'ANC et vice-versa? N'estce pas s'éloigner du thème central du livre? Un problème connexe était celui de la longueur. C'est ce qui explique pourquoi il est parfois simplement fait allusion à certains faits. Dans certains cas, le livre prend la forme de chapitres de I'histoire de l' ANC. Cela a été un dilemme difficile à résoudre. J'ai décidé de ne pas relater les débuts de la résistance des Africains à la domination coloniale, bien que des écrits sur cette période aussi soient nécessaires. Il me faut pourtant aborder deux points importants. D'abord et avant tout, l'Afrique du Sud n'a pas été «découverte» par Jean Van Riebeeck. Les Noirs vivaient dans cette région bien avant qu'elle ne fût connue de l'Europe. Ils résistèrent à l'imposition de la domination coloniale de maintes façons, la première guerre de résistance attestée commençant en mai 1659, soit sept ans après l'occupation du Cap occidental. Mais la supériorité des armes des colonialistes assum finalement leur domination. En dépit de la coumgeuse résistance du peuple indigène, prati-

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quement tous les royaumes africains indépendants avaient été conquis avant les années 1880. Ceci est lié à un autre problème de l'historiographie de l'Afrique du Sud: les guerres coloniales engendrèrent-elles le racisme, ou furent-elles un produit du racisme? Cette inter-relation entre racisme et colonialisme est traitée dans ce livre. En l'écrivant, j'avais en tête le proverbe bulgare: «Les vivants ferment les yeux des morts. Les morts ouvrent les yeux des vivants». L'élaboration de la chronologie du texte fut une autre difficulé. Bien que les chapitres suivent strictement la chronologie et correspondent à des périodes historiques, à l'intérieur des chapitres, la chronologie revêt une forme différente. J'ai décidé d'aborder la période traitée dans chaque chapitre en séparant les événements de façon non chronologique, par exemple les Africains, les Indiens, les Métis, les travailleurs, etc., à telle ou telle époque. Par conséquent, la chronologie revient de la fm de la période à son début avec chaque nouvelle catégorie d'événements dont il est question. Cette approche ou ce traitement des événements peut sembler obscurcir le vaste mouvement des événements et des évolutions historiques qui sont l'œuvre de catégories sociales et d'organisations. A tout moment, chacun exerce une influence sur les autres et subit la leur, ses expériences se transmettant ou étant au contraire rejetées ou remplacées par d'autres. L'histoire d'un mouvement doit prendre en compte l'interaction et les relations internes d'événements qui se sont déroulés parallèlement, même s'ils n'ont pas de lien direct. Certains pourraient objecter que mon approche risque de déranger les modèles d'évaluation, de sortir les événements de leur contexte, ou de négliger des facteurs de société. Mais dans un livre de cette nature - un livre populaire - il n'est pas facile de donner une image générale du développement, de l'évolution et de l'interaction de forces historiques sans perdre certains détails dont quelqu'un qui n'est pas historien pourrait avoir besoin. J'ai décidé de diviser les périodes et événements en sections thématiques. Il fallait aussi prouver par l'histoire la contribution des Indiens et des Métis à la lutte. Pour que mes propos ne soient pas mal interprétés, je précise que je ne dis absolument pas que la lutte de libération en Afrique du Sud est l'histoire de l'homme noir. Une partie de la classe ouvrière blanche a joué un rôle au début du siècle. Dans ce livre, j'ai tenté d'expliquer d'où nous venons, en introduction au thème principal: l'histoire et la politique de l' ANC ainsi que notre but, nos perspectives, notre avenir et notre conscience. J'ai vraiment cherché à anéantir l'idéologie et les valeurs de l'ennemi dans le but d'expliquer les valeurs de notre idéologie de façon acceptable et compréhensible pour le peuple. Après tout, l'histoire et la façon dont elle est écrite ne sont pas neutres mais partisanes, et ceci explique pourquoi ce livre est, au meilleur sens du terme, moins un travail de recherche universitaire et

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davantage un récit. tout en rappelant qu'universitaire ne veut pas forcé-

ment dire être scientifique.
J'ai essayé de présenter au lecteur des idées et des explications; j'ai essayé de formuler, d'expliquer et de faire connaître les idées de l'ANC, son enseignement, ses propositions théoriques, ses théories politiques. Je me suis efforcé de mettre en forme, de commenter, d'évaluer et d'analyser les données dont je disposais. En un sens, ce livre essaie aussi de transformer un savoir théorique en conscience de masse. Mon approche est fondée sur la conviction que l'histoire n'a d'utilité que lorsqu'elle nous aide à comprendre le présent pour maîtriser l'avenir. Le passé, le présent et l'avenir sont liés, ce que l'histoire de l'ANC démontre de manière éclatante. Il faut dire un mot du langage utilisé dans ce livre. Par exemple, prenons la conférence de l'ANC tenue à Morogoro en 1969. J'ai étudié tous les documents soumis à la conférence et les discours qui y ont été prononcés. Telle a été ma démarche pour ce livre. Voilà pourquoi le langage utilisé est celui de l'ANC. Il se peut que certains ne soient pas d'accord avec cette approche. On pourrait me dire que les arguments ne sont donc que des auto-justifications des acteurs eux-mêmes et non des explications historiques des processus qui ont déterminé des politiques. Les explications fournies par les acteurs de l'histoire sont-elles acceptables et valables, ou ne sont-elles que des justifications a posteriori? La tâche d'un historien ne consiste-t-elle pas à interpréter au lieu de se contenter de reproduire les explications de leurs motifs donnés par ceux qui ont participé à des événements? Une synthèse de ces deux approches m'est apparue comme la solution susceptible d'éviter l'écueil d'une projection subjective ou au contraire détachée de l'histoire de l'ANC. Bien que dans ce livre je ne traite pas directement des structures, de la philosophie, de l'idéologie, de la pratique politique de l'ennemi, j'aborde tout de même ces questions dans la mesure où elles influent sur la lutte de libération. Cependant, mon approche est différente de celle des idéalistes qui soutiennent que le racisme est un «sentiment humain» qu'il faudrait séparer de l'économie et de la politique de l'apartheid. L'ANC n'a pas d'idées fumeuses sur le problème du racisme, mais analyse ses racines économiques, son caractère de classe, ses conséquences sociales et les moyens de l'extirper. Dans ce livre, je m'intéresse à la fois aux dirigeants de l'ANC et aux masses. Ceci parce que je crois que toute opposition entre les dirigeants et les masses au sein de l'ANC est artificielle. Ce qui ne veut pas dire que des tensions, voire des conflits ne se soient pas fait jour, par le passé comme aujourd'hui, Mais dénoncer les pères fondateurs comme «élitistes» et «réformistes» revient à être injuste envers notre histoire. Mokgethi Mothlabi, dans son livre Théorie et Pratique di! la résistance à l'apartheid, va jusqu'à affirmer que l'ANC à ses origines était: 15

«Un congrès de vaincus. [...] Par conséquent, pendant les premières années de son existence, la stratégie de l'ANC a été celle de quémandeurs, son histoire à cette époque étant celle de délégations et de démarches obséquieuses et humbles. [...] De 1882 à cette époque, la lutte des Noirs [...] n'avait été qu'une série d'échecs. Pourtant l'ANC n'avait pas une seule fois essayé de réviser son approche.»l(*)

Ce n'est pas ainsi que je conçois l'écriture de l'Histoire. On ne peut prendre ses désirs pour des réalités et les substituer aux difficultés de la vie. Notre peuple est fier des Mricains qui ont réussi, dans des conditions difficiles, à acquérir une formation universitaire (ou autre). Par leur existence même en tant que couche sociale, sans faire autre chose que leur métier, ils ont contribué à briser le mythe raciste de «l'infériorité génétique ou biologique des Mricains». Certains ont même fait plus et ont formé l'ANC pour lutter arm d'améliorer le sort des Africains. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a aucune justification historique à distinguer artificiellement l'ANC d'aujourd'hui de celle du début. Il y a eu, et il y a encore, évolution, changement et continuité. Pour illustrer mon propos, je citerai l'exemple de la deuxième Conférence Nationale Consultative de l'ANC, qui s'est tenue en Zambie en 1985. Les portes de l'ANC furent ouvertes à tous les révolutionnaires Sud-africains, quelles que soient leur race, leur couleur ou leur foi. L'ANC a pris la responsabilité d'être. la force dirigeante non seulement des Mricains, mais aussi de toutes les forces qui dans notre société sont victimes d'oppression nationale, d'exploitation économique et de discrimination. La question de la libération nationale et de l'émancipation sociale de tous les Sud-Mricains, quelles que soient leur race et leur couleur, est devenue, de façon beaucoup plus claire qu'auparavant, les deux faces de la même médaille. Ainsi l'ANC est devenue pleinement l'organisation de libération nationale de tous ceux qui, d'un même point de vue, sont unis par la haine du colonialisme, du racisme, de l'exploitation et de la déchéance nationale, ont un but commun, et dont l'activité consiste à propager les idées de l' ANC parmi le peuple et à lutter dans une structure organisationnelle déterminée par l'ANC. Le Président Oliver Tambo a joué un rôle-clef pour permettre ces évolutions et ces innovations. A propos de l'histoire contemporaine de l' ANC, il est important de souligner la prolifération de théories qui n'ont aucun rapport avec la réa-

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Toutes notes (références

bibliographiques)

reportées

en fin d'ouvrage

(p.285).

.lité. Dans son livre La Politique des Noirs en Afrique du Sud depuis 1945, Tom Lodge parle de «la respectabilité fortement classe moyenne de la direction de Tambo» et continue en affmnant (sans fournir aucune preuve) que «l'enthousiasme actuel pour la Charte de la Liberté» et la dévalorisation apparente du document «Stratégie et Tactique» adopté à Morogoro, sont une indication de la perception réaliste du danger de s'aliéner la classe moyenne noire qui croît régulièrement.2 Dans ce livre, je ne réponds pas directement (sauf dans quelques cas) à toutes ces théories, mais je me suis appliqué à m'en tenir à un objectif: rétablir la vérité. Cela m'amène à la question du Congrès panafricain (pAC). L'histoire du PAC fait-elle partie de l'histoire de l'ANC? Oui, parce qu'elle met en lumière les contradictions inhérentes au nationalisme africain. Non, parce que sa naissance allait à l'encontre des lois du développement social que réflétait l'histoire de l'ANC. Je ne pouvais pas m'étendre sur ce phénomène, car cela aurait rendu le récit confus et éloigné du sujet principal sans rien apporter. Dans sa pratique politique, l' ANC commence à en avoir assez de porter le PAC sur son dos, surtout qu'il est bien connu que le bois mort est très lourd. Je ne vois aucune raison de porter ce fardeau dans ce livre. L'absence de documents sur l'histoire postérieure à 1960 s'explique par le fait que l'ANC est clandestine. Cela peut créer une fausse impression, à savoir que durant cette période, l'activité légale a été plus soutenue et a reçu un plus large soutien populaire que l'activité clandestine. Cela semble renforcer l'idée, assez répandue dans l'ANC, que l'histoire de notre combat sera écrite chez nous en Mrique du Sud, ce qui ne fait aucun doute. Nous devons libérer notre pays pour être en mesure d'écrire notre histoire. Mais cela ne veut pas dire que nous devrions «attendre» la libération pour commencer à écrire cette histoire. Ce que nous nous efforçons de faire aujoud'hui ne peut être qu'une indication, ou un peu plus, de ce qu'il faut faire. Il y a un certain nombre de zones d'ombre dans la recherche sur l'histoire de l'ANC. Nos opinions sur ces questions ne sont pas unanimes, et je pense qu'elles ne seront vraiment résolues que lorsque nous écrirons notre histoire dans une' Afrique du Sud libre et libérée. Mais nous devons commencer dès à présent. C'est le but de ce livre. Je l'ai écrit alors que mon emploi du temps était très chargé. Notre préoccupation prioritaire, c'est la lutte pour la libération de notre peuple, et bien que l'écriture de ce livre fasse partie de cette lutte, ce n'était absolument pas ma priorité. J'espère qu'il contribuera à attiser le débat et la discussion - ou qu'il sera un élément du débat en cours. J'ai dit que le langage utilisé dans ce livre était celui de l'ANC. On y trouve aussi, dans des citations de discours, de livres et d'articles, une terminologie qui n'a plus cours ou n'est plus acceptable aujourd'hui. Je n'y peux rien. De 1912 à 1925, l'ANC s'appelait Congrès National Indi-

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gène Sud-Africain. Mais dans ce livre, j'utilise constamment le terme de Congrès National Africain, par pure commodité et non par choix politique. Hilary Rabkin, Beryl Baker et Jackie Hoogendyk ont dactylographié le manuscrit, tandis que les remarques de Jack Simons m'ont été précieuses. Lionel «Rusty» Bernstein, Pallo Jordan et Jane Katjavivi, de diverses façons, ont contribué à donner au livre sa forme défmitive. Il y a d'autres camarades qui m'ont aidé par leurs critiques et commentaires du manuscrit. Mais il s'agit de mon livre, non d'une histoire officielle de l'ANC, et le dernier mot n'a pas été dit sur le sujet Je ne dis pas cela parce que j'ai quelque raison de penser que l'ANC désapprouvera ou pourrait désapprouver certaines de mes idées. Je veux juste souligner que les opinions exprimées dans ce livre sont celles de l'auteur, pas celles de l'ANC. Il est vrai que je suis moi-même un produit de l'ANC et que j'ai beaucoup appris de mes camarades de l'ANC, mais les idées exposées ici sont mes idées. Il est important d'insister là-dessus, car certains de mes camarades auront des divergences avec moi sur un certain nombre de questions, dont certaines sont importantes. Mais c'est naturel. L'idée de publier ce livre au Zimbabwe<O) st le fruit du hasard. De fae çon générale, on peut dire que c'est la victoire du peuple du Zimbabwe en 1980 qui l'a permis, et ce livre est le produit des luttes des peuples d'Afrique australe. Il fait partie de leurs luttes. Il raconte leur histoire, une histoire douloureuse mais riche d'enseignements. En écrivant ce livre, je ne cessais de penser à ma famille que j'ai quittée en 1963, en particulier à mon frère défunt, Mbuyiselo, et à ma sœur, Vuyiswa, que nous appelions «Nokri» et qui s'est sacrifiée pour que je puisse aller à l'école, ce qui m'a permis d'écrire ce livre. A tous je dis: «Merci. Ningadinwa na agomso ferez de même demain». J'espère que vous Francis Meli, Londres.

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La version originale, en anglais, a d'abord été publiée à Harare (1988) puis en Grande-Bretagne (1989).

CLASSE ET COULEUR EN AFRIQUE DU SUD: QUELQUES REMARQUES
La Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, fondée en 1602, joua un rôle déterminant pour faire des Pays-Bas une des principales nations marchandes d'Europe dans la période post-Renaissance. Dans les années 1600, les négociants hollandais commencèrent par chasser les Portugais de l'archipel indonésien par des batailles navales acharnées: en 1641, ils avaient conquis la maîtrise de ces eaux. Grâce à lem: puissance sur mer et à la corruption immodérée de l'administration locÎùe, ils purent bientôt s'établir en Malaisie puis à Ceylan (aujourd'hui Sri Lanka) «aux dépens des Portugais». Ils éliminèrent les négociants orientaux en épices, et s'assurèrent la maîtrise de tout le commerce extérieur indonésien. Le centre de l'opposition indonésienne aux Hollandais se trouvait dans le sultanat de Bantam, le plus vaste de l'île de Java. Sous la direction d'un mystique et érudit islamique, le Cheik Yusuf, grand vizir et précepteur à la cour royale de Bantam, les patriotes de Bantam entamèrent une guerre de résistance au colonialisme hollandais en 1650. Ils réussirent à chasser les négociants hollandais de le!Jl's ports, et ils étaient en train de reconquérir la maîtrise des voies du négoce de leur huile lorsque les négociants hollandais lancèrent de concert une campagne visant à isoler Bantam de ses voisins. Choisissant les sultanats un par un, les Hollandais constituèrent une formidable alliance d'Etats fantoches. En 1680, ils se sentirent assez forts pour tenter de soumettre Bantam. Plutôt que d'accepter les conditions des Hollandais, le Cheik Yusuf, avec un certain nombre de patriotes de Bantam, s'enfuit dans les montagnes et mena une lutte de guérilla contre le fantoche des Hollandais placé sur le trône de Bantam. Trois années de combats acharnés s'ensuivirent, jusqu'au jour où les Hollandais parvinrent à tendre un piège au Cheik Yusuf en le faisant descendre des montagnes pour discuter d'un accord de paix. Il fut arrêté le 14 décembre 1683 et conduit à Batavia, la forteresse hollandaise en Indonésie, d'où il fut déporté à Ceylan puis dans la Province du Cap en Afrique du Sud, comme prisonnier. Ses partisans furent rassemblés et transportés dans la Province du Cap par bateau, comme esclaves. Leurs descendants formèrent le noyau de ce qui fut plus tard appelé la communauté malaise du Cap. La défaite des résistants indonésiens assura aux Pays-Bas la maîtrise incontestée du négoce entre l'Europe et l'Extrême-Orient C'est dans ce

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contexte que le Cap acquit son importance stratégique pour la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales. Van Riebeeck eut pour tâche à la fois d'établir un point de ravitaillement et de préserver l'accès à l'Océan Indien contre des concurrents étrangers. Comme dans d'autres colonies, la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales instaura le système mercantile dans ses relations avec les colons du Cap. Il leur était interdit de se lancer dans toute fabrication locale, car ces fabricants auraient fait concurrence aux manufactures hollandaises naissantes. En 1657, les Pays-Bas débarquèrent au Cap des serviteurs qui y devinrent des «citoyens libres», des cultivateurs qui devaient approvisionner les navires hollandais en légumes et en viande fraîche. Pour travailler dans les fermes des colons, des esclaves furent importés en 1658. Les premiers venaient de Madagascar, du Mozambique, d'Angola et de Ceylan. Puis des prisonniers de guerre indonésiens furent vendus comme esclaves au Cap. Les esclaves accomplirent les travaux les plus durs et les plus vils dans la Colonie du Cap, jusqu'à l'abolition de l'esclavage par les Britanniques en 1834. Ils étaient domestiques chez les colons, ouvriers agricoles chargés du labourage, débardeurs dans les ports. Il Y avait aussi des couturières, des artisans et des ouvriers qualifiés. A la fin du 17m.,siècle, la société coloniale sud-africaine du Cap occidental se présentait à peu près de la façon suivante: - Au sommet, se trouvait une petite classe de riches propriétaires

blancs qui dirigeaient les fermes produisant pour l'exportation. Parmi eux, tous les dirigeants de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales qui se servaient de leur situation pour faire main basse sur les
meilleures fermes et s'enrichir. - En-dessous se trouvaient les citoyens libres, citadins, la plupart du temps propriétaires terriens absentéistes, qui préféraient vivre en ville où ils tenaient auberges, pensions et tavernes pour les marins qui y faisaient escale. - Encore en-dessous, les «boeren» ou fermiers, qui possédaient quelques esclaves et parvenaient à peine à joindre les deux bouts sur un sol sablonneux peu propice à l'agriculture. - Puis venaient ceux que l'on appelait les «knechts», soldats, marins ou artisans en retraite. Ils s'embauchaient comme contremaîtres ou surveillants des esclaves dans les fermes des riches propriétaires. - Toute cette structure était soutenue par le travail des esclaves, qui effectuaient la plus grande partie du travail productif dans la colonie et se trouvaient sur le dernier barreau de l'échelle sociale. Aux côtés des esclaves, on comptait un nombre croissant de métayers, les Khoï-KhoïsCO)

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A r arrivée des Européens, l'actuelle Province du Cap occidental était peuplée par 2 groupes: les Khoï-Khoïs et les Sans. Peuples de pasteurs nomades, ils n'appartenaient pas au groupe ethnico-linguistique bantou. Les Européens les surnom-

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indigènes, prétendument libres mais en fait tenus en servitude par la faim et la terreur. En règle générale, tous les Noirs de la colonie étaient esclaves ou métayers, et pratiquement tous les Blancs étaient des hommes libres. Ce sont ces racines du problème des rapports entre classe et couleur en Afrique du Sud qui laissèrent des traces indélébiles pour l'avenir du pays sous domination blanche. Les esclaves de la colonie hollandaise du Cap se répartissaient en deux catégories: ceux dont était propriétaire la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales et ceux dont les propriétaires étaient des particuliers. Les esclaves de la Compagnie étaient toujours les plus exploités. Ils travaillaient comme débardeurs, meuniers ou ouvriers agricoles sur les terres de la Compagnie, qui les louaient souvent à des particuliers. Les esclaves de particuliers travaillaient comme cuisiniers, nourrices, charpentiers, ouvriers agricoles, pêcheurs et étaient parfois même chargés de divertir les riches Blancs. Pour maintenir leur autorité sur les esclaves, les propriétaires favorisaient les distinctions établies en fonction de l'origine raciale. On préférait les esclaves asiatiques pour être domestiques et artisans, tandis que le labeur le plus dur était le domaine des esclaves ~cains. Cependant, le Cap ne se révéla pas très rentable pour la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales: comparés à ceux réalisés en ExtrêmeOrient, les bénéfices étaient bien maigres. Contrairement aux colonies des Amériques ou des Caraïbes, le Cap ne devint jamais le domaine des plantations lucratives. Au fur et à mesure que se développait leur communauté, lentement mais sûrement les colons commencèrent à voir leur intérêt diverger de celui de la Compagnie. Ils protestèrent énergiquement contre les restrictions apportées aux activités commerciales et se mirent à la contrebande pour échapper à cette réglementation. Le conflit atteignit son apogée à la veille de la première occupation britannique de 1795, lorsque deux colonies de l'intérieur des terres, Swellendam et Graaff Reinet, firent sécession d'avec la Hollande. La rébellion fut vite écrasée par les Britanniques l'année suivante. L'occupation du Cap par les Britanniques était le reflet des changements de fortune enregistrés par les Etats maritimes européens. La Grande-Bretagne avait pris la place des Pays-Bas comme première nation commerçante, et elle était déjà bien engagée sur la voie qui devait la conduire au rang «d'atelier du monde». La production en usine avec des machines à vapeur avait remplacé les petits ateliers de l'ancien temps. Les Pays-Bas commençaient à décliner, et la Compagnie Hollandaise des
mèrent «Bushmen» ou «Boshiman», noms qu'ils gardent encore. Ds furent les victimes d'un génocide systématique, les survivants ne devant leur salut qu'à leur refuge dans le désert, plus au nord.

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Indes Orientales fit faillite quatre ans plus tard. L'occupation britannique

brisa l'étau du mercantilismehollandais sur le Cap, ouvrant la porte au
«développement économique». La première occupation britannique trouva au Cap occidental une société cosmopolite, dont la population provenait de divers endroits d'Afrique, d'Asie et d'Europe. L'esclavage était le mode de production dominant à Table Bay et aux alentours. La Colonie du Cap produisait du blé, du moutOn, du vin et des légumes pour l'exportation, mais dépendait de l'Europe pour tous ses produits manufacturés, y compris pour ce qui était nécessaire à une vie de conquérants: poudre, fer, acier, textile et produits de luxe. Son atout premier était le développement technologique de l'Europe dont la colonie constituait l'avant-poste à la pointe de l'Afrique australe. La société coloniale du Cap était aussi en proie à des conflits internes qui provenaient de sa nature injuste. Le principal conflit était celui qui opposait les esclaves à leurs propriétaires. Contrairement au mythe d'un paternalisme idyllique, propagé par les apologistes du système, l' esclavage au Cap se caractérisait par la plus extrême brutalité et par d'âpres conflits de classe. En tant que fonne d'exploitation non déguisée, l'escla-

vage ne pouvait être maintenuque par la force. La torture - flagellation,
marquage au fer rouge, mutilation - était un moyen couramment utilisé pour l'imposer. Dans des cas extrêmes, la mise à mort sur la roue, par flagellation, pendaison ou sur le bûcher existait aussi. Les esclaves, de leur côté, ripostaient avec tout ce dont ils disposaient. Une des fonnes de résistance était la fuite: les esclaves, individuellement ou collectivement, tentaient d'échapper à l'esclavage en s'enfuyant et/ou en retournant sur leur terre natale. Les esclaves nouvellement amenés élaboraient de nombreux plans d'évasion, caractéristiques des premiers temps de l'esclavage au Cap. La plupart des cas dont on retrouve la trace dans des archives se sont produits dans les années 1770. Les Khoï-Khoïs qui vivaient «hors des limites» de la colonie accueillaient les fugitifs, de même que les Xhosas qui vivaient plus à l'ouest. Des milliers d'esclaves fugitifs grossirent les rangs des Griquas et des Korannas au nord-ouest du Cap, apportant aux communautés qui les accueillaient les qualifications qu'ils avaient acquises en esclavage. Les esclaves utilisaient aussi les agressions individuelles en représaille aux brutalités dont ils étaient victimes. Il n'était pas rare qu'ils aient recours au sabotage ou à l'incendie volontaire pour riposter à ceux qui étaient responsables de leur malheur. Des premières formes de résistance radicale ne se manifestèrent que vers la fm de l'esclavage au Cap. C'est à cette époque que, en GrandeBretagne et dans d'autres pays esclavagistes, l'agitation contre l'esclavage commença à se faire entendre. La nouvelle du succès de la révolte des esclaves à Haïti en 1804 parvint aux débardeurs du port.

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Lorsque la traite des esclaves fut abolie dans l'empire britannique en 1807, tout le monde savait que l'abolition de l'esclavage lui-même était imminente. Des révoltes d'esclaves se produisirent, mais elles étaient vouées à l'échec. L'esclavage fut fmalement aboli en 1834, par une loi du parlement britannique. Les termes en favorisaient les propriétaires d'esclaves qui reçurent des dédommagements pour la perte de leurs biens. Les esclaves qui avaient nourri, vêtu, entretenu ces fainéants furent condamnés à deux années d' «apprentissage» après leur affranchissement, afin que les propriétairespuissent s'adapter au changement La Grande-Bretagne avait «rendu le Cap aux Hollandais» en 1803, puis l'avait repris trois ans plus tard. Avant la seconde occupation britannique, la «société cosmopolite» qui avait grandi au Cap avait été «fondue dans un même moule» par l'intolérance politique et religieuse de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales. Les colons non hollandais avaient été obligés d'abandonner leur langue et leur culture maternelles et une grande uniformité sociale avait été imposée à la communauté blanche par l'Eglise et par l'Etat. Les esclaves et les Khoï-Khoïs virent leur culture écrasée, et ils adoptèrent le créole hollandais local (appelé plus tard afrikaans). Sur le plan culturel, la colonie du Cap était un «trou»: pas de journal, une petite bibliothèque sous-utilisée et quelques écoles privées tenues par l'Eglise Réformée Hollandaise. Ces écoles se contentaient, à peu de choses près, de préparer les enfants à la communion. Les passe-temps des colons étaient les jeux de cartes, la chasse et la danse. A cette époque, les Hollandais n'avaient produit ni poésie, ni musique, ni théâtre. La seule forme d'art qui prospérait était l'architecture. La domination britannique servit de catalyseur à un certain nombre de changements socio-culturels. Le système mercantile et l'introduction du mouton mérinos à haute laine contribuèrent à modifier le destin économique du Cap. Le développement de l'élevage du mouton et du commerce de la laine donna l'impulsion nécessaire au développement d'un marché financier, si bien qu'en 1831 un certain nombre de petites banques locales s'étaient constituées. En 1861, elles furent regroupées sous le nom de Standard B~ of South Africa, avec 29 filiales de district liées à la capitale financière du monde, Londres. Dans les cités portuaires, le Cap et Port Elizabeth, de petites zones d'industries locales firent leur apparition. Parmi les colons britanniques de 1820, une poignée d'hommes de talent tels Thomas Pringle, fondèrent le premier journal, jetant les bases d'une tradition journalistique en Afrique du Sud. C'est dans cette communauté que germèrent les premières graines du libéralisme. Mais surtout, l'Etat colonial britannique en Afrique du Sud servit de locomotive au processus d'accumulation primitive du capital. Il saisit de façon systématique les terres africaines et transforma les paysans en un prolétariat sans terre, facile à exploiter au bénéfice des colons propriétaires terriens. La législation, comme le code Caledon de 1809, forçait les 23

KhoY-Khoïsprétendument libres à travailler pour les fermiers, et l'ordonnance 49 de 1828 étendit les mêmes dispositions aux Africains. La taxation, les restrictions à la libre circulation et les commerçants contribuèrent tous, souvent sans en avoir conscience, à saper les bases économiques de la société africaine. Un processus d'interaction aux facettes multiples épousait les frontières entre Blancs et Noirs en matière de commerce, de travail et. dans une large mesure, pour ce qui est de la culture. Malgré ses limitations, la colonie faisait partie d'un empire en pleine expansion. Elle minait la société africaine, qu'elle assaillait de toutes parts. Ses attaques se renforçaient mutuellement. Les sociétés africaines au contraire - Xhosa, Zoulou, Tswana, Sotho, Pedi, Venda, Ndebele, San et KhoY- étaient désavantagées dans de nombreux domaines. Leur technologie était très rudimentaire, ce qui ralentissait le rythme des changements à une époque où l'Europe avançait à toute allure dans l'ère du machinisme. Les royaumes africains vivaient quasiment en autarcie, ce qui limitait les occasions de coopération et de coordination de leur défense. C'est ce qUi permettait aux colonialistes de s'occuper de chaque communauté l'une après l'autre, leur supériorité technologique étant leur principal atout. Ils pouvaient produire plus vite et en plus grande quantité. Les Africains étaient obligés de se tourner vers les négociants européens pour satisfaire leurs besoins, rendant par là même leurs métiers et leurs qualifications caducs, faute de les utiliser, d'où la rupture de l'équilibre traditionnel entre agriculture et artisanat. Le missionnaire et le négociant furent les principaux agents de ces tranformations. Mais un facteur tout aussi important fut la nécessité pour les Africains de s'adapter à la présence européenne. Des communautés jusque-là homogènes se divisèrent, détruisant ainsi la cohésion de la société africaine. L'interaction de tous ces facteurs rendit les sociétés africaines plus vulnérables aux ,forces colonialistes qui cherchaient à les désintégrer. La force armée, sanction ultime, les appauvrissait par la saisie de la forme fondamentale de propriété productive: la terre. Le colonialisme britannique prépara les conditions sociales et économiques propices à l'arrivée de la manne que fut, en 1866,la découverte de diamants près de Kimberley. L'ouverture des mines, d'abord à Kimberley en 1867 puis des mines d'or au Witwatersrand en 1885, marqua un tournant dans le développement économique de l'Afrique du Sud. Le mode de production capitaliste s'implanta ainsi solidement dans notre pays, intégrant pour la première fois de nombreux indigènes dans l'économie moderne. L'importation massive de capitaux, de biens de production et d'immigrants qualifiés, apporta des transformations considérables à la configuration démographique du pays et fit de l'Afrique du Sud l'enjeu de rivalités entre pays impérialistes. L'impôt, moyen traditionnellement utilisé pour forcer le paysan africain à quitter sa terre, fut systématisé.

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C'est l'interaction culturelle et économique entre Noirs et Blancs, le long des frontières, qui conduisit à l'intégration progressive des Africains dans l'économie moderne contrôlée par les colons. La conquête accélém ce processus en assujettissant à l'impôt les paysans africains qui devaient ainsi s'intégrer au système monétaire. D'autres formes d'intégration se développaient dans les missions et leurs environs. Avec la bénédiction de Sir George Grey, les missionnaires avaient élargi leur champ d'action en construisant des écoles où les Africains convertis apprenaient à maîtriser les techniques européennes en matière d'agriculture. ou autre, et étaient «alphabétisés». De ces convertis naquit une couche de fermiers africains propriétaires de leur terre, qui vivaient en dehors des sociétés traditionnelles. Cette élite occidentale des «lettrés» se distinguait des Africains «non alphabétisés». Ces fermiers, qui produisaient pour leur propre consommation domestique et vendaient leur surplus sur le marché, étaient très productifs et très efficaces. Au Natal, des groupes d'Africains convertis se groupaient parfois pour acheter ou louer des terres qu'ils cultivaient en coopémtive. Même dans les républiques Boers du Tmnsvaal et de l'Etat Libre d'Orange, ils utilisèrent le système d'occupation illégale pratiqué par les Boers à leur avantage. C'est de leurs rangs que sortirent les premiers Africains qui exercèrent une profession libérale ou intellectuelle. Mais c'est la révolution minière qui intégra les Africains à l'économie moderne. Jusqu'en 1870, ce qui devait devenir la ville de Kimberley n'était que le veld désertique. L'année suivante, la population, logée sous des tentes, dans des baraquements ou autres abris rudimentaires, s'élevait à 50 000 personnes. Des Africains arrivaient de régions qui constituent l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, mais aussi de bien plus loin. En 1873, les gouvernements du Cap et du Natal furent en mesure de rassembler des capitaux suffisants pour commencer la construction du chemin de fer reliant Wallington (tête de ligne du Cap à l'époque), Durban, East London et Port Elizabeth aux gisements de diamants. Des concentrations d'Africains moins nombreuses commencèrent aussi à se former

dans les ports et sur les sites de construction du chemin de fer. Des résistants africains capturés, des forçats et des ouvriers construisirent la digue du port de la Ville du Cap, fIrent franchir les cols entre Wellington et le Karoo et aidèrent à construire la ligne entre East London et Queenstown. Mais c'est Kimberley qui comptait la plus forte concentration d'Africains ainsi intégrés. Les zones urbaines devinrent les centres de prolétarisation et connurent l'expansion la plus mpide jusqu'à devenir les centres les plus importants avec le développement de l'industrialisation. A la fIn du siècle, l'Afrique du Sud connut la guerre anglo-boer (1899-1902), guerre qui fut baptisée «lutte anti-impérialiste» mais ne l'était «que dans un sens extrêmement technique et limité» à cause des Africains du Tmnsvaal:

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Il a dû sembler tout à fait incongru que l'on puisse caractériser la campagne de Kruger comme une guerre pr0gressiste anti-coloniale, car (les Boers) vivaient dans un Etat semi-féodal dont la Constitution appliquée de façon très stricte, tirant son autorité du Tout-Puissant (qui est aussi, soit dit en passant, l'inspirateur de l'actuelle Constitution Sud-africaine), proclamait qu'il n'y aurait aucune égalité entre Noirs et Blancs au niveau de l'Etat comme de l'Eglise.! La guerre anglo-boer se termina par l'imposition de la domination britannique à toute l'Afrique du Sud. A bien des égards, la guerre fut un acte politique accompli pour mettre les institutions politiques en accord avec les réalités économiques: la domination du capital minier et fmancier britannique. Les termes de l'accord de Vereeniging en 1902 ouvrirent la voie à un rapprochement entre Boers et Britanniques sur la base de leur intérêt commun: la surexploitation de la main-d'œuvre noire. Cette réconciliation se manifesta de façon tangible par l'engagement de consacrer 3 millions de rands à la modernisation des anciennes républiques boers. Un des effets non désirés de la guerre anglo-boer avait été la fermeture des mines et, par voie de conséquence, la dispersion des mineurs africains. Les compagnies minières réclamaient à cor et à cri davantage de travailleurs, mais ne pouvaient les attirer en raison des bas salaires qu'elles versaient. C'est pourquoi des travailleurs chinois sous contrat furent amenés de Hong-Kong en 1903 pour pallier le manque de travailleurs africains. Des moyens plus «efficaces» de «libérer» les paysans africains de leur terre furent conçus. C'est pour faire face à cette crise de main-d'œuvre que fut institué le nouvel impôt de 1905. Avant l'arrivée des colons dans notre pays, notre peuple commençait déjà à connaître une civilisation qui allait à l'encontre de l'exc1usivisme tribal. Le fait d'occuper un même territoire déterminait une loyauté vis-àvis de la communauté. Ce phénomène se remarquait le plus chez les peuples zoulou et sotho. Il y avait entre eux des mariages, du commerce et des contacts. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y avait ni conflits, ni querelles de succession, ou que les «liens du sang» avaient complètement disparu. Mais le processus était en marche. L'invasion du pays par les colonialistes inversa le processus. Le véritable problème auquel notre peuple fut confronté fut l'affrontement de deux systèmes sociaux différents et antagoniques: le capitalisme naissant (le colonialisme) d'une part, et les sociétés africaines pré-capitalistes d'autre part. Mais il faut préciser que les Africains qui résistaient au colonialisme ne se battaient pas pour préserver le système féodal qui tombait déjà en ruine. Ils luttaient pour les réalisations chèrement acquises de notre peuple. En fait, les Africains étaient tournés vers l'avenir car ils lut26

taient pour une noble cause, à savoir le fait que la supériorité technologique ne devrait pas servir à mauvais escient pour exploiter et détruire un peuple, mais devrait servir au progrès humain. Le colonialisme a commis de nombreux crimes en Afrique du Sud. La recherche par les colonialistes de terre, de bétail, de matières premières, de marchés, de main-d'œuvre (dont ils ont aujourd'hui le monopole) les a conduits à commettre (et ils commettent encore) des dégâts quasiment irréparables et des crimes impardonnables contre notre peuple. Les génocides des guerres qu'ils ont faites ont anéanti les forces productives et détruit d'innombrables vies humaines, ont mis en pièces des systèmes sociaux prospères, démoli des cultures matérielles et spirituelles et fait perdre au peuple africain d'Afrique du Sud toute conftallce en lui et en sa philosophie de la vie. Ils ont obéré la volonté naissante et la conscience nationale embryonnaire de notre peuple; ils ont introduit de nouvelles formes de pensée, des normes de comportements et des valeurs culturelles étrangères. Leur but était simple: inculquer au peuple africain un sentiment d'infériorité et de rejet de ses propres potentialités et de son passé. Par leurs guerres dévastatrices, les colonialistes démolirent tout et ne laissèrent que des ruines. Les missionnaires jouèrent un rôle important dans ce processus de mise en esclavage mental. TIs mirent en place une éducation formelle, dont le but était l'évangélisation de notre peuple. L'Africain devait lire la Bible, même la mémoriser, mais pas l'interpréter. L'éducation dans ces institutions était livresque à l'extrême. Là encore, le but était simple: c'est l'Eglise qui devait être le centre politique et idéologique, et pas les institutions africaines. Au tout début du siècle, les zones rurales d'Afrique du Sud connaissaient un pouvoir dual: celui des Chefs et celui de l'Eglise. D'autres forces comme le commerçant ou le pouvoir colonial et la communauté blanche, militaient aussi contre la résistance des Africains. Les chefs africains progressistes qui s'opposaient à l'époque au colonialisme étaient les porte-parole et les dirigeants respectés et reconnus de leur peuple. C'était des combattants de la liberté, et ils ne se laissaient pas intégrer à l'administration coloniale, contrairement à ce qu'ont fait nos chefs actuels. Cela m'amène à une autre spécificité de la réalité Sud-africaine. Le mariage du capitalisme et du colonialisme en Afrique du Sud se fit de façon étrange. Le capitalisme en Afrique du Sud, comme dans toutes les colonies, ne fut pas le résultat d'évolutions internes ou d'une révolution bourgeoise contre le féodalisme, comme ce fut le cas en Europe. C'est ce qui explique ses difformités et distorsions, ainsi que la nature particulière du colonialisme en Afrique du Sud. Le mouvement de libération l'appelle «colonialisme de type particulier». En 1910, lorsque l'Afrique du Sud blanche devint indépendante de la Grance-Bretagne, le pouvoir colonial

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fut basé non plus à Londres, mais à Pretoria. C'est ce qui explique que notre lutte soit différente de celles qui ont été menées sur notre continent C'est ce qui explique aussi le contexte différent dans lequel se situe la lutte du peuple namibien contre une puissance coloniale qui lui est frontalière<o>.

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Depuis le lermars

1990, la Namibie est devenue indépendante.

CHAPITRE 1 AUX SOURCES DE L'INSPIRATION

La fin du 19èmc siècle vit l'émergence de nouvelles forces sociales en Afrique du Sud: les ministres du culte, les greffiers, les interprètes, les petits commerçants et les ouvriers. Avec une partie des dirigeants traditionnels, les chefs, ils ouvrirent un nouveau chapitre de l'histoire de l'Afrique du Sud. La structure sociale de la société africaine était en pleine mutation à cette époque, ce qui avait des répercussions sur les formes traditionnelles d'organisation, de pensée, d'idéologie. Sur le plan politique, c'était une période d'espoirs pour beaucoup. Un nationalisme africain, qui traversait l'identité ethnique sans la remplacer, se fit jour. L'organisation «tribale» de la société était affaiblie et sapée par le colonialisme et de nouveaux mouvements unificateurs des peuples apparurent. Un examen attentif de cette période montre tout à fait clairement que l'histoire de l'Afrique du Sud n'a pas toujours avancé du même pas. Mais la volonté de survivre et de vaincre les forces du colonialisme l'a toujours marquée. C'est là que le nationalisme africain puise ses racines. Cette volonté s'exprimait et se reflétait dans la pensée, la philosophie, le comportement politique et l'enseignement de certaines individualités, dont je vais étudier quelques exemples dans leur contexte historique. Ma préoccupation n'est pas tant les données biographiques - aussi importantes fussent-elles - que les forces sociales qui ont poussé ces individus à agir comme ils l'ont fait.

L'émergence de la classe ouvrière africaine
La découverte de l'or et des diamants dans le dernier tiers du 19èmc siècle constitua un événement de grande portée qui aboutit à l'émergence d'une nouvelle force sociale dans la société africaine: la classe ouvrière. Les Africains avaient «vécu et travaillé dans la ville du Cap dès les années 1830»1 et, à partir des années 1850, des Africains furent employés à la construction de routes et dans les ports de la province du Cap. Mais la découverte de diamants en 1867 fit de Kimberley une ville minière florissante. Puis en 1886, l'or fut découvert sur le Witwatersrand. 29

Ainsi fut créé l'environnement dans lequel, les années suivantes, le nationalisme africain devait se développer très rapidement Les nouveaux sites miniers et plus tard les sites industriels attiraient les paysans migrants qui y devenaient des prolétaires citadins. Le regroupement de gens d'origines ethniques différentes en une seule fraternité noire était un phénomène nouveau, comme le note Lionel Forman: «On avait là le noyau d'un véritable prolétariat africain, dont l'avenir serait dans les villes et dont les seuls moyens d'existence légaux seraient la vente de sa force de travail. Là se trouvait le noyau d'une nouvelle classe dont les liens avec la société tribale deviendraient des plus ténus, dont l'arme économique - et de manière inévitable, politique - serait celle des travailleurs de tous les pays: la grève.» 2 Bien qu'en 1872 il Y eut déjà, selon la presse de l'époque, environ 20 000 travailleurs africains à Kimberley, le terme utilisé était celui de «noyau». Ces travailleurs étaient déjà à même de se considérer non plus tant comme Zoulous, Xhosas, Sothos, Twanas, etc., mais comme Africains, ce qui ne signifie pas que l'élément ethnique disparaissait ou était oublié. Mais cela signifie qu'il était secondaire. Ces hommes se considéraient comme unis en une seule fraternité par leurs intérêts économiques, ce qui leur faisait prendre conscience d'un avenir politique commun à tous les Africains. C'était la condition préalable à un nationalisme africain global. La raison en est que l'émergence de la classe ouvrière africaine en Afrique du Sud a eu tendance à favoriser non pas tant la conscience de classe que la conscience nationale. Les revendications économiques qui auraient pu conduire à des combats de classe, comme l'action syndicale, créèrent plutôt un fort sentiment national parmi les Africains.3 Mais l'arme de la classe ouvrière, la grève, devint vite leur forme de lutte: «Ce qui est remarquable, c'est le recours précoce de ces hommes à l'arme universelle de la classe ouvrière, la grève. En décembre 1882, alors qu'il n'est fait état d'aucune grève de travailleurs blancs à cette date, 100 Africains cessèrent le travail deux jours dans une mine de Kimberley et obligèrent à l'arrêt de la mine pour protester contre une réduction de leurs salaires qui les faisait passer de 25 shillings à 20 shillings par semaine... En 1884 à Kimberley, il n'y avait pas moins de 4 sociétés mutuelles de non-Européens, qui préfiguraient le mouvement syndical.»4 Certains de ces travailleurs venaient travailler à Kimberley pour d'autres motifs que la famine ou l'oppression exercée par le système colonial. Gwayi Tyamzashe, qui, diplômé de Lovedale, fut en 1873 le pre-

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mier Africain à terminer des études de théologie en Afrique du Sud, vint à Kimberley prêcher l'Evangile aux mineurs en 1872, et se fit écrivain. Un témoin oculaire rapporta aussi que: «Ceux qui viennent de loin viennent avec pour seul objectif celui de se procurer des fusils. Ils ne restent pas plus longtemps qu'il ne leur faut pour gagner 6 ou 7 dollars pour les fusils. C'est pourquoi on en voit des centaines quitter les exploitations minières et autant arriver du Nord presque tous les jours.»s En d'autres termes, venir travailler dans les mines de diamants était aussi considéré comme un moyen de poursuivre la résistance armée au colonialisme pour défendre la terre,le bétail et l'indépendance. Le processus de prolétarisation des Africains fut aussi déterminé par des facteurs essentiellement coercitifs autres qu'économiques: la survivance du secteur pré-capifaliste, l'institutionnalisation du travail migrant, les bas salaires et beaucoup d'autres handicaps. La situation des Africains était déterminée par la recherche du profit par les capitalistes miniers et aussi par la cupidité des mineurs blancs. Il existait deux méthodes extra-économiques pour s'assurer une main-d'œuvre africaine bon marché pour exploiter les minerais: le pouvoir législatif de l'Etat et les organisations de recrutement monopolistes. L'impôt et les lois sur les laissez-passer amenèrent la main-d'œuvre africaine dans les mines et permirent de la contrôler une fois qu'elle y était. Les lois sur les laissez-passer furent promulguées sous la pression directe de la Chambre des Mines en 1896. Elles stipulaient, entre autres, que les mineurs africains devaient porter au bras une plaque de métal ou un badge. Ce système fut modifié par la suite et les Africains durent avoir leur laissez-passer sur eux, c'està-dire des papiers qui servaient à contrôler leurs déplacements et spécifiaient les endroits où ils pouvaient vivre et travailler. La loi Glen Grey fut un nouvel instrument de ce processus de mise en esclavage. Elle institua un impôt qui, selon les tennes du propriétaire de mine, homme politique du Cap et archi-impérialiste, Cecil Rhodes, «éloignait les indigènes d'une vie de paresse et d' oisiveté, l~ur enseignant le caractère digne du travail. et les obligeait à contribuer à la prospérité de l'Etat et à donner quelque chose en échange de notre gouvernement plein de sagesse.»6

Les années 1890 virent l'émergence d'une classe capitaliste puissante et bien organisée, les mines d'or et de diarmmts étant aux mains de quelques groupes de capitalistes. La direction en était centralisée. De plus, leur pouvoir fut consolidé par la création de la Chambre des Mines en 1887 et de deux organismes de recrutement: le Native Recruiting Corporation (Organisme de Recrutement des Indigènes) qui recrutait de la main-d'œuvre en Afrique du Sud même, au Bechuanaland (aujourd'hui Botswana), au Basutoland (aujourd'hui Lesotho) et au Swaziland, et le

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Witwatersrand Native Labour Association (WNLA) - Association pour le Travail indigène du Witwatersrand - qui recrutait dans d'autres régions d'Afrique.7 L'institutionnalisation du travail migrant garantissait une maind'œuvre bon marché, inorganisée, dépourvue du moindre droit, y compris du droit de vote. Ce système permettait des salaires misérables; il freinait la mobilisation de classe des migrants africains et en particulier la naissance de syndicats; il empêchait les travailleurs d'acquérir une qualification pour accomplir et maîtriser leur travail; il bloquait la formation véritable d'une classe de travailleurs africains. Mais la situation n'était pas entièrement sans espoir. Les jeunes travailleurs africains prirent des initiatives et engagèrent des actions bien adaptées à leur situation et à leur condition de migrants. Les années 1901-1902 connurent des grèves et ce que l'on appelait des «désertions» en masse dans les mines Consolidated Main Reef, dans celles de Geldenhuis, de Langlaagte et Durban Roodepoort ainsi que dans les mines de charbon de Vereeniging. Il est important de souligner que le terme de «désertion» tel que l'utilisait la direction avait des connotations négatives, à savoir qu'il sous-entendait qu'il y avait refus d'accomplir un devoir. C'était là un prétexte qu'utilisait la direction pour éviter de procéder à un examen critique des conditions de travail et des raisons qui conduisaient les travailleurs à quitter les mines en grand nombre. C'était aussi un moyen de justifier l'emploi de toutes sortes de mesures punitives possibles contre les travailleurs.8 Les problèmes auxquels se trouvaient confrontés les mineurs africains furent encore aggravés par la guerre anglo-boer. Pendant cette guerre, 20 000 travailleurs au moins furent réquisitionnés par les gouvernements boers du Transvaal et de l'Etat Libre d'Orange pour travailler gratuitement pour les commandos boers ou effectuer d'autres travaux liés à l'effort de guerre.9 Les salaires furent réduits par la Chambre des Mines de 50 shillings par mois. En 1900 fut institué un salaire maximum mensuel de 20 shillings seulement De plus le couvre-feu fut instauré. Toute réunion d'Africains fut interdite. La police effectuait de fréquentes descentes dans les «compounds»(.) où les travailleurs étaient obligés de vivre, afin de «contenir la main-d' œuvre et de décourager toute protestation». Les souffrances s'accumulaient: 8 000 travailleurs africains furent enrôlés pour construire une nouvelle voie de chemin de fer permettant d'acheminer le charbon en suivant le Witwatersrand Gold Reef. Ils touchaient 10 pences par jour, soit moins d'un shilling. Quatre mille
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Ce mot peut avoir plusieurs sens. Dans le contexte du travail minier, en Afrique du Sud, il s'agit de «foyers» pour travailleurs «célibataires» (n'ayant pas leur famille auprès d'eux car restée sur les terres de la réserve, du Bantoustan, du pays étranger...) Les compounds sont disciplinés comme de véritables prisons.

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