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Vie politique et sociale de la Sarthe sous la IVe République

De
546 pages
Située sur la ligne de partage entre l'Ouest catholique et le Bassin parisien républicain, dominée avant-guerre par les radicaux et les modérés, la Sarthe connaît après la Libération de grands mouvements partisans : domination socialiste puis présence communiste en croissance rapide, succès gaulliste et audience momentanée des extrémismes corporatistes du moment. A partir d'archives souvent inédites et rares et de la presse générale et partisane, Michel Rosier analyse cette agitation sociale du département sous la Quatrième République (1944-1958).
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Vie politique et sociale de la Sarthe
esous la IV République
(1944-1958)

Chemins de la mémoire
nouvelle série

Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain
Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine
historique des origines à nos jours.

Déjà paru

Jean-Yves Bertrand-Cadi, Le colonel Ibrahim Depui, Le pèlerin
de la mer Rouge, 1878-1947, 2012.
Christophe Blanquie, Une enquête de Colbert en 1665, 2012.
Madeleine Lassère, La princesse de Ligne, 2012.
Pierre Bezbakh, Crises et changements de sociétés, 2011.
Bernard Suisse, La mandarinade, 2011.
Julien Cain, un humaniste en guerre, tome 1 : « lettres 1914-
1917 ». Introduction, notes et postface par Pierre- André Meyer,
série : « XXème siècle », 468 pages.


Michel Rosier





Vie politique et sociale de la Sarthe
esous la IV République
(1944-1958)








L’Harmattan






























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96848-6
EAN : 9782296968486







Remerciements
Cet ouvrage ne serait pas ce qu’il est et, à beaucoup d’égards, n’aurait pas vu
le jour sans l’aide spécifique dont a bénéficié l’auteur depuis le début de ses
travaux sur la Sarthe politique, en avril 1968. Il remercie tous ceux et celles qui,
acteurs ou témoins de la vie politique et sociale de la Sarthe, se sont confiés à
lui. Il a usé et abusé de la patience des personnels des Archives
Départementales de la Sarthe, des Archives Municipales et Communautaires de
Le Mans Métropole et de la Médiathèque Louis Aragon. Il y a toujours été bien
accueilli par des collaborateurs compétents et disponibles. Il remercie également
les responsables et collaborateurs qui lui ont permis d’accéder aux archives de
la Chambre de Commerce et d’Industrie de la Sarthe et de la Mutualité Sociale
Agricole.
Il tient à rendre un hommage particulier à :
Serge Bertin, Pascal Carreau, Frédéric Cépède, Jacques Chesnier, Jean Cureau,
chanoine Pierre Davoust, Patrick Delpech, Sylvie Desnos, François-Georges
Dreyfus (+), Jacques Dubois (+), Jean Gouhier, Sylvie Granger, André Guy,
Paulette Houdyer, Joël Le Theule (+), Denis Lefebvre, Jean-Pierre Martin,
Raymond Maudet, Joëlle Méo, Gilles Morin, Philippe Oulmont, Guillaume
Papazoglou, Dominique Parcollet, Arnaud Rosier, Hélène Rosier, Julien Rosier,
Valérie Travier, Liliane Vauvy et, en premier lieu, à Didier Travier, premier
lecteur, aussi positif que rigoureux, de ce travail.
La cartographie a été assurée par Sébastien Angonnet (Université du Maine).




7












































La vie politique et sociale dans la Sarthe depuis la Libération

èmeLa 4 République (1944-1958)

Sommaire









Introduction : La Sarthe hier et aujourd’hui ? 11
Chapitre 1 La Libération 15 2 La Sarthe hier 35
Chapitre 3 Etat des lieux : la Sarthe du temps 37
Chapitre 4 Les partis et les hommes à la Libération 51 5 Les ajustements sociaux 61
Chapitre 6 Des rêves et des réalités : les élections de la fin 1945 69 7 La naissance laborieuse du régime : l’année 1946 89
Chapitre 8 1947, l’année de tous les dangers 119
ème9 Les partis et les hommes au début de la 4 République 147
Chapitre 10 Infrastructure et superstructure en décalage189
Chapitre 11 Rituels, représentations et croyances 231 12 Désarroi et déclin des professions indépendantes 287
Chapitre 13 Les brouillages de l’entre-deux politique (1952-1955) 321 14 Les élections législatives de 1956 comme butte témoin 389
Chapitre 15 Les forces politiques et sociales entre décomposition et
recomposition 421
Chapitre 16 La fin d’une époque ? 459
Conclusion 499













La Sarthe hier comme aujourd’hui ?



ème Mal connue et mal aimée, la 4 République (1944-1958) fut un régime
court, succédant à celui, exceptionnel et encore plus court, de Vichy, coincé
ème èmeentre les longues périodes des 3 et 5 Républiques. Période de transition
pour nos mœurs et nos institutions mais plus encore pour notre vie économique
et sociale, ce moment est ici regardé à partir d‘une terre de passage, le
département de la Sarthe.
Traditionnellement considérée, non sans excès, comme dénuée de
personnalité, la Sarthe est une terre de marche située sur « la ligne Siegfried »,
c’est-à-dire traversée par la ligne de fracture codifiée en 1913 par le fondateur
de la sociologie électorale, André Siegfried, dans son « Tableau politique de la
France de l’Ouest sous la Troisième République ». Très atténuée au début du
XXIème siècle, l’opposition entre l’Ouest, qui fut plus longtemps clérical que
monarchiste, et le grand Bassin Parisien républicain, fut diverse, vivace et
conflictuelle dans la Sarthe. Dans sa thèse parue en 1960 sur les « Paysans de
l’Ouest », Paul Bois en dégagea les origines révolutionnaires et la permanence
durable.
Dans les deux cas, nous étions en présence d’un monde essentiellement rural
et d’abord agricole, alors que la période ici regardée est transformée par la
croissance spectaculaire des activités industrielles du début des Trente
Glorieuses.
ème Ce qui frappe l’observateur de la 4 République dans la Sarthe, c’est en
quoi ce moment saisi dans la longue durée et l’espace aujourd’hui européen
nous est à la fois si loin et si proche.

Dans la France et la Sarthe rurales de l’immédiat après-guerre, l’Eglise
catholique est encore une force puissante, même si le Département ici étudié est
pour elle, à beaucoup d’égards, une terre de mission. On verra l’Evêque du
Mans, Mgr Grente, faire part à son ami Pie XII d’un frémissement positif de
l’Action catholique dans son Diocèse. On constatera un poids des militants
démocrates-chrétiens plus influent dans le monde associatif et professionnel que
sur le terrain strictement politique. On mesurera combien la modernité n’est pas
l’apanage du camp des gauches, comme on disait encore en ce temps-là.
C’est que tout bouge vite alors. Les socialistes, faibles avant-guerre en
dehors du chef-lieu, sont aussi vite ramenés à une portion modeste qu’ils
avaient été propulsés à la première place à la Libération. Les radicaux se
divisent et s’épuisent, avec la nostalgie de l’influence du grand homme que fut,
ici et sur le plan national, Joseph Caillaux. Les communistes, jusqu’alors
marginaux, progressent à pas de géants en profitant d‘une base sociale enfin
favorable.
11
Toutes les sensibilités ont été présentes localement dans la période, à
l’exception de l’UDSR de Mitterrand et Pleven. Certaines, comme le
dorgérisme – qui s’en souvient ? - y connurent une heure de gloire inattendue.
C’est que le moment est propice au changement et à des débats très actuels,
l’Europe déjà, la laïcité toujours. L’inflation pendant presque toute la période, la
pénurie pendant plusieurs années avec ce qu’elle accorde aux uns (les paysans)
et coûte aux autres (les nouvelles populations urbaines), les conquêtes sociales
que l’on souhaite (ouvriers et employés) ou que l’on redoute (encore les
paysans, toujours les patrons) : autant de thèmes qui animent et divisent
l’espace social. D’autant que nous est rappelée, frontalement ou insidieusement,
la passion des Sarthois pour l’égalité. Il fallait donc rendre compte des
événements de toute nature tant ils sont porteurs de sens, jusqu’au paradoxe,
comme la catastrophe des « 24 Heures du Mans » en 1955. Il fallait encore
regarder les groupes sociaux et professionnels dans leurs identités comme dans
leur diversité. Il fallait mesurer le poids des personnes et écouter les anonymes
(ils votent) et les militants.

Cette histoire repose sur trois types de sources. Les archives bien entendu,
locales et nationales, publiques et privées. La presse quotidienne mais aussi
partisane, d’où surgit l’écho d’un quasi procès de Moscou. La parole des acteurs
enfin, abondamment citée, présente dans les archives et enregistrée par l’auteur
à l’occasion d’innombrables entretiens. A compter de la seconde moitié des
années 60, il a rencontré l’essentiel du personnel politique de la période et
quelquefois de la précédente. Les témoignages ne sauraient certes se substituer
à l’archive mais ils rendent compte de faits méconnus, restituent une ambiance
et surtout livrent, volontairement ou non, les portraits des acteurs interrogés
comme de ceux et de celles qu’ils ont fréquentés. On ne sera pas surpris de
découvrir une société où interviennent d’abord les hommes, mais à laquelle on
ne comprend rien sans le poids des femmes qui enfin votent – poids plutôt
favorable à l’Eglise, mais le Parti communiste n’est pas en reste. En revanche,
on mesurera avec intérêt la hiérarchie contradictoire des paroles. Ici, surtout
s’agissant du Parti socialiste, le lecteur appréciera combien l’homme
d’exception que fut dans la période un Christian Pineau – incontestablement le
meilleur des élus locaux du temps – était à la fois écouté et suivi alors que le
poids effectif de son discours n’était pas plus fort que celui du militant de base.
Il y a comme une opacité de l’impact des discours et des propagandes que nous
nous sommes efforcés de restituer et d’analyser, d’où l’importance accordée aux
élections de toute nature, depuis le choix des candidats jusqu’au décryptage des
résultats. Parmi les scrutins, les renouvellements cantonaux des conseillers
généraux ne sont pas les moins passionnants, car s’y mêlent la sensibilité du
terroir, les enjeux partisans et les initiatives des acteurs.
C’est donc instruit par les réflexions d’un Péguy comme d’un Thibaudet,
sans oublier ni Tocqueville ni Marx, que l’auteur s’est efforcé de comprendre
12
comment le rythme des transformations économiques et sociales est plus facile
à mesurer que celui des mentalités, qui va à bien moindre vitesse. Cette histoire
mesure le poids à l’occasion dramatique de l’inertie et de la fatalité, comme lors
de l’affaire mortelle de sorcellerie de décembre 1957. Elle rend compte de la
volonté de modernité qui anime les plus actifs des militants de la période. Elle
évalue l’expression de l’opinion publique avant que l’intrusion de la télévision
ne la modifie. Car la télévision sera plus efficace que la radio et la presse et
èmetuera bientôt l’usage du patois. Sous la 4 République, les périodiques des
deux grands partis de gauche publient chacun une rubrique écrite dans ce sabir
local ; elles sont rédigées par deux instituteurs distants de quelques kilomètres
et qui probablement s’ignorent ! C’est que l’essentiel de l’exode des paysans est
à venir. On le voit bien avec l’importance du « droit de bouillir », c’est-à-dire de
produire de l’alcool sans acquitter l’impôt !
Les forces de vie et de mort, de progrès et de conservation s’affrontent. La
Sarthe n’est pas encore le microcosme quasi parfait de la France qu’elle
deviendra sous la Cinquième République, mais elle s’en rapproche à grands pas.












13







14
Chapitre 1 : La Libération

L’après-guerre commence avec la Libération de la Sarthe, du 7 au 11 août
1944, surtout celle du Mans le mardi 8. Ce jour-là, vers 17 heures, le Comité
Départemental de la Libération (CDL) et le préfet de la Libération prennent
possession de la préfecture de la Sarthe, accompagné d’un groupe de l’Armée
américaine et du capitaine Raspail, résistant.
ème ème La 2 division blindée de Leclerc et la 3 armée américaine de Patton
traversent le Département selon un axe allant de l’ouest et du sud-ouest vers le
èmenord, l’est et le sud-est. Leclerc vient de Château-Gontier ; sa 2 DB est
ème èmeintégrée à la 5 division blindée américaine qui, avec la 79 division
ème
d’infanterie, appartient au 15 corps d’armée du général Haislip. Dans un
premier temps, la rapidité de l’avance marque la relative faiblesse des combats
et, très exceptionnellement, la résistance de l’armée allemande. Leclerc, qui est
à La Suze le 8, contourne Le Mans et va alors connaître le 10 et le 11, comme
les Américains, une opposition allemande forte dans le nord du Département
comme en témoigne le nombre des victimes : plus de 140 morts lors de ces deux
1journées .
La Libération ne donne pas lieu ici, dans l’immédiat, à trop d’exactions. Au-
delà des femmes tondues, elles ne sont cependant pas absentes, à commencer
par une exécution quasi sommaire à Sablé, dans le court laps de temps laissé
entre le départ des Allemands et l’arrivée des Américains. Au Mans, des ilots de
soldats allemands d’une part, des pillards trop longtemps incontrôlés en raison
de la faiblesse numérique des F.F.I. d’autre part, rendent la ville peu sûre
pendant les premières heures et il faut deux jours avant que la situation ne
s’améliore.

1 La description précise des aspects militaires de la Libération n’entre pas dans notre propos.
Nous avons en premier lieu utilisé l’ouvrage de référence de Jacques Termeau Le(s) pouvoir(s) à
la Libération dans le département de la Sarthe 1944-1945, La Flèche, 1989, inédit. Renvoyons
également à l’ouvrage d’Emmanuel Jan 8 août 1944 La Libération du Mans Une liberté
retrouvée, Le Mans, éditions de la Reinette, 2004, La libération de la Sarthe Par les gars du
général Leclerc par Jacques Morize (décembre 2003), le numéro spécial anniversaire de « La Vie
Mancelle » n° 315 (juillet août 1994), La vie quotidienne des Sarthois de 1939 à 1945, Le Mans,
éditions Cénomane, 1986. La problématique militaire a été renouvelée par le travail d’enquête
richement documenté et illustré de Fabrice Avoie dans Sarthe, août 1944 Histoire d’une
Libération, Le Mans, auteur, 2009.
La presse quotidienne locale a régulièrement publié témoignages et photographies lors des
anniversaires de la Libération. Nous avons publié en 1994 « L’année 1944 dans la Sarthe » dans
èmeLa Province du Maine (tome 8, fascicule 32, 4 trimestre 1994). Un des meilleurs témoignages
reste le discours fait le vendredi 11 août 1944 par le préfet Costa lors de la première séance
plénière du CDL (reproduit dans ML du 12 août 1944). L’atmosphère mancelle est restituée par
les mémos établis par le Cabinet du Préfet de la Libération (documents 12 et 13 dans ADS
2000W314). On consultera encore les souvenirs précis d’un témoin de premier plan de la période,
l’abbé Baret (Journal de Guerre Le Mans 1939-1945, au jour le jour, Le Mans, La Vie Mancelle,
1968) et les impressions et témoignages recueillis par René-Noël Raimbault (ADS 2000W320).
15
Les derniers mois de la Guerre ont vu la répression frapper la Résistance,
d’abord celle qui préparait la prise de pouvoir à la Libération. A la répression,
ciblée, qui a frappé les communistes, s’est ajoutée celle qui a touché le CDL
clandestin. Aléas et imprudences ont joué leur rôle dans les arrestations. Nous
frappe aujourd’hui l’ampleur des risques pris en regard de l’engagement des
2
militants concernés .
Nouveaux pouvoirs : le CDL
Nés dans la clandestinité, les Comités Départementaux de la Libération
(CDL) sont des instances issues de la Résistance et destinées à incarner un
pouvoir provisoire auprès des préfets, dans l’attente du retour à la normale,
c’est-à-dire des élections.
Début 1944, le CDL clandestin de la Sarthe est dominé par les socialistes : il
est présidé par Henri Lefeuvre, l’ancien maire du Mans destitué par Vichy,
entouré par Roger Bouvet et Jean-Yves Chapalain, ces deux socialistes devant
se voir respectivement confier à la Libération la préfecture de la Sarthe et la
sous-préfecture de La Flèche. Ils ont à leurs côtés Victor Daum et Marcel
Lecorps, le premier socialiste et le second radical. Ces hommes ont, pour partie,
pris le relais d’Adolphe Busson, socialiste, et d’Adrien Perrier, radical, arrêtés
et déportés, le premier en octobre 1943, le second début 1944. Henri Lefeuvre
est arrêté le dimanche 5 mars 1944 à la gare du Mans. C’est bientôt le tour de
Roger Bouvet, Jean-Yves Chapalain, Victor Daum. A partir de mai, le CDL
clandestin est réorganisé avec ceux que l’on va retrouver à la Libération : Henri
Ledru, Jean Cureau, André Duteil, René Planchais, tous socialistes
3accompagnés du radical Lecorps et du communiste Le Paranthoën . Le 8 août
1944, on retrouve ces hommes au côté du préfet Jean-Louis Costa pour assurer
le relais du pouvoir. Planchais, arrêté début juin et incarcéré à la prison des
Archives, est libéré le jour même.
Le préfet Costa a été désigné après l’arrestation de Roger Bouvet, semble-t-il
le 31 mars 1944. Cureau et Duteil l’ont rencontré dans les environs de Pruillé-
le-Chétif quelques jours avant la Libération. Caché au Mans jusqu’à l’arrivée
des Américains, cet homme âgé de presque 34 ans remplace sans heurt le préfet

2 Des itinéraires personnels sont décrits par Joseph Estevès dans 100 visages de la Résistance et
de la déportation dans la Sarthe, Le Mans, 2005, essentiellement à partir de sources orales.
L’ouvrage est préfacé par Jacques Chesnier, spécialiste de la période, qui en a traité les aspects
collectifs dans sa synthèse La Sarthe déchirée 1939-1944, Le Mans, éditions Libra Diffusio,
2008.
3 De J. Termeau (op. cit.), nous utilisons également l’article sur « Le Comité départemental de la
Libération (CDL) de la Sarthe 1944-1945 » paru dans les mémoires 1989 du BSASAS (Le Mans,
1990) ; nous avons consulté les travaux inédits du témoin que fut le socialiste Robert Collet
(OURS F6 186 BD et son Essai sur l’histoire du socialisme sarthois 1884-1969 rédigé en 1972).
Signalons d’emblée la difficulté que pose le caractère changeant des noms des acteurs de la vie
publique. Il arrivait même que les intéressés orthographient différemment leur nom d’un
document à l’autre. S’agissant de Jean Le Paranthoën (encore dénommé Parenthoën), nous
retenons l’orthographe figurant sur les registres des délibérations du conseil municipal du Mans
(AMC 78W4).
16
de Vichy, Lucien Porte, qui est quelques jours plus tard assigné à résidence à
4l’abbaye de Solesmes .
La composition du CDL est rendue publique le 12 août. Elle mérite un
examen attentif :
Président : Henri Ledru (CGT)
Vice-présidents : abbé Livergnage (cultes) et Jean Cureau (SFIO)
Secrétaire : André Duteil (Libération)
Secrétaire adjoint : Joseph Hayet (CGT) (s’il n’est secrétaire adjoint qu’à
compter de l’automne, il est dès août chargé de mission auprès du CDL)
Sont encore membres du « noyau actif ou commission exécutive » : Marcel
Lecorps (Parti radical), Jean Le Paranthoën (Parti communiste), Bernard Milet
(Front national), René Planchais (Prisonniers politiques).
Sont membres du CDL sans appartenir au Bureau : Saulnier (Parti démocrate
populaire et syndicats chrétiens) ; au titre des professions libérales, l’avocat
Jean-Jacques Marzorati et le docteur Georges Lesegrétain. Henri Colas, Lucien
Chaserant et Alexandre Maugé représentent l’agriculture et les associations
agricoles alors que Gaston Rouzière et Marcel Tocquer sont là au titre de
l’industrie et André Malherbe à celui du commerce. Jean-Marie Lelièvre, figure
patronale locale, représente les assurances. Dans les commissions de travail les
plus significatives pour notre propos, Cureau, Milet et Planchais s’occupent des
5affaires municipales alors que Duteil est notamment chargé de la presse . Les
étiquettes formelles ne doivent pas dissimuler la domination socialiste : Ledru,
Cureau, Duteil, Planchais, Marzorati et Maugé appartiennent au Parti socialiste
SFIO. Cette place tient au rôle dominant joué dans la mise en place clandestine
du CDL et, par différence, à la faiblesse des autres forces politiques et sociales.
Elle permet de mesurer à ce moment la place de la SFIO dans la vie syndicale
où elle maîtrise la CGT en un temps où le Parti communiste demeure dans la
6Sarthe et même au Mans un parti faible . D’ailleurs, Duteil l’écrit à la direction
du Parti socialiste : « Par suite des arrestations subies, j’ai été amené à entrer
au CDL pour représenter Libération. Nous avons dans le Comité une majorité
7confortable . »

4 Arrêté préfectoral du 15 août 1944 (ADS 2000W314) ; J. Termeau, op. cit. ; biographie
er ème èmecommentée par René Plessix dans Les préfets de la Sarthe, (PM, 1 , 2 et 3 trimestre 2005.
5 ML n° 4 du 12 août 1944 publie la composition du CDL. Elle est analysée par J. Termeau, op.
cit.
6 L’appartenance politique des membres du CDL est indiquée par J. Termeau, op .cit. Notée par J.
Termeau, l’appartenance de J. Hayet à la SFIO est contestée par son fils Jacques et par Jean
Cureau, témoin et mémoire fidèle de la période. En fait, J. Hayet paraît avoir été durablement plus
proche des communistes que des socialistes, sa principale fidélité étant celle de la CGT (entretiens
de l’auteur avec Jean Cureau et Jacques Hayet le 2 février 2005).
7 Duteil répond début septembre 1944 à Verdier (OURS, Correspondance fédération de la Sarthe).
« Libération » était, dans la zone occupée, le mouvement de Résistance fondé par Christian
Pineau et proche de la sensibilité socialiste.
17
Né en 1901, Henri Ledru devient, dans les années trente, chef de service à la
Société de distribution d’énergie électrique Maine Anjou. Militant CGT, il se
retrouve en 1936 au secrétariat du Syndicat du personnel du gaz et de
l’électricité, membre en 1938 du Groupement national des cadres (GNC) de la
même organisation. Il est trésorier-adjoint de l’UD CGT de la Sarthe de 1937 à
1939. Après l’arrestation de Jules Pottier, il se retrouve dirigeant départemental
de la CGT clandestine. En 1944, les autres arrestations lui valent de prendre une
8place de premier plan au CDL clandestin .
Nouveaux pouvoirs : « Le Maine Libre »
Le 8 août a lieu une autre prise de pouvoir essentielle, celle du journal
quotidien « La Sarthe » remplacé dans l’instant par « Le Maine Libre ». Le
numéro 1 paraît le lendemain sur une feuille recto verso. Trois hommes sont
associés à l’événement : Max Boyer, André Duteil et Jean Cureau. Le premier,
né en 1910, fut avant-guerre l’un des principaux rédacteurs de « La République
Sociale de l’Ouest », l’hebdomadaire socialiste. Seul des présents doté de cette
expérience, il prend la direction du nouveau titre. Le second, nous l’avons vu, a
en charge la presse au CDL, il palliera les absences de Boyer et, dans la
pratique, rédigera alors l’éditorial du Journal. Le troisième, responsable en 1939
des Jeunesses socialistes, va assister Boyer dans la gestion du journal. Après
une tentative de couverture régionale, « Le Maine Libre » se cantonnera à la
9seule Sarthe avec un tirage de 80.000 exemplaires . Demeurant le principal
quotidien du Département, le Journal connaît vite la concurrence de « Ouest-
France », d’obédience démocrate-chrétienne, de « La Nouvelle République du
Centre-Ouest » que l’on peut situer au centre-gauche et, à titre temporaire, du
« Courrier de l’Ouest » d’Angers.
En fuite, l’ancien directeur de « La Sarthe », Albert Lejeune, est arrêté à
Nice, condamné à mort par la Cour de justice de Marseille dans un dossier local
10et exécuté le 3 janvier 1945 .
Dans les autres formations, on est peu enthousiasmé par la domination
socialiste. Au jeune Mouvement Républicain Populaire (MRP), on se considère
à juste titre marginalisé et, faute de pouvoir fléchir les pouvoirs locaux, on
11s’émeut auprès du Commissaire Régional de la République d’Angers . Des
négociations s’engagent au Mans ; elles aboutiront à une représentation qui
préserve la place des majoritaires du CDL (Socialistes et CGT) tout en

8 ème Biographie des députés de la 4 République (Assemblée nationale) ; fichier OURS, profession
de foi du PS SFIO aux élections du 21 octobre 1945.
9 J. Termeau, op. cit. ; De la Sarthe au Maine Libre Historique et environnement par Raymond
Maudet, 2004, inédit, qui se réfère aux archives du quotidien, notamment aux procès-verbaux des
conseils d’administration ; arrêté préfectoral du 9 août 1944 sur la mise en séquestre du Journal et
la nomination de Boyer (ADS 2000W314).
10 ML, J. Termeau, op. cit. p. 82 ; R. Maudet, op. cit.
11 Lettre du 3 avril 1945 du docteur Xavier Mordret au Commissaire Régional de la République
(ADML, 30W131).
18
ménageant les autres (radicaux et chrétiens sociaux) au sein du conseil
12d’administration .
Nouveaux pouvoirs : les municipalités
L’autre grande affaire du moment consiste à mettre en place les délégations
municipales qui confirment ou remplacent les conseils municipaux en place.
En fait, l’opération est engagée en deux temps même s’ils ne sont marqués
par aucune rupture. Dès la Libération, des délégations municipales sont vite
mises en place, partielles et provisoires ; ailleurs, c’est un maire démis par
Vichy qui est vite réintégré, comme, le 16 août, le vétéran, homme de gauche,
13franc-maçon, qu’est Auguste Gallas à Roëzé . Il faut aller vite pour faciliter la
vie locale et assurer l’ordre public dans le climat exceptionnel du moment,
caractérisé par l’instabilité et l’émotion, alors que les populations aspirent au
calme et à un renouveau relatif que résume bien la formule : « Ni Vichy, ni
14Moscou . »
Dans la petite ville sensible entre toutes du sud-est de la Sarthe qu’est
Château-du-Loir, pour remplacer Gaston Perrin, la première petite équipe mise
en place, issue du Comité de Libération, est complétée quelques jours plus tard.
La Ferté-Bernard va connaître, avec quelques jours de décalage, le même
processus. A La Flèche, Jean de Montgascon est désigné comme maire le 21
août, en remplacement de René Buquin. A Mamers, le Conseil est maintenu en
fonction et complété à la marge. Le sentiment donné est que le pouvoir central
est dans une relation complexe avec les pouvoirs locaux, lorsqu’ils existent, le
CDL conseillant le premier et s’efforçant de maîtriser les seconds. Les comptes
rendus des chargés de mission du CDL que sont Cureau et Hayet dans la région
de La Flèche, les 10 et 11 août, puis le seul Jean Cureau, le 12 dans les cantons
d’Ecommoy et de Mayet, illustrent l’empirisme dont font preuve ces détenteurs
15provisoires du pouvoir dans le climat d’incertitude et d’anarchie qui prévaut .
Bientôt, la mission est précisée et devient l’œuvre de la Commission ad hoc
du CDL, c’est-à-dire de Cureau, Milet et Planchais qui travaillent vite à
l’automne 44. La vitesse d’abord, le manque d’expérience politique et
administrative des pilotes du CDL, surtout le climat très particulier du pays
libéré de la tutelle allemande mais où demeure le plus souvent en place le
personnel de Vichy, ne contribuent pas à faciliter la tâche. Les missi dominici
du CDL s’appuient sur les Comités Cantonaux de Libération, instances locales

12 Lettre non datée du MRP à « Monsieur de Directeur » (du Maine Libre) sur la représentation du
Mouvement (ADML, Ibid) ; R. Maudet, op. cit. sur le premier conseil d’administration (p. 18).
13 Selon les travaux inédits de Jacques Chesnier, 30 maires sont destitués dans les jours qui
suivent la Libération.
14 On doit deux témoignages directs et indirects produits à chaud à R. N. Raimbault, ancien chef
du Centre départemental d’information de la Sarthe (notes des 11 et 18 août 1944 dans ADS
2000W320).
15 Nous suivons le chrono établi par le Cabinet du Préfet intitulé « Décisions de Monsieur le
Préfet de la Libération » qui recense 129 documents pour la période du 8 août au 10 octobre 1944
(ADS 2000W314).
19
dont la légitimité et l’orientation politique varient d’un lieu à l’autre. Au sein de
ces Comités, Cureau, principal acteur de l’opération, ne manque pas de recourir
16aux militants socialistes connus de lui, leur déléguant une partie du travail .
Tout compte fait, ce n’est pas la plus mauvaise solution tant les enquêtes sont
difficiles à réaliser dans l’urgence et que les résultats en sont souvent contrastés
voire contradictoires ! Reste l’abondance des courriers reçus par le CDL. La
délation, pratique florissante sous Vichy, n’a pas disparu avec le départ de
l’occupant allemand. Le caractère transitoire du moment l’encourage. Les
accusations entraînent les défenses alors que le manichéisme ambiant
caractérise les actes comme les paroles et les écrits. D’autant que tous les sujets
sont imbriqués : dans l’urgence que la pénurie confère aux besoins, les agents
du CDL sont ainsi également sollicités pour les permis de circulation, manque
17d’essence oblige .
Le bilan, nuancé, fait état de 40 % de municipalités maintenues et donc de 60
% de municipalités modifiées. Encore a-t-il fallu compléter les manques à une
18époque où l’on mourrait souvent dans la fonction . Un bilan détaillé,
probablement établi par la Préfecture en novembre 1944 alors que « le travail
est presque terminé », donne sur les 386 communes le résultat suivant : 30
municipalités nécessitent un complément d’enquête avant décision ; 165 n’ont
fait l’objet d‘aucun changement alors que 80 ont fait l’objet de quelques
compléments sans aucune destitution ; 91 ont fait l’objet de quelques
destitutions et compléments et il y a 20 municipalités nouvelles.
« Ces municipalités nouvelles comportent, soit des conseillers d’avant
1939, soit des conseillers nouveaux. Dans beaucoup de cas il a été jugé
nécessaire de ne pas remettre automatiquement des Conseils d’avant 1939.
En outre, on peut signaler que 57 maires ont été destitués ou démissionnés. »
Soulignant la difficulté de l’exercice, le rapport souligne néanmoins le
nombre « certainement faible » d’erreurs. La lucidité qui est de mise sur la terre
sarthoise conduit à remarquer que « le souci du CDL de ne pas choisir ou
garder pour guides de la population, des éléments ayant trop marqué leur
adhésion au Gouvernement de Vichy ou à certaines de ses institutions, a pu

16 Un bon exemple est l’appui visible que lui donne, dans sa commune de Coulongé, Edouard
Buissonnais, comme l’attestent les courriers conservés dans les papiers du CDL (AFPS et
témoignage de Jean Cureau recueilli le 22 décembre 2007 par l’auteur). Les documents
confirment que le CDL a travaillé très vite, les courriers et comptes rendus partant du début
septembre 1944.
17
Un bon exemple est apporté par le courrier du docteur Touzard, de Sillé-le-Guillaume, futur
conseiller général, qui s’exprime au nom des médecins du canton (lettre du 2 novembre 1944,
archives du CDL dans AFPS). L’évocation précitée repose sur les documents détenus dans le
même fonds.
18 J. Termeau, op. cit. Une source postérieure donne 232 conseils municipaux modifiés et 154
maintenus (annexe 2 de la note BB/MF n° 1681 du 14 mars 1946 adressée par le préfet de la
Sarthe au ministère de l’intérieur - ADS 2000W327).
20
conduire à éliminer des personnes qui ont conservé toute l’estime de la
population, et qui seront probablement réélues.
Les plus grosses difficultés sont venues de la loi sur les Pouvoirs publics. Il
est politiquement regrettable que certains éléments aient été écartés, faute de
participation active et directe à la Résistance. Dans un département modéré
comme la Sarthe, l’opinion s’émeut de voir destituer certians maires (Leturmy,
de Nicolay….) qui ont l’air d’être considérés par le Gouvernement comme de
mauvais Français, alors qu’en même temps les journaux annoncent la
réhabilitation de Maurice Thorez.
Ces quelques erreurs (?), nous le répétons peu nombreuses, mais quelquefois
assez spectaculaires, se produisant en même temps que des erreurs
économiques très impopulaires (pommes de terre, blé, etc.…) engendrent un
malaise indiscutable dans les populations rurales. Il est fort probable
cependant que si le mécontentement d’ordre économique était dissipé, le
malaise purement dû à la modification de quelques municipalités, serait assez
19vite dissipé . » Nous verrons comment, dans les mois et les années qui
viennent, ce diagnostic serein se révélera prophétique.
Au Mans, le remplacement du maire nommé par Vichy, Chamolle, est opéré
très vite puisque le Préfet indique avoir installé le 9 août le nouveau titulaire,
maître Marcel Lecorps, après qu’il ait été récupéré à Malicorne par Pierre Savin.
Lecorps est assisté par Eugène Carré, Henri Champion et Emile Riant, comme
lui rescapés de la municipalité d’avant-guerre. En fait, plus que son action
propre, on reproche à Chamolle d’avoir remplacé Lefeuvre, destitué par Vichy,
et le radical Lecorps est avec Carré le seul présent des ténors de l’équipe
20municipale élue en 1935, les autres ayant été déportés . L’idée maîtresse a
consisté à réinstaller le conseil municipal d’avant-guerre en le complétant avec
des hommes des mêmes sensibilités politiques (socialiste, radicale, centre
gauche), le tout étant formalisé le 30 août, Champion, souffrant, renonçant à
rester à la Mairie. Le nouveau Conseil est installé formellement le 14
21septembre . Entre temps, la routine a repris et d’abord celle des arrêtés
municipaux qui, pour quelques mois, sont encore majoritairement consacrés à
22l’inscription des filles publiques .
Deux sujets vont accaparer le CDL au cours des premiers mois qui suivent la
Libération : le ravitaillement et l’épuration. Le premier thème va rester
d’actualité pendant trop d’années. L’agriculture demeure une activité majeure
du Département, et certains des hommes qui dominent le Comité départemental

19 « Municipalités » rapport non daté et non signé, sans doute rédigé par le préfet Costa (ADS
2000W317).
20 Arrêté préfectoral du 9 août 1944 (ADS 2000W314) ; discours du préfet Costa du 11 août 1944
(op. cit.) ; entretien de l’auteur avec Jean Cureau du 5 mars 1983 (VM n° 230, juin juillet 1984) ;
entretien avec Pierre Savin par René Couëdel (VM n° 270, octobre 1988) : Pierre Savin,
architecte de la ville du Mans, y confirme également qu’il n’y avait rien à reprocher à Chamolle.
21 er Séance du 14 septembre 1944 dans AMC 78W1 (p. 269) ; ML du 1 septembre 1944.
22 AMC 78W35.
21
provisoire agricole étaient présents hier dans l’organisation corporative mise en
place à l’initiative de Vichy. C’est le cas de Lucien Chaserant, qui appartient à
l’appareil des Organisations agricoles, comme d’Henri Colas, de Villaines-sous-
Lucé. Il leur faut réorganiser les circuits de distribution plus que la production,
surtout inciter les agriculteurs à livrer leurs produits et, dès la fin août,
Chaserant et Lévêque, aux titres respectifs de la profession et de
l’Administration, parcourent la Sarthe pour diffuser une pédagogie aussi
23pratique que républicaine . Dans la pratique, précisément, la fin de la présence
allemande et du pouvoir autoritaire de Vichy entraîne un désordre relatif que la
pénurie et la désorganisation de l’économie rendent insupportable. « Dans le
domaine économique, à deux mois et demi de la Libération l’ensemble de la
population apprit avec stupeur la hausse du prix du blé et celle du pain qui en
découle. L’opinion générale (exception faite des spéculateurs) s’attendait à des
mesures diamétralement opposées. Nous en avons la preuve dans les multiples
protestations reçues des producteurs du canton qui demandent eux-mêmes que
le blé soit taxé à 300 frs et non à 450 frs. Conséquences directes : gros profits
pour les propriétaires fonciers (fermages payés en sacs de blé) et les
spéculateurs ; les sacrifiés sont les producteurs, les petits rentiers, les ouvriers
et les artisans. »
Telle est l’introduction du diagnostic des « membres de la Résistance du
canton de La Ferté Bernard » que les intéressés détaillent en décrivant la
situation relative aux différents produits (viande, beurre, lait, sans oublier le
bois de chauffage) et en rappelant que « les organismes corporatifs de Vichy qui
contrôlent encore la viande, le lait, le beurre, ont un rôle néfaste et
24dangereux . »
Personnalités en transit
La terre de marche qu’est la Sarthe se prête au passage des personnalités de
la République renaissante et provisoire. Le 14 août 1944, le CDL et le Préfet
accueillent Geoffroy Chodron de Courcel et Jacquier (alias Michel Debré),
commissaires de la République. Le 19 août, André Le Troquer, membre du
Gouvernement provisoire et commissaire délégué à l’Administration des
Territoires libérés passe au Mans et s’exprime place de la Mairie en sa qualité
de premier membre du Gouvernement provisoire à pénétrer sur le sol
métropolitain. Le 22 août, c’est au général de Gaulle de venir au Mans
sanctionner la restauration de l’Etat républicain. Il vient de Laval via Sablé et
son voyage paraît avoir été annoncé très peu de temps à l’avance. Le Général
est accompagné par Michel Jacquier-Bruère (Michel Debré), commissaire
régional de la République maintenant installé à Angers, le général Juin et
Gaston Palewski. Il s’exprime en fin d’après-midi, vers 19 heures 30, aux

23 Notamment ML des 22 août et 9 et 10 septembre 1944, compte rendu de la réunion du CDL du
29 août 1944 (document 69 dans ADS 2000W314). Sur la Corporation paysanne, ADS 514W11.
24 Rapport du 8 novembre 1944 signé par Drapier, président du Comité Cantonal de Libération de
La Ferté-Bernard, adressé à l’Administration, au CDL et au CNR (archives du CDL dans AFPS).
22
Jacobins devant une foule de vingt mille personnes, consacrant la victoire,
rappelant le combat en cours, exaltant l’unité et l’effort. Le lendemain, dans les
salons de la Préfecture, il appelle à nouveau à l’unité et au service de l’Etat.
Le passage des membres du Gouvernement, avéré par plusieurs
témoignages, ne paraît pas avoir laissé de traces locales dans les esprits. Il
témoigne des difficultés du moment. Venus d’Alger par la mer sur la « Jeanne
d’Arc », Henri Queuille, Billoux, Gouin, Capitant, Frenay, Jacquinot, René
Mayer, Pierre Mendès-France,…ont débarqués à Cherbourg et arrivent tant bien
erque mal au Mans, semble-t-il dans la nuit du 1 au 2 septembre. L’accueil a été
raconté par Frenay : « Louis Joxe est parti en avant-garde, pour rencontrer le
préfet et savoir où il nous a logés. Il trouve toutes les grilles de la préfecture
fermées. Impossible d’y pénétrer. A l’entrée, une maison, probablement de
gardien. Joxe frappe, sonne, appelle. En vain, il insiste. Finalement, une fenêtre
s’ouvre : « Que voulez-vous ? – Voir le préfet. – On ne dérange pas le préfet à
cette heure-ci et, d’abord, qui êtes-vous ? – Je suis secrétaire général du
gouvernement, et celui-ci arrivera dans quelques minutes. – Le gouvernement ?
Quel gouvernement ? Je n’aime pas les mauvais plaisants… » Et la fenêtre se
referme avec bruit. Il faudra longtemps pour nous faire reconnaître, car le
préfet n’a pas été prévenu. Atterré, il n’a aucun moyen de nous loger dans une
ville surpeuplée, encombrée de militaires et de réfugiés. Finalement c’est une
chambrée, hâtivement évacuée par ses occupants, qui nous sera réservée… ».
Au matin, une tasse de café au lait leur est offerte par la femme du Préfet avant
25le départ des voyageurs pour Paris .
Le mercredi 6 septembre, le commissaire régional de la République, Michel
Debré, vient, cette fois sous son vrai nom, parler de la Résistance et de la
situation politique, et rencontrer des personnalités représentatives (parmi
lesquelles Mgr Grente). Debré visite également La Flèche, étape normale entre
26Angers et Le Mans .
L’épuration
L’épuration est un sujet multiple. Elle ne va pas cesser d’être un compromis
mouvant. Elle vise la collaboration économique mais également la collaboration
politique, c’est-à-dire ceux qui ont adhéré « à un moment quelconque à un des
groupements collaborant avec l’ennemi ».
er Dès le 1 septembre 1944, il est signalé « que près de 400 personnes ont été
27mises en état d’arrestation . » Il s’agit d’ « internements administratifs » qui
touchent des populations diverses : collaborateurs – mais les plus notoires sont
en fuite, personnes suspectes d’intelligence avec l’ennemi ou ayant eu des
relations trop fréquentes ou trop visibles avec les Allemands, membres des

25 Citation extraite de l’ouvrage d’Henri Frenay La nuit finira, Paris, Robert Laffont, 1973, p.
458-459 et narration par Francis de Tarr, Henri Queuille en son temps, Paris, La Table ronde,
1995, p. 459-460.
26 ADS 2000W326, également ML.
27 Communiqué du Préfet (Ibid. document 86) ; ML du 3 septembre 1944.
23
partis antinationaux, personnes ayant exprimé des idées favorables aux thèmes
de la Révolution nationale, c’est-à-dire au régime de Vichy. Comme la délation
se porte bien dans le climat, inévitablement excessif, postérieur à quatre années
d’Occupation, il faut trier, ce à quoi s’emploie la Commission de vérification
des internements. Le rapport le plus tardif fait état de 1 021 personnes « arrêtées
par mesure administrative » (il y en avait déjà 912 au 15 novembre 1944). 713
seront remises en liberté et 296 déférées à la Cour de justice, juridiction créée
28pour la circonstance. La Commission de vérification aura examiné 1 209 cas .
Il y eut beaucoup de dossiers classés sans suites, lorsque rumeurs et accusations
ne reposaient sur rien ou presque. Il est encore arrivé que leur internement ait
protégé des personnes discutées de la vindicte populaire et de l’ardeur
incontrôlée des résistants locaux. Un Jacques Eynaud, exploitant agricole à
Chantenay-Villedieu, fondateur en 1935 dans la Sarthe de la Défense paysanne
(le mouvement du tribun Dorgères), maréchaliste convaincu, verra dans son
arrestation l’effet de son influence avant d’être relâché, mis en résidence
29surveillée, puis assez vite hors de cause .
Un premier bilan établi presque à chaud par le Préfet signale que les
principaux meneurs des partis de la Collaboration sont en fuite (jugés en 1946,
certains écoperont de peines très réduites par rapport à celles qui leur eurent été
infligées à chaud, ainsi Jacques Leray, condamné le 27 juin 1946 par la Cour de
justice d’Angers à cinq ans de travaux forcés, dix ans d’interdiction de séjour, à
30la confiscation de ses biens et à l’indignité nationale à vie ). Peu de faits précis
sont à reprocher à la plupart des membres des partis antinationaux. La
répression administrative s’est surtout exercée dans les arrondissements du
Mans et de La Flèche. Elle a été beaucoup plus modérée dans celui de Mamers,
31conformément au tempérament local . Un bilan établi le 7 janvier 1945 fait état
de 80 fonctionnaires sanctionnés, certains destitués, à l’instar du préfet de
32Vichy, d’autres déplacés dans d’autres régions .
Les travaux les plus récents font état de 4 exécutions capitales, 30
condamnations à mort non exécutées, 68 condamnations aux travaux forcés et à
la réclusion, 274 peines de prison (sursis compris) et 336 cas de dégradation
nationale. L’épuration a concerné 88 agriculteurs, 72 commerçants, 41 artisans

28 Nous nous référons aux archives publiques (Ibid.). Jacques Termeau (op. cit.), qui avait
confronté différentes sources, avouait sa perplexité sur les sources chiffrées. Retenons donc
l’ordre de grandeur, sachant que Michel Debré, cité par Termeau, donne des chiffres très
supérieurs.
29 Entretien avec l’auteur du 13 octobre 2004 ; son nom figure dans la liste des internements
administratifs (ADS 2000W328 qui contient listes, rapports et statistiques), détails de son sort
dans 2000W369 et 475.
30 ADS 2000W405 (ex 660W48B) ; ML du 28 juin 1946.
31 Commentaire du Cabinet du Préfet joint à la note du 29 novembre 1944 (ADS 2000W328).
32 J. Termeau (op. cit. p. 145).
24
33et 9 patrons mais aussi de nombreuses femmes . Le bilan est fonction du
moment où sont arrêtés les compteurs. Les chiffres précités sont corrigés à la
marge dans le bilan établi début 1946 pour répondre à une enquête ministérielle.
34Il y est fait état de 462 affaires jugées . L’avocat le plus actif à la Cour de
justice de la Sarthe est le socialiste J.-J. Marzorati, que nous avons rencontré au
35
CDL .
L’épuration économique a un versant financier. Le bilan établi par le Comité
de confiscation des profits illicites fait état début 1946 de 472 personnes citées,
soit 192 affaires réglées et 280 en cours. Les sommes à recouvrer, cumul des
confiscations prononcées et des amendes, s’élèvent à 260,5 millions de francs
36de l’époque, 55,8 ayant alors été récupérés .
Nous sommes là sur le volet légal, même s’il est alimenté par les
dénonciations, la rumeur et la pression populaire. Si la Sarthe n’a pas été à ce
moment un département marqué par trop de violences, elles ne furent pas
absentes. Deux types de violences méritent un examen. D’abord les femmes
tondues. On ne s’étonnera pas de l’absence de statistiques officielles alors qu’il
s’agissait d’abord de sanctionner, dans l’euphorie de la Libération, les cas de
« collaboration horizontale » avec l’occupant. Il y eut cependant des plaintes de
victimes, donc des traces administratives. A Marigné-Laillé, une femme de 66
ans sera tondue, frappée et « promenée dans le pays », car accusée de fréquenter
la maison d’une autre femme réputée collaboratrice… Dans ce village enclavé,
à l’orée de la forêt de Bercé, une autre plainte permet à la Gendarmerie
d’entendre un instigateur motivé de ces violences, un ouvrier agricole qui refuse
de s’expliquer « parce que j’ai fait ce qui a été fait dans beaucoup d’autres
pays ». A Saint-Symphorien, deux jeunes femmes sont tondues sur la place de
37l’Eglise, à la sortie de la messe.
L’autre type de violences est plus spectaculaire : il s’agit des exécutions
sommaires. Nous avons fait état de 4 exécutions « légales » postérieures à des
jugements de la Cour de justice. Elles ont concerné des collaborateurs notoires.
Au total, il y aura eu 20 exécutions capitales dans la Sarthe. Avant la Libération,
en juin et juillet 1944 (à l’exception d’une exécution opérée en décembre 1943),

33 Les travaux d’André Pioger, Le Mans et la Sarthe pendant la Seconde Guerre Mondiale, Le
Mans, 1976 ont été mis à jour par J. Termeau (op. cit, annexe 2 consacrée à ce sujet) sur la base
des archives publiques et, plus récemment, par Cyrille Provost dans son mémoire de
maîtrise L’épuration dans la Sarthe 1944-1946, direction de Brigitte Waché, 1995-96 consultable
aux ADS (16J439).
34 Note RG 1561 du 5 mars 1946 (ADS 2000W327) ; également Jacques Chesnier, p. cit. p. 90.
35 C. Provost, op. cit. ; ML pour les multiples prestations de J.-J. Marzorati souvent commis
d’office.
36 Annexe 2 de la note BB/MF n° 1681 du 14 mars 1946 du préfet de la Sarthe au ministère de
l’intérieur. Ce document reproduit les documents produit le 25 février par le président du Comité
de confiscation des profits illicites (ADS 2000W327).
37 Dossier « femmes tondues » dans ADS 2000W456 : PV de la brigade de gendarmerie
erd’Ecommoy (1 et 11 septembre 1944), PV du 12 septembre 1944 de la brigade de gendarmerie
de Conlie.
25
3 collaborateurs avérés et 8 collaborateurs présumés sont exécutés. Pendant et
après la Libération, 3 collaborateurs notoires sont exécutés sans jugement, le
premier tué de deux balles de mitraillette dans la nuque à Sablé, comme nous
l’avons signalé plus haut, pendant le court moment de la vacance des pouvoirs,
après le départ des Allemands et avant l’arrivée des Américains. 2
collaborateurs présumés sont exécutés, le premier dès le 9 août à Dollon. Le
second est abattu par des inconnus devant son domicile à Saint-Germain d’Arcé
le 29 avril 1945. Il avait été acquitté par la Chambre civique de la Sarthe le 20
38mars précédent . La localisation géographique de ces exécutions confirme le
constat précité de l’Administration : le quart nord-est du Département, autour de
Mamers, n’en connaît aucune.

L’épuration politique est un sujet qui relève de l’urgence parce qu’elle
touche des notables. Elle est néanmoins susceptible de soubresauts et de
rebondissements. Elle était déjà présente lors de la mise en place des
municipalités provisoires. Elle est essentielle pour le redémarrage de la vie
politique démocratique et d’abord les élections à venir. Est-il possible
aujourd’hui, plus de 60 ans après les faits, de faire preuve de sérénité ? C’est
douteux ! Quatre des cinq députés élus en 1936 sont d’emblée concernés car ils
ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940. Le cas le plus
simple est celui de Jean Montigny (1892-1970). Venu du radicalisme, élu du
Cartel des gauches en 1924, cet avocat a rejoint dans les années trente le camp
modéré avant de devenir en juin et juillet 1940 l’un des activistes les plus
ardents et les plus convaincus de la mise en place du nouveau pouvoir. Le
pacifisme intégral de cet ancien combattant de 14-18 en fait un partisan
entreprenant de l’apaisement entre la France et l’Allemagne et un soutien de
Pierre Laval. Il occupe pendant six mois le poste de chef des services de la
presse et de l’information à Vichy en 1940. Membre du Conseil national, il a en
outre le tort d’avoir constamment beaucoup écrit. A la fin de l’Occupation, « il
paraît être rentré dans l’ombre ou tout au moins se montre beaucoup moins
39enthousiaste . » Il simplifie l’examen de son cas à la Libération puisqu’il est en
fuite. On ne le reverra pas dans la Sarthe. Réhabilité plus tard par la Justice, il
redeviendra actif à Paris, dirigeant l’Union des Intellectuels indépendants,
candidat aux élections législatives de 1956 dans la Seine comme proche de

38 Dossier « Exécution de collaborateurs » dans ADS 2000W456, notamment enquête statistique
sur les exécutions de collaborateurs (1948, état numérique du 26 avril 1952) ; note RG 298 du 27
janvier 1948. Le contexte national fournit des comparaisons utiles (cf. La France de la Quatrième
République 1.L’ardeur et la nécessité par Jean-Pierre Rioux, Paris, Editions du Seuil, Nouvelle
Histoire de la France contemporaine, collection Points Histoire, 1980.
39 Note DGSN 367 du 9 février 1944 sur les anciens parlementaires (ADS ancienne cote
615W20).
26
Tixier-Vignancour sur une liste du Rassemblement national, fidèle à la mémoire
40du Maréchal comme aux victimes de l’Epuration .
Les cas de Paul Goussu (1889-1958) et François Saudubray (1888-1982),
membres du Parti démocrate populaire, sont à rapprocher, à la différence de
tempérament près de ces deux chrétiens de droite. Le traitement de leurs
situations amène à considérer la chronologie de la période. Sous Vichy, Goussu
s’est tenu dans son canton de Loué dans une prudente expectative, consulté par
les habitants, ne manifestant aucune hostilité envers le Maréchal, se gardant de
toute approbation publique. Saudubray est, par tempérament, moins discret. Cet
« orateur mordant à l’esprit critique » fut l’un des contempteurs les plus
acharnés du Front populaire. Il est de ceux auxquels on prête plus d’opinions
41qu’ils n’en manifestent . A la Libération, les deux hommes n’acceptent pas
d’être écartés par principe et sollicitent leur réhabilitation auprès du Préfet sur la
42base d’un argumentaire où ils adoptent un profil bas . Alors que, sur le plan
national, s’organise la transition qui va permettre le passage du Parti Démocrate
Populaire (PDP) au Mouvement Républicain Populaire (MRP), se tient au
Mans, le dimanche 10 décembre 1944, le congrès départemental de la fédération
sarthoise du PDP. Il est placé sous la présidence de François Saudubray, qui fut
l’un de ses fondateurs. Le docteur Xavier Mordret, grand militant chrétien
social entre les deux guerres, y tient la place qui lui revient. Le compte rendu
« officiel » paraît fin décembre et indique que le Congrès a adopté à l’unanimité
« la motion présentée par la Commission d’épuration de la Fédération,
composée de trois membres de la Résistance » qui constate « que nos amis F.
Saudubray et P. Goussu n’ont cessé d’avoir une attitude résolument hostile au
gouvernement de Vichy et aux autorités d’occupation, que cette attitude leur a
43valu d’être dénoncés par les organes du R.N.P. , par affiches et au cours de
réunions organisées par des groupements collaborateurs ; que cette attitude est
encore confirmée par le fait qu’ils ont refusé, bien que conseillers généraux, de
faire partie de la Commission départementale. » Ils ne pourront, en fait,

40 Sur Jean Montigny, la première des sources est constituée par ses nombreux écrits. Pour notre
propos, on lira en priorité Toute la vérité sur un mois dramatique de notre histoire, Clermont-
Ferrand, Editions Mont-Louis, 1940, sa vision rétrospective sur les années trente dans Le complot
contre la paix 1935-1939, Paris, La Table Ronde, 1966. L’auteur a recueilli le 31 décembre 1992
le témoignage de son fils, Jean-Loup Montigny. Jean Montigny a laissé des souvenirs inédits (Des
diligences aux spoutniks) qui s’arrêtent aux années trente. Nous avons utilisé la biographie
rédigée lors de l’enquête réalisée en mars 1942 à la demande du ministère de l’intérieur (ADS
2000W226).
41 Enquête de mars 1942 sur le personnel politique (op. cit.). Sur François Saudubray, entretien
avec l’auteur dans VM n° 203, avril1981.
42 Lettre du 14 octobre 1944 de François Saudubray et Paul Goussu au préfet de la Sarthe et
argumentaires sur leurs attitudes dans ADS (ancienne cote 615W20). Les documents sont
adressés par le préfet Costa au commissaire régional de la République d’Angers le 21 octobre
1944.
43 Le Rassemblement National Populaire, fondé en 1941 et principalement animé par Marcel
Déat, fut l’un des partis de la Collaboration.
27
invoquer quelque action que ce soit en faveur de la Résistance et paieront leur
prise de position maréchaliste de juillet 40. Ils seront déclarés inéligibles. Leur
refus de faire acte de contrition et leur retour sur la scène politique locale
compliqueront la transition précitée entre les deux partis de la démocratie
44chrétienne et handicaperont le fonctionnement et l’audience du MRP .
Le dernier cas important est constitué par Bernard d’Aillières (1895-1957),
le plus résolument à droite des députés élus en 1936. Cet ancien combattant
mutilé lors la Grande Guerre a été à la Chambre, avec Goussu, comme lui grand
catholique, l’un des artisans actifs d’une législation favorable aux familles
nombreuses. Membre avant-guerre de la Fédération républicaine, il fut « un
fervent admirateur du Maréchal » comme de la Révolution nationale et le
manifesta publiquement et sans retenue, par la parole comme par l’écrit, même
si cet « homme intègre, d’une intelligence fine et alerte, (.) n’appartient (plus) à
aucun parti ou groupement politique ». Recommandant de suivre aveuglément
le Maréchal, il a défendu et illustré avec ardeur et zèle tous les thèmes de la
Révolution nationale, sans exception, dans ses articles, notamment publiés avec
45une grande régularité par « Le pays fertois » . Son sort est donc scellé à la
Libération mais, comme Goussu, et sans doute encore plus, le soutien
indéfectible des populations locales et sa volonté de conjurer le sort susciteront
la prudence de l’Administration qui cherchera peu et ne parviendra pas à
remplacer durablement – par qui ? – ce maire destitué à la tête de sa petite
46commune d’Aillières .
Autres votants des pleins pouvoirs, le sénateur André Lebert, mort le 4
février 1942, et surtout le patron politique du Département, Joseph Caillaux,
sénateur et président du Conseil général, mort dans la nuit du 21 au 22
47novembre 1944 à Mamers après quatre années distantes de Vichy . Le député

44 Sur la manière dont le Préfet réagit à l’examen de leur cas, voir ADS 2000W465. Sur le
passage du PDP au MRP, consulter les deux meilleures monographies sur ces partis : Centrisme
et Démocratie-Chrétienne en France Le Parti Démocrate-Populaire des origines au MRP 1919-
1944 par Jean-Claude Delbreil, Paris, Publications de la Sorbonne, 1990. L’auteur y traite les cas
de Goussu et Saudubray. L’autre vision de la période est narrée par Pierre Létamendia dans Le
Mouvement Républicain Populaire Histoire d’un grand parti français, Paris, Beauchesne, 1995.
Le compte rendu du congrès départemental du PDP paraît sous forme de tribune libre dans ML
erdes 30 et 31 décembre 1944 et 1 janvier 1945. Notices individuelles sur les conseillers généraux
déchus dans ADS 2000W465.
45 Note DGSN 367 du 9 février 1944 (op. cit.) ; documents réunis pour l’enquête effectuée à la
Libération sur Bernard d’Aillières (ADS 2000W465).
46 J. Termeau, op. cit. ; enquête de mars 1942 sur le personnel politique (op.cit.) ; ADS
2000W465 ; biographie de Bernard d’Aillières dans Jean Jolly Dictionnaire des parlementaires
français (1889-1940), Paris, Presses Universitaires de France, 1960, tome 1 ; rapport du sous-
préfet de Mamers du 19 novembre 1944 (ADS 2000W7).
47
Sur Joseph Caillaux, on consultera la remarquable biographie de référence de Jean-
Claude Allain, en l’occurrence le tome 2 : Joseph Caillaux l’oracle 1914-1944, Paris,
Imprimerie Nationale, 1981 très précise sur les dernières années du Président.
28
radical Théophile Romastin et le sénateur indépendant Albert Thibault ont eu la
48chance de ne pas avoir voté le 10 juillet 1940 .
De l’épuration politique, retenons encore le procès fait au principal militant
local de l’Action française qu’est le docteur Jacques Baranger. Arrêté au début
de l’automne 1944 (il est accusé d’avoir publié un opuscule antigaulliste, anti-
anglais et antisémite en 1941 et n’a en rien dissimulé sous l’Occupation son
hostilité à la franc-maçonnerie), il est acquitté par la jeune Cour de justice de la
Sarthe – elle siège depuis une semaine - au terme d’une audience qui permet
aux parties de s’expliquer avec une belle liberté dans un climat de
réconciliation. Deux facteurs paraissent avoir joué leur rôle : d’abord la
sympathie qu’inspirait l’accusé, ensuite le souci de l’avenir tant « la République
a besoin de savants. La France a besoin de tous ses fils… » Cet acquittement
49sera cependant critiqué par l’opinion qui condamne le « délit d’opinion » .
Peut-on donner à l’épuration une qualification basée sur la sensibilité
politique passée des personnes jugées ? Pas vraiment. Nous pouvons néanmoins
examiner le cas du Conseil départemental mis en place par l’Etat français. Sur
les 31 membres recensés un mois avant la Libération, 20 seront déchus et 10
réhabilités lors de l’examen des municipalités. Sur ces derniers, 8 sont peu ou
prou des hommes de gauche relevant de la mouvance radicale-socialiste et on
les retrouvera dans l’activité politique du Département. Un seul homme
politique réhabilité dans ce cadre appartient à la droite : il s’agit de Robert
d’Ussel, maire de Précigné et conseiller général de Sablé élu en 1937. 4
conseillers départementaux de sensibilité radicale seront déchus (dont René
Buquin et Gaston Perrin, respectivement maires de La Flèche et de Château-du-
50Loir) ; ils paraissaient se situer moins à gauche que les précédents . Le cas de
Roger de Fleurieu, maire de Dangeul et conseiller général modéré du canton de
Marolles-les-Braults, est intéressant car ce membre du Conseil départemental
est l’un des rares acteurs de la période à s’être expliqué. Lors des combats de la
Libération, Allemands et Américains se sont violemment battus sur sa propriété,
le 10 août 1944. Il est destitué de sa fonction de maire le 3 novembre et invité à
produire un dossier de Résistance que le CDL ne trouvera pas suffisamment
probant. Il perdra également son siège de conseiller général mais restera éligible
et sera du reste réélu conseiller municipal. Dénoncé au Préfet pour propagande

48 Sur le vote, voir notre article sur « L’attitude des parlementaires sarthois le 10 juillet 1940 »
èmePM tome 93, fascicule 20, 4 trimestre 1991.
49 Le compte rendu plein de sympathie pour l’accusé paraît dans ML du 23 novembre 1944 d’où
nous extrayons la citation finale ; l’arrestation, datant semble-t-il du 20 septembre (ADS
2000W328), était signalée dans ML du 6 octobre. Sur son attitude pendant l’Occupation, ADS
2000W226. Sur les critiques du jugement, note RG 1561 du 5 mars 1946, op. cit.
50 La liste des conseillers départementaux figure sur la note RG 1989 du 10 juillet 1944 (ADS
ancienne cote 615W20) qui donne la sensibilité politique des intéressés. Les listes des conseillers
départementaux déchus et réhabilités figurent dans ADS 1134W582, l’arrêté du 10 octobre 1944
(document 129 dans ADS 2000W314) permet de préciser la chronologie des destitutions puis des
réhabilitations.
29
anti-gouvernementale, il sera acquitté par la Chambre civique de la Sarthe le 29
51janvier 1946 .
L’œuvre du temps
Sur les deux sujets que furent le ravitaillement et l’épuration, le
désenchantement fut rapide. Encore que le président du CDL ait été d’emblée
clair. Ne souligne-t-il pas, dès le vendredi 11 août 1944 : « Je n’ai point
l’intention de prononcer un discours programme, cela étant du ressort des
représentants qualifiés du gouvernement de la République. Je vous demande
seulement d’apporter à M. le Préfet votre collaboration loyale, d’unir vos
efforts et de mettre toute votre intelligence au service d’une grande cause : celle
52de la Patrie . » La même tension traversera constamment les propos de Ledru :
affirmer son point de vue et celui du CDL, c’est-à-dire la fidélité au programme
du Conseil National de la Résistance (CNR) ; rappeler que le pouvoir exécutif
appartient au Gouvernement et localement au Préfet. L’impatience des
populations est à l’aune de la difficulté du temps et d’abord de la misère
ambiante. Egalement des tensions qui traversent la société. Le 28 octobre 1944,
Bernard Milet, membre communiste du CDL, est violemment agressé près de
son domicile. Le président Ledru en profite pour stigmatiser « les agents de la
ème5 colonne » lors de la réunion du CDL du 31 octobre d’ailleurs consacrée
53exclusivement à l’épuration .
Au fil des jours, les comportements se décantent et les nuances reviennent.
On le voit bien au CDL. Ledru paraît y radicaliser sa position, soutenu par
l’essentiel du Comité, non sans que, dès novembre 1944, les éléments modérés
que sont l’abbé Livergnage, le docteur Lesegretain et J.-M. Lelièvre ne
manifestent leurs réserves, précisant plus tard « qu’ils désirent l’apaisement et
54la clémence envers ceux qui ont pu se tromper de bonne foi . » Les débats
portent sur l’épuration, sa nature et son ampleur, également sur la politique
économique, en référence au programme du CNR, les difficultés persistantes du
ravitaillement entraînant l’impatience des populations. Le 7 février 1945, un
ordre du jour a été voté à l’unanimité qui rappelle que « le CDL n’a qu’un
pouvoir consultatif », « il tient à affirmer qu’il ne peut pas prendre la
responsabilité de la situation actuelle et du malaise qui en résulte » qu’il
s’agisse de l’épuration et du ravitaillement. Ledru s’indigne contre ceux « qui
poursuivent en justice des patriotes qui eurent le courage de répondre à notre

51 ADS 2000W465 (épuration des conseillers généraux), 1134W582 (op. cit.), 2000W475 à 477
(peines prononcées à la Libération) ; Roger de Fleurieu a narré la période dans deux ouvrages :
Souvenirs d’un gentilhomme campagnard, Paris, Olivier Perrin, 1957 et Joseph Caillaux au cours
d’un demi-siècle de notre histoire, Paris, Raymond Clavreuil, 1951, consultables à MLA.
52 ML du 12 août 1944.
53 er ML des 31 octobre et 1 novembre 1944 pour l’agression et ML des 4 et 5 novembre pour la
réunion du CDL.
54 Comptes rendus de la réunion du CDL du 29 novembre 1944 (ML des 2 et 3 décembre) et
« ordre du jour adopté par le CDL le 11 février 1945 » (ML du 19 février qui reprend également
l’intervention de Livergnage, Lesegretain et Lelièvre).
30
55appel . » Il fait sans nul doute allusion à une action judiciaire intentée par
Bernard d’Aillières qui a obtenu une condamnation pour diffamation de
Maurice Boulay, ce qui paraît avoir entraîné l’envoi par le CDL d’un dossier
56visant à faire condamner d’Aillières pour indignité nationale . Le 11 février,
l’ordre du jour adopté par le CDL réclame « l’application du programme du
CNR » et les réformes qu’il implique. L’abbé Livergnage, Lesegretain et
Lelièvre ne veulent pas approuver le passage relatif aux réformes de structure,
c’est-à-dire tout ce qui relève d’un passage décisif vers le socialisme. En
revanche, « ils entendant donner au Gouvernement provisoire (…) leur
57confiance totale et inconditionnelle . » Ces votes sont confirmés lors de la
58séance du 14 février et la tension demeure perceptible le 6 avril, lors de la
visite au Mans du nouveau commissaire de la République de la région
d’Angers, Alain Savary, qui a succédé à Michel Debré. Les deux sujets
récurrents (l’épuration et le ravitaillement) sont à nouveau à l’ordre du jour et
les revendications émanant du monde du salariat fusent, exprimées par Albert
59Lefeuvre, patron de l’Union des syndicats, c’est-à-dire de l’UD CGT . En fait,
c’est l’association à l’exercice du pouvoir qui met le CDL dans une position
délicate en ce temps de pénurie. Ces tensions, bien vues par Jacques Termeau,
60traversent l’institution qu’est le CDL . Elles opposent ceux qui souhaitent une
radicalité quasi révolutionnaire, ou qui en rêvent, à ceux qui incarnent la
modération, qu’ils représentent le patronat ou le clergé. Ce débat est au cœur de
la société et, à court terme, les Sarthois montrent qu’ils n’ont guère l’intention
de le trancher, seules les élections étant susceptibles de le faire.
La reconstitution du Conseil général comme exercice anachronique ?
Une nouvelle péripétie de l’épuration politique concerne en janvier 1945 le
Conseil général. Il s’agit, comme hier pour les municipalités, de désigner, à la
demande du pouvoir central, des conseillers provisoires dans l’attente des
élections. L’Administration centrale paraît d’autant plus impatiente que les
préfets tardent à répondre, ainsi celui de la Sarthe. L’exercice requiert un
formalisme pointilleux. Sur le plan politique, il s’agit de trouver des
représentants qui respectent les exigences du moment, c’est-à-dire d’avoir été
au minimum hostiles à Vichy, et qui se situent dans la nuance politique de leur
canton.
Sur 33 conseillers d’avant-guerre, 13 sont maintenus, 8 sont décédés, 12 sont
déchus ou révoqués : il faut donc en nommer 20. L’équilibre établi le 29 janvier
par le Préfet ne peut prendre acte, faute de référence électorale récente, des

55 ML du 9 février 1945.
56 C’est ce qu’indique le Préfet dans sa lettre du 2 mars 1945 au ministre de l’intérieur (ADS
2000W465).
57 ML du 19 février 1945.
58 ML du 20 février 1945 ; également J. Termeau, op. cit. p. 15-17.
59 Compte rendu dans ADS 2000W317.
60 Le(s) pouvoir(s)…, op. cit. p. 16 à 19.
31
modifications de l’esprit public. De fait, les noms proposés révèlent une
domination du radicalisme (21 radicaux-socialistes contre 16 avant guerre ; 7
radicaux indépendants contre 5) au détriment de la droite (il reste un seul
modéré, Robert d’Ussel, dont le comportement paraît avoir été exemplaire, dans
61le canton de Sablé, au lieu des 9 de 1939) . A Paris, on ne manque pas de
s’étonner de ce glissement à gauche autoproclamé. On est également ému par la
faiblesse des titres de résistance et l’absence d’évidence de l’opposition à Vichy
de beaucoup de candidats présentés : « 6 seulement des personnalités proposées
62ont des titres de résistance » remarque le Ministre dans sa réponse . Il discute
de nombreux choix individuels, particulièrement celui du docteur Xavier
erMordret pour le 1 canton du Mans, car l’intéressé a été neutre à l’égard de
Vichy, exerçant dans cette période délicate la présidence exposée du conseil
départemental de l’Ordre des médecins. Le Préfet confirme le fait, ajoutant que
« ce Conseiller d’arrondissement est la seule personnalité politique, dont la
tendance correspond bien à la majorité politique de la Ville. Le Dr Mordret
bénéficie de l’assentiment du Comité Départemental de Libération, qui est
unanime à reconnaître que sa présence au nouveau conseil général est
63hautement souhaitable . » Le docteur Mordret sera, avec Alexandre Guy à
Bonnétable et Louis Rigot à La Ferté-Bernard, l’un des rares nouveaux
conseillers généraux nommés à être élu lors des élections de septembre 1945. Ils
ne seront que 3 sur 20. Les choix effectués ne paraissent pas avoir été tous
assurés avec la prescience souhaitée. La comparaison avec l’exercice précédent
du remplacement des municipalités ne manque pas d’enseignement. Les
envoyés du CDL étaient allés sur le terrain et avaient travaillé avec une moindre
exigence, ne serait-ce qu’en fonction de l’ampleur de la tâche, de son caractère
déconcentré, de l’impossibilité que soit opéré sur leur travail un contrôle central
fin. Le Préfet, en tuteur du Conseil général qu’il était alors, a semble-t-il
travaillé de manière centralisée en discutant avec les dirigeants du CDL. Il a en
outre été contraint de choisir des hommes détenant un minimum de notabilité et
de capacité. La mouvance radicale en constituait l’une des principales sources.
Ajoutons que l’âge moyen des conseillers généraux proposés (57 ans) confirme,
qu’au-delà des rares titres éventuels de Résistance, la force de l’âge avait bien

61 er Lettre du Préfet au ministère de l’intérieur du 1 février 1945 et annexes (ADS 2000W465) ;
pendant la Guerre, Robert d’Ussel a refusé de désigner ses administrés pour le Service du travail
obligatoire (S.T.O.) (Jacques Chesnier, op. cit, page 43).
62 Lettre du 20 février 1945, op. cit.
63 Réponse du Préfet au ministère de l’intérieur du 2 mars 1945, op. cit. Les courriers rédigés es-
qualité pendant l’Occupation par le docteur Mordret témoignent de la difficulté de la tâche du
praticien. Précis, rigoureux, Xavier Mordret s’exprime dans la tonalité du moment, visant à
l’application des lois en vigueur, portant dans les dossiers délicats sur lesquels il était sollicité
(médecins étrangers, juifs,…) des jugements balancés et informés visant à l’équité (ADS
2000W455, sous-dossier sur le docteur Louis Delavelle et d’autres docteurs). Nous renvoyons
également à l’évocation de la période dans le long entretien que nous accorda au soir de sa vie X.
Mordret, VM n° 205 et 206, juillet-août et septembre 1981.
32
été sous Vichy un facteur de prudence. Du reste, le seul conseiller général
èmeproposé né au 20 siècle ne siègera pas. Né en 1913, Paul Chantrel, secrétaire
départemental de la fédération sarthoise du Parti Démocrate-Populaire avant
guerre, est alors en déportation. Il y sera exécuté par les Allemands.
Il s’agissait donc de réaliser la quadrature du cercle. La nomination d’un
Eugène Raveneau, ancien résistant, radical-socialiste, dans le canton de Loué ne
pouvait correspondre à la sensibilité locale. Mais quel modéré aurait accepté de
prendre la place de Goussu ? Le cas de ce dernier ne paraît en effet traité qu’en
surface. L’intéressé s’accroche, le Préfet n’a pas une position assurée sur sa
situation et, en réponse à une note du ministère de l’Intérieur, s’en explique le 2
mars : « Goussu n’a pas été résistant et refuse de demander sa réhabilitation. Il
me l’a dit lui-même, a confirmé cette position dans une lettre du 25 février 1945
à Chaserant du CDL. Il craint que son dossier ne soit pas examiné
objectivement. Je lui ai dit le contraire, en présence de deux membres du CDL.
64Je ne peux pas ne pas proposer son remplacement . » Ce qui est ici discuté
implicitement est bien le caractère abrupt de l’ordonnance du 21 avril 1944 dont
l’article 18 c) stipule que ne peuvent être éligibles « les membres du Parlement
ayant abdiqué leur mandat en votant la délégation du pouvoir constituant à
65Philippe Pétain le 10 juillet 1940 . » Le cas de Bernard d’Aillières, lui aussi
conseiller général sortant, est, comme nous l’avons souligné, plus simple, et le
66dossier «suffisant pour justifier le refus d’une réhabilitation . »
Sur un plan général, comme pour les municipalités, le Préfet souligne dans le
même courrier qu’ « avec le Commissaire régional de la République et le CDL,
je me suis efforcé de rechercher dans chaque canton une personnalité qui, par
son attitude générale, ait toujours manifesté un patriotisme de bon aloi, et qui,
en même temps, représente le plus possible la tendance politique générale du
67canton et jouit de l’estime générale . »
En fait, il semble bien que ce Conseil général provisoire n’ait jamais siégé.

64 Lettre du 2 mars 1945 (ADS 2000W465, op. cit.)
65 Texte repris dans le Bulletin officiel du Commissariat régional de la République (Samedi 19
août 1944), op. cit.
66 Lettre du 2 mars 1945, op. cit.
67 Lettre du 2 mars 1945, op. cit.
33


Chapitre 2 : La Sarthe hier

Le climat exceptionnel de la Libération de la France ne doit pas faire oublier
la réalité telle que l’enseigne l’observation de la durée politique et sociale. Les
dernières élections générales (législatives) remontent au printemps 36. Dans la
Sarthe, la droite y fut victorieuse avec 53,14 % des suffrages exprimés et 43,96
% des inscrits, 4 députés élus, c’est-à-dire un seul élu pour le Front populaire, le
radical-socialiste Romastin dans l’arrondissement de Saint-Calais. Les
composantes partisanes de ces élections sont riches d’enseignements. Comme
aux élections plus locales que sont les municipales (1935) et cantonales (1934 et
1937), on a vu s’affronter deux camps inégalement et différemment organisés.
A droite, l’Union Républicaine et Démocratique paraît être ici plus qu’un cartel
1électoral . On le voit bien tant aux législatives qu’aux cantonales avec l’unicité
de candidature, l’économie du système étant source d’efficacité. Le principe
souffre des exceptions, en fonction des personnes comme de l’évolution du
système partisan. En 1936, l’Union Républicaine patronne les candidatures de
Bernard d’Aillières (candidat de la Fédération républicaine dans
èmel’arrondissement de Mamers), de Paul Goussu (2 circonscription du Mans) et
èreFrançois Saudubray (1 circonscription du Mans) qui appartiennent tous deux
au Parti Démocrate Populaire, héritier du christianisme social. Comme dans
d’autres départements de l’Ouest, cette formation est ici forte de son poids
militant qui, depuis sa création en 1924, l’a imposée dans le camp modéré. Elle
a assis son audience sur le travail de François Saudubray, Paul Goussu, Xavier
Mordret et Paul Chantrel. En un temps où le débat politique constituait à la fois
un loisir et la base de la vie démocratique, François Saudubray s’illustre par son
ardeur polémique alors que le docteur Xavier Mordret, contradicteur patenté et
courtois des gauches, recherche un impossible consensus. Témoin de l’époque,
Max Boyer, alors rédacteur de l’hebdomadaire socialiste « La République
Sociale de l’Ouest », se souvenait 45 ans plus tard de l’ambiance de la
campagne électorale de 1936 : « Ce soir-là, le brave Mordret essayait, comme
toujours, d’arranger les choses. Il était très melliflue, très brave – lorsqu’il
(vous a) dit : « Je n’ai pas d’ennemis », c’est vrai et sa parole valait quelque
chose. J’avais plus confiance en lui qu’en Saudubray.
Saudubray était ce jour-là très provocateur, très violent. Il engueulait les
2fonctionnaires, les cheminots, les instituteurs (…) »
Plus à droite, Bernard d’Aillières, notable traditionnel, propriétaire terrien,
exerce dans le nord du Département un magistère qui tient beaucoup à sa
personnalité telle qu’elle sera célébrée le dimanche 19 septembre 1937 à Saint-

1 Le système partisan de la 3ème République est remarquablement décrit par Jean-Marie Mayeur
dans La vie politique sous la Troisième République 1870-1940, Paris, Le Seuil, collection Points
Histoire, 1984.
2 Entretien de l’auteur avec Max Boyer (VM n° 223, septembre 1983). Max Boyer se référait à
notre entretien avec Xavier Mordret publié dans la même revue, op. cit.

35
Longis par quelque 1 500 électeurs. Nous sommes un an et demi après les
législatives du printemps 36 et il s’agit de remercier celui des députés sarthois
dont les votes ont été les plus constamment hostiles au Front populaire, en cela
3en phase avec son électorat modéré .
Une seule formation montre sa capacité à se créer un espace à droite à la fin
des années 30, le Parti Social Français (PSF), présent au Mans, comme on le
voit en août 1938 lors d’une élection cantonale partielle.
A gauche, l’offre politique s’est diversifiée au fil des décennies. Les Comités
républicains dominent les cantons ruraux, ainsi lors des élections cantonales, au
point d’imposer longtemps sans complexe la candidature unique et à l’occasion
quasi officielle. Ce camp, celui du radicalisme, est dominé par la figure de
Joseph Caillaux, sénateur et président du Conseil général, conseiller général de
Fresnay sur Sarthe. Au fil des années, le courant s’est affadi et divisé, avec
deux conséquences. D’abord, le glissement vers la droite de notables radicaux à
ce moment très hostiles au Front populaire, tels Jean Montigny (arrondissement
de La Flèche) et Gaston Perrin (arrondissement de Saint-Calais). En 1936, ils
n’ont pas d’adversaires de l’Union Républicaine. On le comprenait déjà avec le
bilan amer et lucide dressé par Montigny en décembre 1925, avec l’échec du
Cartel des gauches : « Voici donc révolue une étape de la vie amoureuse, il faut
rentrer au logis dépourvu de poésie de l’union républicaine, antique maison
bourgeoise, où le Centre fait figure de vieux mari, sans idéal, mais, après tout,
d’humeur facile et toujours appliqué à la médiocre tâche quotidienne de faire
4vivoter la France . » L’orientation de ces radicaux libère un espace. Ne serait-
ce que pour un radical-socialisme resté ancré à gauche (Théophile Romastin sur
l’arrondissement de Saint-Calais). Pour le Parti socialiste SFIO également, dont
le travail militant commence à payer au Mans, dans les centres urbains, sur les
terres traditionnellement orientées à gauche comme le canton de Pontvallain où
peut prospérer la conjonction des sensibilités réunies dans la Libre Pensée, la
Ligue des droits de l’homme, la SFIO voire la franc-maçonnerie, lieu de
5sociabilité encore dominé par les radicaux . Peu d’espace en revanche pour le
Parti communiste, dont l’audience demeure réduite à une présence marginale
tant urbaine que rurale (moins de 3 % des suffrages exprimés aux législatives de
61936 contre 24 % pour les socialistes) .

3 Long compte rendu dans « Le Journal de Mamers » du 24 septembre 1937 (collection ADS
1mi1178/517).
4 Jean Montigny La République réaliste, Paris, éditions de la Renaissance, 1927, p. 191. Ce
recueil d’articles annonce l’évolution politique ultérieure de Montigny.
5 A l’exception de la franc-maçonnerie, les autres associations sont très présentes avant-guerre
dans les comptes rendus publiés dans « Le Bonhomme Sarthois », organe hebdomadaire des
Comités républicains puis « La République Sociale de l’Ouest », l’hebdomadaire du Parti
socialiste SFIO publié au Mans (collections aux ADS et MLA).
6 Les élections législatives de 1936 dans la Sarthe ont fait l’objet du mémoire de maîtrise de
Patrice Perdereau, Institut d’histoire de l’Université du Maine, direction de Jean-Claude Allain,
1987.

36

Chapitre 3 : Etat des lieux : la Sarthe du temps

« Dans la Sarthe, nous avons trouvé (…) non seulement des racines – je
n’aime pas beaucoup ce mot qui peut paraître ambigu – mais un sens de la
mesure, du temps, une sagesse, des amitiés parfois longues à conquérir mais
qui ensuite ne se démentent plus. Mais, poursuit Josette Alia, j’aime aussi la
Sarthe pour son absence d’unité, pour son incohérence. Parce qu’elle est un
carrefour, un lieu de rencontre, voire de contradiction entre la vigne du sud où
j’habite aujourd’hui, et le cidre du nord où je suis née. Ni bretonne, ni
normande, ni tourangelle, ni angevine, mais tout cela en même temps ! Si
1j’osais, je dirais qu’aimer la Sarthe, c’est faire l’éloge de la bâtardise . »
Un peu de géographie physique
La Sarthe est, physiquement, un pays de transition entre le massif armoricain
à l’ouest et le Bassin Parisien à l’est d’une part, les collines de Normandie au
nord et la vallée du Loir au sud. Son unité de fait tient à une hétérogénéité qui
exclut la radicalité. Pourtant, que de contrastes entre la riche « boutonnière » du
Bélinois au sud du Mans, la Champagne mancelle à l’ouest et le Saosnois au
nord-est d’une part et, d’autre part, les sables de la plaine mancelle, ceux du
canton de Pontvallain ou les sols inégaux du plateau calaisien, autrefois pays du
seigle. Les vallées alluviales de la Sarthe, de l’Huisne et du Loir ont constitué
des espaces de prospérité agricole et marqué durablement la structure des voies
de communication qui convergent vers le chef-lieu. Au moment où commence
notre récit, remarquons la richesse de la terre à blé qu’est la Champagne
mancelle précitée, les belles régions d’élevage de la plaine d’Alençon et surtout
du Saosnois où l’on cultive encore la betterave à sucre, la verrue signalée du
Bélinois au milieu de sols plus pauvres. La limite septentrionale de la culture de
la vigne traverse le département mais a reculé, c’est-à-dire descendu, au cours
de la période, pour cantonner désormais le vignoble à la petite partie sud-est de
la vallée du Loir avec le cru méconnu qu’est le Jasnières. Les autres vallées
(Sarthe et Huisne) alternent élevage et cultures notamment maraîchères. Dans le
reste du Département, les sols plus inégaux conservent de nombreuses et belles
forêts sans compter les pins maritimes qui enserrent Le Mans sur sa face est.
Terre de marche donc, « au carrefour de deux routes » pour reprendre le titre
2d’un bilan historique et discrètement ironique de Christian Pineau .

1 Extrait de l’allocution de Josette Alia prononcée lors de sa réception à l’Académie du Maine,
cité dans Ballade littéraire entre Sarthe et Mayenne Anthologie des écrivains du Maine, Brissac,
Editions du Petit Pavé, 1998.
2 La description physique et géologique de la Sarthe a été souvent entreprise. Nous avons utilisé le
résumé savant de l’érudit qu’était le docteur Paul Delaunay, « Géographie », Les documents de
France La Sarthe, Paris, service des Etudes Economiques, 1953. Une présentation résumée a été
proposée par Dominique Gibon, « La Sarthe au pluriel », Le monde rural sarthois Culture,
Société, Traditions, Le Mans, éditions Cénomane, 1981. Les travaux de Jeanne Dufour sont des
références à privilégier, qu’il s’agisse de sa courte présentation, « Les paysages sarthois », La
37







Sarthe des origines à nos jours, Lévy A. (dir.), Saint-Jean d’Angély, éditions Bordessoules, 1983,
ou de la première partie de sa thèse Agriculture et agriculteurs dans les campagnes mancelles, Le
Mans, 1981. Ce travail avait été précédé, pour la description des régions naturelles, par celui de
Marie-Claude Hanote Les Organisations professionnelles agricoles de la Sarthe, thèse pour le
doctorat d’Etat, Université de Paris I – Sorbonne, Sciences économiques, Sciences humaines,
Sciences juridiques, 1975 disponible à la MLA (4°16027) et à la BUUM. Une bonne synthèse
géographique et historique figure dans l’ouvrage classique de Jean Gouhier Naissance d’une
grande cité Le Mans au milieu du XXème siècle, Paris, Librairie Armand Colin, Cahiers de la
FNSP, 1953. L’article de Christian Pineau « Au carrefour de deux routes » figure dans La Sarthe,
Paris, éditions J. Delmas, collection Richesses de France, 1975. On consultera enfin l’Atlas des
paysages de la Sarthe (site du Conseil général de la Sarthe : cg72.fr).
38
Une mentalité sarthoise ?
Peut-on parler d’une mentalité ou d’un caractère sarthois ? « Avec la finesse,
qui apporte avec elle la courtoisie et la mesure, la qualité maîtresse du
Manceau est le bon sens. Il n’est point de Sarthois, si modeste soit-il de
condition et d’instruction, dont vous n’ayez à apprendre, tant le jugement est
solide et l’esprit pénétrant. Dans le calme et le silence des champs, il réfléchit
plus lentement mais plus profondément que l’homme des villes (…). Cette
pondération l’incite à la fidélité, une fidélité souvent obstinée et touchante ;
cette fidélité au devoir, les enfants de la Sarthe la manifestent aussi bien dans
les travaux de la paix, par le goût du travail et de l’épargne, que dans les plus
3dures tâches de la guerre . » L’appréciation de Jean Montigny est juste mais
optimiste, car il est une face sombre qui implique que l’on compte les suicides,
que l’on éclaire sous l’angle psychologique et social les crimes les plus violents
(comme celui des sœurs Papin en 1933) pour percevoir ce qu’a de moins
prévisible et généreux le tempérament local. Une face oubliée sinon méconnue a
été mise en lumière ces dernières décennies avec les travaux d’Anne Fillon qui
insiste sur l’importance locale de la « coutume la plus égalitaire de l’ouest de la
èmeFrance avec celle de l’Anjou, depuis le 13 siècle », la qualifiant d’ « égalité
verrouillée », pratique dont l’auteur peut témoigner qu’elle reste vivace dans le
ème 4Département au début du 21 siècle . « Cette égalité parfaite entre les
5héritiers (...) tient de l’obsession quasi panique dans le Maine . » L’indéniable
modestie et le refus de paraître ont ici pour contreparties le manque d’ambition,
l’indécision, l’envie voire la jalousie. Le respect de la norme sociale qui se
manifeste jusque dans l’ordonnance sage et sans imagination des intérieurs peut
être également apprécié sous ses angles positif et négatif. Ce qu’exprimait
autrement, à un moment charnière, Jean Gouhier, observateur attentif issu du
terroir local : « On peut aussi penser que les qualités du Manceau
fondamentalement rural, solide, travailleur, sûr, mais calme et réservé, épris de
stabilité et d’équilibre, s’harmonisent mal avec une période mouvante où

3 « La Sarthe marche de l’ouest » par Jean Montigny dans « L’Illustration économique et
financière » supplément au n° du 25 décembre 1926.
4 Anne Fillon s’est exprimée sur cet aspect dans « Portrait d’une France tranquille. Quinze jours
dans la Sarthe », émission de radio « Le pays d’ici » produite par Laurence Bloch, réalisation
d’Elyane Milhau diffusée le 10 janvier 1995 sur France-Culture (Inathèque de France). La
synthèse des travaux d’Anne Fillon sur le sujet a été publiée à deux reprises, d’abord sous le titre
ème« La plus égalitaire d’Europe la coutume du Maine », RHAM, 3 série, tome vingt, Le Mans,
ème2000 ; 125 anniversaire Actes du colloque international « Le Maine et l’Europe » 23 et 24
septembre 2000 – Abbaye de l’Epau – Le Mans), ensuite, pour un contenu quasi identique, sous
le titre « La coutume égalitaire : élément majeur de l’identité du Maine » dans Gens de l’Ouest,
ouvrage collectif, Le Mans, Laboratoire d’Histoire anthropologique du Mans, 2002.
5 Nous extrayons ces lignes de l’article sur le « Maine » dû à Jean-Marie Constant, Bély L (dir,),
Dictionnaire de l’Ancien régime, Paris, PUF, 1996). D’Anne Fillon, on lira également
« Modestie des écarts, fierté des bourgs : l’architecture de l’espace rural » repris dans Fruits
ème èmed’écritoire Sociétés et mentalités aux 17 et 18 siècles, Le Mans, Laboratoire d’histoire
anthropologique du Mans, 2000.
39
l’agitation prétentieuse, l’apparence brillante et l’impatience affairiste
semblent éclipser l’effort discret, le réalisme serein et la persévérance
laborieuse. On peut même craindre que le Manceau, habitué aux emplois de
figurant ou de second rôle, n’ose vanter ce qu’il fréquente et promouvoir ce
qu’il souhaite devant les vedettes de l’événement politique et de l’apparente
6
décision . »
Encore l’appréhension des espaces et des mentalités doit-elle alors tenir
compte de la réalité des mouvements des populations et de leurs limites.
Comme le souligne alors le même expert en géographie : « Il faut tenir compte
des facteurs géographiques et humains : Fresnay sur Sarthe subit l’influence
d’Alençon, La Ferté Bernard regarde vers Paris, Château-du-Loir sent la
proximité de Tours et La Flèche fréquente volontiers Angers, ces villes
sarthoises sont à la limite d’une aire d’influence répartie régulièrement autour
7d’un noyau central . » Et l’auteur peut souligner dans une autre lecture de la
géographie que « bien que le Sarthois ait la réputation d’une certaine réserve,
même d’une méfiance de normand, dans (la) région Sud la plaisanterie est plus
aisée et l’accueil plus direct ; différence également nous apprend l’histoire
8entre l’Ouest traditionaliste et l’Est volontiers plus frondeur . » Mais quiconque
a regardé l’histoire longue nuance cette appréciation qui mesure les oppositions
que l’on constate encore à la Libération lors des élections. Anne Fillon pouvait
rappeler, se référant aux cahiers de doléances d’avant la grande Révolution, que
« l’Ouest (du Département) a contesté la monarchie et la République. L’Est n’a
contesté ni la monarchie ni la République ». Jean Gouhier répond justement
qu’ « il faut avoir les moyens de la critique. Quand on n’a presque rien, on est
pour celui qui a le manche de la cognée. J’ai connu dans mon canton ces gens
qui n’avaient pas les moyens de dire ce qu’ils pensaient. Ils n’avaient pas
l’audace de l’opposition… Le Sarthois porte cette autocensure avec lui. C’est le
9pays des moyens, des petits . » La pauvreté, la répétition de pratiques
ancestrales, le souci de chacun, propriétaire ou locataire, de ne payer que ce qui
lui incombe, et le plus tard possible : autant de caractères qui imprègnent les
mentalités tant il est impossible de les séparer de la réalité économique et
10sociale qui les sous-tend .

6 Ces lignes fortes ont été écrites en 1975 par le géographe Jean Gouhier dans sa « Présentation
géographique : Le Mans dans l’espace régional », Dornic F. (dir.), Histoire du Mans et du pays
manceau, Toulouse, Edouard Privat éditeur, 1975.
7 ème Jean Gouhier Naissance d’une grande cité Le Mans au milieu du 20 siècle, op. cit.
8 J. Gouhier, op. cit., p. 8 pour les deux citations.
9 Propos d’Anne Fillon et Jean Gouhier extraits de l’émission de France-Culture « Le pays d’ici »
diffusée le 10 janvier 1995 et à laquelle participait également la géographe Jeanne Dufour, op.
cit. ; J. Gouhier se réfère au canton de Montmirail.
10 Nous utilisons le témoignage aussi remarquable que factuel établi à chaud par une travailleuse
sociale peu ordinaire dans le nord du Département : « Bonnétable 1947 Notice pour servir à la
èmemémoire sociale du canton de Bonnétable » par Jeanne Van Groenendael, RHAM 3 série, tome
19, 1999, Le Mans, 2000, p. 300 à 330.
40
Un département rural
La Sarthe de l’après-guerre compte 412 214 habitants, chiffre qui confirme
la reprise déjà constatée en 1936 après le minimum de 1931 (384 619) et le
maximum de 1846 (474 876). La part de la population rurale demeure élevée, à
63,8 %. Seul le chef-lieu, Le Mans, dépasse, de peu (de 455), les 100 000
habitants, très loin devant la seconde ville, La Flèche, qui n’atteint que 11 293
11ts, la troisième, Sablé, étant à 6 068 habitants . L’espace sarthois est
caractérisé par la centralisation au chef-lieu, avec une « structure en étoile aux
branches multiples ». Les villes secondaires (en dehors de La Flèche et Sablé,
citées, retenons La Ferté-Bernard, Mamers, Château-du-Loir, Saint-Calais, Le
Lude) sont situées à 45 kilomètres du centre manceau et souvent distantes de 30
kilomètres les unes des autres, reliées entre elles par une rocade de grande
12circulation . La part du Mans dans la population totale du Département n’a pas
cessé d’augmenter et ce phénomène va se poursuivre, après avoir été freiné par
l’Occupation. La Sarthe demeure alors un espace rural et agricole qui rassemble
13à la Libération quelque 35 000 exploitations agricoles pour une population de
105 835 personnes sur un total de 210 507 actifs, soit une moitié (50,4 %) des
14actifs dans l’agriculture . Il y a très peu de métayers, le fermage concernant les
deux tiers des exploitations, le reste relevant du faire-valoir direct. Les terres
agricoles sont équitablement réparties entre la polyculture (245 159 ha en 1945)
15et les herbages (209 200 ha) dont la part ne cesse d’augmenter .
A la Libération, la vie rurale reste organisée autour du village, encore appelé
« pays ». En un temps où les automobiles sont chères, donc rares, le bourg
concentre la majeure partie des fonctions administratives et commerciales, avec
l’adjonction occasionnelle de quelque hameau. On y trouve la mairie, peu
fréquentée, l’école qui sépare alors garçons et filles et où logent les
16instituteurs . Le café est le lieu de base de la sociabilité et du commerce. En

11 Chiffres du recensement de 1946 (Paris, INSEE, Population par communes de 1806 à 1962
Département de la Sarthe, 1966).
12 Georges Pierret La nécessité économique de l’aménagement du territoire dans le Maine, Le
Mans, Imprimerie Jean Martin et Cie, 1960, p. 30 et 35.
13 Le chiffre de 30 959 exploitations figure dans le procès-verbal du conseil d’administration du
11 mai 1945 de la Caisse Mutuelle Agricole d’Allocations Familiales. Il paraît très inférieur à la
réalité si l’on se souvient que le chiffre de 37 500 exploitants est cité pour l’avant-guerre par
Gabriel Lantin dans Cent ans d’histoire des Organisations Agricoles de la Sarthe, Le Mans,
Union des O.A.S., 1987, p. 86. A partir des statistiques de la D.D.A., Jeanne Dufour donne pour
1929 37.530 exploitations, chiffre ramené à 32.476 en 1955, op. cit. p. 241.
14 La Sarthe Aspect géographique, historique, touristique, économique et administratif du
département, Les documents de France, collection publiée sous le patronage du Ministère des
travaux publics, des transports et du tourisme, non datée (d’après les informations contenues, sans
doute publiée vers 1953, p. 131.
15 « Une Sarthe en mutation (1914-1958) » par Hubert Néant et Jacques Termeau dans La Sarthe
des origines à nos jours, op. cit. ; Jeanne Dufour, op. cit.
16 L’auteur, qui a passé son enfance dans un village de l’est de la Sarthe (Lavaré), a organisé ses
souvenirs. On se reportera également à notre article rétrospectif « La fin d’un monde (la mutation
du monde rural sarthois) » dans VM n° 182, février 1979. On trouve de nombreuses descriptions
41
effet, il est rare que les cinq ou six cafés d’un village d’un millier d’habitants
soient spécialisés. Le café peut se faire restaurant et hôtel ; tenu par la femme, il
permet à l’homme de faire un autre métier : grainetier, boulanger, épicier,
coiffeur, à moins que ce ne soit la réciproque. On trouve au bourg un boucher,
également charcutier ; un ou plusieurs boulangers, un crémier qui peut assurer
le commerce de semi gros ; un cordonnier vendeur mais surtout réparateur, une
mercerie ; un garagiste, un et souvent plusieurs maréchaux-ferrants qui, selon le
degré de mécanisation des fermes locales, se font déjà ou non vendeur et
réparateur de matériel agricole car le cheval sera vite en régression. Si le village
est de bonne dimension, un menuisier, un charpentier, un casseur de bois, un
maçon peuvent y prospérer. Dans ce pays de bocage et d’habitat dispersé, la
ferme est le plus souvent isolée, signe de l’esprit d’indépendance « pour
17pouvoir faire ce qu’on veut sans trop de témoins . » Le pain demeure souvent
fabriqué à la ferme sinon, acheté au village, il est payé comptant, au mois, ou
avec une coche, surtout en cas de quasi troc blé/farine/pain. Le marché
hebdomadaire voit les flux les plus importants : on vient de la ferme vendre
beurre, œufs, fromages, volailles et lapins au commerçant spécialisé du village
ou du chef-lieu de canton qui, chaque jour, visite un bourg différent. Le voyage
au chef-lieu de canton est d’abord fait par les paysans en carriole puis, avec la
diffusion de l’automobile, on s’arrange à plusieurs. C’est l’occasion d’emplettes
plus importantes, surtout les jours de foire : les vêtements, les outils, toutes
choses achetées lorsque des recettes forcément exceptionnelles le permettent, ce
qui est dire l’importance de ce que l’on n’appelle pas encore la conjoncture :
qualité des récoltes, donc de la météorologie. On ne dira jamais assez combien
l’alliance, fréquente dans la Sarthe, de la polyculture et de l’élevage rend les
désirs du paysan constamment insatisfaits sur ce point ! Quelquefois, on va
encore plus loin, dans la ville régionale : La Ferté Bernard, Saint-Calais, la
sous-préfecture,… plus rarement encore au Mans, surtout si l’on habite à la
périphérie du Département. On a recours à l’automobile d’une connaissance, au
transport collectif, autocar de la STAO ou train.
La vie économique et sociale est source de tensions car dans ces pays où tout
le monde se connaît depuis plusieurs générations, on s’observe, on jauge et on
juge. Les réputations sont vite faites, les opinions connues. Le lavoir, municipal
ou non, joue dans ce domaine le rôle d’une chambre d’écho ! Il est, pour
beaucoup de femmes, ce que le café est pour les hommes.
Les conditions sociales sont variées, avec beaucoup de nuances selon la
qualité du sol, la superficie des exploitations et le mode de faire-valoir. Dans un
monde qui, sur le court terme, paraît immobile, la prospérité agricole détermine
le reste. Mais le monde change. L’électricité arrive, l’eau courante aussi,

dans la thèse de Jeanne Dufour, op. cit. principalement p. 201 et suivantes. Enfin, nous renvoyons
en priorité aux notes de Jeanne van Groenendael sur le canton de Bonnétable, op. cit.
17 Paul Véron, agriculteur retraité, donnait cette motivation de l’attachement à la terre dans
l’émission « Le pays d’ici » du 10 janvier 1995, op. cit.
42
quoique plus lentement. Il faudra attendre les années soixante voire la décennie
suivante pour que ces équipements de base soient généralisés. Ils conditionnent
le reste. Ils ont révolutionné la condition féminine car, dans ce monde rural, les
hommes ont vu tracteurs et machines changer leur métier bien avant que leurs
épouses ne bénéficient de changements comparables tant leur condition est
18
restée très longtemps d’une extrême dureté .
Les machines, dans les champs comme au foyer, vont permettre
d’économiser la main d’œuvre, celle des ouvriers agricoles, celle constituée par
les enfants. Après la Seconde Guerre Mondiale, il est devenu plus rare de faire
manquer l’école aux plus jeunes lors des travaux des champs. Chaque
allongement de la durée des études sera pourtant accueilli avec hostilité, et l’on
se souvient sur ce point de 1936. Les garçons quittent souvent la ferme à
l’occasion du service militaire, les filles avec le mariage. Certains vont travailler
l’été dans une grande ferme de la Beauce où les salaires sont supérieurs.
La gendarmerie, sise au chef-lieu de canton, est partout chez elle et peut tout
savoir, ou presque. Dans les informations innombrables qu’elle quête ou reçoit,
les rumeurs comptent autant que les faits.
Rites et réalités
La durée des jours et les saisons rythment la vie de tous comme les rares
loisirs. D’abord le bal au village, qui a lieu le dimanche soir avec un petit
orchestre local dont l’accordéoniste constitue la base. C’est là qu’on se
rencontre, dans son village, de moins en moins rarement dans les villages ou
ville des environs. Rencontres soumises aux aléas habituels, sans oublier ceux
qu’apporte l’Histoire. Le cinéma n’est pas rare, au chef-lieu, également dans
chaque village grâce au tourneur local, ainsi ce photographe de Vibraye qui,
chaque soir, desservait une salle du canton avec son projecteur 16 mm. Certains
villages ont une salle de patronage si le curé peut la faire prospérer ; ailleurs,
l’instituteur fera vivre un foyer rural, d’obédience laïque. Le théâtre est rare,
ambulant, ou produit par une troupe amateur locale. Loisirs encore l’assemblée
annuelle du village, la fête du 14 juillet, la foire qui voit venir des manèges.
C’est à cette occasion qu’on dressera un mat de cocagne, qu’on procédera à
cette festivité aussi populaire que barbare qu’est la décollation de l’oie. L’hiver,
la veillée permet d’occuper les longues soirées tant on vit à la campagne au
rythme des animaux. C’est l’occasion de loisirs codifiés : on joue aux cartes, on
mange et on boit, cidre et châtaignes ; comme on regroupe les habitants de
plusieurs fermes, c’est là encore un moment de sociabilité. Le lendemain,
l’instituteur pourra constater de visu que ses jeunes écoliers se sont couchés
bien tard.
Selon l’idéologie de l’endroit, la vie paroissiale devient ou non associative.
Dans l’ouest, la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) a sa place, surtout si l’on a
fréquenté une école catholique. Dans l’est et surtout le sud-est, encore heureux

18 Jeanne van Groenendael, op. cit.
43
s’il y a un curé stable. Mais ce curé est aussi un notable. Comme le ou les
instituteurs, dès lors qu’ils font bien leur travail, surtout si l’un d’entre eux est
secrétaire de mairie, plus encore s’il est adjoint au maire, ce qui se développe
après la Guerre. Il est d’autres notables, le facteur, parce qu’il place des bons du
Trésor et connaît ainsi la situation financière des habitants ; le notaire,
intermédiaire indispensable et confident des nombreuses fâcheries familiales ; le
châtelain, dont le statut et la relation à la population varie selon qu’il est ou non
gros propriétaire terrien. Il est catholique, soutien visible de la cure, quelquefois
maire. Il chasse, organise à l’occasion la chasse à courre comme on le voyait à
Vibraye autour du château de la Justice. La chasse est, à ce moment, pour le
paysan, à la fois un loisir et un moyen d’améliorer sa subsistance.
L’alimentation est de qualité inégale, issue en priorité de la production
domestique, à base de lait et de produits dérivés tous traités sur place, d’œufs,
de pain, de cidre, de porc – le rite de la tuerie du cochon demeurant un moment
fort de la vie de la ferme.
L’alcool est également domestique, et beau sujet de polémique. Le pommier
demeure l’arbre le plus fréquent dans les prés et même dans les champs et, à
l’automne, le ramassage des pommes mobilise les énergies et le recours au
travail noir. La fabrication du cidre aura son temps, puis celle de la « goutte »
avec la venue du bouilleur de cru et de son alambic. Enjeu constant,
économique, social et politique, comme on le verra dans ce récit. Rares sont
alors ceux qui songent sérieusement, dans les premières années qui suivent la
Libération, à restreindre cette liberté même si le corps médical s’émeut depuis
longtemps des effets dévastateurs de la quasi gratuité de l’eau-de-vie, breuvage
que l’on fait à l’occasion consommer à de jeunes enfants puisqu’il est censé tuer
les vers ! Le système économique intime de la petite exploitation familiale est
proche de l’autosuffisance, la transmission du savoir y relève de la tradition
orale. Avant la naissance des préoccupations écologiques, la pénurie et la
pauvreté font de nécessité vertu : la moindre peau de lapin est vendue, une boîte
de conserve récupérée, le chien et les chats nourris par les rares résidus de
l’alimentation des humains.
La naissance, le mariage, la mort instaurent un autre rythme. Avec le recours
aléatoire à la religion et, en ce domaine, des pratiques variables entre l’ouest,
très catholique, et l’est, à dominante anticléricale et donc partagé. Encore les
pratiques varient-elles selon le moment de la vie : les parents décident s’il y
aura baptême et première communion ; même dans l’est, le mariage est aussi le
plus souvent religieux ; en revanche, pour les obsèques, le choix est individuel
et partage à l’occasion les couples.
Comme l’observe à Bonnétable l’assistante sociale Jeanne van Groenendael,
« les mœurs proprement dites sont, elles aussi, très simples. S’il n’y a pas
directement d’immoralité, on n’en est cependant pas loin à force d’a-moralité,
de vie trop près de la nature.
44
C’est un peu logique : l’habitation se réduisant le plus souvent à une seule
pièce, les jeunes y apprennent tout beaucoup trop tôt ; en même temps « tout »
19est accepté ! » L’inceste sera longtemps un sujet tabou même si la presse
évoque dans les années d’après-guerre les cas devenus publics. Les naissances
illégitimes sont fréquentes, très inégalement réprouvées. L’hygiène est à
l’avenant : « cabinet » au fond du jardin ou près du tas de fumier. On se lave
une fois par semaine, comme le personnage de Paul Braconnier qu’incarne
20Michel Simon dans « La poison » . On appelle le médecin en dernière
extrémité, où on va le voir, d’autant qu’il est souvent éloigné, au bourg ou dans
le village voisin, ou la ville, et que des concurrents existent : toucheurs,
rebouteux voire sorciers, tous très actifs sinon efficaces dans ces années
21
quarante et cinquante, et au-delà .
Aux obsèques, si elles sont religieuses, on verra, dans l’est et surtout le sud-
est du Département, à la sortie de l’église, les mécréants qui ont attendu au café
la fin de l’office rejoindre sans gêne le convoi funèbre, manifestation
spectaculaire de leur athéisme militant ! Et c’est à pied que l’on parcoure la
distance qui sépare l’église du cimetière, moment de souvenir, plus sûrement de
conversation. Les autres rites mêlent plusieurs aspects de la vie sociale : le
certificat d’études primaires auquel l’instituteur ne présente pas toujours tous
les élèves, statistique oblige ; la distribution des prix et le spectacle auquel elle
donne lieu ; le conseil de révision qui réunit les conscrits au chef-lieu en
présence des notabilités avant le retour au village pour le long parcours bruyant
et arrosé, c’est-à-dire alcoolisé, qui conduit les intéressés dans toutes les
maisons du village : c’est là le rite ultime du passage à l’âge adulte avant le
mariage. N’oublions pas les pèlerinages, la course automobile des « 24 heures
du Mans » avec la diffusion par camionnettes des éditions multiples du
quotidien « Le Maine Libre » en un temps où la télévision n’existe pas et que la
radio reste peu diffusée.
C’est dire l’importance de la concurrence des rituels : l’école laïque a son
calendrier qui culmine avec la distribution des prix combinée avec la fête des
écoles publiques. En face, lorsqu’il n’y a plus d’école privée catholique, ce qui
est le cas dans le grand sud-est du Département, villes exceptées, on aura vu se
déployer, souvent dans la discrétion, la liturgie qui conduit de Noël à la
Pentecôte avec, pendant la Semaine sainte, les enfants qui parcourent le village
en agitant, avec un zèle aléatoire, les clochettes annonçant tôt les offices du
22matin .



19 « Bonnétable 1947 Notice pour servir à la mémoire sociale du canton de Bonnétable », op. cit.
20 Ce film de Sacha Guitry a été réalisé en 1951.
21 Nombreux témoignages sur ces pratiques dans le dossier « Sorcellerie – jeteurs de sorts » issu
du fonds Paul Cordonnier – Detrie (une copie nous a été communiquée par Serge Bertin).
22 Nombre des aspects évoqués ici sont détaillés dans Le monde rural sarthois, op. cit.
45
Un monde ouvrier et urbain
Si l’agriculture domine numériquement l’économie départementale à la
sortie du second conflit mondial, elle ne saurait faire oublier la place que tient,
pas seulement au chef-lieu, l’industrie dans la sarthe. La mutation qui intervient
èmeau milieu du 20 siècle privilégie toutefois l’agglomération mancelle, qu’il
s’agisse des industries que l’on n’appelle pas encore agro-alimentaires, de la
métallurgie qu’elle soit d’origine locale ou issue des décentralisations relevant
de la défense nationale dont Renault demeure l’emblème mais pas le seul
exemple puisqu’il y a eu la Cartoucherie en 1928 et Gnôme-et-Rhône en 1939.
Nationalisée en 1945, devenant la SNECMA, cette dernière usine connaît des
difficultés et est louée en 1948 à l’Entreprise des Forges et Ateliers de
Constructions Electriques de Jeumont (FACEJ). L’aventure de Renault au sud
de la ville du Mans commence dans la seconde moitié des années trente (en
1936) et l’usine compte 2 370 salariés fin décembre 1944. C’est la première
concentration ouvrière du Département, avec les cheminots de la SNCF. Elle va
vite prospérer, nous y reviendrons, devançant nettement Jeumont, Carel et
Fouché, la manufacture des tabacs. De fortes concentrations ouvrières se
rencontrent dans le bâtiment et les travaux publics (Garczynski, Heulin) alors
23que les assurances, au premier chef la MGF, dominent le tertiaire .
La croissance démographique du Mans va être portée par l’industrialisation
alors qu’une partie des ouvriers continuera à habiter dans la banlieue voire en
milieu rural. Elle va accentuer la différenciation physique et sociale de la Ville.
Occupant un espace inusité (5 281 ha, soit plus que les 4 787 ha de Lyon), nœud
de communications ferroviaires et routières, Le Mans frappe par son
hétérogénéité et la modestie de son urbanisme. La description minutieuse de
Jean Gouhier sur les espaces et les constructions mesure ce qui frappe alors le
voyageur. D’abord la rareté des habitations supérieures à un étage, plus
flagrante en 1945. L’insalubrité chronique et durable caractérise la vieille ville
habitée par un sous-prolétariat misérable, « quartier méprisé et funeste » alors
que la bourgeoisie locale habite sur la même rive gauche de la Sarthe, dans la
« partie la plus opulente et la plus active de la ville » pour le centre commercial
et les « quartiers de résidence bourgeoise » au nord-est. L’habitat est moins
cossu sur la rive droite alors qu’au sud apparaît « un paysage de village » du
côté de Pontlieue. Partout se confirme le goût du Manceau, ancien ou récent,
pour la maison individuelle avec, si possible, un jardin cultivé avec soin. La
voirie et l’assainissement subissent les conséquences de l’espace, de la faible
densité et de l’économie locale. Il n’est ni envisagé ni guère envisageable, en
1945, de remédier à une situation qui fait du Mans une addition de villages
24plutôt qu’une ville moderne .

23 Nous suivons l’ouvrage très précis et sûr de Jean Gouhier, Naissance d’une grande cité…, op.
cit. qui développe les différentes périodes de développement de l’industrie locale, surtout dans le
chapitre II, p. 60 et suivantes.
24 Nous empruntons à J. Gouhier, Ibid. les éléments de cette description rapide.
46
Les loisirs sont, en milieu urbain, marqués par l’appartenance sociale, qui est
aussi une localisation dans la ville. Le cinéma et le sport dominent. Il y a au
Mans une forte hiérarchie des salles, de l’exclusivité au quartier. Le football est
ici le sport dominant, comme en milieu rural. Nombre de clubs s’efforcent,
souvent avec succès, de transformer les spectateurs en acteurs, pour le ballon
rond comme pour l’athlétisme.
L’Eglise catholique à la Libération
La diversité de la pratique religieuse dans la Sarthe est connue. Le
Département, traversé par la frontière du massif armoricain et du Bassin
parisien, enregistre la fracture qui veut que, « du canton de Bais (diocèse de
Laval, contigu au canton de Sillé-le-Guillaume) sis à l’extrémité de la région
ouest de la France, jusqu’à celui de Ballon (diocèse du Mans), il n’y a pas
cinquante kilomètres, et l’on tombe de 81 % de pascalisants de plus de 20 ans,
à 17 %, niveau qui se maintiendra ensuite vers l’est, sur près de cinq cents
25kilomètres, jusqu’aux frontières de la Lorraine . » Pour nous limiter à la
Sarthe, en 1939, le canton de Loué compte 43,8 % de messalisants alors que
ceux de Pontvallain et Vibraye en comprennent respectivement 8,8 % et 9,2 %.
On a donc à l’ouest du Département une pratique religieuse très honorable alors
qu’elle est médiocre au sud et à l’est, avec l’exception du canton d’Ecommoy
(le Bélinois cité plus haut) où elle reste très correcte (23,2 % en 1939 pour le
26même critère) .
Comment le territoire sarthois est-il couvert par l’Evêché ? Nous disposons
erdu recensement opéré au 1 juin 1934. Il y est fait état de 342 « prêtres en
exercice dans le saint Ministère » pour 395 paroisses, sachant que seules 268
paroisses ont un curé résidant. La comparaison avec le précédent recensement
de 1929 révèle un léger recul. Elément d’optimisme : 64 prêtres ont alors été
27ordonnés depuis cinq ans . Néanmoins, la situation n’a cessé de se dégrader
28depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) . Elle est sérieusement
altérée après la Libération puisque 255 prêtres constituent le clergé paroissial en
291946 .

25 Nous nous référons à ce qu’écrivent le chanoine Fernand Boulard et Jacques Gadille dans
ème èmeles Matériaux pour l’histoire religieuse du peuple français 19 20 siècles, Paris, éditions
EHESS, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Editions du CNRS, 1982, F.
Boulard (dir.). Le diocèse du Mans est analysé p. 122 à 130, 336 à 360, 564 à 567. Les
pascalisants sont les participants à la messe du jour de Pâques, les messalisants ceux qui assistent
à la messe dominicale.
26 Matériaux…, op. cit.
27 er « Etat quinquennal du diocèse du Mans dressé au 1 juin 1934 par ordre de S.E. Monseigneur
Grente », archives de l’évêché du Mans.
28 Le recrutement du clergé séculier dans le diocèse du Mans entre 1801 et 1969 par Pierre
Foucault, mémoire de maîtrise, Faculté des lettres et sciences humaines de Caen, 1969 ; résumé
dans VM n° 102, février 1970.
29 « La Semaine du Fidèle » n° 42 du 22 septembre 1946. Le chiffre est comparé aux 333
membres pour l’année 1932.
47
La Libération et l’épuration ont épargné, sauf à la marge, l’Eglise catholique.
Mais le souvenir reste fort du conservatisme du grand prélat qu’est Mgr Grente.
Sans montrer de sympathie envers l’occupant, l’intéressé ne parut pas
préoccupé outre mesure par la présence allemande. On alla jusqu’à affirmer
que, pour lui, le grand événement de la période fut le mariage religieux de
30
Joseph Caillaux ! A la Libération, la visite d’une délégation du CDL à
l’Evêché atteste la volonté réciproque d’apaisement. L’Eglise est un pouvoir
respectable qui, en tant que tel, n’a pas démérité. Le CDL est pour l’archevêque
du Mans le pouvoir du moment, comme tel à considérer. Il semble que Grente
ait « exigé » la présence de Ledru à l’entretien, lequel, emprunté, se demandait
31comment se comporter avec l’imposant homme d’Eglise . Une photo va
susciter beaucoup d’émoi et être utilisée contre l’Archevêque. Prise pendant
l’Occupation, elle représente Mgr Grente et Mgr Coulon, vicaire général, avec
un officier allemand à l’occasion d’une visite aux autorités d’Occupation.
Largement diffusée, elle suscite beaucoup d’émotion au CDL au point que le
Préfet s’emploie rapidement, après avoir recueilli le témoignage de l’Evêché, à
rendre compte à sa tutelle angevine : « il ressort des explications que j’ai
recueillies auprès de Monseigneur Grente que cette photo a été prise à
l’improviste, dans les jardins de la Kommandantur, à l’issue d’une visite
officielle qu’il avait été obligé de faire à un Général allemand nouvellement
venu au Mans et qui s’était présenté à l’Evêché ». La gestion de cet incident
confirme la hiérarchie des pouvoirs telle qu’elle fonctionne à la Libération, avec
le rôle prééminent du Préfet auquel le CDL n’est pas fâché de faire gérer les
dossiers délicats, surtout lorsqu’ils sont à l’origine de dissensions en son sein,
ce qui fut le cas en l’occurrence, l’abbé Livergnage s’étant ému de l’utilisation
faite par ses collègues de la fameuse photo jusqu’à ce que chacun s’engage à la
32détruire dans un beau geste de contrition politique .
Une des grandes affaires de la communauté catholique réside dans la
diffusion de sa presse. En dehors de « La Semaine du fidèle », bulletin du

30 L’intérêt de Mgr Grente est souligné par Jean-Claude Allain, op. cit, p. 482 ; témoignage de
René Pailler sur les propos tenus à la Libération par Mgr Grente à Maurice Schumann (entretien
inédit de René Pailler avec l’auteur, 23 janvier 1987).
31 La situation de l’Eglise à la Libération est décrite et analysée avec précision par J. Termeau, op.
cit. Sur la rencontre entre Mgr Grente et le CDL, témoignage de Jean-Jacques Marzorati à l’auteur
er(entretien inédit des 5 avril et 1 mai 1997).
32 Note JLC/MP du 27 janvier 1945 à M. le Commissaire régional de la République d’Angers. Le
préfet Costa y développe notamment l’attitude de Mgr Grente. Sa narration est basée sur deux
notes non datées non signées : « note sur une photographie » et « note sur des allégations »
vraisemblablement produites par l’Evêché (ADS 2000W455 sous-dossier Mgr Grente et le
clergé). Dans l’entretien qu’il a accordé à l’auteur, J.-J. Marzorati se souvenait que les membres
du CDL détenaient cette photo (op. cit.), ce que confirme Jean Cureau (conversation du 28 août
2009). L’affaire est évoquée sous une forme très romancée par Jean-Claude Boulard dans le
chapitre « La photo » de son ouvrage Le curé de Sainte-Colombe, Saint-Germain-du-Puy,
Editions lIbra Diffusio, 2000, p. 100 à 104.
48
33Diocèse , c’est le travail de l’abbé René Baret qui s’emploie vite, à la
Libération, à obtenir la parution de « La Dépêche du Maine », journal
d’informations générales et religieuses. Il a, le 16 septembre 1944, « la surprise
de remettre (son) rapport à un tout jeune homme, M. Duteil » avant d’obtenir
dix jours plus tard l’autorisation de publier « La libre Dépêche du Maine »,
toujours hebdomadaire, dont le premier numéro est daté des 22 et 29 octobre
341944 . Cette autorisation rapide a mis fin à un débat dans l’Eglise. Mgr Grente
paraît avoir souhaité une direction laïque pour « La Dépêche », volonté qui
rencontre la vive opposition du Père Baret. Il y voit un désaveu personnel ; il
considère que le Journal risquerait d’échapper à l’emprise souhaitable de
35l’Evêché . Quelques mois plus tard, le tirage du journal catholique sera de
36
9.500 exemplaires, en faisant un organe qui compte dans le Département .
Dans la pratique, les relations de l’hebdomadaire catholique avec les
autorités civiles et d’abord Duteil, délégué régional de l’information, seront tout
sauf faciles. En février 1945, un éditorial de l’abbé Baret, « La hausse des
salaires », stigmatise la politique du Gouvernement qui consiste à distribuer du
papier monnaie, allant jusqu’à annoncer une situation inflationniste digne de la
République allemande de Weimar. Violent autant que rétrospectivement
pertinent, le propos de l’Ecclésiastique provoque suffisamment d’émoi pour
qu’il soit l’objet de remontrances. Il écrit à son interlocuteur « qu’il n’y a jamais
eu dans mon esprit les noirs desseins qu’on m’impute » et fait amende
honorable deux semaines plus tard, du moins sur la forme, mais toujours lucide
37sur le fond . Un bilan sur la presse, sans doute établi par Duteil, fait bientôt
38référence à un « article (tendancieux) qui portait atteinte au crédit de l’Etat . »
L’étude attentive du contenu de « La Dépêche du Maine » sous l’Occupation
conduira Duteil à demander le 26 juin 1945 la comparution des deux
responsables du Journal, le chanoine Léon Porteboeuf et l’abbé René Baret,
devant la Cour de justice « pour crime d’indignité nationale ». Le maréchalisme
du premier fut flamboyant et total. Après que Mgr Grente ait nommé en 1942 le
chanoine Porteboeuf à la cure de la Cathédrale, l’abbé Baret fut presque aussi
ardent. Mais les deux hommes ne furent pas suspects de sympathies pro-
allemandes et les textes de l’abbé Baret ne manquèrent pas de célébrer la France

33 Chapitre consacré à « L’église » par Jacques Termeau, op. cit. p. 68.
34 Détails narrés par René Baret dans son Journal de Guerre, op. cit. Lettre du 30 septembre 1944
de Duteil (dossier 26J94 du fonds « Dépêche du Maine » aux ADS). Sur le chanoine Baret, on lira
la biographie comme toujours remarquable de Philippe Bouton.
35 Notes dactylographiées des 15, 16 et 20 septembre 1944 de René Baret (ADS 26J94).
36 Chiffre cité par Thierry Leclair dans La presse éphémère de la Libération (1944-1953)
mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine sous la direction de Jean-Claude Allain (1989)
document 2.
37 Editoriaux dans LDM (n° 16 du 11 février et n° 18 du 25 février 1945 ; courrier de R. Baret du
15 février 1945 (sans doute au chef de cabinet du Préfet qui fut son interlocuteur), ADS
2000W320 ex 556W176/1, 26J127, Journal de guerre par René Baret, op. cit.
38 ADS 2000W137 (le document paraît dater de mai 1945).
49
et l’héroïsme de ses soldats. Les deux accusés se justifient. Le 30 juillet 1945,
au titre du Parquet, le Commissaire du Gouvernement fait remarquer au
Préfet que le Délégué régional de l’information n’a pas le pouvoir de porter
plainte, ce que pourrait faire le CDL dans une requête motivée. Il ajoute que
« la lecture des pièces de procédure paraît faire ressortir l’absence de
39
culpabilité » des intéressés .

Comme on le verra, l’intérêt de Mgr Grente pour les péripéties politiques
sarthoises sera constant. A court terme, il veille à ses relations avec sa
hiérarchie et accueille le dimanche 25 mars 1945 le nouveau nonce apostolique,
Mgr Roncalli (futur Jean XXIII), pour la messe pontificale, les deux hommes
40s’étant connus lors d’une mission en Orient .

Les communautés protestante et juive sont modestes, la seconde ayant été
fortement décimée par les persécutions nazies, surtout au Mans (292 victimes
sur 362 juifs déportés à partir de la Sarthe). Notre évocation des mentalités
locales doit être complétée par le rôle appréciable des « justes » sarthois dans le
sauvetage d’enfants juifs issus de la région parisienne. Le placement de ces
enfants pendant la Guerre se situe dans la tradition d’accueil d’enfants de
l’Assistance publique de la Seine dans la Sarthe rurale. L’auteur entendit dans
les années cinquante une femme de Lavaré (canton de Vibraye) exprimer avec
bon sens et sobriété le sentiment manichéen et généreux qui présida à cet
41accueil : « C’est un enfant, il n’a rien fait . »

39 Pièces du dossier dans ADS 2000W459 (ex 660W90). Nous avons étudié ces péripéties dans
ème« La difficile Libération de la Dépêche du Maine » (PM n°88, 2 semestre 2010).
40 ML du 26 mars 1945.
41 Le propos est ici transcrit du patois (« C’é un nias, il a rin fait »). Sur l’extermination des juifs
de la Sarthe, ouvrage précis et attentif de Karine Macarez Shoah en Sarthe, Le Coudray-
Macouard, Cheminements, 2006, issu de son mémoire de maîtrise.
50
Chapitre 4 : Les partis et les hommes à la Libération

La première grande diversion politique de la Libération provient de la
rapidité avec laquelle sont organisées, au début du printemps 1945, les élections
municipales qui interviennent ainsi avant le retour des prisonniers et déportés.
Comme nous l’avons déjà vu, la vie politique a, de fait, démarré très vite après
le départ de l’armée allemande.
Le Parti socialiste SFIO
Le Parti socialiste a pris en mains les pouvoirs en août 1944. Il s’exprime dès
1le 17 août dans « Le Maine Libre » . La fédération SFIO renaît le 11 septembre,
dans une salle de la Préfecture, avec un Bureau fédéral provisoire dans lequel
René Planchais est nommé secrétaire fédéral assisté par deux adjoints, Jean
Cureau, vice-président du CDL, et René Busson, syndicaliste enseignant ; Pierre
Le Saout a la charge de la trésorerie. Planchais assure une permanence au 6 rue
2de la Préfecture à compter d’octobre . Le travail militant reprend sur tous les
fronts où le Parti était présent avant-guerre : réunions, courriers, presse,
candidatures, syndicats, associations,… Le journal fédéral reparaît sous une
forme hebdomadaire le 29 octobre après que la Fédération ait reçu, sur
3l’instance de Duteil, une subvention de 5 000 francs du Parti . Les années
d’occupation ont compliqué les liens entre militants et sympathisants. L’action
de la section du Mans s’oriente vers les groupes d’entreprise (une soixantaine
d’adhérents signalés pour le groupe Renault fin 1944, un groupe chez les
cheminots) et « 27 camarades femmes » y sont signalées avec le rôle militant de
Madeleine Legeay de Wilde dont on trouvera également la signature de
4journaliste dans « Le Maine Libre » . Le dimanche 4 mars 1945, le Parti réunit
ses cadres à la Maison sociale du Mans, haut lieu du militantisme politique,
syndical et associatif du Département, sur la butte du Greffier. Les responsables
des sections locales sont venus écouter l’avocat Jean-Jacques Marzorati,
délégué à la propagande qui, dans une fresque que son style oratoire enrobe
d’un lyrisme quelque peu maniéré, rappelle les prophéties de Jaurès, les
décisions du Blum de 36 et les méfaits d’Hitler et de ses alliés français. Le
secrétaire de la Fédération, Planchais, présente le rapport moral et le rôle de son
Parti dans la clandestinité. Il aborde le sujet qui va bientôt occuper les militants
socialistes : les relations avec le Parti communiste et la loyauté qui doit les
caractériser car « c’est le Parti socialiste qui saura promouvoir l’action dans la
nouvelle République, diriger ce que souhaitent tous les Français de bonne
volonté : le grand rassemblement des républicains unis et disciplinés dans le

1 « Le Parti socialiste s’adresse au peuple ».
2 Compte rendu de Planchais adressé à la direction du PS (AFPS et OURS fonds PS SFIO
B877MM).
3 OURS Correspondance fédération de la Sarthe.
4 Rapport d’activité non daté (vraisemblablement rédigé fin 1944) de la section du Mans dû à Le
Maurouce (AFPS).
51
Parti du monde du travail ». La motion finale évoque le « malaise certain (qui)
règne dans la population » et « la réalisation (nécessaire) du programme du
5C.N.R. »
En ces premiers mois de 1945, les difficultés de transport n’empêchent pas
les militants d’animer de nombreuses réunions avec, en première ligne, Boyer,
Carré, Cureau, Dornic, Duteil, Francheteau, Marzorati, Rouy. Hommes du
CDL, du « Maine Libre », ils parcourent le Département, ouest comme est, tant
6on paraît alors oublier l’ingratitude des terres de mission . Eugène Carré est un
militant historique ; né en 1887, il refera parler de lui. François Dornic est né en
1911 ; cet enseignant vient du Parti communiste ; il va se révéler un polémiste
et un débatteur de premier ordre : « Quand je suis fâché, je pisse du vinaigre »
7
avait-il l’habitude de déclarer . Né en 1897, Gaston Francheteau est agent de
maîtrise à l’usine Renault ; unitaire, il devient également un des animateurs de
« France URSS » dans la Sarthe. Né en 1908, Gustave Rouy sera une des rares
figures paysannes de la SFIO. Encore faut-il souligner que ce cultivateur de
Spay va écrire dans « La république sociale » et « Le Maine Libre » où il paraît
8avoir fini sa carrière .
A quelques semaines des élections municipales, quelque 700 personnes
assistent le jeudi 5 avril 1945 à la réunion d’information socialiste qui se tient à
la Maison sociale. En présence de Lecorps et de Ledru et de leurs collègues de
la mairie du Mans et du CDL, Le Maurouce salue la présence du communiste
Pierre Brou et souhaite « la fusion complète et durable des deux grands partis
de travailleurs. » Le jeune Duteil parle au nom des Jeunesses socialistes, le
vétéran Eugène Carré rend hommage à de Gaulle, Jean-Jacques Marzorati,
comme souvent prolixe, puis Madeleine Lagrange donnent dans l’incantation et
9le lyrisme de circonstance .
Les effectifs de la fédération SFIO, qui atteignaient en 1938 2 200 adhérents,
approchent en cette année 1945 les 3 200, la fédération sarthoise se situant au
ème 1023 rang national .
Le Parti communiste
Plus que d’autres, le Parti communiste a été dans la Sarthe décimé par la
déportation, les exécutions et l’internement de nombre de ses militants. La
visibilité du Parti est assurée dès le numéro 9 du « Maine Libre » (18 et 19 août
1944) par une tribune libre intitulée « Le Parti communiste au vaillant peuple de

5 ML du 7 mars 1945.
6 Calendrier des réunions dans ADS 615W5.
7 Propos rapporté par le docteur Xavier Mordret qui sera bientôt son collègue au Conseil général
(VM n° 206, op. cit.).
8 Biographie de Gustave Rouy dans ADS 1134W561.
9 ADS 615W5 (note du 6 avril 1945) et ML du 6 avril 1945.
10 Le chiffre de 3 200 représente le nombre de feuillets commandés par la Fédération ; il est donc
supérieur au nombre effectif des adhérents. Les données citées proviennent des archives de
l’OURS (« effectifs fédérations », bulletin intérieur du PS SFIO, rapports aux congrès SFIO,
« L’Ours – cahier et revue » n° 177, septembre octobre 1987).
52
France » et l’annonce d’une réunion le 20. L’animation du Parti est assurée par
Pierre Brou, chef d’équipe chez Renault né en 1912 ; il assure la fonction de
secrétaire fédéral permanent, semble-t-il sans grand contrôle dans cette période
11dominée par le provisoire, en l’absence des déportés et des déplacés . Il est fait
état, en octobre 1944, de 2 000 adhérents dans 15 sections, chiffre sans doute
12
gonflé, et d’une cinquantaine de cellules .
Le samedi 7 octobre 1944 a lieu, à la Maison sociale, la première réunion de
l’après-guerre du PCF, où André Dupuis, délégué régional du Comité central,
fait le bilan de la Résistance. Le même thème est repris les jours suivants à Pont
de Gennes, La Flèche (le 15), Saint-Calais (le 25), Sablé (le 6 novembre). Les
13assistances restent modestes pour écouter Brou et Georges Bareau . En
revanche, quelques mois plus tard, le dimanche 18 février 1945, une foule
considérable estimée à quelque 4 000 personnes se déplace pour écouter
Jacques Duclos à l’occasion d’un grand meeting qui occupe l’essentiel de
l’après-midi, à la Maison sociale, au Mans. L’ambiance relève encore de
perspectives consensuelles et unitaires. Il y a là Ledru pour le CDL, Carré et
Riant au titre de la municipalité mancelle. Si Duclos fait l’éloge de l’Armée
rouge et de Staline, on a auparavant écouté les hymnes des alliés joués par
l’Harmonie des chemins de fer. La réunion est présidée par Maurice Lefebvre
qui a succédé au CDL à Le Paranthoën le 4 octobre 1944 (il sera remplacé par
14Charles Bry le 21 mars 1945) . Duclos aura parlé plus de deux heures,
manifestant son ironie mordante contre les politiciens et militaires français
d’hier, fustigeant l’Académie française qui n’a pas été épurée et où siège Mgr
15Grente, souhaitant une liste commune de gauche pour les élections à venir .
Le 24 février puis le 11 mars 1945, en présence de membres du Comité central
ont lieu des réunions d’organisation destinées à canaliser les initiatives locales.
Un rapport présenté par René Picard fait état en avril de 27 sections regroupant
122 cellules dont 39 au Mans, le reste surtout au sud et à l’est, moins à l’ouest.
Les communistes sont remarqués comme étant à la tête des mécontentements,
des critiques, surtout contre les insuffisances de ravitaillement. La modération
de Thorez paraît discutée. On parle ici évidemment beaucoup, comme chez les
socialistes, de l’unité mais on a conscience d’un rapport de forces qui reste, et
d’abord au Mans, défavorable au PCF. Les chiffres cités pour les adhésions
16(5 000 ?!) paraissent peu réalistes . Jacques Termeau les cite, non sans réserve.
17Des sources internes plus tardives font état pour 1945 de 2 200 adhérents ,
chiffre vraisemblable.

11 Fiche du 23 avril1951 des RG sur Pierre Brou (ADS 660W132).
12 ADS 660W132 synthèse RG, mai juin 1951.
13 Comptes rendus dans ADS 615W5.
14 Sur les mouvements au CDL, Jacques Termeau, op. cit. annexe 1.
15 Note RG 1883 de Breton dans ADS 615W5.
16 Notes de février et avril 1945 (ADS 615W5).
17 Courrier du 10 février 1975 de Robert Jarry à l’auteur ; Dans Les lendemains qui déchantent.
Le PCF à la Libération, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1993 ,
53
Le Mouvement Républicain Populaire
On ne sait pas encore, fin 44 – début 45, que la démocratie chrétienne va
devenir en France une force dominante de l’après-guerre. Pour la Sarthe,
comme nous l’avons vu, deux facteurs comptent. D’abord, la vigueur militante
du Parti Démocrate Populaire (PDP) dans les années vingt et trente, ensuite le
« tort » qu’ont eu Goussu et Saudubray de voter en juillet 40 les pleins pouvoirs
au maréchal Pétain. Un troisième s’y ajoute, moins visible, peut-être plus
sournois : ce qui se passe à Paris dans les instances du parti qui se constitue à la
Libération. Le 3 septembre 1944, se tient donc à Paris une réunion du
Mouvement Républicain de Libération, sous la présidence de Bidault et en
18présence de Jean Letourneau, originaire de la Sarthe . Il s’agit de l’embryon de
ce qui sera le MRP. Au début de l’automne, une première réunion de cadres de
ce Mouvement a lieu au Mans avec Amand Duforest, qui en est le responsable
régional, et Alphonse Juge, ancien secrétaire général du PDP, qui a entrepris
19une tournée en France pour rallier les démocrates populaires au MRP . Celui-ci
ervoit le jour avec le 1 congrès des 25 et 26 novembre 1944 qui permet à Jean
Letourneau d’être élu à la Commission exécutive permanente du nouveau Parti.
Entre temps, dans « Le Maine Libre » du 11 octobre était parue une tribune
libre du PDP dont le congrès départemental va se tenir, comme nous l’avons
narré, le 10 décembre au Mans. Il y est voté à l’unanimité moins une voix « le
principe de la fusion des groupes (Mouvement Républicain de Libération, Jeune
20République et Parti Démocrate Populaire) » .
Le 10 février 1945, à la Maison sociale, le docteur Lesegrétain préside une
première réunion du MRP au Mans, avec André Colin, secrétaire général du
jeune Parti. Le docteur Mordret, le docteur Lesegrétain – que nous avons
rencontré au CDL - et Colin présentent le MRP à une cinquantaine de
21personnes . Le 5 mars, une tribune libre du MRP paraît dans « Le Maine
Libre ». Le 11, à La Flèche, 80 personnes assistent à une réunion d’information
présidée par le délégué régional du Mouvement, Duforest, et le 4 avril, au
cinéma Rex, au Mans, Duforest et Keranflech (ce dernier secrétaire du groupe
MRP du Mans) présentent Bouxom qui intéresse quelque 200 personnes au rôle
22de la femme dans la politique .
En fait, la transition entre le PDP et le MRP paraît avoir été tout sauf simple.
L’éviction de Goussu et Saudubray est mal vécue comme l’attestent les

Philippe Buton cite le chiffre de 2 212 adhérents en avril 1945, chiffre repris des documents du
ème11 congrès du PCF et figurant dans les archives centrales du PCF, ADSSD 261J25 dossier
Sarthe. Selon Ph. Buton, il y avait 700 adhérents en décembre 1944.
18 Jean-Claude Delbreil, op. cit., p. 431. Sur Jean Letourneau, la référence est le bon mémoire de
maîtrise de Michel Gaignard Jean Letourneau (1907-1986) député et ministre sarthois, dir.
Christine Manigand, Université du Maine, septembre 2003.
19 ML du 27 octobre 1944 (tribune libre du MRP) ; J.C. Delbreil, op. cit., p. 432.
20 er ML des 30 et 31 décembre 1944 et du 1 janvier 1945 ; J.C. Delbreil, op. cit., p. 436.
21 Note du 12 février 1945 (ADS 615W5).
22 Notes de février et avril1945 (ADS 615W5) et ML du 5 avril1945 (sur la réunion du 4).
54