VALBERT OU LA VIE À DEMI-MOT

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On peut dire que la vie de Valbert de Ceccatty, musicien par vocation, artisan et commerçant par nécessité, fut un véritable roman. Cette saga, écrite par son fils, s'insère dans le cours d'événements historiques - de la IIIe à la Ve République en France - vécus par Valbert tout d'abord à travers l'intimité de la noblesse franc-comtoise puis la bourgeoisie viticole languedocienne. Il participa à la colonisation saharienne, et longuement à celle de la Tunisie, connut les deux guerres mondiales, avant d'achever don parcours animé avec l'exode de la décolonisation.
Publié le : vendredi 1 mars 2002
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EAN13 : 9782296281882
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Valbert
OU
La vie à demi-mot
Récit Collection Mémoires du XX e siècle
Dernières parutions
Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une
Rochambelle, 2001.
Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001.
Lettres censurées des tranchées, 2001. Lionel LEMARCHAND,
Laure SCH1NDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001.
Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié,
Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres
coloniales ; des officiers républicains témoingnent, 2001.
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2001.
Jean SAUVY, Un jeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001.
Gérard SESTACQ PINTO, L'usurpateur ou la résurrection de Lazare,
2001.
Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes — Les Religieuses de Notre-
Dame de Sion face à la persécution des juifs en France (1940-1944),
2001
Une jeunesse juive au Maroc, 2001 Hanania Alain AMAR,
Rien que ma vie. Récit d'un rescapé, 2001. Louis DE WIJZE,
2002. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, Collection "Mémoires du XX e siècle"
Max de Ceccatty
Valbert
ou
La vie à demi-mot
Récit
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55 rue St-Jacques
75005 PARIS Montréal (Qc) - Canada H2Y 1 K9
Du même auteur
La vie de la cellule à l'homme
Coll. Points Sciences, Ed. du Seuil, 1962
Communications et interactions cellulaires
Coll. Le Biologiste, PUF, 1983
Conversations cellulaires et communications humaines
Coll. Science Ouverte, Ed. du Seuil, 1991
L'aube des savoirs et des dieux
(Essai de neuro-anthropologie)
Coll. Conversciences, L'Harmattan, 1997
© L'Harmattan, 2001
1SBN : 2-7475-2113-3 I
Je me suis souvent demandé quelle avait été l'enfance de
mon père.
Il n'en parlait jamais. Il fallait des circonstances très
particulières, une odeur de noisettes et de champignons dans les
bois pendant nos vacances, une discussion avec ses amis sur les
mérites comparés du cognac et de l'eau-de-vie de prunes, pour
qu'il évoque d'un mot les gens ou le pays de sa prime jeunesse.
Et même dans ces cas-là, on avait affaire à un homme mûr dont
le physique permettait mal d'imaginer l'enfant - au prénom si
inhabituel - qu'il avait pu être. Sa grande taille et sa voix grave,
ses yeux gris-bleus au regard précis, son nez mince en bec
d'aigle et son port altier dégageant une autorité naturelle plutôt
impressionnante, masquaient complètement le petit garçon qui
devait courir la campagne dans les monts du Jura.
C'est là pourtant qu'il vécut ses premières années, jusqu'à
l'âge de six ans, dans l'une ou l'autre de ces propriétés que l'on
désignait dans la famille sous le terme de "châteaux" ; à Mantry,
chez ses grands-parents paternels, les Ceccatty, et beaucoup plus
rarement à Montmirey, chez ses grands-parents maternels, les
Cendrecourt.
Il avait cinquante ans et j'en avais vingt, au lendemain de la
seconde guerre mondiale, quand il revint avec moi en ces lieux
qu'il avait quittés très jeune et où il avait à peine eu le temps de
construire d'inoubliables rêves, mais dont il ne disait rien qu'on
ne lui arrachât par bribes. Il n'y était retourné qu'une fois,
pendant quelques jours après son mariage. En ma compagnie, il
ne fit que contourner un site, un simple site qui avait changé de
7 propriétaires et que, de toute façon, il voulait visiblement éviter
de sacraliser, comme s'il cherchait à se protéger lui-même plus
qu'à satisfaire ma curiosité. Si bien que, à mes yeux, c'était
presque un site archéologique, qu'il ne donnait même pas
l'impression de vouloir vraiment fouiller pour y retrouver des
saveurs d'enfance.
Qu'avait-il cherché en y revenant ? Redécouvrir un monde
ancien dont il n'avait probablement rien perdu, ou démystifier
définitivement de vagues souvenirs silencieux pour s'en libérer ?
Souvenirs en tout cas si différents de ceux que son épouse, ma
mère, fabriqua plus tard en mêlant le passé imaginaire d'un Jura
d'enfant qu'elle n'avait pas connu, et le temps de son voyage de
noces au cours duquel lui fut révélé ce monde qui l'accueillait et
qui devait l'éblouir à jamais.
Pour ma part, je n'en vis à ce moment-là que l'extérieur, le
plus matériellement prosaïque. "Le château" de Mantry, qui
avait appartenu aux grands-parents paternels de Valbert, était
une grande maison à étages, en forme de L avec un clocheton
d'angle, dans un parc de taille relativement modeste où l'on
remarquait, derrière de hauts murs, des arbres imposants aux
essences variées. Dans les allées étaient disposés deux ou trois
petits pavillons rustiques destinés à accueillir les divers
membres de la famille de Ceccatty lors de leur passage :
lesquels pavillons portaient alors le nom des hôtes qu'ils
abritaient. "Le pavillon Valbert" était toujours là.
Cette confortable résidence rurale n'avait d'ampleur ou de
seigneuriale apparence que par la comparaison que l'on pouvait
établir avec les autres demeures du bourg dont elle occupait le
centre. Elles se ressemblaient toutes, de part et d'autre de mes
incertaines dont le sol était par endroit assorti à celui de la cour
des fermes, avec leur épais tapis de fumier compressé par la
circulation des charrettes.
Contenant son émotion, mon père avait adopté une sorte de
neutralité touristique pour me présenter ce décor contrasté et
pourtant harmonieux, dont on retenait surtout la douceur de ses
paysages verdoyants, sillonnés de rivières et ponctués de lacs.
C'est dans ce contraste que Valbert aborda la vie au cours des
8 six premières années de son existence pendant lesquelles se
forgèrent les premiers éléments solides du tempérament qu'il
manifesta ensuite.
En effet, au fur et à mesure que je progressais dans cette
exploration, tout me laissait à penser que, en deçà de sa
mémoire, il puisa bien des valeurs dans et hors les murs de
l'enclos familial de Mantry ; parfois avec son frère, son aîné de
trois ans à l'image très floue pour moi, et aussi dans le village
auprès des garçons et des filles de son âge que l'on pouvait
deviner peu enclins aux cérémonies, aptes à se battre comme à
rire. Il y apprit, peut-être déjà, à être soi-même, tel que nous le
connûmes plus tard comme un homme fait, si caractéristique
avec son regard horizontal sur les choses et sur les êtres. Regard
distant néanmoins, moins par fierté que par réserve et pudeur.
Pour lui, les choses étaient faites pour être reçues
simplement, comme la musique qu'il pratiquera en maître sans
prétention, et comme le commerce et le travail manuel qui
s'imposeront à lui pour survivre sans complexe. Quant aux êtres,
il ne les voyait jamais plus bas que lui, mais aussi jamais plus
haut. Ne manifestant pas la moindre condescendance vis-à-vis
de qui que ce soit, ni la moindre servilité en face de
personnalités et notables, il lui fut pour cela paradoxalement
reproché par moment un orgueil qui n'était qu'un sens développé
de la dignité de chacun. Il faut dire aussi qu'à ce jeu on acquiert
quand même une certaine raideur de la nuque.
Si de tels principes furent aussi, sans doute, marqués du
sceau de son grand-père et de son propre père, Alphonse de
Ceccatty, ils s'enracinèrent certainement dans ce pays de forêts
et de prairies, de travail et de traditions rurales partagées autour
d'un verre de vin ou de café dans ces grandes cuisines identiques
de la ferme au château. Toutes étaient des centres de partage,
lieux de vie quotidienne de l'époque, comme ils le sont encore
souvent aujourd'hui dans ces petites communes de campagne.
Deux ans après cette visite insolite et quasiment silencieuse
sur les lieux de son enfance, Valbert arrangea pour moi, sortant
de maladie, un séjour de convalescence de deux mois dans un
village voisin de Mantry, chez une de ses lointaines cousines,
9 vieille dame aimable et énergique pour laquelle il avait conservé
une certaine sympathie. Il la considérait, par ailleurs, comme
exemplaire du milieu dans lequel sa famille s'était développée
pendant deux siècles et il avait quelque curiosité pour les
réactions que j'éprouverais à cet égard.
Or, lorsque je fus plongé quelque temps dans cet univers
totalement nouveau pour moi, les cuisines étaient bien toujours
les centres de décision de toute communauté. C'est dans l'une
d'elles que je pris ma première leçon d'ethnologie rurale d'une
France qu'on aurait cru volontiers éternelle et que j'ignorais au-
delà même de ce que mon père imaginait. Nous étions en 1949,
mais les faits dont je fus témoin n'ont pas d'âge, en effet.
À la faveur de la Libération, en 1945, il arriva que ce petit
village qui m'hébergeait changea d'équipe municipale et mit en
place un maire réputé progressiste (c'est-à-dire étiqueté comme
tel, du moment qu'il ne faisait pas clairement partie de la
majorité locale conservatrice, cléricale, et le plus souvent
monarchiste). Ce nouveau maire remplaça celui qui avait été le
premier magistrat de la commune pendant près de trente ans - le
mari de mon hôtesse - que sa logique politique d'homme de
droite déjà âgé avait conduit à suivre Pétain, tout en haïssant les
Allemands qu'il avait combattus en 1914. Cas de figure assez
répandu.
Or pendant tous les mandats antérieurs du maire déchu - mon
cousin donc - les réunions du Conseil municipal s'étaient tenues
dans la cuisine de son château (un vrai petit château, selon les
critères illustrés de mes livres d'Histoire). Maintenant qu'il était
devenu simple conseiller, il continuait néanmoins d'accueillir au
même endroit le nouveau Conseil, sous la présidence du maire
récemment élu. L'essentiel c'était la grande cuisine ; lieu de
rencontre communautaire, de tout temps assez ouvert à tous
pour être dépourvu de toute incompatibilité politique. En outre,
il faut bien le dire, l'eau-de-vie du propriétaire avait prouvé
depuis longtemps ses qualités et ses vertus d'apaisement
lorsqu'on en prenait un petit verre, après un débat difficile ou un
vote important.
10 J'étais plongé dans une réalité de roman édifiant. Mais, nanti
d'un dogmatisme juvénile plutôt vif, j'eus tendance à ne voir
dans de tels usages que "la persistance d'un paternalisme d'un
autre âge, intéressé à maintenir en état de soumission une
population paysanne économiquement dépendante". Valbert,
amusé, me détrompa, fort de l'histoire de sa propre famille dont
j'ignorais bien des aspects.
On était tout de même au milieu du XX e siècle me
rappela-t-il. Deux guerres et d'importants événements politiques
avaient largement ouvert les esprits. La plupart des agriculteurs
étaient devenus propriétaires de leur terre. En dernier ressort ils
étaient plus combatifs et plus à l'aise que bien des gens des
châteaux, dont les blasons se dédoraient en même temps que
leur vitalité s'engourdissait et que leurs regards se voilaient
devant la réalité moderne. Pour mon père, les attitudes dont je
m'étonnais de la pérennité chez les uns et les autres relevaient
encore du partage de responsabilités traditionnelles, et de la
place que chacun occupe instinctivement au hasard des
circonstances. Dans cette perspective, plus philosophique que
politique, on devait simplement assumer les conséquences de la
position dans laquelle on se trouvait, ici et maintenant, au-delà
des aléas de l'existence, des jeux changeants du pouvoir et de la
fortune.
Le résultat faisait que, maire ou pas, le cousin continuait de
se mêler des problèmes parfois soulevés par la dot des filles du
village, afin de s'assurer qu'elles n'étaient pas lésées par les
autres membres de leur famille, ou démunies au su de tous. C'est
lui qui organisait, en accord avec le médecin du cru, le transfert
des malades les plus graves vers les spécialistes de la ville ou,
s'il le fallait, les grands patrons de l'Université la plus proche.
Ou bien encore, c'est lui qui discutait avec l'instituteur de l'école
(privée ou publique) s'il fallait prévoir la prolongation des
études d'un gamin doué du village.
Et je découvrais avec plus d'étonnement encore (en cette
époque mouvementée où l'on assistait à l'apparition des prêtres-
ouvriers dans les grandes villes) que la messe du dimanche en
ces lieux reflétait parfaitement cette atmosphère particulière et
11 vieillotte. Pendant l'office, au moment du prône, le prêtre se
tenait debout devant le jubé, et il parlait en ayant le corps tourné
non pas face aux paroissiens de la nef centrale mais vers la
petite chapelle latérale réservée aux dévotions de "la maison"
des cousins. La cérémonie terminée, à la sortie de l'église un
moment était consacré à des échanges plus ou moins convenus
entre tous les fidèles qui prenaient quelques minutes pour
bavarder. Comme partout. Or dès le premier dimanche, après ces
échanges sur le parvis, la cousine me rabroua vertement parce
que je n'avais pas serré la main du curé et de je ne sais plus quel
villageois qui s'adressaient à nous.
"Tu aurais pu être poli et tendre la main, non ?".
Revenant de ma surprise de voir ainsi mise en cause la
responsabilité éducative de mes parents, je lui répliquai sur le
même ton.
"Excusez-moi, ce ne sont pas les principes que l'on m'a
inculqués. Toutes ces personnes sont plus âgées que moi. C'était
donc à elles de me tendre la main en premier... et de me faire en
quelque sorte cet honneur de serrer la leur".
Sa réponse eut alors à ses yeux une évidence ancestrale que
Valbert avait volontairement omise dans mon éducation. Elle me
lança, avec superbe et comme à la volée :
"Oui, mais toi tu es du château !".
Du même ordre d'évidence était le fait que la cousine
pouvait, ce même jour sous le porche de l'église, échanger
quelques mots avec une sympathique châtelaine du voisinage
puis, alors que celle-ci s'éloignait, me dire :
"Elle est charmante, et j'aurais bien aimé que tu puisses la
connaître davantage, mais il est hors de question que je la
reçoive chez moi".
Elle s'attendait peut-être à une question de ma part. Rien ne
venant, elle ajouta simplement :
"Tu comprends, elle est divorcée". Et, après une pause :
"Je sais tout ce que ma conduite peut avoir de stupide à ton
avis, et tu as raison de la juger ainsi, d'autant plus que cette
personne mérite l'amitié. Mais je ne puis faire autrement. Je me
dois d'avoir l'attitude que l'on attend de moi pour ne pas
12 désorganiser notre petit univers. Cela ne durera pas ; tant mieux
ou peut-être tant pis".
J'avais le sentiment que la cousine se déchargeait un peu
facilement sur les autres, ses descendants, de la nécessité de
faire les révolutions, et qu'elle enviait peut-être Valbert d'avoir
fait la sienne pour lui et pour ses enfants.
Car on ne peut pas croire que les choses aient été très
différentes à l'époque où Valbert n'était donc qu'un jeune garçon
de cette petite noblesse campagnarde. Et, somme toute, la
culture de cette société qui mélangeait un respect des
responsabilités traditionnelles, le formalisme des contraintes
collectives, et une liberté malgré tout très égalitaire des
individus - s'ils étaient capables de la saisir et d'en user - cette
culture était bien la sienne avec toutes les conséquences et les
risques que cela implique. Cependant, pour sa part, il n'observa
jamais les conventions les plus étroites que contenaient ces
coutumes plutôt frileuses et quelquefois bornées. Chez lui la
liberté des convictions et des sentiments personnellement
éprouvés l'emportèrent toujours sur la hiérarchie formelle des
devoirs de façade, auxquels son épouse, ma mère, était très
sensible.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est finalement la discrétion de mon
père quant à cette branche de la famille de Ceccatty et de ses
cousins, pourtant la plus vivante selon moi, et dont il tira
certainement quelques traits marquants de sa personnalité.
Au fil des années nous avons dû, mon frère et moi, tout
découvrir par nous-mêmes, au cours de brèves conversations
avec notre père pendant lesquelles il procédait par allusions
passagères ou par courtes réminiscences rêveuses, sans aller
vraiment au devant de nos questions. Peut-être parce qu'il était
convaincu que le prix qu'il aurait à payer pour remuer souvenirs
et regrets dépassait trop largement le profit aléatoire que nous
en tirerions. Pudeur ou vide douloureux ? De toute façon il
portait un masque ne laissant passer aucun indice pour suggérer
ce qui aurait pu être une empreinte, la trace d'un vrai bonheur de
petit garçon. Ainsi, en dehors de brefs instants, il fallut cet unique voyage
que je fis en sa compagnie, et puis ce séjour que j'effectuai chez
sa cousine, pour que devienne réel dans mon esprit son pays
natal où il vécut enfant et qu'il quitta définitivement très tôt avec
ses parents. C'est pourquoi, plus tard, mon frère et moi nous
nous demandions s'il avait vraiment eu une enfance.
Alors que nous cherchions une réponse à Mantry,
l'explication venait peut-être de ses grands-parents maternels,
les Cendrecourt à Montmirey. Mais, lors de ma première visite
d'initiation jurassienne pas plus qu'à aucune autre époque, en
présence ou non de nos parents, nous ne fîmes jamais aucun
pèlerinage de ce côté-là. Pour nous, les enfants, rien ne
ressuscita les vestiges d'un endroit qui demeura donc inconnu,
plus lointain et plus mystérieux que Mantry, et qui se perpétua
seulement comme un nom, celui des Cendrecourt, dépourvu
d'évocation directe.
On aurait dit que ce nom ne réveillait, dans la mémoire de
Valbert, que des images embrumées plutôt qu'éclairées par la
présence massive de la grand-mère maternelle, Marie-Louise
Migneret de Cendrecourt.
De la ville et de la demeure, en fait, aucune image. Des
personnes, bien peu, malgré le désir de notre mère d'associer
tout le monde dans le souvenir de ses éblouissements de jeune
mariée découvrant sa nouvelle famille. Notre père, lui, se taisait,
ou ironisait. En effet, parce que sa grand-mère maternelle portait
aux nues les militaires et en avait épousé un, il la caricaturait - à
peine paraît-il - en lui attribuant les caractères d'une autre
grande aïeule de la famille : "Fille de général, femme de
général, et général elle-même". Rien de ce que nous avons pu
savoir d'elle, pendant longtemps, ne la rendit plus aimable que
cette caricature, insatisfaisante mais cohérente avec sa vie ; car
elle fut le stratège d'une étonnante guerre de tranchées.
Là commence vraiment l'histoire de Valbert, comme une
chronique de troubadour triste.
Or donc, cette maîtresse-femme du château de Montmirey
eut une fille qui s'appelait Marguerite ; Marguerite Migneret de
Cendrecourt, future mère de Valbert. La confection des pièces
14 d'identité de cette demoiselle au moment de sa naissance, en
1874, résume les mentalités de l'entourage de "la générale".
Venue au monde un quatorze juillet, Marguerite ne fut déclarée
à l'état civil que le quinze juillet, pour que la date de sa
naissance et des fêtes d'anniversaires annuels qui s'en suivraient
ne puisse être confondue avec "la scandaleuse commémoration
de la prise de la Bastille", ni avec la célébration de la
République : "la gueuse".
Marguerite naquit ainsi au coar d'une société où, même à la
fin du dix-neuvième siècle, on ne plaisantait pas avec la
Révolution et la monarchie chez les "ci-devant" de ces
provinces conservatrices.
Si Napoléon avait cependant obtenu plus d'indulgence de
leur part que ses origines n'en méritaient à leur avis, c'était pour
avoir mis bon ordre à "la chienlit révolutionnaire" et à la
spoliation des biens. Mais on lui pardonnait mal d'avoir
engendré une noblesse d'Empire fabriquée sur les champs de
bataille avec des soudards sans éducation, ou dans les palais
avec des serviteurs voire des servantes zélés. On oubliait,
noblement donc, qu'il n'en fut jamais autrement avec les rois
héréditaires, et que bien des armoiries témoignent encore
d'ennoblissement de rustres sur les théâtres de guerre ou après,
dans des combats d'alcôve. Mais voilà, c'était "légitime".
En effet, dans le droit fil des idées de sa générale de mère,
Marguerite n'arrêta pas à l'originalité de son état civil les leçons
qu'elle délivra, plus tard, à l'ensemble de sa progéniture et qui
nous agaçaient à l'extrême, provoquant même chez notre père
une exaspération rageuse.
En toute logique pour la mère de Valbert, assurément
représentative de l'état d'esprit qui devait régner à Montmirey, la
seule inspiration "légitime" des comportements politiques ou
sociaux était alors celle de la monarchie d'abord, puis de la
droite en général. Et ceux qui ne faisaient pas partie de cette
droite inspirée, les usurpateurs par définition, en refusant
d'admettre que cette légitimité irréfragable était une sorte de
caractère moral d'ordre quasiment génétique auquel ils devraient
15 se soumettre, conduisaient irrémédiablement à la décomposition
de l'humanité pensante !
Valbert - dont la personnalité échappa sans conteste à
l'emprise d'un tel moule - n'avait pas de mots assez durs et
n'économisait même pas les grossièretés à l'égard de cet état
d'esprit quand nous le rencontrions, dans comme hors de la
famille. Ce rejet était dû à l'expérience de sa propre vie et à des
choix librement fondés sur d'autres valeurs, durement acquises.
Mais cela n'était certainement pas une raison suffisante pour
qu'il occultât, comme il le faisait, les souvenirs de Montmirey et
de ses grands-parents maternels, qui se ramenaient en fait à la
grand-mère, très précocement veuve. Il devait y avoir autre
chose. Il y avait effectivement d'autres choses qui mirent des
décennies à émerger.
Comme pour compenser l'autoritarisme pesant de son milieu,
aux règles pourtant "légitimes" et donc incontestables, la jeune
Marguerite de Cendrecourt avait commencé assez tôt à vivre
dans son propre petit univers, ne prenant parmi les conventions
que celles qui lui convenaient. Elle se vantera un jour devant
moi d'avoir tenu tête à son institutrice qui lui refusa la
permission de sortir de la classe pour aller aux toilettes ; elle
s'était alors déculottée devant la maîtresse pour uriner entre les
rangées de bancs en présence de toutes ses condisciples.
En fait, contrairement à son fils Valbert, elle incarnait une
catégorie de personne au sujet de laquelle on ne se pose pas la
question de savoir si elle eut une enfance ou non ; car elle ne fut
rapidement qu'infantilisme. Elle sembla ne jamais connaître les
métamorphoses dont naissent les adultes. Ce fut tant mieux pour
elle, car cela lui permit d'évoluer dans un jeu de massacre
familial avec une désinvolture qui lui évita probablement les
souffrances qu'elle infligea aux autres.
Elle était assez jolie sans être belle, romantique et cultivée
mais sans cette attention à autrui qui lui aurait permis d'être
vraiment intelligente. Du moins est-ce ainsi qu'elle apparaît dans
tous mes souvenirs.
Toujours est-il qu'un jour de 1892, à dix-huit ans, elle épousa
l'héritier d'un château de la région, Alphonse Pavans de
16 Ceccatty, jeune homme de bonne famille, licencié en droit et
publiciste épisodique dans un journal parisien : "L'Écho de
Paris".
Pour une jeune fille franc-comtoise de haut rang c'était un
bon parti, quoique plus honorable que riche. Hélas, ce jeune
homme était déjà menacé de cécité. Son visage émacié semblait
en porter déjà les marques avec ses yeux sombres enfoncés dans
leurs orbites, ajoutant à l'austérité de son allure : grand, portant
une longue cape sombre, les cheveux noirs coupés ras. On
raconte qu'il tentait de prévenir la maladie en marchant pieds
nus dans la rosée des prés de Mantry.
Comment Marguerite, demoiselle pourvue d'une solide
vanité et d'un romantisme échevelé mais convaincu, a-t-elle pu
s'attacher à un homme handicapé si peu assorti aux chimères
qu'elle cultivait ?
De fait, tout laisse supposer que ce mariage fut arrangé et
imposé à sa fille par Madame-mère de Cendrecourt, pour couper
court aux amours incertaines que Marguerite avait poursuivies,
plus ou moins dangereusement pour sa vertu. Il s'agissait
d'évincer un officier d'une proche garnison, forcément
"fringant", mais d'une ascendance trop lointaine et obscure pour
être digne d'une quelconque considération. "La générale" avait
tranché en faveur d'Alphonse Pavans de Ceccatty, descendant
direct d'une très ancienne famille noble de Venise, et dont un
comte devint Gouverneur de l'Académie Royale de Besançon en
1662. Fermez le ban.
17 Marie-Louise Migneret de Cendrecourt, et sa fille Marguerite.
Le château de Mantry (du côté des cuisines)
et Alphonse Pavans de Ceccatty. Il
Alphonse, seul héritier des Ceccatty, fut vraisemblablement
séduit par Marguerite. Il crut probablement à l'attachement de
cette demoiselle charmante et versatile qui était, peut-être aussi,
sincère vis-à-vis de lui. Il est toutefois difficile d'admettre que
ces événements se déroulèrent totalement dans la clarté et la joie
de tous les intéressés, surtout en ce qui concerne la future
épouse. On aimerait le croire, mais la suite de l'aventure - car
c'était parti pour en être une - jette un doute sur l'apparente
simplicité de cet épisode associant un jeune homme intelligent
mais handicapé et une jeune fille rebelle et impétueuse, peut-
être compatissante mais quelque peu inconséquente.
Une telle conjonction n'offrait pas grand chose pour conduire
les jeunes mariés à des rôles de parents heureux et donc donner
naissance à des bonheurs d'enfants. Qu'importe d'ailleurs le
bonheur. "La générale" veillerait à la tenue des troupes et à
l'avenir de la dynastie à laquelle elle était maintenant liée. Elle y
veilla en effet, au grand dam des histoires d'amour.
Marguerite et Alphonse s'installèrent à proximité de Mantry,
toujours dans les limites du Jura franc-comtois. Ils eurent deux
garçons : René en 1894, puis Valbert en 1897. Et si l'enfance à
peine esquissée de Valbert a laissé entrouvertes quelques portes
par lesquelles ont pu s'échapper souvenirs et témoignages, aussi
rares soient-ils, celle de René est restée totalement hermétique.
En effet, sans que l'on puisse imaginer aujourd'hui la manière
exacte dont les choses se passèrent entre Madame de
Cendrecourt et sa fille Marguerite, puis entre celle-ci et son
mari, il s'avère que René et Valbert tout jeunes enfants furent très vite séparés ; René à Montmirey chez ses grands-parents
maternels, Valbert à Mantry avec ses parents. Ils ne vécurent
, communes. Leur jamais ensemble, en dehors de brèves vacances
fratrie fut brisée dès le début, par la seule volonté de la générale.
Pourquoi ?
L'enfance de René se perd ainsi dans l'obscurité de la chape
grand-maternelle que lui-même n'a jamais voulu éclairer de la
plus petite lumière. Plus tard, dans quelques conversations
d'adultes, il nous laissera simplement penser que pour lui toutes
les femmes de la création sont finalement bâties sur le même
modèle castrateur. Sans conteste célibataire confirmé, il eut
définitivement peur de ce modèle et garda toujours un silence
qui éliminait de la conversation tout sujet un peu trop sérieux
sur "les femmes". La conduite de sa grand-mère, pour laquelle il
conservait un respect inattaquable, n'avait pas à être analysée
d'une manière particulière.
Ainsi, à partir de leur séparation énigmatique, René chez les
Cendrecourt et Valbert chez les Ceccatty incarnèrent alors
malgré eux, chacun de son côté, deux aspects assez typés de la
noblesse provinciale.
La cassure originelle se prolongea pendant toutes leurs vies
respectives. Elle prit des aspects variés ; elle atteignit des
profondeurs inégales, jusque dans des querelles futiles sur
l'authenticité comparée des généalogies des Cendrecourt et des
Ceccatty dont René prétendait détenir seul la vérité. Valbert en
fut intrigué au point d'entreprendre un jour, à notre intention
lointaine, la reconstitution de l'histoire familiale directe à partir
de lettres patentes, du Nobiliaire de France et de documents
officiels originaux de la Franche-Comté espagnole puis
française. Toutes les pièces montraient que René ne savait pas
grand chose de sa propre origine. Dont acte.
Mais cette rivalité n'était pas sans fondements. Elle
s'enracinait en réalité dans les événements de ce dernier tournant
du XIX' siècle que fut la Troisième République, avec son
cortège d'ébranlements au lendemain de la Commune.
En effet, c'est à travers l'Histoire de France - que mon frère et
moi adolescents apprenions au collège - que nous avons
20 découvert progressivement à quel point René et Valbert
pouvaient apparaître comme deux personnages d'un roman
historique. Nous avons alors compris qu'ils représentaient
chacun un visage différent de la même classe sociale en rupture
d'harmonie, au sein d'un pays qui, depuis la Révolution,
dessinait de nouvelles frontières toujours inachevées.
Grâce à nos cours comme à nos livres, nous réalisions que le
drame de la Commune de Paris - consécutive à la défaite de
1870 devant l'Allemagne- avait été vécu en province d'une
manière très particulière, comme un épisode supplémentaire de
la domination de Paris et des grandes villes sur la vie politique
de l'ensemble du pays.
Nous devinions alors que dans la Franche-Comté comme
ailleurs, des sentiments de colère, mais surtout de peur devant
cette nouvelle guerre civile, avaient été sans doute partagés par
toutes les couches de la population. Si bien que toutes furent
reconnaissantes au gouvernement républicain d'Adolphe Thiers
d'avoir rétabli l'ordre et l'état de droit.
Mais parmi les nobles, et précisément ceux qui étaient les
plus proches de nous, il était évident que tous ne surent pas
entrevoir, derrière cette reconnaissance unanime de
circonstance, ce que l'attachement populaire à la République -
qui se révélait du reste respectueuse des valeurs de la tradition -
avait de nouveau et de durable pour le plus grand nombre de
citoyens. À telle enseigne que, après la Commune, les
monarchistes qui siégeaient à l'Assemblée Nationale de la
Troisième République furent convaincus que la restauration de
la royauté ne saurait tardait ; pour eux elle allait de soi tout
naturellement. Mais quelle restauration de quelle royauté ?
C'est à ce moment qu'une nouvelle fracture se dessine au sein
de la noblesse, en Franche-Comté comme en d'autres provinces.
Et c'est à partir de là aussi que tous les points d'ancrage culturels
dont René et Valbert vont hériter de leurs milieux respectifs
tracèrent - avec tant d'autres signaux allant dans le même sens -
une ligne de clivage passant entre les Cendrecourt et les
Ceccatty. La séparation des deux frères n'était pas seulement
l'ceuvre d'une grand-mère arbitraire et tyrannique, mais aussi
21 celle de deux cultures différentes en ce qui concernait les
conceptions sociales et la compréhension politique de
l'évolution de leur pays.
Le projet de restauration nationale mettait en effet face à face
deux prétendants au trône, deux inspirations.
D'un côté, pour le prétendant Bourbon, il s'agissait d'une
reconquête rétablissant une monarchie héréditaire du type de
l'ancien régime : une France au drapeau blanc symbolique, avec
le retour à "la légitimité" des privilèges, la République gommée
et l'Empire oublié. Pour évoquer avec émotion le souvenir de ce
programme exaltant, aucune voix n'allait mieux que celles de
Marguerite et de sa mère, Marie-Louise de Cendrecourt.
D'une autre côté, pour le prétendant Orléans, il s'agissait de
s'orienter vers une monarchie constitutionnelle à l'anglaise. Ses
partisans étaient attachés au parlementarisme et au libéralisme,
fut-il républicain à drapeau tricolore, plutôt qu'à une monarchie
de droit divin. On aurait cru entendre ce que Valbert avait retenu
de son père et de ses grands-parents de Ceccatty, à Mantry.
Finalement les deux prétendants à la "Maison de France" ne
purent s'entendre, et l'affaire capota. Quant aux familles de
Franche-Comté, chacune continua d'aller son chemin ;
séparément.
Cette opposition entre un simple retour au passé et la lucidité
politique d'un avenir encore possible à ce moment-là, n'épargna
donc pas les familles de Cendrecourt et de Ceccatty. Ces deux
mentalités divisèrent plus ou moins profondément mais
définitivement la noblesse, parce qu'elle se répercutèrent sur
leurs valeurs éducatives. Elles résultaient certes de l'histoire
propre à chaque famille, mais aussi du paradoxe et de la
confusion des temps qui, après les élections, avaient mis
démocratiquement à la tête des institutions gouvernementales de
la République un comte (Maréchal de Mac-Mahon), et un duc
(de Broglie), lesquels oeuvraient pour le "rétablissement d'un
ordre moral", clérical et antirépublicain. Allez vous y retrouver.
En même temps avait lieu en province, à l'autre pôle actif de
la société, "la révolution des mairies" : cette prise du pouvoir
local par de nouveaux notables, bourgeois plus souvent que
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