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Une Passion Roumaine

De
240 pages
Né en 1924, l'Institut Français de Hautes Études en Roumanie connut son apogée sous le visionnaire et régalien Alphonse Dupront, puis, après une difficile navigation sous la direction de Jean Mouton durant la Seconde Guerre mondiale, acheva sa course avec Philippe Rebeyrol. Cet ouvrage est l'occasion pour l'auteur de croquer avec art des portraits passionnants et passionnés, mais aussi de faire de l'Institut un observatoire sur la France culturelle et politique de Briand à de Gaulle, et sur ses relations avec la Roumanie.
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UNE PASSION ROUMAINE

Culture et diplomatie française
Collection dirigée par Norbert Dodille La présence culturelle de la France à l'étranger s'appuie sur un dispositif impressionnant, composé d'établissements et de services souvent ignorés du grand public, et qui cependant fait partie de notre Histoire, au même titre que nos batailles et nos traités. Cette collection se propose de raconter la vie souvent prestigieuse, toujours passionnante et difficile, de nos Instituts et Services culturels qui ont joué et jouent encore un rôle capital dans la défense et l'illustration de nos valeurs dans le Monde.

Déjà parus:

Londres sur Seine
Une histoire de l'Institut français du Royaume-Uni (1910-1980) Textes réunis par Virginie Dupray, René Lacombe et Olivier Poivre d'Arvor, 1996.

L'action artistique de la France dans le monde
Histoire de l'associationfrançaise d'action artistique de 1922 à nos jours, par Bernard Piniau, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6654-0

INSTITUT FRANÇAIS DE BUCAREST

André Godin

UNE PASSION ROUMAINE
Histoire de l'Institut français de hautes études en Roumanie (1924-1948)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L' Harmattan INC 55, rue Saint-Jacques Montréal- Québec H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR

Spiritualité franciscaine en Flandre au XVIesiècle L'Homéliaire de Jean Vitrier
Préface d'Alphonse Dupront, Genève, Droz, 1971.

Érasme, lecteur d'Origène Genève, Droz, 1982. « Humanisme et arts visuels»
in Encyclopœdia universalis, Paris, 1989.

Érasme, [...] Édition de textes
En collaboration avec C. Blum, J.-C. Margolin et D. Ménager, collection Bouquins, Paris, 1992

«La Correspondance d'Alphonse Dupront et de Jean Marx, 9 avril 1932 - 9 mars 1940 »
in Mélanges de l'Écolejrançaise de Rome / Italie et Méditerranée, t.l07,1995/1,p.207-411.

MISSION

UNIVERSITAIRE EN ROUMANIE (1919-1950)

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Frontières actuelles de la Roumanie
Frontières actuelles des états voisins Faculté avec lecteur français Lycée avec professeur français

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Cercle franco-roumain (à durée de vie variable)

ABRÉVIATIONS
AFAA, Association française d'action artistique ARLUS, Association pour le renforcement des liens entre la Roumanie et l'URSS. CNRS, Centre national de la recherche scientifique (Paris). DGRC, Direction générale des relations culturelles. GPRF, Gouvernement provisoire de la République française. IEB, Institut d'études byzantines (Bucarest). IFHER, Institut français de hautes études en Roumanie. LFB, Lycée français de Bucarest. MAER, Ministère des Affaires étrangères de Roumanie. MENR, Ministère de l'Éducation nationale de Roumanie, appelé aussi: MIP, Ministère de l'Instruction publique. MPC, Mathématiques-Physique-Chimie (sigle en usage dans l'Université française). MRAI, Ministère roumain de l'Art et de l'information. MU ou MUFR, Mission universitaire française en Roumanie. ONUEF, Office national des universités et écoles françaises. RPR, République populaire de Roumanie. SOFE, Service des œuvres françaises à l'étranger. SPCN, Sciences physiques, chimiques, naturelles (cf. MPC). TP, Travaux pratiques. UFAR, Union des femmes antifascistes roumaines.

Faute de pouvoir reproduire les signes diacritiques de la langue roumaine, et plutôt que d'en faire une transcription approximative, nous laissons aux lecteurs roumains le soin de les rétablir.

REMERCIEMENTS J'ai plaisir à nommer Hélène Baltrusaitis-Focillon qui m'a autorisé à consulter les archives privées d'Henri Focillon avant leur dépôt, le personnel des divers fonds d'archives cités en référence, particulièrement Gabriela Dumitrescu à Bucarest (Académie Roumaine; IFB) et Élisabeth Caude à Paris (MAE), mais aussi Gheorghe Doca, Monique Dupront, Catherine Durandin, Charles-Louis Foulon, Annie Guénard, Anca Manolescu, Andrei Pippidi, André Scrima, Martine Simon, Danielle Thébault, Marcel Trebitsch, enfin Norbert Dodille, qui m'a incité à écrire ce livre, et l'Institut français en la personne de Gilles Maarek, son directeur.

CHAPITRE

PREMIER

La création de l'Institut

Afin de mettre dans sa plus juste perspective la fondation du nouvel établissement, il ne sera pas inutile de rappeler en tout premier lieu dans quel contexte historique elle se situe.

Enjeux culturels d'une politique
Dans l'ambiance euphorique qui accompagna, au cours des années vingt, la formation de la grande Roumanie, l'idée de renforcer les liens franco-roumains dans les anciennes provinces du royaume et d'en établir de nouveaux dans les terres transylvaines ne pouvait que trouver un large écho auprès de l'intelligentsia et des gouvernements des deux pays tradition~ nellement amis. Des universitaires français jouèrent ici un rôle important. Assez emblématique à ce point de vue était la figure du professeur Mario Roques. Diplômé de roumain en 1900 à l'École Nationale des langues Orientales, il y enseigna cette langue plus de trente ans et fut, de 1911 à 1938, le directeur de l'Institut de philologie roumaine à la Sorbonne. Il était membre correspondant de l'Académie roumaine depuis 1914. « Ayant aidé les Roumains à faire la guerre, écrit B. Munteanu, il va les aider à gagner la paix », notamment en conseillant la délégation roumaine à la Conférence de la Paix. Au plus fort des tractations diplomatiques ouvertes àVersailIes en janvier 1919, diverses missions dans le pays jetaient les bases des futurs organismes culturels français. Le temps fort de l'une d'entre elles fut, le 15juin 1919, la signature d'une« Convention relative au recrutement, au statut et au traitement du personnel universitaire mis par Ie gouvernement français à la disposition du gouvernement roumain ». Grâce à une enveloppe globale d'un million quatre-cent mille francs, avancés par la France et remboursable en 1923 par le gouvernement roumain, il fut possible de mettre en

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place dès la rentrée scolaire de 1919 la Mission universitaire française que dirigeait Charles Le Téo, inspecteur d'Académie. Composée en majorité à ses débuts par des enseignants français que la Révolution bolchevique avait chassés de Russie, la Mission devait porter ses efforts sur « la rapide diffusion du français dans les régions nouvellement acquises à la Roumanie ». Le 22 novembre de cette même année, de Martonne était officiellement invité par l'Université de Cluj à enseigner un semestre de son choix à l'Institut de géographie. Spécialiste reconnu de la géographie physique des Carpates méridionales, de Martonne vint dès lors régulièrement donner ses leçons à Cluj et emmener, pour des travaux de terrain, de jeunes géographes français et roumains. En ces années enflammées d'exaltation patriotique que renforça la victoire de 1918, ses rapports de mission disent et redisent sa fierté française d'être associé au grand projet politico-culturel du gouvernement roumain. Comparant Cluj à Strasbourg, il estime que « toutes les conditions sont réunies pour faire de Cluj ce qu'elle doit être dans la nouvelle Roumanie; un foyer de haute culture rayonnant sur les provinces arrachées au joug étranger. » La rencontre, avec Henri Focillon, d'un groupe de professeurs et étudiants de l'Université de Cluj - qui, en 1921, sous la direction de Georges Opresco, visitant la France, s'arrêtaient à Lyon - marque le moment où une main forte et amicale fut tendue vers la Roumanie. Cette appréciation de Radu Ionesco souligne le rôle moteur joué par la ville universitaire de Transylvanie - dont le doyen était un autre francophile, Emil Racovita

-

dans le

renforcement des liens d'homme à homme qui ne contribuèrent pas peu à la création de l'Institut français. La chance de ce réseau amical fut de pouvoir donner une assise institutionnelle à son projet grâce à l'appui du Quai d'Orsay. Dans l'immédiate après-guerre en effet, la France exprime son désir d'organiser méthodiquement sa politique culturelle. Au sein du Service des œuvres françaises à l'étranger (SOFE), créé en 1920, la section universitaire et des Écoles est la pièce maîtresse du Service: elle consomme à elle seule près de 90 % des crédits. Un second sous-ensemble est constitué par la section littéraire et artistique, devenue en 1938 « section du livre français et des manifestations artistiques ». Par le biais d'une troisième section, dite des Œuvres diverses,le SOFE coordonne et contrôle plus ou moins, en les subventionnant, les nombreuses associations vouées au rayonnement français. Au premier rang de celles-ci, figure l'Alliance française fondée en 1883, sans oublier les instituts religieux, masculins ou féminins, qui contribuent efficacement à l'enseignement du français dans leurs écoles et collèges privés. Service tripartite, le SOFE eut parmi les titulaires les plus remarquables dans les vingt premières années de son existence: Jean Giraudoux (octobre 1921-avril 1924) et surtout Jean Marx Guillet 1933-août 1940), que nous allons constamment retrouver au cœur de l'aventure de l'Institut français de Bucarest.

Une difficile genèse: Focillon, Opresco, Cantacuzène, Iorga et les autres
Vous savez que je voudrais faire un Institut français en Roumanie. Je construis cette affaire avec le soin que les vieux ouvriers mettaient à construire leurs chefs-d'œuvre corporatifs.

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À la fin de cette année 1922, le projet commence donc à prendre vraiment corps, « mais l'affaire est encore quasi-confidentielle» notait incidemment notre universitaire dans la missive dont un extrait vient d'être cité. Titulaire de la chaire d'histoire de l'art à la Faculté des lettres de Lyon, conservateur du musée de la ville, Henri Focillon (1881-1943) était un esprit fin, original, polyvalent: très curieux de toutes les formes d'art, il avait aussi des talents littéraires, le goût de la réflexion philosophique appliquée à l'art. Homme de cœur, apte à susciter de grandes sympathies et de profondes amitiés, c'était également un homme de caractère et d'action. Charles Petit-DutailIis, directeur de l'Office national des universités et écoles françaises, le reconnaît de plus ou moins bonne grâce dans deux lettres de 1923 à Charles Le Téo : « Focillon a un caractère assez pénible, mais c'est un organisateur et évidemment, il n'est pas le premier venu. » D'emblée, ce dernier a mis les meilleurs atouts dans son jeu en faisant se rencontrer deux hommes d'influence: le chef du SaFE, Giraudoux, qu'il tutoie depuis l'École Normale Supérieure et le docteur Jean Cantacuzène (1863-1934), grand francophile, fort célèbre dans son pays. Bactériologue de formation, fondateur en 1921 de l'Institut de microbiologie qui porte son nom, homme politique, il fit partie de la délégation roumaine à la Conférence de Versailles. Sa jovialité, ses goûts artistiques, sa passion de collectionneur ne manquèrent pas de le rapprocher d'Henri FociIIon. En 1934, celui-ci ressentira durement la mort du cher Cantacuzène, « une de nos fortes raisons de vivre ». À juste titre, « le professeur» (comme l'appelle Focillon dans sa correspondance) peut être considéré comme le cofondateur de l'Institut. Le docteur Cantacuzène fut dès les premières démarches officielles l'interlocuteur roumain privilégié des différentes instances concernées par le projet. Ainsi, en novembre 1922, au cours d'une mémorable rencontre avec le chef du SaFE, comme il l'écrit aussitôt à Focillon. À n'en pas douter, celle-ci fut très fructueuse, car Cantacuzène prend la plume au sortir de l'entrevue pour déclarer qu'elle lui a laissé « une impression excellente ». Cette lettre euphorique fait également état d'un tête-à-tête, dans la foulée de l'entretien principal, avec Jean Marx, sous-chef du service. L'information essentielle était la décision du gouvernement français de créer un institut français à Bucarest et de lui « affecter un budget annuel de cent-cinquante à deux-cent mille francs ». Les pères fondateurs pouvaient donc aller de l'avant. Éléments moteurs de l'entreprise, Cantacuzène et son ami de France étaient trop fins organisateurs pour oublier « le principe pondérateur (cher au professeur) et dont nous avons hautement besoin, toute fondation franco-roumaine devant être, non la chose d'un homme, mais l'expression d'un consensus ». Concrètement, cette ligne de conduite signifiait que Cantacuzène, Nicolae Iorga et Emil Racovita, deux autres grandes figures roumaines, constitueraient « la trinité destinée à grouper autour de nous nos grandes amitiés roumaines». C'est surtout en 1923, au cours de son deuxième voyage en Roumanie (3-26 juin), que Focillon put apprécier véritablement la solidité et l'efficacité des appuis roumains, en l'occurrence celui de Iorga. Personnage incontournable de la vie intellectuelle et politique de son pays, le grand historien roumain, qui partageait le scepticisme de Cantacuzène à l'égard de l'action diplomatique de la France en Roumanie, avait proposé à Focillon dans une lettre du 10 décembre 1922 de collaborer à son « projet qui donnerait à Bucarest un foyer permanent d'intellectualité française ».

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Au retour de la décisive mission roumaine dont nous reparlerons plus loin, Focillon note dans une missive très enlevée le rôle de Sésame joué par ce dernier: Près de vous, il me semble que je vis un conte qui n'en est pas un. Vousavez besoin de voir le ministre? - Très bien: Le voici. Il sourit, il promet et (miracle) il écoute. - Vousdésirez exposer vos projets aux hommes les plus connus du royaume? - Parfait. Prenez donc place à ce banquet, où ils se sont réunis pour vous. - La longueur de nos rues et la difficulté des parcours pour un étranger vous sont une gêne? - C'est entendu. L'auto vous attend à la porte. - Vous souhaitez présenter vos hommages à notre reine, qui est charmante? - Mais regardez-la, s'il vous plaît, elle vous attend dans son salon de musique, la voici, avancez... Dans cette même lettre, qui répète en une sorte d'incantation « le nom si doux de Valeni de Munte» (domaine de Iorga), l'hôte français résume en ces termes sa dette de reconnaissance: Et d'abord, sûrement, le bienfait de quelques idées claires. Vous avez mis en lumière pour moi quelques principes sur la qualité d'une influence morale, sur le sens des vrais échanges d'idées, sur le danger du simili, que je n'oublierai pas. Bref, un bilan très positif, nonobstant les vives dissensions qui marquèrent alors les élections à l'Académie roumaine, avec entre autres péripéties de nature à contrecarrer les négociations culturelles, la démission de Nicolae Iorga. Fin psychologue et négociateur avisé, Focillon sut tirer parti, pour sa grande entreprise, du côté monstre sacré, mélange d'égotisme et de générosité, chez un historien dont la fécondité et le tempérament s'apparentaient à ceux de notre Chaunu national! C'est du moins ce qui ressort de ses libres propos au mélancolique et quelque peu timoré Opresco : J'aime Iorga, sa verve géniale, son patriotisme profond, son activité inlassable. Il s'intéresse avec passion à ce que nous voulons faire. Il est là. Je vous dirai même que les violences et les susceptibilités de son caractère me plaisent. À la triade roumaine d'intellectuels en renom associés à la création dès ses préliminaires, correspond - du côté français - un trio d'universitaires, Henri Focillon, Emmanuel de Martonne et Mario Roques. Naturellement, ces spécialistes, excellents connaisseurs des réalités culturelles et politiques de la Roumanie, soutenaient à fond le projet et Focillon n'a pas manqué de tenir informés les chers collègues de ses diverses tractations et démarches qu'il désigne, goguenard ou malicieux, comme autant « de strophes, d'antistrophes et d'épodes: l'essentiel, c'est que le chant du cœur s'élève vers le ciel. Avec ou sans l'aide de la Théotokos et de la Panagia, ce chant retentira. » Mais le géographe et le philologue précités ne nous paraissent pas, à ce stade des opérations, avoir joué un rôle particulièrement actif. Le maître d'œuvre fut donc l'historien d'art Henri Focillon, dont l'intérêt passionné qu'il porta à la Roumanie a été essentiellement le fruit (on l'a déjà signalé) d'une grande amitié nouée quasi par hasard en 1921 avec Georges Opresco lors de l'étape lyonnaise d'une visite en France d'une délégation de professeurs et d'étudiants de l'Université de Cluj, conduite par ce dernier. À la veille de s'embarquer avec son épouse à Constanta, au terme de son premier séjour en Roumanie, Focillon écrivait à son ami le 11 juin 1922: « Je sens que je

reviendrai. ))
De fait, toute sa correspondance avec Iorga et avec Opresco est tout à fait révélatrice de l'attachement de l'historien français pour un pays à l'égard duquel il a éprouvé jusqu'au

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bout une sorte d'amour charnel. Pour autant, la dimension affective de l'affaire ne doit pas occulter ses aspects objectifs tels qu'ils ressortent du décisif rapport d'Henri Focillon à l'automne de 1922, à« Monsieur le chef du Service des œuvres françaises à l'étranger ». Ce document exprime en effet le dessein et les problèmes de la politique culturelle de la France en Roumanie. En guise d'introduction, le rapporteur rappelle « les efforts faits par le Ministère des Affaires étrangères dans la Roumanie nouvelle ». Ils étaient pleinement justifiés « par une situation historique qui peut être comparée d'une manière générale à la situation créée par le retour de l'Alsace-Lorraine à la France ». Et d'évoquer l'université de Cluj «devenue un centre de culture roumaine militante» où l'action de la France s'exerce« dans le sens d'une coopération ». Focillon en prend acte, mais il lui paraît que cette dynamique culturelle initiée en Transylvanie doit gagner l'ancien royaume, « domaine d'une culture française ancienne et profonde ». Aux partisans du statu quo qui jugent superflues« les fondations que l'on voudrait y faire », Focillon rappelle les menaces qui pèsent sur l'influence française en Valachie et en Moldavie. Les bouleversements économiques et politiques consécutifs au conflit mondial imposent à la France de « lutter sur place et avec des éléments de choix ». Il faut en effet se rendre aux impitoyables réalités financières du change. « La puissance d'achat du franc roumain (sic) insignifiante en France est encore considérable en Europe centrale. » Cela induit une double conséquence: tarissement du flux des étudiants roumains dans les universités françaises, retour à brève échéance à « l'ancienne attraction géographique de Vienne et des universités du Centre Europe ». Il a été excellent d'étendre l'enseignement du français, de créer dans lesfacultés des chaires ou des enseignements français, defaire naître près d'elles et sous leur patronage officieux, des cercles d'amitié française. Il n'a pas été inutile d'envoyer des conférenciers français dans les grands centres. Mais le meilleur moyen d'agir n' estce pas de travailler sous les yeux de Roumains, de procéder à des recherches et à des enquêtes de méthode françaises et d'assigner à ces recherches, la Roumanie ellemême. La seconde partie du rapport précise les deux caractéristiques que devrait avoir un Institut français: établissement de recherches scientifiques, maison de France. Pour sa première mission, il disposerait d'un champ considérable d'activité que notre texte détaille et qui ne se limite pas à l'histoire et à l'archéologie d'une civilisation dont les emprunts aux cultures voisines n'altèrent pas la profonde originalité. Nous avons exporté très peu de savants, exceptionnellement des techniciens. La modernisation récente du régime de la propriété en Roumanie, les efforts faits pour outiller l'industrie requièrent l'attention d'observateurs et d'instructeurs attachés à une besogne méthodique. Il y aurait un grand intérêt àfaire entrer à l'Institut de Bucarest unjuriste, un sociologue, un agronome, un ingénieur, et, d'une manière générale, des gens qui, connaissant àfond un métier; soient capable d'en saisir les relations avec le tout. Il résulte de ces ambitieuses perspectives que « l'Institut de Bucarest ne peut être conçu exactement sur le type de nos Écoles d'Athènes et de Rome », la différence tenant principalement, selon Focillon, au second objectif visé: « un milieu moral où aboutissent et d'où partent des idées ». Permettraient ce brassage intellectuel la venue de savants français,

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des cycles de conférence assurés par eux et les échanges de vue avec leurs homologues roumains. La France savante, dans une grande capitale, doit avoir une maison où elle est chez elle, où on est sûr de la trouver et de s'adresser directement à elle. Toute manifestation d'un ordre un peu élevé concernant la France doit avoir l'Institut pour centre. Le projet, conclut le rapporteur, serait très favorablement accueiUi par «l'élite du public roumain ». On y parviendra d'autant mieux si l'on met en place« une société des amis de l'Institut français », dirigée par trois grandes personnalités roumaines, les professeurs Racovita (Cluj), Iorga et Cantacuzène (Bucarest) : c'est« un devoir et une sagesse ». Ce point semble si capital à Focillon qu'il y revient, d'entrée de jeu, dans la note annexe en quatre points au rapport précité. Ses observations révèlent un excellent connaisseur des rouages complexes de la société roumaine: Ilfaut songer à grouper autour de l'Institut le plus d'amitiés roumaines possible, en évitant d'en limiter le choix à la société de Bucarest. Nous avons tropfait à Cluj, par exemple, pour nous passer de nos amis de Transylvanie. Cela est un point capital. Il serait désirable d'avoir pour la Bukovine, la sympathie et l'autorité d'un homme comme M. Nystor. Pour lassy, la question doit être réservée: trop de petites querelles encore. Éviter de sembler s'imposer, faire de l'Institut une œuvre de collaboration. Au surplus, le but de l'Institut n'est pas de dérober à l'activité roumaine le domaine de ses investigations. Sous forme d'interrogation rhétorique, le second point met en relief une préoccupation constante chez Focillon dans la genèse de la fondation: L'Institut n'étant pas unefondation strictement universitaire, y a-t-il intérêt à consulter dès à présent les représentants du ministère de l'Instruction publique? Ses préférences vont à une commission consultative française qui se saisirait du projet. Elle devrait être restreinte: Robert de Flers, de Martonne, Mario Roques pourraient être appelés à enfaire partie, plus un ou deux techniciens choisis dans des ministères spéciaux, et le directeur d'une grande école. En troisième lieu, il importera de situer avec rigueur le nouvel organisme par rapport à la Mission universitaire française et à la chaire de langue et civilisation françaises « récemment fondée à l'université de Bucarest ». Focillon est catégorique: « L'Institut doit être indépendant de la première. » Par contre, si l'enseignement dispensé dans la seconde est brillant, ce serait tout bénéfice pour l'Institut de lui rattacher son titulaire. Le quatrième point prévoit deux catégories de « travailleurs» :

-

des résidents conséquence;

à l'année,

en « nombre forcément

limité»

avec un traitement

en

des chargés de mission recevant une indemnité pour des séjours temporaires sur un programme général de missions établi dans ses grandes lignes par la commission consultative. La double finalité proposée est acquise avec quelques ajustements. Au lieu du gigantesque centre polyvalent d'études qu'envisageait, dans l'enthousiasme des commencements, le père fondateur, on mettra en place une structure d'accueil pour « des études historiques, préhistoriques et d'histoire de l'art ». Mais l'on suit Focillon sur l'aire géographique des recherches à mener. EUes concernent« non seulement la Roumanie, mais l'ensemble du bassin

-

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de la mer Noire ». En olitre, l'institut devra devenir « un centre d'organisation de cycles de conférences à caractère scientifique où viendront professer à tour de rôle pendant plusieurs semaines des maîtres français». Quant à la question du titre, elle n'est pas résolue, observe Cantacuzène, car celui d'Institut franco-roumain proposé par Marx n'est pas bon :« Cela sent trop la propagande française et il importe d'éviter de donner cette impression là. » Quant aux données nouvelles, d'abord obligation est faite à l'Institut de constituer « une bibliothèque aussi complète que possible d'ouvrages relatifs aux sciences historiques et aux beaux-arts ». D'autre part, le professeur affirme avoir « longuement causé» avec Giraudoux et Marx de l'implantation, à Bucarest, d'une« librairie française bien achalandée ». La réussite est conditionné par un dumping sur le livre français. Seule la Propagande peut faire ce sacrifice que je considère comme nécessaire. Si l'état actuel des choses se prolonge. dans six ans nous aurons des générations d'étudiants ignorant presque tout de la pensée, de l'esprit et des lettres françaises. Davantage que sur son camarade Giraudoux, parfois accusé de « scepticisme élégant », c'est sur son collaborateur le plus proche que va s'appuyer Focillon pour achever la mise en place de l'Institut.

Le tandem Marx-Focillon
Le principal appui institutionnel vint donc d'un fonctionnaire du Quai d'Orsay, Jean Marx, avec qui Focillon entretient très vite une collaboration amicale jamais démentie, des débuts modestes et incertains du nouvel établissement à l'essor et aux crises des années trente. À lire et à relire nos sources, l'impression se forme et demeure que la réalisation du projet d'un Institut franco-roumain doit presque tout à leurs efforts conjugués. Sans retracer ici la carrière de Jean Marx (1884-1972) qui mena de front une double carrière d'universitaire et de diplomate, une simple énumération des principales étapes, qui jalonnent près d'un quart de siècle d'activité ininterrompue au ministère des Affaires étrangères, fait ressortir le rôle prépondérant joué par cet administrateur hors pair dans la conduite de la politique culturelle du Quai. Marx fit partie du SOFE dès la création de cet organisme. De sous-chef de la section universitaire et des écoles, il passa au grade de chef de section avant d'être promu (29 juillet 1933) à la tête du service des Œuvres. Cette promotion d'un homme d'action et de culture ne profita pas seulement àJa Roumanie. Au cours de son mandat, se produisit un accroissement remarquable de l'influence intellectuelle de la France dans le monde. Le tandem Marx-Focillon fonctionna à merveille durant toute l'année 1923 au cours de laquelle fut mis en place l'ensemble du dispositif. À la complémentarité de caractère, répondit un judicieux partage des tâches. La vivacité volontiers caustique, « l'amour du catégorique » de l'un (Focillon) furent plus d'une fois tempérés par la prudence réflexive de l'autre (Marx). Tout cela ressort à l'évidence des échanges épistolaires entre les deux hommes au long de cette année fondatrice. Ainsi, par exemple, ce billet de Marx à Focillon, le 8 janvier 1923. Pour préparer le terrain, Focillon devrait accepter de faire « une mission de plusieurs mois» en Roumanie. Il serait sage et urgent également, ajoute-t-il, de « consulter le ministère de l'Instruction publique sur les noms des membres du Comité de direction ». Il vaut la peine de citer la réponse de Focillon, en date du 5 février 1923 :

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L'Instruction publique peut et doit être pressentie, mais l'essentiel c'est que ce projet conserve sa couleur et ses directives. Je cr(Jis qu'il faut renouveler ces fondations et les élargir. En d'autres termes, éviter qu'elles soient uniquement universitaires. Peut-on mieux exprimer la crainte d'un frein à l'innovation si les liens, nécessaires, à l'Alma Mater deviennent inféodation sclérosante par excès de formalisme? Comme il se doit, la constitution du comité de direction, rouage essentiel du dispositif, s'accompagna de tractations dont les hasards de la conservation documentaire nous permettent d'avoir un aperçu parfois amusant. La causticité de Focillon y apparaît sans fard. Soit la lettre du 23 octobre 1923 à son camarade Giraudoux, directeur du SOFE. : Cantacuzène, très heureux de voir l'Institut prendre peu à peu âme et corps et qui veut l'entourer d'un bouquet de sympathies rares, éclatantes et choisies, assure que la présence du général Berthelot à notre premier synode serait utile et d'un puissant effet en Roumanie, où ce militaire jouit d'une popularité considérable et d'un domaine idem, récompense nationale. Cela donnerait peut-être à penser (du bien, sûrement) à nos amis de la Légation, si enthousiastes. Je te soumets aveuglément son désir. L'allusion à l'enthousiasme du personnel de la Légation de France à Bucarest, avant tout de son chef de Manneville, est ironique. On ne saurait en douter après avoir pris connaissance d'une lettre de Cantacuzène à Focillon. La missive vaut d'être largement citée, car elle exprime un point de vue annonciateur des tensions entre les responsables de l'Institut et ceux de la Légation de France en Roumanie. J'ai été voir M. de Manneville et suis resté surpris en constatant à quel point il voyait mal la question et combien son importance lui échappait. N'a-t-il pas été jusqu'à me demander si, en somme, l'argent destiné à fonder et entretenir cet institut ne serait pas employé plus utilement, au point de vue propagande française, si l'on s'en servait pour payer, à de jeunes roumains, des bourses d'études en France? Je lui ai expliqué que grâce à notre institut des milliers de jeunes roumains impatients de connaître les maîtres de l'enseignement français et empêchés matériellement d'aller vers eux, verraient avec joie et profit ces derniers venir à eux et leur apporter l'esprit et les méthodes des lettres et des sciences françaises, etc. A-t-il convaincu de Manneville ? Il voudrait le croire, mais n'en est pas intimement persuadé. En effet, poursuit-il: J'ai constaté que l'influence théocratique continuait à agir fortement sur lui. L'absence du sens de la vie réelle est l'une des choses qui m'a toujours frappé chez les diplomates de carrière. Relevons ce mot d'esprit sur le nom de Charles Le Téo, le très influent chef de la Mission universitaire française en Roumanie, dont il a déjà été question plus haut. Par son jeu de mot, Cantacuzène met en pleine lumière une des zones d'ombre de la fondation, à savoir la sourde hostilité et les manœuvres plus ou moins retorses d'une majorité des Français en Roumanie, partisans d'un statu quo culturel dans le pays. Forts de la rente de situation acquise au fil des ans, les animateurs de l'Union des Français de Roumanie, habilement manipulés par l'inspecteur Le Téo, ne voyaient pas d'un très bon œil la future création, soupçonnée de faire double emploi avec les activités existantes. Ils essayaient donc de circonvenir l'ambassadeur pour freiner, voire faire capoter le projet.

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Cantacuzène, autant que Focillon, était tout à fait conscient de ces manœuvres: Il faut qu'une solution définitive intervienne au plus tôt et elle ne le peut qu'en vertu d'une décision autoritairement imposé là-bas par le ministère des Affaires étrangères. L'action concertée de Cantacuzène et de Focillon fut efficace. Le 9 décembre 1923, Lionel Bataillon, lecteur de français à l'université de Bucarest écrit à Focillon: Il est certain qu'il y a quelque chose de changé dans l'attitude du ministre et de M. Le Téo depuis les ordres officiels qui sont arrivés ici. M. de Manneville a sans doute compris que l'œuvre que le Ministère est en train d'organiser ne pouvait être entre les mains de la colonie française... Entre temps, à la demande pressante de Marx, Focillon avait effectué au cours du mois de juin un voyage en Roumanie pour régler tous les problèmes inhérents à la fondation. II y avait urgence en effet, et Focillon concède à ses divers interlocuteurs qu'ayant en ce moment les mains libres, il était indispensable que nous en profitions. On peut en effet toujours craindre des interventions. Elles ne se sont pas encore produites, le terrain est net ou à peine entamé, le ministre m'attend. Une fois prise la décision, la détermination est sans failles, même si tout n'est pas encore joué:

Je ne sais sije vais réussir.Maisj'ai le sentimentque c'est nécessaire[.oo]. L'esprit
net et libre, j'agirai comme je dois, avec la volonté arrêtée de faire là-bas quelque chose de digne de vous et de nous. Parmi les questions à tirer au clair, figurait celle des locaux. En mars 1923, dans un bel élan d'optimisme de père fondateur, Henri Focillon se faisait fort « d'acquérir un immeuble, si notre ministère des Affaires étrangères est, comme je l'espère bien, toujours dans les mêmes intentions ». En réalité, on n'en était pas du tout là. Il falIait en passer par des compromis dont les archives de l'Institut français, nous permettent de retracer les péripéties, grâce à un document fort intéressant sur ce qui n'était pas un problème anodin d'intendance. Il s'agit du brouillon d'une lettre de Le Téo en personne qui se fait le porte-parole de l'Union des Français de Roumanie. À ses débuts, simple association de soutien et d'entraide pour les membres de la colonie française, sous la présidence d'honneur du ministre de France à Bucarest, l'Union reçoit une subvention du MAE. ElIe fait preuve d'une belIe vitalité, animant des rencontres et des fêtes et prolongeant par des conférences, une bibliothèque, l'action culturelIe de la Légation de France avec laquelIe elIe entretient d'étroites relations. À partir de 1922, deux fois par semaine, dix classes sont organisées dans trois écoles communales de Bucarest. Forte des appuis financiers de ses membres les plus riches (Dolfuss et Mieg, parfums Coty), l'association mettait aussi la dernière main à une opération immobilière d'envergure dont fait état, d'entrée de jeu, la lettre de Le Téo à Focillon: L'Union des Français est sur le point d'acquérir un très bel immeuble situé sur la place Général Lahovary, en face de l'hôtel du professeur Cantacuzène. Elle compte aménager au rez-de-chaussée les services des œuvres françaises de Bucarest, mais elle disposera encore d'un premier étage complètement indépendant et qui, de l'avis de M. le ministre de France, conviendrait très bien à l'Institut. Croquis à l'appui, l'inspecteur décrit en détail les avantages que présenterait ce premier étage: trois belIes chambres pour « le logement des élèves» du futur Institut, une salIe de

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bains, une pièce pouvant servir de salle commune de travail et de bibliothèque, sans compter « un large vestibule» aménageable en « salle de conférence ». À en juger par sa missive du 2 mai 1923 à Giraudoux, Focillon n'était pas très enthousiaste pour la solution, « appuyée ou proposée par Le Téo )), d'une installation dans les murs de l'Union des Français. Tout, dans une affaire comme celle-là, dépend de la qualité des hommes. Je suis moins séduit par le confort du local en question que curieux de la valeur et des idées de l'Union des français de Roumanie. Ses hésitations, pour ne pas dire sa méfiance, sont sensibles dans la réponse dilatoire qu'il fit à Le Téo, après plus d'un mois de réflexion et de concertation avec Giraudoux. Soucieux à l'extrême, on l'a déjà relevé, d'assurer la spécificité de « son )) Institut, le père fondateur nous apparaît ici désireux de ne rien faire qui puisse laisser croire que l'on met« le

vin nouveau dans de vieilles outres

)).

Au plus fort des pourparlers, il confie à Opresco :

Pour le local, j'ai inventé une solution provisoire: l'Office de l'Institut sera installé en terre roumaine, en collaboration avec des roumains probablement à la Fondation du prince Carol et je louerai sans doute (à titre de simple logement) l'étage de la Maison des Français, qui n'a qu'un tort: celui de n'être pas tout entière à nous. Mais, comme il le déclare aussitôt à son ami, l'essentiel étant« de vivre et de marcher,

tout cela se casera et s'affermira dans la suite

)).

Pour ce qui est d'aller de l'avant, en bousculant s' il le faut les tiédeurs ou les inerties des uns et la mauvaise foi ou les intrigues des autres, le bouillant Focillon n'a pas son pareil: Il m'a fallu manœuvrer seul, dans un tas de difficultés, faire en somme - la danse des œufs. Tout ce que j'ai pu, ç'a été de n'en point casser: une fois, pourtant, j'ai bien failli, de fureur et de chagrin, faire une omelette, et j'ai laissé mes auditeurs tout pâles de mafrénésie. Le soir, que de malédictions au Professeur. Jusqu'au bout, j'ai espéré sa venue, j'ai tout différé, tout contenu, en m'arc-boutant, dans la pensée qu'il se rappellerait sa promesse, qu'il serait un vrai seigneur. Mais non. Pendant que je me crevais, il buvait des boissons à paille ou feuilletait des cartons d'estampes! Ça ne m'empêche pas de l'adorer, mais comme ces dévots qui ont des tentations contre la foi. La lettre ne précise pas lors de quelle réunion se produisit l'éclat dont il parle. Mais, par recoupement de pièces diverses, on serait tenté de relier l'incident à la formation d'une

-

«ébauche de Comité roumain

))

qu'il dit avoir réussi, non sans mal, à mettre sur pied. De fait,

la situation était alors fort délicate: la capitale bruissait encore des dissentiments consécutifs aux récentes élections académiques qui avaient provoqué, entre autres, la démission de Iorga et l'élection d'un nouveau secrétaire général de l'Académie roumaine. De retour en France après une mission marathonienne, notre père fondateur tellement impatient d'aboutir croyait n'être pas encore au bout de ses peines. En fait, le jour même (7 septembre 1923) où il rendait compte à son homologue roumain de l'état d'avancement du projet, Raymond Poincaré, président du Conseil de la République française et ministre des Affaires étrangères faisait officiellement savoir à notre représentant à Bucarest:

I. qu'il donnait son plein aval au

«

rapport d'Henri Focillon fixant les conditions

pour lafondation à Bucarest d'un Institut d'Études supérieures» ; 2. qu'il avait l'intention « de provoquer, en accord avec le ministre de l'Instruction publique, une réunion du Comité directeur et de patronage de la nouvelle Institution ».

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Outre le général Berthelot, gouverneur militaire de Strasbourg et Robert de Flers, de l'Académie française, deux vétérans de la mission militaire française en Roumanie dont le recrutement était plus symbolique que véritablement opérant, le premier Comité comptait parmi ses membres: MM. Coville, directeur de l'Enseignement Supérieur au ministère de l'Instruction publique, Petit-Dutaillis, directeur de l'Office National des Universités et Écoles françaises, de Lacroix, des Affaires politiques au MAE, Giraudoux, directeur du service des Œuvres françaises à l'étranger, Marx, chargé du secrétariat du Comité, Charléty, recteur de l'Académie de Strasbourg, Cavalier, recteur de l'Académie de Lyop, de Martonne, professeur à la faculté des Lettres de l'Université de Paris, Roques, professeur aux «Langues 0 », Focillon, professeur à la faculté des Lettres de l'Université de Lyon, et Jean Cantacuzène. Ce Comité des treize, plutôt pléthorique, était à dire vrai le résultat d'un subtil dosage dont les opérations, discrètement conduites par Marx et le trio Focillon, Roques, de Martonne s' étalèrent sur toute l'année civile. En annonçant à Focillon la bonne nouvelle, Jean Marx lui signalait également la signature de la lettre de service de Lionel Bataillon. Agrégé de l'Université, membre de la Mission universitaire française au titre d'un charge d'enseignement de civilisation française à l'Université de Bucarest, Bataillon est intronisé « secrétaire général» du nouvel Institut. En juin, avec le don de sympathie qui est l'un des charmes - et des atouts - de sa séduisante personnalité, Focillon avait cru discerner en Lionel Bataillon, dont il venait de faire la connaissance à Bucarest, un gentil garçon, sérieux, travailleur, doué et qui entre pleinement dans notre sentiment de la situation. Tel n'était pas précisément le point de vue de Marx, : Je vais vous révéler le fond de ma pensée. Il n'y a qu'un homme qui puisse faire partir l'Institut et l'aménager comme ilfaut, c'est vous. De fait, les bases matérielles de la fondation nouvelle demeuraient fragiles. Il avait fallu se résoudre à une « solution moyenne et provisoire », légèrement modifiée par rapport à celle que le maître d'œuvre avait échafaudée lors de sa mémorable mission en Roumanie: Office et « siège social» à l'Institut du Professeur, qui veut bien nous prêter un local, ce qui est admirable,. chambres à la Maison de France (mais il faut encore que je négocie de ce côté. Soyez donc enveloppé, nuageux ou plutôt nimbé d'une impénétrable lumière, sur ce point). Je crois que le Professeur est content. Avec son sens consommé de l'entregent, Cantacuzène s'était chargé « de réunir, d' amplifier, d'apaiser le Comité roumain ». Le dernier des trois verbes utilisés par Focillon laisse supposer qu'il ne fut pas facile de mettre sur pied l'équivalent roumain du Comité parisien de direction qui devait, en principe sur un plan de stricte parité, copiloter le jeune Institut. On ignore la composition précise de ce premier comité de Bucarest. Mais elle ne devait pas être très différente de ce qu'elle fut en 1927 où l'on relève les noms de E. Pangrati, pour lors recteur de l'Université de Bucarest, Nicolae Iorga, Emil Racovita, Georges Titeica, mathématicien, ancien élève de l'École Normale Supérieure de Paris, Jean Cantacuzène, Georges Opresco. Et Focillon de conclure sur une métaphore appropriée son faire-part d'une naissance à bien des égards laborieuse: Poincaré a écrit, pour annoncer l'Institut, aux illustres de Roumanie qui s'y sont intéressés, à M. Racovita, entre autres. Enfin ce qui devait être fait a été fait,

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je m'en réjouis. Il ne reste plus qu'à souffler les formidables puissances de la vie dans ces jeunes poumons.

Inauguration

et premiers pas

Ayant été tellement à la peine, présenté par la presse roumaine comme « l'âme de l'Institut français », le professeur Focillon aurait mérité d'être à l'honneur en participant à la cérémonie officielle d'inauguration qui eut lieu le 29 mai 1924 à la Fondation Carol: « le roi présidait ayant à ses côtés le prince héritier» (Universul, 30 mai). La longue énumération des invités, les résumés ou les extraits de discours officiels, qui brodent à l'envi sur les thèmes convenus de l'indéfectible amitié franco-roumaine et des perspectives ouvertes par la création d'un institut d'études supérieures amènent le reporter de L'Indépendance roumaine à conclure: « La cérémonie a déclenché un enthousiasme général. » Derrière cette façade unanimiste, la réalité était probablement plus conflictuelle, à en juger par une allusion d'un billet (26 juin 1924) de Focillon à Opresco : Je vous remercie de ce que vous me dites de l'Inauguration. Je lis en clair les dessous de vos phrases d'ami. Il n'est pas interdit de voir ici une allusion aux critiques exprimées par Iorga dans un courrier à Focillon en date du 30 mai: Je n'aime pas l'arrangement de cette chère machine. Le recteur (Pangrati) annonce urbi et orbi qu'il s'agit d'une vraie université fédérée, «liée organiquement» à la nôtre. C'est desservir par excès de zèle notre idée. Ce qu'il faut ce n'est pas l' immixtion, toujours gênante, dans le mécanisme de l'enseignement roumain. La pensée française, représentée par des maîtres comme vous et de Martonne et les scientifiques du premier ban, ne doit pas faire fonction de dressage. Nous en avons assez du nôtre... Assez révélatrices d'un nationalisme ombrageux, dont nous aurons l'occasion de relever d'autres manifestations, les craintes de Iorga étaient pour le moins exagérées, tant la réalité apparaissait prosaïque et modeste. D'une documentation lacunaire, on retire l'impression que l'Institut, à ses débuts, eut quelque peine à trouver ses marques institutionnelles. Sur le papier, les choses paraissaient claires. L'administrateur de la maison était Lionel Bataillon avec le titre de secrétaire général auquel il comptait ajouter, à la rentrée universitaire de 1924, celui de chef de la Mission Universitaire. Il était secondé par un secrétaire adjoint, Paul Henry. Tous deux étaient logés au premier étage de l'immeuble de la place Lahovary, propriété de l'Union des Français. Des trois jeunes boursiers français résidant alors à Bucarest, Mademoiselle Vergez-Tricom, R. Ficheux, M. Emerit, seuls les deux derniers résidaient place Lahovary avec Bataillon et Monsieur et Madame Henry. Cohabitation difficile, marquée d'incidents dus en partie au choc des tempéraments en présence, en l'occurence celui de l'administrateur, tatillon, très imbu de ses prérogatives et « le caractère difficile» d'Emerit. La mesquinerie de ces querelles intestines, au cours desquelles chaque protagoniste fait jouer l'une contre l'autre les deux instances tutélaires de l'IFHER (l'Université, le Quai d'Orsay), a son pendant matériel dans la modicité des moyens de fonctionnement du jeune organisme. Lionel Bataillon, premier responsable de l'Institut de 1924 à 1925, disposait d'un

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bureau dans l'immeuble de l'Institut de microbiologie du professeur Jean Cantacuzène. Précarité des commencements dont les archives de l'Institut nous livrent une trace avec cette double feuille à en-tête de l'IFER, où sont indiqués, de la main même du directeur, les repères du modeste local qui constituait, au départ, «l'Office et siège social» de l'Institut français. Quant à l'étage de « la Maison de France », loué par le gouvernement français à l'Union des Français de Bucarest, on est assez mal documenté, notamment en ce qui regarde son ameublement, qui ne devait pas être des plus conséquents. Résultat d'une négociation quelque peu laborieuse à laquelle Focillon s'employa durant plusieurs mois, la cohabitation entre les deux institutions fit l'objet d'un règlement intérieur en quatre articles (le' novembre 1924), dont il n'a été conservé qu'un fragment: Les personnes logées par l'Institut français pourront demander à l'Intendant de l' immeuble de leur faire servir dans leur chambre le déjeuner du matin (thé, café au lait ou cacao) suivant un tarif qui sera établi d'un commun accord. On a lu plus haut les appréciations mitigées portées sur Bataillon. De fait, ce dernier n'était sans doute pas, malgré sa bonne volonté, l'homme capable de créer une dynamique de développement. Doutait-il de lui? Toujours est-il que nos sources soulignent toutes chez lui une propension à se plaindre« d'être resté en marge », ceci avant même sa nomination d'administrateur de l'Institut qu'il savait pourtant ne pas devoir lui échapper. Quoiqu'il en soit, cette observation de l'été 1923 coïncide avec les tiraillements et les susceptibilités qui marquent ses rapports avec Le Téo, inspecteur de la Mission universitaire française, auquel il aurait trouvé normal de succéder à la rentrée de 1924. La charge revint à Paul Henry, lui-même vieux routier de la Mission et parfaitement roumanophone. D'après nos sources, il semblerait que Bataillon avait une personnalité d'envergure moyenne, taraudée par le sentiment de n'être pas reconnu à sa juste valeur. Ce qui pourrait bien expliquer, au bout du compte, pourquoi les trop rares textes que nous ayons de lui ou à son sujet le campent en administrateur pointilleux, imbu de ses titres, exigeant des pensionnaires mademoiselle Vergez-Tricom et Robert Ficheux, qu'ils le tiennent au courant de tous leurs déplacements hors de Bucarest. Imposer à un homme de tempérament aussi indépendant que Marcel Emerit des demandes d'autorisation d'absence signale pour le moins un défaut de psychologie et, à coup sûr, un autoritarisme qui cache mal une fragilité de caractère. En dépit de ces failles personnelles du premier responsable de l'IFHER, il n'y a pas lieu de peindre en noir les travaux et les jours de la petite équipe qui constituait l'Institut en ses humbles débuts. De cette ambiance, malgré tout conviviale, nous avons une double attestation qui attire l'attention sur le rôle pacificateur joué par Henry et son épouse. Après trois ans d'un séjour à Cernauti, une ville où notre professeur noua de fortes amitiés mais « qui est peu sympathique par son caractère trop étranger », Henry ne cachait pas sa satisfaction dès les premiers jours qui suivirent son installation dans la capitale: Nous logeons à l'Institut. C'est petit, mais « plàcut » et nous suffit. Un an plus tard, fait écho à ce propos euphorique un rapport de Petit-Du taillis : Madame Henry, par son amabilité, sa simplicité et son esprit perspicace ne contribue pas médiocrement à établir dans ce petit phalanstère une atmosphère de cordialité, d'honnête bonne humeur et de travail régulier et tranquille. Cet éloge appuyé, en contraste avec la rareté des appréciations louangeuses concernant le chef de l'IFHER, ne me semble pas sacrifier abusivement à la rhétorique d'usage, car Petit-Dutaillis n'était pas homme à arrondir les angles. Dans ce même courrier officiel,

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le directeur de l'ONUEF, qui ne fut jamais un inconditionnel de la nouvelle fondation, comme si de rien n'était: «Il n'y a pas d'urgence à trouver une installation définitive l'Institut. » Et d'évoquer sans autre ce qu'il appelle « la situation actuelle: un bureau Cantacuzène et le logement à la Maison des Français où les pensionnaires de l'Institut bien installés».

écrit pour chez sont

L'Institut enfin chez lui
Vers la mi-novembre 1924, via ses deux mandataires, notre ambassadeur reçut une proposition de vente émanant d'un avocat bucarestois, propriétaire d'une « maison située au n" 19 de la rue Nicolae Balcescu, à proximité de la Légation et de la Maison des Français» : il en coûterait à la France trois-cent mille francs, avec paiement échelonné. Consulté, l'architecte de la Légation avait estimé ce prix tout à fait raisonnable: La maison a été construite il y a un an seulement par un bon architecte, et en très bons matériaux. Elle est pourvue du chauffage central et de la lumière électrique. Très bien située dans un bon quartier,elle est claire et bien aérée et comporte en outre une assez vaste cour, sur un côté de laquelle un bâtiment supplémentaire pourrait être élevé si des agrandissements devenaient nécessaires. L'affaire fut officiellement conclue le 29 janvier 1925. Mandaté par G. Japy, chargé d'affaires en Roumanie, agissant au nom du gouvernement français, Paul Henry cosigna l'acte d'achat, en sa qualité de secrétaire adjoint, «chargé de l'administration de l'Institut francoroumain de Hautes Études de Bucarest ». Le toujours obligeant Cantacuzène avait fait à Henry, pour frais divers résultant de l'achat, une avance de 90 000 lei (12 000 F). Dès le 30 janvier 1925, Lionel Bataillon adressait à la Légation, rédigé de sa main, un « Devis sommaire pour l'ameublement de la maison acquise pour l'Institut français strada Balcescu ». Ce document comprend trois parties: une description de l'immeuble, qui en souligne le caractère composite, avec ses « deux corps de bâtiment» ; la demande chiffrée de crédits nécessaires à l'équipement de la vingtaine d'unités habitables; des remarques justificatives sur les postes budgétaires, précisant notamment: l'ameublement des salles de travail n'est pas entièrement achevé à l'heure qu'il est. Une somme de quatre-vingt francs, destinée à l'achat de fichiers et de meubles à cartes ou à documents, a été réservée. Peut-être vaudrait-il mieux la faire passer à l'exercice 1925, et ajourner ces achats au jour de l'installation définitive. Néanmoins, la machine était lancée. Conformément au souhait de Focillon, l'Institut était pour de bon dans ses murs, il avait les coudées franches pour mettre en œuvre la politique culturelle à lui officiellement confiée. Les lignes générales et les modalités principales d'application en sont fixées dans des Statuts, sous la tutelle d'instances franco-roumaines de direction.

Le cadre institutionnel
Sous l'intitulé «Institut Français - Statuts », les archives diplomatiques conservent un document comprenant quatorze articles. Les buts sont clairement résumés dans l'article premier: Dans le dessein de rendrefaciles et réguliers les échanges intellectuels entre la France et la Roumanie et afin de faire connaître dans ce pays les méthodes de travail et le

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développement de la science française, en établissant une collaboration intellectuelle et technique entre les élites des deux pays, il est créé, sous les auspices du

Gouvernementfrançais une associationportant le nom de « Institutulfrancez de
inalte studii in Romania », ou, en langue française: Institut français de Hautes Études en Roumanie. Pour atteindre le but fixé, un dispositif double était mis en place: - séjour d'un an ou deux ans à l'Institut pour quatre jeunes chercheurs français afin d'y mener des travaux sur un sujet ayant un rapport avec la Roumanie et les pays voisins, notamment dans le domaine de la philologie, de la géographie, de l' archéologie et de l'histoire. - chaque année, quatre maîtres parmi les plus qualifiés de la science française donneront une série de cours et de conférences auprès des Universités roumaines. Pour ce faire, on puisera dans le vivier de l'enseignement supérieur. Pour accroître ce courant d'échanges, une convention franco-roumaine du 29 octobre 1929 vint officialiser une mesure que les statuts n'avaient pas envisagée: deux à quatre universitaires du pays d'accueil seraient invités par leurs homologues français. Dans leur volonté explicite de ne pas paraître s'immiscer dans le système éducatif roumain, les créateurs de l'Institut ont soigneusement circonscrit leur double dessein dans un titre sans équivoque, qui évite soigneusement le terme école. Celui-ci aurait pu prêter à confusion et éveiller des susceptibilités nationales, sans même parler du fait qu'il était déjà pris par deux prestigieuses institutions françaises à l'étranger, l'Ecole française de Rome et l'Ecole française d'Athènes que précisément Focillon voulait alors éviter de prendre pour modèles. Le vocable important, inusité pour désigner les établissements français de ce type dans le monde, est celui de« Hautes études ». Il caractérise au plus près l'ambition de développer sur place une recherche scientifique au niveau le plus élevé, dans un esprit de concertation avec l'élite de la science roumaine. L'instance chargée de piloter la nouvelle institution et dont nous avons rappelé plus haut la composition était un « comité de direction» dont le président fut longtemps de Martonne, sans que cette qualité, de nature surtout honorifique, lui assure une autorité particulière. Le comité de direction devait se réunir au minimum deux fois par an. Il lui revenait de définir et de conduire la politique culturelle, financière, éventuellement disciplinaire de l'Institut, mais aussi d'en nommer l'administrateur, appellation qui jusqu'en 1933 coexista avec celle de secrétaire général. Emanation de l'Université, l'Institut français dépendait financièrement du Quai d'Orsay, bailleur des fonds nécessaires à son fonctionnement. La dynamique du nouvel organisme, le gage de la réussite du pari culturel résideraient pour l'essentiel dans l'unité de vue entre les deux sphères du pouvoir: le personnel diplomatique à Paris et sur place, les divers responsables de l'Alma mater. En second lieu, le rayonnement de l'entreprise dépendrait de l'action de ses administrateurs à Bucarest. Outre Lionel Bataillon, qui occupa le premier le poste, ils furent quatre en charge de la fonction directoriale jusqu'en 1948, date officielle de la fermeture de l'Institut, à savoir Paul Henry, Alphonse Dupront, Jean Mouton, Philippe Rebeyrol, dont nous allons suivre la carrière.

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