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Vauquelin (1763-1829)

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 98
EAN13 : 9782296294295
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VAUQUELIN ET SON TEMPS (1763-1829)

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
- Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). - Yves BEAUVOIS, Les relationsfranco-japonaises pendant la drôle de guerre. - Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régressions. - Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-Xille siècle). Tome 2: La démocratie au village (Xille-XIVe siècle). - Jean-Yves BOURSIER, La politique du P.C.F., 1939-1945. Le parti communiste français et la question nationale. - Jean- Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35ème brigade F.T.P.-M.O.I. - Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. - Colette COSNIER, Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle à l'école des filles.

- Jacques
- Sonia

DALLOZ,

Georges Bidault. Bibliographie

politique.
Aux origi-

DA Y AN-HERZBRUN,L'invention

du parti ouvrier.

nes de la social-démocratie (1848-1864). - Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bismarck, démon ou génie? - Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 19401944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). - Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (18401851). - Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943). - Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes.

@ L'Harmattan, ISBN:

1994 2-7384-2789-8

COLLECTION CHEMINS DE LA MÉMOIRE dirigée par Alain Forest

Alàin QUERUEL

VAUQUELIN ET SON TEMPS
(1763-1829)

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(suite de la collection Chemins de la mémoire)
- Anne-Emmanuelle 1945 à nos jours. KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de

- Anne-Denes MARTIN, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton. - Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. - Louis PEROUAS, Une religion des Limousins? Le désastre de

Approches historiques.

- Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I: L'ombre de Charles Quint - Tome fi: L'Empire supplicié - Tome III: La guerre des Cardinaux.
- Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque.

- Alain

ROUX,

Le Shangaïouvrierdes Religion

années

Trente,

coolies,

gangsters anglaise,

et syndicalistes.

- Elisabeth

TUTTLE,

et idéologie

dans la révolution

1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVlIlème et XIXème siècles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

Du même auteur:

Notre chimie à l'heure allemande, Nouvelles Editions Debresse

A Maurice, Qui aurait certainement beaucoup plu à Nicolas-Louis.

Introduction

Si l'on réalisait aujourd'hui un micro-trottoir dans la rue Vauquelin, située en plein Paris au cœur du Quartier latin, en demandant aux passants si ce nom leur dit « quelque chose », beaucoup seraient probablement embarrassés pour répondre, et surtout surpris de savoif qu'il évoque une sommité de la chimie, aujourd'hui méconnue. Lors d'un précédent travail l, ayant trait à l'histoire de la chimie française sous l'Occupation, nous avions été amenés à brosser un historique rapide des fondements de cette industrie; et, de ce fait, à constater la réputation que s'étaient taillés dans ce domaine, les savants français dès le début du XIX"siècle. À l'époque, tous les grands chimistes qui allaient éclore dans la deuxième partie de ce siècle, et donc contribuer à faire de la chimie une science moderne, avec toutes les implications industrielles qui en résulteraient, avaient étudié à Paris; et plus particulièrement, étaient passés par le laboratoire de Vauquelin. Cela avait donc, bien sûr, retenu toute notre attention et incité notre curiosité à pousser un petit peu plus loin nos investigations, d'autant que, après avoir lu des informations générales à son sujet dans un premier temps, il émanait de la personne de Nicolas-Louis Vauquelin un mélange de sympathie et d'admiration qui nous forçait à continuer. Nous vîmes alors très rapidement que nous
1. Voir «Notre chimie à l'heure allemande » N.B.D.. 1994. 7 A. Queruel.

étions en présence, non pas seulement d'un grand savant, mais aussi d'un grand humaniste qui mit en harmonie, toute sa vie durant, ses acte.savec ses pensées. Tout est désintéressé chez Vauquelin, et une seule chose importe à ses yeux: son laboratoire, où son génie d'expérimentateur fait merveille. Ce sont toutes ces analyses qui lui vaudront d'être comblé d'honneurs, qu'il ne recherchera jamais, mais qu'il accueillera toujours avec plaisir, confIrmant ainsi ses travaux. A contrario, il se remettra (très) difficilement de la disgrâce dont il est victime en 1822, lorsque le ministre Villèle lui retirera sa chaire de professeur à l'École de Médecine, qui marque en quelque sorte sa sortie du monde scientifIque. Mais cet épisode malheureux ne doit pas faire oublier l'ascension fulgurante de ce savant qui naquit dans une cour de ferme, et qui gravit tous les échelons du corps social jusqu'au sommet dans un environnement plus que difficile, mais qui n'oublia jamais ses origines: comme on a coutume de le dire aujourd'hui, Nicolas-Louis Vauquelin constitue un exemple de réussite d'un homme provenant d'un milieu défavorisé et un modèle de simplicité, ses succès n'ayant en rien altéré son comportement et son mode de vie. Si nous avons énoncé dès les premières lignes que nous étions en présence d'un grand chimiste, cela ne souffre aucun doute et sa volonté de progresser dans cette science est réelle comme il l'affmne lors de son premier contact

avec l'autre « grandde la chimie» qu'est alors Fourcroy
qui jouera un rôle essentiel dans sa vie. Mais présenter Nicolas-Louis Vauquelin seulement comme un chimiste nous paraît extrêmement réducteur, puisque sa carrière le mènera à diversifIer ses axes de recherches, en s'orientant aussi bien vers la pharmacie, la médecine, l'étude des monnaies... Dans ce tourbillon de la Révolution qui engendre un gigantesque bouillon de culture, et une progression fantastique de tous les domaines de la science, les qualités éminentes d'analyste qui font la réputation de notre homme le placent au centre de toutes les disciplines scientifIques. De nombreux collègues lui demandent de les éclairer de sa lumière, afIn de vérifIer le bien-fondé de leurs théories. 8

C'est donc un homme qui s'est signalé dans toutes les branches de la science, son esprit curieux se piquant de tout, à une époque où les lois de la chimie, peu maîtrisées, impliquent des travaux pratiques en grand nombre: la corrélation d'événements politiques (la chute de l'Ancien Régime, l'Empire, la Restauration avec ses effets ultraconservateurs...), scientifiques (Lavoisier met fin à la théorie du phlogistique) et la présence d'un esprit ouvert font de Vauquelin un grand homme, tout à fait attachant, à la vie pleine de péripéties, dont on a du mal à comprendre aujourd 'hui pourquoi le caractère étonnamment moderne de sa personnalité est trop peu connu. Pourtant, il a bénéficié de certaines commémorations (nous pensons tout particulièrement aux gens de la Société d'Histoire de la Pharmacie qui ont fourni un travail remarquable à son sujet), mais elles ont été célébrées d'une façon restreinte, et attiré seulement la curiosité des connaisseurs. Nous espérons, avec cette étude, voir diffuser la vie et l' œuvre de Vauquelin auprès du grand public; puissionsnous y réussir, car Vauquelin mérite, pour le moins, considération et respect pour toute son action.

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Chapitre I DES DÉBUTS DIFFICll.ES .

(1763-1783)

Nicolas-Louis Vauquelin naît le 16 mai 1763 à SaintAndré-d 'Hébertot, petite bourgade nonnande située près de Pont-l'Évêque, comme l'atteste le certificat de bap-

tême retrouvé aux Archives Nationales 1, où sont mention-

nés ses parents Nicolas Vauquelin et Catherine Le Chartier, demeurant dans cette localité, ainsi que ses parrain (Louis Le Chartier, de la paroisse de La Lande) et marraine (Anne Vauquelin, de Saint-André-d'Hébertot). C'est dans un milieu de condition modeste que vont se dérouler les premières années du jeune Nicolas-Louis, et il n'est pas dénué d'intérêt de s'y arrêter dans la mesure où la jeunesse de Vauquelin va être marquée d'une succession d'événementS l'amenant à faire des rencontres qui, telles un fil d'Ariane, le propulseront vers les sommets... Mais n'anticipons pas, et revenons à son entourage proche. Le père, Nicolas Vauquelin, est journalier agricole fils de Charles et Marguerite Lemonnier, il a épousé en 1759, comme nous l'écrivions plus haut, Catherine Le Chartier, fille de Lucas et Charlotte Caen. Sans être un expert sur l'origine des noms de famille, on peut penser,
1. Cote C 1183. Son prénom était bien Nicolas-Louis, et non pas Louis-Nicolas, comme vu très souvent

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sans trop se tromper, qu'on est en présence du petit peuple laborieux, dont les humbles tâches, ou les lieux de naissance, se confondaient souvent avec les noms de famille: cela paraît assez évident pour les noms «Caen », ou «Le Chartier» (évoquant le charretier), mais aussi, d'une façon peut-être moins flagrante pour ce qui est de Vauquelin: vauquelin, c'est le foulon, celui qui foule les draps. Nous sommes sous le règne de Louis Xv, période de monarchie absolue, et les seigneurs sont alors tout-puissants dans les provinces: c'est le cas à Saint-Andréd 'Hébertot où règnent les d'Aguesseau qui exercent leur pouvoir sur toute la contrée. À partir de leur château, ils ne sont pas sans remarquer l'honnêteté et la probité du

père de notre savant. et lui accordent une « cour ».; c'està-dire quelques arpents de terre autour d'une cabane où naîtra Nicolas-Louis, ainsi que quelques responsabilités dans la conduite des travaux des champs sur leurs terres. Bien vite, le petit Nicolas-Louis va s'éloigner de la cabane des d'Aguesseau, pour aller à l'école, propriété des d'Aguesseau! Malgré cette omnipotence, on peut rattacher cette famille de patriciens au « despotisme éclairé» qui se développait alors au sein de certaines royautés européennes: comme on le verra par la suite, il ne semble pas que la famille Vauquelin ait eu à subir des châtelains brutaux, mais plutôt qu'elle ait profité de leur part, à tout le moins, d'une cenaine estime. Dans son hommage à Vauquelin, M. Delépine, professeur au Collège de France, ira jusqu'à dire que Nicolas Vauquelin était l'homme de

confiance 1 des gens du château, qui appartenait très exactement au petit-fils du chancelier d'Aguesseau (16681751), brillant magistrat qui se fit remarquer par son intégrité, et son dévouement à la chose publique, ce qui n'était pas monnaie courante à la cour de l'époque. C'est donc à « l'école des d'Aguesseau» que NicolasLouis se familiarise avec les premiers rudiments de culture que peut lui fournir le maître d'école local, Vatel.
1. Conférence au Palais de la Découverte, le 28 décembre 1941.

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Immédiatement, il met un tel enthousiasme à apprendre (cette soif de connaissance, et cette boulimie de curiosité, dans le meilleur sens du mot, ne se démentiront jamais tout au long de sa vie, même lorsque sa consécration dépassera les frontières), que son instituteur s'aperçoit vite avoir affaire à un élément d'exception, à tel point qu'il arrivait fréquemment au jeune Nicolas-Louis de faire lui-même la classe à ses camarades. Entre les obligations des champs et la fréquentation du cadre scolaire, notre adolescent va peu à peu, et par lui-même, s'orienter vers la chimie, et se découvrir une passion (dévorante) pour cette science; or, à la fin de l'Ancien Régime, dans les années 1775-1780, nous n'en sommes qu'au stade embryonnaire des premières théories, issues de travaux de brillantes individualités, et il n'est par conséquent pas raisonnable d'envisager, sous quelque forme que ce soit, un enseignement de qualité. Si, en plus, comme on l'a déjà souligné, on ajoute les origines sociales de Vauquelin en tant que facteur, ne facilitant pas, pour le moins, la réussite de son entreprise, on peut estimer que cela tenait de la gageure! Nous reviendrons ultérieurement sur le système scolaire que la Convention instaurera dans ces disciplines... Mais disons dès à présent que la seule possibilité qui s'offrait à notre jeune élève était de se diriger vers la pharmacie, et les « maîtres-apothicaires» : MmeBarbara Kuznicka, lors de son intervention au XIIo Congrès internatio-

nal d'Histoire des Sciences 1 relative aux «facteurs de
développement de la pharmacie au tournant des xvnr et XIX"siècles », indique que «la pharmacie à ce moment était un enchevêtrement de la pharmacie et de la chimie... et que la naissance de la pharmacie en tant que science du médicament a commencé surtout par les recherches et les découvertes des pharmaciens chimistes qui ont isolé, à partir de matières premières végétales, les composés chimiques dont l'efficacité thérapeutique est très grande ». Et
1. Paris 1968. Tome VI: Histoire de la chimie depuis le xvlIr siècle (Librairie scientifique et technique, A. Blanchard, 1971). 13

MmeKuznicka insiste bien sur le fait que « le décret royal publié à Paris en 1777, octroyant aux phannaciens l' autonomie complète, fut un événement décisif ». Donc, notre futur savant va opter pour un apprentissage dans une officine. Pour cela il va devoir quitter sa famille, et partir à Rouen (la période peut-être la plus difficile de sa toute jeune carrière). Le départ pour Rouen Âgé seulement de quatorze ans, le jeune homme laisse alors Saint-André-d'Hébertot derrière lui, et se dirige vers

Rouen où, après avoir effectué un stage chez Larcher l, il
se retrouvera chez le pharmacien Mesaize pour accomplir un apprentissage qui se révélera pénible. Sa position de garçon de laboratoire est difficile à assumer au milieu des élèves de la phannacie qui le considèrent comme un moins que rien, et qui lui disent « qu'il ne fera qu'un rince-bouteille », terme élégant (!) lui rappelant sa condition sociale. Paradoxalement, il peut remercier, a posteriori ces étudiants, peu intelligents, qui l'ont poursuivi de leurs sarcasmes quotidiens.: ce sont ces mesquineries incessantes qui vont provoquer chez lui un déclic qui changera sa vie. Vauquelin se met à travailler dur : sa journée commence tôt, car il a supplié le curé de la paroisse Saint-Vincent de l'instruire pour remédier à ses manques, et il rend visite à ce brave prêtre tous les matins, avant de commencer sa journée à la pharmacie. Enfin le soir, après son travail, il étudie en cachette, à la bougie, pour perfectionner ses notions. Bien entendu, ce qui devait arriver, arriva: il est surpris par son patron Mesaize qui, au lieu de l'encourager dans cette voie, ce qui semblerait naturel, entre dans une violente colère, et chasse notre futur grand chimiste comme un malpropre.
1. Ce passage est seulement mentionné par M. Bouvet, Les débuts de Vauquelin,extraits de la revue d'Histoire de la Pharmacie, 46"année, n° 157,juin 1958,pp. 281-286. 14

Vauquelin vivra très mal cet épisode: il faut noter que Mesaize, dans un accès de rage, lui déchirera tous ses cahiers, ce qui fera dire, beaucoup plus tard~ à notre personnage, que, pour lui, c'était «pire que si on l'avait dépouillé de tous ses vêtements». Si les circonstances qui entourent le «départ» de Nicolas-Louis de la pharmacie paraissent exactes (on retrouve des récits similaires provenant de différentes sources), les suites immédiates sont plus troubles, et là, les avis divergent. - Pour le professeur Delépine, c'est sur les conseils des élèves de la pharmacie, avec lesquels il aurait finalement réussi à tisser des liens un peu plus cordiaux, qu'il aurait été amené à se décider à se rendre à Paris. Cette version, sans être autrement étayée, est peut-être la plus réaliste... - Pour M. Bouvet, les motivations sont tout autres: il met en avant les inégalités sociales existant au sein de cette entité, et explique que Mesaize ne voulait pas le faire monter au rang d'élève, car les autres se seraient montrés jaloux. De ce fait Mesaize en aurait tiré toutes les conséquences et l'aurait envoyé à Paris (?). Cela ne nous semble pas être très en phase avec la fureur du pharmacien, d'autant que la décision de Vauquelin de poursuivre sa vie à Paris ne sera prise que dans un deuxième temps. Le retour à Saint-André-d'Hébertot Toujours est-il qu'en 1777, la situation est peu reluisante pour notre jeune ami qui rentre dans son village natal, dans un grand état dépressif. Comme il le dit luimême, il voulait s'établir à Hébertot comme cultivateur,
« et oublier dans le silence de nos champs l'injustice et la

méchanceté des hommes» 1. Il est sûr que Nicolas-Louis, protégé par sa famille, va se requinquer quelque peu de ses désillusions rouennaises,
1. Voir Vauquelin (1847).

- Sa

vie et ses travaux par L.-V. Figuier 15

et retrouver un certain équilibre au milieu de gens qui l'apprécient: c'est tout d'abord le curé d'Hébertot qui l'encourage, et qui, lorsqu'il apprendra la résolution de Vauquelin de s'installer à Paris, le chargera d'une mission de confiance. Puis Mmod'Aguesseau se montre généreuse envers lui, en lui donnant quelques vêtements et une pièce de six francs. Pour des raisons que nous expliciterons immédiatement après, Nicolas-Louis est resté très peu de temps chez ses parents, quelques mois tout au plus... peutêtre parce qu'il se sentait humilié. Au moment de quitter sa province, le curé lui donne à remettre une somme d'argent au prieur de l'Ordre des Prémontrés, demeurant dans un couvent situé près de Saint-Germain-en-Laye. Il y reste quelque temps, s'accommodant fort bien, et très rapidement, du luxe et de l'abondance, à tel point que, lorsqu'il évoquera plus tard cet épisode de son existence, il avouera avoir hésité entre une carrière dans la chimie qui s'annonçait pleine d'embûches, et une vocation soudaine pour entrer dans les ordres... C'est donc, difficilement, qu'enfm, il rejoindra la capitale. L'arrivée à Paris À Paris, il entre en qualité d'élève chez Picard, pharmacien exerçant rue Saint-Honoré, et y restera deux ans. Ce laps de temps permet de dater l'itinéraire de notre provincial sans trop d'erreur: nous avons pu apprendre que Picard avait été reçu maître (-apothicaire) à Paris le 17 juillet 1744, et qu'il y maintient encore son activité en 1780, ce qui n'était plus le cas l'année suivante, puisque I'Almanach royal le donne comme habitant Coulommiers en 1781. Vauquelin est donc bien arrivé chez Picard en 1778; et, vu les événements survenus chez Mesaize l'année précédente, l'intervalle de Saint-André-d'Hébertot doit être considéré comme étant très bref. Puisque nous avons effectué un retour en arrière pour seITer au plus près la chronologie en 1777, il est bon de 16

s'inteITOger afin de savoir comment notre apprenti-chimiste parvient à se faire engager chez Picard; ni le curé d 'Hébertot, ni la famille d'Aguesseau ne possédaient de relations dans le monde de la pharmacie. Force est donc de revenir aux interprétations de MM. Bouvet et Delépine, et de trancher en faveur de l'une d'elles: dans «l'éloge de

Vauquelin» fait par MM. Chevallier et Robinet en 1830 l,
donc rédigé peu après la mort de Vauquelin avec, on le suppose, une documentation aisément vérifiable, on relève que les élèves de Mesaize lui prêtaient des livres pour étudier... On peut, par conséquent, plutôt pencher pour la théorie du professeur Delépine: le nom du pharmacien parisien a probablement été communiqué à Nicolas-Louis par l'un d'entre eux. Picard s'étant retiré, Vauquelin poursuit ses études chez Auprêtre qui avait une pharmacie rue de Seine (selon l'Almanach royal, ce dernier sera toujours là en 1792, et mourra en l'an X de la République, soit 1801~1802). Nous sommes donc en 1780-1781, et Nicolas-Louis a 1718 ans. Malgré son jeune âge, le travail intensif auquel il s'astreint l'exténue, et il tombe très gravement malade. TI est alors transporté à l'Hôtel-Dieu, et y reste deux mois; cette hospitalisation assez longue ne lui fait pas, cependant, retrouver un état de santé florissant. Mais, comme nous l'avons précisé, la jeunesse de Vauquelin n'est qu'une succession de rencontres: à l'Hôtel-Dieu, un médecin se prend d'amitié (ou de pitié, c'est selon, vu sa vitalité du moment...) et le recommande auprès de Chéradame, pharmacien domicilié rue Saint-Denis... Sans aller jusqu'à dire qu'avec Chéradame c'est la rencontre de sa vie, c'est, à tout le moins, une des plus marquantes, ponctuellement parlant, et pour ce qu'elle impliquera. Car ce Chéradame est un brave homme: il a déjà recueilli une partie de sa famille (entre autres, MmeGuesdon qui est la sœur du grand chimiste Antoine de Fourcroy, dont nous aurons bientôt l'occasion de reparler...) et
1. Société de pharmacie, Paris, imprimerie et fonderie de Fain. 17

notre malade, bien entouré moralement, va reprendre ses forces d'abord, et ses études. Dans les deux années passées à la pharmacie Chéradame, la personnalité du jeune Vauquelin va prendre de l'épaisseur, non seulement parce qu'il continue à s'affIrmer en tant qu'élève pharmacien, mais aussi parce qu'il complète ses connaissances générales : par exemple, il accepte avec enthousiasme la proposition généreuse qui lui est faite par un autre élève de la pharmacie, Prempain, de lui donner des cours de latin. Il faut dire que ce dernier ne faisait que prolonger l'usage de la générosité en cours dans cette maison, puisque Prempain lui-même (qui deviendra plus tard pharmacien à Argentan) recevait des leçons de grec de la part de Laugier qui était cousin de Chéradame, et que nous retrouverons plus tard croiser à nouveau le chemin de Vauquelin. Ce dernier s'intéresse également à la botanique, et herborise avec le jeune Dubuc qui, par la suite, rappellera l'ampleur du caractère de Nicolas-Louis à cette période, soulignant que déjà si jeune, il en imposait par son savoir tous azimuts. Ce besoin d'apprendre, et jamais rassasié, fmit évidemment par impressionner Chéradame, qui recevait alors souvent son cousin germain Fourcroy à déjeuner, et qui parla de son brillant élève à l'occasion d'un repas, en insistant sur le fait que celui-ci voulait, à toutes fms, étudier la chimie. Chéradame dut se montrer persuasif, puisque ..finalement Fourcroy accepte de rencontrer Vauquelin. A cette date, en 1783, Fourcroy n'a que 28 ans, mais il n'est déjà plus un inconnu dans le monde de la chimie: sa notoriété récente ne l'autorise pas non plus à mener un grand train de vie sur le plan financier. Toutefois, l'enthousiasme de Vauquelin, et presque son entêtement, pourrait-on dire, à poursuivre dans la chimie touchent Fourcroy, à qui cela remémore de douloureux souvenirs... Finalement, Fourcroy fait venir Nicolas-Louis chez lui pour y étudier la chimie: « Je vous nourrirai, et vous donnerai 100 écus par an. » C'est le début d'une collaboration d'abord, et d'une amitié ensuite, qui ne se démentiront pas au cours des vingt-six ans à venir. Pour Nicolas18

Louis, on peut considérer que, dès ce jour, sa fortune est faite, car bien évidemment, il va se trouver en contact permanent avec un chimiste renommé. Mais aussi parce que, de ce fait, il va avoir accès au laboratoire de Fourcroy, et donc à un enseignement pratique, qui faisait alors cruellement défaut à la fin de l'Ancien Régime. Nous développerons ces deux points lors du prochain chapitre, à savoir la dimension de Fourcroy, et la façon (peu orthodoxe...) dont la chimie était alors enseignée; mais auparavant nous voudrions rappeler au lecteur que nous sommes en 1783, et que Vauquelin a vingt ans; aussi, il nous paraît bon, pour clore ce premier chapitre, de nous attarder sur l'aspect de Nicolas-Louis. Le portrait de Nicolas-Louis Vauquelin Si l'on s'en réfère à la photocopie de sa «cane de sûreté» donnée par Le Moniteur des pharmacies et des et possédant des cheveux et sourcils châtains. Le front est moyen, et les yeux sont bruns. Lorsqu'on regarde avec attention les portraits de Nicolas-Louis, il se dégage de ce

laboratoires 1, il est d'une bonne taille mesurant 1,78 m,

jeune homme « au visage ovale, et au menton fourchu »,
une immense bonté, et surtout une infinie simplicité dans sa mise, qui caractérise ce grand savant qui ne vivait que pour son travail. Si l'on prête quelque intérêt au tableau de N.-L. Vauquelin en costume d'apparat des pharmaciens (où l'on remarque d'ailleurs une décoration, point sur lequel il sera utile d'apporter des précisions), réalisé en 1828, donc un an avant sa mort 2, on note une étonnante sérénité dans l'attitude qui résume assez bien son existence: il est conscient de sa valeur, il est alors honoré par toute l'Europe scientifique, mais l'ensemble du tableau fait ressortir une forte sobriété, et, on pourrait même jusqu'à
1. Numéro spécial, mai 1963, n° 569 bis (p. 19). 2. Ce portrait de Devouge figure également dans le dossier des Archives de l'Académie des Sciences.

dire, une certaine sévérité. Les traits de sa figure donnent l'impression d'une extrême fatigue, et portent les stigmates de longues nuits de veilles, passées dans son laboratoire. La rencontre avec Fourcroy va constituer le premier marche-pied pour amener Vauquelin sur les sentiers de la célébrité. Nicolas-Louis ne pouvait savoir, en 1783, qu'ils allaient, tous les deux, être entraînés dans les turbulences de la Révolution...

20

Chapitre II LA VIE À PARIS: LA FORMATION DE L'ASSOCIATION SCIENTIFIQUE .

FOURCROYNAUQUELIN
(1783-1789)

Point n'est besoin d'insister sur ces deux dates: la première marque, pour celui qui fait l'objet de cette étude, l'abandon de sa chrysalide, ou si l'on veut être plus concret, sa rupture avec son enfance difficile. Quant à la deuxième, c'est une des grandes dates de l'Histoire de France, dont tous les citoyens se souviennent... Ceci posé, nous retrouvons, dans ce titre, encore une fois (et ce ne sera pas la dernière !) Fourcroy en association avec notre personnage: sa renommée toute neuve, et son omniprésence dansla vie de Vauquelin nous obligent, defacto, à resituer Antoine de Fourcroy au sein de cette science balbutiante qu'est alors la chimie, ce qui implique automatiquement d'en retracer les principaux événements. n n'est pas possible de noter les différentes étapes de cette discipline, sans évoquer les conditions de transmission des acquis obtenus par de brillantes individualités: nous serons donc amenés à discuter de son enseignement, et à en critiquer les modalités. Car, de cette période riche en savants, nous aurions pu espérer voir sortir une pépinière de jeunes disciples, unissant leurs efforts avec ceux de l'industrie, comme sut si bien le faire l'Allemagne à la fill du XIX"siècle, s'assurant par là une hégémonie dans l'économie de ce secteur, avec la création 21

des Bayer, BASF, Hoechst.. que plus personne ne songe à lui contester aujourd'hui. C'est encore une des raisons qui nous ont fait nous intéresser au couple FourcroyNauquelin et il sera très difficile de les dissocier, dans la mesure où ils font exception à la règle... française. Comme nous le VeITOns,ls i n'hésitent pas à sortir de leur laboratoire pour se préoccuper de politique, d'enseignement, ou d'industrie... Où en était la chimie en 1783 ? La chimie sort enfin de sa gangue pour devenir une science moderne, et se débarrasse ainsi de la théorie du phlogistique qui a été l'objet de débats passionnés depuis des années entre les partisans et les adversaires de cette thèse. Comme nous l'allons voir, tout le mérite d'avoir définitivement tranché cette question revient à Lavoisier; mais auparavant il nous faut raconter les résultats qui avaient permis d'échafauder cette hypothèse. Il n'est pas dans notre intention de décrire toutes les étapes de cette science, qui sont maintenant relativement bien connues dans les grandes lignes du fait d'une abondante littérature l, notre objectif étant seulement de déterminer où positionner Fourcroy et Vauquelin. Aussi, afin de cerner au plus près cette finalité, nous serons relativement discrets sur tout ce qui est arrivé jusqu'au XVIII"siècle. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu à constater aucun fait remarquable (il ne faut pas craindre de répéter que la chimie fait partie du domaine empirique, et donc n'a progressé que par petites « touches») dans les temps lointains, mais narrer toutes les avancées de cette histoire ne tendrait qu'à alourdir le sujet inutilement. En conséquence, nous nous focaliserons uniquement sur deux faits: d'abord l'alchimie qui, si l'on oublie ses théories quelque peu douteuses sur la transmutation des métaux, et son environnement mystique, eut l'avantage de
1. Voir les livres sur l'Histoire de la chimie de B. Wojtkowiak, de F. Aftalion, de R. Massain (<< Chimie et chimistes »).

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mettre en avant l'apport manipulatoire, principe que généraliseront les chimistes de l'époque qui nous occupe. Ensuite, c'est l'apparition, au XVI"siècle, d'une chimie médicale, encore appelée iatrochimie, due à un alchimiste et médecin suisse du nom de Paracelse, qui opère une rupture dans les soins aux malades qui ne se composaient alors que. de thérapies à base de plantes: il eut le mérite d'introduire des composés chimiques comme médicaments, en particulier les sels de métaux (les sels de mercure purent enrayer la syphilis), même si certaines théories qu'il exposa relèvent du domaine folklorique... Comme nous l'écrivions précédemment, c'est au début du XVIll"siècle que se produit un événement important avec la théorie du phlogistique. Le malheur, c'est qu'elle est fausse, mais qu'elle présente une certaine cohérence: à la différence des chimies précédentes n'apportant que des réponses ponctuelles, elle donne une vue d'ensemble sur certains aspects, à savoir tout ce qui a trait à la combustion en général. Sa solidité est telle qu'elle apparaîtra comme un dogme, si bien que, jusqu'à Lavoisier qui la mettra à bas en 1772 avec sa fameuse expérience que nous décrirons, aucun chimiste, pendant pratiquement un demi-siècle, ne pourra exploiter l'une quelconque de ses découvertes, sans l'expliquer par le phlogistique. Il est d'ailleurs paradoxal que ce temps, dénommé « Siècle des Lumières », et donc impliquant sous l'influence de grands écrivains une ouverture d'esprit propice à de grands bonds en avant dans tous les horizons, ait produit, pour la branche qui nous regarde, un certain obscurantisme. Il est en outre très significatif d'observer, et cela déborde largement le cadre anecdotique, qu'en 1821, soit près de quarante ans après sa réfutation par Lavoisier, le grand chimiste suédois Retzius enseignait encore la théorie du phlogistique ! Mais qu'était-ce exactement cette théorie que nous mentionnons depuis quelques lignes? Elle fut mise au point vers 1718 par le chimiste allemand Stahl (1660-1734); le phénomène de combustion était alors inexpliqué, et le feu qui s'échappe de la matière pendant le processus gardait 23

tout son mystère. C'est ce dernier point que se proposait de résoudre Stahl: en effet, il n'avait pas été sans remarquer que, lorsqu'un métal brûle à l'air (bien sûr, nous avons l'habitude de dire aujourd'hui qu'il s'oxyde, mais là est bien le problème: /' oxygène n'avait pas encore été iso/i), il perd « quelque chose» que l'on voit brûler, et c'est ce qui sera communément qualifié de phlogistique, le résidu étant alors une terre (baptisée du nom de « chaux»). Dès

lors, comme le résume M. Massain 1, la réaction peut
s'écrire de la façon suivante: métal (en brûlant) -« chaux»+ phlogistique u «feu ». o Stahl ne manquait pas de préciser que la réaction inverse, c'est-à-dire le passage de la «chaux» au métal ne posait aucune difficulté, la solution s'avérant être l'ajout d'un corps rich~ ~n «phl()gistiqu~» c~ l~ caroo~. Or, c'est justement à ce niveau que le bât blesse, car si on part du résidu, la «chaux ~>, n ajoutant du phlogistique, e on doit logiquement former un métal dont le poids est supérieur à celui de la chaux. Malheureusement pour Stahl, ce n'est pas le cas, et c'est fort justement là qu'interviendra Lavoisier. Par la suite, si l'on en croit certains 2,Stahl établira une distinction entre le «feu combiné », qu'il assimilait au phlogistique, et le «feu libre ». Nous ne sommes donc pas certains que cette théorie, bien qu'elle fût reconnue par la quasi-totalité de la communauté chimique, ait, à l'époque, donné satisfaction à 100 %. Mais son grand mérite fut de mettre un peu d'ordre dans le bouillonnement des connaissances en la matière, quelque peu incohérentes jusque-là. Dès lors, croyant avoir trouvé la clef du problème de la combustion, Stahl se concentra sur les différents éléments de la réaction, en particulier sur les «chaux» (qu'on désigne maintenant sous le nom d'oxyde), et travaillera sur « l'affinité» de ces corps et des alcalis. (Pour être grossier,
1. «Chimie et chimistes» de R. Massain (Magnard, avril 1982), op. cité. 2. Voir dans le livre de G. Bouchard consacré au chimiste Chevreul (1932, éditions de La Madeleine).

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précisons que ce vocable recouvre des composés comme la soude, la potasse). Ce fut alors une grande vogue,puisque, par exemple, Étienne-François Geoffroy (l'aîné, son frère étant également chimiste) développa cette thèse, et dressa des tables d'affmités. Cette suprématie du phlogistique va être quelque peu entamée car, à Paris, à partir de 1760-1770, les bases fondamentales de la chimie seront fixées, avec la découverte des gaz. Cellè-ci est, en premier lieu, l' œuvre de Cavendish (1731-1810). Cet aristocrate anglais de haute lignée, et donc possédant une fortune confortable lui permettant d'assouvir sa passion pour les expériences de chimie, fit faire d'énormes progrès en la matière, et découvrit

l'hydrogène en 1766. Selon M. Wojtkowiak 1, il n'est pas
certain que Cavendish, influencé par le phlogistique, ait saisi toute l'importance de son invention, qu'il identifie au phlogistique lui-même... C'est ensuite l'oxygène qui est isolé, corps chimique qu'il est convenu d'attribuer à l'Anglais Priestley. TI faut cependant associer à ce nom ceux du Suédois Scheele (1742-1786), et des Français Bayen (1725-1798) et Lavoisier (1743-1794). En réalité, il faut séparer de ce dernier les trois premiers qui travaillèrent sur ce corps, les communications scientifiques étant d'une telle lenteur qu'il est réellement difficile de se prononcer sur celui qui doit en porter la paternité. Mais c'est Lavoisier, et c'est la raison pour laquelle nous l'avons dissocié de ses trois confrères, qui en perçoit toute l'importance et qui l'utilisa pour« tordre le cou» au phlogistique, même si les travaux des trois éminentes célébrités déjà citées revêtent une importance capitale, en particulier ceux de Priestley, qui ne s'arrêta pas à l'oxygène, puisqu'il découvrit en trois-quatre ans (1771 à 1774) les

principaux gaz connus aujourd'hui: l'azote

(<<air

phlogis-

tiqué »), l'oxyde d'azote (<< nitreux ») correspondant air
1. Voir Histoire de la chimie (petite Collection d'Histoire des Sciences, 1984), op. cité.

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