Une princesse canadienne

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Agnes Le Clerq Joy, jeune aventurière canadienne, fait la connaissance du prince prussien Felix zu Salm-Salm à Washington en 1862, début de la guerre de Sécession. C'est le coup de foudre réciproque. Le bel officier, qui vient de s'engager dans l'armée de l'Union, fait sa demande en mariage et c'est ainsi qu'Agnes devient la princesse Salm-Salm. Pendant près de dix ans et au cours de trois guerres (guerre de Sécession, guerre du Mexique, guerre de 1870), le couple va mener une existence pleine d'aventures, de bruit et de fureur. Ce récit est aussi un témoignage précis sur les évènements importants de l'époque.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140006449
Nombre de pages : 336
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Princesse Agnes S-SUne princesse canadienne
Dix ans de ma vie
Agnes Le Clerq Joy, jeune aventurière canadienne, fait la connaissance du prince
prussien Felix zu Salm-Salm, à Washington, en 1862, au début de la guerre de Une princesse Sécession. C’est le coup de foudre réciproque. Le bel offi cier, qui vient de s’engager
dans l’armée de l’Union, sachant à peine l’anglais, fait sa demande en mariage.
C’est ainsi qu’Agnes devient la princesse Salm-Salm. canadienne Ils vont mener, pendant près de dix ans et au cours de trois guerres, une
existence pleine d’aventures, de bruit et de fureur. Ils connaîtront successivement
la guerre de Sécession, à la fi n de laquelle Felix sera général de brigade ; la guerre
du Mexique et l’exécution de Maximilien, où tous les deux se montreront les Dix ans de ma viedéfenseurs héroïques et malheureux de l’empereur ; la guerre de 1870, enfi n, au
cours de laquelle Felix mourra au combat de Saint-Privat.
Dans son récit, Agnes entraîne le lecteur à sa suite dans ces trois guerres,
dans trois pays qui n’ont pas grand-chose de commun, mais dont elle s’eff orce de
nous décrire les spécifi cités : l’effi cacité américaine déjà, l’immensité du territoire ;
l’imbroglio mexicain, l’isolement total de Maximilien dans cette galère,
la sauvagerie des mœurs, la beauté des paysages grandioses autour de Mexico ;
les habitudes quasi bourgeoises de la haute société allemande, où pourtant les
titres et le rang comptent par-dessus tout, la puissance militaire extraordinaire de
la Prusse.
Agnes nous parle aussi de son couple, de son amour partagé avec son mari, de
leurs problèmes d’argent et de leurs rapports ambigus avec la famille du prince.
Après la mort de Felix, nous voyons Agnes se battre, pour garder la tête hors
de l’eau, avec ses innombrables créanciers, son beau-frère peu enclin à mettre la
main au porte-monnaie… Elle rencontrera l’empereur d’Allemagne, l’empereur
d’Autriche et même le pape, à qui elle demandera son avis sur son intention de se
retirer dans un couvent.
Ancien élève de l’École normale supérieure de Cachan, Robert
Tubach a terminé sa carrière dans l’Éducation nationale en 2000,
comme inspecteur d’académie-inspecteur pédagogique régional
de l’académie de Grenoble. Il consacre son temps à traduire
e edes œuvres en anglais des XIX et XX siècles, quand il n’écrit pas
des nouvelles policières avec son complice, Jacques Delatour.
Récit traduit de l’anglais, adapté, présenté et annoté par Robert Tubach
En couverture : Nicolas Mignard, Mars et Vénus, Musée Granet,
Communauté du Pays d’Aix, cliché de Bernard Terlay.
ISBN : 978-2-343-07263-0
27,50
Une princesse canadienne
Princesse Agnes S-S
Dix ans de ma vie















Une princesse canadienne

















Princesse Agnes SALM-SALM






















Une princesse canadienne

Dix ans de ma vie





Récit traduit de l’anglais, adapté, présenté et annoté par Robert Tubach





























































































































Ouvrages de Robert Tubach

Mon Journal au Mexique en 1867, Felix Salm-Salm, traduction, L’Harmattan, Paris,
2012.
Maximilien d’Autriche au Mexique (1862-1867). D’après les souvenirs de Sara Yorke
Stevenson, traduction, L’Harmattan, Paris, 2010.

En collaboration avec Jacques Delatour
Les Enquêtes du commissaire La Rennie (II). Mon curé chez les profs, L’Harmattan, Paris,
2012.
Les Enquêtes du commissaire La Rennie (I). On a assassiné l’inspecteur d’académie,
L’Harmattan, Paris, 2011.




























































Première édition : Ten Years of my Life, Detroit,
Belford Brothers Publishers, 1877.








© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07263-0
EAN : 9782343072630
AVERTISSEMENT

Les prénoms des personnages étrangers n’ont pas été francisés, sauf
s’agissant des souverains conformément à un usage constant jusqu’au début du
eXX siècle. Ainsi, on trouvera Felix et Eleonore, sans les accents aigus, mais
erGuillaume I , roi de Prusse et empereur d’Allemagne.
Sauf mention contraire les notes de bas de page sont du traducteur.











































Avant-propos
Par Robert Tubach

Agnes Elizabeth Winona Leclerq Joy, princesse Salm-Salm depuis son mariage
fulgurant avec le prince et mercenaire prussien Felix en 1862 à Washington,
écrit ses mémoires après la mort de ce dernier à Gravelotte en 1870. L’édition
anglaise dont nous présentons aujourd’hui la traduction intégrale en français est
parue à Detroit en 1877.
Les mémoires de la princesse relatent ses expériences personnelles et le cas
échéant celles de son mari jusqu’en 1870, durant trois guerres, auxquelles elle a
participé activement : la guerre de Sécession, de 1862 à1865 ; la guerre du
Mexique, de 1866 à 1868 ; la guerre franco-prussienne, de 1870 à la fin de la
guerre en 1871. C’est beaucoup pour une seule femme, mais elle était
amoureuse de son bel officier et avait choisi son destin.
On découvrira évidemment tous les détails de ses faits et gestes dans les
pages de ses mémoires qui vont suivre, mais disons tout de suite qu’elle ne s’est
pas contentée d’être spectatrice : qu’elle s’occupe des blessés en Amérique du
Nord, où elle sera nommée capitaine, ou qu’elle fasse des pieds et des mains
pour sauver son mari condamné à mort au Mexique, ou qu’elle s’occupe de
l’approvisionnement des hôpitaux pendant la guerre de 1870, la princesse
n’entend pas être simple témoin et veut faire œuvre utile. Elle veut aussi que
cela se sache ; c’est ainsi qu’en 1868 elle confiera une cinquantaine de pages de
son journal à son mari pour qu’il les intègre à son propre journal, Mon journal au
Mexique en 1867, qui paraîtra aussitôt en Europe, en allemand et en anglais et
connaîtra un réel succès.
Voilà les Salm lancés, et Agnes ne s’arrêtera pas là, car à cette date il lui reste
encore une guerre à faire, celle de 1870, et un drame à subir, la mort de son
cher époux.
La princesse Salm-Salm, en effet, est une femme qui a besoin d’action, qui
n’a pas froid aux yeux et ne s’en laisse pas conter. Certains la qualifieront
d’aventurière. Sans doute l’était-elle un peu, à cette époque, aux yeux de la
bonne société. On en disait d’ailleurs autant de l’impératrice Eugénie ! Sans
doute, dans le récit qu’on va lire, tire-t-elle, ici ou là, la couverture à elle et
a-telle tendance à grossir un peu l’importance de ses actes. Pour autant on ne
saurait en nier la réalité, comme en attestent les récompenses de toute nature
qu’elle a pu obtenir et les égards dont l’ont entourée d’importantes
personnalités américaines, Maximilien du Mexique, le roi de Prusse, l’empereur
d’Autriche ou son chef, alors qu’elle était infirmière en 1870 dans l’armée
r Busch, ainsi que les témoignages écrits des contemporains, allemande, le D
9 qu’il s’agisse de Sara Yorke Stevenson ou d’Otto von Corvin, pour ne citer
qu’eux.
L’un de ses principaux titres de gloire, à nos yeux, et ce qui fait en grande
partie l’intérêt de ce livre, c’est le dévouement total d’Agnes à la cause de son
mari. Elle a parfaitement conscience que dans le couple qu’ils forment, outre
l’amour qu’ils partagent à égalité depuis le coup de foudre qui les a frappés tous
les deux, c’est son mari qui a apporté le plus à la communauté : son grade de
colonel, son emploi de chef d’état-major du brillant général Blenker, son style
de parfait homme du monde, sa bravoure chevaleresque et surtout, surtout, son
titre de prince allemand authentique. Elle-même, qu’a-t-elle à offrir en plus de
sa jeunesse – elle a entre 18 et 24 ans, selon les sources quand elle épouse le
prince ? Rien, croit-on. On se trompe, car elle va montrer tout au long de ces
dix années un potentiel de ressources personnelles assez peu commun, fait
d’énergie, de courage physique et moral, d’entregent et d’un formidable culot,
qu’elle mobilisera à fond, au cours de ces trois conflits, pour débloquer ou
faciliter la carrière de son mari, et même, au Mexique, pour le sauver du peloton
d’exécution…
Aujourd’hui, elle aurait alimenté les pages people des magazines avec son
mariage princier en 1862, qui fit scandale en Amérique, et son action au
Mexique qui en fit la coqueluche de l’Europe après son arrivée sur ce continent
en 1868. Sa conduite courageuse incontestable dans des circonstances
dramatiques était de nature à justifier l’intérêt qu’elle suscita auprès de la bonne
société européenne, et notamment allemande, mais s’y ajoute un attrait
particulier du public pour cette « Américaine », vaguement d’origine indienne.
Cette intéressante personne a réussi à épouser un prince alors qu’elle n’est
qu’une roturière même pas fortunée, et sur le compte de qui courent quantité
de ragots, histoires vraies ou fausses. On a même raconté, qu’au Mexique, elle
se serait proposée en paiement des services d’un général mexicain susceptible
1de l’aider à faire évader son mari . Mais l’auteur ne cite pas ses sources ;
toutefois, on peut toujours dire qu’on ne prête qu’aux riches !
Tout, en effet, est mystère chez elle et donnera lieu à supputations : sa date
de naissance, son lieu de naissance, son père, ses années de jeunesse.
Dans ses mémoires, elle dit qu’elle vient d’avoir trente ans en 1875, date de
publication de son ouvrage à Stuttgart, ce qui la ferait naître en 1845 ou en
1844 ; en revanche ses biographes donnent comme date probable 1840. Après
avoir lu les pages qui vont suivre, le lecteur pourra se faire une opinion. À notre
sens elle est femme à mentir sur son âge, et l’on peut penser que la date de
1844, a fortiori de 1845, est suspecte. Faut-il aller jusqu’à croire William Joy,
son père, habitant de Saint-Amand, au Québec, qui déclare lors du recensement
de 1851 avoir une fille de 13 ans, Agnes Elizabeth, née au Canada, ce qui lui
ferait 37 ans en 1875, alors qu’elle n’en avoue que 30 ?
D’ailleurs est-elle née à Saint-Amand au Canada ou juste de l’autre côté de la
frontière à Franklin, dans le Vermont, comme l’affirment certains biographes ?

1 Ghislain de Diesbach, Les Secrets du Gotha, Paris, Julliard, 1965, p. 44
10 Là encore, à la lecture de ses mémoires, on constate qu’elle se considérait
comme Canadienne, puisqu’elle dit (p. 71) qu’elle a appris « à aimer et respecter
les Américains », ce qu’elle ne dirait pas si elle était elle-même citoyenne des
USA.
Son père, fabricant de harnais, selon ce que déclare William Joy lors du
recensement au Québec, n’était-il pas plutôt un général américain en
disponibilité, comme on le lit ici ou là, ou bien s’agit-il d’homonymes ? William
Joy aurait pu être aussi un général américain reconverti dans la bourrellerie…
Certes, mais si son père était général, pourquoi n’en fait-elle jamais état dans les
pages qui vont suivre ? Alors qu’elle et son mari vivent presque continuellement
dans le milieu des officiers, comment se fait-il qu’elle ne fasse jamais état du
grade éminent de son père, ce qui la rapprocherait du monde de son mari, elle
qui, on le verra, ne se fait pas faute de se mettre en avant ?
De toute évidence, les cartes sont brouillées et il est difficile de se faire une
idée précise en lisant ce qu’on a dit d’elle ; aussi bien notre propos n’est-il pas
d’établir la biographie exacte d’Agnes Salm-Salm, mais de souligner ces
imprécisions qu’Agnes elle-même a contribué à entretenir, peut-être pour
dissimuler son âge, ses origines et ses débuts, dont elle ne pouvait guère faire
état dans le beau monde qu’elle sera amenée à fréquenter en suivant la carrière
de son mari. C’est une facette de son personnage que le lecteur ne peut ignorer.
On verra, par exemple, au cours de son récit, qu’elle se montre plutôt flattée de
fréquenter la haute société – le président des États-Unis, les généraux, les
sénateurs, les rois et les reines, et même le pape – et révèle un côté snob de sa
personnalité. C’est avec une réprobation et une ironie appuyées qu’elle parle des
mariages morganatiques des princes de Sayn-Wittgenstein ou des prétentions
nobiliaires de Marie de Solms… Pour être tout à fait juste il faut ajouter qu’elle
prendra la défense, après des précautions oratoires bienséantes, de la reine
Isabelle II d’Espagne, dont on connaît les écarts de conduite. Était-ce une
façon pour elle, en enfonçant ainsi ceux et celles qui avaient transgressé les
règles ou triché sur leurs origines, de se présenter comme une femme
fréquentable, soucieuse du jugement de la bonne société, de se dédouaner, en
quelque sorte, des rumeurs défavorables qui couraient sur son compte ?
Roturière, elle l’était et restera assez discrète sur ce chapitre, mais dans sa
jeunesse fut-elle pour autant écuyère dans un cirque ? Fut-elle actrice de théâtre
à Cuba, métier infamant, qui faisait que les actrices étaient situées juste
audessus des courtisanes dans l’échelle du mépris social ? On dit tout cela dans
certaines de ses biographies, mais on peut lire aussi, parfois, qu’il y a soupçon
de confusion avec des homonymes. Elle dit au tout début de ses mémoires
qu’elle vient de passer plusieurs années à Cuba, sans plus de précisions. Ce qui
pourrait accréditer la thèse qu’elle a quelque chose à cacher, de peu reluisant :
peut-être est-elle réellement montée sur les planches. Pour ce qui est de ses
talents de cavalière, en tout cas, ils sont indéniables : que ce soit aux USA, au
Mexique ou en Allemagne, on la voit souvent à cheval au milieu des hommes,
apparemment très à l’aise, même pour de longues et dangereuses chevauchées,
toujours en tenue d’amazone, cependant, et refusant absolument de monter à
11 califourchon, position masculine indigne d’une femme qui se respecte. Elle
relate même une aventure qui lui est arrivée en Allemagne, qui laisserait penser
qu’à défaut d’être écuyère de cirque elle avait à tout le moins des dispositions
pour l’acrobatie équestre : « J’ai chevauché toutes sortes de montures dans
différents pays et j’avais la réputation d’être plutôt à mon aise sur une selle ;
mais ce drôle de poney semblait faire fi de toute ma science équestre et avoir
décidé de m’humilier. Il plonge et rue affreusement pour se débarrasser de
l’étrange chose qu’il a sur le dos. Comme il n’y parvient pas, un profond fossé
qui se présente opportunément lui donne une idée lumineuse. Il saute soudain
délibérément en plein milieu, s’y vautrant à plaisir et me projetant de l’autre
côté, où j’exécute quelques figures acrobatiques à l’étonnement des
1spectateurs ».
Personnalité curieuse, complexe, donc, dont la vie fut un véritable roman
d’amour et d’aventures, bien que tout ne fût pas rose dans son existence, car
elle connut aussi de graves ennuis, des malheurs et des déceptions.
Avec son mari désargenté et sans situation définitive, elle connut, de retour
en Europe, les ennuis d’argent, les dettes et le harcèlement des créanciers.
Ayant eu le malheur de perdre ce mari qu’elle aimait tendrement, elle se
retrouva soudain confrontée à des créanciers acharnés à récupérer au moins une
partie des dettes accumulées jadis par le jeune Felix et accrues depuis par les
dettes du ménage, qui ne se refusait pas grand-chose et vivait à crédit. Même si,
après 1870, Agnes trouve auprès de son beau-frère, le prince Alfred, un soutien
réel, elle est tout de même déçue de voir qu’il mégotte à payer les dettes de son
jeune frère, mort en héros et en ayant contribué ainsi à la gloire de la famille, à
l’instar de ses valeureux ancêtres. Cette déception est venue s’ajouter à celle
qu’elle avait éprouvée en Autriche, quand François-Joseph avait assez
froidement reçu Felix, l’empereur étant devenu méfiant à cause de tous les
quémandeurs qui prétendaient être récompensés pour avoir aidé son jeune frère
Maximilien, lors de sa désastreuse aventure au Mexique : « Le 18 mon mari fut
reçu en audience par l’empereur d’Autriche, il en revint plutôt déçu, car il aurait
pu espérer un meilleur accueil. On peut toutefois facilement comprendre que
l’empereur se soit montré réservé. Après la catastrophe du Mexique, un grand
nombre de gens arrivèrent à Vienne, qui avaient tous servi Maximilien et qui
attendaient tous d’être largement récompensés de leurs services par son frère.
De fait, l’empereur en fut grandement importuné et, pour se protéger, il dut
2accueillir les nombreux quémandeurs assez fraîchement » . Elle obtint pour sa
part une petite pension de l’empereur d’Autriche, mais dont le montant pouvait
être jugé peu en rapport avec les risques qu’elle avait encourus pour essayer de
sauver Maximilien, cela ne lui permettait pas de mener grand train.
Après la guerre où sa conduite fut exemplaire, elle voyagera en Europe, se
remariera en 1876 avec un diplomate anglais, un aristocrate du nom de Charles
Heneage (1841-1901), dont elle divorcera peu de temps après. Elle ne

1 Une princesse canadienne – p. 274.
2 anadienne – p. 211-212.
12 retournera jamais en Amérique et mourra, bien oubliée et dans le dénuement,
en 1912 à Karlsruhe, où elle est enterrée.
Quand elle lia, en 1862, son sort au jeune et fringant officier prussien Felix
Constantin Alexander Johann Nepomuk Marie zu Salm-Salm (1828-1870), elle
était loin d’imaginer le destin qui l’attendait.
Quand ils se rencontrèrent en Amérique, le prince était colonel et chef
d’état-major de la division du général Louis Blenker, lui aussi prussien, ayant
mis son épée au service de l’Union pendant la guerre de Sécession, qui n’en
était alors qu’à ses débuts. Felix était un fils cadet du prince Salm-Salm, dont la
principauté située en Westphalie venait d’être annexée à la Prusse, ne laissant au
prince qu’un pouvoir honorifique. La famille vivait dans le beau et antique
château d’Anholt. Felix était entré dans l’armée prussienne comme officier alors
qu’il n’était encore qu’un adolescent et s’était fait remarquer par son train de vie
dispendieux et sa bravoure. Lors de la guerre des Duchés, il fut fait prisonnier
sur le champ de bataille d’Aarhus, où il était resté avec sept blessures. Le roi de
Prusse reconnut sa bravoure en lui remettant une épée d’honneur, ce qui est
une distinction tout à fait exceptionnelle. Son père l’aimait beaucoup et, sans
doute, le gâta en conséquence, car il lui donnait tout l’argent qu’il voulait, et il
était très gourmand. De sorte que, quand son trop généreux père mourut et que
ses ressources furent épuisées, il fit des dettes, comme tous les jeunes nobles de
cette époque. Qu’on songe, à peine un demi-siècle plus tard, au jeune Winston
Churchill, officier des hussards dans la cavalerie britannique, qui devra faire
appel aux usuriers et prêteurs sur gages pour payer ses chevaux de polo et
soutenir son rang… Toujours est-il qu’à cause de ses dettes et sans doute aussi
du scandale de ses maîtresses, le jeune Felix dut démissionner de l’armée
prussienne, malgré les avertissements de quelques amis sincères et même les
erconseils du roi Guillaume I lui-même, et qu’il s’enrôla dans l’armée
autrichienne.
À Vienne, il prit comme maîtresse une très belle et très célèbre actrice et
mena une vie de bâton de chaise. Il fit appel à d’obligeants usuriers juifs qui lui
prêtèrent de l’argent, évidemment à un taux exorbitant, et il signa tout ce qu’on
lui présentait sans même chercher à lire les conditions qu’on lui faisait. Comme
on pouvait s’en douter, il ne tarda pas à avoir des ennuis, mais « le plus riche
1banquier d’Autriche, le baron …, » était prêt à payer toutes ses dettes s’il faisait
de sa fille une princesse en l’épousant, promettant de lui donner
immédiatement deux ou trois millions de florins. Comme la jeune personne
était très jolie et très bien éduquée et que le jeune prince était vraiment aux
abois, il n’était pas opposé à un tel arrangement. Cependant, toute l’affaire
capota à cause de son imprudence, bien qu’il n’ait jamais voulu le reconnaître et
qu’il ait affirmé que sa famille n’aurait jamais consenti à une telle alliance avec la
fille du baron, qui était d’origine juive. La vérité, toutefois, c’est qu’il se présenta
un soir avec sa maîtresse au théâtre, dans une loge juste en face de celle du

1Otto von Corvin, In France with the Germans, Londres, Bentley, 1872, p.7 et sq.
13 baron. Le riche banquier, et encore plus sa fille, en furent si profondément
offensés que toutes les négociations furent rompues.
Les créanciers se déchaînèrent, et comme sa famille n’entendait pas payer, la
situation du prince Felix devint intenable, d’autant que ses frasques avaient
indisposé jusqu’à l’empereur François-Joseph lui-même, réputé pour son train
de vie personnel austère, qui n’appréciait pas que ses officiers mènent une
existence tapageuse, et Felix quitta l’armée autrichienne pour aller à Paris.
Quand la guerre éclata en Amérique en 1861, des amis lui conseillèrent
d’offrir ses services au gouvernement de l’Union. Pourvu de chaleureuses
recommandations du kronprinz de Prusse, il débarqua à Washington, où
l’ambassadeur de Prusse, le baron Gerolt, fit de son mieux pour l’aider.
Les princes sont une denrée rare en Amérique du Nord, et on le reçut avec
beaucoup de gentillesse. On lui offrit le commandement d’une brigade de
cavalerie, mais le prince refusa au motif qu’il ne connaissait ni l’anglais ni la
manière de faire des Américains, et il préféra un poste de chef d’état-major de la
division allemande.
Otto von Corvin, dont on se sert ici du témoignage, était arrivé en
Amérique comme correspondant de la Augsburg Allgemeine Zeitung et du Times de
Londres. Le général, supérieur du prince, était un de ses vieux amis de la
révolution allemande de 1849. Il campait à quelques kilomètres de Washington
et, apprenant que Corvin avait débarqué, il alla lui rendre visite, avec tout son
état-major. C’est à cette occasion que Corvin fit la connaissance du prince
Salm ; ils allaient rester très liés par la suite. Corvin l’appréciait, car il était
« extrêmement modeste et sans prétention », et l’un des meilleurs hommes qu’il
ait jamais rencontrés. Il ne brillait par aucun talent ni par sa force de caractère et
il se sentait en Amérique comme une « baleine échouées sur le rivage », comme
le dira un jour Churchill de lui-même. Habitué à vivre dans les plus hautes
sphères de la société européenne, les manières libres et décontractées des
Américains, parfois même assez rudes, le révulsaient, et il se sentait partout
humilié et mortifié. Bien que n’étant ni orgueilleux ni suffisant et ne se pensant
pas meilleur que quiconque, il avait été habitué depuis sa jeunesse à être traité
d’une manière un tant soit peu différente. Les démocrates allemands de New
York se conduisirent honteusement à son égard. En tant que prince, il était leur
ennemi naturel, et leurs sentiments à son égard ne s’améliorèrent pas quand ils
virent que le gouvernement républicain lui accordait sa préférence, bien qu’il
l’ait méritée bien plus que quantité de républicains allemands démocrates qui
furent faits colonels. Le prince fut attaqué et vilipendé dans la presse, et toutes
ses actions furent commentées dans un esprit de dénigrement systématique, et
les journaux européens démocrates recopièrent les journaux américains sans
aucun esprit critique.
Les femmes américaines, fussent-elles républicaines, adorent les titres, et si
le prince avait été intéressé, le titre d’Altesse qu’il avait à offrir aurait pu
facilement lui procurer une épouse américaine dotée d’une fortune se comptant
en millions de dollars. Toutefois, le mariage ne lui disait rien du tout. Une fois,
en Europe, il avait flirté avec une jeune comtesse. Le frère de la jeune femme
14 s’imagina que ce flirt ne pouvait aboutir qu’à un mariage et il en parla sans
ménagements au prince, qui lui répondit sur le même ton. Il en résulta un duel
au pistolet, qui eut lieu en Suisse. Le prince fut touché au bras droit et souffrit
beaucoup de sa blessure, mais affirma qu’il préférait cet inconvénient passager
plutôt qu’un autre qui durerait toute la vie.
L’histoire de la famille princière de Salm offre, toutefois, maintes preuves
que ses membres sont prompts à tomber passionnément amoureux, et les
mésalliances ne sont pas rares chez eux. Le prince Felix ne fit pas exception. Il
tomba éperdument amoureux de la jolie Agnes Leclerq Joy, qui n’était ni riche
ni titrée. Quand il fut question de mariage, un mariage catholique, car les deux
fiancés étaient de cette religion, Corvin fit tout ce qu’il put pour en dissuader le
prince, mais en vain. Ils se marièrent en 1862 à l’église Saint-Patrick de
Washington.
Le baron Gerolt, ambassadeur de Prusse, fit reproche à Corvin de ne pas
avoir empêché une telle mésalliance !
Par la suite, Corvin et sa femme devinrent des intimes du couple Salm-Salm,
et on les retrouvera tous les quatre dans les pages du journal de la princesse.
Salm termina la guerre de Sécession avec le grade de général de brigade,
mais ne voulut pas rester dans l’armée américaine, peu soucieux d’aller végéter
dans quelque garnison de l’Ouest et surtout écœuré des insultes dont il avait été
constamment l’objet de la part des démocrates allemands. Il partit donc au
Mexique pour se mettre au service de l’empereur Maximilien. Voici ce qu’en dit
Sara Yorke Stevenson, un témoin oculaire de l’aventure mexicaine :

Le prince de Salm-Salm et son épouse, une élégante Américaine, arrivèrent au Mexique en
1866. Ils trouvèrent de sérieuses difficultés à se faire admettre dans les cercles de la bonne
société ou officiels de la capitale. Les rapports de la Prusse et de l’Autriche étaient assez
tendus à cette date, et peu après leur arrivée la guerre éclata pour culminer à Sadowa. Sujet
prussien, le prince fut naturellement considéré avec méfiance par les Autrichiens qui ne lui
1manifestèrent qu’un minimum de respect. Il avait apporté des lettres du baron Gerolt , le
ministre de Prusse à Washington, du baron de Wydenbruck, le ministre d’Autriche, et du
marquis de Montholon, mais ces lettres furent, semble-t-il, insuffisantes pour lui procurer
même une audience de la part de l’empereur.
Ayant finalement réussi, après bien des difficultés, à intégrer le corps belge
de l’armée impériale, Salm commença sa carrière militaire mexicaine, souvent
accompagné de son épouse, qui avait revêtu un uniforme de fantaisie gris et
argent, rappelant les couleurs du régiment belge. Auprès de son mari, elle
partageait avec enthousiasme les rigueurs et les dangers de la vie en
campagne « – comme une « soldadera », disaient avec mépris ses compagnes de
la bonne société, car ce mode d’existence attirait naturellement sur elle les
critiques des personnes de son sexe les plus conventionnelles de la colonie

1 Sara Yorke Stevenson, Maximilien au Mexique – 1862-1867, (traduction de Robert Tubach) – L’Harmattan,
Paris, 2010.

15 mexicaine ». Mais en dépit de tous les revers, elle et son mari assistèrent
l’empereur jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’à son exécution à Querétaro, au
péril de leur vie, alors que d’autres, qui avaient profité des largesses de
Maximilien l’avaient piteusement abandonné quand son étoile s’était éteinte.
Rentré en Europe avec son épouse et y ayant retrouvé les Corvin, Felix
écrivit son livre, déjà cité, sur son expérience mexicaine, avec l’aide de Corvin,
qui le mit en forme, à la fois en anglais et en allemand.
La guerre de 1870 les réunira tous les quatre une dernière fois, puis, après la
mort de Felix, laissant Agnes seule avec son chagrin et ses dettes, plus rien ne
sera jamais comme auparavant.
Laissons maintenant la parole à Agnes.

Annecy-le-Vieux, le 15 avril 2014.

16
PRÉFACE
L y a quelques années, mon pauvre mari a publié son « journal au
Mexique ». J’avais contribué à cet ouvrage par quelques pages extraites de Imon propre journal, promettant d’en publier davantage dès que j’en aurais
le loisir. Encouragée par quelques amis et forte de l’accueil sympathique qui fut
fait aux fragments que je viens de mentionner, je vais maintenant tenir ma
promesse.
Depuis 1868 bien des événements ont bouleversé le monde. L’histoire a
tourné une nouvelle page de son livre perpétuel. L’ère française s’est achevée
tandis que s’est ouverte l’ère allemande. Le vieil Empire germanique s’est
dressé, comme le phénix renaissant de ses cendres, plus glorieux, peut-être, qu’il
ne le fut jamais, et, de son trône radieux, se répand sur notre globe une onde de
renouveau salutaire. On a secoué beaucoup de vénérable poussière, le vent a
emporté bien des préjugés enracinés depuis des siècles et bien des principes
universellement admis : les anciens, déboussolés, regardent tout cela avec
nostalgie et prophétisent la fin de tout, en se lamentant sur leur sort ; tandis que
la jeune génération se réjouit, pleine d’espoir, et aspire avec délice l’air frais du
retour de l’esprit rationnel et de la liberté.
Selon une sorte de loi naturelle même les changements politiques ou
sociaux les plus bénéfiques semblent d’abord devoir se faire jour dans le sang et
dans les larmes. Toutefois, il est tout aussi naturel que les sentiments de ceux
qui ont vu couler le sang de leurs pères, de leurs maris ou de leurs fils, ne soient
pas parfaitement à l’unisson de ce que ressent la grande majorité des gens, car
c’est de leurs larmes et de leurs vies brisées qu’ils ont payé, et qu’ils paient seuls,
en réalité, le prix de tels sacrifices pour l’avenir de leur pays.
1Je suis parfaitement consciente que la dernière guerre , si cruelle, a fait tant
de malheureux, souffrant comme moi-même, et que notre chagrin est ressenti
comme une dissonance au milieu du concert général des réjouissances ; mais
qui serait assez cruel pour blâmer une pauvre femme de pleurer son petit jardin
de fleurs, que cette tempête a réduit à l’état de terrain vague ? Qui serait assez
injuste pour la taxer d’égoïsme ou de manque de patriotisme ou d’étroitesse
d’esprit, quand elle ne peut se retenir de frissonner en entendant les marches
triomphales ou les réjouissances de la foule ? Hélas ! à mon oreille résonne
toujours le fracas des batailles, et j’entends encore au fond de mon cœur les cris
des blessés et les mots déchirants que murmurent les mourants, adressant leurs
derniers adieux et leurs bénédictions à leurs mères, leurs femmes et leurs

1 La guerre franco-prussienne de 1870-71.
17 enfants. Et par-dessus tout, j’ai toujours devant moi l’horrible vision du corps
couvert de sang de mon cher et tendre époux.
Oui, sans doute, je sais bien qu’il est mort de la plus glorieuse des morts,
pour son roi bien aimé et pour l’indépendance et la gloire de sa chère
Allemagne, et que ses restes ont été déposés dans une tombe princière, mais
hélas, il est mort, disparu à jamais, et je n’ai qu’un pauvre cœur de femme,
tellement faible.
Les lecteurs indulgents me pardonneront, j’en suis sûre si de temps en temps
une note d’amertume ou de mélancolie vient se glisser dans les pages qui vont
suivre, mais je suis moins certaine d’être pardonnée par une autre catégorie de
lecteurs, qui, au contraire, s’en indigneront et m’accuseront d’insensibilité, voire
de frivolité, au motif que je ne suis pas toujours mélancolique.
Comme je crains que parmi eux il y ait des personnes dont je fais grand cas
de l’opinion, je veux dire quelques mots pour ma défense.
Celles qui n’ont jamais subi de grandes pertes ou de graves ennuis et qui ne
connaissent le chagrin, pour ainsi dire, que théoriquement, qui vivent
paisiblement sous la protection d’un mari tendre et bien aimé, entourées d’une
foule d’enfants pleins de santé, s’imaginent souvent qu’elles ne pourraient
survivre à la perte d’un être cher ou, tout au moins, qu’elles ne pourraient plus
jamais sourire ou être heureuses. Elles se trompent. Le Tout Puissant, qui fait le
vent plus doux pour l’agneau qu’on vient de tondre, a voulu que le temps et la
raison finissent par adoucir l’âpreté du chagrin ; désirer le perpétuer ou essayer
de le perpétuer, est déraisonnable et immoral, et n’est pas digne d’une personne
sensée. Je considère qu’il est de mon devoir envers moi-même et le monde,
dans lequel il se peut que j’aie encore à vivre de nombreuses années, de faire de
mon mieux pour combattre cette tendance morbide. Si je réussis un peu dans
cette tâche, il serait sévère et injuste de m’accuser de frivolité, car, pour preuve
que je ne suis pas dépourvue de sentiments, je puis montrer mes cheveux
1devenus blancs depuis lors, – et je viens à peine d’avoir trente ans .
En écrivant ces pages je n’entends pas écrire ma biographie. Je veux
seulement relater ce que j’ai vu et observé depuis 1862, année où j’ai épousé le
prince Felix Salm-Salm. Cette période de dix ans est l’une des plus mémorables
de l’histoire, ayant vu se dérouler la grande guerre civile américaine, la
catastrophe au Mexique et la chute de l’Empire de Napoléon. Durant la guerre
de Sécession, j’ai presque toujours été avec mon mari. Je l’ai aussi suivi au
Mexique, où je n’ai pas été qu’une simple spectatrice de la grande et
douloureuse tragédie qui s’y est jouée. Durant la dernière guerre en France, j’ai
suivi l’armée du commencement à la fin et, par la suite, j’ai visité Rome et
l’Espagne. Partout ma condition m’a permis de rencontrer les personnages en
vue et d’être le témoin oculaire des événements les plus importants. On peut,
par conséquent, supposer que j’ai quelque chose à raconter. Aidée d’une
excellente mémoire et d’un journal soigneusement et régulièrement tenu, je vais

1 A. Salm-Salm a, selon certaines sources, 32 ans au moment où elle publie ses mémoires ; selon d’autres
sources, elle en aurait 37.
18 m’efforcer de faire de mon mieux pour rendre mon récit aussi intéressant que
possible, et si mon livre ne figure pas parmi les productions littéraires les plus
marquantes, j’espère qu’il ne viendra pas à bout de la patience du lecteur.

Agnes Salm-Salm,
Bonn, sur le Rhin.

19
I. AUX ÉTATS-UNIS


1. Le prestige de l’uniforme
E ne suivrai pas mon journal au jour le jour. Un tel procédé n’aboutirait qu’à
de fastidieuses répétitions et aurait pour résultat de prolonger mon ouvrage J
au-delà du raisonnable. Je ne prétends pas faire de l’histoire : je ne relaterai
que mes expériences personnelles. Tout en essayant de faire de mon mieux
pour donner un avis impartial sur les personnes et les événements, je me
demande si je vais y réussir, car de profonds philosophes prétendent que, chez
les femmes, l’impression subjective l’emporte sur la raison objective – en un
mot, c’est leur cœur qui parle et non leur intelligence. Comme je ne peux
m’empêcher d’être une femme, et à cause de cet état de fait déplorable, je
supplie le lecteur d’excuser des opinions et des vues qui différeront peut-être
des siennes.
Je n’écris pas non plus ma biographie et je peux, par conséquent, me
dispenser de l’obligation de décrire mon berceau, les émois que j’ai ressentis en
admirant ma première paire de chaussures, ainsi que de disséquer mon âme
pour l’amusement de quelques personnes curieuses. J’avoue que cela me fait
bien plaisir de décevoir, à cet égard, bon nombre de gens qui, pendant des
années, se sont ingéniés à inventer les histoires les plus romantiques et les plus
extravagantes sur ma jeunesse, sollicitant toutes les ressources de leur
imagination pour se venger de mon silence.
Il y a effectivement des gens qui se sentent offusqués si l’on n’est pas
d’humeur à se montrer affublé d’un costume à l’antique, quand on se trouve,
par hasard ou dans des circonstances particulières, placé sous les feux de
l’actualité. Pour expliquer ce manque d’intérêt pour la publicité, ces gens
imaginent quelques tares physiques ou morales. Grand bien leur fasse. Il en
faudrait plus que leurs charitables suppositions pour m’inciter à dissiper, en
révélant la pure et simple réalité, les nuées romantiques dont ils ont enveloppé
ma jeunesse. Venant de moi, ce serait en vérité cruel et ingrat envers les
romanciers et les auteurs dramatiques, qui m’ont faite l’héroïne de leurs
ouvrages les plus merveilleux et les plus fantastiques, de désenchanter leur
public ! Par conséquent, je vais tout de suite sauter au milieu de mon histoire.
La grande guerre civile américaine venait de commencer, la première bataille
1de Bull Run avait eu lieu, et toute l’Amérique était dans un incroyable état de
fébrilité. C’était à l’automne de 1861, et j’arrivais de Cuba, où j’avais vécu
plusieurs années ; j’étais à New York avec une sœur mariée. Son mari était
officier dans l’armée, qui constituait, avec tous les sujets connexes et la guerre
elle-même, l’objet des conversations des plus animées dans notre famille.

1 Première bataille de Bull Run, au nord de la Virginie, le 21 juillet 1861, défaite du général nordiste
McDowell.
23 Le vieux général Scott, qui s’était acquis naguère des lauriers à peu de frais
au Mexique, et que l’on prenait pour un grand général, avait prouvé qu’il n’en
était rien, et les espoirs placés en McDowell avaient été balayés à Bull Run.
Toutefois, les gens s’étaient découvert une nouvelle idole en la personne du
général McClellan, placé à la tête des forces de l’Union. Avant même d’avoir eu
l’occasion de faire quoi que ce soit, il se voyait applaudi et porté aux nues
comme s’il avait gagné une centaine de batailles. Quiconque ne pensait pas que
1le petit Mac était le Napoléon américain risquait d’être traité de copperhead .
Quand il eut réellement fait quelque chose et se fut montré le pire de tous ces
généraux dilettantes de la fédération du Nord, on le traita lui-même de
copperhead.
À l’époque dont je parle, il était, comme je viens de le dire, la grande star
militaire du Nord et s’était chargé d’organiser une armée, ayant découvert après
Bull Run qu’une armée indisciplinée, enthousiaste, même si elle est
républicaine, n’est rien d’autre qu’une populace en armes. Le recrutement fut
rondement mené à New York, et partout l’on vit les hommes s’exercer à
2marcher au pas sous les ordres d’officiers, dont on avait encore vu récemment
la figure derrière un bar ou un comptoir. Le centre d’intérêt du public et de sa
curiosité demeurait toutefois Washington, et les trains entre cette capitale et les
grandes villes étaient constamment bondés.
McClellan organisa son armée le plus vite qu’il put et, connaissant bien son
peuple souverain, il décida de lui offrir un spectacle militaire pour satisfaire son
impatience et sa curiosité. Une grande revue de la cavalerie nouvellement
formée devait avoir lieu près de Washington, et un grand nombre de
newyorkais tenait à assister à un spectacle aussi exceptionnel.
Cette ville n’était pas ce qu’elle est actuellement. On l’appelait « la ville aux
magnifiques perspectives », et avec raison. Elle avait été dessinée pour un
million d’habitants, mais n’en comptait toutefois qu’environ quatre-vingt mille,
bien que ce nombre ait été plus que doublé à cette époque en raison d’une
population fluctuante. La ville, malgré quelques édifices publics splendides,
dont la plupart était encore en construction, comme le Capitole, ressemblait à
un très gros village. Pennsylvania Avenue, la principale artère, plus large
qu’Unter den Linden à Berlin, accueillait encore des vaches et des cochons, qui
dormaient sur les trottoirs durant la nuit, même près de Lafayette Square, juste
en face de la Maison Blanche, la résidence de « notre Père Abraham ». Le
tramway ne ferait son apparition que bien plus tard, et dans les rues roulait
encore un antique omnibus.
L’enthousiasme guerrier culminait à Washington. Les femmes,
naturellement, n’étaient pas épargnées par l’épidémie générale ; en fait, elles
étaient plus excitées que les hommes et, ne pouvant s’enrôler elles-mêmes, elles
faisaient de leur mieux pour encourager les héros en herbe. Les civils n’avaient

1 On appelait ainsi les gens du Nord soupçonnés ou convaincus d’avoir des sympathies pour le Sud.
2 En fait l’auteur écrit que les hommes s’exercent au goose-step, qui n’est pas le pas de l’oie des nazis, mais un
exercice qui consiste à se tenir en équilibre sur une jambe pendant que l’on balance l’autre…
24 guère de succès auprès d’elles. Apollon lui-même serait passé inaperçu sans une
paire d’épaulettes. Celui qui n’a pas été témoin de cette fièvre martiale peut à
peine s’en faire une idée. Toutes les règles de la société semblaient abolies, et ce
qui en temps de paix aurait paru incorrect et choquant était alors à l’ordre du
jour. Les deux sexes semblaient avoir échangé leurs places.
La revue rencontra un immense succès, bien qu’en fait elle ait été assez
minable – comme je suis en mesure d’en juger aujourd’hui après avoir vu les
uhlans et les hussards prussiens. La cavalerie de l’Union, à cette date, se situait
immédiatement au-dessous de rien. Les pauvres garçons ne savaient pas ce qui
les gênait le plus, de leurs chevaux ou de leurs sabres, et j’en ai vu tomber de
cheval alors même qu’ils allaient au pas. Nous n’avions pas conscience de
toutes ces déficiences. J’étais complétement fascinée par ce spectacle tout à fait
nouveau, car j’étais, moi-aussi, favorablement disposée à l’égard de l’uniforme, à
l’instar de toutes les femmes.
C’était la mode alors d’aller visiter les camps autour de Washington, et, le
lendemain de la revue, notre groupe s’y rendit en excursion. Le camp de la
division allemande était à cette date le principal pôle d’attraction. Cette division
était sous les ordres du général Louis Blenker, qui jouissait alors de toute la
1faveur des autorités et du public. Les « Dutch » n’avaient pas alors atteint en
Amérique la position qu’ils occupent aujourd’hui. On les regardait un peu de
haut, avec un petit sourire rien moins que flatteur. Les vrais yankees les
méprisaient, et les commandants militaires n’étaient guère enclins à leur confier
des postes en vue. Quand McDowell avait marché sur Bull Run, avec sa foule
en armes, il avait placé la division allemande à l’arrière, loin du théâtre de son
2triomphe supposé. Quand la panique commença, ce que « Bull Run Russell » a
décrit de façon trop réaliste et trop véridique au goût des Américains, les solides
Allemands, et particulièrement Blenker, ne virent aucune raison valable de
battre en retraite. Il laissa passer les Américains pris de panique et tint sa
position, attendant l’attaque. Elle n’eut pas lieu, car bien qu’on ait vu apparaître
3 confédérés, ils n’aimèrent pas l’attitude des les redoutables « Black Horse »
« Dutch » et se retirèrent, laissant derrière eux quelques batteries d’artillerie
oubliées, qui furent tranquillement ramenées par le colonel von Steinwehr de la
division Blenker. Washington était sauvé, sauvé par Blenker et ces diables de
« Dutch » !
Les Américains exagèrent tout, et c’est ce qui se produisit en l’occurrence.
De toute évidence on l’avait échappé belle, et c’est à cette aune-là qu’on mesura
le mérite de Blenker. Le général lui-même n’en faisait pas une montagne, mais il
fut assez sensé pour tirer parti de ce courant populaire en sa faveur. Le
président Lincoln, qui ne comprenait rien aux affaires militaires, mais se rendait
très bien compte du danger auquel il avait échappé, éprouvait une profonde
gratitude à l’égard du général et de ses Allemands, dont il avait déjà de bonnes

1 On appelait « Dutch », aux USA, les immigrants d’origine allemande.
2 William Howard Russell (1820-1907) était le correspondant du London Times à la bataille de Bull Run. Sa
description réaliste de la déroute des troupes de l’Union lui valut l’exécration du public du Nord.
3 « Black Horse Cavalry », il s’agit d’une célèbre compagnie du 4e régiment de cavalerie de Virginie.
25 raisons d’être très satisfait, puisqu’ils avaient fait beaucoup pour l’élever à la
1position qu’il occupait. McClellan, qui appréciait le chic* militaire de Blenker et
la discipline de sa division, était très favorablement disposé envers lui et se
rendait fréquemment en visite dans ses quartiers accueillants, ce qui rendait
jaloux les généraux américains.
La division allemande, forte d’environ douze mille hommes, avait été
déplacée des environs de Rodger’s Mills vers la rive virginienne du Potomac et
campait alors entre ce fleuve et un endroit appelé Hunter’s Chapel.
Ce fut par une belle journée que notre groupe se rendit en voiture au pont
du Potomac, qui était à cette date, à des kilomètres à la ronde, le seul passage
possible entre la Virginie et le district de Washington. Il mesure exactement un
mile anglais de long, est construit en bois et est assez étroit. Du pont l’on peut
voir, sur la droite, Georgetown, une banlieue de la capitale, et Arlington
Heights, sur la rive virginienne, une éminence au sommet de laquelle se dresse,
imposante, ce qui était la résidence du général Lee, le commandant en chef des
confédérés. Vers la gauche, se projetant dans cette sorte de lac que forme le
Potomac, on voit l’arsenal et les chantiers navals, et côté Virginie, presque hors
de vue, il y a la ville d’Alexandria.
Vers la gauche, à peu de distance du pont, nous remarquons un monument
emblématique de l’ineptie militaire du général Scott : l’un des trois fortins qu’il a
bâtis sur les rives virginiennes des fleuves et qu’il pensait suffisants pour la
défense de Washington ! Le fortin, pas plus grand qu’une chaumière de paysan,
est grossièrement fait de rondins, n’étant pour tout dire qu’une misérable petite
chose, tout juste bonne à servir d’abri à une compagnie envoyée combattre les
Indiens dans quelque coin reculé du Far-West. McClellan avait déjà entrepris la
construction de nombreux forts autour de la ville, et celui qui était près du pont
que nous devions franchir se nommait, je crois, Fort Albany.
Pas très loin de ce fort, à gauche et à droite de la route à péage conduisant à
Fairfax et au centre-ville, s’étend le camp de la division allemande. Il est
aménagé à la manière allemande, les tentes alignées en rangs, chaque régiment
séparé de l’autre. Les allées entre les tentes sont ornées de sapins et de cèdres
récemment plantés, et le tout forme un ensemble accueillant et qui même fait
grande impression, spécialement sur nous, qui n’avons jamais rien vu de
semblable auparavant.
Le général nous reçoit avec beaucoup de cordialité et de courtoisie, entouré
de son splendide état-major.
C’est un homme dont j’ai entendu parler, en Europe comme en Amérique,
en des termes extrêmement injustes et immérités, et je suis heureuse de profiter
de cette circonstance pour témoigner toute ma gratitude à cet excellent homme,
2bien que son noble et généreux cœur ait été brisé depuis longtemps et que mes
efforts ne lui seront d’aucun réconfort.

1 Tout mot ou expression en italiques, suivi d’un * est en français dans le texte original.
2 Louis Blenker (1812-1863), général de brigade dans l’armée de l’Union.
26 Louis Blenker, je pense, était de Worms. Je sais en tout cas qu’il vivait là
avant le début de la révolution de 1848 en Allemagne. Après avoir servi dans
l’armée bavaroise en Grèce, il se fit marchand de vins. Il participa à la
révolution allemande et, avec un corps de troupe qu’il avait constitué
personnellement, il fit une tentative contre la forteresse de Landau, au cours de
laquelle il fut blessé.
Quand, en 1849, le Palatinat bavarois fit cause commune avec le Bade en
révolte, il commandait, comme colonel, un corps de troupe et fit retraite,
comme Sigel et le reste de l’armée populaire, en Suisse, d’où il émigra en
Amérique. Il y acquit une ferme près de Rockville dans l’État de New York et,
equand la guerre de Sécession éclata, il forma un régiment (le 8 de New York) et
en prit le commandement comme colonel.
Quand je fis la connaissance de ce général, il devait être dans sa
cinquantième année. C’était un bel homme, mesurant environ un mètre
quatrevingt, large d’épaules et d’allure élégante. Son visage tanné avait dû jadis être
beau et demeurait encore agréable.
Bien que démocrate, il avait de nettes tendances aristocratiques et un faible
pour les noms du gotha. Il y avait au sein de son état-major quantité de nobles
issus de familles fort connues, et l’on avait remarqué qu’il les traitait avec plus
de retenue que les autres, n’usant jamais à leur égard d’un langage grossier.
Toutefois, ses officiers passaient sur ses particularités déplaisantes en raison de
ses qualités bien réelles : il était généreux et libéral, et se montrait fidèle,
désintéressé et prêt à se sacrifier pour ses amis.
Il n’avait guère d’expérience militaire. Il en savait fort peu, voire rien du
tout, en matière de haute stratégie ou de tactique, mais il était extrêmement
brave, et personne mieux que lui ne savait comment se conduire en vrai chef de
guerre – il s’entourait lui-même de toute la pompe d’un grand général en chef,
tel qu’il l’avait vu faire en Europe, et tenait à la fois du général prussien et du
pacha turc.
En cela il différait beaucoup des autres généraux américains : leurs manières
libres et décontractée, et leur indifférence aux signes extérieurs de leur autorité
formaient un contraste saisissant avec Blenker, dont la tenue et le maintien,
néanmoins, plaisaient aux Américains comme quelque chose de nouveau.
Il est étonnant de constater combien d’aristocrates allemands ont estimé
nécessaire de fuir leurs problèmes en Europe pour chercher refuge aux
ÉtatsUnis. Les armées de Prusse et d’Autriche ont fourni un contingent important
d’officiers ruinés, qui, pour la plupart, avaient dû fuir leurs créanciers ou qui
avaient esquivé les conséquences d’un duel, d’une entorse à la discipline, voire
de quelques méfaits moins pardonnables. L’eau salée séparant l’Europe de
l’Amérique était cependant censée laver toutes les souillures européennes.
Personne ne se souciait de ce que vous aviez commis comme faute en Europe,
dès lors que vous vous comportiez comme il fallait en Amérique.
New York et les autres grandes villes fourmillaient de tels personnages, et ils
se trouvaient avant la guerre en situation particulièrement précaire. Leurs
connaissances militaires ne leur étaient absolument d’aucune utilité en
27 Amérique, et les préjugés sociaux, les prétentions et les idées qu’ils avaient
apportés avec eux constituaient le principal obstacle à leur réussite. Plusieurs
d’entre eux moururent misérablement faute d’y avoir renoncé ; d’autres
commencèrent seulement à s’en sortir quand ils y furent obligés par une
impérieuse nécessité. Ceux qui s’étaient mis tout de suite au travail, dans
quelque branche honnête, avaient agi le plus sagement, sans se soucier de savoir
si leur activité était en harmonie avec leur ancienne situation en Europe. Le
travail n’est pas déshonorant en Amérique, en revanche une vie d’oisiveté l’est
assurément.
Les révolutions de 1848 et 1849 avaient apporté nombre de réfugiés
d’Allemagne en Amérique, et on les trouvait non seulement dans les villes de
l’Est, mais presque partout aux États-Unis. On ne peut nier que cette
immigration ait eu une grande influence, et salutaire, je le crois, sur la
composante allemande de l’Amérique, car il y avait parmi ces réfugiés quantité
d’hommes de valeur. Mais on y trouvait aussi un grand nombre de canailles, qui
grouillent toujours dans le sillage des révolutions : cette dernière catégorie était
particulièrement bien représentée à New York.
Le déclenchement de la guerre fut une bénédiction pour la plupart des
Allemands désargentés, spécialement pour les Prussiens, car tous avaient été
soldats, et même une connaissance très rudimentaire des affaires militaires était
alors d’un grand prix aux yeux des Américains, qui n’y entendaient rien du tout.
« Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. » Des caporaux prussiens
devinrent officiers supérieurs, et ceux qui comprirent qu’il fallait battre le fer
pendant qu’il était chaud purent atteindre les plus hauts grades militaires.
Les chefs militaires de la révolution allemande, dont l’importance et les
talents militaires furent généralement exagérés et largement surestimés par leurs
compatriotes, parvinrent immédiatement aux plus hauts postes, car le
gouvernement américain reconnut le grade qu’ils avaient pendant la révolution.
C’était aussi ce qu’on avait vu en Angleterre, pendant la guerre de Crimée. Le
général Sigel obtint un commandement à l’Ouest, tandis que Blenker
commanda une division à l’Est.
J’aurai par la suite l’occasion de parler de ces gens faisant partie du corps et
de l’état-major de Blenker, et je reviens, après cette digression, à la tente du
général.
Nous venons pour ainsi dire d’arriver, quand nous entendons les sentinelles
présenter les armes, et le rideau qui ferme l’entrée de la tente s’ouvre. Un
officier entre, de retour d’une inspection des avant-postes, pour faire son
rapport au général, qui le présente alors aux dames comme chef de son
étatmajor, – « Le colonel prince Salm ».
1Le prince est alors âgé de trente ans . De taille moyenne, la silhouette
élégante, le cheveu sombre, de fines moustaches, il a un beau visage très
agréable, dont l’expression aimable et modeste prévient tout de suite en sa

1 Le prince Felix de Salm-Salm naquit en 1828 et mourut en 1870. Agnes Salm-Salm, donc, le rajeunit, car en
1861 il aura 33 ans le 25 décembre.
28 faveur. Il a de très beaux yeux noirs, qui, toutefois, n’ont pas l’air très bons, car
il doit se servir d’un monocle, qu’il porte perpétuellement à l’œil droit, le
manipulant avec toute la dextérité d’un officier prussien de la garde.
Bien que les manières du prince soient très élégantes et agréables, il ne peut
se départir d’un certain air de timidité ou d’embarras. Cependant, cela ne le fait
pas paraître emprunté, mais prédispose les dames en sa faveur bien plus que s’il
se montrait hardi et plein d’assurance dans sa façon de se comporter. Lorsqu’il
parle, même à des gentlemen, le prince a toujours un air souriant et aimable, et
l’on voit immédiatement que c’est un homme extrêmement modeste, qui a un
cœur d’or.
Je suis particulièrement attirée par le visage du prince, et il est évident que
ma figure lui fait le même effet. Il m’adresse la parole à sa manière courtoise et
souriante. Hélas, comme il ne parle pas un mot d’anglais, et que je ne
comprends pas non plus l’allemand ou le français, et seulement très
imparfaitement l’espagnol, dont il a quelques notions superficielles, notre
conversation tournerait au fiasco, sans le secours d’un langage plus universel :
celui des yeux, que nous comprenons bien mieux tous les deux.
Le prince Felix de Salm-Salm est un fils cadet du prince régnant de
SalmSalm, dont la principauté, désormais annexée, est située en Westphalie, faisant
partie de la Prusse. La capitale de cette principauté est Bocholt, mais la famille
réside aujourd’hui dans la ville d’Anholt, où elle habite un très beau et antique
château.
Les Salm appartiennent à l’une des plus vieilles dynasties d’Allemagne. De
ses nombreuses branches celle de Salm-Salm est la principale.
Le père du prince était un excellent homme, très bon, dont les anciens sujets
vénèrent encore la mémoire. C’était aussi un père fort indulgent, et, comme
Felix était plutôt son fils favori, il se montra très généreux envers lui et,
peutêtre, trop faible. Comme il était riche, il lui assura toujours des moyens
importants, avec pour conséquence que le jeune prince prit des habitudes assez
dispendieuses, méconnaissant totalement la valeur de l’argent.
Encore très jeune, le prince Felix devint officier et servit dans la cavalerie.
1Durant la guerre du Holstein , il se distingua pour sa bravoure, spécialement à
la bataille d’Aarhus, où il fut laissé sur le champ de bataille avec sept blessures
et fait prisonnier en cet état par les Danois. Le roi de Prusse récompensa son
courage en lui envoyant une épée d’honneur, distinction qu’il mettait au-dessus
de toutes les autres qu’il mérita par la suite.
La famille de Salm-Salm est catholique, et bien que ses membres soient
devenus sujets de la couronne de Prusse, ils respectent la coutume, comme
d’autres familles de ces régions, d’envoyer leurs rejetons, non seulement dans
l’armée prussienne, mais aussi dans l’armée autrichienne.
Bien que Sa Gracieuse Majesté, l’actuel empereur d’Allemagne, ait essayé
gentiment de dissuader le prince de prendre une telle initiative – mais hélas,

1 Il s’agit de la première guerre de Schleswig, qui opposa le Danemark à la Prusse (1848-1850).
29 d’autres influences prévalurent–, il démissionna de l’armée prussienne pour
intégrer l’armée autrichienne.
1Le vieux prince de Salm-Salm mourut, et son fils aîné, le prince régnant
actuellement, lui succéda. Le prince Felix avait très largement de quoi subvenir
à ses besoins, mais étant très jeune et très prodigue, il vécut à Vienne sur un
grand pied, ce qui épuisa très vite ses moyens et le mit à la merci des escrocs et
des prêteurs, qui cherchent toujours à obliger les jeunes aristocrates imprudents
et écervelés, appartenant à des familles réputées riches. Peu accoutumé à la
pénurie, le prince, habitué à voir tous ses désirs satisfaits, signait tous les papiers
qu’on lui tendait, sans même les lire, du moment que cela lui apportait de
l’argent ; il me dit qu’il n’était pas rare qu’il ait signé des effets pour de grosses
sommes, qui avaient été présentés et payés, bien que lui-même n’en ait pas reçu
le moindre sou.
Naturellement, la famille du prince ne voulut pas payer des dettes
contractées aussi légèrement. La position du jeune prodigue à Vienne finit par
devenir des plus inconfortables. Il partit d’abord à Paris, puis finalement en
Amérique, où il débarqua en 1861, après le commencement de la guerre,
2pourvu de lettres de recommandation du kronprinz de Prusse au ministre de
Prusse à Washington, le baron von Gerolt de Leyen.
3Le baron von Gerolt était à Washington, je crois, depuis 1846. Il
connaissait bien tous les Américains importants, qui tous lui vouaient un grand
respect, à la fois comme diplomate et comme gentleman. Aucun ministre, de
quelque puissance que ce soit, n’avait à cette date autant d’influence que le
baron, qui était l’ami intime de William H. Seward, le secrétaire d’État
américain. Le baron Gerolt est un homme profondément bon, et de nombreux
Allemands, et non seulement des Prussiens, dont les ministres ou les chargés
d’affaires* étaient trop indifférents pour se déranger personnellement pour de
pauvres gens, reçurent conseils et secours du baron Gerolt. Il lui arrivait même
d’aider les réfugiés politiques, bien qu’étant lui-même très éloigné de partager
leurs idées.
Le baron, obéissant à ses instructions, et encore plus aux mouvements de
son bon cœur, fit tout ce qu’il put pour le prince, de sorte que ce dernier reçut
partout le meilleur accueil. Bien que républicains, les Américains ne détestent
pas les princes : ne les connaissant qu’à travers les contes de fées et les romans,
ils nourrissent à leur égard les idées les plus extraordinaires. Un prince en chair
et en os était un objet de grand intérêt pour les hommes comme pour les
femmes, et bien que prétendant se soucier fort peu des titres, les dames
américaines s’agitent toujours beaucoup dès qu’il est question d’un prince, d’un
comte ou d’un lord.

ème1 Guillaume Florentine, 4 prince de Salm-Salm (1786-1846), son fils Alfred Constantin lui succédera (1814-
1886).
2 Un ministre est, en l’occurrence, un diplomate d’un rang inférieur à celui d’ambassadeur. Toutefois, dans la
langue de l’époque ces deux mots sont souvent synonymes, s’agissant du représentant d’un État auprès d’un
autre.
. 3 En réalité, il fut ambassadeur aux USA de 1844 à 1848, puis à nouveau de 1849 jusqu’en 1868
30 Le modeste prince fut complétement terrifié quand on lui proposa le
commandement d’une brigade de cavalerie, ce que toutefois il refusa, parce qu’il
ne comprenait pas la langue, ce qui était un grave inconvénient, on en
conviendra. Il exprima le souhait de servir avec ses compatriotes, et le général
Blenker fut content de l’accueillir comme chef d’état-major. Peut-être que ce
vieux franc-tireur allemand se sentait flatté d’avoir un prince sous ses ordres.
Je ne vais pas raconter une histoire d’amour. Chacun a connu des émotions
comparables, et mon histoire ne diffère pas du scénario habituel. Quand je
quittai le camp du général Blenker, je laissai derrière moi un prince amoureux,
dont les sentiments étaient très loin de me laisser indifférente. Nous nous
sommes revus. La délicieuse maladie s’est aggravée et le prince m’a demandé
ma main.
« Que vous soyez prince ne fera pas obstacle à votre succès parmi nous »,
avait dit en souriant le président Lincoln à Salm, quand il avait exprimé ses
craintes que cette infirmité héréditaire soit préjudiciable à sa réussite dans une
république ; avec moi cela n’a certes posé aucun problème. Une belle fortune
pour redorer le noble blason n’en aurait pas posé non plus, et son indigence
n’en posait pas plus, car ce n’était pas le « prince » que j’aimais, mais l’homme
digne d’inspirer de l’amour.
Certains poètes prétendent que l’amour est une folie, et comme je crois les
poètes, je ne suis pas loin de penser qu’ils ont raison, car dans cet état on fait
des choses à faire sourire le sens commun, si ce n’est à lui faire froncer les
sourcils. Les gens raisonnables, néanmoins, ne blâmeront pas le prince de
m’avoir proposé un mariage célébré dans l’intimité ni le fait que je n’ai pas trop
résisté à ses instances.
Nous fûmes mariés le 30 août 1862, à l’église Saint-Patrick, F Street, à
Washington, par le Père Walter, selon le rite catholique, car nous étions tous les
deux de cette religion.
Le témoin de cette sainte cérémonie fut notre ami intime, le colonel von
Corvin, dont le nom est bien connu en Allemagne, en Angleterre et en
Amérique. Il avait été l’un des chefs militaires de la révolution allemande de
1848-1849. Il avait bombardé la ville de Ludwigshafen et défendu la forteresse
de Rastatt contre les Prussiens, venus à la rescousse du grand-duc de Bade,
couvrant ainsi la retraite de l’armée révolutionnaire vers la Suisse. En
conséquence il avait été condamné à être fusillé, mais avait été épargné à la suite
d’un concours de circonstances. Il avait cependant été confiné pour six ans en
isolement cellulaire. Se voyant à nouveau persécuté après sa libération en 1855,
il se retira en Angleterre, où il vécut comme réfugié jusqu’en 1861, date de son
départ pour l’Amérique, comme correspondant spécial de l’Allgemeine Zeitung
d’Augsbourg et du Times de Londres. Quand le général Blenker apprit l’arrivée
de son vieux compagnon de Bade, qui avait tant souffert, il lui rendit
immédiatement visite à l’hôtel Villard, à Washington, accompagné de tout son
état-major. À cette occasion le prince fit la connaissance de Corvin, qui avait
alors quarante-neuf ans. Comme l’autobiographie du colonel a été publiée, à la
fois en allemand et en anglais, je n’ai pas besoin d’en dire plus à son sujet, pour
31 le moment. Salm avait une très grande confiance en cet homme et l’aimait
beaucoup. Ils s’attachèrent étroitement l’un à l’autre et demeurèrent de vrais
amis toutes ces années durant
L’été et l’automne s’écoulèrent, témoins d’événements de quelque
importance, et Salm était toujours à Washington. Plusieurs officiers de
l’étatmajor de Blenker avaient déjà été révoqués ; et un jour nous apprîmes, par des
1amis bien informés, que la révocation du prince avait été décidée par Stanton
et qu’il fallait s’attendre à une notification officielle à tout moment.


1 Edwin McMasters Stanton (19 décembre 1814-24 décembre 1869). Homme politique américain, ministre de
la Guerre lors de la guerre de Sécession.
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