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Une histoire populaire du boycott

De
181 pages
De façon assez récurrente, on observe une tendance à assimiler ce mot de "boycott" au boycott nazi des magasins juifs, décrété notamment pour la journée du 1er avril 1933. Il y a là une façon de disqualifier dès le départ différents mouvements visant à remettre en cause l'ordre dominant, qu'il soit économique ou politique. Le "boycott" est donc un des mots préférés des défenseurs médiatiques de "la révolution conservatrice". L'histoire montre à quel point ce terme est invariablement lié au sort de peuples en lutte (l'Irlande, l'Inde, la Birmanie, l'Afrique du Sud, l'Allemagne...).
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Une histoire populaire du boycott
Tome 1

1880 - 1960 L'artnée du notnbre

site: www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.Er e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00426-1 EAN : 9782296004269

Olivier ESTEVES

U ne histoire populaire du boycott
Tome1

1880 - 1960 L'armée du nombre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. PéquignotetD. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Cyril LE TALLEC, Les sectes politiques. 1965-1995,2006. Allaoui ASKANDARI, L'évolution du marché foncier à Mayotte, 2006. Samuel PELRAS, La démocratie libérale en procès, 2006. Gérard KEBADJIAN, Europe et globalisation, 2006. Alice LANDAU, La globalisation et les pays en développement: marginalisation et espoir, 2006. Vincenzo SUSCA, A l'ombre de Berlusconi. Les médias, l'imaginaire et les catastrophes de la modernité, 2006. Francis PAVÉ (sous la direction de), La modernisation silencieuse des services publics, 2006. C. COQUIO et C. GUILLAUME (Textes réunis par), L'intégration républicaine des crimes contre l'humanité, 2006. M.A. ORAIZI, La culpabilité américaine: assaut contre l'Empire du droit international public, 2005. Maiko-David PORTES, Les enjeux éthiques de la prostitution, éléments critiques des institutions sociales et ecclésiales, 2005. Florence HODAN, Enfants dans le commerce du sexe. Etat des lieux, état d'urgence, 2005. V. TONEV STRATULA, La liberté de circulation des travailleurs en question, 2005. Henri SOLANS (sous la direction de), Faire société sans faire souffrir ?, 2005. Aziz HASBI, ONU et ordre mondial: Réformer pour ne rien changer, 2005. Pierre-Alain PORTE, La valeur du sport, 2005.

Remerciements:
De très nombreuses personnes m'ont aidé à mettre en œuvre ce projet, notamment des spécialistes de domaines qui n'étaient pas vraiment les miens au départ. Pour leur connaissance de l'Inde, je voudrais remercier Sandip Hazareesingh (Open University), Kaushik Baumik (Open University), ainsi que tout Ie personnel de l'OIOC (Oriental and India Office, British Library). Pour la Birmanie, je remercie vivement San San May (OIOC) pour ses conseils et ses traductions. Doivent être remerciés également: Noor Nieftagodien (Witwatersrand University, Afrique du Sud), le personnel de Colindale Library (British Library), Kate Morgan (British Empire and Commonwealth Museum (Bristol)), M. Pierre Joannon, ainsi, bien sûr, que le CERIUL (Centre d'Etudes et de Recherche Irlandaises de l'Université de Lille III), sans oublier Francine Lafrance et Muriel Perrin. Chez les éditions l'Harmattan, je souhaiterais remercier Raphaëlle Morizot et Bruno Pecquignot. Enfin, il m'est impossible de ne pas mentionner tout particulièrement ceux qui, en France, m'ont prodigué des conseils et ont relu ces pages, Sébastien Lefait, Xavier Debiolles. Je souhaiterais également remercier: M. Jean-Claude Willem, Bernadette Misiak, Marie-Hélène Aubert, Le bureau national du SNES. Mention particulière à M. Eric Hazan, auteur, éditeur et traducteur, pour la justesse et l'intransigeance de son regard sur mon travail. La liste ne serait pas complète bien sûr sans la personne qui a supporté presque quotidiennement les mauvaises humeurs et les moments de stress liés à la rédaction de cet ouvrage: je veux parler de mon amie, Claire, dont l'aide à la rédaction et les conseils en matière de traduction de citations ont été particulièrement appréciés.

Sommaire:
Introduction:
L'épouvantail ... p. 11-19.

Chapitre premier: Irlande, 1880 : Charles Cunningham Boycott, ou la. renommée mondiale d'un médiocre:
Il Jonathan Swift, l'illustre précurseur III L'état des campagnes irlandaises après 1850 1111 es tribulations d'un capitaine anglais en Irlande L p. 22-24. p. 24-25. p. 25-48.

Chapitre deux: Birmanie, 1920-1922: le boycott de l'Université Rangoon, acte fondateur du nationalisme birman:
I! Les données du problème birman.. III La cristallisation du mouvement nationaliste 1111 e boycott de l'Université de Rangoon L p. 49-53. p. 53-55. p. 55-71.

de

Chapitre trois: Inde, 1919-1922: campagne coopération sur fond de boycotts en tous genres:
Il Des relations anglo-indiennes sur le mode de l'attraction I répulsion III Les antécédents: boycotts bengalis et mouvement swadeshi à l'orée du XXème siècle 1111 a situation explosive de l'après-guerre L IVI Des élections qui sont des leurres VI Le boycott des institutions et des symboles britanniques VII Haro sur les écoles, ces institutions émasculatrices VIII Le débat autour du boycott des produits textiles

gandhienne

de non-

p. 73-75. p. 76-78. p. 79-81. p. 81-86. p. 86-91. p. 91-94. p.94-1 03

Chapitre quatre: Allemagne, 1er avril 1933 : le boycott des commerces juifs, lointain prologue à la Nuit de Cristal: Il Une communauté visible, vulnérable, riche et déclinante III Le délire de persécution comme mode de légitimation III! Le déroulement de lajoumée du 1er avril IV/ Les réactions des juifs, en Allemagne et à l'étranger V/ Une extrême transitivité qui accélère la politique de « mise au pas» p. p. p. p. p. 107-108. 109-114. 114-123. 123-129. 130-131.

Chapitre cinq: d'apartheid:

Johannesburg,

1957:

bus

boycottés

en

terre

I! Archéologie sommaire de l'apartheid II! L'Afrique du Sud au carrefour de tous les boycotts 1111 Azikwhelwa ! », le township d'Alexandra au cœur de la révolte «

p. 133-137 p. 138-148 p. 148-167

Conclusion:
I! Boycott vs. démocratie ? III Une démarche totale 1111 oycott et radicalité B
Bib Ii 0 graphie.

p. 169-170 p. 170-171 p. 172-173
1 7 5 - 181

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.

Introduction:

l'épouvantail...

«Pas de boycott! Pas la honte du boycott! » (Bernard Henry Lévy, propos tenus face à l'université de Jussieu, le 06 janvier 2003).

« Y aura-t-il un boycott du bac ou pas, c'est là toute la question» : le mot était lancé, un certain 16 mai 2002, soit en pleine mobilisation contre la réforme des retraites impulsée par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. «Boycott» : en utilisant ce terme, Daniel Bilalian savait-il qu'après lui, des douzaines de journalistes rivaliseraient de mimétisme et sommeraient les professeurs «de s'expliquer sur l'éventuel boycott des examens» avant de « se justifier face à des parents d'élèves et des lycéens s'estimant à leur tour « pris en otage », en écho à la ritournelle médiatique» 1. L'utilisation du terme «boycott», en même temps qu'il faisait courir les rumeurs les plus folles sur l'irresponsabilité d'une catégorie de fonctionnaires « nantis », relève ici de la provocation, comme le regrette Alain Rey lorsqu'il parle d'une autre utilisation abusive: celle, précisément, de l'expression «prise en otage» 2. Ce mot de «boycott» semble en effet le terme épouvantail par excellence, une de ces étiquettes dépréciatives extrêmement commodes, et que l'on dégaine sans réfléchir lorsqu'il s'agit de décrédibiliser l'ensemble d'un mouvement aux yeux de l'opinion. Des événements récents nous permettent de recenser deux types d'abus. D'une part, le recours complètement mensonger à cette notion de « boycott» ou de «boycottage ». En 2002, jamais il ne s'est agi, par exemple, pour les professeurs de «boycotter» le baccalauréat 3. Presque comme au bon vieux temps où Roger Gicquel déclarait, terrifié, que « la France a peur », Daniel Bilalian a, au moment du mouvement contre la réforme des retraites, souhaité alimenter un sentiment de
Cité dans l'article de Gilles Balbastre, Pierre Rimbert, «les médias, gardiens de l'ordre social », Le Monde Diplomatique, novembre 2003. 2 « Parler de prise d'otage pour stigmatiser une grève relève à mon avis de la provocation» (France Inter, « mot de la fin », 15. 04. 2004). 3 Le SNES est formel sur ce point: après des réunions où seule une infime minorité de membres voulaient «boycotter» le baccalauréat, il a très vite été décidé de ne pas entreprendre une démarche aussi désastreuse. Les enseignants n'ont pas utilisé ce terme. Entretien, Roland Hubert (SNES Paris), 28. 01. 2005. Il
1

peur chez les futurs candidats au baccalauréat et chez leurs parents, en «nous» invitant à dénoncer avec véhémence «leur» irresponsabilité. L'abus de langage pourrait difficilement être plus patent. Autre exemple de ce type de dérive: quelques mois avant la petite phrase de M. Bilalian, l'Université de Paris VI avait souhaité faire connaître sa désapprobation vis-à-vis du sort réservé au peuple palestinien. En remettant en cause certains financements accordés aux universités israéliennes par l'Union Européenne, elle avait été pourfendue par une grande partie de la presse pour son appel à un «boycott abject» d'Israël. Le Monde s'était fendu d'un éditorial courroucé au titre sans ambiguïté: «non aux boycotts! » 4. En quoi est-ce que cette volonté de protester de cette façon-là contre la politique d'Ariel Sharon constituait un «boycott»? Y avait-il là une mise en quarantaine systématique, dans le but d'étouffer complètement l'université israélienne? A coup sûr, non. L'abus de langage était là aussi manifeste. Pour s'en convaincre, il n'est que de citer le texte de deux scientifiques soi-disant «boycotteurs », Ivar Ekeland et JeanMarc Lévy-Leblond, publié dans Le Figaro du 2 juin 2002. L'article en question n'utilise le terme de «boycott» qu'une seule fois, afin de rappeler à la communauté scientifique française que certains de ses membres n'avaient pas réfléchi à deux fois avant de participer à un boycott de l'V. R. S. S., dans le but de protester contre l'oppression des «refuzniks». L'extrait qui suit a le mérite de remettre les choses à leur place:

Pour notre part, nous avons toujours défendu l'idée que tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droits, et nous tâchons de nous en faire l'écho. Non, nous ne pensons pas que les échanges scientifiques doivent être exempts de considérations politiques ou morales, ni que les intérêts de la communauté scientifique doivent primer sur ceux des peuples. Les accords de coopération entre l'Union européenne et Israël avaient été conclus dans l'euphorie des accords d'Oslo, pour soutenir les perspectives de paix; dès lors que le gouvernement israélien s'engage dans une autre voie, et détruit systématiquement toute l'infrastructure construite avec les crédits européens pour le futur État palestinien, ces accords sont détournés de leur but et doivent être suspendus.

4

Edition

du 07.01.2003.

12

Puis l'on peut lire: Nombre d'entre nous sont allés en Palestine remplir des missions de coopération scientifique et, en dix ans, ils n'ont jamais vu sur le terrain d'implication effective d'une université ou d'une institution officielle israéliennes. L'Union européenne (et d'autres organisations internationales) a bien cherché à susciter des coopérations tripartites, impliquant un centre israélien et un centre palestinien aux côtés d'un centre européen, mais jamais ces projets n'ont abouti, et ceci pour une raison très simple: les Palestiniens ne peuvent pas aller en Israël, ni même à Jérusalem-Est.

Alors, boycott irresponsable de l'université israélienne ou bien « simple» rupture d'un contrat dont les termes n'ont pas été respectés? « Prise en otage» ou bien chantage à l'antisémitisme d'auteurs qui ont érigé cette pratique en véritable spécialité, hurlant, à l'instar de BHL à cette occasion, «pas de boycott, pas la honte du boycott! » 5 ? Deuxième type d'illustration du caractère repoussant du «boycott» dans le discours médiatique dominant: la disqualification, voire la mise hors la loi, de n'importe quel recours à un boycott. Jean-Claude Willem est né en 1934. Pendant la seconde Guerre Mondiale, alors qu'il n'avait que dix ans, on lui livrait des secrets sur des caches d'armes quelque part entre Soissons et Compiègne. Résistant ayant eu «très tôt des peurs d'adultes» , Jean-Claude Willem était alors trop jeune pour comprendre des enjeux qui le dépassaient complètement. Bien vite, pourtant, il s'engagea en politique. Militant contre la guerre coloniale en Indochine dès l'âge de 16 ans, M. Willem a été, pendant toute sa vie, de tous les combats pacifistes. Celui contre la guerre d'Algérie, dès 1954, puis celui contre le conflit du Vietnam. Enfin, il s'est intéressé de près au peuple palestinien. Maire communiste de Seclin dans le nord, M. Willem a, fin 2002, suggéré de boycotter les jus de fruits israéliens. C'était à l'occasion d'un conseil municipal complètement anodin. Devant annoncer que sa ville poursuivait le boycott de la viande britannique malgré la
5 Voir l'article de Dominique Vidal dans Le Monde Diplomatique, 04.2003. Rappelons que s'agissant de BHL et d'André Glucksmann, Guy Hocquenghem parlait déjà, en 1986, de leur «chantage à l'antisémitisme» et autre «chantage au génocide». Voir Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Marseille, Agone, 2003, p. 159-60, 163, p. 185-8. 13

levée de l'embargo décidée par le gouvernement français, M. Willem en a profité, par la même occasion, pour stigmatiser l'injustice dont sont quotidiennement victimes les Palestiniens, et imaginer un boycott des jus de fruits israéliens, symboles de l'expropriation des paysans palestiniens que le consommateur français peut aisément trouver « en tête de gondole» . «J'étais à des années lumières de croire que ça allait prendre un tour pareil. Je ne m'étais pas préparé du tout, ma secrétaire non plus» 6,avoue M. Willem.

Le journal La Voix du Nord a tout de suite repris ses propos en page régionale. Puis les quotidiens nationaux se sont intéressés de près à la question. M. Komar, un des chefs de file sionistes de la région Nord-Pas de Calais, a dès les jours suivants porté plainte pour «incitation à la haine raciale» . S'est ensuivi un embrouillamini judiciaire extrêmement complexe, à l'issue duquel M. Willem a été condamné à une amende de 1 000 euros non pas pour «incitation à la haine raciale» mais pour « entrave à la liberté du commerce ».
Entre-temps, les courriers à la mairie de Seclin avaient afflué par centaines. Des encouragements très nombreux et émouvants, beaucoup d'insultes également: certaines invectives étaient agrémentées de menaces de morts, dont une balle de 22

long rifle avec cette mise en garde: «la prochaine n'arrivera pas par la poste»

7.

Quant à la secrétaire municipale de M. Willem, issue d'une famille d'immigrés polonais, elle avoue avoir très mal vécu cette période, où il était courant qu'elle se fasse traiter de « sale p. . ..polack » au téléphone. Coup d'œil sur certains messages d'encouragements. Beaucoup évoquent la critique infondée d'antisémitisme. Ainsi Walid A., qui dit, dans un courriel daté du Il novembre 2002: «je vous exprime ma solidarité face au chantage à l'antisémitisme dont vous êtes victime de la part des groupes de soutien à la politique du Général Sharon» . De nombreux courriels ont également afflué de Palestine, principalement de Français installés là-bas. Nathalie L. est de ceux-là: «je suis prof de français à Ramallah, pour le compte du Consulat de France. Je tenais juste à vous écrire ce petit mot pour vous dire un immense «merci» ! [...] Je commençais à désespérer de la démocratie; le mutisme de nos dirigeants politiques me fait honte» . Quant à Claude B., il est revenu de Palestine après un séjour de 18 mois dans le cadre d'une organisation de l'ONU: «savez-vous que l'armée de Sharon tue, réprime, humilie, confisque des terres, détruit des maisons et arrache des arbres? Nous sommes beaucoup à en avoir été les témoins consternés. Bravo de le dire. En le faisant nous aidons aussi les milliers d'Israéliens qui espèrent que leur pays retrouvera sa dignité» . Notons enfin que, dès le départ, l'Association juive pour la paix a assuré M. Willem de son soutien.
Entretien, 03. 12. 2004. 7 Jean-Claude Willem m'a donné accès à ses archives personnelles. Qu'il en soit ici remercié.. . 14
6

Pourquoi M. Willem a-t-il jeté un tel pavé dans la mare? L'explication tient en un seul mot: Jenine. La veille de ce conseil municipal, il avait vu aux infos télévisées des images de ce massacre, et s'était dit qu'il fallait essayer de «faire quelque chose» : «Quand j'ai vu Jenine, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Oradour, un Oradour mais avec des Caterpillar pour finir la besogne» . M. Willem a ensuite pris conscience qu'il pouvait appeler les consommateurs à faire pression sur Israël, par le biais d'un boycott. Quelques semaines plus tard, il était convoqué au SRPJ de Lille suite à la plainte déposée par deux particuliers: M. Jean Claude Komar, président de l'Association cultuelle israélite du Nord, et Guy Bensoussan, promoteur immobilier lillois. Les policiers ont admis eux-mêmes que cette affaire était « grotesque» et qu'elle n'aurait pas de suite. Fort naturellement, M. Willem ne s'est pas inquiété outre mesure. D'autant que, dans un premier temps, le procureur du tribunal correctionnel de Lille a prononcé une relaxe. Puis, apparemment, des ordres émanant de plus haut ont été donnés. M. Willem et Maître Joseph, son avocat, sont convaincus que Dominique Perben lui-même est intervenu personnellement dans cette affaire. Toujours est-il que, dès le lendemain de l'annonce de relaxe, le parquet a fait appel de cette décision, avant d'infliger 2 000 euros d'amende au maire de Seclin, finalement réduits à 1 000. La cours de cassation n'a pas voulu réexaminer le dossier. M. Willem entend saisir la cour européenne de justice, et le feuilleton, début 2006, n'est toujours pas fini. TIsouhaite brandir l'article 10 de la convention européenne des droits de l'homme (touchant à la liberté d'expression), qui avait été invoqué par le procureur l'ayant relaxé la première fois. On l'a dit: M. Willem est persuadé que M. Perben a exercé des pressions auprès du parquet dans le but de le condamner 8. On se gardera d'y voir une quelconque forme de paranoïa, puisque M. Raffarin s'était engagé, à l'occasion du dîner du CRIF auquel il avait assisté quelques jours avant cette affaire, à poursuivre devant les tribunaux ceux qui appellent au boycott des produits israéliens 9. Cette probable intrusion du politique dans les affaires de la justice a suscité cette réaction indignée de M. Willem : «L'ONU a reconnu à de multiples reprises que des terres palestiniennes ont été prises par les Israéliens. En achetant des jus de fruits israéliens, on se rend donc, symboliquement au moins, complice de recel» . A en croire le désormais maire honoraire de Seclin, le garde des sceaux Dominique Perben ne voulait pas rater une occasion en or de «se taper un maire chahuteur, qui plus est communiste» .

8 Celui-ci traîne une réputation d'interventionnisme tous azimuts, selon le syndicat de la magistrature; le rapport « ordre policier, justice policée» évoque notamment ce problème.
9 Voir Le Monde, 28.01.2003.
Consulter : http://www.syndicat-magistrature.org/Crew/Doc/217=rapport37e

_congr.pdf

15

La couverture médiatique de cette fàcheuse histoire, comme celle de l'affaire des partenariats avec les universités israéliennes, révèle l'extrême prudence dont font montre nos grands journaux. Voilà par exemple ce qu'a avancé Le Monde à propos du tollé provoqué à Paris VI :

Le choix de l'arme

- le

boycott - n'est pas acceptable.

Loin de favoriser le dialogue, il accroît les logiques d'affrontement, de peur et de violence. Sur le teITain universitaire, le boycott signifie la rupture non pas avec un Etat et sa politique, mais avec une communauté humaine; non pas avec des actes commis, mais avec l'échange d'idées. 10 Loin de relever - et encore moins de dénoncer - l'amalgame qui consiste à appeler « boycott» ce qui n'en est manifestement pas un, notre quotidien de référence préfère abonder dans le sens de ces « intellectuels organiques» (pour reprendre Antonio Gramsci) passés maîtres dans l'art de chasser les présumés « antisémites ». Au-delà, et même si le problème est loin d'être simple, avec qui s'agit-il de « favoriser le dialogue» ici? Peut-on envisager un débat entre le triumvirat Colombani-Plénel-Minc et une armada de Caterpillars? Peut-on entrer en pourparlers avec ce « mur de la honte» qui, chaque jour, ghettoïse davantage la population palestinienne? Le parallèle avec l'Afrique du Sud de l'Apartheid est ici riche d'enseignements. Le Monde semble en effet vouloir « favoriser un dialogue» proche de celui que prônait, à la fin des années 1950, le premier ministre britannique Harold Macmillan à l'égard du régime raciste de Pretoria: un boycott, disait Macmillan, ne servirait à rien, ne ferait que crisper les positions, et il était donc préférable de susciter un « partenariat constructif» , un dialogue critique avec Pretoria Il. Critique tellement prudente qu'elle autorisait même les ventes d'armes au régime d'apartheid: le jour même où Macmillan délivrait ce discours du « partenariat constructif» , les autorités de Pretoria tirèrent à balles réelles sur une foule pacifique de manifestants. Bilan: 69 morts. C'est ce qu'on a appelé depuis le massacre de Sharpeville...

Cité dans Le Monde, 07. 01. 2003. 11 The Times, 21. 03. 1960. On verra plus loin que la même position était défendue par Henry Kissinger. 16

10

Le directeur des éditions La Fabrique, M. Eric Hazan, se place aux antipodes de la mesure en toutes circonstances que prône Le Monde:

Dès que le mot de «boycottage» est écrit ou prononcé, on intente un procès tout en rappelant immédiatement le boycottage des magasins juifs dans l'Allemagne de 1933 - oubliant ou feignant d'oublier que c'est le boycottage, précisément, qui a contribué à mettre à genoux le régime d'apartheid de l'Afrique du Sud 12.

Un rapport parlementaire sous la direction de l'ex-députée verte MarieHélène Aubert traite notamment de cette possibilité, visant ici non pas un Etat ou des producteurs de jus de fruits mais plutôt les multinationales pétrolières 13. Les réactions négatives de nombreux députés au moment où le contenu de ce rapport fut rendu public attestent bien le véritable caractère de repoussoir que revêt le terme de «boycott» . Un de ces députés, Jacques Myard, proche de Charles Pasqua, a même parlé de ce travail comme oscillant entre «angélisme enfant de chœur» et «gauchisme primaire» 14. Interrogée sur les réactions de ses excollègues députés, Mme Aubert explique:

A vrai dire, notre approche était totalement nouvelle pour des parlementaires habitués à soutenir sans réserves les entreprises françaises, au nom d'une vision à mon sens très étroite du rôle, des droits et des devoirs d'une entreprise, et du « rayonnement» de la France. Je crois que l'idée du boycott a paru incongrue, irréaliste, pour la plupart, peu soucieux par ailleurs des réactions de la société civile, contrairement à la culture anglo-saxonne où les ONG jouent un rôle plus actif, avec des moyens
bien plus importants qu'en France
15.

Cité dans Antisémitisme: l'intolérable chantage, Israël-Palestine, une affaire française ?, Paris, La Découverte, 2003, p. 55. 13 Le titre est: «rapport d'information.. .sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental présenté par Mme MarieHélène Aubert, M. Pierre Brana et M. Roland Blum». Ce rapport très riche d'informations est disponible en ligne à l'adresse: http://www.assemblee-nationale.fr/rap-info/i185901.asp 14Voir François-Xavier Verschave, Noir Silence: qui arrêtera la Françafrique ?, Paris, Les Arènes, 2000, p. 440. 15Entretien, 03. 02. 2005.
17

12

Dans le rapport, l'option d'un possible boycott d'une compagnie pétrolière a été envisagée dans certains cas 16:

La mission estime que l'appel au boycott comme arme ultime d'une consommation responsable doit être considéré comme licite dès lors qu'il est établi par des rapports crédibles d'organisation internationales et d'ONG dignes de foi qu'une multinationale viole

délibérémentet gravementla légalité internationale 17.
Que l'on s'entende bien: le but poursuivi ici est non pas de verser dans l'apologétique béate mais bien d'offrir une perspective historique par rapport à un phénomène presque devenu synonyme d'aveuglement idéologique, voire de « terrorisme». Certes, les boycotts de I'histoire ont régulièrement été entachés d'intimidations de toutes sortes, voire de violence. Certes également, un boycott est sans doute rarement le meilleur recours lorsqu'il s'agit de faire entendre sa voix. Certes enfin, il peut être utilisé comme arme du fort pour étouffer le faible, ou le vassal: on se souvient bien sûr du boycott allemand des magasins juifs en avril 1933 et, plus récemment, du géant yankee voulant boycotter les produits notamment le vin - de notre petit hexagone (ce mouvement est analysé dans le tome TIde cet essai). Pourtant, nous croyons que ce type de mouvement demeure une forme de mobilisation populaire comme une autre, avec ses défauts 18,mais aussi avec son remarquable pouvoir de coercition exercé contre les élites. Indigné par ce qu'il croyait (peut-être) être un «boycott» d'Israël par une partie de la communauté universitaire de France, Claude Lanzmann, le réalisateur du bouleversant Shoah, a avancé que « le 1eravril 1933, les nazis décrétèrent, sur tout le territoire de l'Allemagne, le boycott des entreprises et des commerçants juifs »19. Claude Lanzmann a rappelé un fait historique, puis a commis un amalgame éminemment regrettable. Sans pourtant omettre 1933, on va s'attacher à
16 On a assisté à un boycott très suivi de Shell pour sa complicité, au Nigeria, dans la répression du peuple Ogoni. Un boycott très suivi a également été organisé suite à « l'affaire» de la plate-forme offshore Brentspar. Sur ces questions, voir Naomi Klein, No Logo, Londres, Flamingo, 2000, p. 383-7. 17Pétrole et Ethique, op. cU., p. 151 18Un exemple: aux Etats-Unis, certaines associations ont menacé de boycotter des produits fabriqués dans des usines du Bangladesh où travaillaient des enfants. Des usines ont dû fermer, et des enfants se sont retrouvés à la rue, certains ont même été enrôlés dans des réseaux de prostitution. Sur cette question, consulter un rapport de l'assemblée nationale, à l'adresse suivante : http://www.assemblee-nationale.fr/rapports/rI201.asp 19 C'est une tactique utilisée, entre autres, par le gouvernement Nétanyahou lorsque la Commission européenne a critiqué l'étiquetage « Made in Israël» de produits issus des territoires occupés. Voir Le Monde Diplomatique, 07. 1998. 18