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Une histoire populaire du boycott

De
183 pages
Depuis la fin de la guerre froide et l'avènement d"'une mondialisation pas heureuse pour tout le monde, le recours à différents boycotts est venu confirmer l'originalité et parfois l'efficacité d'une arme brandie par le peuple qui ne peut compter que sur son seul nombre. Tel est le cas des boycotts d'élections au Togo (1990-2004), du boycott du tabloïd anglais The Sun à Liverpool (1989), du boycott de Danone lancé par les ouvriers de chez Lu en 2001, mais également du vaste mouvement s'opposant à Wal-Mart aux Etats-Unis. Enfin, le boycott des vins français...
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Une histoire populaire du boycott
Tome2
1989
-

2005 La lTIondialisation lTIalheureuse

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00427-X EAN : 9782296004276

Olivier ESTEVES

Une histoire populaire du boycott
Tome 2

1989 - 2005 La mondialisation

malheureuse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Cyril LE TALLEC, Les sectes politiques. 1965-1995, 2006. Allaoui ASKANDARI, L'évolution du marché foncier à Mayotte, 2006. Samuel PELRAS, La démocratie libérale en procès, 2006. Gérard KEBADJIAN, Europe et globalisation, 2006. Alice LANDAU, La globalisation et les pays en développement: marginalisation et espoir, 2006. Vincenzo SUSCA, A l'ombre de Berlusconi. Les médias, l'imaginaire et les catastrophes de la modernité, 2006. Francis PAVÉ (sous la direction de), La modernisation silencieuse des services publics, 2006. C. COQUIO et C. GUILLAUME (Textes réunis par), L'intégration républicaine des crimes contre l 'humanité, 2006. M.A. ORAIZI, La culpabilité américaine: assaut contre l'Empire du droit international public, 2005. Maïko-David PORTES, Les enjeux éthiques de la prostitution, éléments critiques des institutions sociales et ecclésiales, 2005. Florence HODAN, Enfants dans le commerce du sexe. Etat des lieux, état d'urgence, 2005. V. TONEV STRATULA, La liberté de circulation des travailleurs en question, 2005. Henri SOLANS (sous la direction de), Faire société sans faire souffrir ?, 2005. Aziz HASBI, ONU et ordre mondial: Réformer pour ne rien changer,2005. Pierre-Alain PORTE, La valeur du sport, 2005.

Remerciements:
De très nombreuses personnes m'ont aidé à mettre en œuvre ce projet, notamment des spécialistes de domaines qui n'étaient pas nécessairement les miens au départ. Pour le Togo, je voudrais remercier chaleureusement tous ceux qui ont accepté de parler à un étranger d'un pays où la liberté d'expression n'existe guère. Certains n'ont pas voulu donner leurs noms, notamment des exilés souhaitant retourner au Togo. Sinon, je voudrais remercier en particulier: J. Bouillaud, les membres de Togollectif, de Lianes Coopération, du CRDTM de Lille, Michel Dubreuil, Isaac Tchiakpe, Tete Tete, Nicolas Robert. A Liverpool, plusieurs personnes m'ont permis d'affiner mes recherches, ou ont volontiers accepté d'être interrogés: Frank Boyce, Billy Butler, Gary de Hillsborough Justice Campaign, Margi Clarke, Brian Hayes, Alan Mannings, Robert Wearing, Mike Chapple, John Flynn. A Calais, l'accueil et l'aide des anciens P'Tits Lus ont été déterminants, mais je souhaiterais remercier tout particulièrement Jacky Hénin, Claude Vanzavelberghe, Nicole et Michel Piérié, Monique Somers et, en Hongrie, Josezf Balogh, Mathias Benyik (Attac Hongrie), Akos Balogh (Fidelitas). Aux Etats-Unis, des dizaines de personnes m'ont contacté très vite et ont répondu dans le détail à mes questions. La contribution d'Al Norman, de Glenn Falgoux a été décisive, bien sûr. Mention particulière également à Tracy GrayBarkan, Rvd Altagracia Perez, Bonnie Neely, Steve Alves, Elliott Petty. Merci également à M. Serge Halimi, du Monde Diplomatique, qui s'est montré intéressé par mes recherches. S'agissant de la vague de «French-Bashing» et du boycott des vins français, des dizaines de personnes là aussi m'ont été d'une grande aide. Des centaines de contacts ont été pris (Ambassade, Consulats, importateurs, cavistes, restaurateurs, activistes, mais aussi, en France, les vignerons et négociants) et une minorité substantielle a bien voulu répondre à mes questions. Que tous ceux qui ont répondu présents soient ici chaleureusement remerciés. Enfin, il m'est impossible de ne pas mentionner tout particulièrement ceux qui, en France, m'ont prodigué des conseils et ont relu ces pages, Sébastien Lefait, Xavier Debiolles. Merci aussi à Raphaëlle Morizot et Bruno Pecquignot, des éditions L'Harmattan, sans oublier Charb, Liliane et Francine de Charlie Hebdo.

Je souhaiterais également remercier: René Penet, les archives municipales de Lille, Stéphane Carpentier, Gilles Durand, Patrice Bouche, enfin Jean-Marie Leuwers. Mention particulière à M. Eric Hazan, auteur, éditeur et traducteur, pour la justesse et l'intransigeance de son regard sur mon travail. La liste ne serait pas complète bien sûr sans la personne qui a supporté presque quotidiennement les mauvaises humeurs et les moments de stress liés à la rédaction de cet ouvrage: je veux parler de mon amie, Claire, dont l'aide à la rédaction et les conseils en matière de traduction de citations ont été également très précieux.

8

Sommaire:

Introduction:

.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.

11-16.

Chapitre premier: Togo, 1990-2004 : résistances en Françafrique, boycotts d'élections jouées d'avance:
I! Du despote éclairé à « Ignare-Cinglé» 1 Eyadema III 1989-1992 : l'amorce d'une transition en trompe-l'œil III! 1993-1994 : boycotts d'élections sur fond de terreur militaire IVI Elections de 1998-1999 : plus ça change VI L'histoire se répète une première fois en tragédie, une deuxième fois en farce, mais après? p. 17-20. p. 20-22. p.22-31. p. 31-40. p. 41-42.

ou

Chapitre deux: Liverpool, boycott du Sun à Liverpool:

1989-?:

quand le torchon

brûle, ou le
p. 43-46. p. 46-53. p. 53-55. p.55-69.

I! Liverpool, le « Beyrouth anglais » III Le drame d'Hillsborough et la presse: parce qu'une seule tragédie ne saurait suffIre III! Le Sun, maître incontesté du caniveau IVI Pourquoi le Sun a été boycotté à Liverpool

Chapitre trois: France, 2001 : L'affaire débat français autour du boycott:
I! P'Tits Lus: les données du problème III Les raisins de la colère TII!Comment évaluer les torts?

des P'tits Lus de Calais et le
p.71-78. p.79-90. p. 90-94.

I Blague récurrente selon les opposants au régime.

IV/ La Hongrie, l'autre pays du boycott V/ « De la misère humaine en milieu publicitaire»

p. 94-100. p.10 1-102

Chapitre quatre: préventif:

Etats-Unis,

1993-?:

Wal-Mart

et le boycott
p. p. p. p. 104-112 112-125 125-128 129-138

I! Wal-Mart, anatomie du mastodonte III Greenfield (Massachusetts), Acte premier, printemps 1993 III! Eureka (Californie), ou la promesse de foules nippones IV/ Inglewood, un Waterloo californien

Chapitre cinq: Etats-Unis, 2003 : vendanges amères sur fond de crise irakienne: le boycott U. S. des vins français:
I! Un boycott dans la genèse d'une nation II! Un discours francophobe profondément ancré III! Le vin français sous les fourches caudines de «Mondovino» IV/ Variations autour du « French-bashing» V/ Jusqu'à inclure le contre « French-bashing» p. p. p. p. p. 139-142 142-145 145-147 147-161 161-165

Conclusion: I! L' outrecuidance II! La distance III Le travestissement III! Canaliser la haine, civiliser la résistance IV/Les derniers avatars p. p. p. p. p. 167 168-170 170-173 173 173-175

Introduction:
«TI y a quelques siècles, les colons britanniques débarquèrent sur nos côtes déguisés en marchands. Nous nous souvenons tous de la Compagnie des Indes Orientales. Cette fois-ci, le colonisateur n'a même plus besoin d'une présence blanche pour symboliser sa mainmise sur les colonies» (Arundhati Roy, The Algebra of Infinite Justice, 2002).

« Mondialisation» fait partie de ces termes vagues qui sont les chouchous des médias. Le mot, pourtant, est aussi souvent utilisé que rarement débattu. Débattu sérieusement, bien sûr. Pour ne prendre qu'un exemple: après l'affaire Michelin, l'affaire des P'Tits Lus, l'affaire de Renault Vilvoorde (qui, certes, affecta la Belgique) et tant d'affaires plus ou moins du même type (Marks & Spencer, Moulinex), la campagne présidentielle de 2002 a choisi pour thème principal. .. la sécurité. De mondialisation il ne fut quasiment pas question, ou si peu. Qu'en sera-t-il de 2007 ? On peut déplorer qu'on ne pose pas assez souvent la question du sens, encore moins celle de l'origine de ce terme de «mondialisation ». Généralement, « mondialisation» est utilisé pour cultiver le « fatalisme économiste» 1 et inviter le citoyen «global» à la désillusion, la passivité, voire la docilité. Ainsi, dans de multiples émissions économiques à la télévision ou à la radio, il arrive très souvent qu'on annonce un sujet en avançant en préambule «à l'heure de la 2, avant d'évoquer une tendance économique lourde, mondialisation...» regrettable le plus souvent pour le citoyen / consommateur, mais contre laquelle « on ne peut décidément rien ». La question se pose d'abord de la datation de ce phénomène de « mondialisation». Fréquemment, on utilise comme borne la fin de la guerre froide, concomitante de l'avènement d'une économie de plus en plus « globalement» financiarisée. Borne qui en elle-même n'est pas pleinement satisfaisante, puisque bien des développements qu'on croit propres à la mondialisation lui sont en réalité antérieurs. En fait, invoquer un début qui
1 Expression utilisée par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant dans «la nouvelle vulgate planétaire », Le Monde Diplomatique, mai 2000. La citation qui suit est tirée de ce même article. 2 L'émission Rue des entrepreneurs sur France Inter (samedi 9-10h) est un bon exemple. Il

coïnciderait avec la chute du mur de Berlin est en soi douteux, comme l'avancent ici Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant,

L'analyse empirique de l'évolution des économies avancées sur la longue durée suggère [. ..] que la « mondialisation» n'est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une «rhétorique» qu'invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers.

Le terme de mondialisation lui-même apparaît en langue française à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Un article du Monde de 1964 a ainsi pour titre: «vers une mondialisation des échanges?» 3. En anglais, l'idée de « globalisation » est évoquée dans différents articles de presse au même moment, et elle est décrite et analysée par Marshall McLuhan, d'abord dans La galaxie Gutenberg, La genèse de l'homme typographique 4,puis, quelques années plus tard, dans Guerre et paix dans le village planétaire 5. En évoquant la première guerre globale télévisée (la guerre du Vietnam), McLuhan décrit dans cet essai l'émergence d'un village planétaire, ou global village en anglais, que reprendront bientôt intellectuels et médias de façon récurrente. Apparemment donc, la fin de la guerre froide n'a fait que renforcer des tendances déjà à l'œuvre depuis quelques décennies. Bien des développements décrits dans le premier tome de cet essai font intervenir différents types de mondialisations, lesquels ont partie liée avec
I'histoire coloniale: l'Empire britannique

- mais

on aurait pu dire français

-a

généré une forme de mondialisation économique, politique, culturelle, et enfin linguistique 6. Dans ce deuxième tome, on s'attachera à décrire des mouvements qui, directement ou indirectement, s'opposent à une mondialisation qu'ils considèrent comme une forme extrêmement insidieuse de colonialisme, un «colonialisme sans colons» 7 pour reprendre une expression de Marc Ferro

3 Le Monde, 29-30. 04. 1964. 4 Paris, Gallimard, Collection Idées, 2 tomes, 1967, page 34 du tome 1. Le texte anglais original fut publié en 1962. 5 Robert Laffont, 1971. Le texte anglais original fut publié en 1968. 6 Ces développements sont étudiés notamment dans A. G. Hopkins (ed.), Globa/isation in World History, Londres, Pimlico, 2002. 7 Cité dans Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances, XIII-XXème siècle, Paris, Seuil, 1994, p. 516. 12

décrivant la mondialisation en Afrique, elle-même «exportable» d'Arundhati Roy, illustrée dans l'épigraphe de cette introduction.

dans l'Inde

Dans le détail des études de cas proposées ici, citons d'abord la lutte du peuple togolais pour la démocratie, lutte qui passe par le boycott d'élections. Ce combat est indissociable d'un contexte pesant de mondialisation post-guerre froide, lorsque les freins françafricains et néo-coloniaux à la démocratie se révèlent plus forts que les discours sur la démocratisation: on pense en particulier à celui prononcé par François Mitterrand à La Baule (1990). Ensuite, le boycott du tabloïd The Sun à Liverpool, faisant suite à la tragédie sportive d'Hillsborough (1989), qui fit 96 morts. Ici, c'est l'empire médiatique global de Rupert Murdoch qui est ciblé; ce sont son goût pour la rumeur infondée et la diffamation pure et simple qui, pour «faire vendre », sont stigmatisés. Le boycott de Danone à Calais et le débat français autour du boycott qui s'ensuivit (2001) ne doivent sans doute plus être présentés, sauf à préciser qu'aux dernières nouvelles, une partie de la production de biscuits LU français a été démontée par des ouvriers polonais, travaillant six jours sur sept au moins dix heures par jour, pour être délocalisée en Russie, symbole de la violence inhérente à une mondialisation sauvage 8. Aux Etats-Unis, l'entreprise Wal-Mart, la plus grosse du monde toutes catégories confondues, est par excellence l'engeance d'une mondialisation débridée, dérégulée, dont l'invasion ressemble à s'y méprendre à une forme de colonialisme de colon, comme l'indique ici un opposant national à l'entreprise, M. Al Norman:

Wal-Mart pourrait tout à fait créer un Empire colonial en bonne et due forme sans jamais devoir lancer une offensive militaire contre le moindre monument officiel, sans devoir inspirer une révolution politique non plus. D'ailleurs, Wal-Mart n'a jamais eu besoin de devenir le propriétaire des fabriques de Chine ou du Bengladesh qui manufacturent ses produits. Dès le départ, il s'est agi d'une forme de colonialisme économique complètement immaculée, pilotée depuis une petite ville du fin fond de
l'Arkansas
9.

Enfin, le dernier boycott étudié, celui des vins français sévissant aux EtatsUnis suite à la crise diplomatique opposant Paris à Washington (2003), n'a pas
8 Voir Le Canard enchaîné, 25. 05. 2005. 9 Wal-Mart, la plus grande entreprise du monde, a vu le jour à Bentonville (Arksansas). Elle a toujours été dirigée depuis cet Etat. Cité dans Al Norman, The Case Against Wal-Mart, Atlantic City, Raphel Marketing, 2004, p. 74. 13

pour cible la mondialisation économique des échanges, et c'est en cela notamment qu'il sert de contrepoint à l'ensemble des autres chapitres. Ce constat est valide même si la mondialisation elle-même est un élément crucial du déclenchement de la guerre d'Irak (recherche de nouveaux marchés pour les multinationales, notamment pétrolières).... Les deux tomes se font donc écho dans une certaine mesure: si le premier évoquait la question du boycott dans le cadre vague de la «mondialisation du colonialisme », le second tome étudie le même type de stratégie populaire dans la perspective plus récente du « colonialisme de la mondialisation ».

Ici, le citoyen n'est pas un «colonisé» mais plutôt un consommateur 10.
Cela induit plusieurs conséquences: dans l'ensemble moins affecté par la décision ou l'acte à l'origine du boycott (fermeture d'usine à Calais, mensonge et campagne de dénigrement à Liverpool, invasion commerciale aux Etats-Unis pour Wal-Mart, enfin décision chiraquienne de ne pas s'aligner sur George Bush à propos de l'Irak), le consommateur dont on sollicite l'aide par le biais du boycott a davantage la possibilité d'un choix de vouer aux gémonies ou non l'entreprise ciblée par les instigateurs du mouvement. Ce choix, terme d'ailleurs tellement chéri des néo-libéraux, de Margaret Thatcher Il à Alain Minc, nous le croyons absolument crucial. Il présuppose un travail acharné de persuasion, de «propagande» en fait, qui en appelle à la solidarité de ceux qui ne sont pas affectés par la politique d'une entreprise (Danone, Wal-Mart, News International) ou encore d'un Etat (la France dans la crise irakienne), mais qui pourraient bien l'être ou alors ressentent une affinité quelconque avec les personnes à l'origine de la mise en demeure collective. Cette notion de choix est également centrale en ce que nos sociétés capitalistes reposent elles-mêmes, fût-ce en apparence, sur une offre extraordinaire de choix de consommation. Ainsi le citoyen hexagonal pouvait-il décider, après l'appel des P'Tits Lus de Calais, d'acheter autre chose que des produits Danone, et il en va de même pour les lecteurs de tabloïds à Liverpool, ayant toujours la possibilité de lire un autre journal que le Sun. Pourtant, à bien y regarder, cette notion de choix multiple est trompeuse: beaucoup de Français se sont dit, en 2001 : «pourquoi boycotter Danone ? Nestlé et d'autres suivent les mêmes politiques d'obsession du profit maximum et du court
10 On excepte ici le cas du Togo, où ce sont des boycotts d'élection qui font l'objet de l'étude. Il Selon elle, la notion de « choix» est au centre de l'Evangile lui-même. Voir un entretien avec le journaliste John Humphrys sur : http://www.cherwell.org/issues/HT05/Issue3/CH15.pdf

14

terme. .. ». Au -delà, les rachats nombreux, les fusions, la «synergie» et l'internationalisation des firmes (par le jeu des fonds de pension, de la financiarisation mondiale de l'économie), tendent le plus souvent à brouiller les cartes: Danone par exemple possède des dizaines de marques, que le consommateur ne connaît pas, la plupart du temps. Il est difficile de savoir ici si l'on a affaire à un choix maximum ou à «un choix zéro », comme l'indique Naomi Klein dans un essai désormais classique 12. En outre, course effrénée au profit oblige, la politique sociale ou environnementale des entreprises est souvent comparable, voire identique. C'est ce qu'avance Farid Ghehioueche, président d'Info-Birmanie France, qui se bat pour la démocratisation de ce pays asiatique (et donc contre Total, premier investisseur étranger dans cette dictature sanglante et ubuesque): «la culture du boycott est peu développée en France, car généralement, sur un secteur comme le pétrole il est difficile de percevoir une différence entre les méthodes des compagnies» 13. L'exemple le plus extrême de ce «choix zéro» est Wal-Mart, qui dévore tout ou presque sur son passage: point de notion de choix en effet une fois qu'un Wal-Mart a été implanté quelque part, puisque la compétition «mord la poussière, littéralement », pour reprendre le constat des dirigeants de l'entreprise. D'où la nécessité de mettre en place un boycott qu'on définira comme « préventif », c' està-dire empêcher l'implantation, au départ, d'un centre commercial abritant l'enseigne honnie... Alain Rey, qui s'est intéressé au mot «boycott» dans son mot de la fin sur France-Inter au moment de la crise des P'Tits Lus (2001), vise juste lorsqu'il avance: «le boycott implique une cible bien reconnaissable mais nos multinationales globalisées sont des nébuleuses difficiles à viser. Nous vivons dans un monde capitaliste, où quelques gros messieurs Boycott règlent le jeu» 14.Cette complexité explique que le citoyen étasunien ordinaire ne pense pas à Michelin comme à une entreprise française, pas plus qu'il n'envisage Heineken comme hollandaise. Perrier, pourtant suisse (Nestlé), est quant à elle considérée comme française, donc bonne «à boycotter» en représailles à la posture chiraquienne. Danone, que les tenants d'un certain patriotisme économique aiment à nous présenter comme un fleuron français «bien de chez nous» est, en réalité, détenue en majorité par des fonds de pension étrangers, notamment nord-américains. Face à cet embrouillamini global, le consommateur est censé être passif, désabusé aussi (les multinationales sont «toutes les mêmes »), sauf lorsque des choix malheureux ou choquants, qui suscitent en tout cas l'indignation, débouchent sur un mouvement d'ampleur. Les actions symboliques ou ayant une visée
12No Logo, Londres, Flamingo, 2000. La traduction française est publiée chez Actes Sud. 13 Entretien, 05. 12. 2005. 14France-Inter, 3 avri12001, rubrique « mot de la fin ».

15

particulière qui sont alors menées viennent rappeler un fait éminemment simple, décrit ici dans le cadre du boycott du Sun à Liverpool: « le boycott souligne un fait que bien des pontifes de la presse oublient. Dans le vaste marché aux idées que représentent les médias, il demeure un mécanisme régulateur au cœur de tout: le lectorat ». On généralisera volontiers ce terme de « lectorat» pour évoquer quant à nous celui de «consommateurs». C'est avec la prise de conscience que le « choix» d'un achat est politique que, certes dans des cas extrêmes, des boycotts retentissants éclatent: voilà ce que visent à illustrer les pages qui suivent. . .

16

Chapitre premier: Togo, 1990-2004 : résistances en Françafrique, ou boycotts togolais d'élections jouées d'avance :
«Une minute de silence? Même pas, il n'yen aura même pas pour son cadavre. Ou plutôt ouais ! Au fond, pourquoi pas? Une minute de silence, juste le temps d'écouter les mouches vrombir autour de ses chairs mises à nu par la mitraille. Si cela ne tenait qu'à moi, soldats ... Mais rappelez-vous les ordres: il faut capturer le métis et non pas l'assassiner!» (Kangni Alem, «Les Silences du Commandant Maîtrier» , Dernières nouvelles de la Françafrique).

Il Du despote éclairé à « Ignare-Cinglé

» Eyadema

1:

Le «métis» , c'est Sylvanus Olympio. Assassiné le 13 janvier 1963 par une escouade de rebelles alors qu'il se trouvait dans une résidence présidentielle qu'il voulait modeste, ce président incarnait une espèce assez insolite de despote éclairé se baladant régulièrement en vélo, sans la moindre escorte, dans les rues de Lomé. Parmi les assassins d'Olympio, on trouvait un certain sergent-chef de la « coloniale », Etienne Gnassingbe Eyadema. Le meurtre perpétré en terre togolaise constitua une source intarissable d'inspiration: entre 1963 et 1970, on assista à 25 coups d'Etat sur le continent noir, principalement en territoire francophone 2. « L'exemple» du Togo, où personne ne fut arrêté suite à l'assassinat d'Olympio, semblait promettre l'impunité. D'autant que, souvent, la France apportait son soutien ou se taisait. Petit-fils d'immigré brésilien, Sylvanus Olympio se distinguait par son profil cosmopolite. Homme brillant, dirigeant d'Unilever Afrique, féru d'économie, parlant trois langues (chose rare à l'époque en Afrique), il n'appréciait que modérément l'interventionnisme français et la France de Jacques Foccart et compagnie le lui rendait bien. Volontiers anglophile, diplômé de la prestigieuse London School of Economies, Olympio suscitait la crainte de l'Elysée et de sa cellule « Afrique» .
1

C'est l'hebdo togolais indépendant La Parole qui caricature ainsi le réel prénom

d'Eyadema: Gnassingbe. 2 Claude Ameganvi en dresse la liste complète et donne les dates de ces pronunciamientos dans Pour l'avenir du Togo, Lomé, Nyawo Editions, 1998, p. 17. 17

Deux facteurs aggravants faisaient planer une lourde menace sur le brillant économiste: d'une part, sa réticence à créer une armée togolaise (selon lui, le pays n'en avait pas besoin) et, d'autre part, la démobilisation, quelques mois après les accords d'Evian, d'un certain nombre de soldats togolais engagés en Algérie. Ne voulant mettre sur pied une armée qui serait peu utile et surtout coûteuse pour un si petit pays, Olympio prenait le risque de susciter la très vive rancœur de soldats démobilisés désormais sans travail et sans occasion de briller au combat 3. Un certain Etienne Gnassingbé Eyadema était de ceux-là 4. Obscur sergent-chef malgré ses dix années de service (1953-63), son goût pour l'autorité était la seule et unique chose qu'il partageait avec Sylvanus Olympio, dont il représentait par ailleurs la plus parfaite antithèse. A tel point qu'à l'inverse de celui qui avait brillamment su rééquilibrer le budget du pays et pour qui les arcanes des systèmes économiques n'avaient aucun secret, Eyadema se révélait, à en croire Jean de Menthon, complètement incapable de comprendre les pourcentages même les plus simples, au moment de sa prise de pouvoir définitive en 1967 5 ! Le surnom de « métis» donné à Olympio indique bien qu'au Togo comme dans d'autres pays africains, on a joué à plein la carte de l' ethnisme afin de diviser pour mieux régner. Ou, comme l'avance Comi Toulabor, spécialiste du pays: « ce n'est pas le fait ethnique lui-même qui pose problème mais son instrumentalisation par les élites» 6. C'est ce qu'a su faire Eyadema dès le départ, en prônant, à l'instar de son modèle Mobutu, une politique « d'authenticité» 7. De fait, cet Etat dix fois plus petit que la France abrite une quarantaine d'ethnies constitués en deux groupes principaux: les Evé (au sud) et les TemKabyè (au centre-nord du pays) 8. Traditionnellement, le sud est considéré comme plus riche, principalement grâce à son accès à la mer. Il jouit également d'une plus grande cohésion ethnique: les dialectes y sont relativement proches et les sudistes peuvent se comprendre entre eux. Quant au nord, il est le laissé pour compte historique de cette petite langue de terre africaine. Le coup d'Etat de 1963 et la
3

Cette rancœur se mua en soif de vengeance. Ce sentiment est très bien décrit dans le roman d'Amadou Kourouma, En Attendant le vote des bêtes sauvages (Paris, Seuil, 1998), sorte de biographie d'un dictateur africain au parcours étrangement proche de celui d'Eyadema. 4 Politique « d'authenticité» oblige, Eyadema n'utiliserait bientôt plus que son seul prénom africain, refusant de se faire appeler « Etienne». 5 D'aucuns pensent qu'Eyadema devint l'homme fort du pays dès 1963, puisqu'il prit la tête de l'armée à cette date (voir Fulbert Sassou Attisso, La problématique de la transition démocratique au Togo, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 57). Pour le reste, voir Jean de Menthon, A La rencontre du Togo, Paris, L'Harmattan, 1993, p. 146. 6 Cité dans «Au Togo, le dinosaure et le syndrome ivoirien», Le Monde Diplomatique, mars 2003. 7 Voir Tètè Tété, Démocratisation à la togolaise, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 38-40. 8 Comi M. Toulabor, Le Togo sous Eyadema, Paris, Khartala, 1986, p. 9-11. 18