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Vanikoro

De
316 pages

Depuis 1981, l'Association Salomon, présidée à Nouméa par Alain Conan, multiplie les expéditions vers Vanikoro. Sur le récif de cette île perdue de la République des Îles Salomon, se sont abimées, en 1788, les deux frégates de Lapérouse, La Boussole et L'Astrolabe. Après avoir précisé, en 1999, le lieu où les naufragés établirent à terre leur camp de survie, les archéologues terrestres et sous-marins de l'Association Salomon décident, en novembre 2003, de retrouver les restes des 199 marins partis le 10 mars 1788 sous les ordres du plus grand de nos navigateurs d'exploration français. C’est à un voyage dans le temps et dans l’Histoire que nous convie ici l’auteur, médecin légiste à Tahiti, et

associé à l'expédition dans l'objectif d'identifier les restes de ces marins du siècle des Lumières. Ce carnet de bord déroule, jour après jour, les préparatifs techniques, le voyage vers l’un des sites les plus inaccessibles de la planète, la recherche du lieu de fouilles terrestres, les discussions enflammées et les travaux de déblaiement de la dernière épave localisée jusqu’aux premières procédures d'identification des ossements. Car c’est finalement, le 22 novembre 2003, à midi, que surgit, du monde du silence, le tout premier témoin du drame survenu 215 ans plus tôt, sous la forme d'un squelette miraculeusement préservé, en contradiction avec tous les constats réalisés jusqu'alors en archéologie sous-marine.


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couverture
 

Deux frégates, armées à la demande de Louis XVI (La Boussole, vaisseau amiral monté par Lapérouse, et l’Astrolabe, commandé par Fleuriot de Langle) avaient en effet quitté Brest, le 1er août 1785, avec mission d'accomplir le plus formidable voyage de circumnavigation exploratoire qui ait jamais été organisé jusque-là. Les meilleurs officiers, les meilleurs scientifiques, les meilleurs marins, dont beaucoup d'ailleurs possédaient de doubles compétences ou pouvaient exercer indistinctement deux métiers, s'embarquèrent et quittèrent leur patrie en ce milieu d'été de la fin du Siècle des lumières…

… Pour toujours… Car, après d'ultimes nouvelles expédiées de Botany Bay (quelques milles au sud de l'actuelle Sydney) en février 1788, les deux vaisseaux quittaient l'Australie le 10 mars 1788. Nul jamais ne les revit…

… Jusqu'au samedi 22 novembre 2003, jour où les scientifiques de l'Association Salomon découvrent au fond d'une faille du récif de Vanikoro, pour la première fois, le squelette complet d'un marin gisant ici depuis 215 ans, et qu'ils ramènent en France, ouvrant ainsi une nouvelle et émouvante page de cette fabuleuse épopée maritime et scientifique…

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ÉTIENNE BEAUMONT

 

 

VANIKORO

 

 

Journal d’un médecin légiste

sur « l’île du Malheur  »

où périt Lapérouse

 

 
 

À la mémoire du professeur Jean-Henri SOUTOUL,

ancien chef de service de gynécologie obstétrique

à l’hôpital militaire de Rochefort.

 

Avec les remerciements de l’auteur

à tous les membres de l’Association Salomon.

 

Nota bene :

- pour toutes les citations « historiques », la graphie originale des manuscrits a été respectée.

- les mots suivis d’un astérisque renvoient au glossaire, page 309.

 

Introduction

 

« L'esprit de Rochefort »

 

Chirurgien de marine, le docteur Jean René Constant Quoy (1790-1869), comme tous les praticiens embarqués de son temps, excelle autant dans ses talents d'ethnologue et de naturaliste que dans ceux du maniement du scalpel, de la lancette ou du trépan.

Second chirurgien (Gaimard en est le premier) de la corvette l’Astrolabe, commandée par Dumont d'Urville, Quoy apprend à Hobart Town, en même temps que le reste des officiers, la découverte, par le marin santalier irlandais Peter Dillon*, de l'île où a très probablement eu lieu le naufrage des deux vaisseaux commandés par Lapérouse.

 

Deux frégates, armées à la demande de Louis XVI (La Boussole, vaisseau amiral monté par Lapérouse, et l’Astrolabe commandé par Fleuriot de Langle) avaient en effet quitté Brest, le 1er août 1785, avec mission d'accomplir le plus formidable voyage de circumnavigation exploratoire qui ait jamais été organisé jusque-là. Les meilleurs officiers, les meilleurs scientifiques, les meilleurs marins, dont beaucoup d'ailleurs possédaient de doubles compétences ou pouvaient exercer indistinctement deux métiers, s'embarquèrent et quittèrent leur patrie en ce milieu d'été de la fin du Siècle des lumières…

 

… Pour toujours…

 

Car, après d'ultimes nouvelles expédiées de Botany Bay (quelques milles au sud de l'actuelle Sydney) en février 1788, les deux vaisseaux quittaient l'Australie le 10 mars 1788. Nul jamais ne les revit.

 

En 1828, Quoy reçoit, de manière inattendue, l'insigne privilège d'être le premier médecin à aborder Vanikoro, à y séjourner, à y rechercher les traces de ses compatriotes, à en revenir et à nous produire, avec l'éclairage humaniste que j'appellerais « l'esprit de Rochefort », un résumé circonstancié de ses constatations, dont la fraîcheur et la clarté séduisent dès les premières lignes de son manuscrit. Ce dernier sommeille toujours à la bibliothèque municipale de La Rochelle.

 

C'est à lui que je confie la charge d'éclairer le lecteur sur le début de la pathétique aventure humaine à laquelle j'ai eu le bonheur de participer, poursuivant le fil, ininterrompu sur plus de deux siècles, d'une histoire où le courage, le malheur, l'esprit de découverte, la hauteur de vue et l'amour pour la France ont sans cesse agi en interaction.

 

Voici son récit.

 

« Sur l'île de Vanikoro où a péri Lapérouse

 

La corvette l’Astrolabe après avoir perdu presque toutes ses ancres sur les rescifs de Tongatabou et échappé aux naturels de cette contrée, avait reconnu avec beaucoup de dangers les îles Fidji (que dorénavant il faudra nommer avec leurs habitans les îles Viti) ; elle avait fait la géographie de la Nouvelle-Irlande, celle de la partie nord de la Nouvelle-Guinée dans un développement de plus de 500 lieues de côtes. En franchissant le détroit de Dampier elle avait fortement touché sur un rescif qui lui fit une large ouverture immédiatement bouchée par la roche elle même, circonstance qui ne fut reconnue que plus d'un an après dans le port de Toulon. Les marins apprécieront la ténacité qu'a montrée le capitaine Durville à continuer presque sans cables et sans ancres la géographie de contrées aussi peu connues. Toutefois il ne crut pas devoir attaquer le détroit de Torrès sans être pourvu des agrès convenables pour naviguer parmi les écueils madréporiques ; c'est pourquoi il se rendit de la Nouvelle Guinée aux Moluques afin d'y prendre des ancres et des chaînes. Ses espérances furent trompées. Amboine ne put nous donner ce dont nous avions besoin sous ce rapport et il fallut faire plus de 2000 lieues en contournant la Nouvelle Hollande pour aller nous approvisionner à la terre de Van-Diemen.

 

C'est dans cet endroit que nous apprîmes par les journaux anglais qu'on avait enfin des données sur le lieu où avait péri l'expédition de Lapérouse. Il y avait à peu près un mois que le capitaine marchand Dillon était parti du port dans lequel nous entrions pour aller reconnaître l'île qui lui avait été indiquée. Dès cet instant, Mr Durville changea une partie de son plan de campagne pour se porter lui-même sur ce point malgré le vague et l'incertitude des déterminations pour le reconnaître […].

 

Monsieur Durville porta sur l'île Ticopia où il s'attendait à trouver des renseignements sur le lieu du naufrage de Lapérouse. En effet dès que les naturels de cette petite île aperçurent l’Astrolabe, ils vinrent à bord en grand nombre. Ils étaient tous de cette belle race jaune du grand océan laquelle s'étend de la Nouvelle Zélande aux Sandwich. Parmi se trouvaient le prussien Butcher & le Lascar (ou habitant de l'inde) qui avaient conduit le capitaine Dillon dans l'endroit où l'expédition française avait péri. L'histoire aventureuse de ces deux hommes devenus à demi-sauvages serait trop longue à raconter et demanderait à elle seule une séance de la Société. On en trouve une partie dans le voyage de Dillon. Nous ne pûmes décider ni l'un ni l'autre à nous accompagner dans l'île où tendaient tous nos voeux. Ils nous indiquèrent seulement la distance & à peu près l'aire de vent dans laquelle nous la trouverions. Deux anglais que nous supposions échappés du Port Jackson & qui se trouvaient à Ticopia s'embarquèrent avec nous. Ils nous furent très utiles parce qu'ils parlaient la langue de ces peuples […].

 

Le lendemain de notre départ après avoir fait environ trente lieues nous reconnûmes une île élevée, que les insulaires que nous avions avec nous dirent s'appeler Vanikoro, que nous cherchions avec tant de soins. Nous ne fûmes pas peu surpris de voir que c'était la même que celle que D'Entrecasteaux, qui avait été envoyé à la recherche de la Pérouse, avait nommée île de la Recherche. Elle avait servi aux triangulations géographiques de Mr Beautemps-Beaupré ; &, par fatalité on n'y avait pont abordé à une époque où l'on eût encore pu sauver beaucoup de naufragés & peut-être Lapérouse lui-même.

 

Cette terre qui a environ 12 lieues de tour est formée de deux îles très rapprochées l'une grande & l'autre plus petite. L'abord en est extrêmement dangereux par la ceinture de rescifs madréporiques qui l'entoure.

Aucun naturel ne s'empressait de venir nous reconnaître, dès lors nous vîmes que nous avions à faire à la race noire de la mer du Sud qui est soupçonneuse & peu communicative. Abandonnés à nous-mêmes, il fallut naviguer avec prudence. Des embarcations furent envoyées pour reconnaître les lieux les plus favorables pour mettre la corvette en sûreté. On apprit par nos interprètes anglais que le capitaine Dillon avait emporté de ce lieu beaucoup de débris du naufrage qu'il avait acquis des naturels […].

 

Nous nous conciliâmes d'abord les naturels par des cadeaux et en les traitant bien. Ce n'était pas une petite affaire que d'être en bonne harmonie au milieu des peuplades jalouses vivant séparées & souvent en guerre les unes avec les autres. Si Vanikoro a 1200 cents (sic) habitants c'est tout au plus. Ils sont divisés en six ou sept tribus qui ne cultivent seulement que le bord de la mer, l'intérieur de l'île étant montueux & inhabitable. Il y a de ces villages à peine distans d'une demi-lieue les uns des autres. Cet état de haine et de soupçon pour la moindre chose fait que chaque habitant marche toujours armé d'un arc de six pieds & d'un faisceau de longues flèches dont une est toujours prête à partir.

 

Quand notre batiment passait devant une des tribus, celle que nous venions de laisser se donnait bien de garde de nous suivre & de continuer ses échanges. Elle se fût fait une affaire grave avec celle qui à son tour jouissait de notre présence […].

 

Les habitans sont de la race noire polynésienne, qui n'est pas tout à fait la même que celle d'afrique, bien qu'ils aient les cheveux laineux et crépus. Ils les rejettent en arrière & allongent prodigieusement leur coiffure à l'aide d'une pièce d'étoffe en cône qui leur pend dans le dos. Le front et naturellement comprimé latéralement ; c'est un caractère particulier à cette peuplade ; leur nez épaté a la cloison traversée par un bâtonnet, qui les force à respirer par la bouche. Leurs oreilles dilatées à pouvoir y passer le poing supportent de nombreux anneaux d'écailles de tortue tombant sur les épaules. Le reste du corps est à peu près nud. Pour se rafraîchir ils s'entourent quelquefois la ceinture de plantes rameuses […].

Dans nos relations amicales et prudentes avec eux nous commençâmes par retirer tous les objets qui avaient appartenu aux vaisseaux naufragés, c'étaient des morceaux de fer, de cuivre, de plomb en grande quantité, qu'en un mot tout ce qu'ils avaient pu arracher en métal du fond de l'eau. Après avoir constaté que des navires européens avaient péri sur cette île, nous tâchâmes à l'aide de nos interprètes de savoir par les naturels les plus âgés comment et à quelle époque cela avait eu lieu & si surtout il existait encore à Vanikoro ou aux environs des hommes blancs qui auraient pu survire à cette catastrophe. Voici la version assez uniforme que donnèrent plusieurs vieillards et d'autres individus confirmèrent par tradition.

 

Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'un matin à la suite d'une tempête on vit échouée sur les rescifs qui bordent l'île, une grandissime pirogue (c'est le nom qu'ils donnaient aux frégates de Lapérouse) elle fut promptement engloutie et tout le monde fut noyé. Bientôt après une seconde vint se jeter dans une des coupures que forment ces écueils. Il y eut un grand combat des hommes qui la montaient avec les naturels qui croyaient voir arriver de grands esprits pour les détruire. Plusieurs des hommes blancs qui s'élancèrent dans la mer pour gagner le rivage y furent assommés par les habitans. Toutefois il y eut à la fin des arrangemens de pris de part et d'autre & ce qui restait d'européens vint habiter l'île. Ils y demeurèrent environ une année pendant laquelle ils eurent les moyens de construire un petit navire dans lequel ils reprirent la mer, excepté deux ou trois qui après avoir échappés à tant de malheurs ne voulurent plus courir les risques de nouveaux & préférèrent rester parmi les sauvages. En partant on leur fournit une grande quantité de vivres. Depuis on n'en entendit plus parler. Ceux qui restèrent vécurent encore quelque tems et moururent. L'un d'eux plus âgé portait une longue barbe blanche. Il prit fantaisie à un autre de voyager dans les îles environnantes ; ce qui a même donné lieu de croire qu'il pouvait encore y vivre. Nos renseignements n'ont rien obtenu de positif à cet égard ; et tout semble faire croire que ce n'est pas.

 

Après ces détails nous voulûmes voir le lieu du naufrage qui était à l'opposé de l'endroit où l'Astrolabe était mouillée. J'étais de cette expédition. Notre canot, bien armé & pourvu de vivres pour plusieurs jours, naviguait dans une petite mer tranquille entre la grande île & les rescifs qui l'entourent à deux milles au large. Nous avions un interprète anglais & un naturel pour guide. Dans chaque tribu où nous abordions c'étaient des défiances & des pour-parlers qui n'en finissaient pas. Quelquefois même notre guide ne voulait pas descendre, ne se trouvant pas assez bien avec les gens que nous visitions. Ou s'il consentait à aller à terre il n'avançait qu'avec prudence & son arc tendu. Cependant il avait une grande confiance dans nos armes à feu pour le protéger, il évoquait avec ses compagnons qu'elles avaient la faculté de toujours tirer sans recharger, & lorsqu'il regardait dans ces tubes qui donnaient la mort d'aussi loin c'était toujours avec des grimaces très comiques.

 

Nous ne tardâmes pas à voir que notre homme ignorait complètement le lieu du naufrage. Nous eûmes beaucoup de peine à nous le faire indiquer ; & nous semblions voir que les gens du village vis-à-vis lequel il avait eu lieu craignaient quelques représailles de notre part. Tous nos cadeaux n'avaient pu vaincre leur répugnance, nous allions abandonner nos recherches lorsqu'une pièce de drap rouge vainquit tous les obstacles & fut un argument irrésistible pour un chef qui nous guida sur le rescif même.

 

C'est là que dans une coupure nous vîmes dans une eau limpide, par environ 15 pieds, les restes en métaux de ce qui compose l'armement d'un grand navire. Tout ce qui était bois avait entièrement disparu par la force de la mer. Le leste en partie formé de saumons de plomb était à sa place & dessinait la quille, de chaque côté se trouvaient les canons en désordre. Les grosses ancres étaient encore comme affourchées sur l'avant. Une légère couche madréporique incrustait tous ces corps dont le dessinateur Monsieur Sainson fit un relevé exact. Il faut avoir navigué ; il faut avoir connu la mer, son inconstance & ses dangers pour se faire une idée de ce que nous éprouvâmes à la vue des nobles restes de cette grande catastrophe. Nous examinions religieusement ces débris, submergés depuis 40 ans, non sans penser à tout ce que nous avions nous-mêmes éprouvé & à ce qui pouvait encore nous arriver dans ce qui nous restait à faire.

Nous retournâmes au lieu où l'on nous dit que les Français avaient construit un navire. Nous ne vîmes d'autres traces de leur séjour que de gros arbres abattus par la coignée. Une végétation vigoureuse avait complètement recouvert le sol où ils avaient travaillé.

 

Nous revînmes à bord rendre compte au commandant de notre course. Le lendemain il envoya la chaloupe qui enleva avec de grands efforts une ancre de 1500 livres & recueillit divers autres objets soit en cuivre soit en fer. Les jours suivans on obtint un canon de 12, de grands pierriers en bronze encore tous chargés - ces armes très bien conservées furent évidemment reconnues être de fabrique française ; on ne pouvait surtout se méprendre sur la forme des chiffres dont elles étaient marquées.

 

Voila, Messieurs, les seules preuves directes que nous ayons à offrir sur la certitude que les navires naufragés étaient français, & par conséquent ceux de Lapérouse, car il est bien reconnu qu'il n'en a point été expédié d'autres pour ces parages. Mais le capitaine Dillon plus heureux que nous, quoiqu'il n'ait point vu le lieu du naufrage, avait déjà recueilli un morceau de poupe en bois fleurdelisé & un fragment de cloche sur lequel il y avait écrit Basin m'a fait.

 

Il résulte de l'examen des lieux et de la circonstance d'un ouragan la supposition suivante sur la manière dont le naufrage a eu lieu. Les deux navires navigant fort près l'un de l'autre auront tombé inopinément sur cette île. Le premier aura eu le tems de prévenir le second du danger sans pouvoir l'éviter lui-même & aura péri comme le rapportent les naturels. L'autre aura cherché à s'élever de la côte en louvoyant, mais ne pouvant en venir à bout, il se sera décidé à donner dans une coupure de rescif où l'on trouve quelquefois beaucoup d'eau & un abri. Ici il n'y en avait point assez pour sauver le navire qui échoua en s'enfonçant dans les coraux de manière à ne pouvoir être retiré.

 

Ici finit cette malheureuse expédition qui semblait marquée du cachet de l'infortune du Souverain qui la fit faire, laquelle sema l'océan de ses désastres […].

Presque tous les jours nous étions inondés par des torrents de pluie qui joints aux exhalaisons qui s'élevaient des plages marécageuses déterminèrent dans l'équipage des fièvres de mauvais caractères. Mon ami Mr Gaimard fut des premiers atteints. Pour avoir des renseignements plus nombreux il était allé vivre au milieu des sauvages. Il revint à bord très malade, l'interprète anglais qu'il avait avec lui ne put résister au mal et finit par succomber. Il était tems d'abandonner cette île funeste, chaque jour nos hommes tombaient de fatigue et bientôt nous n'aurions pas pu appareiller le navire […].

 

Ces insulaires remarquant notre état de faiblesse devenaient plus turbulents et moins soumis. Il est probable que si nous fussions demeurés plus longtemps nous aurions eu quelques démêlés avec eux. Nous appareillâmes après une relâche d'environ 27 jours. Notre sortie ne fut pas sans quelque danger par la nécessité de ranger de fort près & à la voile de nombreux rescifs. Pendant longtems encore nous eûmes des pluies continuelles et nos malades au lieu de diminuer augmentaient. Il y avait des instans où on ne pouvait mettre de quart que quatre hommes & un officier. Il était donc instant de se diriger promptement vers un lieu civilisé. Mr Durville indisposé lui-même avait à choisir entre le Port Jackson ou les Îles Mariannes dont nous étions éloignés d'au moins 1500 lieues. Il se décida pour ces dernières, parce que nous avions la chance des belles mers des tropiques. Enfin après avoir traversé l'archipel des Carolines nous laissâmes tomber l'ancre à Guam, exténués de fatigue, malades et manquant de tout.

 

Là nous reçûmes du gouverneur Espagnol Don Medinilla la même hospitalité généreuse qu'il nous avait accordée dix ans auparavant sur la corvette l'Uranie qui se trouvait absolument dans les mêmes circonstances. Tous nos malades furent envoyés à terre & confiés aux soins de Mr Lesson jeune. Nous les visitions également Mr Gaimard et moi quand la maladie nous le permettait.

 

Lu à la Société de Rochefort, le 20 juin 1832. »

 

Voilà maintenant et avec certainement moins de brio, du point de vue d'un autre médecin, auteur des lignes qui vont suivre, presque deux siècles plus tard, la suite de l'histoire…

 

I

 

Le Mans, printemps 1995

 

La braderie a vidé caves et greniers, répandant sur les trottoirs toutes sortes de trésors cachés ou oubliés.

C'est au sommet d'une pile de livres, posée à même le sol, que mon regard s'arrête, attiré par les couleurs plutôt criardes de la première de couverture d'un ouvrage légèrement défraîchi de format classique.

Rendez-vous avec Lapérouse à Vanikoro, tel est son titre. Le commandant de Brossard, chef du service des Archives de la Marine en 1964, année de sa publication, en est l'auteur.

Je l'achète aussitôt à un prix misérable.

 

Tahiti, depuis 1983...

 

L'Océanie m'assimile alors lentement, depuis déjà douze ans. Je réside, au moment où ce livre sera imprimé, depuis plus de vingt ans à Tahiti.

J'y pratique deux métiers en apparence bien opposés, accoucheur à l'hôpital et médecin légiste partout où la mort frappe illégalement. Le paradoxe n'est qu'apparent. La naissance et la mort, toujours entourées de rites culturels forts, m'ont peu à peu conduit à une approche anthropologique de la vie que mènent ces hommes et ces femmes aux antipodes de la France.

J'y retrouve, dans mes lectures dont on reparlera, cette attirance vers l'Autre qui a motivé tant de projets au Siècle des lumières. Inexorablement l'Océanie absorbe... C'est, tous les ans, chaque fois que je rentre dans ma Touraine natale, un constat d'éloignement progressif lorsque je rencontre mes amis et mes proches.

Mon frère, de tempérament plutôt casanier, s'est installé dans la Sarthe. C'est grâce à lui que j'ai fait, en ce printemps 1995, la connaissance de Monsieur Jean-François de Galaup, Comte de Lapérouse.

 

Le Mans, printemps 1995

 

La nuit qui suit est totalement blanche. Je la consacre, sans aucune fatigue, absorbé inexorablement par l'aventure, à dévorer les trois cent-trois pages captivantes qui racontent la mise au jour de l'épave de La Boussole, navire amiral monté par Lapérouse lui-même.

Mes traits, au matin, trahissent mon insomnie consentie. J'en révèle la cause, expliquant avec un enthousiasme, à vrai dire peu partagé, mes découvertes de la nuit. Je reste incompris tant le mode de pensée hexagonal s'écarte de celui qui est devenu le mien au contact des hommes de la Mer du Sud.

 

J'ai toujours collectionné avec passion les livres anciens. C'était, à l'origine, assez facile. Mon père, commissaire-priseur, un ami d'enfance commissaire-priseur à sa suite, et quelques relations dans le milieu des libraires professionnels me permettaient de satisfaire ma passion d'amasser et de lire.

L'émigration en Océanie en 1983 avait, de ce côté, tout arrêté. À l'occasion de mes retours espacés en métropole, un ou deux par an, j'acquérais quelques ouvrages. Il y a cinq ans, j'ai acheté un Voyage de Bougainville (Paris, 1771). Merci, Monsieur de Bougainville de m'avoir fait connaître le Siècle des lumières.

 

De Brossard, ce matin-là, renoue brutalement les liens que, dans mon esprit, Bougainville avait commencé à tisser avec cette période de noblesse, de sagesse, d'aventure et d’estime de l'Autre qui animait ces Cook, ces Wallis, ces Carteret, ces Marion-Dufresne, ces Marchand, ces Banks et Solander et aussi Monsieur de Lapérouse.

Si en France continentale, on les ignore superbement, en Océanie, en revanche, tout le monde connaît plus ou moins les histoires de ces illustres hommes qui ont fait découvrir ce continent au reste du monde. Cook reste, sans contestation possible, le plus respecté d'entre eux. Fils d'un épicier écossais, roturier, engagé comme simple matelot, autodidacte solitaire, il devient successivement le chef de trois expéditions dans le Pacifique, expéditions marquées par d'innombrables découvertes géographiques, hydrographiques et anthropologiques. Son œuvre est immense. Il meurt à Hawaii, au cours de son troisième et dernier voyage.

De Brossard m'apprend, ce que j’ignore, que Lapérouse est d'une hauteur d'âme identique sinon supérieure, laquelle se double d'une extraordinaire expérience de navigation « de l'extrême », comme on aurait tendance à le dire actuellement. Avant cette découverte sur un trottoir du Mans, je ne connaissais, comme tous, qu'une toute petite partie de l'histoire de Lapérouse.

Il a fait naufrage quelque part en Mélanésie, disparaissant avec ses deux vaisseaux et près de deux cents hommes, sans qu'aucune trace n'en soit révélée pendant de longues années. Je connais aussi la fameuse découverte de la poignée d'épée en argent, à Ticopia, par le santalier Peter Dillon et la révélation du site des naufrages de La Boussole et de l’Astrolabe : Vanikoro…

 

Papeete, Tahiti, jusqu'au 25 octobre 2003…

 

Samedi prochain, le 25, je vais m'envoler vers Nouméa où m'attend l'équipe d'Alain Conan. Avec quarante-trois autres aventuriers-chercheurs, nous partirons de Nouvelle-Calédonie, quelques jours après, pour ouvrir un nouveau chantier de fouilles archéologiques à Vanikoro.

Mon intérêt pour Monsieur de Lapérouse n'a cessé de croître durant les années précédant ce départ.

Cet intérêt, apparu à Tahiti dans les années 1990, m'a fait renouer avec les ventes aux enchères de livres anciens. J'ai acquis, souvent dans des conditions très acceptables et grâce à Internet, un Deuxième voyage de Cook, quelques semaines plus tard, fait prédestiné, le livre écrit par Peter Dillon lui-même, puis enfin l'édition originale anglaise du Milet-Mureau, rédigée en anglais, relation initiale du voyage de Lapérouse.

Mes activités professionnelles de médecin légiste, au gré des découvertes fortuites d'ossements anciens (fréquentes sur les chantiers en bord de mer), m'ont conduit à apprendre l'anthropologie physique identificatoire, venant compléter des études d'ethnologie réalisées à l'université de la Polynésie française.

 
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