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Urbanisation et agriculture en Méditerranée : conflits et complémentarité

348 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 269
EAN13 : 9782296318472
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URBANISATION ET AGRICULTURE MEDITERRANEE : CONFLITS ET COMPLEMENTARITES

EN

@Éditions l'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4214-5

Sous la direction de :
Driss BEN ALI, Antonio DI GIULIO, Mustapha LASRAM, Marc LAVE RGN E

URBANISATION ET AGRICULTURE EN MEDITERRANEE : CONFLITS ET COMPLEMENT ARITES

Editions L'Hannattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli, carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (19451956). Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de L'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colons français. Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, L'Algérie terre d'espérances, colons et imnligrants ( 18301914 ). Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui ainle les dattes, dialogue judéoislamo-chrétien. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contenlporaine, de Ferry à Bourguiba ( 1881-1956). Serge Pauthe, Lettres aLLt parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du xVlle siècle. Joseph Katz, L'honneur d'un général, Oran 1962. Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la proximité. Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis. Bertrand Benoît, Le syndronle algérien. L'inlaginaire de la politique algérienne de la France. Mohamed Cherif, Ceuta aux époques alnlohade et nlérénide. Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie. Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos jours. Moncef Djaziri, Etat et société en Libye. Lionel Lévy, La COnll11Ullautéuive de Livourne. j Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne. crise et tentatives d'ajustenlent.,1996. Michel ROUX, Le désert de sable, le Sahara dans l'inzaginaire des Français ( 1900-/994), 1996.

La mise en page a été réalisée par Mlle Fabienne KISS (CIHEAM)

PREFACE
DISCOURS DE MONSIEUR MOHAMED MEHDI MLIKA, MINISTRE DE L'ENVIRONNEMENT ET DE L'AMENAGEMENT DU TERRITOIRE TIlNISIE

Mesdames, Messieurs, En ouvrant ce séminaire international, j'ai le plaisir d'accueillir nos invités et de leur souhaiter un séjour parmi nous, à la fois agréable et utile. J'ai aussi le plaisir d'exprimer mes remerciements au ministère de l'Agriculture, à l'Union Européenne, au Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes et pour l'initiative qu'ils ont eue d'organiser cette rencontre méditerranéenne autour d'une des plus importantes problématiques posées à la durabilité du développement agricole et urbain en Méditerranée, et en particulier sa partie Sud et Est, je veux dire la problématique de l'adéquation entre les besoins de l'urbanisation et de l'agriculture. La Tunisie de l'Ere Nouvelle, dont les racines sont méditerranéennes, est particulièrement heureuse d'accueillir votre séminaire, après avoir abrité il y a quelques jours, pour la Conférence Méditerranée 21, des ministres de l'Environnement des pays méditerranéens. Cette conférence avait comme objectif d'étudier le passage du Bassin Méditerranéen pour le siècle prochain sur les bases d'un programme de travail régional pour un développement durable ou un Agenda 21 spécial pour la Méditerranée.

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Mesdames, Messieurs,

Un an après la tenue du Congrès de Rio, la Tunisie a appelé le 5juin 1993, par la voix du Président de la République, le PrésidentBen Ali, à instaurerune conciliation stratégique entre le développementet l'environnementen Méditerranéeet à réviser les instruments de coopération méditerranéennedans ce domaine, de manière à garantir à la région les conditions objectives pour un développement durable et pour le respect des besoins des générationsfutures. Quoique la Conférence Méditerranée 21 ait été un rendez-vous méditerranéen historique et une occasion pour renforcer la participation des gouvernements des pays méditerranéens au développement durable, nous considérons que votre séminaire constitueaussi une bonne occasionpour promouvoirla participation des chercheursau développementdurable. Oeuvrer pour trouver des solutions aux problématiquesposées par les conflits entre les développements urbain et agricole en Méditerranée revient en fait à rechercher les conditions favorables au développement durable et équilibré, surtout dans les pays des rives Sud et Est. L'importancedes problématiqueset des défis posés apparaît au travers des effets négatifs et profonds provoqués par l'extensionanarchique de l'urbanisationsur le potentiel de la région en terres agricoles et en ressources naturelles, en plus des effets enregistrés sur les modes de consommation, sur l'allocation des ressourcesen eau et sur les conditionsde la santépublique. L'extension urbaine anarchique constitue aujourd'hui, surtout dans les pays du sud et de l'est de la Méditerranée,un facteurprincipal de la régression du capital en terres agricoles fertiles et des zones irriguées.Elle constitue de ce fait une menace supplémentairepour le développementagricole qui est déjà confronté aux problèmes de la désertificationet de la détérioration des ressources en sols par suite d'érosion,de dégradationet de salinisationqui, à leur tour, ont un effet sur le capital de ces pays en diversité biologique. Elle touche aussi profondément les chances de durabilité du développement agricole et des possibilités de production des aliments.
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En même temps que ces effets négatifs, l'urbanisation anarchique entraîne d'autres problèmes environnementaux au niveau de la distribution et du transport de l'eau potable et de celui de la lutte contre la pollution liquideet solide,avec ce qu'elleprovoque comme
difficultés environnementales et hygiéniques. Nous sommes persuadés que la difficulté de maîtriser l'extension urbaine anarchique, avec ce qu'elle provoque comme problèmes pour l'environnement et le développement, place cette tendance à la tête des menaces qu'affronte le développement durable et équilibré, surtout dans le sud et l'est du Bassin Méditenanéen. Tout ceci nous incite à : ~ approfondir la réflexion sur les systèmes d'urbanisation adoptés et le degré de leur interaction avec les autres secteurs agricoles, industriels et touristiques; ~ évaluer de manière profonde les méthodes de développement agrico le ; ~ de même, évaluer profondément les politiques de développement rural en tant qu'outil important pour prévenir les tendances à l'exode rural et l'immigration et pour assurer des sources de revenus supplémentaires permettant de réduire la pression sur les ressources naturelles, et par conséquent, de rationaliser l'exploitation de ces ressources; ~ enfin, approfondir la réflexion sur le degré d'influence des grands investissements industriels et touristiques, d'un côté sur la main-d'oeuvre et par la suite sur le développement des zones rurales, et d'un autre côté sur l'évolution de l'urbanisation dans les zones côtières et autour des villes. L'expérience a démontré que les investissements industriels et touristiques vont de pair avec les mouvements demain d'oeuvre de la campagne vers la côte et les grandes agglomérations urbaines ainsi qu'avec l'apparition des constructions anarchiques qui ont touché les zones agricoles, la frange côtière et les sites naturels. Toutes ces interrogations nous conduisent à approfondir la réflexion sur les systèmes adoptés dans nos pays en matière d'aménagement

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de l'espace territorial et de distribution des activités économiques et de développement dans cet espace.
Mesdames et Messieurs,

Les contradictions que nous constatons aujourd'hui dans les pays méditerranéens entre l'extension de l'urbanisation et le développement agricole résultent essentiellementde politiques de développement à court terme. Ces politiques ne sont pas basées sur l'exploitation rationnelle de l'espace du territoire et l'orientation adéquate des activités de développementde façon harmonieuse et complémentaire,de manière à éviter les conflits entre les secteurs, comme on le constate actuellement entre l'agriculture et l'urbanisation ou entre le tourisme, l'industrie, l'agriculture et les autres secteurs. De là apparaît l'importancede l'aménagementraisonné du territoire en tant que mesure de prévention et comme pivot essentielde toute politique sérieuse dans le domaine de l'environnement et du développementdurable. Dans ce contexte, il convient de souligner l'initiative de Son Excellence le Président de la République de redonner à l'aménagement du territoire son importance. Notre politiqueenvironnementalerepose sur une liaisonorganiqueentre la protection des ressources et l'aménagement du territoire. Cela constitue en quelque sorte un instrument pour rationaliser le développementet organiser l'utilisationdes terres et la distribution judicieuse, sur le plan géographique, des investissements. Cette politique vise à répondre aux exigences du développement en prenant en considération la dimension "préventive"permettant de tirer les leçons des expériencesdu passé et à garantir la durabilitédu développementpour les générationsfutures. Comme de nombreux pays, la Tunisie a connu des expériencesde développement qui n'ont pas tenu compte de l'équilibre de l'environnementet qui ont généré des problèmesque nous essayons aujourd'hui de réparer ou d'éviter, moyennant de considérables efforts. Parmi ces problèmes les plus saillants, se situent ceux qui sont générés par les conflits entre l'agriculture et la croissance urbaine rapide. 10

La croissance qu'ont connue les quartiers urbains de notre pays durant la période de 1975 à 1985 s'est réalisée sur le compte des terres agricoleset des périmètresirrigués,ce qui a réduit les surfaces
agricoles de plus de 4.000 hectares.

Dans le grand Tunis, par exemple,les zones urbaines ont enregistré une augmentation de 70 % durant les dix années indiquées plus haut. Cette extension n'a pas seulementtouché les zones agricoles limitrophes des villes, mais s'est aussi étendue autour d'un cercle d'un rayon de 15 kilomètresà l'intérieurdes périmètres irrigués et sur une surface de 600 hectares.Il s'en est suivi des pertes énormes telles que celles qui ont touché les équipementshydrauliquespour une valeur de 1,2 million de dinars. En outre, 10.000 hectares de terres agricoles représentant des investissementsd'une valeur de 20 millions de dinars sont menacés à moyen et long termes si ce problèmen'estpas maîtrisé. En vue de mettre fmà cela, le ministère de l'Environnementet de l'Aménagement du Territoire travaille en coordination avec le ministère de l'Agriculture et d'autres intervenants, aux niveaux préventif et curatif ainsi qu'au niveau du contrôle et du suivi de la situation. C'est dans ce contexte que s'inscritle projet d'étude de la pressionde l'urbanisationsur les terres agricolesdans le grand Tunis qui s'appuie sur les méthodesde télédétectionpour le contrôle de la croissanceurbaine. Sur le plan préventif: le ministèredéploie de grands efforts afm de garantir les conditions objectives et de mettre en place les instruments adéquats pour la maîtrise de la croissance urbaine et pour la modificationdu réseau urbain au niveau national. Dans ce cadre, s'inscrit précisémentla préparation d'un plan directeur pour l'aménagementdu territoire national dont les études de réalisation démarrerontau début de l'annéeprochaine.C'estaussi dans ce cadre que s'inscrit l'élaborationdes plans directeursdes pôles urbains les plus importants en vue d'assurer la coordination entre les programmes de l'Etat et ceux des collectivitéspubliques locales et afin d'encadrer l'extension de l'urbanisation, de manière harmonieuse, avec son environnementnaturel. Parmi ces pôles, on peut citer Nabeul, Sousse,Djerba, Zarzis, Sfax, Monastir dont les études Il

sont dans une phase avancée de réalisation. Les projets concernant Bizerte, Gabès et d'autres pôles à l'intérieur du pays ont déjà commencé. Concernant le pôle du grand Tunis, le projet d'élaboration du plan d'orientation démarrera le mois prochain.
Mesdames et Messieurs,

Vous n'ignorez pas que surmonter les conflits entre la croissance urbaine etle développementagricole durableconstitue un des paris du développement dans le Bassin Méditerranéen, en raison de sa relationavec le capital de la région en terresagricoles,en ressources naturelleset en diversitébiologiqueet par la suite avec sa capacité à pro~uire les aliments pour répondre aux besoins de l'homme et du
développement.

Je suis persuadé que lever ce pari constitue une responsabilité qui n'est pas uniquement celle des gouvernements mais aussi celle des potentialités et des forces vives et à leur tête les scientifiques, les chercheurs et les universitaires. La région méditerranéenne a besoin aujourd'hui, pour assurer un développement durable, d'instaurer un véritable partenariat, non seulement entre les gouvernements mais aussi entre universitaires, institutions de recherche, associations, organisations et toutes les forces vives agissantes. Je suis sûr que le caractère scientifique de votre séminaire et le profil des participants constituent des indices positifs qui font en sorte que les résultats scientifiques qui en seront issus pourront aider nos gouvernements à prendre les décisions adéquates, d'autant plus que nous nous préparons à entrer dans le vingt-et-unième siècle, au cours duquel le développement ne pourra pas se poursuivre tant que nous n'aurons pas adopté des systèmes nouveaux de développement et des voies rationnelles et durables pour la production et la consommation. Je souhaite, de nouveau, plein succès à vos travaux.

12.

AVANT-PROPOS

L'urbanisation connaît, depuis quelques décennies, une croissance notable dans tous les pays du sud et de l'est de la Méditerranée.La poussée de la ville, sous la pression de la démographieet devant la difficulté de trouver un emploi dans les zones rurales, ne s'est pas toujours faite selon des plans d'aménagementrespectueux des terres à vocation agricole et de l'environnement.Au lieu d'instaurer une relation de complémentaritéentre la ville et la campagne environnante, c'est souvent en termes de conflits que les relations ont été établiesentre les deux espaces,ce qui a obligé les pouvoirs publics, dans certainspays, à activerl'établissementde plans d'aménagement urbain là où ils n'existaient pas et à protéger, par des moyens juridiques, les terres agricolessituéesau voisinagedes villes. Les termes de ce conflit ne se limitentpas à l'occupation des terres agricoles par la ville, mais s'étendent aussi aux concurrences dans l'utilisation de certaines ressources telles que l'eau et aux modifications des habitudes alimentairesentraînantun accroissementde la demande en produits agro-alimentairestypiques des zones urbaines.
Le Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes (CIHEAM) a abordé ces questions dans le séminaire qu'il a organisé à Tunis, en novembre 1994. Le choix de la Tunisie pour cette rencontre n'est pas fortuit. Il pouvait illustrer toute une série de mesures prises pour essayer de rétablir un équilibre harmonieux entre la ville et la campagne: création des institutions nécessaires à l'organisation et à la gestion de différents secteurs, établissement de plans d'aménagement des grands centres urbains, promulgation de 13

lois pour la protection des terres agricoles et la réglementation des zones touristiques, traitement des eaux usées urbaines et protection de l'environnement. Le ministère de l'Agriculture et celui de l'Environnement et de l'Aménagement du Territoire ont apporté leur appui à l'organisation du séminaire. Qu'ils en soient remerciés.

C'est grâce au soutien financier de la Commission Européenne, Direction Générale des RelationsExtérieures(DG I), que plusieurs participantsont pu contribueraux travaux du séminaire.Cet appui a été appréciépar tous. L'objectif du séminaire était de contribuer à une réflexion sur l'urbanisation en mettant autour de la même table des experts spécialistesdans différentsdomaines,originairesde pays du nord de la Méditerranée, qui ont vécu, il y a près d'un demi-siècle, ce phénomène de poussée de l'urbanisation,et de pays du sud et de l'est de la Méditerranée qui connaissent les mêmes tendances depuis quelquesannées. Si dans les pays du nord de la Méditerranéeon est parvenu, dans certains cas, à établir un équilibre harmonieux entre la ville et la campagne, on peut relever dans les pays du sud et de l'est de la Méditerranéedeux constats: ~ le premier est la difficultérencontréepar la plupart des modèles de développement rural à satisfaire la demande croissante en produits agricoles, à stabiliser les populations, à créer des emplois dans les zones rurales et à fmancer l'industrialisationdu pays par le biais de l'agriculture; ~ le deuxième est souvent l'absence et parfois l'inadaptation des plans d'aménagementdes zonesurbaines. Ces deux constats ont abouti à ce que certains intervenants au séminaire ont qualifié de «ruralisation des villes» et d'« urbanisationdes campagnes». S'appuyant sur des études de cas et d'expériences précises, le séminaire a tenté, à partir de situations diverses, de confronter les méthodologies utilisées pour l'analyse du phénomène de l'urbanisation et ses interrelationsavec les espacesruraux. 14

Une attentionparticulièrea été prêtée par le séminaireà la situation alarmante des zones côtières qui se trouvent soumises au double effet de la concentrationdes populationsà la recherche d'emploi et de la pression du tourismedont l'impactnégatif sur l'environnement côtier est évident si les mesuresnécessairesne sont pas prises à titres préventifet curatif. Les limites des instruments législatifs ont souvent été relevées. Malgré les nombreuses tentatives faites par certains pays pour protéger les terres agricoles,contrôler le développementanarchique des constructions et des installationsindustrielleset pour protéger l'environnement,l'applicationdes lois rencontre beaucoup de difficultés. L'exercice entreprisau cours de ce séminairea montré que l'analyse des relations entre l'urbanisationet l'agricultureet de leur évolution n'est pas si simple et exige forcément une approche multidisciplinaire telle que celle qui a été adoptée lors de cette rencontre de Tunis. L'approche globale et multidisciplinairene suffit pas à elle seule pour comparer les situationset confronter ses propres résultats aux autres. La définition en commun des termes, des concepts et des méthodologies d'analyse constitue une condition préalable à cet exercice.
Cet ouvrage collectif, issu de la rencontre de Tunis, contribuera, je l'espère, à ce rapprochement méthodologique entre les équipes de recherche intéressées en vue de développer des actions concertées visant la protection de la Méditerranée contre toute dégradation.

Mustapha LASRAM Secrétaire Général du CIHEAM

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L'URBANISATION DU BASSIN MEDITERRANEEN, DE L'ATTEINTE AUX TERROIRS AGRICOLES A LA PROTECTION DU CADRE DE VIE

Le séminaire. éuni à Tunis du Il au 13 novembre 1994,sous l'égide r du CIHEAM, autour du thème «Urbanisation et agriculture en Méditerranée», s'inscritdansun faisceaude réflexionsconvergentes sur les menaces que l'urbanisation fait peser sur l'agriculture et l'environnementdes pays riverainsde la Méditerranée. L'heure est à la recherche d'une symbiose équilibrée entre l'urbanisation et l'agriculture,et, au-delà, le milieu roral dans son ensemble. Il s'agit en effet de répondre aux besoins alimentaireset économiquesdes populations,mais aussi de préserver leur cadre de vie, dans la perspectived'un développementdurable. Le bassin méditerranéen est à la fois un des berceaux de la civilisation urbaine et celui d'une agriculture élaborée au fil des siècles.Aujourd'hui,l'équilibreentre les deux est rompu: les vieilles civilisationsagraires, fondées sur la triade de la vigne, du blé et de l'olivier,se meurent,les antiquesterrasseset les systèmesd'irrigation villageois, si complexes et si précis, garants d'une répartition
parcimonieuse de l'eau, sont abandonnés1. Aux villes économes de leur périphérie rurale, ramassées sur ellesmêmes pour épargner la précieuse terre agricole, a succédé une
IVoir par exemple, « Les mutations rnrales au Moyen-Orient », Cahiers du CERMOC n° 1, Beyrouth/Amman, 1991, ouvrage collectif sous la direction de Marc Lavergne, 222 pages.

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urbanisation anarchique, gaspilleuse, qui témoigne de mutations socioculturelles profondes: faiblesse de l'autorité publique face à l'intérêt privé, triomphe de nouvelles valeurs matérialistes, sans souci du bien-être collectif et de celui des générations futures. Les nouveaux modèles architecturaux et urbanistiques, souvent importés, sont parfois inadaptés; de nouveaux modes de consommation, y compris dans le domaine de l'alimentation, apparaissent. L'urbanisation rapide pose donc des problèmes de plus en plus préoccupants de qualité de la vie: l'eau et l'atmosphère se dégradent, la vie urbaine dans les métropoles congestionnées provoque des stress de plus en plus insupportables dus au bruit, aux difficultés du transport et du logement. Les modes alimentaires sont eux-mêmes en pleine évolution. Pour toutes ces raisons, les pouvoirs publics édictent des plans ou des schémas directeurs d'aménagement urbain. Certains se cantonnent dans la recherche de la maîtrise foncière, s'efforçant de préserver les zones agricoles et de canaliser l'urbanisation dans certaines directions, répartissant de manière rationnelle les équipements, les zones industrielles, résidentielles et commerciales. D'autres vont plus loin et prennent en compte des aspects architecturaux (défense du patrimoine) ou environnementaux (normes de pollution, préservation des zones naturelles, littorales...). Mais ces mesures ont généralement peu d'effet, la volonté politique étant insuffisante devant la pression de la spéculation immobilière et de l'habitat clandestin. Devant cette évolution antagonique des relations entre l'urbanisation et l'agriculture, des efforts sont faits pour repenser les politiques rurales. Celles-ci ont toujours été soumises aux politiques urbaines et industrielles, la campagne étant considérée comme une source de revenus permettant de financer l'industrialisation, et un réservoir de main-d'oeuvre. Le rééquilibrage envisagé passe par la diversification des activités rurales, un développement de l'habitat urbain en milieu rural, un rôle accru des villes petites et moyennes qui font le lien entre les mondes rural et urbain.

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Cette évolution est encouragée par de nouvelles approches théoriques de la politique rurale et de nouvelles expériences concrètesde développementrural intégré. Les textes réunis ci-après présentent les relations entre « urbanisationet agricultureen Méditerranée» selon des approches très diverses; certains présentent une approche théorique des problèmes, voire des tentatives de modélisation destinées aux aménageurs et aux planificateurs; d'autres présentent des analyses classiquesde la croissanceurbaineà l'échelled'un pays, ou enfm des études de cas régionaux ou locales sur un thème particulier. Différences d'approche donc, mais aussi d'échelle, dont le débat s'enrichit par un jeu de renvoi constant que s'efforce de rendre la présentationretenue. I. CROISSANCE URBAINE ET DIFFICUL TES DE LA MAITRISE FONCIERE

Les rives Sud et Est de la Méditerranée ont connu depuis une trentaine d'années une croissance démographiqueimpressionnante, que certains voient encore comme le principal obstacle à la régulation par l'Etat des flux de population et de la croissance urbaine, et par conséquent à l'élévation du niveau de vie de la région. Il faut pourtant noter que les analyses des démographes s'accordent aujourd'hui pour conclure à une «transition démographique» rapide et inattendue de cesfays, y compris des plus prolifiques d'entre eux, comme l'Algérie; il y a par ailleurs déjà plus de vingt ans que le taux de croissancede l'Egypte est tombé en dessousdu seuil de 3 % par an. Après la transition qui a vu les taux de natalité de l'Europe méditerranéenne et catholique chuter brutalement (l'Italie a maintenant l'un des taux de natalité les plus bas de l'Union Européenne),les pays de la rive Sud et Est, en majoritémusulmans, suivent à présent le mêmechemin, avec toutefoisdes différencesde rythme importantesd'un pays à l'autre.
2Lire Philippe Fargues « Explosion démographique ou rupture sociale? », p. 163 à 198, dans Délnocraties sallS dél1locrates, sous la direction de Ghassan Salamé, Fayard, 1994. 19

Il n'en reste pas moins que, sur la vitesse acquise, la population va continuer à .augmenter sensiblement pendant encore deux décennies, durant lesquelles le poids des jeunes continuera de peser lourdement sur des classes d'actifs relativement réduites. L'urbanisation s'est nourrie durant les trois décennies passées de cette vigoureuse natalité des campagnes. Même si les défmitions officielles de l'urbain varient d'un pays à l'autre (critères du seuil de population, du statut administratif..), et si elles ne correspondent pas nécessairement à la perception qu'en ont les habitants, on constate partout un glissement d'une population en majorité rurale au début des années 60 (2/3 en Egypte, près des 3/4 au Maroc et en Syrie) à une majorité citadine aujourd'hui (60 % en Egypte et en Tunisie3, 70 % en Jordanie, 80 % au Liban) ou à un équilibre au Maroc4 et en Syrie. L'exode rural qui a été le principal agent de l'urbanisation a été provoqué par l'absence de politiques de développement rural (dans le Portugal des latifundia et des microfundia évoqué par Camilo Mortagua comme dans la Tunisie d'après l'indépendance vue par Hafedh Sethom) ou par la mise en oeuvre de politiques de modernisation et de rationalisation du secteur agricole (cas de l'Egypte nassérienne, avec son cortège de réformes agraires, de mouvements coopératifs, et de contrôle étroit par l'Etat de la commercialisation et de l'exportation des produits «stratégiques », décrits par Sylvie Fanchette). L'exode rural a aussi pu se greffer sur une tradition déjà ancienne d'émigration temporaire de certaines régions rurales particulièrement défavorisées en direction des grands centres urbains ou de l'étranger (Mzab, Kabylie en Algérie, pays Chleuh au Maroc, Nubie en Egypte, Mont Liban au Levant). Mais, dans certains cas, c'est une force extérieure (le «pull factor» opposé au «push factor» des Anglo-Saxons) qui a arraché les paysans à l'agriculture: la politique d'industrialisation volontariste
de l'Algérie a VOUllltirer les conséquences des déracinements subis

par la paysannerie algérienne,du fait de la colonisation,puis de la guerre d'indépendance,en diffusant les industriesde transformation
3

A. Mtimet, page 108.
page 66.

4A. Abouhani,

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à travers le pays et en drainant les paysans d'un vaste périmètre alentour vers les grands complexesindustriels(pétrochimieà Arzew et Béjaia,sidérurgieà Annaba, mécaniqueà Rouiba...).On retrouve là le modèle qui a présidé dans les années 50 et 60 à l'urbanisation de la rive Nord de la Méditerranéeoccidentale(montée des paysans du Mezzogiornovers l'Italiedu Nord et de ceux d'Andalousievers la Catalogne),et, un peu plus tard, à celle de la Turquie (migrationdes travailleurs d'origine rurale de l'Anatolie orientale vers les centres industrielsde l'Ouest). Quel qu'en soit le facteur déclenchant,cet exode rural massif s'est concentré dans les grandes villes, dont il a toujours dépassé les capacités d'absorption: près de la moitié des 3 millions d'habitants du Liban résident dans une vaste agglomération beyrouthine, qui s'étire le long de la côte sur près de 40 km, tandis que Le Caire, qui déborde sur les riches campagnesqui l'entourent,regroupe près du quart des Egyptiens. La Turquie compte 50 villes de plus de 100000 habitants, et 8 d'entre elles dépassent le millions. La conurbation atlantique marocaine, les agglomérations d'Alger, de Tunis ou d'Istanboul polarisent une aire d'influence directe qui s'étend sur un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. M. El Mansouri montre le glissement rapide de la population de l'intérieur du Maroc vers la côte, avec la polarisation de toute l'activité économique de Casablanca à Kénitra, un phénomène comparableà celui que relèveM. Mtimetpour le littoraltunisien. Ces vastes agglomérations s'étendent sur des milliers, voire des dizaines de milliers d'hectares aux dépens des terres avoisinantes. Mais, même si des terres stérilessont disponiblesà proximité du site originel (collines, montagne, désert...), ce sont les terres agricoles qui sont systématiquementconvoitéeset occupéesles premières.Au Caire, le plateau du Moqattampouvait offrir un terrain d'expansion infini et gratuit, et l'Etat a essayé de légiférer l'interdiction de construiresur les terres agricoles,mais en vain: celles-cifournissent un terrain plat, et le quadrillage des canaux d'irrigation fournit la trame du nouveau tissuurbain.A Tunis, c'est l'Etat lui-mêmequi, en implantant une faculté à La Manouba, au milieu des champs
SR. Keles, page 140.

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d'oliviers et des riches jardins de la banlieue, contrevient à ses propres réglementations; partout, les pentes rocailleuses où rien ne pousse sont moins attrayantes pour l'extension urbaine que les terres fertiles des plaines: la ghouta de Damas, ceinture de vergers chantée par les poètes, irriguée depuis des millénaires par les eaux fraîches du Barada, est rongée par une urbanisation anarchique et polluante; même l'agglomération algéroise s'étend derrière le plissement du tell qui l'a longtemps enserrée autour de sa baie, en direction de la riche plaine de la Mitidja. Autant dire que si les Etats se sont dotés d'instruments de planification et de contrôle, leur efficacité est limitée, comme le montrent M. Fradi pour la Tunisie, H. Gafsi pour le grand Tunis, et M. Abouhani à propos des Schémas Directeurs d'Aménagement
Urbain (SDAU) au Maroc.

Cette extension urbaine se fait au détriment de la production agricole: l'alimentationdes populationsurbaines a de plus en plus recours à des importationscoûteuses,et les exportationsde produits agricoles méditerranéens vers les pays du Nord se réduisent (agrumes en Tunisie). Cette ponction continuelle des meilleures terres va.de pair avec la mise en valeur, à grands frais, de nouvelles zones agricoles, bien moins productives, dans des régions marginales : nouvelles oasis du Sud tunisien, bonification des terres désertiques en Egypte, irrigation de la steppe syrienne à partir des barrages sur l'Euphrate...M. Keles, en établissantle bilan des pertes de surfaces agricoles que subit chaque année la Turquie du fait de son urbanisationanarchique,fait ressortir le désintérêtapparent des autoritésà l'égard de ces atteintesau patrimoineagricole et au droit des citoyens à un environnement sain, pourtant inscrit dans la Constitution. Les champs font place à des quartiers qualifiés au choix de clandestins, de spontanés ou d'illégaux, selon le qualificatif qui paraît le plus approprié.En effet,si ce type d'habitata pour caractère commun de n'être pas réglementaire, c'est-à-dire de ne pas correspondre aux schémas d'aménagementurbain, son statut et sa signification socio-économique est très divers. Les gecekondu (littéralement «construits dans la nuit» ) de Turquie sont de véritables bidonvilles, mais les zones d'urbanisation spontanée du 22

Caire décrites par Galilael-Kadi6offrent une palette sociale plus large que celle des paysansdébarquésde la campagne; à Tunis ou à Salé7, des formules sophistiquées d'achat sont pratiquées, et ce marché illégal n'exclut pas des transactions foncières «légales» entre vendeur et acheteur du terrain; ce qui est illégal, c'est la constructionde terres non aedificandi,car agricoles. Ces quartiers d'habitat spontané sont occupés par une population d'origine variée: il y a certes une majorité de ruraux venus de leur village en quête d'un travail en ville, et qui n'ont pas accès au parc de logements en ville; mais avec le temps, les itinéraires se complexifient. Ce sont maintenant les fils de ces immigrants villageoisdes années 60 et 70 qui sont devenuschefs de ménage, et eux sont de vrais citadins,même s'ils ne connaissentde la ville que sa banlieue. La ruralisation des villes est de ce fait souvent un trompe-l'oeil,et la culturede ces banlieuesspontanéesn'est peut-être pas tant le signe d'une transpositionde la campagne à la ville, que celui d'une fusion complexed'un héritagerural avec un mode de vie urbain. On a par exemple longtemps considéré les médinas du Maghreb,centres-villeshistoriques,fief d'une bourgeoisieenracinée depuis des siècles (médina de Fès, casbah d'Alger) comme dégradées et livrées aux immigrants ruraux célibataires qui y trouvaient un logement bon marché; les vieilles demeures ne correspondant plus aux exigences du confort moderne, la bourgeoisie les avait désertéespour des villas ou des appartementsdans les nouveaux quartiers8.Aujourd'hui, même si les khans du vieux Damas sont surpeuplés par des migrants qui y paient des loyers dérisoires, certaines opérations de protection du patrimoine sont entreprises, et les occupants de ces logis taudifiés migrent euxmêmes, à leur tour, dès qu'ils le peuvent, vers les banlieues et leur marché foncier illégal. Ce marché foncier n'est pas uniquementle fait des classes pauvres, et de vastes espaces agricoles sont également accaparés par des
60. El-Kadi : «L'urbanisation spontanée du Caire», fascicule de recherches
URBAMA/ORSTOM, nOI8,Tours, 1987, 371 pages. 'Voir les quartiers de Tabriquet Salé et de Sidi Moussa décrits par A. Abouhani. 8URBAMA (collectif) : «Présent et avenir des Médinas », fascicule nOlO-II, Tours, 1982, 281 pages.

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banlieues résidentielles parsemées de somptueuses villas: les vergers deviennent alors jardins d'agrément. L'urbanisation de la rive européenne de la Méditerranée ressemble beaucoup à ce dernier schéma; mais, à la recherche de panoramas maritimes et d'horizons dégagés, les constructions n'y ont pas systématiquement contourné les collines (peut-être s'agit-il, là aussi, d'un trait culturel: que l'on songe au site d'Athènes ou aux collines de Rome), et les terres agricoles, pourtant moins bien mises en valeur que les « huertas» du monde arabe, y ont été moins
systématiquement saccagées.

L'urbanisation y est moins le résultat de la croissance démographique que de l'industrialisation,de l'attraitpour les rivages, que ce soit pour l'activité portuaire ou -nous y reviendrons- pour cette vocation née au XXième siècle qu'est le tourisme.Et c'est là moins l'agriculture que l'environnement,notion nouvelle et polysémique, que nous préciserons plus tard, qui en a été la victime: l'archipel maltais9montre un concentréfrappant-et poignant- des interactions de ces différentes formes d'activité humaine, où la croissance démographiquen'intervientpas, mais qui menace,bien au-delà de la subsistance alimentaire,tout le cadre de vie des populations de la rive Nord de la Méditenanée. Depuis le milieu des années 80, l'exode rural en direction des grandes villes s'est beaucoupréduit; il est remplacéau Maghreb par une migration saisonnière, hors des périodes des travaux des champs,tandis qu'au Moyen-Orientles villagesvoient se développer des formes de pluriactivité qui allient l'agriculture à des tâches complémentairessur place, ou des migrations alternantes entre le champ et l'usinel0.C'est surtout le cas, décrit par S. Fanchette et N. Hopkins, en Egypte, en particulier dans le delta, de plus en plus polarisépar la métropolecairote.

9p. Mallia.
lOUne série d'études de cas est présentée pour le nord de la Jordanie par une équipe

d'anthropologues de l'Université du Yarmouk, dirigée par M. Mundy et R.S. Smith: Part-TimeFarming, Universitédu Yarmouk,1990, 173pages. 24

Ce sont désormais surtout les villes petites et moyennes11qui recueillent l'excédent démographique résiduel des campagnes: dotées de fonctions administrativesnouvelles, d'équipements et de services urbains, elles sont plus attractives que les grandes villes saturées et polluées. Elles sont le lieu d'installationdes émigrés qui rentrentau pays, du fait de la stagnationéconomiquede l'Europe ou de la chute des cours du pétrole au Moyen-Orient.Ces émigrés y sont des facteurs puissants de développement, plaçant leurs économies dans la construction de villas ou dans une activité commerciale ou industrielle,comme le montre M. Beniane sur la côte méditerranéennedu Maroc. Mais ces villes petites et moyennes sont aussi le déversoir des grandes: le marché foncier y est plus abordable pour les ménages, comme pour les investisseurs,qui y trouvent en même temps une main-d'oeuvre d'origine rurale peu coûteuse: D. Ben Ali cite les nombreuses industries qui se sont installéessur les sites-carrefours
de Settat et Berrechid, à proximité de Casablanca12.

Ces villes au contact direct du monde rural sont des interfaces de diffusion de la citadinité dans les campagnes: à travers elles, les paysans sont reliés directementau monde extérieur.Dotées d'écoles de tous niveaux, ellesaccueillentlesjeunes ruraux, dont les parents, on l'a vu, fréquentent plus la ville que par le passé: ils y sont conduits par la pluriactivité,mais aussi par le besoin de produits nouveaux, et par le suivi de leurs affaires. En effet, dans les campagnes les plus favorisées et les plus proches des villes, les paysansse muent en agriculteurs: abandonnantl'agriculturevivrière aux régions reculées des montagnes et de l'intérieur, ils se consacrent de plus en plus aux cultures maraîchères(sous serre de plastique), à l'arboricultureou à l'aviculture(élevage de volaille en batterie).
liSe reporter pour le Monde Arabe à l'ouvrage collectif de référence: « Petites villes et villes moyennes dans le Monde Arabe », Fascicules de recherches n016-17, URBAMA, Tours, 1986, 848 pages (2 vo1.). Pour les évolutions récentes, voir « Monde Arabe: le retour du local », Peuples Méditerranéens, à paraître en janvier 1996, sous la direction de Marc Lavergne. 12Sur le rôle de cette strate urbaine au Maroc, voir Les villes moyennes au Maroc, Actes du Vème colloque de Seftou, Université de Fès, 1991.

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Cette vitalité d'une partie des camEagnes se fait au prix de la perte de la spécificité de la culture rurale 3 : les valeurs des ruraux sont de plus en plus des valeurs urbaines, diffusées par les médias nationaux ou même internationaux14, reçus partout et qui font partie de la vie quotidienne. Mais cette « fm des paysans» que l'Europe a connue à la suite de la Seconde Guerre mondiale est-elle pour autant une victoire de la ville sur les campagnes? La modélisation par G. De Fano et G. Grittani des interactions entre agriculture et milieu urbain articule la multiplicité des fonctions assumées par l'agriculture pour le bien-être et l'équilibre des citadins. II. RUPTURES D'EQUILIBRE ENTRE LA VILLE ET LES RESSOURCES DU MILIEU

L'extension urbaine, à la périphérie des grandes villes ou des petits centres, ainsi que le développement de l'habitat intercalaire isolé, sont certes dévoreurs d'espace agricole; bien plus, tout comme les voies de communication modernes, les zones industrielles, ils brisent l'unité du terroir, perturbant le système d'irrigation sur une étendue bien plus vaste que leur emprise réelle. Sur la rive Nord de la Méditerranée, se mettent en place des instruments officiels de défense de l'environnement menacé par ces emprises; les uns, comme le Conservatoire du littoral en France, visent à préserver un milieu « naturel », d'autres, comme le dispositif législatif mis en place par la Communauté Valencienne en Espagne, visent à systématiser les études d'impact des projets à incidence sur l'environnement, pour arriver à une gestion équilibrée du milieu de cette dynamique région côtière, dont l'activité se partage entre agriculture, industrie et tourisme. L'Union Européenne a ouvert la voie à cette prise de conscience, qui est maintenant suivie par
d'autres régions d'Espagne15.

13Yoir l'article de Philippe Muheim et Christian Huillet, ci-après. 14Grâce à la multiplication des antennes paraboliques, qui permettent direct les programmes télévisés d'Europe ou du Moyen..Orient. 15y oir l'article de C. Auernheimer et R. Abnenar.

de recevoir en

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Les rives Sud et Est de la Méditerranée ne se sont pas encore dotées de ce type d'instrument législatif: La dégradation des littoraux et des fonds marins y est très active, sous l'effet de l'urbanisation; de nombreuses grandes villes portuaires ne sont pas encore pourvues de stations d'épuration et rejettent directement leurs effluents dans la mer. A Beyrouth, c'est même sur le déversement en mer des immondices du Normandy que va s'édifier le nouveau quartier d'affaires du centre-ville. Les plages font souvent office de décharges publiques, et les fonds marins côtiers s'appauvrissent sous l'effet de méthodes de pêche destructrices (pêche à l'explosif) et de la raréfaction des apports d'eau douce: les fleuves côtiers sont de plus en plus endigués de barrages et leur eau détournée pour l'inigation et l'alimentation urbaine. La Méditerranée, privée de ce renouvellement et de cette oxygénation, chargée de déchets de toutes sortes, est en dangert6.

A. TOURISMEET ENVIRONNEMENT Paradoxalement, les rivages de la Méditerranée sont pourtant le principal attrait touristique de la région et l'une de ses principales ressources économiques. Des millions d'estivants européens, auxquels il faut ajouter les vacancierslocaux,se ment désormaischaque été sur ces plages, des rives du Maroc à celles de la Turquie, sans oublier les destinations plus traditionnelles de la Côte d'Azur française,de la Riviera italienneou dalmate,des îles grecques ou de la côte espagnole. Or le tourisme de masse a un coût environnemental très lourd, comme le rappelle N. Sozen, qui prône le développement de ce tourisme «vert », «écologique », individuel, moins concentré en quelques points du littoral,dont la France a montré la voie dès les années 70. La côte méditerranéennedu Maroc rassemble sur un espace littoral réduit une bonne partie des facteurs de dégradation dus au tourisme: on y retrouve les mêmes mécanismesde l'habitat clandestin qu'à la périphériedes grandes villes, avec les émigrés ou les citadins qui investissentdans des résidencessecondairesen dur,
16Voir Peuples Méditerranéens: juin 1993,461 pages. « La Méditerranée assassinée », n° 62-63, janvier-

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de manière illégale et désordonnée, sans qu'aucun service urbain, aucune desserte ne vienne éviter la transformation du littoral en dépotoir; on y trouve également des projets d'aménagement touristiquequi ne tiennent pas compte du milieu et des besoins des populations et de l'agriculture locales. Le résultat est une «durcification» continue du littoral, un enlaidissementdes sites et une agression irréversible à la végétation et au milieu dunaire. La situation décrite par M. Berriane se retrouve, plus ou moins accentuée, sur tous les littoraux du sud et de l'est de la Méditerranée; sur la rive Nord, le béton a fait ses ravages dans les années 60, sur la côte du Levant en Espagne, le golfe du Lion et la Côte d'Azur en France, la côte adriatique en Italie, tandis qu'Athènes, Istanboul et Le Caire sont en proie à une pollution atmosphériquegrave, liéeà la circulationautomobileenvahissante. A ces dégradationsenvironnementales,le tourismeajoute des effets socialement dangereux: l'appropriation privée d'espaces publics comme lesplages se généralise,interdisantaux plus modestesl'accès à un loisirtraditionnellementouvert à tous. C'est le cas au Liban où l'urbanisationenvahissantede la côte accroît pourtant le besoin de détente des citadins, soumis toute la semaine au stress de la circulation,de la pollutionatmosphériqueet des difficultésde la vie quotidienne: l'accèsà la mer ne doit plus être considéré comme un luxe, mais comme un besoin pour les citadins des grands ports méditerranéens d'aujourd'hui, comme il l'est à Marseille pour les gaminsdes quartiersdéshéritésdu nord de la ville.
B. LA COMPETITION POUR L'EAU

L'un des champs majeurs de confrontation entre l'urbanisation et son environnement rural est celui de l'usage de l'eau. Certes, l'agriculture irriguée consomme jusqu'à présent la majeure partie de l'eau disponible: le record est détenu par l'Egypte, véritable «oasis nilienne », dont l'agriculture, entièrement irriguée, absorbe près de 90 % des ressources fournies par le Nil, au coeur du désert le plus aride de la planète. Mais partout, l'agriculture irriguée a connu depuis les années 60 un grand développement: rendu possible par la construction de grands barrages comme celui d'Assouan en Egypte, de Tabqa en Syrie ou ceux du Grand Projet d'Anatolie du Sud-Est

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(GAP) en Turquie, par des ouvrages plus modestes sur les fleuves d'Algérie, du Maroc et de Tunisie, et enfm par des forages dans les nappes souterraines, il visait à intensifier la production agricole et à rendre possible une autosuffisance alimentaire mythifiée. Mais la croissance de la population s'accompagne dans tous ces pays d'une élévation du niveau de vie et donc de la demande par tête. Outre les usages domestiques, s'accroissent aussi les usages municipaux, c'est-à-dire collectifs, importants en ville, et la demande industrielle. Cette demande non-agricole entre de plus en plus en concurrence avec la demande pour l'agriculture. Pendant longtemps, la solution a été trouvée dans la recherche de nouvelles sources: multiplication des retenues, captage de nappes de plus en plus profondes et de plus en plus éloignées, appel à des technologies nouvelles comme le dessalement de l'eau de mer... Aujourd'hui, les limites de ces ressources semblent atteintes: tous les sites de barrages envisageables ont été équipés, et les pays en amont des grands fleuves comme le Nil, le Tigre et l'Euphrate (Turquie, Soudan, Ethiopie) souhaitent prélever des parts de plus en plus importantes du débit, au péril de l'approvisionnement des pays d'aval, dont les barrages risquent de ne plus tourner qu'à capacité réduite; les nappes fossiles s'épuisent, comme on le constate sur les périmètres mis en valeur en Arabie Saoudite depuis les années 70, et les nappes renouvelables sont surexploitées et parfois polluées par un usage inconsidéré. Au Proche-Orient, cet arbitrage entre usages concurrents de l'eau prend toute son acuité, du fait de la compétition entre utilisateurs rivaux: Israël d'un côté, ses voisins arabes de l'autre. En Cisjordanie et à Gaza, la confrontation retracée par M. Haddad a pour objet le contrôle des nappes souterraines des collines de Cisjordanie, qui, bien que situées sous les Territoires Occupés, alimentent d'abord Israël et les colonies de peuplement. L'agriculture palestinienne est de ce fait contrainte à la stagnation depuis 1967 et la consommation en eau d'un Palestinien limitée au cinquième de celle d'un citoyen israélien. La forte croissance de la population de ces deux entités, par immigration des juifs de la diaspora d'un côté, par croît naturel élevé de l'autre, accentue régulièrement la pression sur les ressources. 29

Mais l'exemple de la Jordanie montre qu'un partage équitable des ressources entre les protagonistes ne suffIrait pas à améliorer de façon durable la situation.La région appartientà la zone semi-aride, et ses ressources sont limitées: le Jourdain, détourné par Israël au niveau du lac de Tibériade,ne parvient que sous forme de misseau à la mer Morte, dont le niveau diminue. La Jordanie,privée de l'accèsau fleuve, a développé des ressources alternativespour mettreen valeur le fond de la vallée et donner ainsi du travail à ses réfugiés; mais ces ressources (torrents de la rive orientale de la vallée, nappes fossiles sous le désert) sont aussi convoitées par des villes en croissance rapide, et Marc Lavergne montre comment l'unique solution durable passe par une réduction concertéedes surfacesirriguées,tant en Israëlqu'en Jordanie; quelle que soit l'intensification que l'on puisse obtenir du système d'irrigation (aspersion, goutte-à-goutte),il paraît économiquement injustifié que l'eau de la région, dramatiquementlimitée pour ses habitants, serve à faire pousser des produits d'exportation: l'agriculure ne fournit que 7 % de la PIB israélienne,et 8 à 9 % de la PIB jordanienne, et elle n'occupe qu'une main-d'oeuvreen grande partie importée,palestinienneen Israël,égyptienneen Jordanie. La compétition pour l'eau ne concerne pas que la situation dramatique du Proche-Orient: au Maroc, le bassin de la Moulouya alimente des projets agricoles importants,mais la ville d'Oujda doit ponctionnerun « rayon hydraulique» croissant,à partir de forages, pour satisfaire ses besoins. En Algérie, si la production d'eau a doublé depuis l'indépendance,la demandeurbaine a été négligée, et ce n'est que depuis une dizaine d'années qu'un programme de barrages est entamé. Pour adapter la distribution de l'eau à la demande, R. Arms propose le modèle de simulation Delta (Demande en eau à Long Terme Automatisée),destiné à anticiper les blocages possibles, en fonction des différents scénarios envisagés.
c. VERS DE NOUVEAUX MODES DE VIE

Le passage d'un mode de vie rural à un mode vie urbain implique des changements d'attitudes et de valeurs, qui peuvent être enrichissants,mais aussi parfois traumatisants,selon les conditions dans 30

lesquelles s'effectue ce passage, et selon l'écart initial entre modes de vie urbain et rural. La nourriture est l'un des principaux «marqueurs» de ce changement : changement dans les produits consommés, dont une grande partie est importée, et changement dans les modes d'alimentation: le travail salarié, la scolarisation amènent les gens à rester absents de la maison la plus grande partie de la journée; aussi l'alimentation achetée et consommée dans la rue prend-elle une place croissante, d'autant qu'elle libère les femmes de la fastidieuse astreinte de la cuisine. Tandis que E. Boutrif: de la FAD, met l'accent sur les risques pour la santé et l'hygiène liés au développement de ce type de restauration, C. Chaulet relève plutôt l'attachement des Méditerranéens à des modèles de consommation alimentaires propres, et leur rôle de sécurisation à la fois économique et psychologique des néo-urbains. L'urbanisation imposerait certes de nouvelles pratiques, mais moins liées au snobisme ou à l'attrait de la nouveauté qu'aux impératifs de la vie citadine, en particulier dans le cas de l'Algérie. La «notion» de qualité de la vie est désormais au coeur des préoccupations des citadins; l'accent est mis de plus en plus sur des préoccupations nouvelles, directement liées aux conditions de vie dans les grandes métropoles: là aussi, l'heure est à la recherche d'indicateurs permettant d'établir les critères du développement durable, à partir de l'exemple de la région de Bari en Italie (D. Bom, F. Pace, C. Torre).

K. Khosh-Chashm présente ensuite le panorama général des problèmes de santé liés à l'urbanisation dans la région « Méditerranéeorientale», tel qu'il est établi par l'OMS, tandis que F. Stambouli dresse un profil sociologique de la ville de Tunis, à travers l'observationde l'habitatpopulaire. . Tout au long de ces articles sont relevées les ruptures d'équilibre provoquées par l'urbanisation non maîtrisée; à chacun de ces problèmes, correspondent des propositions de redressement de la situation. Mais d'autres relèvent d'une démarche plus globale, qui cherche à intégrer le développementrural dans un équilibre durable entre les milieuxrural et urbain.

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III. VERS UN DEVELOPPEMENT RURAL INTEGRE DANS UNE NOUVELLE APPROCHE DES RELATIONS VILLE-CAMP AGNE La révolution industrielle en Europe du Nord s'est répandue sur la rive Nord de la Méditerranée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, sous l'effet de politiques volontaristes de l'Etat (cas du Mezzogiorno en Italie), des ressources fournies par le développement touristique (Espagne) ou, plus tard, des aides spécifiques de la Communauté Européenne (Grèce, Portugal, Sud de l'Espagne et de l'Italie). Dans le domaine agricole, si les grandes propriétés extensives de type latifundiaire ont périclité (voir C. Mortagua), une agriculture de type moderne, irriguée, intensive, constituée à la fois de vergers d'agrumes et de maraîchage de légumes primeurs destinés à l'exportation vers les marchés d'Europe du Nord, s'est mise en place. Aux côtés d'une industrie souvent performante, éloignée des sources de matières premières et d'énergie, mais concentrée dans les ports qui en permettent l'importation à bon marché, un secteur agricole prospère donc, géré selon les mêmes normes que l'industrie, dans le cadre de l'Union Européenne. Sur la rive Sud, de profondes réformes économiques, entreprises peu après l'accession à l'indépendance politique, ont profondément modifié, dans beaucoup de pays, les relations entre l'agriculture et le reste de l'économie. Ainsi en Egypte, à la suite de la Révolution des Officiers Libres en 1952, une succession de réformes agraires réduit

la taille des propriétés, tandis que l'ensemble des exploitations est organisé en coopératives, l'Etat jouant un rôle central dans l'organisation agricole (choix des cultures, distribution des intrants,etc.) ; un mécanisme similaire, très centralisé, est mis en place en Tunisie (expérienceBen Salah).Durant les années 60, des réformes agraires élimineront la grande propriété absentéiste en Syrie et en Irak, tandis que l'Algérie optera en 1976 pour une « Révolution agraire», après l'expérience d'autogestion des domainescoloniauxau lendemainde l'indépendance. L'objectifcommunà ces expériencessocialisantesest de mobiliserle potentiel agricole des nouveaux Etats, pour aider à fmancer des

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programmes de modernisation et d'industrialisation, qui apparaissent comme la véritable clef du développement économique et social. Si le succès de ces politiques rurales, en termes de désenclavement des campagnes, d'équipement et de scolarisation, est indéniable, les résultats économiques sont plus mitigés. La lourdeur de la gestion centralisée, l'objectif parfois irréaliste de l'autosuffisance alimentaire au détriment de la valorisation des avantages comparatifs sur les marchés extérieurs affectent la croissance agricole. La tendance des jeunes ruraux à l'exode rural et à l'émigration va être amplifiée par le boom pétrolier des années 70. Une partie des zones rurales se dépeuple, surtout les plus éloignées des littoraux et des grands axes, et les régions montagnardes; en revanche, dans les régions les plus favorisées, à proximité des grands centres urbains, des axes de communications et dans les régions de plaine, les revenus du pétrole, directs ou indirects (envois des émigrés) s'investissent dans une agriculture modernisée, ouverte sur l'extérieur et libérée des contraintes de l'Etat: l'heure est partout à l'encouragement à l'initiative individuelle, à l'ouverture économique (l' «infitah» lancée par le président Sadate en Egypte en 1974).

Mais les différences sont notables d'un pays à l'autre: le Maroc, à défaut de réforme agraire, a procédé à une simple «marocanisation» des propriétésétrangèresen 1973 ; la modernisationde son agriculture s'est engagée plus tôt, dans la perspective d'une insertion dans le marché européen. Les exploitants du secteur commercialont étendu leurs domaines et intensifié leur agriculture grâce à l'extension des surfaces irriguées (politique des petits barrages) au détriment de l'agriculture vivrière, refoulée sur les montagnes et dans les régions les moins fertiles. La croissance du secteur agricole y est donc une fm en soi, parallèlementà celle du secteur industriel qui repose certes en partie sur l'agro-industrie, mais qui se concentredans l'arcatlantiqueCasablanca-Kénitra. L'Algérie, en revanche, riche en hydrocarbures,s'engage au début des années 70 dans une politiqued'industrialisationvolontariste,qui ne repose pas sur les ressourcesdégagéespar le secteuragricole; au contraire,la répartitionde ces nouvellesindustriesde transformation à travers tout le pays vise à rééquilibrer le tissu économique concentrésur la côte, et à dynamiserles campagneset les montagnes 33

de l'intérieur. Tandis que celles-ci forment un réservoir de main d'oeuvre pour les nouvellesusines,une politique de développement rural est mise en chantier, avec l'édification de «villages socialistes», qui doivent être dotés de toutes les commodités de la vie urbaine. Ces efforts n'empêchent pas la production agricole de régresser, contraignant l'Algérie à dépenser une part croissante de ses revenuspétrolierspour l'achatde nourriture. Depuis le milieu des années 80 cependant, la chute des revenus pétroliers et une nouvelle orientation économique favorisent l'éclosion de nouvelles formes d'activité agricole privées (cultures sous serres,élevageshors sol)à l'imagedes autrespays de la région. En Tunisie, après la phase initiale de renversement du «pacte colonial» décrit par H. Sethom, le pays est sur la voie d'un développement qui repose sur la combinaison des apports d'une industrialisationdestinée à l'exportation (sous-traitanceen délocalisation des industries légères d'Europe du Nord), du tourisme balnéaire de masse et d'une agriculture rénovée17.Celle-ci est en grande partie le fait de citadins ou d'émigrés,qui investissentdans les cultures irriguées, destinéesau marché intérieur (légumes) et à
l'exportation (dattes, agrumes...). L'activité économique a ainsi tendance à se concentrer sur les côtes et dans les grands centres urbains, tandis que les régions rurales de l'intérieur restent en marge. Ainsi, la distinction entre milieu urbain et milieu rural a tendance à s'estomper dans les réfiions rurales les plus dynamiques, les plus ouvertes sur l'extérieur: les efforts d'équipement réalisés par l'Etat depuis une trentaine d'années y sont relayés par l'investissement privé, souvent celui des citadins et des émigrés de retour, et par ceux des paysans qui disposent des capacités de se lancer dans de nouvelles productions tournées vers le marché.
17Voir Abdallah Chérif et Abdelfettah Kassab (dir.): L'eau et l'agriculture irriguée

en Tunisie, Publications de la Faculté des Lettres, Manouba, 1995, 210 18Voir Marc Lavergne: « Autour du concept de ville petite et moyenne quelques réflexions sur le passage du rural à l'urbain dans l'Orient arabe 28, dans « Villes petites et moyennes au Moyen-Orient », Annales de Jean-François Troin).

+ 77 pages. en Jordanie, », pages 5 à Géographie,

n0575, janvier-février 1994 (sous la coordination de Marc Lavergne et

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