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Une vie au service de la vie

De
140 pages
L'Albanie, restée pendant des siècles sous le joug ottoman, ne s'est (entr)ouverte à l'Europe qu'après la Première Guerre mondiale. Un jeune étudiant put alors découvrir en France la médecine moderne. Surpris par la Seconde Guerre mondiale, il regagnera les Balkans pour aider ses compatriotes. Le professeur Ndroqi qui fut professeur à la Faculté de médecine de Tirana et chef de service hospitalier de Pneumologie nous restitue, avec ce texte autobiographique, près d'un siècle d'une Histoire particulièrement dramatique.
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UNE VIE AU SERVICEDE LA VIE

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions
Ludovic Bot, Philosophie des sciences de la matière, 2007. Général d'armée Jean-Pierre Kelche, Grand Chancelier de la Légion d'honneur (sous la présidence de), Les Maisons d'éducation de la Légion d'honneur: deux siècles d'apport à l'instruction et à l'éducation des jeunes filles. Actes du Colloque organisé à l'occasion du Bicentenaire des Maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Saint Denis, 5 avril 2006, paru 2007. Jean-Paul Martineaud, De Vincent de Paul à Robert Debré. Des enfants abandonnés et des enfants malades à Paris, 2007. Joseph Averous, Sur mer et au delà des mers. La vie d'une jeune médecin de Marine, 1888-1904, préface de Jean Kermarec, 2006. André Krzywicki, Un improbable chemin de vie, 2006. Joseph Averous, Marie-Joseph Caffarelli (1760-1845), Préfet maritime à Brest sous le Consulat et l'Empire, 2006. Claude Brezinsky, Histoires de sciences. Inventions, découvertes et savants, 2006. Paul Germain, Mémoire d'un scientifique chrétien, 2006. Marc de Lacoste-Lareymondie, Une philosophie pour la physique quantique, 2006. Jean-Paul Moreau, Un Pasteurien sous les tropiques, 2006. André Audoyneau, Le Docteur Albert Schweitzer et son hôpital à Lambaréné. L'envers d'un mythe, 2005. Jacques Verdrager, L'OMS et le paludisme. Mémoires d'un médecin spécialiste de la malaria, 2005. Christian Marais, L'âge du plastique. Préface de Pierre-Gilles de Gennes, 2005. Jean Perdijon, Einstein, la relativité et les quanta, 2005. Lucienne Félix, Réflexion d'une agrégée de mathématiques au XXème siècle,2005. Lise Brachet, Le professeur Jean Brachet, mon père, 2004.

Shefqet Ndroqi

UNE VIE AU SERVICE DE LA VIE
Mémoires d'un médecin albanais (1914-1997)

Adaptation française de Jean-Paul Martineaud

L'HARMATTAN

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-03078-7 E~:9782296030787

PRÉSENTATION

La vie du professeur Ndroqi est une de ces aventures que les événements du XX èmesiècle européen ont animée de bout en bout. L'histoire de ce médecin commence en effet dans l'Europe des

Balkans à peine libérée de la tutelle turque

(1912), pour se poursuivre

dans l'Europe occidentale à la veille et au début de la guerre de 19391945, avant de revenir en Europe de l'Est lorsque celle-ci est en train de plonger dans le communisme. C'est ainsi qu'on assiste à l'arrivée et au séjour dans la France d'avant-guerre d'un jeune albanais débrouillard, car jusqu'en 1945 il n'y avait pas d'université en Albanie et les étudiants désirant poursuivre des études supérieures devaient aller à l'étranger. Ce sont ensuite l'exode de juin 1940 sur les routes de France puis la guerre des partisans dans les montagnes albanaises, successivement contre les Italiens et les Allemands. Nous vivons alors l'implacable prise du pouvoir par les communistes et l'instauration d'un régime mamsteléniniste particulièrement dur qui persécutera cruellement tous ceux qui ne sont pas inféodés au Parti. L'auteur lui-même en sera victime, puisqu'il sera déchu de sa fonction de directeur de l'Institut de la tuberculose et verra certains membres de sa famille persécutés à cause de lui. TI verra aussi périodiquement disparaître plus ou moins discrètement tel ami, tel collègue, tel homme politique dans un pays par ailleurs totalement coupé de l'extérieur où il valait mieux ne pas trop s'interroger sur le cours des événements. C'est donc dans des conditions particulièrement délicates qu'a dû se situer une pratique médicale mise au service de la santé d'une population en grandes difficultés. On se rend compte, au fil des pages, que seule la qualité de la médecine exercée comme un sacerdoce par ce médecin l'a protégé et lui a pennis de traverser sans véritables drames plus de cinquante années de plomb. TIpourra ainsi triompher dans son combat contre la tuberculose, fléau qui faisait tant de ravages dans une population extrêmement pauvre et sous-alimentée, malgré les affinnations claironnantes des responsables politiques relayées souvent par des autorités médicales complices, hélas. En effet, les médecins sont aussi des hommes et il y a eu, panni eux, des ambitieux dont Shefqet Ndroqi qui les a côtoyés nous peint des portraits sans complaisance. 5

Proches du pouvoir, ils accusaient de propagande anticommuniste et cherchaient con&atemellement à mettre "hors d'état de nuire" leurs collègues qui disaient simplement la réalité. Bref, nous avons en quelques dizaines de pages un condensé de près d'un siècle de l'histoire du Pays des Aigles et d'une société bouleversée par la guerre, puis tourmentée par l'accession au pouvoir d'un tyran implacable. Malgré cette dictature (... ou en partie grâce à elle), les Albanais ont su préserver une grande part de leurs structures traditionnelles, centrées sur les valeurs familiales et sociales, sur l'amitié et l'entraide, lesquelles tiennent une grande place dans les pages qui suivent On ressent aussi les fermes convictions patriotiques propres à tous les Albanais, quelle que soit leur position sociale, face à leurs voisins, en particulier les Italiens et les Serbes. On assiste en même temps que l'auteur à l'évolution de la pratique médicale, des procédés diagnostiques et des traitements au long de ces cinquante dernières année. On (re)découvre ainsi avec étonnement le rôle qu'ont tenu la percussion digitale dans l'examen clinique, le pneumothorax artificiel dans le traitement de la tuberculose pulmonaire ou la radioscopie dans le dépistage des affections de la plèvre et du poumon, réalisée sans protection suffisante, entraînant des radiodermites historiques. Si bien que les lecteurs auront souvent le sentiment d'une pratique médicale antédiluvienne, mais dont il faut préciser qu'elle n'était pas réservée à cette région un peu isolée de l'Europe. Les noms de maîtres français de la médecine apparaissant dans le texte en témoignent Je connais l'Albanie depuis plus de quinze ans, pour y avoir longtemps fait de la coopération interoniversitaire médicale et noué de solides amitiés. J'avais alors souhaité en savoir plus sur les médecins albanais formés en France avant la guerre, francophones et francophiles. Pour m'éclairer sur cette tranche d'Histoire, on me présenta le livre original du professeur Ndroqi et surtout la traduction qu'il en avait faite. L'histoire était exemplaire et la biographie remarquable: j'ai aussitôt pensé qu'il intéresserait des lecteurs français soucieux de mieux connaître leur passé "récent" et celui d'un petit pays que quelques-uns d'entre nous ont des difficultés à situer exactement sur la carte d'Europe. Mais il avait un peu oublié son français quand il traduisit le texte, si bien que celui-ci n'était pas accessible en l'état à un lecteur francophone, éventuellement non6

médecin. Je me suis donc attelé à la tâche de le rendre parfaitement intelligible. Ainsi, j'en ai d'abord modifié la présentation, car il était plutôt conçu comme la juxtaposition de notes prises au jour le jour. J'ai aussi considérablement réduit la partie médicale qui représentait près de la moitié du texte initial et qui ne pouvait intéresser que les historiens de la médecine. J'ai revu, carte en main et pour les préciser, les noms de lieux et les dates des événements évoqués au fil des pages. Par contre j'ai respecté tous les noms de personnes évoqués au fil des événements, car ils traduisent bien la volonté de l'auteur de se situer dans un contexte humain. J'ai enfin rajouté, ici et là, des notes ou inséré des précisions dans le texte pour en rendre la compréhension plus aisée à des lecteurs qui ne seraient pas familiers de la géographie et de l'histoire de l'Albanie ou de la pratique médicale. En tant qu'historien de la médecine, j'y ai pris un intêrêt majeur. Puissé-je ne pas avoir trahi au passage la pensée de l'auteur. Bien entendu, l'Histoire ne s'arrête pas avec la disparition de l'auteur. L'Albanie doit rattraper un demi-siècle au moins d'immobilisme ou de recul. En ce moment même, à la suite des événements dramatiques qui s'y sont produits récemment (période d'anarchie sanglante consécutive à la chute des pyramides financières) ainsi qu'au Kosovo limitrophe (guerre de sécession avec la Serbie) et dont on perçoit les prémices dans le récit de Shefqet Ndroqi, les Albanais sont en train d'expérimenter, au travers de difficultés matérielles majeures, les premières retombées des réformes entreprises. En effet, dans le domaine de la santé et de la médecine tout particulièrement, nos amis albanais ressentent cruellement la nécessité d'accélérer l'évolution pour rester au service de la Vie: c'est le nouveau défi lancé aux héritiers du docteur Ndroqi, ce praticien exemplaire.

Jean-Paul Martineaud (Février 2007)

EN GUISE D'INTRODUCTION

Un jour de juillet 1987, alors que j'étais tranquillement en vacances avec ma famille à Vlora (Valona pour les Italiens), ma femme m'a dit: " Écoute Shefqet, je pense qu'il est temps que tu commences à écrire tes mémoires, ta vie est très riche. " Ce qu'elle venait de me dire m'a fait sérieusement réfléchir. Au début, j'ai pensé écrire une courte autobiographie de vingt à trente pages, mais au retour des vacances quand je me suis mis au travail, je me suis vite rendu compte que ces vingt ou trente pages seraient insuffisantes. C'est en effet en collectant tout le matériau que j'avais à ma disposition que je me suis rendu compte que je pouvais écrire un volume. Mais je ne suis pas écrivain, c'est pourquoi, à un moment donné, j'ai pensé rassembler mes notes pour les confier à un écrivain qui aurait présenté tous les événements de ma vie d'une façon littéraire. J'ai aussi pensé à confier ce travail à ma femme qui a le don de l'écriture et qui aurait parfaitement eu la capacité de mener à bien cette tâche. Mais en fin de compte, je n'ai fait ni l'un, ni l'autre. Je me suis mis moi-même au travail en me disant que le lecteur accepterait mieux mon texte sur ma vie et mon travail que celui d'un auteur professionnel, malgré les inévitables imperfections qu'il y aurait au point de vue du style. En écrivant ces mémoires, je me suis efforcé d'être sincère et de ne parler que des faits et des événements, c'est pourquoi j'ai souvent utilisé des mots et des expressions typiques de Tirana, pour en souligner l'origine. Certes ma femme m'a beaucoup aidé, mais je voudrais souligner aussi l'aide de certains amis sans lesquels il m'aurait été difficile de mener le projet à son terme. Tout d'abord, j'ai apprécié la collaboration étroite de mon ami, le rédacteur et correcteur de ce livre, M. Tarik Llagami, à qui j'exprime tous mes remerciements et 9

ma profonde reconnaissance. Il en est de même pour M. Ismail Seferi qui a beaucoup travaillé sur l'ordinateur, pour le professeur Sheftk Osmani et pour madame Eglantina Mandia, pour leurs observations et leurs suggestions, enfin pour le professeur Jul Bushati et le docteur Flamur Topi pour leurs conseils en ce qui concerne les aspects médicaux de mes propos. Dans ce livre, j'ai l'intention de faire connaitre et apprécier quatre-vingts années de vie1 et cinquante ans de travail d'un médecin albanais qui a mis tout lui-même, ses connaissances médicales, son expérience et son énergie, au service de son peuple, tout au long d'événements dramatiques. Ce serait une grande satisfaction pour moi, si le lecteur jugeait que j'ai atteint ce but.
Shefqet Ndroqi

1

Rappel de quelques dates concernant le docteur Ndroqi : Naissance en

1914. Séjour en France de 1933 à 1941. Thèse de médecine soutenue à Paris en 1941. Retour en Albanie à la suite. Nommé chef de service à l'hôpital militaire de Tirana en 1945. Nommé chef de service à 111ôpital civil de Tirana en 1947. Nommé professeur à la Faculté de médecine de Tirana en 1955. Retraite en 1989. Décès en 2001 suivi de l'inhumation au cimetière de Tufina à Tirana.

PREMIÈRE PARTIE

L'école et les études La drôle de guerre en France La guerre des partisans en Albanie

1.
La famille. L'enfance
Je suis né en 1914 dans une modeste famille de Tirana. Mon arrière grand-père était parti avec l'armée turque et il n'est jamais revenu. On nous a dit qu'il était resté en Bosnie. Il avait laissé en Albanie un fils, mon grand-père, que je n'ai pas connu. De Ndroqi, son village près du Tirana, celui-ci était venu à la capitale pour travailler dans le commerce, tandis que ma grande-mère, de la famille des Teqia, était de Mulleti, un petit village à une dizaine de kilomètres de Tirana. Ma mère, Aisha, était issue d'une famille de Tirana. Elle était la fille d'Osman et la nièce d'Ibrahim Kazazi, un patriote albanais. Elle est morte jeune, à l'âge de 36 ans en 1933, ayant eu trois garçons et deux filles. C'était une très brave femme, aimable, qui s'était affIrmée dès l'école. Son instituteur était mon oncle Ibrahim Ndroqi, un patriote lui aussi, qui avait beaucoup d'estime pour cette élève. C'est d'ailleurs lui qui avait recommandé à mon père de l'épouser. Mon père, Ismai12,était né à Tirana en 1878 et il y est mort le 4 mars 1944. Après avoir fmi l'école primaire et la première classe au médressé (école coranique) de Tirana, il a continué au médressé d'Istanbul (Constantinople) et a terminé ses études à la Faculté de théologie. Il a été reconnu comme un des premiers patriotes de Tirana. Il faisait partie du groupe qui a hissé le drapeau national, le 26 novembre 1912 à Tirana, au moment de la déclaration d'indépendance. Cette installation du drapeau à Tirana, deux jours avant la déclaration officielle de l'indépendance nationale à Vlora, le 28
2 Voir: Tarik Llagami : Ismail Ndroqi Figure distinguée du patriotisme et du progrès, dans le journal Renaissance démocratique, n° 594 du 06.03.1994 ; et prof Sinan Tafaj dans la revue Prishtina Dituria islama, n° 248. 1991. 13

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novembre 1912, avait une signification politique. En effet, à ce moment, les Serbes étaient en guerre contre les Turcs qui occupaient l'Albanie. Entrés en Albanie du Nord, ils avaient atteint la ville de Lezha, à 70 km de Tirana. Après la déclaration d'indépendance, ils n'avaient plus aucun droit sur la ville de Tirana, puisque, libérée de la domination turque, celle-ci était devenue une terre albanaise indépendante. Mon père a été président de la municipalité de Tirana de 1917 à 1922. Durant ce laps de temps, il a accompli une œuvre nationale importante, sociale et démocratique. Il fut l'un des principaux initiateurs de la réunion du Congrès de Tirana de 1918 pour l'organisation du pays et a été délégué au Congrès de Durres qui a suivi, en compagnie d'Abdi Toptani. Il a également apporté une contribution appréciable à la préparation du Congrès de Lushnja et à l'installation à Tirana du gouvernement provisoire issu de ce congrès, bravant ainsi les baïonnettes de l'occupant italien. Le 22 avril 1920 fut organisée une assemblée de 30 000 habitants de Tirana qui signèrent une note de protestation envoyée à la Conférence de paix de San Remo, pour demander l'indépendance de l'Albanie dans ses frontières ethniques. Mon père a aussi participé à l'organisation du corps des volontaires de Tirana qui allèrent combattre à Vlora en 1920 contre les occupants italiens. Il a par ailleurs contribué à la construction de l'hôpital de Tirana et à celle de la Maison d'accueil pour les enfants pauvres et isolés. Dans ces deux circonstances, il a été soutenu par la Croix rouge. Quand on lui a demandé, en tant que théologien musulman, s'il n'y avait pas une contradiction pour lui d'accepter l'aide et l'emblème de la Croix rouge, il a répondu: " Tant que la Croix rouge reste le symbole d'une organisation de bienfaisance, il ny a rien qui aille contre l'islam. " Mon père était membre de l'association Dituria et fut plus tard membre du parti Xhoka. C'est dire qu'il a toujours œuvré pour une Albanie libre, indépendante, démocratique et ethnique. Pendant toute sa vie, il s'est montré homme de caractère, honnête et sage, proche du peuple. Quand il est rentré d'Istanbul à Tirana, en 1910, il a travaillé comme instituteur. Parmi ses premiers élèves, on peut citer 14