Une part d'ombre

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La Grande Guerre.

Une émouvante histoire cachée, dissimulée, tranche d’une vie bouleversée par la terrible guerre, comme dans tant de familles...

À la recherche de ses racines, Clémentine découvre l’incroyable secret de ses origines, de ce père officiellement « tombé au champ d’honneur ».

Le poignant drame personnel de la jeune fille et de sa mère, qui ausculte les mystères de la destinée de chacun, est aussi l’occasion de poser un regard réaliste et critique, extrêmement documenté, sur la vie des combattants dans les tranchées et sur des aspects beaucoup moins connus de ce conflit.

En complément au roman historique, l’auteur propose à la fin du livre ce qui est probablement, à ce jour, l’une des études historiques de référence sur les déserteurs et insoumis de la Grande Guerre.

Hervé PIJAC vit à Montpellier. Il est l’auteur, notamment, de plusieurs romans historiques, un genre qu’il affectionne particulièrement.


Publié le : mardi 12 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366521207
Nombre de pages : 240
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Table des Matières

 

Crédits

Page de Titre

Prologue

Première Partie

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Deuxième Partie

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Épilogue

Postface

Déserteurs et insoumis  de la Grande Guerre

Editions TDO

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521207

Couverture : Photo-montage TDO Editions à partir de crédits photographiques © Luis Louro - Hope et Biplano al tramonto - Freedom © stillkost

 

www.tdo-editions.fr

 

Toute ressemblance des personnages du présent récit avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

 

Une Part d’Ombre
La Grande Guerre Inachevée
Hervé Pijac

 

« L’Histoire est un roman qui a été,

le roman est de l’Histoire qui aurait pu être. »

Edmond et Jules de Goncourt

 

 

« Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.

Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne.

Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant

Où l’on peut voir encore des larmes et du sang ! »

Edmond Rostand

 

 

« Tout s’en va comme la fumée,

L’espérance et la renommée. »

Alfred de Musset

 

À la mémoire de celle qui aurait pu être

Clémentine de Lagarde d’Auriol

Prologue

Maman nous a quittés…

Elle était âgée et mal allante et je m’attendais, bien sûr, à cette issue fatale. Mais je ne peux m’empêcher de me sentir triste car, quand on perd sa mère, quel que soit l’âge que l’on a, on devient toujours orphelin. C’est une page importante, essentielle, de la vie qui se tourne. Définitivement. Celle de l’enfance dont on sait bien à quel point elle conditionne la construction personnelle de l’adulte futur. Je suis triste parce que, comme cela arrive souvent, notre relation mère fils était très forte et je crois que de tous ses enfants, j’étais celui qui lui ressemblait le plus. Pas tant une ressemblance physique qu’une proximité intellectuelle, psychologique, une sensibilité…

 

Cependant, maman restait pour moi un mystère : on sait finalement peu de choses sur ses propres parents, sur leur vie avant notre naissance et, en général, seulement ce qu’ils veulent bien nous en raconter, à leur façon, conformément à l’image qu’ils souhaitent donner d’eux-mêmes. Ou aux circonstances…

Qui irait enquêter pour vérifier le passé de ses géniteurs ? Ma mère demeurait une énigme et elle s’est toujours arrangée, sans en avoir l’air, pour laisser planer une sorte d’aura de mystère autour d’elle, le culte du secret !

 

Elle n’avait pas de père et se trouvait donc la fille d’une de celles que l’on appelait, à l’époque, avec beaucoup de commisération ou de mépris, une fille mère. Elle devenait ainsi, aux yeux sévères d’une société bien pensante, la bâtarde qui portait et supportait en quelque sorte un peu de la faute de sa mère… Absurde, bien sûr, mais en ce temps-là, on ne badinait pas avec la morale…

 

On ne parlait jamais de ce passé à la maison ou, quand les questions se faisaient trop pressantes ou trop précises, on répondait laconiquement que le père appartenait à une bonne famille et qu’il avait été tué au front pendant la Grande Guerre. Point final.

 

J’eus tôt fait de m’interroger sur cette hagiographie familiale sommaire, doutant que ce fût là la vérité ou, du moins, toute la vérité. Une telle histoire aurait sans doute paru honorable et dramatique, voire assez romantique, d’autant qu’on pouvait fort bien laisser entendre que si le soldat était revenu des combats, il aurait bien évidemment épousé ma grand-mère ! Mais non, impossible d’en savoir davantage, ni de maman, même devenue âgée et qui, avec l’évolution des mœurs et avec tout ce temps écoulé, aurait pu enfin confier ce qu’elle savait, ni du reste de la parentèle. Elle maintenait ne rien connaître de plus sur ses origines, sa propre mère ayant toujours refusé d’en parler. Surprenant compte tenu de sa curiosité naturelle, d’autant qu’il me semblait que tout, dans son attitude, dans sa réserve même, montrait qu’elle préférait éluder le secret. Quel terrible secret ? J’avais donc fini par croire qu’elle ne savait peut-être vraiment rien ou qu’elle doutait de ce qu’elle avait pu découvrir…

 

Bref, nous voguions en plein mystère domestique, comme il en existe vraisemblablement dans la plupart des familles. Bien entendu, j’aurais aimé connaître la réponse, non pour juger ou condamner – de quel droit l’aurais-je fait, qui pourrait le faire ? – mais simplement pour savoir, comprendre d’où je venais, car il arrive toujours un moment, un âge, où l’on s’interroge sur ses racines. Et je ne connaissais qu’une moitié de l’arbre !

 

La disparition de maman mettait, croyais-je, un terme à ma curiosité, à mon questionnement…

 

… Jusqu’à ce que, en rangeant et triant ses affaires, je trouve la lettre. Oh, elle était bien cachée, trop bien cachée pour que quelqu’un d’autre que moi puisse la découvrir ! Eh oui ! j’avais, moi aussi, mes petits secrets avec maman et je n’ai compris – décodé, devrais-je dire ! – son jeu de piste qu’en mettant bout à bout une foule d’indices qu’elle avait semés depuis des années sur mon chemin.

 

Elle voulait que je sache… après sa mort.

Elle savait bien pourquoi !

 

Première partie

Chapitre 1

Le comte Aldebert de Lagarde d’Auriol était le descendant d’une illustre lignée : son ancêtre avait été anobli en 1524 par François 1er pour ses hauts faits d’armes dans la résistance de Marseille aux Impériaux, après la défaite du roi de France à la bataille de La Bicocca. Il vivait avec les siens, l’hiver en son château de ville de la Guérinière à Auriol et, l’été, au château de la Garde, à moins de trois kilomètres du bourg, berceau, depuis le XVIe siècle, de la famille qui en avait pris le nom. Dès les années 1550, le fondateur avait épousé les thèses de la Réforme calviniste et sa descendance y était demeurée fidèle.

 

Depuis les services rendus au jeune Roi-Soleil par un autre de ses aïeux, dans les années 1660, avant que Louis XIV ne s’engage dans la persécution systématique de ses sujets protestants, les de Lagarde d’Auriol avaient vécu dans l’opulence et comptaient parmi la noblesse en vue dans cette partie occidentale du Dauphiné, le long de la riche vallée du Rhône.

 

Si les fastes d’antan n’étaient plus de mise et la particule moins importante depuis la Révolution, le train de vie de la famille conservait, en ce début du XXe siècle, une aisance certaine grâce, notamment, aux revenus des cultures maraîchères et fruitières qui prospéraient sur l’immense domaine et à l’importante filature employant beaucoup de femmes du village. Grâce aussi à l’intuition du comte Aldebert qui, sentant à quels développements l’automobile serait appelée, avait investi dans des raffineries de pétrole à Marseille et à Lyon.

 

Le personnel au service des de Lagarde d’Auriol était donc nombreux. Au printemps 1914, ils embauchèrent Ernestine, une jeune lingère du village âgée de vingt et un ans. Elle était jolie, fraîche, vive, insouciante et elle eut tôt fait d’attirer l’attention puis, rapidement, l’intérêt de Clément, le fils aîné du comte qui devait avoir trois ans de plus qu’elle. Il s’agissait d’un beau et séduisant jeune homme dont la situation familiale et l’attrait qu’elle suscitait avaient renforcé la réputation de coureur de jupons. Quelles que soient leurs motivations ou… leur naïveté, peu de jeunes filles – et, semble-t-il même, de femmes ! – lui résistaient.

 

Ernestine fut de celles-là. Non qu’elle ne soit pas sensible au charme et à l’attention du garçon, mais la stricte éducation qu’elle avait reçue et la réserve que l’on imposait aux filles, en ce temps-là, s’ajoutaient aux sentiments contradictoires de la demoiselle, entre curiosité impatiente et craintes inavouées pour les choses de l’amour. Elle brûlait de répondre aux avances mais n’osait le faire… ne savait pas le faire.

Pour la première fois, une femme contrecarrait les intentions de celui que tout le monde appelait respectueusement « moussu le comte », même s’il n’avait pas encore hérité du titre paternel. Circonstance étonnante et inédite pour cet aîné à l’excellente éducation, ouvert et sympathique, mais un peu imbu de son importance, sûr de lui et de l’avenir qui lui était promis. Il prit de haut les refus répétés et se désintéressa ostensiblement d’Ernestine pour continuer à papillonner avec succès auprès de toutes celles qui ne demandaient pas mieux que de franchir le Rubicon dans ses bras.

Pourtant, sacrebleu, outre qu’on ne résiste pas à un de Lagarde d’Auriol, cet échec titillait Clément beaucoup plus qu’il ne voulait l’admettre ; il se prit à rêver d’Ernestine, son image le poursuivait et on aurait dit que le sort s’acharnait contre lui car il n’avait jamais rencontré aussi souvent la lingère au détour d’un couloir ou dans les communs. Elle lui décochait alors son plus beau sourire, inclinait joliment la tête en disant « Bonjour, moussu le comte », et disparaissait en chantonnant, poursuivie par les senteurs de la lavande qu’elle répandait abondamment entre les draps et les serviettes. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait : il en devenait obsédé. L’avait-elle ensorcelé ? C’est cela, elle l’avait ensorcelé, il ne pouvait en être autrement. Triomphant toujours sans combattre, il ignorait que d’autres sentiments – l’amour, qui sait ? – éclosent souvent quand on désire ardemment quelque chose d’inaccessible. Elle était ô combien désirable, cette belle, et voilà qu’elle restait intouchable !

 

Plus les jours passaient, plus Clément devenait irraisonnablement fou d’elle. Il s’en voulait lorsqu’il y songeait : trop de choses les séparaient, elle n’appartenait pas à son monde, elle n’était qu’une servante de la famille… Qu’avait-il à faire de cette pimbêche qui aurait dû être flattée de se retrouver avec lui dans les draps qu’elle lavait ? Et puis, la nuit venue, son visage juvénile venait le hanter et il voyait arriver l’aube, en sueur, sans avoir dormi.

 

Un matin, excédé par ses insomnies, il prit une résolution. D’un pas décidé, il se rendit à la lingerie :

— Ernestine, la semaine prochaine, toute la famille rejoindra le château de la Garde pour y passer l’été. Prépare le linge nécessaire et tu m’y accompagneras demain. Je vais prévenir Madame la comtesse.

Esquissant une gracieuse révérence, la jeune fille qui sentait si bon dans son tablier immaculé répondit :

— Bien, moussu le comte, ce sera fait.

 

* * *

 

— Fernand, sortez la voiture et chargez-y ce que vous donnera Ernestine. Après, vous pourrez disposer, je conduirai moi-même.

Vers neuf heures du matin, par cette superbe journée de début juin, Clément et Ernestine partirent pour le château des champs. La Guérinière, qu’ils quittaient, était une immense et opulente maison de maître enchâssée dans un grand parc aux arbres majestueux, comme on en construisit beaucoup dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle n’offrait pas de charme particulier à part un fronton soutenu par des colonnades, à la mode du XVIIIe siècle, un escalier intérieur monumental et un beau toit d’ardoise rehaussé de chiens assis. En revanche, le château de la Garde, où ils se rendaient, avait une autre prestance et possédait la patine apportée par les siècles. De l’époque de sa construction, dans les années 1530, il conservait les quatre tours d’angle impressionnantes qui lui avaient valu son nom. Mais le comte François de Lagarde d’Auriol, érudit et homme de goût, avait entrepris, de 1657 à 1662 – les archives familiales l’attestaient – d’importants travaux d’agrandissement et d’embellissement ; ces travaux avaient transformé les lieux en une résidence magnifique et riche, perdue dans les champs à la lisière de l’immense bois de Laget qui montait à l’assaut des collines. La propriété comptait plus de quatre cents hectares, dont près de la moitié, d’un seul tenant, entourait le château. Cette demeure était l’orgueil du comte Aldebert et son fils Clément, qui en hériterait, l’aimait aussi plus que tout.

 

Il se sentait donc très fier, avec sûrement une pointe de vanité, à l’idée de faire visiter le château à la jeune fille qui ne le connaissait pas, en particulier la célèbre et remarquable bibliothèque fondée par le comte François. Un moyen, pensait-il, de l’impressionner et de la conquérir, car son instinct de chasseur… de jupons ne l’avait pas quitté ! Ernestine fut certes impressionnée mais, prétextant l’activité des autres domestiques en train de préparer l’arrivée des maîtres, elle souhaita rapidement rejoindre la lingerie et passa la journée à tout mettre en ordre. Clément, lui, la gaspilla à se morfondre et à se demander comment il pourrait se retrouver seul avec la lingère, comment il pourrait lui avouer ses sentiments et tenter de la convaincre.

Un peu avant cinq heures, n’y tenant plus, il se rendit à la lingerie.

— Ernestine, viens avec moi, je te ramène à la Guérinière.

Alors qu’ils se dirigeaient vers le véhicule, il déclara, comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit :

— Tu as beaucoup travaillé. Que dirais-tu de prendre l’air ? Je te ferai visiter le parc. Allons déposer ta corbeille dans le coffre de la voiture et je vais te montrer le grand bassin !

Ernestine rougit et bafouilla :

— Moussu le comte, je ne sais pas si je dois…

Son cœur venait soudain de s’emballer. Elle comprenait bien qu’elle ne pouvait refuser l’invitation et elle n’était pas sûre d’avoir envie de dire non. Mais, d’un autre côté, elle sentait confusément ce que ce tête à tête risquait d’entraîner et dans quelle situation elle se trouverait. Elle tremblait intérieurement, bien prête à défaillir, mais elle suivit le garçon.

 

Ils restèrent silencieux un long moment en parcourant les allées parfaitement entretenues, sans savoir lequel était le plus ému. Ils firent le tour du grand bassin, traversèrent la grotte artificielle qui passait sous la cascade, longèrent sous les frondaisons le chemin conduisant au kiosque à musique… Soudain, Clément fit face à la jeune fille :

— Pourquoi repousses-tu mes avances ? Ne vois-tu pas mes sentiments ? Ne veux-tu pas de moi ?

Ernestine baissa les yeux. Elle sentait la rougeur lui monter au visage et son trouble la laissa muette alors que tout en elle était bouleversé. C’était la première fois qu’un garçon lui parlait ainsi, lui faisait une telle déclaration, et ce garçon était le fils du châtelain d’Auriol !

 

Clément crut que ce silence signifiait un nouveau refus de la trop jolie lingère. Son cœur marqua un temps d’arrêt, il fut pris d’un étrange malaise et, d’un seul coup, une chaleur intense, inhabituelle, des picotements inconnus envahirent tout son être : une évidence éclatante s’imposa alors à lui. Il était amoureux et il souffrait de ne pas serrer Ernestine dans ses bras, il éprouvait quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Il supplia :

— Ernestine, ne vois-tu pas dans quels tourments tu me mets ?

Elle osa lever les yeux et vit le garçon vraiment chamboulé, le regard brillant de larmes contenues.

— Oh ! moussu le comte ! Oubliez-vous donc que je ne suis qu’une lingère ! Vous ne devez pas vous mettre dans ces états pour moi !

Elle hésita un instant et ajouta, d’une voix désolée :

— Cela n’est pas possible, vous le savez bien.

Il saisit ses mains, le cœur battant :

— M’aimerais-tu donc un peu ?

— Je n’en ai pas le droit… et puis… et puis, on dit au château que vous avez beaucoup de conquêtes.

— Mais, Ernestine, ce n’est pas pareil ! J’ai des sentiments pour toi, ne l’entends-tu pas ?

Elle se dégagea vivement et partit s’appuyer contre un tronc, le visage enfoui dans les bras relevés. Son corps était agité de soubresauts qu’elle ne pouvait réprimer. Il s’approcha, l’enveloppa et caressa ses cheveux doucement, délicatement. Il comprenait qu’elle l’aimait aussi mais qu’elle n’osait pas le déclarer. Les oiseaux se mirent à chanter dans sa tête, il ne pensa plus à rien qu’à ce corps aimé qu’il tenait enlacé, à ces cheveux qu’il effleurait toujours et qu’il humait avec délice. Pour la première fois, il avait envie de respecter une femme, il se promettait de s’y tenir.

 

Ils restèrent ainsi, immobiles, un long moment. Ernestine s’était calmée. Elle leva son visage vers Clément. Ses yeux émerveillés brillaient… Ses lèvres roses se trouvaient là, tentantes, à quelques centimètres des siennes. Il se pencha à peine pour les embrasser mais elle se détourna. Il ne trouva qu’un cou gracile et une épaule d’un blanc laiteux, diaphane, parfumés et lisses. Un cou et une épaule qui ne se dérobèrent pas sous les baisers. Et cela suffit à son bonheur…

 

* * *

 

Depuis que les de Lagarde d’Auriol étaient installés dans le château des champs, Clément avait multiplié les occasions de se retrouver seul avec Ernestine et, désormais, leurs promenades les entraînaient beaucoup plus loin que le parc, pourtant vaste. Ils s’enfonçaient dans les sentiers du bois de Laget et, dès qu’ils ne se trouvaient plus en vue du château, Clément enlaçait la jeune fille et la couvrait de baisers passionnés. Ses lèvres ne fuyaient plus, désormais, et ils s’offraient une longue et étrange félicité, nouvelle pour tous les deux, l’une parce qu’elle découvrait ces sensations, l’autre parce qu’il éprouvait des sentiments dont il n’avait auparavant aucune idée. Ils effectuaient de longues marches, main dans la main, sous les feuillages encore vert tendre du printemps finissant, filtrant une lumière irréelle, mouvante, et peuplés d’un monde d’oiseaux gazouillant leur bonheur de vivre, en harmonie avec celui des tourtereaux…

 

Jamais Clément n’avait connu cette impression de plénitude qui l’envahissait et l’habitait lorsqu’il se promenait avec Ernestine ; elle, de son côté, se mettait à croire aux contes de fées ou, plutôt, au prince charmant. Clément se tenait à sa promesse de respecter la jeune lingère, se satisfaisant d’autant mieux de leurs chastes étreintes qu’il ne cessait pas, semble-t-il, de rencontrer, la nuit venue, ses autres conquêtes ! En vérité, il était lui-même étonné de ses réactions, de ce paradoxe : d’un côté l’amour naissant, pur, éthéré, pour Ernestine, de l’autre les plaisirs charnels, sensuels et agréables certes, mais triviaux. Il se disait que faire l’amour avec Ernestine serait un émerveillement, un aboutissement, non un préalable. La jonction de l’âme et des sens… Mais il ne voulait pas la brusquer, il était prêt à attendre le temps qu’il fallait pour connaître cette extase.

 

Ils rentraient de leurs promenades de la lumière plein les yeux et le cœur gonflé de bonheur. Hélas, ces rencontres n’étaient pas assez nombreuses à leur gré à cause des obligations d’Ernestine au château. Comme elle devait rentrer le soir chez ses parents qui habitaient le centre du village, ils ne disposaient la plupart du temps que d’une heure ou une heure et demie en fin d’après-midi. Surtout depuis que le père d’Ernestine avait trouvé anormal que sa fille ait autant de travail et qu’elle doive rester aussi tard au château. Un soir, il avait même grondé :

— Je vais aller voir madame la comtesse pour lui demander d’embaucher une autre lingère si tu as tellement à faire !

Ernestine devait donc se montrer prudente…

 

Clément, de son côté, eut aussi droit à des remontrances paternelles. En raison des événements qui survinrent ensuite, il n’était pas près d’oublier ce soir du 27 juin 1914 où le comte Aldebert le convoqua dans son bureau circulaire, au bas de la tour sud-ouest du château. Quand Clément entra, il était assis près de la fenêtre pour bénéficier des derniers moments de clarté dans son fauteuil Voltaire favori et lisait – relisait, devrait-on dire, peut-être pour la centième fois ! – De bello Gallico, bien entendu en latin.

— Ah, Clément ! J’ai souhaité te parler. Viens t’asseoir, dit-il en désignant l’autre fauteuil qui lui faisait face et en posant son ouvrage sur le guéridon où se trouvait une théière en argent fumante. Veux-tu une tasse de thé ?

— Oui, père, volontiers.

Clément resta silencieux. Il savait que le cérémonial du thé, pour son père, nécessitait une grande attention et une concentration ne tolérant aucune interruption. Lorsque les tasses furent servies, il se leva pour aller chercher la sienne, revint prendre place et attendit que son père eût bu une gorgée du breuvage.

— Bois-le bien chaud, Clément. Il est parfait !

Cette habitude datait de l’époque de sa jeunesse : le comte avait vécu quelques années à Londres, chez un Lord, pour compléter sa formation universitaire et maîtriser parfaitement la langue de Shakespeare. Ceci concourait, avec de multiples autres facteurs – et l’appartenance à la religion réformée n’était sûrement pas le moindre ! – à l’atmosphère stricte qui régnait sur la maison. Mais, au fond, Clément savait que son père était un homme bon, sensible, intègre et juste. Quelle que soit la raison de sa convocation, il ne se sentait donc pas particulièrement inquiet. Il se doutait que, de toute façon, son père le laisserait s’expliquer et pèserait avec soin ses arguments avant de trancher.

 

Le comte semblait réfléchir puis il se décida :

— Mon fils, tu sais que je suis tolérant sur tes… disons sur tes aventures galantes, puisqu’il faut bien que jeunesse se passe ! Encore, me semble-t-il, que de ce côté-là, tu uses et abuses peut-être de ta position… Soit ! En fait, vois-tu, il est venu à mes oreilles – et j’ai pu le constater par moi-même – que depuis quelques semaines, tu dissipes beaucoup l’emploi du temps de la jeune lingère, Ernestine, je crois, récemment embauchée par ta mère. Outre que nous ne la payons pas pour vaguer dans le bois de Laget, ton attitude envers elle en surprend beaucoup, moi le premier. Elle est certes d’une famille honorablement connue d’Auriol, mais nous n’appartenons pas au même milieu social, ne l’oublie pas ! Je voudrais donc connaître tes intentions et te mettre en garde contre toute mésalliance.

 

Comme à l’accoutumée, le comte Aldebert avait été clair, précis et sans détour. Clément fut complètement pris au dépourvu et décontenancé par les remarques et la question de son père. En fait, il vivait une sorte de rêve et il n’avait jamais envisagé l’avenir ni sur quoi déboucherait cette idylle.

— Papa, il est vrai, puisqu’il apparaît que tout le monde est au courant, qu’Ernestine et moi nous sommes bien ensemble, que mes sentiments pour elle sont un peu différents de mes autres… aventures galantes, comme vous dites, mais je vous avoue qu’il est beaucoup trop tôt pour répondre à votre question. Je ne sais pas quelles sont mes intentions, nos intentions, et je n’y avais seulement jamais songé !

Il parut réfléchir intensément un instant et ajouta :

— Permettez-moi, avec tout le respect que j’ai pour vous, d’être surpris par vos termes de mésalliance et de milieu social. Ce sont des notions qui ne me paraissent plus avoir cours aujourd’hui. Nous sommes au XXe siècle, papa !

Une ébauche de sourire parut planer à la commissure des lèvres du comte. Il reconnaissait bien là son fils et retrouvait tant de choses chez lui qu’il avait connues ou éprouvées à son âge ! Il adopta néanmoins un ton ferme pour répondre :

— Je comprends certes ce que tu dis, mon cher Clément, mais en tant qu’héritier non seulement d’une fortune mais aussi d’un nom et d’un titre qui sont l’honneur de notre famille, tu dois te garder de toute mésalliance pour conserver ces acquis. N’oublie pas que notre situation fait des envieux et que tu représentes un très beau parti dont voudraient sûrement tirer profit beaucoup de jeunes filles ! Quant à la différence de classes sociales, l’expérience m’a appris que, sur la durée, elle demeure un mur infranchissable. C’est ainsi. Quoi qu’il en soit, je te demande de bien réfléchir à tout cela car je serai obligé d’être intransigeant…

Il se frotta pensivement le menton et ajouta, en souriant franchement :

— … même si je le serai sûrement moins que ta mère !

 

* * *

 

Depuis des mois, le climat politique en Europe se dégradait et les tensions internationales avec l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois entraînaient une course à l’armement qui faisait redouter le pire. On avait un peu l’impression, pour reprendre la formule des journaux, d’être assis sur une poudrière, que ce soit avec l’affaire du Maroc ou dans les Balkans, et la moindre étincelle pouvait tout faire sauter ! En France, après l’adoption en juillet 1913 de la loi portant à trois ans la durée du service militaire – à laquelle Clément avait échappé puisqu’il avait terminé ses obligations nationales en mars de la même année –, le programme du tout nouveau cabinet Viviani prévoyait, notamment, une modification de la loi militaire ; les dépenses pour la défense avaient pratiquement été multipliées par deux, ce qui confirmait l’état d’esprit dans lequel se trouvait le gouvernement.

Clément n’avait pas ouvert le journal du 29 juin, mais, au moment de passer à table pour le déjeuner, il lut les mauvaises nouvelles sur le visage de son père. Effectivement, après s’être recueilli un instant en silence avant de prendre place, comme il le faisait toujours, le comte Aldebert déclara d’une voix grave :

— La situation est inquiétante. Avec l’assassinat hier à Sarajevo de l’archiduc François Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, toutes les conditions sont désormais réunies pour une déclaration de guerre. Il est évident que Vienne, poussée par Guillaume II, risque d’entrer en conflit contre la Serbie et, par le biais des alliances entre états de chaque côté, c’est toute l’Europe qui va être à feu et à sang !

Se tournant vers Clément, il dit avec amertume :

— Je redoute que tu aies bientôt l’occasion d’étrenner tes galons de lieutenant, mon cher fils !

Sous l’effet d’un choc, Clément resta un instant silencieux. Il n’était pas un lâche et il avait, bien sûr, été éduqué avec une haute conscience du service de la patrie, mais il n’avait pas envie de partir en guerre pour des raisons et des enjeux qu’il saisissait mal ; et puis, égoïstement, il se trouvait bien ainsi à seconder confortablement son père dans les affaires, tout en profitant de sa jeunesse, jusqu’au jour où celui-ci déciderait de lui confier les rênes. Son père, justement, l’observait et il eut un peu honte de ses pensées, en ces moments dramatiques couverts de lourds nuages. Il devait dire quelque chose de sensé et de digne.

— Je ferai mon devoir ! Mais dites-moi, père, on parle beaucoup de la poudrière des Balkans. Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe là-bas et en quoi l’assassinat dont vous nous informez peut être de si graves conséquences ?

Le comte se détendit : son fils avait bien réagi. S’il se sentait inquiet à l’idée de sa probable mobilisation prochaine, il ne put s’empêcher de penser que ce départ réglerait en grande partie le problème de la relation, qu’il n’appréciait pas beaucoup, entretenue avec la jeune lingère. Il ne pouvait en effet pas la congédier alors que tout le monde semblait satisfait de son travail et que cela aurait fait mauvais effet vis-à-vis du village et de la famille de la jeune fille.

 

En fin connaisseur de la chose politique, il était par ailleurs très satisfait de l’interrogation de son aîné. Il prit un air docte qu’il affectionnait et se lança :

— Il est vrai que cette affaire des Balkans n’est pas simple ! Il y a quatre ou cinq ans, la Bosnie a été autoritairement intégrée à l’Empire austro-hongrois et placée sous administration hongroise, ce qui soulève une vive opposition dans le pays. La Serbie voisine revendique, elle, la création d’un état slave dont elle prendrait la tête et qui engloberait la Bosnie et la Croatie. La création d’un tel état obligerait l’Autriche-Hongrie à quitter les Balkans. L’assassinat de l’archiduc, héritier de François-Joseph, qui se disait prêt à accorder une certaine autonomie aux peuples slaves au sein de l’Empire, permet de justifier une intervention militaire en Serbie. Si tu ajoutes la politique pangermaniste de l’empereur d’Allemagne qui pousse Vienne à réagir, tu comprends que cela va entraîner l’entrée en guerre de la Russie, qui a également des visées sur les Balkans et, du même coup, de la France et de la Grande-Bretagne en raison des traités et des alliances qui nous unissent. Tu vois, c’est abominablement compliqué mais mon sentiment profond est que l’Allemagne veut en découdre avec la France à l’Ouest et la Russie à l’Est… Alors, pour les Balkans ou pour une autre raison, de toute façon, il y aura la guerre ! C’est, hélas, inévitable…

 

Visiblement satisfait de son analyse, le comte jeta un regard circulaire sur son auditoire. Tous les convives le regardaient, buvant ses paroles. La comtesse, son épouse, avec une admiration un peu amusée, semblait-il ; son second fils, Antoine, âgé de 16 ans environ, avec la moue agacée qu’il arborait souvent lorsque son père accordait trop d’importance à ce fils aîné qu’il chérissait trop ostensiblement à son goût. Esther, la sœur de Clément et d’Antoine, une adolescente rieuse, paraissait assez peu concernée par les propos paternels mais regardait son grand frère avec une sorte de vénération quasi amoureuse. Quant à la mère de la comtesse, elle n’avait vraisemblablement rien compris, étant sourde, mais elle opinait du chef avec conviction pour bien montrer tout l’intérêt qu’elle portait à son gendre…

— Ai-je éclairé ta lanterne, Clément ?

— Tout à fait, papa ! Je vous remercie pour vos pertinentes explications. Si l’Allemagne nous déclare la guerre, j’irai sans hésitation défendre ma patrie, mais je n’aurais pas forcément apprécié d’aller me faire tuer pour la Bosnie ou la Serbie !

— Je te comprends. Bon, la situation étant assez sombre comme cela, je propose que l’on aborde des sujets plus souriants. Pensez-vous que Philippe Thys remportera encore cette année le Tour de France ?

 

* * *

 

Clément et Ernestine poursuivaient leurs promenades amoureuses dans les sentiers embaumés du bois de Laget. Le garçon n’avait évoqué avec la jeune fille ni l’interrogation de son père sur leur relation, ni les bruits de bottes qui se précisaient depuis l’assassinat de Sarajevo. Ernestine, entendant parler les autres domestiques ou sa famille, avait bien fait allusion une fois ou deux à ce qui se disait à ce sujet mais elle était trop insouciante, en particulier concernant ces choses sérieuses-là, pour envisager les conséquences. Tout se passait si loin, en quoi cela aurait-il pu concerner Auriol ?

Clément restait aussi épris d’Ernestine et il éprouvait toujours le même bonheur à la serrer dans ses bras, à la couvrir de baisers et de caresses, mais il ne parvenait pas à extirper la sourde angoisse qui l’assaillait et la lecture désormais assidue de la presse quotidienne ne faisait que la conforter. Le cœur n’y était plus…

 

La proclamation, dans les premiers jours de juillet, de la fidélité inconditionnelle de l’Allemagne à son alliance avec l’Autriche-Hongrie, l’ultimatum que ce pays adressa à la Serbie le 23 juillet et la réponse, le surlendemain, de la Russie à cette menace, presque chaque jour amenait une nouvelle pièce inquiétante au puzzle de la terreur. Et ce n’est pas l’annonce du Congrès du parti socialiste préconisant, sur proposition de Jean Jaurès, la grève générale contre la guerre qui aurait pu enrayer l’inéluctable enchaînement. Le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie. Le 31 juillet, la Russie mobilisait les troupes pendant qu’en France, à la consternation générale, Jaurès le pacifiste était assassiné. Dès lors, tout bascula : le 1er août 1914, l’ordre de mobilisation générale était placardé dans toutes les communes de France en fixant au lendemain le rassemblement des soldats. Cet ordre indiquait notamment : « Tout Français soumis aux obligations militaires doit, sous peine d’être puni avec toute la rigueur des lois, obéir aux prescriptions du fascicule de mobilisation. »

 

Le cœur serré, le lieutenant Clément de Lagarde d’Auriol se présenta aux autorités militaires de Valence le 2 août 1914 au matin.

Chapitre 2

En ce début du mois d’août 1915, le lieutenant de Lagarde éprouvait un certain bonheur, un réconfort inespéré : dans quelques jours, il bénéficierait de la permission d’une semaine que le commandement venait d’instaurer, par roulement, pour les troupes au front. Après une année atroce de combats absurdes, meurtriers et sanglants, et plus particulièrement ces derniers mois où il avait participé à l’offensive française en Artois, après avoir enduré la vie des tranchées, ce monde souterrain de boue, de froid, d’humidité, de crasse et de promiscuité où flottait en permanence l’odeur pestilentielle de la mort mêlée à celle de la poudre, il faisait partie des premiers permissionnaires qui allaient pouvoir revoir leur famille. Une éclaircie dans une vie morne, sans espoir, avec, pour seul avenir, la balle ou l’obus qui risquait de vous faucher à tout moment, comme à la roulette russe. Avec l’obligation, quoi qu’il advienne, de se comporter en officier digne, exemplaire, de ne pas craquer devant ses hommes qui étaient encore plus mal lotis, sans personne à qui se confier… Il sentait qu’il avait vraiment besoin de cette respiration dans son univers suffocant et il se refusait de penser qu’il faudrait bien revenir dans l’enfer, lorsque les huit jours seraient écoulés. Pour le moment, c’étaient les images d’Auriol, de la Guérinière, du château de la Garde surtout, qui défilaient dans sa tête, la douceur des soirées d’août auprès du grand bassin et de la cascade, la fraîcheur de l’anisette sous les platanes, les arbres – entiers et non déchiquetés et calcinés comme ici – du bois de Laget… Le bois de Laget… Ernestine ! L’association d’idées le ramenait vers la jolie lingère qu’il était tellement impatient d’embrasser, de serrer contre lui, alors qu’il se sentait solitaire depuis si longtemps. Bien sûr, il était content de retrouver sa famille, ses chers parents, son frère, sa sœur… Mais le visage insouciant et rieur d’Ernestine revenait sans cesse. Ô ! combien les épreuves et l’éloignement avaient renforcé ses sentiments, combien, à cette minute, il était certain de son amour pour elle. Un amour éternel ! Il se sentait heureux de ce qu’il éprouvait, des doux picotements qui le transperçaient : ainsi, dans cette folie meurtrière, de feu, de fer, de sang, d’horreurs, il avait conservé un cœur, un cœur qui battait pour l’aimée ! Ainsi, il était resté un homme ! Au gros des combats, le soldat devenait une bête sauvage qui ne ressentait rien et ne pensait à rien d’autre que sa survie. Mais après, dans les moments d’accalmie ou la nuit, il fallait se raccrocher à quelque chose pour ne pas hurler, pour ne pas devenir fou. Clément pensait à la douceur, à la blancheur, à l’odeur de la peau d’Ernestine, il songeait au jour où leurs corps s’uniraient… Et pour cela, il fallait qu’il vive, il s’accrochait ; cette douce attente l’empêchait de tomber ! Mais, à force de s’attacher, jusqu’à l’obsession, à une idée, on l’idéalise, on n’a plus d’esprit critique. Ernestine était devenue la raison de vivre, la rose, le soleil de Clément dans la fange de ces catacombes ignobles. Et, bientôt, il allait la voir, la sentir, la toucher…

 

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