VIE QUOTIDIENNE EN ÉGYPTE AU TEMPS DE KHÉDIVES

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La période qui s'étend de 1863 à 1914 et au cours de laquelle ont régné trois khédives en Égypte, se caractérise par de nombreuses perturbations. L'intrusion des normes de la civilisation occidentale dans un monde figé depuis des siècles brise un mode de vie que beaucoup croyaient immuable. En moins d'un demi-siècle, les Égyptiens ont vécu l'aventure du Canal de Suez, l'occupation britannique, ils ont connu les prémisses de l'urbanisation, ils ont participé au début de la grande industrie et de la grande distribution.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296371774
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La vie quotidienne

en Egypte

au temps des khédives

1863-1914

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions

ARBOIT G., Le Saint-Siège et le nouvel ordre au Moyen-Orient. De la guerre du Golfe à la reconnaissance diplomatique d'Israël, 1995. ABDULKARIM A., La diaspora libanaise en France. Processus migratoire et économie ethnique, 1996. SABOURI R., Les révolutions iraniennes. Histoire et sociologie, 1996. GUINGAMP PieITe, Halez el Assad et le parti Baath en Syrie, 1996. KHOSROKHVAR Farhad, Anthropologie de la révolution iranienne. Le rêve impossible, 1997. BILLION Didier, La politique extérieure de la Turquie. Une longue quête d'identité, 1997. DEGEORGE Gérard, Damas des origines aux mamluks, 1997. DAVIS TAÏEB Hannah, BEKKAR Rabia, DAVID Jean-Claude (dir.)" Espaces publics, paroles publiques au Maghreb et au Machrek, (coed Harmattan/Maison de l'orient), 1997. BSERENI Alice, Irak, le complot du silence, 1997. DE HAAN Jacob Israël, Palestine 1921, présentation, traduction du néerlandais et annotations de Nathan Weinstock, 1997. GAMBLIN Sandrine, Contours et détours du politique en Egypte, 1997. LUTHI Jean-Jacques, L'Egypte des rois 1922-1953, 1997. CHIFFOLEAU Sylvia, Médecines et médecins en Egypte. Construction d'une identité professionnelle et projet médical, (coed.Harmattan/ Maison de l'Orient), 1997. ANCIAUX R., Vers un nouvel ordre régional au Moyen-Orient, 1997. RIVIERE-TENCER Valérie, ATTALArmand, Jérusalem. Destin d'une métropole, 1997. YAVARI-D'HELLENCOURTNouchine, Lesfemmes en Iran. Pressions sociales et stratégies identitaires, 1998. Philippe BOULANGER, Le destin des Kurdes, 1998. Christophe LECLERC, Avec T.E. Lawrence en Arabie, 1998. Sabri CIGERLI, Les réfugiés kurdes d'Irak en Turquie, 1998.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7019-X

Jean-Jacques Luthi

La vie quotidienne

en Egypte

au temps des khédives

1863-1914

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'HarmattanINC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

A la mémoire de Gabriel Debien, au maître et à ['ami

Photo de couverture: Allégorie de l'inauguration du canal de Suez. Avec l'aimable autorisation de M. Hany Gresh et de l'Association Souvenir de Ferdinand de Lesseps et du Canal de Suez.

du

Du même auteur Gaston-Pierre Galey, Genève, Art Graphique, 1972 (en anglais) I~troduction à la ,littérature d'expression française en F;gypte, Paris, L'Ecole, 1974 Emile Bernard, l'initiateur, Paris, Éd. Caractères, 1974 Émile Bernard à Pont-Aven, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1976 Aperçu sur la presse d'expression française en Égypte, Alexandrie, Éditions de l'Atelier, 1978 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1978 Le français en Égypte - Essai d'anthologie. Beyrouth, ~1aison Naaman pour la culture, 1981 Ifmile Bernard - Catalogue raisonné de l'œuvre peint, Paris, Editions S.LD.E, 1982 Cinquante ans de littérature égyptienne d'expression française, Ale~andrie, Éditions de l'Atelier, 1985 Sur les pas d'Emile Bernard en Égypte, Alexandrie, Éditions de l'Atelier, 1985 Égypte qu'as-tu fait de ton français? Paris, Éd. Synonymes, 1987 L'Égypte des rois, Paris, L'Harmattan, 1997 Participation Les Avant-gardes littéraires du XX! siècle, Bruxelles, Association Internationale de littérature comparée. Université Libre de Bruxelles, 1977 Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'Outre-Mer, Tome IV), Paris, Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1986 Pont-Aven et ses peintres à propos d'un centenaire, Rennes, Les Presses universitaires de Rennes, 1986

Direction Qictionnaire général de la francophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986 (en collaboration). Supplément" 1996 L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990 (en collaboration) Traductions R. Hermanns, L'incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & Kamekull, 1980 (en collaboration) B. Andstrom, Suède, Stockholm, Legenda, 1986 (en collaboration) B. Andstrom, L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988 (en collaboration) B. Andstrom, La vallée du Malar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998 (en collaboration) B. Andstrom, Un voyage de rêve à travers la Suède, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1998 (en collaboration)

INTRODUCTION

Le cadre historique Nous avons choisi la matière de cet ouvrage non pas simplement pour donner un aperçu des jours abolis, mais aussi pour essayer de conserver, sous forme de livre, un témoignage sur les mœurs égyptiennes qui n'existent plus guère aujourd'hui que dans la mémoire de ceux qui les ont vécues eux-mêmes, elles n'en ont cependant pas moins influencé le caractère et les idées de la génération actuelle. Période charnière pour l'Égypte, que celle qui s'étend grosso modo de 1863 à 1914. La population égyptienne, celle des villes, en particulier, assista à une évolution rapide dans les domaines de l'économie, de l'administration, de la justice, de l'éducation... sans être toujours à même de la suivre, de la comprendre ou de l'apprécier à sa juste valeur. Les autochtones se trouvèrent confrontés à des idées émanant d'une philosophie très éloignée de leurs habitudes de pensée, une philosophie laïque, où l'individu devenait le centre de la vie, responsable de son destin. En même temps, la société égyptienne voyait les Occidentaux toujours plus nombreux s'installer dans le pays. Ceux-ci apportaient avec eux leur façon de vivre et leurs coutumes. Ils étaient monogames et leurs femmes jouissaient d'une grande liberté d'action. Elles ne portaient pas le voile et n'étaient pas exclues de la société des hommes. On ne mettait cependant point leur vertu en doute. Plus concrètement encore, les Européens mangeaient à table et employaient des couverts. Ils se livraient quelquefois à la danse entre eux, à domicile ou dans des lieux publics. Ils avaient aussi des salles où des troupes de théâtre et d'opéra venaient se produire. La comparaison entre les deux modes de vie, orientale et européenne, devenait inévitable, surtout avec le rapide développement de la presse et des communications. Parmi les indigènes, les uns, au nom de la religion et de la tradition, vitupéraient contre un modernisme qu'on tentait de leur imposer comme modèle à suivre; les autres voyaient dans l'apport étranger une source à laquelle il fallait puiser 9

avec discernement. L'affrontement allait alors bon train entre traditionalistes et modernistes. Les Européens n'étaient pas moins critiques à l'égard des mœurs orientales dont ils n'apercevaient que les aspects négatifs. Ils ne voyaient dans les populations autochtones que des passéistes invétérés ou de grands enfants à qui ils devaient tout apprendre. Tout cela nous est apparu dans la presse arabe et étrangère de l'époque, dans les entretiens que nous avons eus, vers 1950, avec des personnes qui avaient partiellement vécu cette période de transition, mais aussi dans les Mémoires, publiés ou inédits, rédigés par des ministres, des administrateurs, des juges, des institutrices même... Nous avons également feuilleté avec fruit les récits que nous ont laissés les voyageurs français, anglais, allemands, italiens, suédois de leur passage plus ou moins long au pays des Pharaons, ainsi que les Guides touristiques publiés à leur intention. Enfin les cartes, les registres du cadastre et les rapports administratifs en turc et en arabe qu'il nous a été donné de consulter, nous ont rendu un inestimable service. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient de retracer les pricipales étapes du déroulement historique en Égypte durant cette période riche en événements majeurs, afin de voir comment ceux-ci modifièrent la vie courante du peuple égyptien. * * *

Par le firman du 5 Safar 1284 (8 juin 1867), le sultan Abdel-Aziz de Turquie conférait à son vassal, Ismaïl Pacha, vice-roi d'Egypte depuis 1863, le titre de khédive (mot emprunté au persan et signifiant: mmtre, prince, seigneur, souverain). Ismaïl avait déjà obtenu, entre autres, le droit de conclure avec les agents étrangers, des conventions spéciales relatives aux douanes, à la police des sujets étrangers, au transit et à la direction des Postes, l'autorisation de battre monnaie, de posséder une armée de 30 000 hommes, d'attribuer des grades civils et surtout de transmettre sa succession de père en fils en ligne directe et par ordre de primogéniture, par le firman du 12 Moharram 1283 (27 10

mars 1866) confirmé par celui du 2 Safar 1283 (15 juillet 1866). Dans la hiérachie ottomane, le khédive se situait immédiatement après le sultan et devant le vizir. En retour, le tribut payé par l'Egypte au Trésor impérial passait, avec l'assentiment du khédive Ismaïl de 80000 à 150000 bourses (respectivement 10 000 000 à 18000000 de francs) par an. En somme, l'Egypte était pratiquement indépendante et l'allégeance à la Porte n'était marquée que par le versement du tribut annuel. Pour sa part, le gouvernement ottoman affaibli, préférait monnayer ses libéralités en faisant payer à ses vassaux les privilèges qu'il leur octroyait, plutôt que de voir naître de nouveaux conflits. Jouïssant par conséquent d'une large autonomie, le khédive IsmaïI (1830-1895) avait fait progresser maintes entreprises dont certaines très ambitieuses. Il héritait de son onele, Saïd Pacha, outre d'un préjugé favorable, du projet du percement de l'isthme de Suez. Sans entrer dans les détails politico-économiques de cette gigantesque entreprise, remarquons simplement que les chancelleries européennes étaient alors fort divisées entre elles, quant à l'attitude à adopter devant cet immense ouvrage. La France directement intéressée par l'affaire, soutenait le khédive, alors que la Grande-Bretagne poussait la Porte à refuser son consentement à la poursuite des travaux, alléguant que la corvée était inhumaine. Pour faire taire la critique, le khédive supprima la corvée au Canal en 1863 et dut payer, en même temps, un dédit à la Compagnie de Suez pour les dommages causés par l'interruption momentanée du creusement. Un chassé-croisé diplomatique se poursuivit entre Istanbul, Paris, Londres et Le Caire jusqu'à la veille de l'ouverture du Canal en 1869. Dans l'intervalle, le khédive s'était engagé dans des frais excessifs non seulement pour obtenir l'approbation de la Porte, mais aussi pour faire face aux dépenses somptuaires de l'inauguration. Ismaïl voulut éblouir ses invités: la construction du palais de Guézireh et la route des Pyramides, entre autres, engloutirent des sommes disproportionnées. Ajoutons que les ministres du khédive ne furent pas toujours à la hauteur de leurs responsabilités, confondant souvent les Caisses de l'État avec celle du Prince. La crainte de tomber en disgrâce les poussait à satisfaire les desseins du souverain, sans oser lui faire de remontrances. Pour sa part, Ismaïl voulait donner de l'Égypte une image Il

!"

L

l-Les trois Khédives

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moderne et pour cela, il ne regardait pas à la dépense. Au reste, dans son désir de bien faire ne fut-il pas souvent victime d'escrocs éhontés? L'Égypte qui s'ouvrait à l'Europe dès le début du 1~ siècle vit bientôt surgir des conflits entre indigènes et européens. Les relations entre les deux communautés étaient pourtant réglées par les Capitulations (de capitula, petit chapitre, puisque le traité original était divisé en petits chapitres) qui donnait le droit à chaque agence diplomatique établie sur le territoire ottoman de juger ses ressortissants selon les lois nationales. Avec l'afflux des immigrés, les abus et les procès se multiplièrent et, des Capitulations, il n'existait bientôt plus que le nom: elles avaient été remplacées dans les faits par une législation coutumière, arbitraire, dépendant de la personnalité du chef de chaque agence consulaire. Nubar pacha, alors ministre des Affaires Étrangères d'Ismaïl proposa de former des tribunaux dont feraient partie des éléments européens. II communiqua une note à ce sujet aux différentes chancelleries d'Europe, en 1867. Les travaux de la réforme judiciaire ne commencèrent à Constantinople que le 15 février 1873. II ne fallut pas moins de trois ans d'efforts pour mener l'affaire à son terme. Le 28 juillet 1876, le khédive inaugurait en personne les Tribunaux d'Exception dits aussi Mixtes, en présence des nouveaux magistrats indigènes et européens au cours d'une somptueuse cérémonie. Les avantages procurés par les Tribunaux Mixtes sont trop connus pour que nous ayons à les énumérer ici. Disons simplement que cette juridiction fonctionna à la satisfaction de tous jusqu'en 1949, fin de son mandat. Un autre secteur était en train de se développer: l'enseignement. Sur l'instigation du khédive Ismaïl, Ali pacha Moubarak, ministre de l'Instruction Publique, promulgua la loi du 10 Rajab 1284 (1868) qui fut la charte fondamentale de l'éducation moderne en Égypte. Tant au point de vue sanitaire qu'éducatif, cet acte législatif est un solide monument qui témoigne si besoin est, des vues éclairées du souverain et de son ministre. On doit aussi à Ismaïl la fondation de la Bourse d'Alexandrie mais plus encore: l'inauguration d'une politique de travaux publics. II fit creuser ou curer 112 canaux d'irrigation, travail fondamental pour la vie agricole 13

du pays. Il entreprit aussi d'aménager les ports d'Alexandrie et de Suez. Durant son règne, le réseau ferré quintupla et, sur son conseil, on installa des sucreries et des ateliers pour l'égrenage du coton. Plus spectaculaire encore fut la transformation du Caire et d'Alexandrie sur le modèle des grandes cités européennes. Pour soutenir sa politique de modernisation, Ismaïl fut obligé d'emprunter à l'étranger à des taux de plus en plus élevés. Ne pouvant rembourser à temps, le khédive eut recours à de nouveaux prêts. Engagé dans cette redoutable spirale, il lui fut impossible d'en sortir. Un moment cependant, on crut la crise conjurée: le boom cotonnier des années 1861-1865, consécutif à la guerre de Sécession américaine, avait amené les marchés européens à s'approvisionner en Égypte. L'euphorie ne dura guère et la chute brutale des cours posa des problèmes insolubles aux finances du khédive. À cela s'ajoutait les charges inhérentes aux travaux du Canal de Suez et celles de la conquête du Soudan. Ismaïl empruntant à la fois à la France et à l'Angleterre, la rivalité de ces deux nations ne faisait qu'accroître les tensions déjà exi stantes. À l'intérieur, la situation n'était pas meilleure où les emprunts à court terme étaient souvent consentis à des conditions exorbitantes... quand on trouvait prêteur. Ces emprunts, comme on l'imagine, obérait le budget dont les revenus étaient aliénés les uns après les autres. À partir de 1870, il ne faisait plus de doute pour personne que la situation financière de l'Égypte allait vers la catastrophe. En effet, à cette date, la dette égyptienne se montait à 38 736 000 £; un an plus tard, elle atteignait 47701 000 £. Le khédive était réduit aux expédients. Le coup de grâce fut la banqueroute turque de 1875 qui provoqua la panique à la Bourse de Londres et de Paris. Les titres égyptiens s'effondrèrent et, au Caire, on était à la veille de suspension des paiements. L'Angleterre racheta alors la part des actions du Canal de Suez appartenant au khédive. L'arrivée d'une Commission franco-anglaise au Caire pour tenter de mettre de l'ordre dans les finances égyptiennes n'empêcha pas la banqueroute l'année suivante. Le Condominium, alors imposé au khédive pour restaurer la confiance des créanciers, opéra d'une façon draconienne. Il mit un terme aux libéralités du souverain en l'obligeant à soumettre son train de vie à une liste civile. On restreignit 14

aussi les dépenses du fonctionnement de l'Administration et nombre d'officiers subalternes mis en demi-solde. Le mécontentement qui en découla explique, à bien des égards, le développement des crises ultérieures. La présence de deux ministres étrangers dans le gouvernement ne fit qu'accentuer l'animosité du khédive et celle de son administration. On recevait mal les ordres émanant de ministres imposés par l'Europe. Ismaïl joua un certain temps de la rivalité franco-britannique feignant de favoriser l'un au dépend de l'autre. Il ne réussit qu'à resserrer les liens entre les deux partenaires. Ceux-ci lui demandèrent alors de se démettre. Sur son refus, ils s'adressèrent au sultan qui le déposa (lradé du 26 juin 1879) par un télégramme resté célèbre dans l'Histoire. Le départ d'Ismaïl pour l'exil ne réglait pas pour autant les problèmes économiques de l'Égypte. Le nouveau souverain, le khédive Tewfiq, âgé de vingt-sept ans (18521892), n'avait pas l'envergure de son père. Bien intentionné, foncièrement honnête mais faible, il apparut très tôt comme le jouet des puissances étrangères. Comme la présence de deux ministres européens dans le gouvernement présidé par Nubar pacha se révéla inefficace, on rétablit le Condominium dès le mois de septembre 1879. Les deux contrôleurs étaient alors de Blignières (France) et Sir Evelyn Baring, futur lord Cromer (Angleterre). Le 17 juillet 1880, un accord était intervenu au terme duquel environ la moitié des recettes du pays passait au règlement des créances. C'est ainsi que les revenus du chemin de fer, des douanes et les impôts de quatre provinces passèrent dans la Caisse de la Dette Publique, organe créé à cet effet. Et, les biens du khédive (la Daira Sanieh) furent désormais gérés par une commission particulière. La loi qui entérinait cet arrangement devenait, en quelque sorte, la charte financière de l'Égypte. Elle devait peser de longues années sur le pays et exacerber le mouvement nationaliste. Les mécontents étaient nombreux: officiers licenciés ou en demi-solde, fonctionnaires dont les traitements avaient été réduits, commerçants et hommes d'affaires qui avaient vécu des libéralités du précédent monarque... allèrent grossir les rangs du Parti nationaliste, encouragé naguère par le khédive Ismaïl qui cherchait à se débarrasser de la tutelle européenne. Non seulement ce rassemblement s'opposait aux Anglais et 15

aux Français mais aussi aux Turcs accusés d'avoir fait le lit des étrangers. On reprochait aux Ottomans leur fortune rapide et leur train de vie princier. Il faut se souvenir, en effet, que gouverneurs et ministres étaient issus des milieux ottomans et ne furent remplacés que très lentement par des locaux. Au centre du mouvement revendicatif, un groupe d'officiers égyptiens subalternes cristallisait la frustration. En effet, 2 000 d'entre eux avaient été congédiés à la suite de compressions budgétaires, alors que les officiers supérieurs Turcs - conservaient leurs postes et leurs prérogatives. Depuis un certain temps déjà, les officiers à qui leur solde n'avait pas été versée depuis des mois, voire des années, étaient retournés dans leur lieu d'origine pour y trouver de quoi subsister. Par une sorte d'aberration, on les convoqua au Caire, au moment du départ du pèlerinage pour la Mecque, afin de leur annoncer leur licenciement. Prenant alors appui sur les ulémas le l'Azhar, le mouvement tourna à l'effervescence qui s'empara bientôt de tout le pays. À la tête de ce bouillonnement se trouvaient des colonels d'origine rurale entraînés par Orâbi (1841-1911), officier qui était arrivé à incarner les aspirations nationales de l'Égypte de 1880. Par son charisme, il réussit à soulever les foules dans les grandes villes. Il voulait traduire dans les faits le rêve d'un penseur musulman d'origine afghane, Ja'mal aI-din al-Afghany (1838-1897) récemment expulsé d'Égypte. Le philosophe aspirait à fonder un vaste empire islamique sous l'autorité d'un calife, afin de faire face à l'emprise de l'Europe. Un front organisé s'était même constitué contre le khédive, les Turcs et les étrangers. La situation devenait grave. Deux insurrections allaient faire d'Orâbi un homme d'envergure nationale. À l'issue de la première, il obtint le remplacement du ministre de la Guerre, Osman pacha, un Turc, par Mahmoud Samy al-Baroûdy, un proche du leader nationaliste. La seconde vit la chute du premier ministre, Riaz pacha et le nomination de S. al-Baroûdy à sa place. Dans ce nouveau ministère, Orâbi devenait ministre de la Guerre et recevait le titre de pacha. Quelle allait être l'attitude du gouvernement face à la tutelle étrangère? L'Assemblée des Notables, sorte de parlement restreint créé par Ismaïl, n'avait qu'une voix consultative. Comme telle, elle entendait exercer des pouvoirs plus étendus. Voter le budget, par exemple, était l'une de ses premières exigences. L'obtenir, c'était mettre un 16

terme au contrôle financier étrange,r. Français et Anglais ne pouvaient tolérer de se voir évincer. Dès le mois de septembre 1881, Londres et Paris se concertèrent à propos de la situation en Égypte. Gambetta ne put obtenir l'adhésion de Gladstone à l'envoi d'un corps expéditionnaire à Alexandrie, ainsi qu'il l'avait envisagé. Le successeur de Gambetta, Freycinet, proposa une conférence à Istanbul qui obtint l'approbation de la Grande-Bretagne. Au Caire, la réaction nationaliste se faisait de plus en plus revendicative et une menace bien réelle pesait sur le trône khédivial. Afin de dissuader Orâbi pacha, Freycinet suggéra une démonstration navale devant Alexandrie qui eut l'agrément de tous. Bien loin de calmer les Égyptiens, elle excita au contraire leur fureur. Une émeute éclata le 12 juin 1882 à Alexandrie et coûta la vie à une soixantaine d'Européens. On ignora toujours les vrais responsables de ce massacre. La conférence de Constantinople finit par se résoudre à demander à la Turquie d'intervenir militairement en Égypte. Or le sultan tardait à répondre. Gladstone proposa alors à Freycinet de s'associer à lui afin de prendre des mesures plus énergiques: le bombardement des fortifications d'Alexandrie. Sur le refus de ce dernier, la flotte française quitta les eaux égyptiennes, laissant seuls les navires britanniques. L'amiral Seymour, commandant de l'escadre anglaise envoya un ultimatum au gouverneur d'Alexandrie, lui enjoignant d'arrêter l'armement des forts. La sommation rejetée, la ville fut bombardée le Il juillet et investie le 13. Entre-temps, le port avait été pillé et incendié par des éléments incontrôlés. Ayant mis pied en Égypte, l'Angleterre était condamnée à aller jusqu'au bout et à occuper, par la suite, le pays tout entier. Mal soutenu par la politique hésitante de la France, Gladstone déclara aux Communes qu'au besoin, il agirait seul. Devant sa résolution, le Parlement vota les crédits nécessaires à l'expédition. Les forces britanniques se portèrent sur le Canal de Suez malgré les protestations de F. de Lesseps. La petite armée de lord W olsley, partie d'lsmaïlieh, vainquit les troupes d'Orâbi pacha à Tall alKébir, le 13 août 1882. Arrêté au Caire, Orâbi fut condamné à mort. Toutefois, grâce à l'intervention du khédive, la peine

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fut commuée en bannissement à perpétuité. À son retour en Égypte, vingt ans plus tard, Orâbi était complètement oublié. Granville, successeur de Gladstone, ne souhaitait pas l'occupation de l'Égypte, mais poussé par l'opinion publique et les impérialistes, il lui était difficile d'évacuer rapidement le pays. Les atermoiements se prolongeaient quand l'insurrection du Soudan fournit à l'Angleterre un prétexte inespéré pour maintenir la présence de ses troupes dans la Vallée du Nil. Tewfiq mourut en 1892, son fils aîné Abbas-Hilmy ou Abbas II (1874-1932) lui succédait. Rien ne changea dans l'État. L'Angleterre était toujours représentée par son proconsul, lord Cromer, et, à côté des ministres égyptiens elle avait placé peu à peu des "conseillers" britanniques qui tenaient, en réalité, les rênes du pays. L'Armée nationale dissoute après 1882, était graduellement reconstituée avec les soldats autochtones et des cadres anglais. Elle était commandée par un général britannique qui avait pris le grade oriental de sirdar. Distincte de l'armée d'occupation, les troupes égyptiennes se doublèrent d'une police indigène créée en 1883, sur le même modèle. La justice indigène subit aussi des modifications. C'est ainsi qu'en 1883, furent établis des Tribunaux laïcs ayant compétence pour juger les Égyptiens en matière pénale et partiellement en matière civile. La compétence des tribunaux religieux était limitée aux affaires relevant du statut personnel. Bien qu'incomplète, cette réforme était un progrès vers l'unité de la justice indigène. Les nouveaux tribunaux étaient pourvus de magistrats égyptiens et anglais, et dépendaient d'un Conseil judiciaire installé en 1883. Quant aux Tribunaux Mixtes, l'Angleterre ne parvint pas à les supprimer et leur mandat fut même prorogé. La présence de la Grande-Bretagne restaura l'ordre public en Égypte et introduisit une justice plus humaine par la suppression des peines corporelles. L'occupation militaire amena aussi l'ordre dans l'économie et les finances du pays. C'est de cette époque que date la création de la Bank of Egypt (devenue Banque Nationale en 1898) et le rattachement de la monnaie égyptienne à la Livre Sterling. Par ailleurs, la culture du coton fut intensifiée pour alimenter les usines anglaises, tandis qu'on décourageait les progrès de 18

l'industrie égyptienne, pour empêcher la concurrence éventuelle des fabriques locales. Afin d'accroître la superficie cotonnière, le pays fut doté d'un barrage à grande retenue édifié à Assouan, en 1902. Malgré bien des aspects positifs de l'occupation britannique, le nationalisme égyptien ne désarmait pas. Après avoir connu une certaine éclipse à la suite de la défaite de Tall al-Kébir, il renaissait en se transformant. Il ne s'agissait plus, dès lors, d'un groupe de mécontents, mais bien d'un mouvement d'opposition nationale dirigé contre l'Angleterre qu'il fallait expulser. Cette action collective s'était développée d'abord en raison des progrès de l'instruction supérieure, car les Égyptiens cultivés, tout en restant fidèles aux valeurs traditionnelles de l'Orient, n'ignoraient plus rien des idées libérales de l'Europe. Ensuite, les institutions politiques locales, même paralysées par les Anglais, demeuraient malgré tout une arme entre les mains des Égyptiens qui ne s'en privèrent pas pour lutter contre l'occupation étrangère. Très différent de son père, le khédive Abbas II ne craignait pas de prendre des initiatives politiques sans consulter les autorités d'occupation, ce qui lui valut bien des conflits personnels avec lord Cromer et maints rappels à l'ordre. À l'exemple du khédive, les ministres se montraient moins dociles et préféraient démissionner plutôt que de contresigner des décisions que l'Angleterre imposait à l'Administration locale. Mais comme le personnel politique était limité, c'était toujours les mêmes qui revenaient au pouvoir, à tour de rôle. Tous cependant étaient conscients que l'intérêt national leur commandait d'éviter par tous les moyens l'annexion et de conserver les institutions dans leur état, comme la source de la résistance actuelle et le noyau de l'indépendance à venir. Ainsi procédèrent Nubar pacha, Chérif pacha, Riaz pacha Ce jeu dangereux et subtile ne fut pas toujours compris même par les nationalistes et l'un des ministres, Boutros Ghaly, soupçonné de politique anglophile, tomba sous les balles d'un exalté. Une nouvelle circonstance aggrava encore le différend entre l'Égypte et la Grande-Bretagne: la reconquête du Soudan. En 1881, un illuminé, Mohamed-Ahmed dit le Mahdi - ce Messie de l'islam - appela ses compatriotes à se soulever contre l'Égypte et repoussa les troupes égyptiennes. L'Angleterre conseilla alors au khédive Tewfiq de renoncer 19

au Soudan, ce que le souverain et ses ministres refusèrent catégoriquement. Qui possédait le Soudan était maître des eaux du Nil et serait à même des les détourner, hypothèse inacceptable pour l'Égypte. Après de longues hésitations, l'Angleterre et l'Égypte" s'entendirent" pour reprendre la conquête du Soudan, du moins certains territoires. Londres avait dans l'idée de faire supporter au Caire les charges de l'expédition et détourner, en même temps, l'opinion égyptienne de la présence britannique sur son territoire national. Il fallut donc réorganiser l'armée et la préparer à ses nouvelles tâches. Commandée par le général Kitchener, l'armée mixte composée en majorité de troupes égyptiennes, s'empara de Dongola en 1896. Le premier objectif était atteint. Lord Cromer parvint à convaincre Londres de poursuivre la campagne en vue d'écraser le mahdisme. En 1897, Kitchener reçut des régiments britanniques de renfort. Il anéantit les derviches soudanais à Umdurman. Un de ses adjoints, le général Wingate poursuivit le chef des rebelles au Kordofan et le tua. La même année, un accord anglo-égyptien liquida le sort du Soudan reconquis. Après avoir défini le tracé géographique du pays, le traité en fixa le statut. Sans trancher la question de souveraineté, le Soudan était considéré désormais comme distinct de I'É~ypte mais administré conjointement par l'Angleterre et l'Egypte, sous l'autorité d'un gouverneur général nommé en commun par l'Angleterre et l'Égypte. C'est ainsi que le Soudan égyptien devenait le Soudan anglo-égyptien, en vertu de l'accord signé en 1899. Paradoxalement, un traité ne peut être ratifié qu'entre États souverains et dans les faits l'Égypte ne l'était guère, alors que la mainmise britannique sur le Soudan reposait au moins sur un titre: la conquête. La première guerre mondiale provoqua une rapide évolution du régime politique de l'Égypte et l'exacerbation des aspirations nationales. En effet, à la veille du conflit, Abbas II se trouvait en visite auprès du sultan à Istanbul. Le khédive prit fait et cause contre l'Angleterre et adressa un appel aux Égyptiens les engageant à secouer le joug de l'occupation. Malgré son adhésion à la politique turque qui soutenait la Triple Alliance, Abbas II ne fut pas autorisé à rentrer dans son pays. Profitant de la circonstance, l'Angleterre proclama le 18 novembre 1914 la fin de la 20

suzeraineté ottomane sur l'Égypte et étendit son protectorat sur tout le pays. Le lendemain, elle prononça unilatéralement la déchéance du khédive et son remplacement par l'oncle de celui-ci: Hussein Kamel. Avec l'approbation de la GrandeBretagne, le nouveau souverain prit le titre de sultan. Le khédivat avait vécu. De sultanat, l'Égypte devint un royaume indépendant en 1922 mais ne vit disparaître les dernières troupes d'occupation qu'en 1956. * * *

De l'avènement d'IsmaÏI pacha comme vice-roi d'Égypte à la déposition du khédive Abbas II, en gros cinquante ans, voilà la période à laquelle nous limitons notre enquête. Au cours de ces décennies, riches en événements considérables, l'Égypte a "décollé" et s'est résolument engagée dans la voie du progrès d'où elle était exclue depuis des siècles. La première impulsion donnée par l'Expédition d'Égypte (1798-1801) reprise et soutenue par Mohamed-Ali, c'ontinuée par ses successeurs, a marqué un moment le pas. L'organisation intérieure de l'État, les projets de longue haleine, la consolidation des acquis antérieurs, ont provoqué des crises plus ou moins importantes. En même temps, la société égyptienne jusqu'alors tenue à l'écart, tentait d'assumer une part de responsabilité dans la conduite des affaires publiques. Les classes sociales d'abord indifférenciées ont pris forme et leur présence est devenue réelle sur l'échiquier national, économique et politique. Au cours de ce demi-siècle, il s'est lentement dégagé une classe bourgeoise raisonneuse, de langue arabe et de confession musulmane en majorité, sur laquelle reposait le commerce et l'administration. La paysannerie a connu, pour sa part, un développement important après l'extension de la culture du coton et de la canne à sucre. Elle aspirait, à son tour, à accéder à la propriété. Les "colonies" étrangères numériquement faibles jusqu'au début du 19C siècle, devenaient des puissances quasi autonomes dans l'État, jalouses de leurs prérogatives fiscales, juridiques et autres. Elles tenaient aussi des secteurs entiers de la vie économique, ce qui heurtait les Égyptiens. Les rancunes accumulées ont 21

conduit à d'inévitables tensions entre les deux communautés. Et, c'est dans ce bouillonnement historique, économique et social que se dégageait l'Égypte moderne.

PREMIERE PARTIE

...

LE CADRE DE VIE

I

- LE

MILIEU PHYSIQUE

LE RÉVEIL DES VILLES 25 - L'URBANISATION LES ÉDIFICES CIVILS ET RELIGIEUX 50
Le réveil des villes

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Vers 1865, les villes égyptiennes "bougent", surtout le Caire et Alexandrie, tandis que d'autres naissent telles que Port-Saïd et Ismaïlieh. Des projets de grande envergure, chemins de fer, ponts, usines, travaux d'irrigation et percement de l'isthme de Suez en particulier, amènent un flot d'étrangers, engagés en grand nombre par le vice-roi Ismaïl, en vue de moderniser le pays dans les domaines de la technique, de l'Administration et de l'économie. Le Caire Depuis que les étrangers ne sont plus tenus à loger dans les quartiers qui leur sont réservés, les Européens, avec les encouragements d'Ismaïl pacha féru de modernisme, entreprennent de construire des habitations à leur convenance aux abords des grandes vilJes. Un Caire nouveau s'étend lentement vers l'ouest, de la vieille ville au Nil, sur d'anciens terrains agricoles qu'on aménage après assainissement de la plaine alluviale. Et, vers 1886,le Caire devient un vrai microcosme, un modèle pour l'Égypte. A quoi ressemble le Caire au début du règne d'Ismaïl? Serré entre les collines calcaires du Moqattam et les limites des crues du Nil, la capitale affecte alors la forme d'un long quadrilatère dont le grand côté dirigé nord-sud mesure

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