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Vie et oeuvre du Cheikh Uthmân Dan Fodio

De
225 pages
Figure mythique de l'histoire de la pensée islamique en Afrique de l'Ouest, divers aspects de la doctrine de Cheikh Uthmân Dan Fodio ont été étudiés, mais pas son oeuvre relative au soufisme Mystique musulmane. Cet ouvrage retrace à travers des manuscrits inédits la vie et l'oeuvre mystique de ce grand cheik de la tradition musulmane ouest africaine.
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SIGLES DES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
B.N : Bibliothèque Nationale de Paris (France) B.M : British Museum. London (Royaume-Uni) B.S.O.A.S.: Bulletin of the School of Oriental & African Studies,University of London. I.U.P : Ibadan (Nigeria) University Press I.F.A.N : Institut Français d’Afrique Noire renommé Institut Fondamental d’Afrique Noire après les années 1960 (Dakar- Sénégal) I.F.A.O : Institut français d’archéologie orientale M.A.R.A. : Manuscrits arabes et ajamis (Niamey- Niger) J.A.H. : Journal of African History J.H.S.N. : Journal of the Historical Society of Nigeria J.R.A.S. : Journal of the Royal Asiatic Society J.S.A : Journal de la société des Africanistes R.B.C.A.D. : Research Bulletin, Center of Arabic Documentation Institute of African Studies University of Ibadan. Nigeria. C.A.D : Center of Arabic Documentation. Ibadan. U.L. : University Library (Ibadan) H.L. : History Library (Kaduna) N.A. : National Archive (Kaduna) IRSH : Institut des Recherches en Sciences Humaines (Niamey) C.I.S. : Center of Islamic Study (Sokoto) S.H.B. : History Bureau of (Sokoto) N.U. : Northwestern University (Chicago) C.E.A.N. : Centre d’Etudes d’Afrique Noire C.T.S.S. : Maiduguri Publication U.S.P. : University of Sokoto Press N.M.P. : Northern Maktabat Press (Kano) O.U.P. : Oxford University Press.

PREFACE
Ce livre de Seyni Moumouni, consacré à la vie et l’oeuvre du Cheikh Ousmane Dan Fodio, est important à plusieurs égards. D’abord, il n’est pas besoin de souligner outre mesure l’intérêt d’une étude qui se propose d’apporter encore quelque éclairage sur ce qu’il est convenu d’appeler la phase peule de l’islamisation de l’Ouest africain, celle des jihads d’Ousmane Dan Fodio au début du dix-neuvième siècle et d’Oumar Tall al-Fûtî en son milieu, ainsi que sur le personnage principal de ce moment d’histoire qui a donné à la région le visage qui est le sien. Il n’est que de voir, pour se convaincre de cet intérêt, l’importance cruciale, aujourd’hui, de la question religieuse, au Nigéria, où les discussions concernant la charia instaurée dans les Etats du Nord évoquent tout naturellement le califat que Dan Fodio a créé. Ensuite, toute étude centrée sur la signification, pour l’histoire intellectuelle de l’Ouest africain, de l’islamisation de la région, est une pierre de plus apportée à l’intelligence de cet aspect encore trop méconnu. Trop longtemps, trop souvent, ce que les Africains de l’ouest ont réfléchi, pensé et écrit, en arabe ou dans d’autres langues africaines utilisant les caractères arabes, a été ignoré à cause d’une approche étroitement ethnologisante se proposant de lire, dans des cultures considérées comme orales par nature, un esprit sans véritable histoire. Seyni Moumouni indique, dès les premières lignes de son livre, que des travaux pionniers ont, fort heureusement, retrouvé et continué la piste tracée par Maurice Delafosse qui, lui, cherchait des écrits plutôt qu’une “âme”, et qu’en particulier, pour les études danfodiennes, Mervin Miskett et d’autres (figurant dans une riche bibliographie qui a, entre autres, le grand mérite de présenter nombre de thèses et mémoires produits actuellement sur le sujet), ont écrit des travaux essentiels. L’ouvrage de Seyni Moumouni, certainement, est une contribution de qualité à cette littérature. La thèse centrale sur laquelle ce livre est construit est que, contrairement à une opinion répandue par une idéologie qui reconstruit la figure du Cheikh Dan Fodio comme celle d’un puriste littéraliste, celui-ci fut un mystique avant tout, chez qui le soufisme fut toujours au coeur et au

principe de la pensée et de l’action. Et Seyni Moumouni met une énorme érudition et une attention scrupuleuse aux textes à démontrer et établir fermement cette thèse. Dont les conséquences ne sont certainement pas triviales. Que la stature de Dan Fodio soit celle d’un soufi sur un thème aussi important, par exemple, que l’ijtihad, l’effort de continuellement penser la religion comme engagée dans le devenir, basé sur la compréhension que la fidélité à la tradition est dans le mouvement permanent de sa réinterprétation, cela est important, religieusement bien sûr, mais politiquement également. Car ce qui est en jeu, explique avec clarté Moumouni, c’est la capacité de se renouveler, de se reconnecter, pour les musulmans de l’Ouest africain et pour l’islam en général, à une culture du mouvement qui est, lorsqu’on y réfléchit, l’esprit même de l’islam. La vie et l’œuvre du Cheikh Ousmane Dan Fodio est, absolument, lorsqu’elles sont restituées comme ici dans toute leur dimension soufie, une contribution importante à la nécessaire reconstruction de la pensée religieuse de l’islam, aujourd’hui. Souleymane Bachir Diagne 14 août 2007

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INTRODUCTION
Le Cheik Uthmân Dan Fodio (1754-1817), est une figure quasi mythique de l’histoire de la pensée islamique en Afrique de l’Ouest. La vie et l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio ont été l’objet, depuis plusieurs années, de travaux (éditions critiques, traductions et études monographiques) par d’éminents spécialistes : Hiskett Mervin1 , Last Muray2 et Al-Masri3 . Mais, si divers aspects de la doctrine du Cheik Dan Fodio ont bénéficié de cette attention, nous ne pouvons pas en dire autant de l’œuvre relative au soufisme qui est restée relativement ignorée dans les travaux sur l’histoire de formation des ordres mystiques en Afrique. En effet, c’est en vain qu’on cherchera les traces du soufisme du Cheik Uthmân Dan Fodio dans les publications récentes sur les confréries en Afrique de l’Ouest. Le Cheik Dan Fodio semble être considéré comme un orthodoxe pur et dur, n’ayant rien apporté à l’histoire des confréries musulmanes africaines. Cette conception de la vie et de l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio n’est pas à nos yeux fondée sur des querelles de textes, mais sur des querelles d’idéologie. En Afrique de l’Ouest, elle a sans doute créé une double image du Cheik Uthmân Dan Fodio, celle de la tradition et de l’effervescence islamique, leitmotiv des mouvements fondamentalistes de tous bords qui continuent à nier la présence d’une pensée mystique dans l’œuvre danfodienne4 . Ils considèrent, en effet, que les confréries mystiques représentent un obstacle majeur à l’unité de la communauté musulmane. Le développement de cette lecture réformiste et radicale de la vie et de l’œuvre du Cheik a été analysé de près par les spécialistes5 . Ils examinent les degrés de manipulation
1. HISKETT (M.) « ABDULLÂHI b. Muhammed : Tayîn al waraqât bi-jam’ba’d mâ lî min al –abyât », trans, Ibadan University Press, 1963. 2. LAST Murray «The Sokoto Caliphate», London: Longman, 1967. 3. Al-MASRI (H.F.) «Uthmân b. Fûdî Bayân wujûb al-hijra ‘ala l-jihâd», ed. KhartoumOxford: Khartoum University Press, Oxford University Press, 1978. 4. Nous avons eu des discussions avec nos collègues nigérians qui contestent l’authenticité des manuscrits du Cheik Uthmân qui traitent du soufisme et notamment le manuscrit « lamma balaghtu » dans lequel, il nous décrit les différentes étapes de ses expériences mystiques. Ceci étant, nos collègues n’ont pu nous fournir le nom de l’auteur auquel ils attribuent ce manuscrit. 5. Christian Coulon : Les nouveaux Ulema et la ressurgence islamique au Nord-Nigéria, in Islam et Société au sud du Sahara, n°1, Paris, 1987, pp. 27-48.

de l’héritage danfodien par les leaders des mouvements réformistes du Nord-Nigeria tel que Alhaji Abubakar Mahmud Gummi qui soutint que le Cheik Uthmân Dan Fodio a rejeté la Qâdiriyya6 pour se référer au Coran et à la Sunna. La pensée mystique du Cheik Utmân Dan Fodio a été signalée pour la première fois par Hamet Ismael dans l’introduction de son article consacré au manuscrit « nûr al-albâb » (Lumière des ténèbres)7 . Près d’un siècle plus tard en 1963, Norbert Tapiero revient assez brièvement sur l’aspect de la pensée mystique dans la vie et l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio, notamment sur son appartenance à la Qâdiriyya et sur l’influence de celle-ci dans l’organisation de la communauté de Sokoto. L’auteur, après l’examen de neuf manuscrits attribués au Cheik Uthmân Dan Fodio, s’interroge sur l’engagement du Cheik au sein de la confrérie Qâdiriyya en ces termes : « Même s’il est prouvé, ce qui est fort possible après tout, que Uthmân se soit rattaché à la voie Qâdiriyya, il subsiste cependant un problème important à éclaircir sur sa position véritable à l’égard de la confrérie : Pour quelles raisons, lorsqu’il traite des questions dogmatiques et de pratiques inspirées du soufisme ne se réfère-t-il pas aux autorités de la « tariqa », et en tout premier lieu à son fondateur ? Peut-être y a-t-il adhéré par nécessité ou par opportunisme ? Peut-être même, son fils, son frère, donc son entourage, ont-ils eu intérêt à grossir l’importance de son affiliation à la confrérie et à le présenter, après sa mort, comme un grand Cheik Qâdiri ? »8 .

6. La Qâdiriyya est fondée à Bagdad, par ‘Abdel-Qader al-Jilani (1077 ou 1078-1166). Après avoir eu une influence marquante sur le monde arabo-musulman, seuls quelques foyers vivaces sont aujourd’hui recensés : Afrique de l’Ouest (Mauritanie, Maroc, Sénégal, Mali, Niger) et Proche-Orient (Syrie, Irak). C’est à Bagdad que se trouve le mausolée de son fondateur. 7. Le titre de ce livre « nûr al-albâb » veut dire littéralement (lumière des portes ou des portails) HAMET (I.) l’a traduit par lumière des cœurs dans : « Nour el-Eubâb (Lumière des cœurs) de Cheik Othmane ben Mohammed ben othmane dit Ibn Foudiou », Revue africaine, XLI, 297-317 (1897) XLI (1898) 58-69 et plus tard LAGARDE (M.) a repris la même traduction dans : Nûr al-al bâb. La Lumière des cœurs, Paris, Etudes arabes, 52 (1979), 95-118. 8. Norbert (T.) : Le grand shayhkh peul Uthmân ibn Fûdî (Othman dan Fodio mort en 1232- 181617JC) et certaines sources de son Islâm doctrinal, revue des études islamiques, xxxi (1963), 49-88.

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L’esquisse biographique que l’on doit à Ismail A.B. Balogun, source principale de la plupart des notices publiées depuis, n’aborde pas de façon significative le soufisme du Cheik Dan Fodio. Il s’appuie sur un des ouvrages du Cheik : « Ihyâ’ al-sunna wa ikhmâd al-bid’a » (revivification de la tradition et renonciation de l’innovation), pour étudier les éléments de sa pensée théologique. D’autre part, Olivier Meunier dans son livre intitulé : « Les routes de l’islam »9 a évoqué l’influence du Cheik Uthmân Dan Fodio et de ses héritiers dans l’islamisation de la région ; son étude s’appuie sur une analyse historique suivie d’une interprétation des causes et des conséquences du Jihâd engagé en 1804 par le Cheik Uthmân Dan Fodio et ses partisans contre le roi du Gobir (Bawa Yan gorzo et ses héritiers). Les sources sur lesquelles est basée son étude sont, d’après lui, la Chronique de Kano, les textes de Dan Fodio, ceux de Muhammad Bello et la tradition orale rapportée par Palmer et Urvoy. Parmi les textes, il cite deux livres de Muhammad Bello et huit livres qu’il attribue au Cheik Uthmân Dan Fodio, dont un n’est en réalité que le fameux « tazyîn alwaraqât » de son frère Abdulhah Dan Fodio et deux d’entre eux « ida ‘al-nusukh et rawdât’ ul afkâri » lui ont été faussement attribués10 . Il fait également mention dans son livre, en l’absence de toute justification, du théologien de Tuwat, Al-Maghili qui aurait poussé le Cheik à s’affilier à la Qâdiriyya. Nous ne nous attarderons pas sur les accusations fallacieuses de tout genre (qui accompagnent souvent le nom du Cheik Uthmân Dan Fodio et sa famille) telles que l’indication selon laquelle le Cheik Uthmân Dan Fodio et sa famille auraient détruit les œuvres des Ibâdites. Par ailleurs, en ce qui concerne la thèse du néosoufisme11 chère à Fazlur Rahman, dans son interprétation du rôle des soufis dans le réformisme islamique du XVIIIème siècle, il émet l’hypothèse que l’impact du
9. MEUNIER Olivier: Les routes de l’islam, l’Harmattan, Paris, 1997. 10. Voir chapitre suivant, liste des œuvres authentiquement attribuées au Cheik Uthmân dan Fodio. 11. Ce préfixe « Néo » du grec neos « nouveau » a servi et sert toujours à former de très nombreux mots, nom et adjectifs. Cet élément de composition a connu une très grande utilisation dans les études sur l’islam. On parle aujourd’hui de néo-islam, néo-ulema, etc. Néosoufisme est le terme générique désignant les mouvements du renouveau islamique postérieurs au XVIIIème siècle où s’exprime une nouvelle pratique mystique musulmane.

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renouveau serait observé tant sur le plan doctrinal qu’organisationnel. Fazlur Rahman12 s’est borné à quelques informations figurant dans les publications nigérianes et à l’étude d’un des ouvrages du Cheik : « Hisn al-afhâm min juyûš al-awhâm» qui est à nos yeux un traité théologique pour essayer de donner au soufisme du Cheik Uthmân Dan Fodio une autre dimension mystique. En effet, il analyse l’importance du phénomène mystique dans les sociétés musulmanes en terme de renouveau ou de « néosoufisme » selon lui : « Les nouveaux ordres sont organisés, hiérarchisés, dotés d’une administration centrale pouvant contrôler toute la zawiya locale sur des régions parfois très vastes. Ils se caractérisent par une activité qui rassemble pratiques religieuses et mainmise politique… 13 ». Le seul travail de quelque ampleur dont nous disposons aujourd’hui sur la pensée mystique du Cheik Uthmân Dan Fodio demeure celui de Louis Brenner qui a tenté d’étudier et de reconstruire dans ses travaux sur la pensée islamique en Afrique de l’Ouest et notamment dans une étude comparative entre le Cheik Uthmân Dan Fodio et Sidi al-Mukhtâr al-Kunta (1729-1811),14 les principales étapes de l’itinéraire spirituel du Cheik Uthmân Dan Fodio. Dans cette étude, Brenner a tenté de démontrer les divergences qui pourraient exister à l’intérieur d’une même tarîqa dans des circonstances sociales et politiques différentes entre des penseurs mystiques. En ce qui concerne Sidi al-Mukhtâr al-Kunta, il considère en effet que la tarîqa al-qâdiriyya était pour lui une exclusivité dans la formation de sa communauté et dans le maintien de son autorité tant sur le plan intérieur qu’extérieur à sa communauté. Par ailleurs, il mentionne concernant le Cheik Uthmân Dan Fodio que bien qu’il soit ouvert à d’autres tarîqa, le soufisme reste tout de même limité dans l’organisation de l’empire de Sokoto. Il pense que le soufisme était simplement pour le Cheik Dan Fodio une affaire personnelle qu’il n’avait
12. RAHMAN Fazlur : Islam, 2e éd. University of Chicago Press, 1979, pp193. 13. RAHMAN Fazlur : UTHMÂN B. FÛDI, Hisn al-afhâm min juyûs al-awhâm, éd. & trans., Kano, 1989. 14. BRENNER Louis : Concepts of tarîq in West Africa: the case of qadîriyya, in D.B. CRUISE O’BRIEN & C.Coulon, Charism and brotherhood in African Islam, Oxford, Claren don Press, 1988, pp. 33-52.

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pas voulu associer à la politique de l’empire. Cette étude, bien que partielle du fait qu’elle repose sur un éventail de sources trop réduit nous semble tout de même intéressante. Un examen des termes mystiques notamment tahaqquq, takhalluq à travers les textes danfodiens serait un élément important de l’étendue de la pensée mystique du Cheik. De même, les analyses comparatives faites par le Cheik de ces concepts par rapport à d’autres termes ou expressions tels que « madâ’il iblîs » (les manifestations sataniques) nous semblent significatives, d’une part concernant les relations entre l’élite et la masse populaire, les musulmans (les gens du livre) et les non-musulmans (animistes) dans l’organisation interne de sa communauté, d’autre part pour comprendre la genèse de la formation et l’essor de ce qui est devenu aujourd’hui une confrérie maraboutique d’Afrique. A des carences dont l’histoire est seule responsable, s’ajoutent des lacunes dues à la méconnaissance d’un grand nombre d’écrits du Cheik Uthmân Dan Fodio, ceux des membres de sa famille (son frère Abdûllah et son fils Muhammad Bello) et des auteurs légèrement postérieurs. A l’époque, les auteurs n’avaient pas à leurs dispositions toutes les données d’informations (authenticité et localisation) que nous possédons aujourd’hui et, notamment le précieux inventaire « The writings of central Sudanic Africa »15 établi par Hunwick, devenu un instrument de travail indispensable pour la recherche sur les manuscrits africains en écriture arabe. Norbert Tapiero, en effet, n’a eu recours qu’à quelques manuscrits disponibles à la bibliothèque nationale de Paris ; aucun de ces manuscrits ne traite du soufisme en profondeur. Louis Brenner, pour sa part, a eu recours dans son étude à deux manuscrits qui traitent, de façon tangible, de l’expérience mystique du Cheik et de son appartenance à la tariqa al-qâdiriyya il s’agit des manuscrits « wa lamma balaghtu 16 » (expériences spirituelles) et « salâsil dhahabiyya wa l-sâdât al-sûfiyya » (les chainons
15 Voir HUNWICK (J.): « The writtings of central sudanic Africa », in Collection Handbuch der Orientalistik, Arabic literature of Africa, Leiden, New York, Köln, E.J. Brill, p53, 1995. 16 Le titre de ce manuscrit veut dire littéralement : « quand j’eus atteint », nous avons choisi de le rendre par : « Mes expériences spirituelles » qui obéit au contenu du manuscrit.

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prestigieux et les saints hommes). Autrement dit, ils n’ont pas eu connaissance des autres sources manuscrites inédites de l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio qui, nous le verrons, contiennent de précieuses indications sur sa vision du soufisme, ses expériences spirituelles, son affiliation aux turuq (confréries). Un ensemble de faits nouveaux qui nous permettra d’évaluer l’importance du soufisme dans le processus de réforme sociopolitique et culturelle qu’il a entrepris afin d’analyser les caractéristiques d’une idéologie néosoufie qui pose problème aux chercheurs. Dans la présente étude, nous nous attacherons à ne pas privilégier l’œuvre au détriment de l’homme. Aussi consacrerons-nous le début de ce travail à sa biographie. Nous en tirerons de nombreux enseignements quant à sa formation et à ses premiers apprentissages spirituels. L’image habituelle de l’Afrique, largement diffusée, est celle d’un continent où l’animisme, le féchitisme et le culte des ancêtres ont élu domicile depuis des millénaires. Dans un tel contexte, parler de la religion du prophète Muhammad et mieux encore lui attribuer un rôle dans la formation sociale et dans l’organisation politique relève du défi. Nous proposons, dans ce livre une étude originale sur la pensée mystique du Cheik Uthmân Dan Fodio et sa portée profonde sur la diffusion du soufisme en Afrique de l’Ouest. Nous tenterons d’expliquer les influences internes et externes de son engagement spirituel. Dans l’empire de Sokoto, se focalisent la vie et l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio dans la recherche d’un élan spirituel par le biais du « renouveau ». Un moyen d’une part de dégager l’enseignement théologique de la tradition véhiculée par « l’école de Tombouctou », ce qui nous permettra de passer à l’analyse de la doctrine danfodienne à la lumière de son œuvre afin de comprendre l’étendue de sa culture théologique et d’autre part, de situer sa doctrine dans les querelles théologiques de l’islam et ainsi saisir sa conception du soufisme vis à vis des théories mystiques telles que : tahaqquq, takhalluq et leur finalité dans un milieu resté fidèle à la tradition ancêstrale. En s’appuyant sur ses écrits, nous essayerons de démontrer la place du soufisme dans l’organisation sociale et politique de l’empire de Sokoto et la fonction éminente qu’il était appelé à occuper dans les mouvements religieux postérieurs, à la fois comme référence doctrinale et 16

comme source d’un influx spirituel modulable. C’est à cette doctrine qu’est consacrée la deuxième partie de ce livre. Enfin, nous présenterons une étude codicologique de l’ensemble de l’œuvre danfodienne. Ceci étant dit, il reste encore beaucoup à faire et nous osons espérer que notre travail contribuera à mieux faire connaître l’islam et la genèse des organisations confrériques en Afrique de l’Ouest à travers la vie et l’œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio.

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PREMIERE PARTIE : L’ESPACE ET LES HOMMES

CHAPITRE I. LE PAYS HAOUSSA : LE GOBIR
Situés entre le Bornou et le fleuve Niger, le Kebbi et la Benoué, les Haoussas17 fondèrent de nombreuses cités qui furent des foyers de civilisation africaine assez importante. Les Haoussas seraient venus de l’est en migrations successives. Ils se seraient d’abord installés dans la région de l’Aïr, pour descendre progressivement durant le VIIIème et le XIIème siècle jusqu’à la rivière Benoué. Ils fondèrent des cités indépendantes et structurées ayant entre elles des liens culturels constants. Les Haoussas vivaient du commerce, de l’agriculture et de l’élevage. La cité la plus importante était Daoura dont la reine mythique Daurama aurait épousé un certain Abou Yazid18 , avec qui elle eut sept enfants qui seraient à l’origine des sept Etats légitimes au Xème siècle.

17 Les Haoussas représentent une importante partie de la population du Niger (Sud-Est) et du Nigeria (Nord) ; la langue Haoussa est aujourd’hui une des plus importantes et des plus parlées en Afrique de l’Ouest. Elle a une littérature écrite avec l’alphabet arabe. 18 Il existe plusieurs versions de l’histoire des pays Haoussas. Parmi elles, la légende selon laquelle Abou Yazid fils du roi de Bagdad aurait épousé, durant son voyage la fille du Mai de Bornou qui donna naissance à un fils appelé Biram qui fondera l’Etat de Biram. Arrivé à une ville dont les habitants étaient privés d’eau à cause de la présence d’un serpent dans le puits, Abou Yazid coupa la tête du serpent et rendit à la cité l’accès au puits. En récompense, la reine Daoura l’épousa. Il eut un second fils nommé Bawa. Ce fils engendra à son tour six enfants qui furent les fondateurs de six Etats Haoussas. Avec celui créé par Biram ils formèrent ce qu’on appelle Haoussa Bakoi. Abou Yazid eut un autre fils illégitime avec sa compagne lequel engendra à son tour sept enfants qui fondèrent les sept Etats dits illégitimes ou Banza Bokoi.

Cependant, depuis des siècles, le peuple Haoussa entretenait des relations avec le monde arabo-islamique. On trouve l’existence de ces relations dans les carnets de voyage de certains voyageurs arabes tel que : Al-Ya’qûbî (avant 891)19 ; il indiqua dès le IXème siècle la présence de Maranda20 , ancien carrefour situé sur le trajet du passage des caravanes se rendant d’Egypte au Mali (Gao) et au Ghana. Au XIIème siècle, un autre voyageur et écrivain arabe al-Idrisî (1154) nous enseigne que Maranda est : « Une ville bien peuplée …les creusets en surface attestent bien l’exploitation du cuivre, un asile et un lieu de repos pour ceux qui vont et qui reviennent … ». Le Gobir était un peu au nord des autres pays Haoussas. Accroché à Katsina au nord, Gobir est aujourd’hui partagé entre le Niger et le Nigeria. Hogben21 rapporte que : « Gobir était la ville la plus au Nord des sept pays Haoussas et sa fonction était selon la légende, de jouer le rôle de pôle d’attraction pour les tribus du Sahara, les Gobirawas (les gens du Gobir) furent toujours un peuple guerrier… ». Les Gobirawas22 eurent une vocation guerrière, ils formèrent les soldats des pays voisins. D’après les chroniques, le sultan d’Istamboul, aurait envoyé son fils Raffi avec des guerriers Gobirawas faire une expédition au Soudan. Une seconde expédition eut lieu au XIIème siècle ; à sa tête le fils du Sultan de Istamboul Sudani et sa fille Tawa. Elle est considérée comme «mère » par les Gobirawas. Les classes dirigeantes des Gobirawas se distinguèrent de ses habitants ordinaires. Ces derniers sont d’origine « Haoussa », « Dawrawa », Katsinawa », tandis que l’aristocratie Gobirawa descend des « Kiptawa » ; ils portent sous un œil une marque appelée « takin kaza », (l’empreinte du poulet). Après la prise de Absin (Bilma) vers 1350, les Gobirawas dominèrent toute la région. Lors d’un assaut des Touaregs, les
19. Voir CUOQ : op cit p.35 20. Marandet au sud d’Agadez, ce toponyme est souvent évoqué dans la tradition au sujet des migrations Nord-Sud des Haoussas. 21. HOGBEN S.J: The Muhammad emirates of Nigeria 22. Terme Haoussa qui désigne les habitants du Gobir 23. Région située dans le Niger actuel.

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