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Une police de Vichy

De
400 pages
Les Groupes Mobiles de Réserve (G.M.R.) furent une force paramilitaire originale, créée en avril 1941 par l'Etat Français de Vichy en même temps que se constituait la police Nationale. L'action de cette force de police mobile vouée au maintien de l'ordre est au cœur des questions controversées concernant l'attitude des forces de police françaises durant la période 1940-1944. A partir d'une exploration minutieuse des archives encore disponibles, cette étude se propose d'analyser avec le maximum de précision ce que furent l'organisation, le fonctionnement et le rôle de cette institution.
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UNE POLICEDE VICHY

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6670-6

EAN : 9782747566704

Alain PINEL

UNE POLICE DE VICHY
Les Groupes Mobiles de Réserve (1941-1944)

Préface de Philippe BRAUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Sécurité et Société Collection dirigée par Jean-Louis Loubet deI Bayle La collection Sécurité et Société publie, en relation avec les activités du Centre d'Études et de Recherches sur la Police (CERP) de Toulouse, les travaux de chercheurs de toutes disciplines intéressés par les problèmes de sécurité. Elle se propose d'aborder ces questions en toute liberté de problématique et de méthodologie, en étudiant notamment le développement des fonctions et des institutions policières et militaires, les politiques publiques de sécurité intérieure et extérieure, les manifestations de violence individuelle ou collective, les phénomènes de réaction sécuritaire, les formes de corruption sociale, économique et politique qui menacent les sociétés contemporaines, les risques techniques et les systèmes de protection qu'ils suscitent.

Déjà parus

François DIEU, Policer le proximité, Les expériences française, anglaise et new-yorkaise, 2003. Christian CHOCQUET, 2003. Terrorisme et criminalité organisée,

Catherine DENYS, Sécurité et police au XVIIIe siècle dans les villes de la frontières franco-belge, 2002. François DIEU et Paul MIGNON, Sécurité et proximité. La mission de surveillance générale de la gendarmerie, 2002. Damian MOORE, Ethnicité et politique de la ville en France et en Grande-Bretagne, 2001. Maurice CHALOM et Luce LEONARD, Insécurité, police de proximité et gouvernance locale, 2001. Magali SABATIER; La coopération policière européenne, 2001. Jean-Hugues 2000. MATELLL Y, Gendarmerie et crimes de sang,

Georges CARROT, La Garde nationale. Une force publique ambiguë, 2000.

A mes enfants, Aurélien et Marianne

PREFACE Les travaux de science politique consacrés aux problèmes de défense et de sécurité sont en plein essor aujourd'hui. La vitalité de cette collection d'ouvrages en constitue d'ailleurs un signe évident, parmi bien d'autres. On ne peut que se réjouir de cette curiosité scientifique nouvelle des chercheurs car l'étude du noyau dur des fonctions régaliennes de l'Etat constitue un excellent angle d'attaque pour comprendre en profondeur un régime politique. La définition des missions extérieure et intérieure de l'armée, les modes d'organisation et la doctrine d'emploi des forces de l'ordre, leurs pratiques sur le terrain, sont des révélateurs particulièrement éclairants du caractère autoritaire ou démocratique du pouvoir dans ses rapports avec la société civile. A la lumière de ces indicateurs, la Ille République apparaît moins libérale que ne le laisserait supposer une vision de son bilan qui s'attacherait seulement à ses réalisations scolaires, à sa vie politique pluraliste, aux libertés reconnues à la presse. Et l'on pourrait rechercher des césures significatives d'une évolution démocratique qui ne recoupent pas exactement les transformations constitutionnelles intervenues dans l'après-guerre. Alain Pinel a focalisé son attention sur une période noire de notre histoire récente, celle du régime de Vichy. Celui-ci avait cru pouvoir sauver l'essentiel: une fiction de souveraineté, en acceptant de signer un armistice séparé avec l'Allemagne hitlérienne et, beaucoup plus hasardeux encore, en jetant les bases d'une collaboration avec un vainqueur particulièrement impitoyable. Ses dirigeants se voient très tôt acculés à privilégier les questions de sécurité lorsque se développe une contestation croissante de leur autorité et de leur légitimité. C'est pourquoi la création en 1941 des GMR (Groupes mobiles de réserve) constitue une décision particulièrement digne d'attention en raison de ses enjeux politiques exceptionnels. Parce

-8 qu'elle s'inscrit dans une certaine continuité avec des projets antérieurs de rationalisation des forces de police et du maintien de l'ordre, elle révèle la puissance en longue période des processus de centralisation qu'entravait l'instabilité gouvernementale sous le régime précédent; elle atteste la présence au sein de la classe politique vichyssoise d'un courant modernisateur de l'Etat, nourri d'apolitisme technocratique, influent surtout dans les dix-huit premiers mois du régime et qui coexiste plus ou moins aisément avec des sensibilités traditionalistes et fascisantes. Mais, bien entendu, l'essentiel est ailleurs. Pouvait-on utiliser ce nouvel outil pour affirmer l'autorité française sur l'ensemble du territoire? Après avoir analysé les motivations des responsables de la création de cette force, Alain Pinel montre bien, tout d'abord, à quelles conditions techniques humiliantes les responsables français durent se soumettre lorsqu'ils voulurent mettre sur pied les GMR, l'occupant imposant des limitations strictes en matière d'équipements et d'effectifs, tandis qu'il conçût quelque suspicion à l'égard des intentions profondes des dirigeants de Vichy. Les conditions politiques furent encore beaucoup plus calamiteuses. Elles créèrent l'engrenage fatal d'une inféodation croissante aux volontés nazies, sur le terrain même où celles-ci se révélaient le plus odieusement répressives. On invoquait le souci d'affirmer la souveraineté française pour justifier l'emploi des forces de l'ordre dans des opérations de police. Bien que le masque se fût définitivement déchiré avec l'invasion de la zone libre en novembre 1942, la dynamique enclenchée s'est poursuivie dans la logique aberrante, jusqu'à l'effondrement final de l'été 1944. Tout cela est retracé avec beaucoup de probité, de lucidité et d'indépendance d'esprit par Alain Pinel. Mais l'auteur ne s'en tient pas là. Grâce à l'exploitation d'archives jusque là inaccessibles (notamment des dossiers individuels de membres des GMR) l'auteur nous permet de saisir la réalité de la vie quotidienne de ces personnels soigneusement éloignés de leurs villages d'origine, coupés de leur environnementfamilier par la vie en caserne. Au fur et à mesure que s'étend la Résistance, que s'aggravent les engagements de la troupe contre les maquis dans ce qui devient de plus en plus une guerre civile, ces hommes, recrutés sur des bases idéologiques souvent incertaines, commencent à douter. Alain Pinel nous fait parfaitement percevoir comment, progressivement, ils se sentent entourés d'incompréhension avant de se heurter bientôt à une franche hostilité de la population. Des forces de l'ordre peuvent-elles impunément évoluer en milieu hostile? Oui, mais à condition de durcir radicalement leurs

- 9méthodes de répression, ce qui, on le sait, caractérise les derniers sursauts du régime de Vichy. Bon nombre de ces hommes, y compris parmi les cadres, en éprouvent un malaise croissant qui rejaillit sur leur combativité. La médiocrité de leur moral se voit attestée par de nombreux documents y compris des pièces officielles qu'Alain Pinel analyse avec une grande pertinence. Pourtant, très peu choisiront de franchir le pas et de passer avec armes et bagages dans l'autre camp. Outre le fait que les circonstances d'un tel saut dans l'inconnu étaient rarement favorables, du moins jusqu'à l'été 44, un autre élément retient l'attention d'Alain Pinel au point de constituer la thèse majeure de son ouvrage. Il s'agit des ravages de ce qu'i! appelle la "culture d'obéissance" dans les forces de l'ordre. L'auteur était en effet mieux placé que quiconque pour en discerner les dimensions les plus quotidiennes. Loin d'avoir suivi le sage cursus d'un doctorant ordinaire, Alain Pinel a partagé, dans une autre vie, l'expérience professionnelle des forces de l'ordre au sein des Compagnies Républicaines de Sécurité, avant de devenir ce qu'i! est aujourd'hui: un chercheur reconnu. Son regard n'est donc pas seulement celui d'un historien amoureux des archives; i! est aussi celui de l'anthropologue. Certes, le terrain qu'i! a pu observer de l'intérieur est différent de celui qu'i! analyse dans cet ouvrage. Mais puisque la thèse défendue ici est celle d'une certaine continuité historique, culturelle et organisationnelle entre les CRS et les GMR, on conçoit qu'Alain Pinel ait pu faire converger les éclairages issus de sa pratique d'historien des archives et sa pratique d'observateur/engagé pour mieux faire apparaître les dimensions méconnues ou méconnaissables du fonctionnement des GMR au quotidien. La République aura toujours besoin du bras armé des forces de l'ordre. Alain Pinel considère qu'une certaine dose d'organisation et de culture démocratiques est absolument nécessaire à leur pleine adaptation aux exigences de fonctionnement (et de protection) d'un Etat de droit. Utopie généreuse ou réalisme foncier? A le lire on comprend que les deux réponses coexistent. Mais tant que les sociétés croient pouvoir vivre paisiblement, elles demeurent peu accessibles aux enseignements tirés des plus funestes périodes de leur histoire.
Philippe BRAUD
Professeur de Science Politique à l'lEP de Paris, ancien directeur du département de Science Politique de l'Université Paris 1.

INTRODUCTION
"Assumer son passé national, ce se placer dans un état de torpeur permanente, c'est simplement la nécessaire pour vivre dans la présent national". n'est pas collective condition vérité le Tony Judt

L'objet de cette étude est la violence d'État appréhendée comme mode spécifique de manifestation du politique!. Son objectif sera d'approfondir la connaissance sociohistorique de la police ftançaise. Elle portera plus précisément sur le maintien de l'ordre, cette activité policière directement en relation avec la légitimité du pouvoir et considérée comme une sorte de "quintessence de la fonction gouvernementale,,2. Il s'agira de considérer celle-ci à partir des concepts de la science politique, en s'intéressant particulièrement aux systèmes de relations ayant trait à la conquête, la répartition, la défense du pouvoir et des intérêts de ceux qui le détiennent ou aspirent à le détenir. Certains sociologues ont cru voir en la police une sorte de sismographe socia13. Existe-t-il, de manière si évidente, comme le suggère cette métaphore, un lien de cause à effet quasi-mécanique entre les problèmes de la société et les réactions de cette institution? Ou bien, pour la comprendre, ne vaut-il pas mieux, comme le suggère JeanLouis Loubet deI Bayle, détourner un instant le regard de l'actualité pour s'intéresser à des facteurs moins immédiats, plus profonds, mais aussi moins évidents à observer. Dans ce cas, ne devrait-on pas considérer qu'au-delà de la simple influence du contexte, l'action policière s'expliquerait d'abord par des facteurs socioculturels constitués d'un ensemble variable de référents historiques? Dès lors, la compréhension de l'attitude des policiers dans l'action ne serait pas tant liée aux faits eux-mêmes, mais à la manière dont ces derniers les perçoivent, les ressentent, les évaluent, à travers leurs multiples grilles de lecture. Cette contribution à la généalogie d'une culture de violence générée par l'Etat aura comme contexte historique la Seconde Guerre mondiale
1

Philippe Braud, (Dir.) La Violence Politique,
Paris, 1993, p.l O.

dans les démocraties

européennes

OCCI-

dentales,
2 3

David H. Bayley, Patterns of Policing, New Brunswick, 1985, p. 5. Jean-Louis Loubet deI Bayle, "Jalons pour une histoire de la recherche

française

sur

les institutions et les pratiques policières", Les Cahiers de la sécurité intérzeure, Paris, 1999, n037, p. 68. L'auteur fait référence à la métaphore utilisée par Denis Szabo, in Police, culture et société, Montréal, 1974.

- 12 comme cadre politique le régime autoritaire de Vichy et comme objet institutionnel une partie de son appareil répressif: les Groupes Mobiles de Réserve (GMR). Ces formations de police mobile spécialisées dans le maintien de l'ordre, prévues par la loi du 27 avril 1941 portant création de la Police nationale, furent constituées en zone libre à partir de l'automne 1941. Par la suite, les accords de collaboration entre les polices française et allemande de l'été 1942 autorisèrent leur extension en zone nord, celle-ci ne devenant effective qu'après l'occupation totale du territoire. L'ensemble de cette force "civile" comptait à la fin 1943 un peu moins de 12 000 hommes, répartis en cinquante-sept groupes, composés chacun d'un effectifde 200 hommes environ. L'histoire de ces formations de police mobile vaut moins pour elle-même, que par les phénomènes dont elle favorise l'appréhension. Elle constitue un terrain particulièrement riche, qui se prête à l'observation d'un système autoritaire et à l'analyse du double phénomène qui lui est historiquement associé: l'usage massif de la violence comme mode de gouvernement, d'une part, et, d'autre part, l'incapacité de l'agent de l'Etat à tenir tête à un système autocratique, voire criminel, duquel il se retrouve, malgré lui, étroitement dépendant. Après la Libération, les GMR furent "dissous" le 8 décembre 1944 par décret du Gouvernement provisoire du général de Gaulle, pour laisser place le même jour et par la même décision aux actuelles Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS). Avant d'évoquer les étapes de ce processus, qui se déroula sur un peu moins de quatre ans, il convient de replacer son déroulement dans son contexte historique, de le situer dans le champ de la connaissance, de présenter les matériaux utilisés pour son étude, d'exposer les choix méthodologiques et l'outillage théorique guidant cette analyse. Rupture ou continuité politique? Quel sens politique faut-il donner aux modifications de l'appareil policier entreprises par Vichy entre 1941 et 1944 ? Comment expliquer les raisons qui poussèrent les autorités à constituer notamment une force de police mobile spécialisée dans le maintien de l'ordre? Deux théories endogènes s'offtent à nous: la première s'affume sur le moment, elle fait de la Révolution nationale un régime de rupture, la seconde, à l'inverse, formulée après la Libération, par les policiers historiens raisonne en terme de continuité administrative. Les GMR apparaissent intrinsèquement liés au régime qui décida leur création. Si continuité il y eut, ce serait celle de la contestation politique des années trente. Dans ce cas, cette force représenterait une sorte de sous-produit de la montée du nationalisme radical, hostile à la démocratie, qui, depuis la fm du XIXe siècle, appelait à l'action contre-révolutionnaire en vue d'abattre la République. Les "réfonnes" de la police décidées par Vichy sont la traduction d'idées élaborées

- 13 tout au long du demi-siècle précédent, par les adversaires de la démocratie4. Dans ses discours, la Révolution nationale se présentait comme un régime de rupture, puisant sa doctrine dans la nébuleuse constituée par les mouvements conservateurs et populistes qui, depuis la fin du XIXe siècle, se développèrent avec plusieurs variantes dans tous les pays d'Europe. Tous dépassant les monarchistes par l'énergie avec laquelle ils entendaient défendre la tradition en luttant contre les idées héritées de la Révolution fiançaise5. Tous manifestaient un goût prononcé pour des formes d'organisation paramilitaire, le culte du chef et le recours à la violence comme principal mode d'action politique. Violence qui s'exprimait sous fonne verbale dans des discours ou sous forme symbolique à travers uniformes et parades. C'est dans cette logique que Vichy, profitant de l'occupation, modifia en profondeur les institutions. Dans sa conception autoritaire du pouvoir, l'image du père remplaçait celle du politicien. Pétain, tirant son savoir du simple "bon sens", prétendait incarner un mode d'action efficaceet digne de respect. A l'opposé de la démocratie qui cherche à promouvoir l'éducation, Vichy, lui, privilégiait l'ordre assuré par l'Etat. Le rapport gouvernants-gouvernés reposant davantage sur la force que sur la persuasion. Pour cette tâche, le gouvernement eut besoin de disposer d'un nombreux personnel en uniforme. Sa présence massive dans tous les rituels de représentation du pouvoir contribuait à entretenir l'idée continuellement suggérée d'une menace diffuse, d'un l'ennemi intérieur. Il en résulta que tout fait annonciateur de trouble devait d'être vigoureusement combattu6. La constitution des GMR participait de ce principe. Ils furent le produit d'une conjoncture politique singulière. Pour le chercheur, ils se présentent comme une sorte de laboratoire public expérimentant toute la gamme de la violence d'Etat, allant de la simple intimidation à la brutalité la plus radicale. Pour la Révolution nationale, qui prétendait supplanter un modèle politique périmé, l'instauration des GMR se plaçait sous le double signe de la nouveauté et de l'opposition au modèle de police de la Ille République. Deux postulats qui vont déterminer la nature de cette "réforme". En effet, le printemps 1941 devait être, en quelque sorte, celui de la police. En changeant d'appellation, elle allait aussi changer de nature. Elle devenait "nationale", non pas tant dans son implantation territoriale, mais dans les principes qui vont guider son action. La défaite militaire de juin 1940 avait provoqué un "basculement de l'ordre social", entraînant une "déchirure du lien étatique" qui remettait en cause la

~

5
6

Z. Sternhell,
E. Nolte,

Ni droite, ni gauche, l'idéologie fascIste
en Europe

en France, Paris, 1987, p. 361.
Paris, 1969, pp. 322-333.

Les mouvementsfascistes

1919-1945,

Wolgang

Sofsky, TraIté de la violence, Paris, 1996, p. 21.

- 14 tradition républicaine fondée sur les valeurs universalistes de 17897. Pour l'Etat autoritaire, les GMR symbolisaient une volonté de rupture politique, associée à une stigmatisation outrancière du modèle de police élaboré dans les années trente. L'appareil policier, incarnation de l'ordre nouveau, devait servir de vitrine du régime. La "réfonne" de la police eut pour objectif de l'adapter à l'inversion des valeurs prônée par Pétain. De plus, une donnée sociale essentielle allait faciliter cette évolution, dans la mesure où l'étatisation répondait aux attentes corporatistes des policiers qui, depuis le milieu des années vingt, la réclamaient. A l'époque, comme le rappelle Paxton, jamais il n'y eut autant de Français prêts à accepter la discipline et l'autorité. Les martèlements de bottes des années trente préfiguraient le culte du muscle. Dès 1938, un ardent partisan de "l'Etat fort" vantait les mérites de l'Allemagne et de l'Italie, considérant que la jeunesse européenne aspirait à trouver des "guides" et était prête à se soumettre à des disciplines rigoureuses. Pour cela elle était appelée à se tourner vers un être collectif supérieur, qui incarnerait cette puissance: l'Etat. Lui seul pourrait sortir la France du gâchis. Encore fallait-il accepter sans réserve l'accroissement de ses pouvoirs8. Le leitmotiv de cette apologie de la soumission était l'ordre. Pour sa part, Charles Maurras considérait que les notions d'ordre et de désordre étaient à la base de la société, comme le vrai et le faux. Pour lui, l'ordre était l'unité féconde, alors que le désordre avait à voir avec les idées de liberté qu'il condamnait. Tout comme il condamnait le "vocabulaire capiteux" de celle-ci, qui conduisait à l'abaissement du supérieur par l'inférieur9. Le thème de la discipline s'infiltrait même dans l'élite républicaine: en juillet quarante, Herriot luimême invita les Français à accepter une "dure discipline". Après la Libération, on tentera d'oublier toute cette idéologie, qui avait pourtant peu ou prou fécondé les mentalités de l'époque. Dès lors, l'histoire de la police, longtemps restée l'affaire d'historiens organiques, s'est surtout attachée à construire des mythes fondateurs, plus valorisants. Dès l'après-guerre, un commissaire de police, Henry Buisson, professeur à l'Ecole supérieure de police, et accessoirement responsable syndical, jugeait la "réfonne de Vichy bonne", bien que mise en œuvre de façon partisanelO. En réalité, si on s'intéresse à l'évolution de la police entre 1941 et 1944, certes les fondements juridico-administratifs édictés par le gouvernement Darlan ont leur importance, mais ils ne sont pas les seuls à devoir être pris en compte.
7

Pierre Birnbaum,
1994.

"La France de Vichy,

à propos du lapsus présidentiel",

Le Monde,

21 octobre
8

9

G. Blondel, L'Etat/ort, Paris, 1938, p. 2. Charles Maurras, L'ordre et le désordre, les "Idées positives" 1948, p. 14. 10 Henry Buisson, La police, son histoire, Paris, 1952.

et la Révolution,

Paris,

- 15 Les impulsions données par René Bousquet entre 1942 et 1943 dans le cadre de la collaboration d'Etat sont autrement plus importantes. De même, la période noire du premier semestre 1944, durant laquelle la police passa sous la coupe des miliciens, constitue un passif bien plus significatif de ce que fut réellement Vichy en matière de répression que la seule référence très formelle aux principes organisationnels d'avril 1941. La difficulté de reconnaître cette réalité et une certaine tendance de la culture professionnelle de l'institution policière a réduire l'histoire à une simple chronologie ont eu pour effet de relativiser la période de Vichy en l'incluant, à tort, dans une sorte de continuum administratif. Dans un ouvrage de 1955, réalisé dans un cadre institutionnel et avantageusement intitulé "Encyclopédie nationale de la Police", au chapitre consacré aux Compagnies Républicaines de Sécurité, on trouve une théorie séduisante censée expliquer la création des GMR : "Les rigueurs de l'Armistice ne laissant plus les effectifssuffisants, la Garde mobile interdite en zone Nord, le Gouvernement se souvint alors de la formule qui avait été adoptée avec succès en 1936 en Seineet-Oise. S'en inspirant, il décida en 1941, pour remédier à l'absence de la Garde de créer des forces organisées suivant les principes militaires mais relevant du pouvoir civil: ce furent les Groupes Mobiles de Réserve"ll. Cette conception linéaire de l'histoire policière, rattachant ici Vichy à la Ille République, sera constamment reprise. Au début des années quatre-vingt, dans un ouvrage d'inspiration autobiographique sur les Compagnies Républicaines de Sécurité, Robert Le Texier expliquait lui aussi de cette manière les origines des GMR. Sous le titre "Un peu d'histoire", il faisait une rapide généalogie de l'institution au sein de laquelle il avait fait carrière. Selon lui, sous Vichy, "le principe de forces de police mobile n'était pas nouveau. Quelques années avant la guerre, le besoin de telles forces s'était fait déjà sentir". L'auteur fIXemême un repère chronologique: "1936". Plus exactement, il écrit, en prenant soin de mettre sa phrase entre parenthèse: "(1936 était passé par-là), et le Gouvernement de la me République avait décidé de créer des unités mobiles". Rappelant qu'en 1937 avaient été formées à Versailles, dans le cadre de la police d'Etat de Seine-et-Oise, trois sections mobiles de réserve qui renforçaient la police urbaine dont les effectifs étaient momentanément insuffisants. Le Texier considère que le souci de constituer, sur une grande échelle, des unités de police mobile de réserve, allait de pair avec "l'étatisation de certaines polices municipales". Selon lui, l'Armistice de juin 1940,
Il André Roches, (Dir.), Encyclopédie Nationale de la Police. Ouvrage réalisé sous le patronage du ministre de l'Intérieur Bourgès-Maunoury et dirigé par les services de la Préfecture de Police. Le passé lointain de l'institution y est évoqué par des professeurs de Droit, tandis que la partie contemporaine est traitée par chaque direction de la police, chacune faisant l'histoire de sa propre "chapelle".

- 16 ayant réduit les effectifsde l'armée et des unités de la Garde mobile, aurait contribué à rendre plus urgente encore la formation de ces unités En 1985, La Revue de la police nationale développait une variante de cette théorie: "Lors de la Seconde Guerre mondiale, la seule force organisée étant la gendarmerie mobile, la qualité de belligérant reconnue par le droit international aux gendarmes et à la vocation de combattant qui en découlait fit apparaître alors les limites de leur utilisation pour l'ordre intérieur en période de crise internationale. Pour y suppléer le gouvernement généralisa en 1941 une expérience qui avait été lancée en Seine-et-Oise dès 1936 : la formation de groupes mobiles de gardiens de la paix" 13. En 1994, à l'occasion du cinquantenaire de la création des CRS, un ouvrage officiel devait reprendre les mêmes thèmes. Il était toujours question de l'expérience de Seine-et-Oise, située cette fois en 1935, et de l'Armistice de juin 1940, qui avait "imposé une réduction des effectifs de l'armée". On retenait seulement que Vichy avait réorganisé les services de police en créant avec les GMR la première force civile de maintien de l'ordreI4. Après plus d'un demi-siècle, discours officiel et mémoire collective semblent être parvenus à banaliser l'influence du régime autoritaire sur la police française. Ce dernier n'aurait donc fait qu'étendre un modèle de police existant déjà sous la Ille République et qui aurait été ensuite repris à la Libération. Pour autant, cette thèse "continuiste" est-elle recevable? Entre objet de recherche et enjeu de mémoire Au préalable, l'étude des GMR doit être située dans le champ de la connaissance à partir de deux questions: que connaît-on de leur histoire? Quelle contribution la science politique peut-elle apporter à sa compréhension? Ces forces de police n'ayant jamais fait l'objet d'une étude historique, la connaissance que l'on en a relève d'une reconstruction opérée à la fois par la mémoire collective et les discours officiels dont le point commun est d'éluder la question de la responsabilité de l'administration française dans la répression durant la Deuxième Guerre mondiale. Il a fallu attendre le 16 juillet 1995, pour que le Président Jacques Chirac, nouvellement élu, déclare, à l'occasion de la commémoration de la rafle antijuive du Vel' d' Hiv : "Oui, la folie criminelle de l' occu'pant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'Etat français [...] Témoigner et témoigner encore, reconnaître les fautes du passé, reconnaître les fautes commises par l'État, ne rien oc12
13

mobiles12.

R. Le Texier, Les compagnies
"Les Compagnies Républicaines

Républicaines
de Sécurité",

de Sécurité,
Revue

Paris, 1981, pp. 5-8.
Nationale, N°122,

1985, p. 6. 1-lL. Forissier, Compagnzes Répubhcaines de Sécurité. Les gardiens de l'ordre, p. 12.

de la Police

- 17 cuIter des heures sombres de notre histoire, c'est tout simplement défendre une idée de l'homme, de sa liberté, de sa dignité". Ces paroles, longtemps attendues, remettaient en cause la vision officielle de l'Histoire qui avait prévalu jusque là. Elles contredisaient la fiction

gaulliste d'un Vichy qui aurait été nul et non avenu15, et tranchaient
avec les positions de François Mitterrand durant les deux septennats précédents. Ce dernier avait préféré invoquer l'aspect salutaire de l'oubli, considérant que ce n'était ni la France ni la République qui étaient responsables des exactions commises sous Vichy, mais des "minorités activistes qui avaient saisi l'occasion de la défaite pour s'emparer du pouvoir". Pour l'ancien Président de la République, "c'était elles qui étaient coupables de ces crimes-Ià,,16.Les propos de Jacques Chirac, au contraire, non seulement étaient révélateurs d'un changement générationnel, mais ils sonnaient en outre comme une incitation à renouer avec le passé, pour en revisiter les coins les plus sombres, afin d'en tirer des leçons pour le présent. C'est précisément dans cette perspective qu'a été entrepris cette recherche sur les GMR. Dans laquelle, pour reprendre une expression de Pierre Nora, il s'agira de passer d'une histoire "totémique" à une histoire "critique,,17. Cependant, pour une institution comme la police, fortement liée au pouvoir, cette approche ne va pas de soi. Ses membres, dans le passé, eurent plutôt tendance à repousser l'idée de critique, soit parce qu'ils la craignaient, soit parce qu'elle leur apparaissait comme une insupportable atteinte à leur réputation. Cette posture défensive s'oppose à la tradition humaniste des sciences sociales, qui s'attache davantage à analyser qu'à valider a priori l'ordre établi, en s'efforçant de comprendre avant de prendre parti. Ce n'est en effet qu'à partir de cette démarche que l'on peut dégager les enseignements des situations de crise. Refuser la critique, c'est échapper à cet enseignement. C'est pérenniser la crise en la niant. Telle a été depuis cinquante ans, la posture des historiens de l'institution policière, qui ont eu tendance à confondre auto-célébration et vérité historique 18. Parfois il est même arrivé que l'on élude totalement la période de Vichy. Dans un ouvrage pouvant être considéré comme un modèle du genre, édité en 1977 sous le patronage de Robert Pandraud, alors directeur général de la police
15

Charles de Gaulle, Mémoires

de guerre,

L'Unité,

Paris, Plon, 1994, p. 580. Au soir

du 25 août 1944, à l'Hôtel de ville de Paris, à Georges Bidault qui demandait à de Gaulle de proclamer la République, le Général répondit que celle-ci n'avait jamais cessé d'exister, qu'il n'y avait donc pas lieu de la rétablir puisque Vichy fut toujours et devait demeurer nul et non avenu. 16
Entretien J.-P. Elkabbach,12 septembre 1994, Le Monde, 14/9/1994, pp. 2-8. 17 Pierre, Nora, Les lieux de Mémoire, Paris, 1984, intro. t.l. 18 Dominique Monjardet, "Le chercheur et le policier, l'expérience des recherches commanditées par le ministère de l'Intérieur", Revue Française de Science Pobtique, volume, 47, n02, avril 1997, pp. 211-225.

- 18 nationale, et dans lequel l'histoire est utilisée comme "instrument de instrument de relations publiques", l'exposé chronologique enjambe la période de Vichy, passant d'une traite de la Cagoule aux policiers

résistants19. Comme si la première partie des années quarante, constituait une sorte de trou noir de l'histoire officielle20.C'est cette période occultée du passé national qui sera ici évoquée, moins pour juger les hommes, que pour reconstituer les faits, dégager les systèmes de relations, comprendre les mentalités, les dynamiques d'action, et mesurer leur influence sur le modèle de police français contemporain. Dans le cadre de la Révolution nationale, les GMR étaient destinés à servir un ordre qui procédait d'une conception pessimiste de l'homme. Celle du conservatisme, qui le décrit comme un être faible, égoïste et irrationnel, et qui considère que la violence est inscrite de manière permanente dans sa nature biologique et psychologique. En conséquence, seules des institutions fortes seraient capables de s'opposer aux tendances anarchiques de l'individu21.Cependant, les notions d'ordre et de désordre ne sont pas des catégories univoques, ce sont des thématiques historiquement connotées, qui condensent en elles un ensemble de rapports de force politiques de plus de deux siècles. Tout le discours policier sur le maintien de l'ordre qui émerge sous Vichy est imprégné de cet imaginaire collectif. De plus, il développe une rhétorique qui traduit une conception manichéenne et appauvrie du politique. Véhiculant une vision négative de l'homme et de la société, il tend à donner une image négative du pluralisme des sociétés démocratiques. Pour asseoir son autorité, Vichy procéda à une véritable institutionnalisation du maintien de l'ordre, au point de devenir, au début de 1944, une véritable doctrine d'Etat. S'efforçant de trouver une légitimité dans un habillage juridico-administratif, elle constitue une technique de police très liée au pouvoir, puisqu'il s'agit pour celui-ci d'user de la menace ou/et de la force physique à son profit. A ce titre, le discours sur le maintien de l'ordre touche au mode de stigmatisation de l'adversaire et aux représentations qu'un gouvernement cherche à donner de lui-même. Au moment de leur mise en place, les GMR suscitèrent un incontestable attrait pour leurs membres et pour ceux qui les commandaient. Cela tenait probablement au fait qu'en tant qu'instrument de violence se voulant au service de l'Etat, appartenir ou contrôler cette force constituait une ressource hautement valorisante. Celle-ci n'étant pas sans rapport avec la jouissance engendrée par l'exercice du
19

Service d'infonnation
Paris,

et des relations
Larrieu-Bonnel,

publiques
1977.

du ministère

de l'Intérieur,

Histoire

de la Police,
20 21

Editions

Op. cil., L. S. Forissier, p. 12. B. Abrahamsson, Military Professlonalzszation
p. 104.

and Polztical Power,

Berverly

Hills,

1972,

- 19 pouvoir et l'universalité de la domination des hommes sur d'autres hommes22. A cet égard, la notion de maintien de l'ordre reste très ambivalente, elle oscille entre deux rationalités contradictoires. Soit on considère qu'elle s'inscrit dans une mise en scène d'un type de violence qui relève du jeu social, dénué de volonté destructrice, soit, au contraire, elle est l'expression d'une logique guerrière plus ou moins affmnée, qui se donne pour objectif, en dernière instance, l'élimination physique de l'adversaire23. Sous Vichy, au fur et à mesure que le régime perdit de sa légitimité, c'est la seconde problématique qui eut tendance à s'affmner. C'est pourquoi il important d'observer et comprendre les conditions internes de ce glissement. Dans le champ de la recherche, cette étude s'inscrit dans le prolongement des travaux sur la construction de l'appareil de maintien de l'ordre dans la France contemporaine menés au Département de Science Po litique de Paris I, en particulier par Patrick Bruneteaux24. Après s'être interrogé sur la manière dont l'Etat gérait les atITontements avec les groupes contestataires, celui-ci est parvenu à mettre en évidence un processus de progrès lié à la modération de l'appareil policier. Selon lui, depuis la fm du XIXe siècle, l'enracinement de la République et le renoncement de l'armée à assurer l'ordre intérieur ont favorisé, à partir des années vingt, l'institutionnalisation de la gendarmerie mobile. Puis, en se spécialisant, l'appareil de maintien de l'ordre aurait joué rôle modérateur dans les conflits sociaux. D'une certaine manière, grâce à une action fondée sur une contrainte "retenue", les forces de l'ordre auraient facilité une expression contenue de la violence protestataire et contribué ainsi à renforcer la légitimité de l'État démocratique25.Ce qui confmnerait les théories de Norbert Élias sur la "civilisation des mœurs". Toutefois, ce processus observable sur une longue période, qui garde un caractère très fluctuant, ne saurait être assimilé à un simple mouvement linéaire et continu. Le XXe siècle, avec ses deux conflits mondiaux, les idéologies mortifères que furent le nazisme et le stalinisme, avec les millions de victimes qu'elles provoquèrent, tendrait plutôt à contredire cette conception optimiste d'une histoire, qui présente d'importants moments de régression, faisant de nombreuses victimes. A partir des documents de l'époque on montrera que les GMR furent l'incarnation de l'une de ces phases régressives.

22 Max Weber, Le savant et le politique, Paris, 1959, p. 111. 23 E. Fromm, Le cœur de l'homme, sa propension au bien et au mal, Paris, 1991, p. 24. 2~ Patrick Bruneteaux, La violence d'Etat dans un régime démocratique, les forces de maintien de l'ordre en France, 1880-1980, Gendarmerre Mobile et C.R.S. Thèse de science politique, Paris I, 1993, et Maintenir l'ordre, Paris, PFNSP, 1996. 25 Op. cil., p. 275.

-20 Les archives comme traces de l'action de l'Etat
Bien que les GMR aient constitué une institution de près de douze mille fonctionnaires, répartis en 57 groupes, comptant 19 états-majors régionaux, une direction nationale située à Vichy et une délégation parisienne, malgré le fait que durant près de trois ans, l'ensemble de ce système ait produit plusieurs tonnes de documents, aujourd'hui, en dehors des dossiers conservés dans quelques Services d'Archives départementales, il ne reste, en tout et pour tout, que trois ou quatre cartons, sauvés presque par hasard de la destruction, plusieurs années après la Libération. La quasi-totalité des archives des GMR a été détruite à divers moments de l'histoire et pour des raisons différentes. Lors de son procès, René Bousquet affIrnla par exemple qu'il avait fait procéder à la destruction de tous ses papiers avant son limogeage du poste de secrétaire général à la police à la fin décembre de 1943. Afm, selon lui, que Darnand et son équipe ne puissent exploiter à leur avantage les informations qu'ils contenaiene6. Mais on ne peut exclure que ces éliminations aient aussi eu pour but de faire disparaître les preuves de sa collusion avec l'occupant. Par la suite, il est probable que d'autres destructions eurent lieu avant et après la Libération. D'abord, par ceux qui avaient à craindre de la justice. Parfois, le commissions d'épuration constateront par exemple que nombre de dossiers individuels, étaient étrangement vides. De même, il est probable que certains de ceux qui combattirent Vichy, après qu'ils eurent pris possession de ses institutions, en particulier dans la police, voulurent faire disparaître les traces d'un passé douloureux. Concrètement, les archives des GMR qui ont été sauvées, se composent de dossiers venant de la Délégation gouvernementale en territoire occupé (DGTO). Ils furent retrouvés à la fm des années cinquante dans les locaux de la police à Versailles. Ce fonds avait été utilisé à la Libération par le fichier central pour l'identification des collaborateurs. Laissé ensuite au rebut pendant plusieurs années, il fut découvert dans un désordre extrême par M. Devos, alors responsable de la Mission des Archives nationales au ministère de l'Intérieur qui, après l'avoir répertorié, le versa en 1967. Ces documents se répartissent en plusieurs catégories. Il y a d'abord ceux où les GMR apparaissent comme élément principal. C'est le cas par exemple des 18 dossiers se rapportant chacun à un groupe particulier. Bien que beaucoup soient vides, certains contiennent des rapports administratifs relatant le travail routinier de l'unité ou des incidents, des dysfonctionnements ayant attiré l'attention des autorités. D'autres révèlent des aspects cocasses ou dramatiques de la vie des groupes. On trouve aussi une vingtaine de dossiers individuels qui donnent un aperçu des
26 Le Monde, 22juin 1949.

- 21 méthodes de recrutement et des profils sociaux des candidats à un emploi dans les GMR. A côté de ces documents, qui nous livrent des segments de l'institution en action, on trouve des circulaires, notes officielles, établies par les autorités gouvernementales ou, régionales, qui, elles, sont davantage des actes du pouvoir, des injonctions, des réprimandes. Ils sont autant de signes d'autorité, qui ne décrivent pas véritablement une réalité, mais qui cherchent plutôt à impulser l'action. Ils s'efforcent pour cela d'adapter les moyens aux fms poursuivies en défmissant des rôles, en fIXant des attributions. Ces documents traduisent une politique et laissent apparaître un discours qui nous éclaire sur la manière dont étaient menées les affaires du régime. Ils mettent notamment en lumière son souci de museler tout signe d'opposition afin de faire bonne figure devant les autorités allemandes. Enfm, les archives de la DGTO sont également d'objectiver la nature des rapports bureaucratiques qui s'instaurèrent entre l'administration ftançaise et l'occupant dans le cadre de la politique de collaboration policière. Dans ce domaine, tantôt les GMR figurent au second plan, tantôt ils sont l'objet d'une attention particulière, qui montre l'influence majeure de l'occupant sur tout ce qui touchait à l'organisation et à l'utilisation de ces forces. Pour recouper, approfondir et mettre en perspective les informations contenues dans cette littérature interne, on a eu recours à quatre autres types sources, dans lesquelles les GMR apparaissent dans un cadre plus général et dans la dynamique des événements de la Seconde Guerre mondiale. Les rapports des préfets, qui conçurent et utilisèrent ces unités mobiles, constituent un matériau extrêmement riche, au travers duquel on peut suivre l'évolution de l'institution depuis sa création, en septembre 1941, ses premières interventions durant l'année 1942, jusqu'aux ultimes engagements contre la Résistance durant l'été 1944. Ils sont en outre un moyen d'observer l'évolution des représentations que l'administration se faisait du rôle de cette police spécialisée dans le maintien de l'ordre. De plus, les rapports préfectoraux laissent clairement entrevoir la lutte politique que se livraient les différents échelons de l'Etat pour le contrôle de l'appareil policier. On a ensuite cherché à confronter cette vision officielle à celles émanent de regards externes que l'on peut classer en trois catégories. D'abord, le point de vue de l'occupant, qui apparaît en particulier dans l'ensemble des documents relatif aux "négociations" sur la politique de collaboration policière. Cette vision dominatrice est à mettre en parallèle avec celle qui se constitue à Londres à partir des rapports des services de renseignement, et qui est ensuite rediffusée en France en vue de préparer la reconquête du pouvoir. Cette perception de la réalité est particulièrement éclairante puisqu'elle constitue une critique

- 22interne à l'administration; la plupart de ces informations étant envoyées par des fonctionnaires en poste. Leur regard, qui s'inscrit dans une logique politique hostile au régime, tente de rendre compte des faiblesses du système. Elle porte souvent sur la question du "moral" des policiers, élément psychologique évolutif qui eut tendance à se dégrader au fur et à mesure que l'échec de l'Etat français devenait patent. A ce regard plus hostile à la politique menée par les autorités qu'à l'administration elle-même, il faut ajouter le point de vue de ceux qui eurent à subir directement et, pour certains même, à souffrir physiquement, de l'action des GMR. On le trouve dans la presse clandestine à travers les discours des différents courants de la Résistance (communiste, socialiste, gaulliste). Les principaux journaux de la Résistance sont conservés à la Bibliothèque nationale et répertoriés au Catalogue des périodiques clandestins diffusés en France de 1939 à 194527. Parmi ses 1106 titres, une cinquantaine évoquent plus ou moins directement l'action des GMR. Le regard que portent les Résistants sur la police démythifie la version officielle, décrivant un appareil répressif sûr de lui-même; il montre la violence des coups portés par les GMR en même temps que les doutes qui assaillent certains de leurs agents. Enfm, on a également tenu compte des points de vue exprimés ex post par les différents acteurs lors de l'épuration. Ces documents ont un poids particulièrement important pour l'histoire institutionnelle, puisque c'est avec eux que débutent les premières tentatives d'interprétation des comportements de la police sous Vichy28. Ont été également consultés: les documents du ministère des Finances, relatifs aux budgets de l'époque, (microfilms, fonds des années quarante). Nous avons enfm bénéficié d'un fonds privé aimablement communiqué par Georges Carroe9, contenant principalement des copies des rapports d'inspection des groupes de la zone libre, effectuées par le contrôleur général Pretot durant l'année 1942. La richesse des
27 Renée et Paul Roux-Fouillet, Catalogue des périodiques clandestins diffusés en France de 1939 à 1945, Paris, 1954, p. IX. 28 Plusieurs institutions en assurent la conservation: les Archives nationales à Paris pour les documents concernant les GMR à proprement parler, les rapports préfectoraux et les documents des Services de renseignements; le Centre des Archives contemporaines de Fontainebleau, pour l'épuration et l'après-guerre; le Service Historique de l'Armée de Terre de Vincennes, pour tout les aspects militaires; les archives de la Résistance à l'Institut d'Histoire du Temps Présent, celles du Centre de Documentation Juive Contemporaine, pour ce qui touche à l'organisation des rafles et aux procès de certains de leurs responsables. Les Archives de la Ville de Paris, pour ce qui est de l'épuration des cadres des GMR; les Archives départementales de l'ancienne Seine-et-Oise conservées à Versailles, pour le fonctionnement de la police d'Etat dans ce département durant la seconde partie des années trente, ainsi que pour certains aspects relatifs au fonctionnement des groupes de la région parisienne.
29

Georges Carrot, ancien cadre des C.R.S.est l'auteur de plusieursouvrages sur la

police: une thèse intitulée, Le mamtien de l'ordre en France depuis la fin de l'Ancren régime Jusqu'à 1968, Presses de I'lEP de Toulouse, 1984, ainsi que Le maintien de l'ordre en France au .xxo siècle, Veyrier Paris, 1990, et Histoire de la Pollce française, Paris, 1992.

- 23 détails sur la vie interne des GMR contenue dans ces documents nous a particulièrement été utile pour cette étude. D'un point de vue méthodologique, on considèrera que ces archives fournissent des segments d'informations, révélant des séquences d'une réalité qui nous renseignent sur les processus d'interaction, caractérisant différents aspects du développement de l'appareil policier. On ne peut ignorer que tous ces fragments, qui entrent dans la composition de l'histoire, sont nécessairement le produit d'acteurs politiquement engagés, ayant un rapport plus ou moins direct avec la préservation ou la conquête du pouvoir. Ce n'est dès lors, qu'en retrouvant les logiques qui les animaient que l'on peut comprendre le sens de leurs écrits; ceux-ci n'étant eux-mêmes que la traduction imparfaite de leurs points de vue particuliers, construits et interprétés à travers des actes de communication30. Il reste donc à défmir le mode de traitement à leur appliquer. Les choix méthodologiques Les archives serviront donc de matériau de base à l'élaboration de ce qui peut être considéré comme une forme de contribution au développement d'une conception pluraliste de l'histoire de la police. Sa préoccupation première sera de s'affranchir des aspects convenus du discours institutionnel. Notamment en prenant en compte la mise en garde méthodologique formulée par PieITeBourdieu: "Entreprendre de penser l'Etat, c'est s'exposer à reprendre à son compte une pensée d'Etat,,31. La difficulté supplémentaire avec Vichy, c'est qu'on est en présence d'un Etat dévoyé, un Etat qui faillit à sa mission de protection, un Etat qui perdit la confiance et de ses agents et de la population, et à propos duquel s'est accumulée depuis la fm de la seconde gueITemondiale une sédimentation d'interprétations diverses et de controversées. L'approche socio-historique sera un moyen de mise à distance, fàvorisant à la fois une alternative méthodologique incitant au renouvellement du regard et une façon de prendre pied dans le domaine de production des représentations servant à la construction de l' Étae2 . Cette étude sur les GMR consistera donc à analyser un épisode significatif de ce processus. L'objectif étant de mieux comprendre comment, durant les années d'occupation, la répression fut vécue de l'intérieur même de la police française. Car, aussi répréhensibles qu'aient pu être les comportements de certains de ses membres, elle se composait d'hommes qui furent socialisés par la République et qui, pour nombre
30 Paul Watzlawick, Paris, 1988. (dir.), L'invention de la réalité. Contributlons au constructivisme,

Pierre Bourdieu, "Esprits d'Etat. Genèse et structure du champ bureaucratique"', Actes de la recherche en sciences sociales, N° 96-97, mars 1993, p. 49.
32

31

P. Bourdieu,

Raisons pratiques.

Sur la théorie de l'action.

Paris, 1994, p. 105.

- 24d'entre eux, une fois cette "épreuve" passée, continuèrent à la servir. Cette réalité pose donc le problème des continuités qui transcendent les changements politiques. Enfm, la connaissance de cette partie de notre histoire, longtemps refoulée par la mémoire, collective, paraît de nature à faciliter la mise à jour de certains systèmes de relations porteurs de sens qui continuent, aujourd'hui encore, à structurer l'univers mental de l'institution policière. La vie des GMR étant pour une large part retrouvée à travers des éléments de discours, autrement dit à travers des développements oratoires destinés à convaincre, ceci a conduit à prendre en compte le rôle déterminant des langages et des modes de communication. Pour Habermas33,ce sont eux qui permettent d'accéder aux cadres de l'expérience à partir desquels les faits deviennent compréhensibles34. Les GMR doivent donc être étudiés comme une institution qui se donne à voir à travers des styles comportementaux particuliers, à partir d'une production de textes conditionnés par des relations sociales de pouvoir35. On pourra ainsi constater que le récit que la police tient sur elle-même, notamment au travers de l'histoire qu'elle s'est forgée, est d'abord un discours de pouvoir, qui se pose en terme de justification et de défense. Pour éviter ce biais, il faut examiner les différentes caractéristiques structurelles des GMR. En effet, ces formations ont constitué à la fois un instrument de pouvoir produit d'un contexte institutionnel singulier, une entité administrative ayant un statut spécifique, et, enfrn, un groupe professionnel restreint, composé d'individus historiquement situés, dotés de profils psychosociaux supposés correspondre à un archétype prédéterminé par le pouvoir. Cette triple dimension ouvre sur trois types de problématiques. Les premières sont relatives aux conditions générales d'exercice du pouvoir. Elles posent la question des relations d'interdépendance entre l'Etat, le système coercitif qu'il génère et les buts politiques qu'il poursuit. Les secondes concernent les conditions de construction et d'utilisation de ce système, en relation avec la question de la domination par la contrainte. Les troisièmes, enfrn, concernent les individus qui servent et se servent de l'appareil coercitif. Elles posent la question de l'obéissance et de la soumission à l'autorité. Toute théorie de la police étant par nature transitive, dans le sens où elle ne peut expliquer son objet qu'en le rapportant à autre chose qu'à lui-même36, pour comprendre le rôle des GMR, il donc essentiel de tenir compte des luttes de pouvoir pour le contrôle de l'appareil
33

3.J 1. Habennas, La logique de sciences sociales et autres essais, PUF, 1987, p. 75. 35 P. Gaitet, "Vers une stylistique politique", Littérature, n° 105, 1997, pp. 49-65. 36 Jean-Paul Brodeur, "Police et sociologie: questions croisées", Déviance et Société, vol. 8, n04, 1988, pp. 5-18.

J. Habennas, Sociologie et théorze du langage, A. Colin, 1995, p. 5.

- 25 policier lui-même3? Trois types de facteurs peuvent, à cet égard, expliquer la création d'une force spécialisée dans le "maintien de l'ordre" . On trouve d'abord ceux qui relèvent des ambitions de politique interne de l'Etat français en zone libre, où Pétain proj etait du constituer un régime autoritaire sur le mode de celui Salazar au Portugal. L'ordre y était alors perçu comme une sorte de panacée politique destinée à faire accepter toutes les dominations. Ce Vichy originel, plutôt maurrassien et rural, souhaitait asseoir son autorité au niveau local, sur les notables, les organisations pétainistes, les militaires, l'administration. Dans ce contexte les GMR n'avaient pas de raison d'être. Mais l'utopie ultra-conservatrice de la Révolution nationale ne dura que quelques mois. La montée de la contestation, et les premières actions de la Résistance conduiront le gouvernement de l'amiral Darlan à renforcer l'appareil répressif de l'Etat. De plus, au niveau de la politique interne, la création des GMR n'est pas sans rapport avec la sourde rivalité opposant la hiérarchie militaire et le corps préfectoral. En effet, cette force dite "civile", par opposition au "militaire", apparaît comme l'instrument de l'institution phare de Vichy: le préfet régional. Véritable gouverneur provincial qui, pour asseoir son autorité, aspirait à disposer de troupes en uniforme qu'il pouvait utiliser à son gré, sans avoir à solliciter l'autorité militaire. Le second facteur expliquant la création des GMR réside dans les contraintes imposées par la convention d'Armistice. Ce sont, en effet, les obligations de la France vis-à-vis l'envahisseur qui vont contribuer à changer en profondeur la nature même de la fonction policière. A tort ou à raison, ses agents ne seront plus perçus comme les protecteurs de la société mais comme des auxiliaires de l'ennemi. Cette ambiguïté fera naître une sorte de défiance originelle envers la police d'Etat, par opposition aux polices municipales prédominantes jusque-là dans un pays encore très provincial. Cette crainte aura tendance à se renforcer à partir de l'été 1942, lorsque la police française se trouva de plus en plus impliquée dans la politique de collaboration. Outre leur caractère d'appareil administratif voué au maintien de l'ordre, les GMR se présentent également comme une micro-société, constituée à partir de sujets issus de la société, et formant une espèce "d'échantillon", dont l'analyse révèle les logiques structurelles des antagonismes tradition/modernité qui travaillent continuellement une population. Les individus composant ces formations, poursuivaient des fmalités différentes. Pour preuve, les tensions internes qui vont se faire jour, entre le système de valeurs imposé par le groupe, et les attentes de ses membres. A ce sujet, l'étude de leur mode socialisation
37

Cyril Fijnaut, "Les origines de l'appareil policier moderne en Europe de l'ouest
Déviance et Société, vol. 4, n° l, 1980, p. 38.

continentale",

- 26conduira à s'interroger sur la nature des ressources et des contraintes socio-politique qui déterminèrent leur engagement, dans le contexte particulier de Vichy. On tentera notamment de comprendre dans quelle mesure, les représentations ayant trait à l'usage de la violence apparaissent en partie liée aux valeurs issues du modèle militaire. On verra que cette caractéristique fondamentale des GMR détermine la spécificité de la culture professionnelle que va développer cette institution. Celle-ci sera observée comme une communauté professionnelle particulière, pour l'étude de laquelle l'utilisation de catégories conceptuelles empruntées à l'anthropologie aideront à mesurer ce qu'il pouvait y avoir d'archaïque dans un tel groupe social. Cette approche aidera à penser des invariants comme la dignité du che£: le culte des ancêtres, la construction de l'identité du groupe, et à s'intéresser à ce

que Frazer dénommait "l'omniprésencedes démons,,38. Autrement dit,

l'ensemble des normes et des représentations touchant aux peurs des hommes, à leur conception du bien et du mal et aux nécessaires sanctions de ce dernier. De plus, le regard anthropologique est un moyen qui convient à l'étude d'une "société de petite échelle" comme les GMR, où chaque détail peut constituer un fait révélateur, facilitant la mise à jour des imbrications entre pouvoir, rituels et symboles39. Ce type d'investigation, comme le rappelle Georges Balandier, révèle des "lieux du politique" ne correspondant pas nécessairement à la perception empirique que s'en font les acteurs, focalisés sur les seules instances formelles du pouvoir. En outre, derrière sa rigidité apparente, le système autoritaire ne pouvait se dispenser d'opérer des ajustements. On s'intéressera donc aux modalités de résolution des tensions entre le pouvoir et ses

agents40. En distinguant toutefois les périodes routinières durant
lesquelles l'institution GMR se comporta comme une bureaucratie soucieuse de ses intérêts particuliers et les périodes de tension et d'engagement dans l'action violente, qui feront naître d'autres types de préoccupations. A travers les attentes de ces policiers se dessine une psychologie de leurs besoins et de leurs difficultés à s'adapter à des environnements hostiles41. Dans un des rares ouvrages traitant des forces de l'ordre sous Vichy, l'auteur pose implicitement la question de la responsabilité des policiers de cette époque. Il estime, avec raison, ~ue ces derniers ne peuvent être considérés comme des "malgré-nous" . Leur entrée dans
38

39
40

1. G. Frazer, Le trésor légendaire
internationale des sciences

de l'Humanité,
sociales,

Paris, 1925, pp. 36 et s.
1997, pp. 355-367.

M. Abélès, "L'anthropologie politique:

nouveaux enjeux, nouveaux objets", in,
na 153, septembre

Revue

41
42

Ralph Linton, Le fondement culturel de la personnalité, Paris, 1959, p. 71. Erich Fromm, La peur de la lrberté, Paris, Buchet-Chastel, 1963, p.235.

Henri Longuechaud, "Conformément à l'ordre de nos chefs. "Le drame des Forces
Paris, Plon, 1985, p. 17.

de l'Ordre sous l'Occupation,

- 27la police, ne résultait pas d'un enrôlement forcé, mais d'un libre choix individuel. Pour autant, leur décision était-elle fondée sur une information objective, offumt la possibilité d'exprimer une préférence en connaissance de cause? En réalité, pour la plupart de ces policiers, l'entrée dans les GMR reposait sur une contradiction insoupçonnée. D'un côté des ambitions sociales, fondées sur des désirs de carrière, de reconnaissance et d'amélioration de leur statut personnel, le tout suggéré par le discours officiel, de l'autre les difficultés liées à l'adaptation aux contraintes de la guerre qui vont s'accumuler au point de devenir psychologiquement insupportable. Ce sont ces deux tendances qui, durant toute la période, vont structurer leur espace mental. Au fur et à mesure que les impératifs du conflit se firent plus lourds, les policiers vont devoir affionter un véritable dilemme. Sommés de choisir, intérieurement et socialement, entre des rôles discordants, la plupart des agents seront moralement éprouvés par cet écartèlement. Pour en atténuer les effets, ils eurent parfois recours à des modes d'évitement face à l'action. Plus rarement, ils envisagèrent une rupture avec un statut subitement dévalué pour en endosser un autre plus valorisant. La soumission à l'autorité constitua pour les GMR l'interaction structurante par excellence. Vécue sur un registre doublement contraignant, elle leur imposa toujours des choix douloureux. Pour Stanley Milgram, la manière dont tout individu parvient à concilier les impératifs de l'autorité politique et/ou sociale du groupe auquel il appartient avec ses valeurs morales est un problème permanent dans toute société humaine. Son règlement en sera rendu plus ou moins complexe, plus ou moins aisé, selon la fonne de gouvernement du moment, mais il ne peut en aucun cas disparaître totalement. Pour les fonctionnaires destinés à servir dans les GMR, le conditionnement psychologique auquel ils étaient soumis et la faiblesse de leurs ressources cognitives les prédisposaient à une attitude de remise de soi. On peut parler à ce titre de "culture d'obéissance". En effet, la particularité de la doctrine autoritaire sera de cultiver un type d'obéissance relevant davantage du réflexe intériorisé que du calcul conscient fondé sur un savoir maîtrisé. Cette ambition d'un fonctionnement très mécaniste était censé éviter à l'exécutant de trop ressentir émotionnellement l'action. Situé à l'extrémité de la chaîne hiérarchique, il devait se comporter en instrument docile, dépourvu de tout regard critique. La connotation négative du concept de culture d'obéissance, ne se justifie qu'à travers le contexte sociopolitique dans lequel on l'observe. Elle ne se réduit pas au simple respect des normes en vigueur. La seule obéissance à la loi ne suffit pas à caractériser la culture d'obéissance. Celle-ci s'inscrit d'abord dans un rapport de domination fortement inégalitaire, dans lequel le pouvoir dénie au dominé toute possibilité d'exprimer son avis. Ceci au nom de l'idéal

- 28 de perfection que prétend incarner un pouvoir aux prétentions omniscientes. Ce modèle de l'agent idéal, souhaité par toutes les dictatures, est une fiction. L'évocation récurrente dans le discours administratif de l'idée de "malaise" chez les policiers, laisse à penser que cette obéissance était aussi facteur de souffrance. La fréquence de cette métaphore dans le discours des acteurs, qui s'impose d'elle-même au regard du chercheur, constitue probablement l'aspect le plus caractéristique de la situation des agents des GMR et un facteur explicatif de premier plan. Cet état douloureux, semble en effettotalement innerver l'ensemble de notre objet. C'est donc à partir de celui-ci qu'il a fallu choisir des approches théoriques aidant à les éclairer au mieux. La difficulté consistant à privilégier une approche qui soit suffisamment éclectique pour coller aux besoins, sans pour autant donner l'impression d'un bricolage. C'est donc en tenant compte des congruences entre les diverses problématiques préalablement identifiées que l'on a tenté de "concilier" étude historique et sociologie politique, tout en y adjoignant un outillage emprunté à l'anthropologie et à la psychologie
expérimentale
43.

Cette démarche peut être qualifiée de constructiviste, dans le sens où elle pose comme postulat que les individus participent pour une part à la construction d'une réalité qu'ils pensent simplement percevoir. Ainsi, chaque perception, en particulier celles fournies par les différentes sources d'archives, recèle, en elles-mêmes, une fonne "d'invention,,44. Ce qui est présenté comme la réalité (individuelle, sociale, idéologique), n'est en fait qu'une interprétation, construite à partir d'actes de communication. Dans un contexte comme celui de Vichy, appréhendé à travers les différents documents qui nous en restent, chaque acteur, qu'il fût membre de la sphère dirigeante, administrateur, agent d'exécution, percevait un environnement relationnel qui lui était propre, élaboré à partir de ses propres schèmes interprétatifs. C'est pourquoi dans l'analyse de leurs différents discours on aura tendance à accorder la primauté à la relation sur le contenu ou "relata,,45.De même, sera-t-on amené à mettre l'accent sur les modes de communication non-verbaux, en insistant plus particulièrement sur l'importance de la gestualité46. Ainsi, en s'intéressant aux modes d'apprentissage, on prendra en compte le fait que non seulement ceuxci avaient pour objet l'acquisition des savoir-faire, mais qu'ils

~3 H

Ce double dépassement fait référence à L'Ecole dite de "Palo Alto. Cf. Edmond
Picard, L'Ecole de Palo Alto, Paris, 1984.

Marc, Dominique

Paul Watzlawick, (dir.), L'invention de la réalrté. Contributions au constructlvlsme,
Sfez,

Paris, 1988, p. 46. ~5 Yves Winkin, "Communication interpersonnelle et interculturelle", in Lucien Dictionnaire critique de la communication, 1. 1, Paris, PUF, 1993, p. 417. ~6 Op. cil., p. 436.

- 29véhiculaient aussi un message subjectif, confortant une idéologie

implicite47.
Dans tous ces types de relations, contrairement à l'illusion qu'il pouvait avoir de lui-même, l'agent des GMR ne se situait pas dans une réalité unidimensionnelle. Confronté à un environnement dont il percevait mal la complexité, il était pris entre les contraintes que l'institution lui imposait et celles dont il était individuellement porteur. Son action se trouvait dès lors tenue dans une relation dite de double lien ou de double contrainte (double bind)48. On désigne par cette notion une situation relationnelle sans issue, aboutissant au désarroi du sujet qui se trouve incapable de percevoir une issue positive. Les hommes qui composèrent les GMR connurent cette situation. Leur histoire revient donc, en quelque sorte, à faire la somme des malentendus, des contradictions résultant de différents types de représentations, dont l'approche impliquera trois présupposés: celui d'abord que tout comportement, aussi incompréhensible soit-il, a une raison d'être, qu'il s'agit de découvrir pour comprendre son apparente irrationalité; qu'il est ensuite vain de penser qu'un pouvoir, quel qu'il soit, puisse contrôler la totalité des actes de ses agents; celui enfm que tout individu, lorsqu'il entre dans une quelconque organisation y arrive chargé de l'imaginaire de son propre passé, de son éducation, des systèmes de relations qu'il a intériorisés dans les premières années de sa vie, dans sa famille, à l'école, dans son milieu social, et qui vont conditionner son comportement. Cette étude comportera trois parties. La première sera consacrée à l'analyse du contexte sociohistorique qui conduisit à l'émergence des GMR en tant que force de police civile spécialisée dans le maintien de l'ordre. On examinera la phase de construction de cette "nouvelle" police, on tentera de comprendre son rôle dans le cadre de la Révolution nationale, en tenant compte à la fois des intentions politiques et des contraintes sociétales du moment. On s'attachera à repérer les différents acteurs impliqués dans cette démarche, à découvrir les ressources qu'ils mobilisèrent pour conduire à bien leur projet, sans négliger les influences qui orientèrent leurs choix. Il s'agira enfin de mettre à jour les systèmes d'organisation qu'ils impliquaient et les mentalités que ceux-ci allaient générer dans la construction d'une culture professionnelle spécifique. La seconde partie sera consacrée à l'étude des GMR engagés dans l'action, plus précisément, à leurs dynamiques de fonctionnement. On s'efforcera de montrer l'influence décisive des événements politiques sur l'évolution des différents modes opératoires dans la mise en œuvre de la violence d'Etat, et notamment son instrumentalisation dans le cadre
.p
~8

Gregory Bateson, Vers une écologie de l'esprit, Paris, Seuil, 1978, 1. 2, p. 67. Yves Winkin, op. cit., p. 427.

- 30de la politique de collaboration avec l'occupant. La radicalisation de la répression à laquelle celle-ci aboutit, fit que les groupes se trouvèrent de plus en plus engagés dans une sorte de guerre franco-française, dont on tentera de cerner les principales caractéristiques, au regard de la l'action policière. Dans la troisième partie on évoquera les limites du système GMR: sa fidélité à Vichy, ses relations ambiguës avec la Résistance, et les modalités de son "passage" du côté des forces de la Libération. Ceci à travers la figure classique des transitions politiques: épurationreconversion-ré appropriation par le nouveau pouvoir. On terminera en s'intéressant à la question de l'héritage, avoué ou renié, laissé par l'expérience vichyste car, si cette étude peut avoir une justification pratique, elle serait de mesurer l'impact et l'influence des années quarante sur le modèle de police français contemporain.

PREMIÈRE

PARTIE

UNE NOUVELLE POLICE POUR UN NOUVEL ORDRE SOCIAL

Pour comprendre les caractéristiques de l'institution des GMR, des Groupes Mobiles de Réserve, il importe de replacer sa création dans le contexte socio-politique, complexe et singulier, qui fut celui des années 1941-1944, d'évoquer les orientations de la politique gouvernementale du régime de Vichy dont elle fut pour une part l'expression et de situer les différents acteurs politiques et administratifs qui contribuèrent à la naissance et au développement de ce service de police spécifique. Dans la première partie de cette étude, on examinera d'abord l'influence de l'environnement idéologique de ces années, qui se caractérisa par la mise en cause du modèle de police laissé par la Troisième République, pour mieux justifier la création d'un système de police dit "nouveau", qui était censé répondre aux normes de la Révolution Nationale et illustrer ses ambitions de transformation sociale et politique. Les GMR apparaissent en effet, pour une part, comme une manifestation de la volonté "régénératrice" que prétendait incarner le régime de Vichy et comme un moyen permettant de la mettre en œuvre dans un contexte tout à fait particulier, afin de surmonter les obstacles qu'elle était susceptible de rencontrer. Cette ambition, avec ses prolongements explicites et implicites, aura des répercussions sur la conception de cette police spécialisée dans le maintien de l'ordre. Elle va influencer son organisation dans le cadre de la création d'une police dite "Nationale", qui voit le jour au même moment en 1941. Elle va orienter le recrutement de ses hommes, leur formation, leur mode de vie, leur psychologie, leur doctrine

-32d'action, et elle va contribuer à faire naître au sein de cette institution un type de "culture professionnelle" original.

Chapitre I UNE REVOLUTION DANS L'ORDRE

Dès l'été 1940, la Révolution nationale condamne sans discernement les mœurs parlementaires de la République et le fonctionnement de ses services publics. Les incantations officielles appellent à la rupture radicale avec un "passé déchu". Dans l'esprit de ses promoteurs, l'État fiançais ne devait pas être seulement un gouvernement transitoire, destiné à passer le cap de la guerre, mais bien un régime fondateur, bâti à la suite d'une défaite militaire qui avait entraîné l'effondrement de la République. Deux raisons qui vont conduire le pouvoir à adapter son système répressif à ses ambitions politiques. 1 - UN REJET DE PRINCIPE DU MODELE RÉPUBLICAIN L'histoire officielle a tendance à interpréter les modifications de l'organisation de la police survenues entre 1940 et 1941 comme une continuité administrative. Cette conception discutable tend à banaliser la politique de Vichy, ne voyant dans ses "réformes" qu'une simple étape du processus de complexification du mode de fonctionnement de l'appareil policier, lié au seul souci d'une meilleure efficacité. Pourtant, le pouvoir justifia ces changements par un rejet du modèle passé1. Dans la police, ce discours fut d'autant plus facile à tenir qu'il existait depuis une bonne dizaine d'années un fort courant syndical favorable à son étatisation2. Les attentes corporatistes des uns cautionnant les condamnations idéologiques des autres. La surenchère aidant, les "anciennes polices" étaient jugées inadaptées, sous-équipées, mal commandées, mal formées, voire corrompues. On rapporte que, lors des stages de formation des gardiens de la paix de la région de Bordeaux, la direction de l'école, inculquant "l'esprit nouveau de la réforme engagée par le Régime", recommandait aux nouvelles recrues d'éviter tout contact avec les anciens, qui, disait-on, "avaient servi la République" et n'étaient que "des fainéants et

des ivrognes,,3. Ce jugement caricaturalest révélateurde la mentalité
1

Limore Vagi!, "L'homme nouveau" et la Révolution nationale de Vzchy, (1940Paris, 1995.

1944), Paris, 1997, p. 15. Cf M. Bergès, Le syndzcalisme polzczer en France. 1880-1940, 3 Archives BCRA Londres Acte 4/ 31301 (AN FIa 3767).
2

- 34dominante de l'époque. Il montre le poids et la violence des préjugés idéologiques et le niveau des arguments avancés pour légitimer la "nouvelle police". Avec le temps, la dimension haineuse de cette critique s'est atténuée, mais son contenu est resté dans les mémoires. Le discrédit pesant sur la police de la me République est devenu une sorte de lieu commun. On continue encore à expliquer "la réfonne de la police" de 1941 à partir d'une sorte de constat de carence. Cette résurgence de la pensée dominante de l'époque transforme un discours partisan en explication objective. Des stigmatisations politiques sont élevées au rang de vérité historique. Un ouvrage paru dans un cadre institutionnel estime que "la loi Darlan portant étatisation de la police répondait à la nécessité de mettre fm à l'anarchie inhérente régnant dans les polices municipales de province,,4. De même, une biographie consacrée au principal chef de la police de Vichy affinne : "Sitôt nommé, Bousquet [...] exposa avec brio ses projets pour poursuivre l'œuvre de réorganisation de la police [...] Darlan par une loi du 23 avril 1941 avait donné à l'institution un statut rompant avec les bâtardises de la Sûreté nationale: la Police nationale était née"s. Vichy aurait donc dans ce domaine simplement fait œuvre utile de modernisation. Avant de valider ce type de jugement, il paraît plus prudent de regarder la situation dans les premiers mois du régime, telle qu'elle est décrite dans les rapports administratifs. Ils font un état des lieux et on y repère une montée des critiques contre le modèle de police en place. Plus intéressant encore, si on ne trouve trace ni de besoins justifiant la création d'unités spécialisées dans le maintien de l'ordre, ni de référence au "précédent" des groupes mobiles de Seine et Oise, en revanche, on constate que les attaques les plus virulentes contre "l'ancienne police" viennent des cadres de l'armée. Ce sont également eux qui prônent avec insistance sa "réforme". Pourquoi? 1 - L'appareil policier républicain en question Les rapports préfectoraux des deux zones, établis en juillet 1940 par les préfets de la République, encore en place après les premières semaines d'occupation, font un compte-rendu détaillé de la situation de leur département. Ils évoquent les conséquences de l'exode, celles de l'armistice. Ils ont l'avantage de ne pas être encore influencés par la rhétorique "maréchaliste,,6. Ces rapports donnent notamment un bilan précis de la situation des services de police et de gendarmerie. A leur
~

P. Meyzonnier, Lesforees de poilee dans l'Union Européenne, IHESI, Paris, 1994, p.12. , Pascale Froment, René Bousquet, 1994, p. 178. 6 Ce qui ne sera plus le cas, quelques semaines après. Dès septembre 1940, du fait de la loi du 17 juillet, le corps préfectoral fut profondément remanié: sur 94 préfets en poste, 26 furent mis à la retraite, 29 révoqués et 37 déplacés (l-P. Cointet, Histoire de Vichy, op. cil., p. 127).

- 35 lecture, un constat s'impose: le fonctionnement des ces derniers ne paraît pas poser de problème majeur. Mais, dès la fm d'août 1940, le ton commence à changer. Les tensions politiques s' affinnent. Le pouvoir demande aux préfets de la zone occupée de faire le point sur les moyens destinés à assurer l'ordre public. Leurs réponses, transmises entre septembre et octobre, tandis que s'opère le mouvement de "francisation" du corps préfectoraC, marquent une évolution de leur opinion. Les situations dépeintes, les avis formulés sont très variables d'un département à l'autre. Selon la personnalité de l'auteur, le poste qu'il occupe, on sent poindre l'avis éclairé de l'administrateur qui entend montrer sa prééminence. Les jugements se font plus cassants, et les suggestions plus catégoriques. Cependant, dans une majorité de départements, le fonctionnement des forces de police et de gendarmerie appelle plus un renforcement qu'une remise en cause. Dans le Calvados, le Loir-et-Cher, la Vendée, la Vienne, la Haute-Saône, le Doubs, la Meuse, les préfets estiment disposer d'effectifs suffisants pour assurer le maintien de l'ordre et ne souhaitent pas modifier l'organisation de la polices. En Charente, malgré les nombreux centres industriels, les moyens en hommes semblent convenir. Dans l'Allier, les éléments de la gendarmerie mobile restés sur place à l'arrivée de l'occupant concourent utilement au maintien de l'ordre public. Dans le Maine-et-Loire, on note un surcroît de travail dû à l'occupation, avec une surveillance accrue des prostituées clandestines et des cabarets. Toutefois, le préfet s'estime en mesure d'assurer l'ordre public9. En Saône-et-Loire, où les services de police continuent à fonctionner régulièrement, il n'y a pas lieu de prévoir de modifications, ni dans leur organisation, ni dans la répartition ou l'importance numérique du personnel. Dans la Sarthe, les Côtesdu-Nord, la Somme, les Deux-Sèvres, les préfets demandent tantôt à combler les vacances de postes de policiers, tantôt à renforcer la garde mobile pour maintenir l'ordre publiclO. Par contre, dans le Finistère, les Vosges, les effectifs de sécurité publique paraissent à peine suffisants. Dans les Ardennes, où aucun fonctionnaire de police n'a pu reprendre ses fonctions, la situation est jugée préoccupante. Dans l'Aisne, le personnel de gendarmerie a dans l'ensemble réintégré ses casernes, mais soufITede l'absence des familles repliées en zone librell. Dans l'Eure, les nombreuses enquêtes demandées par les autorités allemandes nécessitent des renforts de gendarmes. Dans une vingtaine de localités du Morbihan, à la demande
7 8 9

En application de la loi du 17 juillet 1940. AN FIa 4765, notes des 4 septembre 1940 et 23 octobre AN FIa 4765 document non daté. 10 Ibid.
llAN FIa 4765, rapport septembre 1940, Préfet de l'Aisne.

1940.

-36de l'occupant, il a été fait appel à une police auxiliaire de bénévoles, généralement des anciens combattants de la guerre 14-18. D'une façon générale, dans les départements, on souhaite simplement retrouver un niveau d'effectifs comparable à celui d'avant la guerre, en gardant les structures existantes. Dans cette première phase les préfets s'en tiennent à un rôle de gestion, avant de passer assez vite à une logique de proposition. D'autant qu'un problème se fait jour: l'occupation engendre des contraintes nouvelles, qui vont servir de "détonateur" pour lancer une réorganisation du système policier. Le ton change à l'issue des mesures de "purification" de l'administration. Les priorités de la répression se précisent. Un premier raidissement se fait sentir. La situation de la banlieue parisienne préoccupe les autorités. On y déplore la faiblesse des effectifs, face à la reprise de l'activité du Parti communiste. A Malakoff: on redoute sa propagande, on craint des troubles. En Seine-et-Marne, des papillons injurieux pour le Gouvernement ont été découverts sur les murs. Tracts et exemplaires de L 'Humanité circulent à nouveau sous le manteau. On s'inquiète de voir "des membres de l'ancien parti, au chômage ou récemment démobilisés, militants notoires d'avant-guerre, reprendre une campagne sourde mais active, excitant le mécontentement contre le Gouvernement et l'administration française". Pour y faire face, le préfet suggère la mise en place, "d'un indispensable et important service de police de renseignement", à la tête duquel devrait être placé "un chef' connaissant son métier, capable de drainer et d'interpréter les informations et sachant diriger ses collaborateurs. Dans les Landes et la Mayenne, les préfets, soucieux "d'intensifier la surveillance des éléments révolutionnaires", suggèrent également de développer les services de renseignement pour mieux connaître l'état d'esprit, les tendances de l'opinion, sans pour autant demander des troupes supplémentaires pour assurer le maintien de l'ordre. Le 9 septembre 1940, le préfet de la Nièvre écrit qu'il redoute des actes de sabotage et souhaite prévenir des incidents. Il déplore, là aussi, l'apparition de papillons trouvés sur des murs de la ville de Nevers, qui irritent les autorités allemandes. Il met l'accent sur l'évolution des missions dévolues aux forces de l'ordre. Ayant constaté que "les partisans de l'ex-général de Gaulle manifestent leur hostilité au nouveau régime", une "surveillance minutieuse de tous les instants" devient nécessaire12. En Haute-Marne, alors que le préfet en poste en août jugeait les effectifs suffisants pour assurer le service dans de bonnes conditions, son successeur, dans un rapport du 4 octobre, change diamétralement d'avis. Il évoque la possibilité de sanctionner certains policiers pour insuffisance professionnelle. Ce reproche ne fait sens que
12

AN Fia

3654. Rapport du 9 septembre

1940, Préfet de la Nièvre.

- 37 par rapport aux "nouvelles missions" de la police. Un décalage commence à se faire sentir entre la volonté du représentant de l'Etat et le comportement des agents, peu enclins à durcir la répression. Dans ce contexte de crise, où la solidarité entre la population et les agents de l'Etat aurait dû être favorisée, Vichy va s'attacher à cultiver une logique inverse, instaurant un climat de méfiance police/population. Le préfet de Meurthe-et-Moselle propose le licenciement de certains agents de police de Nancy. Celui de l'Yonne prône "une adaptation de la police aux changements provoqués par l'occupation". Il juge que celle-ci a diminué l'importance de certaines missions des services de police, en particulier la surveillance des usines travaillant pour la défense nationale, mais en a suscité beaucoup d'autres: rationnement, surveillance des prix, répression des pillages, surveillance des agissements des anciens membres du Parti communiste, des éléments douteux, français ou étrangers, qui se mêlent aux immigrés". Pour ces raisons, il se propose de reconstituer au plus vite les archives brûlées sans discernement au moment de l'avancée allemande. Dans la situation où se trouve la France, priorité doit être donnée à un "strict maintien de l'ordre", destiné à "éviter tout incident" . Tout doit être mis en œuvre pour prévenir les actes de sabotage et les troubles de toute nature. Pour accomplir efficacement cette tâche de "surveillance profonde", commence à apparaître l'appel à la création d'une police "forte et cohérente". Pour que celle-ci devienne effective, le préfet préconise une "indispensable et étroite entente entre les différents services". Il souhaite qu'une circulaire gouvernementale rappelle l'impérieuse nécessité de la collaboration entre la police municipale et la police spéciale chargée du renseignement. Car, "malgré les excellentes relations d'hommes à hommes, les contacts de métiers sont nettement insuffisants". Pour pallier cette "faiblesse", il est suggéré de créer des "Directions départementales de police", dont le chef serait le commissaire spécial (Renseignements généraux) du chef-lieu. Cette nouvelle organisation, fondée sur l'exploitation du renseignement rendrait l'action de la police plus rapide et plus efficace. Elle aurait de plus le mérite de regrouper tous les services sous une direction unique. Cette prédominance de la police de renseignement se justifiait "par l'expérience et l'ancienneté" des commissaires spéciaux étant, dans 13 bien des départements, supérieurs en grade aux autres commissaires . Régime né de la guerre, Vichy favorise la mise en avant des "spécialistes de la surveillance politique" par rapport à ceux chargés de la sécurité publique. Il se produit là un changement fondamental. La police ne se trouve plus au service de la société, mais à celui de l'Etat. Tâche jugée plus noble et plus gratifiante pour ceux qui entendent en prendre la direction.
13

AN FIa 4765. Rapport préfet de l'Yonne.

- 38 Dans un second temps, l'inspection de l'administration va affiner cette demande encore diffuse et proposer des mesures plus radicales. Ses rapports, bien qu'en décalage avec les observations formulées quelques semaines auparavant, sont de véritables réquisitoires contre la police en place. Désormais il ressort que, dans les villes où subsistent des polices municipales, celles-ci sont jugées insuffisantes en nombre et en qualité. Le niveau de compétence du personnel est mis en cause. Il lui est principalement reproché d'être "sous la dépendance des maires". On déplore que les agents soient fréquemment absorbés par des activités administratives souvent banales telles que affaires d'assistance, d'hospitalisation ou de distribution de plis. Il en résulterait une gêne dans le fonctionnement des services de police proprement dits. De manière générale, l'activité répressive est jugée médiocre. Les inspections montrent que la présence des troupes allemandes entraîne des exigences nouvelles. Malgré les dispositions prises tendant à "assainir l'administration", des difficultés de commandement provoquent encore des tiraillements entre les autorités préfectorales et municipales. De même, les relations entre police et gendarmerie souffrent d'un manque de coordination. En outre, on juge que les commissaires reçoivent trop d'instructions, parfois contradictoires, d'autorités trop diverses: préfets, maires, parquets. L'Inspection regrette que ces mêmes commissaires "n'utilisent pas davantage les possibilités que leur donnent pourtant les textes en vigueur, pour mettre en prison les individus dangereux, soit au point de vue politique (communistes) soit au point de vue social (souteneurs)". Enfm, les effectifssont jugés
insuffisants et les traitements des personnels trop faibles
14.

Cette critique radicale n'était pas nouvelle. Elle reprenait certaines attentes des organisations professionnelles de policiers exprimées durant les années trente, exigeant une revalorisation de leurs statuts. Vichy allait satisfaire ces "revendications" afin de s'attacher une institution dont il avait besoin pour servir sa cause. Devant les graves problèmes du pays: ravitaillement, contrôles des prix, du rationnement, des indésirables, l'action policière, selon l'Inspection générale, doit se concentrer sur la seule question qui vaille: celle de "la répression". Or, celle-ci est jugée insuffisante. On exige plus de sévérité, plus de rigueur, plus de coercition. Le mal vient des "carences de la police française". Ces faiblesses sont particulièrement graves en zone occupée, où on estime qu'elles risquent de "favoriser l'extension progressive du pouvoir de l'autorité allemande". Pour éviter ce danger, il est préconisé "d'agir promptement" face au "profond état de désorganisation" de la police.

1~

AN FIa 3654, rapport sur la Préfecture

du Morbihan

(20/9/1940).

- 39Au nom du pragmatisme administratif, l'Etat est appelé à revoir ses méthodes. Les contraintes de l'armistice, et un certain parti pris idéologique servant des intérêts corporatistes, sont les facteurs qui vont provoquer un changement radical dans la manière de "faire la police". D'un système plutôt modéré, proche de la population, souvent impliqué dans des activités de proximité15, le pouvoir souhaite passer à un modèle plus autoritaire, plus distant, transfonné par les circonstances en appareil de surveillance. Le renseignement et le contrôle des opposants politiques deviennent des missions prioritaires. Ainsi, avant de changer l'organisation de la police, Vichy voulut surtout changer la nature de la fonction policière. Par contre, le maintien de l'ordre, au sens de la gestion des attroupements sur la voie publique, ne paraît pas constituer alors une préoccupation méritant un traitement particulier. De même, on ne trouve pas trace, même de façon indirecte, d'une demande de création d'unités spécialisées chargées de ce type de mission. Or, l'histoire institutionnelle de la police tend à accréditer l'idée qu'en la matière, Vichy ne fit que reprendre et améliorer l'existant. On touche ici à une question sensible concernant la genèse des GMR et aux conditions de leur création. La première idée serait que celle-ci a été provoquée par un manque d'effectifs. Cette thèse fait peu de cas d'une des dispositions essentielles de la convention d'armistice, qui laissait à l'Etat fumçais une année de 100 000 hommes précisément destinée à assurer le maintien de l'ordre en zone libre. On dit aussi que les GMR auraient été constitués pour pallier l'absence de la garde mobile en zone occupée. C'est inexact, puisque les premiers groupes furent implantés en zone libre, en complément de la garde et de l'armée d'armistice; leur extension en zone Nord n'intervenant qu'en novembre 1942, après l'occupation totale du territoire. Enfm, peut-on dire que les GMR furent constitués sur le modèle des unités de police mobile de Seine-et-Oise, premier département à avoir disposé d'une police étatisée dès 1936 ? Cette théorie très ancrée dans la mémoire collective mérite clarification. La référence à 1936 n'est pas neutre. Elle tend à banaliser la politique de la Révolution nationale. Evoquer "36", c'est faire indirectement allusion au Front populaire, c'est tenter de créer un lien entre deux modes d'administration de la police. C'est sous-entendre que Vichy reprit ce qu'un gouvernement de gauche avait initié. En fait, l'adoption de la loi du 1er avril 1936, sur l'étatisation des polices de Seine-et-Oise et de Seineet-Marne, est antérieure de quelques mois à la constitution du gouvernement de Léon Blum. Elle fut votée par une Chambre de droite et mise en œuvre par un Gouvernement de gauche. Ceci précisé, on peut
15 Activités présentées alors comme dévalorisantes voire inutiles.

-40néanmoins tenter de voir si on trouve trace alors d'une sorte de "prototype" de ce que seront les GMR. Les rapports préfectoraux n'y font pas référence et les organigrammes ne font apparaître aucun service de ce type. Lorsque le préfet de Seine-et-Oise, Robert Billecart, adresse, le 4 août 1940, son rapport sur la situation de son département, il rappelle que celui-ci dispose d'une police étatisée mise en place par ses soins à partir de 1937.

Mais, dans l'inventaire de ses moyens16, à aucun moment il ne fait
allusion à des groupes mobiles chargés du maintien de l'ordre. Il présente la police de son département comme une entité homogène, organisée en circonscriptions de police. Le maintien de l'ordre, entendu comme la surveillance et/ou la répression des manifestations protestataires, est une tâche visiblement dévolue à la gendarmerie mobile. Cependant, si l'on fouille un peu, on constate que des groupes mobiles de gardiens de la paix existaient, dont témoigne, aux archives départementales de Versailles, un unique registre de main courante. Ce document permet de tordre le cou à un mythe tenace. Ouvert le 24 octobre 1938 et clos le 10 avril 1940, ce cahier retrace l'activité de cette unité mobile stationnée à Aulnay. Il donne des informations précises sur ses missions, son organisation interne, ses moyens en hommes et matériell? Pour interpréter ces données il faut rappeler qu'en matière d'organisation de la police, durant les premières décennies du siècle, le qualificatif de "police mobile" traduisait essentiellement un souci d'adaptation à l'expansion de l'automobile. A cette époque, le policier ordinaire officiait à pied, au mieux à bicyclette. Rattaché à un poste fixe, il faisait son travail dans un périmètre en rapport avec son moyen de locomotion. Alliant rapidité et efficacité, la mobilité devenait alors synonyme de modernité. Ainsi "les nouveaux corps de police mobile constituaient-ils sous la me République un modèle
d'excellence"
18.

Vichy chercha à récupérer cette image valorisante.

La lecture de ce registre permet de mieux comprendre l'utilité de cette mobilité et, surtout, à quels besoins elle répondait. On découvre que l'essentiel de l'activité du groupe se composait de rondes s'étendant sur plusieurs circonscriptions de police. Sa principale raison d'être consistait à "prêter main forte" aux divers commissariats des zones suburbaines de Paris. Quatre types de missions lui étaient dévolus. A en juger par les rapports d'activité et le nombre de procèsverbaux établis, la police de la circulation apparaît comme sa tâche la
16

AN FICIII 1228. Ils étaient de 1200 agents, 80 inspecteurs et 120 commissaires et

secrétaires, plus 350 gendarmes. La zone de police d'Etat s'étendait sur 171 communes et une population de 1 100 000 habitants. Pour le maintien de l'ordre, il était fait appel à six pelotons de gardes mobiles casernés dans la Seine.
1

Jean-Marc Berlière, XXO Siècle, pp. 23-37.

18

4M 2/160 Archives Départementales de Versailles.
"Les nouveaux corps de police de la Troisième République",