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Vent printanier

De
178 pages
"Vent printanier" était le nom de code de la rafle du Vél' d'hiv'. Les autorités françaises furent chargées de l'opération, en accord avec la Gestapo. J'avais un camarade, le meilleur, le plus drôle, le plus fidèle. Un strabisme accentué lui avait valu le sobriquet de Biglouche. Dès le début de l'Occupation, il collectait des informations précieuses pour la Résistance. Arrêté et déporté à 15 ans, il partit à Auschwitz par le convoi n°35 et disparut à jamais...
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ONVMDEENOCTEDPPORRUILNARTFAAELNUDIEÉVLR’’DIH’V
Graveurs de mémoire
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Dominique POULACHON,
René, maquisard. Sur les sentiers
de la Résistance en Saône-et-Loire
, 2011.
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rien ! (vol. 3 d’une autobiographie en 6 volumes)
, 2011.
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Jazz à Limoges
, 2011.
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Pierre Deloger (1890-1985). De la boulange à
l’opéra
, 2011.
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auvergnate durant la Seconde Guerre mondiale
, 2011.
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homme, Itinéraire d’un cardiologue
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Vincent JEANTET,
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Pierre PELOU,
L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un postier
rouergat (1907-1981)
, 2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY,
Les Araignées
Rouges, Un agronome en Ethiopie (1965-1975)
, 2011.
Djalil et Marie HAKEM,
Le Livre de Djalil
, 2011.
Chantal MEYER,
La Chrétienne en terre d’Islam
, 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ,
Racines tunisiennes
, 2011.
Paul SECHTER,
En 1936 j’avais quinze ans
, 2011.
Roland BAUCHOT,
Mémoires d’un biologiste. De la rue des
Ecoles à la rue d’Ulm
, 2011.
Eric de ROSNY,
L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties
, 2011.
Eliane LIRAUD,
L’aventure guinéenne
, 2011.
Louis GIVELET,
L’Écolo, le pollueur et le paysan
, 2011.

Yves JEGOUZO,
Madeleine dite Betty, déportée résistante à
Auschwitz-Birkenau
, 2011.
Lucien LEYSSIEUX,
Parcours d’un Français libre ou le récit
d’un sauvageon des montagnes du Dauphiné, combattant sur le
front tunisien avec les Forces françaises libres en 1943
, 2011.
Sylvie TEPER,
Un autre monde
, 2011.
Nathalie MASSOU FONTENEL, Abdenour SI HADJ MOHAND,
Tinfouchy (Algérie 1958-1960), Lucien Fontenel, un Français
torturé par les Français
, 2011.

Émile Herlic

VENT PRINTANIER

NOM DE CODE POUR LA RAFLE DU VÉL’ D’HIV’

Récit

5-7, rue de l’©E cLo’lHe-aPromlyattetcahnn, i2q0u1e1, 75005 Paris
hdtitfpf:u//siwown.wh.alirbmraatitriaenh@arwmaanttaadno.oc.ofrm
harmattan1@wanadoo.fr
ISEBAN N: :9 9778-822-2299665-5555551581 -8

A Claudia.

A mes illes.

Si nous désirons que nos enfants se remémorent ce que nous
avons vécu, nous devrions, je le crois, parler un peu moins de gloire,
de victoire et de martyrs et un peu plus de cette vie dure, dangereuse
et ingrate, de l’usure quotidienne, des jours d’espoir et de désespoir,
de nos compagnons et de nos amis morts.

Primo Levi

8Vent printanier

Y
ankelé, petit Jacob, Seligman le Berlinois, tu t’es présenté
un matin de printemps de l’année 1938 dans la classe de l’école
primaire de la rue des Jeûneurs, à Paris, entre la Bourse et les Grands
Boulevards.
Devant les élèves attentifs, Monsieur Lambert, l’instituteur, a
justiié ton arrivée inopinée en cours d’année scolaire.
– Il sera désormais votre camarade. Il arrive directement
d’Allemagne, chassé de son pays par la haine raciale prônée par des
dirigeants et un peuple qui les écoute en proclamant la suprématie
de la race aryenne sur toutes les autres communautés humaines. La
France est, de tradition, une terre d’asile et nous devons accueillir ce
jeune garçon comme un humain persécuté qui vient chercher refuge
dans notre pays. Je compte sur votre compréhension. Le plus dicile
pour lui sera de s’accoutumer rapidement à notre langue. Je propose
à son coreligionnaire, l’élève Herzlich, de lui servir de soutien et de
lui prodiguer ses conseils. Au troisième rang un pupitre double est
vacant : Seligman et Herzlich s’y assoiront côte à côte, sans pour
autant bavarder sans retenue. N’est-ce pas, Herzlich ? Vous qui êtes
enclin à jacasser comme une pie, n’en proitez pas !
L’hilarité gagna les travées tandis que nous nous installions.
– Nous bénéicierons tous de sa présence pour enrichir notre
vocabulaire en langue allemande, puisque cela fait partie des
matières enseignées dans cette classe.
J’éprouvai un curieux mélange de ierté et de gêne. La
responsabilité qui m’incombait m’honorait mais, alors que j’avais
toujours évité de me singulariser, sur les conseils de mon père, j’étais

9

persuadé que nul, dans l’école, ne soupçonnait mon origine juive. Je
devais là, brusquement, me détromper puisque le maître lui-même
venait de l’évoquer publiquement et que mes camarades de classe ne
semblaient pas s’en étonner. J’en pris mon parti et me levai, rouge
de confusion, en armant que je ferai tout mon possible pour aider
l’élève Seligman à progresser rapidement.
Dans la cour de récréation, pour une chamaillerie née d’un jeu
de ballon prisonnier, une altercation opposa un jour deux équipes
qui en vinrent aux mains. Jacob faisait partie du camp d’en face
et je le choisis comme adversaire autant par provocation que pour
pouvoir lui prouver ma supériorité physique. Nous y mettions tant
de cœur qu’on aurait pu nous croire ennemis héréditaires. Proitant
d’un moment d’inattention pour passer au travers de ma garde,
Jacob projeta violemment son poing droit dans le creux de mon
orbite. Une douleur aiguë m’obligea à interrompre notre pugilat
et, malgré force applications d’eau glacée puisée au robinet des
lavabos, je sentis grossir l’hématome qui se colorait rapidement.
Bref, je me trouvai afublé d’un énorme œil au beurre noir et les
élèves s’esclafaient bruyamment à ma vue, se réjouissant du combat
singulier qui avait opposé les deux juifs de la classe, alors même que
le maître les avait appelés à s’entraider.
Yankelé, tout penaud, s’excusait, au bord des larmes, mais
le mal était fait et la teinte violacée de ma pommette gagnait
inexorablement une bonne moitié du visage, m’obligeant à tenir la
paupière gauche fermée.
Mon retour à la maison paternelle fut loin d’être triomphal, on
s’en doute ; je répétai à ma mère qu’il s’agissait d’un simple chahut
qui avait mal tourné et que dans quelques jours il n’y paraîtrait plus !
Et j’ajoutai, en guise de plaisanterie et pour détendre l’atmosphère,
que ce diable de juif allemand possédait tout de même une droite
redoutable.
Et nous devînmes les meilleurs amis du monde.
Je montais souvent chez lui, au 8 de la rue Saint-Fiacre, escalier
B fond de cour, troisième étage, où son père travaillait à domicile.

01

11
01Horloger de grande habileté, sa réputation s’était rapidement
répandue parmi des bijoutiers des Grands Boulevards qui lui
coniaient les montres que les clients avaient déposées dans leurs
ocines pour réparation. Rachel, la mère de Yankelé, avait trouvé
un emploi dans une entreprise d’import-export et rapportait à son
ils des timbres multicolores venus de toutes les contrées du globe,
qu’elle découpait sur les enveloppes des courriers ou les emballages
de colis postaux. Une aubaine pour Yankelé et moi qui pouvions
ensuite déposer les vignettes, décollées à la vapeur, sur des papiers-
buvards que nous disséminions à travers l’appartement sur les lits,
tables, tabourets et autres guéridons disponibles. Nous nous étions
procuré le catalogue Yver et Tellier des valeurs philatéliques, ce qui
nous permettait de coter approximativement quelques pièces les
plus originales, que nous faisions circuler en classe, de pupitre en
travée, pour une braderie clandestine. Les quelques francs récoltés
de la sorte nous alimentaient en friandises colorées et savoureuses
choisies dans les grands bocaux de verre sur l’étal de l’épicier.
Mon ami Seligman avait une sœur prénommée Lara qui ne
rechignait pas à se mêler à nos jeux de garçons turbulents. Avec
son regard d’un bleu limpide et son ample chevelure blonde
tombant sur les épaules, elle incarnait, comme un déi, l’antithèse
des armations pseudo-scientiiques des anthropologues nazis qui
s’employaient à décrire et classiier les traits les plus caractéristiques
de la prétendue « race juive », déinie comme inférieure et dégénérée
au même titre que les Tziganes, les Africains et les Slaves. Ses parents
l’avaient afublée du sobriquet de « Lorelei», par référence à la
nymphe germanique mystérieuse et légendaire qui séduisait par son
charme et sa beauté les bateliers du Rhin, et qui inspira nombre de
poètes et compositeurs allemands.
Cette Lorelei, on s’en doute, ne pouvait me laisser indiférent,
à l’âge de mes premiers émois, et cela justiiait également, sans que
j’ose me l’avouer, la fréquence de mes visites.
Et puis vinrent la guerre, la défaite et l’Occupation. Et c’est
durant l’été 42 que disparurent les Seligman, en juillet, tous quatre
11

enfermés au Vél’d’Hiv’ lors de l’opération « Vent printanier » et
dirigés sur Drancy, centre de tri, avant la déportation en wagons
plombés à destination d’Auschwitz. « Personne n’est revenu », me
certiia la concierge de la rue Saint-Fiacre lorsque je lui rendis visite
dès mon retour à Paris, après la guerre. « D’ailleurs, les scellés sont
toujours posés sur la porte, vous pouvez monter vériier. »
« Vent printanier » était le nom de code de la rale du Vél’d’Hiv,
dirigée et organisée par la Police française avec la participation des
gardiens de la Paix en uniforme et l’aide logistique des autobus
parisiens, conduits par leurs chaufeurs habituels.
Le Vélodrome d’Hiver (communément appelé Vél’d’Hiv’),
situé rue Nélaton dans le XVe arrondissement de Paris, était
habituellement dévolu aux compétitions sportives. La seule piste
cyclable couverte de la capitale accueillait les courses à l’américaine,
les épreuves de vitesse et, chaque année, la ronde des Six-Jours y
rassemblait une grande auence populaire. Dans ce vaste enclos
clôturé dont les issues étaient faciles à contrôler, on emprisonna des
milliers de juifs étrangers ralés en juillet 1942 au petit matin par la
police parisienne en accord avec la Gestapo. Ils furent littéralement
entassés sur la piste, le parterre et les travées, dans des conditions
inhumaines, sans hygiène ni nourriture. Aucune information précise
sur leur destination future n’était communiquée aux emprisonnés,
délibérément maintenus dans un état d’angoisse permanente.
Aucun poste de soins pour les vieillards, les malades, les bébés. Des
hurlements et des appels regroupaient les familles que des convois
incessants de camions bâchés conduisaient au Centre de Drancy
pour y être enregistrées et expédiées, dans des wagons à bestiaux
cadenassés, au camp d’extermination d’Auschwitz.
Un haut fonctionnaire de la Préfecture, Jean Legay, imaginatif
et poète à ses heures, se félicitait d’avoir mis en place ce vocable
rassurant, « Vent printanier », à l’usage de la hiérarchie et du
commandement. Il se justiia plus tard en armant qu’il croyait
sincèrement que tous ces juifs rassemblés par son ordre étaient
acheminés vers des centres de travail ouverts par les autorités
allemandes pour contribuer à leur efort de guerre.
21

31
21La Police française et la Gestapo escomptaient 30 000 arrestations.
Avertis par des voisins, des passants, des amis, des commerçants
proches et même parfois par des policiers patriotes, certains purent
se préserver et quitter nuitamment leurs logis. Ils furent tout de
même 13 000, hommes, femmes, enfants, à être convoyés vers l’enfer
et les crématoires. Quelques centaines seulement sont revenus. Le
haut fonctionnaire zélé, responsable de toute l’opération, fut appelé
à comparaître, après la Libération, devant un Comité d’épuration.
Aucun blâme, aucune sanction ne furent prononcés à son encontre :
il n’avait fait qu’obéir aux ordres supérieurs, ceux que lui adressait
directement René Bousquet, Secrétaire général de la police de Vichy,
qui fut acquitté et blanchi, lui aussi, par un tribunal français.

31

La carpe du shabbat

Y a-t-il une vie après la mort ? – Oui, répond la carpe du shabbat.
La tête tranchée net et séparée du corps par le coutelas de la
cuisinière, elle respire et s’agite en tous sens. De sa queue vigoureuse,
elle fouette l’air environnant et ses nageoires sont en mouvement.
Les yeux écarquillés, les ouïes frémissantes et la bouche secouant
frénétiquement ses quatre barbillons, elle refuse le trépas. Dans un
sursaut désespéré, la tête du cyprin, visqueuse et sanguinolente,
échappe aux mains expertes de Genia, ma mère, qui ocie aux
fourneaux ; elle traverse l’espace et vient se icher dans le coin le
plus reculé de la souillarde, sous un meuble, inaccessible, d’où ma
mère ne parvient pas à la déloger.
Genia appelle à l’aide. Et me voilà, étendu de tout mon long sur
le carrelage de la cuisine, le bras armé du manche de la balayette
à poussière, occupé à fourgonner en tous sens pour déloger et
récupérer la précieuse tête, sans laquelle la carte farcie à la juive – le
« Geilter isch » – ne saurait igurer, majestueuse et reconstituée, sur
le plat de porcelaine blanche.
– Rattrape-la vite ! me dit ma mère ; les autres tronçons cuisent
déjà à gros bouillons et je dois la plonger rapidement dans la
marmite, sinon la gelée restera luide, elle n’aura pas la consistance
voulue, et je serai la risée des invités. Par ma faute, la fête du shabbat
sera gâchée.
J’aborde ma douzième année. J’ai troqué ma paire de culottes
courtes contre un pantalon de golf, ce qui me remplit d’orgueil, et je
suis reconnu, dans le quartier Montorgueil, comme un habile tireur
de calots pour éparpiller les billes, suivant le sillon du ruisseau après

41

51
41que les balayeurs municipaux aient nettoyé le caniveau, une fois le
marché aux légumes terminé.
De temps en temps me parviennent, du monde des adultes,
des bribes de conversations animées qui évoquent des querelles de
famille, les afaires diciles et une actualité politique préoccupante.
Pour l’essentiel, nous pouvons être apaisés car Monsieur Édouard
Daladier, le président du Conseil du gouvernement français, revient
d’Allemagne où il a rencontré le chancelier Hitler et ses ministres,
avec lesquels il a signé les accords de Munich garantissant la paix à une
Europe rassurée. Seul Winston Churchill ne semble pas participer
à l’allégresse générale : « Vous croyez avoir sauvé la paix en gardant
l’honneur. Vous aurez perdu l’honneur et vous aurez la guerre. »
La fête qui se prépare ce samedi soir revêt une importance
particulière. Il s’agit de présenter à quelques invités triés sur le
volet la jeune et jolie Bella, la sœur cadette de mon père, sa petite
préférée, qui nous arrive de Varsovie pour une visite destinée à lui
faire découvrir Paris, ses avenues et ses monuments, sa douceur de
vivre et son charme quotidien.
Feignant de m’endormir sur le canapé déployé dans la chambre
des parents (j’ai dû céder mon lit pour accueillir Bella), je surprends,
un soir, le secret familial. Quand mes parents ne veulent pas que
je comprenne ce qu’ils disent, ils parlent en yiddish, cette langue
mélange de vieil allemand et d’hébreu née au Moyen Âge dans
les
shtetls
, les villages juifs d’Europe centrale, et parlée par les
ashkénazes. Mais il y a longtemps que, par la force de l’habitude, cet
idiome m’est devenu familier. Mes parents l’ignorent et je me suis
bien gardé de les en informer.
Voilà donc ce que j’apprends : une missive est arrivée de
Varsovie, rédigée par mes grands-parents. Il est impératif de retenir
longuement Bella à Paris, de l’amadouer… et de la marier, si possible,
avec un ils de famille aisée de la communauté parisienne. Car cette
sotte s’est amourachée d’un jeune étudiant issu d’un milieu trop
modeste, « sans avenir et presque sans le sou », et prétend l’épouser

51

civilement, sans tenir compte de l’avis des parents. Cette écervelée
en a légalement le pouvoir : elle a atteint sa majorité depuis peu.
Mon père multiplie les initiatives et les actions de charme : repas,
visites, promenades, spectacles…
C’est ainsi que nous nous trouvons rassemblés en famille, un soir
de semaine, sous les lambris de l’Opéra, dans une loge du parterre.
Ris donc, Paillasse,
Ris donc de tes malheurs,
Ris de tes pleurs !
La soirée comporte la représentation, entrecoupée d’un entracte,
de deux opéras italiens du XX
e
siècle : « Paillasse » et « Cavallera
Rusticana », célèbres à l’époque et souvent interprétés sur les scènes
européennes, donc connus de Bella. Le spectacle terminé, au bas
des marches du théâtre lyrique, nous prenons place, boulevard des
Capucines, à la terrasse du Café de la Paix pour déguster sirops
et sorbets. Ces muniicences, présentées comme ordinaires pour
impressionner Bella, nous réjouissent et nous surprennent, ma sœur
et moi. Nous savons combien elles sont inhabituelles et hors de
portée du train de vie habituel.
Je sers de cornac à ma sémillante jeune tante habillée de fourrures
de la tête aux pieds car elle a cru à un hiver précoce comme celui du
climat de sa Pologne natale. J’ai pour mission de lui faire admirer la
capitale, ses parcs et ses musées, et je n’en suis pas peu ier.
Mais tous nos eforts resteront sans efets et Bella, qui n’est pas
dupe, ne se laissera pas éblouir.
Nous l’accompagnons à la gare du Nord pour des embrassades
et des adieux mélancoliques avant qu’elle ne s’éloigne par le train
rapide qui la ramène à Varsovie : elle retrouvera la grande cour de
l’immeuble du 8 de la rue Lezno, dans le quartier du vieux ghetto, où
sont réunies toutes les familles auxquelles nous sommes apparentés.
Ils disparaîtront tous dans la tourmente de la Shoah.
– Ah ! si nous avions pu la convaincre, si elle était restée en
France, elle serait peut-être vivante, aujourd’hui, à nos côtés !
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61Ainsi parlait mon père, une fois la guerre terminée.
Bella, et les autres, comme il nous est dicile de les imaginer,
pourchassés, persécutés pendant l’occupation nazie, évacués de leur
immeuble du ghetto, rassemblés sur la
Umschlagplatz
, lieu du tri et
de l’embarquement avant le départ pour les camps de Treblinka puis
Auschwitz, d’où personne ne reviendra, tous gazés dès leur arrivée.
Un monde a disparu. Varsovie en ruine a été reconstruite
presque à l’identique, sauf le quartier du vieux ghetto remplacé par
une rocade à grande circulation. Un monument et une cérémonie
annuelle rappellent le massacre d’une population juive de 400 000
.semâBella et les siens, seules quelques photos jaunies extraites de
l’album familial nous permettent de les évoquer. Devant un décor
peint en trompe-l’œil, ils sourient au photographe, parés de leurs
plus beaux atours et soigneusement coifés, pour signiier à la famille
lointaine, destinataire de ces images, leur sérénité, leur joie de vivre
et leur foi en l’avenir.

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