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VILLE MOUVEMENTÉE

De
436 pages
Deux approches des espaces publics et des centralités à Alger sont articulées dans cet ouvrage : la première rappelle les controverses urbanistiques qui ont jalonné l'histoire de la ville et la deuxième analyse les soubresauts d'une urbanité démocratique en formation dans la métropole contemporaine. Au-delà de la diversité des lieux et des usages, c'est la question de l'insertion politique et sociale des citadins qui est au cœur de cette réflexion. Ce travail s'inscrit dans le débat démocratique sur l'avenir de la métropole.
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Nassima DRIS

,

LA VILLE MOUVEMENTEE
Espace public, Centralité, Mémoire urbaine à Alger
Préface de Sylvia OSTROWETSKY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A mes parents

"La cité est un discours, ce discours est véritablement un langage: la ville parle à ses habitants, nous parlons notre ville, la ville où nous nous trouvons, simplement en l'habitant, en la parcourant en la regardant" Roland BARTHES (Sémiotique et urbanisme).

"Les objets de pensée, construits par des chercheurs en sciences sociales se fondent sur les objets de pensée construits par la pensée courante de l'homme menant sa vie quotidienne parmi ses semblables et s'y référant". Alfred SCHÜTZ (Le Chercheur et le quotidien).

Remerciements
Cet ouvrage est issu d'une thèse de sociologie urbaine (doctorat nouveau régime) soutenue en 1999 à l'Université de Paris X-Nanterre. Outre une rédaction nouvelle en version allégée, nécessitée par la publication, quelques approfondissements y ont été apportés. Mes remerciements vont tout particulièrement à Isaac Joseph, Professeur à l'Université de Paris X-Nanterre, en sa qualité de directeur de thèse. Je remercie également Sylvia Ostrowetsky, Professeur à l'Université de Picardie, pour avoir préfacé cet ouvrage ainsi que Nadir Marouf, Professeur et Directeur du CEFRESS, qui en a proposé la publication. Pour l'intérêt porté à cette recherche, je remercie Maïté Clavel, Maître de conférences à l'Université Paris-X, JeanPierre Frey Professeur à l'Université Paris-XII, et Jean MétraI, Maître de conférences à l'Université Lyon-2. J'exprime ma reconnaissance à Marion Segaud, Professeur à l'Université du Littoral et à François Aballéa, Professeur et ancien directeur de la FORS-Recherche Sociale. J'exprime également toute ma gratitude à mes amis, collègues et proches d'Alger et de Paris.

Photo 1 (cliché N. DRIS) Vue générale de la baie d'Alger à partir de Riadh El Feth. Au premier plan, le quartier du Hamma (Belcourt).

@L'Hannatian,2001 ISBN: 2-7475-1812-4

PREFACE
Dès l'introduction de l'ouvrage qu'elle nous propose ici, Nassima Dris définit l'urbanisme comme un "acte fondamentalement politique". En conséquence, elle se demande si on doit concevoir ce dernier "comme l'aboutissement d'un savoir de l'urbain en faveur d'une réponse pertinente à une situation sociale?". La réponse est difficile en effet car, quand elle ne se soumet pas, prosaïquement, aux intérêts et stratégies des couches sociales au pouvoir, non seulement elle doit faire appel à des savoirs précis sur les traditions culturelles de ses habitants, sur les nécessités de la vie collective mais elle doit également faire preuve d'une capacité d'innovation en relation avec les transformations de l'organisation sociale. Parce qu'elle fut, de longue date, l'objet d'une intense activité urbanistique, la ville d'Alger constitue à cet égard un exemple particulièrement intéressant. Lieu d'expériences architecturales et technologiques, support de projets quelquefois utopiques comme celui de Le Corbusier qui, fort heureusement, ne fut jamais entièrement réalisé et qui, tout en conservant tout de même le site et sa rade au demeurant magnifique comme cadre géographique, envisageait sérieusement de raser une partie de la ville pour en faire un objet futuriste et sans aucun doute invivable. Que ce soit au niveau des projets ou de la réalisation, cette intense activité n'a guère cessé, avant, durant puis après la période coloniale. Encore qu'actuellement en proie à une violence quasi destructrice, elle procède à des tentatives plus ou moins renouvelées sans rapport, ni avec les formes de sociabilités traditionnelles ni avec celles, transgressives, qui s'y développent par ailleurs. Tant il est vrai qu'elle a fait l'objet de nombreuses analyses et quoique indispensable à la juste mesure de la situation algéroise, nous ne nous attarderons guère sur la partie plus historique concernant les divers plans successifs d'aménagement et d'urbanisme. Nous laissons au lecteur

attentif le soin d'en suivre la description critique!. Nous insisterons, par contre, dans cette préface forcément surplombante, sur les éléments essentiels qui tissent et constituent l'enjeu théorique de ce travail concernant ce que nous nommons "les dispositifs spatiaux de la vie culturelle et sociale" d'abord. Nous reprendrons la théorisation de la centralité urbaine et son application au cas algérois en prolongation du quartier Hamma préfigurant le nouveau centre d'Alger, ensuite. Nous retiendrons notre attention sur les bases théoriques qui tissent cette recherche pour en souligner l'originalité, enfin. La ville, en effet, n'est pas qu'une enveloppe fonctionnelle et/ou esthétique. Elle est surtout, et consubstantiellement, un espace construit et un lieu de pratiques collectives faites de partage des lieux destinés à la vie publique, mais aussi d'affrontements qui lui donnent, quoi qu'on en pense, en définitive, forme et signification. En conséquence, la ville doit être définie, tout à la fois, comme un objet construit mais aussi mouvant, fait des comportements régulés et des actions plus imprévisibles et envahissantes de la vie collective. Il est indispensable de bien saisir le sens de cette consubstantialité qui est, ici, au cœur d'une orientation théorique qui lie l'approche de la gestion étatique en tant que constructeur et contrôleur de l'espace collectif aux pratiques plus ou moins libres des citadins qui la tissent. Que ce soit en se coulant au sein des formes construites ou au contraire en leur résistant de façon plus ou moins agressive, les populations
1 _ On citera, ici, la thèse soutenue en 1982 par z. Lebkiri, à l'Université de Provence: "La centralité urbaine dans le monde arabe, le cas de l'Algérie" voir bibliographie. Adoptant un point de vue de type "archéologique" sur le modèle de M. Foucault, elle a utilisé une typologie des centres en relation avec les travaux de notre laboratoire (EDRESS) sur la ville occidentale pour la mettre à l'épreuve de la ville arabe. Elle a également étudié, jusqu'en 1982, les diverses élaborations, propositions étatiques et leurs abandons successifs liés à des stratégies rarement évidentes. 8

traduisent dans leurs comportements concrets et au-delà de tout discours, leur assentiment tacite ou à l'inverse, leur opposition plus ou moins radicale, à ce que représente, culturellement mais aussi politiquement, l'espace tel qu'il est proposé comme usage. C'est en allant au bout de ce raisonnement, qu'on en arrive au constat selon lequel au-delà d'une "réponse pertinente à la situation sociale", l'enjeu concerne la capacité de l'État à faire des propositions essentiellement novatrices. A travers l'analyse des politiques urbaines mais également à travers un travail d'observation des populations, l'auteur montre ainsi le rôle fondamental de la dimension spatiale dans l'approche des faits sociaux. En reprenant la terminologie de Henri Lefebvre selon laquelle la société contemporaine est d'abord une "société urbaine", elle indique clairement l'importance de l'aménagement et de l'urbanisme pour des sociétés interventionnistes où le pouvoir, comme en Algérie, joue un rôle déterminant sur ce terrain. En croisant ces théorisations plus globales avec une microsociologie de la vie en milieu urbain, Nassima Dris propose, d'entrée de jeu que "l'enracinement spatial fonde la société et son urbanité dont la nature tient en la réciprocité des liens entre formes construites ou aménagées et un ensemble de pratiques et de représentations sociales". Ainsi qu'elle nous en prévient, le terme "lien" ne doit surtout pas laisser croire à une induction simple de la forme sur le contenu ou réciproquement du contenu sur la forme comme si cette dernière était caricaturalement assimilable à "l'architecture urbaine" et le contenu aux pratiques sociales qui la remplissent. L'espace construit est, d'un côté, forme et sens tandis que les pratiques culturelles, sociales ou plus événementielles relèvent, d'un autre côté, d'une association relativement autonome entre ces mêmes pratiques perceptives, culturelles et sociales et leurs propres sens. Bref, le rapport de l'espace construit aux pratiques sociales est toujours médié par une relative indépendance des langages propres à chacun de ces deux niveaux. Tout en appliquant leurs règles élémentaires, ils autorisent une 9

expression singulière sur le versant architectural, urbain et environnemental d'un côté, une action individuelle sur le versant des pratiques culturelles et sociales, de l'autre. C'est pourquoi, à moins d'un univers quasi totalitaire, les relations entre ces mêmes niveaux ne sont jamais ni exactement celles d'une simple relation contenant/contenu, ni celles d'un espace qui ne serait que le reflet des pratiques. Outre que la correspondance ne se fait jamais, ou plutôt qu'exceptionnellement, de manière exacte sur ce terrain, le terme de "lien" doit plutôt être pensé en termes de tension. Dans le contexte algérois, en outre, il s'agit, nous dit l'auteur, non pas tant d'une juxtaposition de quartiers enfermés et en lutte que d'une lutte générale pour la démocratie. Fort de la théorisation proposée par H. Lefebvre selon laquelle c'est tout l'espace qui est pris désormais dans la logique sociale et politique, le point de vue s'élargit ainsi à toute la ville. Selon une métaphore que nous aimons proposer pour visualiser cette forme d'action, Alger, en tant que carte, correspond au quadrillage de l'espace de jeu tandis que les acteurs, différents selon leur nature - telles les pièces du jeu d'échec - gèrent leur face à face ou leurs évitements selon des tactiques et des stratégies déterminées qui ne disent pas forcément leurs noms. D'un côté, des projets étatiques plus ou moins grandioses et de l'autre, au niveau microsocial donc, une suractivité qui tente souvent, et dans le cas précis d'Alger précisément, de déjouer ses mises en place. Le terme utilisé par Rachid Boudjedra de ville "épileptique" nous semble particulièrement bien choisi pour cerner cette lutte marquée des pouvoirs, qui engage toute une population dans les rets de ses dérives. Sur la réalité des liens entre formes spatiales, usages et formes de sociabilité à l'œuvre dans les espaces publics, la question est cruciale également si l'on n'oublie pas que l'espace public est un des pôles de la catégorie privé/public ou, plus particulièrement ici, du secret/montré. Cette catégorie constitue une trame de lecture particulièrement intéressante, encore une fois, en ce qu'elle interroge concrètement la relation proposée 10

entre sociologie générale et microsociologie. N. Dris décèle ainsi des actions inaperçues au premier regard qui révèlent un autre pouvoir, presque invisible, à travers des formes d'action comme la prise de possession des rues sous le couvert des diverses activités commerciales ou d'échanges qui s'y déroulent - comportements quasi mafieux de la sédition. Ainsi que nous le propose l'auteur, on peut donc parler valablement "d'interface" entre une sociologie de la vie quotidienne au sens que lui a donné Anthony Giddens, c'est-à-dire entre action et structure, et analyse spatiale des phénomènes urbains. A travers les deux auteurs emblématiques que sont H. Lefebvre déjà cité et Erving Goffman, on peut même affirmer qu'il s'agit là d'une définition essentielle de l'approche urbanistique et urbaine de notre temps. Ce point de vue est particulièrement efficace dans l'analyse du centre urbain au cœur de l'approche qui nous est proposée. Nous ne devons pas oublier, en effet, que Riadh-ElFeth sert de modèle aux évolutions des autres villes algériennes telles Sétif, Guelma, Constantine... Il s'agit donc d'une vaste entreprise où il n'est pas seulement question de juxtaposition d'expériences plus ou moins opposées entre tradition et modernité mais d'une action qui vise à affronter une situation où l'espace urbain est désormais une sorte de terrain de manœuvre pour la conquête politique et/ou religieuse de la Cité. Dans ce contexte, on comprendra l'importance de cette figure clef de l'urbanisme, à savoir le centre. Elle ne va pas de soi. L'histoire nous présente, en effet, des moments du développement des villes comme celui du haut Moyen Age en Occident, où ce n'est pas le centre mais le rempart qui symbolise une nouvelle relation de 1'homme à son territoire. Par rapport à la campagne où le serf comme le seigneur sont une sorte de "produit" sui generis de la terre, l'espace de la ville qui se dessine progressivement avec la fin des Invasions dites barbares, constitue, selon les termes de G. Deleuze, une "déterritorialisation". "L'air de la ville rend libre" dit-on pour la caractériser par rapport à l'espace féodal de la campagne. Il

Dès lors qu'il peut présenter un billet de logement, le fuyard, l'être errant, est quitte de son assujettissement à la terre. Il peut commercer, échanger, "vendre sa force de travail", faire commerce de ses propriétés; bref, il ouvre la voie à ce qui deviendra politiquement et juridiquement2 l'état bourgeois des temps à venir. C'est justement lorsque la ville acquiert une certaine indépendance politique face à l'assujettissement féodal, que le centre se crée, permettant la construction de I'hôtel de ville mais également de la cathédrale et de la place du marché. "Synthèse" spatialisée des instances déterminantes de la vie collective, le centre est la marque de l' autonomisation de la ville et de son organisation interne. De même, le rassemblement ou l'éloignement du palais du Dey, de la mosquée et du marché, indique tout aussi clairement le rôle symbolique du centre de la ville arabe. Cependant, dans ce dernier cas, il ne s'agit pas de représentativité démocratique et l'analogie avec le monde occidental s'arrête là. On comprendra, dès lors, que les tentatives de construction moderne du centre soient difficiles. Ce n'est pas une société particulière qui inscrit ses formes de coopération dans l'espace mais un groupe techniciste3 au service du pouvoir qui s'engage sur la base des schémas contemporains de la fonctionnalité et de la rationalité. Dans Riadh-El-Feth, la présence de MakkamEch-Chahid - sanctuaire du martyr - à fIla monumentalité démesurée", du musée du Djihad, du Musée de l'Armée, des équipements de luxe ainsi que du "Bois des Arcades", caractérisent le projet de haute centralité qui s'installe au-dessus du Hamma comme un centre de pouvoir et d'animation.
2 _ Nous avons évité l'instance économique car là les choses sont moins claires dans la mesure où, selon les historiens, le capitalisme se développe au XYlème s. à partir de la campagne où l'on alloue des machines pour le textile aux paysans durant l'hiver... 3 _ Terme préféré à celui de technocrate car si, en Algérie, les spécialistes sont invités à faire des propositions et à présenter des projets, ils ne jouissent pas de la même reconnaissance et influence dans les arcanes du pouvoir qui les utilise à la demande. 12

Marqué par la présence d'équipements monumentalisés par l'architecture d'État mais aussi par le contrôle des espaces publics placés sous l'égide d'une symbolique évidente du pouvoir, on aurait pu, reprenant une typologie fonctionnelle des centres4, le caractériser comme un "centre de décision" si la présence trop lointaine des ministères n'avait interdit de le caractériser par ces termes. Par contre, on peut partiellement le défmir comme un "centre d'animation". Ainsi, sorte de mixte entre manifestation du pouvoir et hiérarchie des activités culturelles et de loisir, sa réussite étonne moins si on le considère comme espace de mixité sociale relative et de sécurité. On comprend, du coup, pourquoi notre auteur insiste sur le rôle de concentration politique et symbolique de ce lieu. Encore une fois, le centre doit être réfléchi dans le cadre d'une action volontaire et spécifique. On connaît le cas de l'ExtrêmeOrient où le centre est vide, fermé à la population. Plus proche historiquement de nous, chacun connaît le caractère a-centrique de la ville de Los Angeles et plus globalement, le développement réticulaire de l'espace contemporain. Par ailleurs, comme on l'a vu plus haut avec la Commune au Moyen Age, il n'y a pas que l'agora grecque qui puisse, ainsi que s'y réfèrent si souvent les urbanistes, constituer un modèle unique pour la démocratie; les possibilités expressives sont multiples. En tout état de cause, on considérera que la proposition étatique contemporaine, à la fois symbolique, ségrégative et fonctionnelle, est radicalement différente de celle conn.ue jusqu'alors dans la ville arabe et l'on comprendra d'autant mieux les enjeux de cette forme nouvelle de l'urbanisme maghrébin. Selon une proposition intéressante de l'auteur, c'est la division même entre privé et public plus spécifique de l'espace occidental du XIXèmes. qui doit être interrogée. Pour elle, en
4 _

"Structure de communication et espace urbain 13

- la

centralité

-

", voir

bibliographie.

effet, centralité et espace public doivent être confondus pour mieux les opposer au reste de la ville qui forme, de son côté, une sorte d'hybride où la circulation relativement tortueuse des rues et ruelles est en symbiose avec la privatisation relative du quartier communautaire. Il faudrait donc mieux opposer l'espace central et la périphérie valant comme opposition pertinente entre espace collectif privatisé et espace public de pouvoir surplombant les divisions internes grâce à une monumentalité concentrique, attractive et surplombante. Ainsi l'on voit comment les deux niveaux - macro et micro - d'analyse permettent de saisir les rôles respectifs de l'État d'un côté, des usagers ou des divers acteurs sociaux de l'autre. L'urbanisme bureaucratique et techniciste "s'érige" ici en "censeur de pratiques nouvelles" sinon positives d'un côté. Les pratiques séditieuses prennent en otage, et quelquefois avec leur complicité, des populations partagées entre des volontés contradictoires, de l'autre. Si, sur un versant, on peut se prévaloir d'une analyse globale faisant des lieux centraux des points de concentration et d'exposition majeure, sur l'autre versant, l'examen in situ de la vie quotidienne permet de décrire les gestes ritualisés des acteurs. Il permet, également, de comprendre comment et pourquoi ces rituels sont transgressés. Pour H. Lefebvre, la vie quotidienne relève elle-même d'un niveau global de l'approche sociologique, elle en constitue "un palier en profondeur" où la politique est tout aussi pleinement engagées. On voit, dès lors, combien cette rencontre n'a rien d'artificiel, combien son enjeu théorique est d'importance. Par contre, je ne sais s'il faut voir dans ces différentes approches, celles de H. Lefebvre encore une fois, de E. Goffman et A. Giddens, des versants complémentaires. Je crois préférable d'affirmer d'emblée que cette recherche autorise de
5 _

On se souviendra, ici, de l'influence de cette affirmation sur le 14

mouvement de Mai 68.

les intégrer dans un dépassement productif pour la compréhension scientifique de la théorie générale. Elle permet que l'on tourne définitivement le dos à l'opposition entre une ethnologie de l'observation participante qui se croit sans a priori et une sociologie déductiviste qui se satisfait, au contraire, trop facilement sans doute, d'une affirmation conceptuelle a priori. De façon parallèle, dans son ouvrage Le réalisme à visage humain, H. Putnam oppose ce qu'il nomme le nouveau réalisme qui veut encore croire à la finalité véridique de l'entreprise scientifique et le relativisme culturel et en définitive, nominaliste d'un M. Foucault. Pour reprendre la proposition de G. Simondon, c'est le biais de l'ontogenèse qui permet ici de sortir de cette "Querelle" qui ne cesse de tarauder
la "Maison Savante ,,6.

L'intérêt de ce couplage réside dans la rencontre, ici exemplaire, de deux types d'action, l'un urbanistique, par définition généralisant, qui propose ses schémas comme des types d'urbanités possibles, l'autre qui s'infiltre dans les mailles du filet urbain et peut se prévaloir du coup d'une emprise particularisante. Mais l'on peut renverser tout aussi bien le point de vue et affirmer que l'emprise intégriste sur la population se fait au nom d'une théodicée universaliste tandis que la proposition étatique est concrète, fonctionnelle et pratique. Ni l'un, ni l'autre de ces raisonnements ne sont donc valables et c'est bien en décrivant, dans des allers et retours quelquefois difficiles il est vrai, entre tactiques et stratégies des uns et des autres, comment se gèrent les diverses strates de la vie sociale, que l'on peut sortir des impasses répétées entre spontanéisme et théoricisme. Insistons sur notre métaphore du jeu. Les règles, les normes, les valeurs, structurent un espace exemplaire. Les décrire ne dit rien cependant du jeu, de la bataille, des divers coups. L'un ne va pas sans l'autre. Sans règles pas de jeu mais sans les aléas de la partie, pas de jeu non
Ostrowetsky S. (dir.), Introduction, ville n02, Paris, L'Harmattan, 2000. 6_ Processus du sens, Sociologues en

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plus. On voit là combien l'espace dessine une aire, matérielle et sociale à la fois, toujours plus complexe dans l'observation de ses actions et de ses pratiques qu'il n'apparaît et combien il permet d'observer les procès en actes. Décrire les processus in situ à leurs divers niveaux d'efficience permet de saisir le rôle des divers acteurs et la façon dont se synthétisent les diverses actions. Pour reprendre nos propres termes, également évoqués par N. Dris, "la ville offerte" et "la ville pratiquée" peuvent être dans un rapport de cohérence ou en opposition selon l'état des luttes urbaines. Gageons que son devenir où temps passé et temps présent interfèrent à travers des formes souvent insoupçonnées matérialisée notamment par la figure du "trabendo", sauront dépasser la rigidité des idéologies. Revenons sur cette figure si bien décrite par notre auteur. Les premiers trabendistes furent les émigrés de retour au pays chargés de valises débordant de "cadeaux" . Ils forment désormais un "véritable phénomène social" qui, quoique pratiquant une activité clandestine, occupe le pavé des grandes villes mais aussi des villages. Cette activité atteint même les enfants scolarisés qui vendent cigarettes, journaux et galettes après les heures de cours. Figure centrale - c'est le cas de le dire - de l'économie, le trabendo est rendu légitime par la pénurie chronique du pays. A l'instar de tous les pays en voie de développement ou émergents, ainsi que nous avons pu le voir au Brésil mais aussi au Portugal, ce commerce informel qui envahit les rues n'a rien de particulièrement original. De la même manière, malgré les apparences, comme partout ailleurs, il est entièrement organisé. Le plus intéressant, ici, c'est qu'il est majoritairement aux mains de ''parrains'' liés aux islamistes. Nous avons peu d'éléments pour affirmer que, depuis le centre de quartier organisé essentiellement autour de la mosquée, le centre classique à l'occidentale et enfin, ce centre de prestige d'autant plus magistral qu'il semble incapable de fournir une base structurelle à la ville, un avenir se dessine qui permette de dépasser la cruelle "guérilla" qui mine la capitale comme le reste du territoire. Nous sommes payés pour savoir 16

que l'avenir n'est pas forcément radieux... Par contre, plus que tout autre peut-être, cette ville permet de confirmer des hypothèses sans doute complexes mais essentielles à la compréhension de la formation matérielle du monde qui tisse notre vie économique, culturelle, sociale et politique. Sylvia Ostrowetsky Professeur des Universités

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INTRODUCTION
Espace public et sociologie de la vie quotidienne
Alger suscite un intérêt indéniable dans les recherches sur les villes coloniales et les métropoles de pays émergents. De nombreuses expériences y ont été tentées (formes architecturales, technologies de construction, modes de gestion planifiée, politique libérale, etc.). On y observe de façon concomitante les signes de glorification (l'urbanisme et l'architecture de la période coloniale mais aussi Riadh-EI-Feth dans les années 1980) et d'altération de son quotidien (violences contre le cadre bâti et le paysage, dislocation des relations...). L'intérêt de la ville d'Alger réside aussi, bien évidemment, dans son rôle de capitale. Car à l'impact national de son centre-ville dû aux différents services qu'il réunit, s'ajoute la symbolique du "modèle" pour l'ensemble du pays comme l'indiquent certaines transpositions mécanistes7. La ville algérienne est, aujourd'hui, à la croisée des chemins. L'affrontement des modèles ne se limite plus au sens symbolique des lieux. Il prend la forme d'une lutte réelle qui se manifeste par la violence physique. La violence et la tyrannie seraient-elles en passe de devenir des constituantes fondamentales de la société ou existaient-elles de façon latente dans les rouages de celle-ci? Connaître cette dimension des relations sociales est d'importance dans la mesure où elle permet de comprendre ce qui est à l'origine des rapports à l'altérité. C'est ainsi que la ville prend son sens dans les formes de la quotidienneté dont elle est le support matériel.
7 _ De nombreuses petites et moyennes villes possèdent déjà, à l'image d'Alger, leur petit Makkam Ech-Chahid (sanctuaire du Martyr) ou un espace qui évoque Riadh-EI-Feth (Parc de la Victoire): parmi ces villes, citons Djelfa, Sétif, Guelma... Constantine est la première parmi les grandes villes à se doter d'un projet pour la construction d'un ensemble du type Riadh-EIFeth (El Watan, 21 avril 1999).

L'enracinement spatial fonde la société et son urbanité dont la nature tient en la réciprocité des liens entre les formes construites ou aménagées et un ensemble de pratiques et de représentations sociales. Toutefois, Alger n'est pas concernée par les problématiques des villes dans la guerre au sens où nous l'entendons pour Beyrouth ou Sarajevo, c'est-à-dire des villes divisées où chaque ethnie ou communauté religieuse revendique l'appartenance exclusive à la ville pour aboutir en fin de compte à sa destruction par une guerre civile. Alger n'entre pas dans cette catégorie. Les conflits qui l'affectent entre 1991 et 1997 sont liés à une course effrénée et violente pour l'exercice du pouvoir mais aussi à une aspiration forte pour la démocratie même si les référents d'ordre religieux sont dominants. Les violences qui s'exercent le plus souvent à la périphérie ont altéré effectivement les relations de proximité mais n'ont jamais annihilé la vie quotidienne ni défiguré de façon spectaculaire le paysage urbain. La ville continue de vaquer à ses occupations et s'accommode d'une violence insaisissable en la contournant et en esquivant les pièges de l'imprévu. Dans cet état d'esprit, la ville se dote de nouveaux projets d'embellissement et de développement pour contrecarrer les régressions que certains voudraient fécondes. C'est de cette ville qu'il s'agit dans ce travail: une ville fougueuse à l'image des ambitions démesurées de ses habitants.

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11988, Alger s'insurge.
"Ville sens dessus dessous donc, comme barattée presque méconnaissable après seulement quelques jours d'émeutes, restée comme de guingois, déjà qu'elle a toujours eu tendance à pencher du côté du port, placée qu'elle était, comme malencontreusement, dans une position impossible au-dessus d'un gigantesque rocher, longtemps imprenable ou réputée telle [..J La ville - de tout temps - était la proie de son propre délire et de sa propre folie des grandeurs, jamais assouvie, jamais satisfaite, jamais apaisée [. .J. Elle est devenue réellement impossible à vivre, à gérer, à organiser, à nettoyer, à camoufler ses bidonvilles, à cacher ses tares et ses avatars. Sauf ces éternels palmiers, ces éternels platanes qui faussaient tout, lui donnaient - donc - cet air pimpant, exotique et quelque chose comme une sorte de jeunesse, de fraîcheur. Peut-être les bateaux et la complication du port y étaient-ils - aussi - pour quelque chose. Peut-être - aussi - ce grouillement - encore - humain qui ne cesse de la harceler toute la journée lui donnant un air mercantile, affairé, débordant de vie, agité. Épileptique! En attendant, elle (la ville) continuait de baigner dans une luminosité ocre, dure, sèche et irritante pour les nerfs et les narines, comme si de rien n'était. "
Rachid BOUDJEDRA, Le Désordre des choses, traduit de l'arabe par Antoine Moussali en collaboration avec l'auteur, Paris, Denoël, 1991, pp. 15-16 (Titre original: Faoudha al achia, Alger, Éditions Bouchène, 1990).

Le tapage médiatique orchestré autour de la restructuration du quartier "Hamma" qui accueille un projet d'envergure préfigurant le nouveau centre d'Alger, est le constat fondateur de ce travail. Les plans d'urbanisme annoncent, pour ce cas précis, une restructuration urbaine par le centre dont l'effet prioritaire est de doter la ville de grands équipements. La concentration d'importants équipements dans ce quartier témoigne d'une nouvelle orientation dans l'aménagement urbain signifiée par l'amorce d'un nouveau centre pour la ville. Dès lors, on s'interroge sur le sens de cette direction, sur les processus à l'origine de la localisation d'un nouveau centre dans le quartier du Hamma et sur la nature des liens entre le centre colonial et les projets nouveaux. 21

Au préalable, un travail de recherche sur l'évolution urbaine d'Alger et de son centre m'a permis de considérer, dans un premier temps, l'histoire urbaine depuis les premières actions de l'urbanisme colonial8 à ce jour. L'intérêt de ce type d'approche réside dans la recherche des logiques à l'origine de la production des formes spatiales. L'urbanisme, cet acte fondamentalement politique, peut-il se concevoir comme l'aboutissement d'un savoir de l'urbain en faveur d'une réponse pertinente à une situation sociale? Qu'en est-il de l'urbanisme aujourd'hui? Comme le remarquent Pierre Merlin et Françoise Choay9, deux spécialistes de l'urbanisme français, la production de l'espace est conditionnée par des options de valeurs et met à contribution des pratiques et des valeurs multiples, ce qui dénie à l'urbanisme toute possibilité de se constituer en une discipline autonome. Par conséquent, le constat d'une discipline fragmentaire oblige à adopter une position plus distante et à admettre que si la confrontation avec d'autres types de connaissances est indéniablement enrichissante, elle apparaît surtout comme une nécessité dans les problématiques de la ville. C'est en ce sens que mon questionnement s'inspire de champs disciplinaires divers susceptibles d'éclairer les objectifs assignés à ce travail. Cette recherche porte plus précisément sur la nature des liens que tisse la population avec les espaces publics centraux par l'usage qu'elle en fait. Dans cette perspective, le questionnement porte sur la réalité des liens entre les formes spatiales et les usages et sur les formes de sociabilité à l' œuvre
8 _ N. Dris, Le Centre d'Alger: évolution, significations et présupposés de l'organisation spatiale. Magister d'Urbanisme, École Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme (EPAU), Alger, 1990. 9 _ P. Merlin et F. Choay (dir.), Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Paris, P.U.F., 1988, p. 688. Voir aussi les interrogations de P. Merlin dans "L'urbanisme est-il une science ou plus modestement une . .. . ..?" U tecnnlque ?"., ln L 'T T banlsme, P arlS, P ..., F co.Il " Q ue saIs-Je. , 4 ème . ur édition, 1991, p. 56. 22

dans les espaces publics. Bien que le dispositif de gestion mis en oeuvre par les pouvoirs publics se fonde sur un assemblage de procédés issus de sociétés avancées, les habitants, quant à eux, sont à la recherche de repères identitaires. Les paradoxes soulevés par ce contexte nécessitent différents niveaux de connaissance tant sur le plan théorique que dans le choix du dispositif pour le travail de terrain. L'approche proposée ici inscrit l'objet de recherche dans une problématique théorique située à l'interface de la sociologie de la vie quotidienne et de l'analyse spatiale des phénomènes urbains. Si cette démarche est complexe dans sa mise en oeuvre, elle répond, me semble-t-il, aux exigences de l'objet d'étude et du terrain. Toutefois, de nombreux auteurs10 se sont efforcés de montrer l'ambiguïté de la notion ("vie quotidienne") et les difficultés de son utilisation. C'est dans la lignée des travaux d'Anthony Giddens Il que j'entends situer le débat, c'est-à-dire à partir d'une approche fondée sur la rencontre de deux paradigmes: celui de l'action et celui de la structure.
Mise en perspective des théories de J'urbain

Partant du postulat de base qui veut que la spatialisation (création et usage de la forme) soit la concrétisation de l'image
10_ Parmi ces auteurs: - N. Elias, "Sur le concept de vie quotidienne", trad. C. JAVEAU, in Cahiers internationaux de Sociologie, Vol. 99, 1995, pp. 237-246. - G. Balandier, "Essai d'identification du quotidien", in Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LXXIV, 1983, pp. 5-12. - C. Javeau, "Sur le concept de la vie quotidienne et sa sociologie", in Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LXVIII, 1980, pp. 31-45. - M. Maffesoli, La Conquête du présent, Paris: P.U.F, 1979. - S. JUAN, "Activités ordinaires. Un regard sociologique", in Sciences Humaines n° 88, novembre 1998, pp. 24-29. Il _ Dans son ouvrage sur la théorie de la structuration, Giddens emprunte de nombreuses idées aux travaux de Goffman portant sur l'interaction des agents en situation de co-présence. Cf. La Constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration, Paris, P.U.F, 1987, p. 86 et suivantes.

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que la société se fait d'elle-même, l'espace urbain ne peut être ni un simple support des pratiques ni un simple produit. Il est une des formes d'expression de la société dans toute sa complexité. De ce fait, la démarche entreprise ici s'appuie sur l'articulation du social et du spatial pour analyser des comportements sociaux dans la vie quotidienne. L'objectif essentiel de cette recherche est de montrer, à partir des espaces publics de la centralité, dans quelle mesure les rapports à l'espace urbain résultent des caractéristiques socioanthropologiques de la société dans son ensemble et sont, par ailleurs, l'expression des bouleversements socio-politiques en cours. En d'autres termes, il s'agit d'introduire les facteurs sociaux explicatifs des transformations pour comprendre les modes de formations des pratiques spatiales. A des moments distincts de son histoire, la ville d'Alger a été recomposée par des groupes dominants étrangers à la société autochtone. La problématique posée intègre les traces urbaines de l'histoire récente, celles qui constituent, aujourd'hui encore, l'essentiel de l'espace urbain: la période ottomane avec pour cadre physique la Casbah d'une part et la colonisation française avec les quartiers de la nouvelle ville d'autre part. Même si la Casbah est visiblement marginalisée et stigmatisée, il est fondamental de s'interroger sur la place qu'elle occupe dans l'organisation spatiale de la ville actuelle et sur la portée symbolique du lieu dans l'imaginaire collectif. Il est généralement admis aujourd'hui que l'idée selon laquelle le changement du cadre bâti suffirait, à lui seul, à induire le changement social, relève de l'utopie la plus évidentel2. Aveugle à la complexité, la planification urbaine est incapable de comprendre le bazar et de voir à quel point le

12 _

Voir à ce sujet un ouvrage bien connu de A. Kopp, Changer la vie, 24

changer la ville, Paris, 10/18, 1975.

désordre est source dans la ville, remarque R. Sennettl3. C'est en ce sens que ce travail s'appuie sur une double interrogation: l'une porte sur l'origine des formes urbanistiques et architecturales, l'autre sur la nature des formes de sociabilité liées aux usages des espaces publics. Le cadre théorique dans lequel s'inscrit cette problématique renvoie à deux références distinctes, Henri Lefebvre14 (1901-1991) et Erving Goffman (1922-1982), deux spécialistes de la sociologie de la vie quotidienne, avec, pour chacun, des compétences spécifiques dans la recherche urbaine 15. C'est ainsi que dans une approche de la société en termes d'actions réciproques, Goffman met en évidence les interactions sociales et la mise en scène d'un "ordre social" dont les règles et les pratiques sont ritualiséesl6. Goffman affirme que "le monde est en effet une scène" où l'individu se transforme en acteur pour donner des représentations en public en jouant son propre rôle dans la vie quotidienne. Comme dans un théâtre, il a besoin d'une scène et de coulisses. Au travers de cette réflexion, Goffman s'intéresse surtout à un "ordre public" qui présuppose des règles et des pratiques ritualisées:
13_ R. Sennett, "La conscience de l'oeil", in L'espace du public, Actes du colloque d'Arc-et-Senans, 8-9-10 novembre 1990, Paris, Recherches/Plan Urbain, 1991, pp. 32-35. 14 _ Sans tomber dans le piège de la pensée unique, une précision peut être apportée à cette orientation théorique: faut-il désormais mettre cet auteur aux poubelles de I'histoire même si la modification du contexte a rendu caduques certaines de ses thèses. Voir à ce sujet le travail de L. Devisme : Actualité de la pensée d'Henri Lefebvre à propos de l'urbain. La question de la centralité, Tours, Maison des Sciences de la Ville, 1998. 15 _ Un article d'I. Joseph explique de façon appropriée ce qui distingue ces deux figures majeures de la sociologie de la vie quotidienne: Cf. "Le droit à la ville, la ville à l'oeuvre. Deux paradigmes de la recherche", in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 64, septembre 1994, pp. 5-10. 16_ E. Goffman, Les Rites d'interaction, Paris, Minuit, 1974.
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"Quand les personnes s'engagent dans des elles se mettent à employer des pratiques sociales des modèles d'adaptation aux règles, qui incluent les déviations secrètes, les infractions excusables, ,,17 etc. .

rapports mutuels réglés, courantes, autrement dit la conformité, l'esquive, les violations flagrantes,

Ce qui est particulièrement pertinent dans cette démarche, c'est la compréhension interne des phénomènes sociaux. Nombreuses ont été, en Algérie, les recherches universitaires à l'échelle macrosociologique. Rares, me semble-t-il, sont celles qui résultent réellement d'une "sociologie du dedans" (Schütz, 1987). De son côté, Lefebvre a insisté sur l'importance de l'espace dans la vie quotidienne mettant en relief la place du quotidien dans l'approche des conflits essentiels de notre temps. Sa définition de la vie quotidienne se rapporte à "la pratique sociale dans la totalité". Cette notion de totalité est fondamentale dans la pensée de l'auteur. Elle est exprimée clairement dans la définition qu'il donne de la centralité, c'està-dire la concentration de richesses, de pouvoir, d'information, de connaissance, de culture, de rencontres, de simultanéité, etc. Lefebvre fait de la vie quotidienne un "niveau" ou un "palier" de la "société globale" qui renferme les formes de sociabilité. C'est ainsi que la vie quotidienne n'a de sens que dans une totalité établie à partir de niveaux distincts: "Pour qu'elle corresponde à quelque chose, il faut et il suffit que la totalité (la société globale, la structure sociale, la culture, etc.) admette et contienne des niveaux18. A la suite de Gurvitch (1950)19,
17 _

E. Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, 1. II : Les relations en public, Paris, Éditions de Minuit, 1973, p. 12. 18_ H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, 1. II: Fondement d'une sociologie de la quotidienneté, Paris, L'Arche, 1961, p.36. 19 _ En effet, G. Gurvitch entend par microsociologie, un "palier" ou un "degré" pour distinguer les "formes de sociabilité" dans la société globale: La Vocation actuelle de la sociologie, 1. 1 : Vers la sociologie différentielle. 26

Lefebvre utilise cette notion de "palier" ou "degré" pour décrire la vie quotidienne comme un niveau de la pratique sociale dans la totalité (la société globale, la structure sociale, la culture, etc. ).

Si l'idée de totalité enlève toute crédibilité à la "vie quotidienne" en tant qu'objet sociologique distinct, il n'en reste pas moins que la relation étroite entre les niveaux micro et macrosociologique est essentielle. Elle permet en effet l'amorce d'une problématique de l'espace public dans une société où la trivialité, la banalité et le routinier sont par certains aspects liés au structural2o. Ceci ne veut pas dire que la microsociologie n'est qu'une simple illustration des logiques institutionnelles et des causalités structurales. Elle montre surtout comment les acteurs sociaux accordent leurs expériences aux situations pour aboutir à des comportements et à des conduites appropriées. La distinction que fait Lefebvre entre le "micro" et le "macro" relève de la notion de "niveau" qui indique l'irréductibilité de l'un à l'autre. Dans la quotidienneté se perpétuent des relations immédiates de personne à personne qui sont liées à des rapports sociaux plus larges. Pour l'auteur, le "micro" est un révélateur authentique même s'il est en apparence ambigu et ce n'est qu'à partir de la transformation du "macro" que "le micro" peut être validé et authentifié: "le "macro" pèse de tout son poids sur le "micro ", en usant et en abusant des limites de celui-ci,,21. Cette captivité du "micro" par le "macro" s'oppose à l'approche goffmanienne selon laquelle la microsociologie renferme sa propre pertinence.
Deuxième édition refondue et augmentée, Paris, P.U.F, 1957, pp. 116-245 et T. II : Antécédents et perspectives, Paris, P.U.F., 1963, pp.325-430. 20_ Dans cet ordre d'idée, 1. Joseph souligne précisément que "l'important n'est pas de dire que les objets de la microsociologie [..] sont déterminés ou déterminants, mais qu'ils sont constamment émergents ", in Erving Goffman et la microsociologie, Paris, P.U.F, 1998, p.8. 21_ H. Lefebvre, Critique..., op. cit., p.144.
27

Pourtant, quand Lefebvre parle de la rue, il la voit à la manière de la dramaturgie interactionniste, comme "la scène d'un théâtre spontané" :
"Lieu de passage et d'interférence, de circulation et de communication, elle devient par un étonnant renversement le reflet des choses qu'elle relie, plus vivant que les choses. Elle devient le microcosme de la vie moderne [..]. La rue est spectacle, presque uniquement spectacle [..] c'est un livre ouvert: nouvelles, banalités, étonnements, publicité,,22.

La rue est abordée comme un moment privilégié de la structure sociale qui englobe la vie quotidienne, mais en même temps elle présente les modalités d'analyse de la dramaturgie interactionniste. A l'inverse, la microsociologie de Goffman n'accorde pas aux formes routinières de la quotidienneté les attributs d'un moment privilégié. Elle les analyse plutôt comme de simples unités de base empiriquement observables. Goffman se positionne en ethnographe et en sociologue pour décrire les actions situées d'une rue, les rites en vigueur et donner à voir les formes d'organisation sociale. Dans cette optique, la rue est "un territoire où la coprésence et la visibilité mutuelle constituent la structure et les ressources de la coordination entre acteurs,,23. La rue se distingue, dès lors, du domaine des communautés et des catégories. Il ne suffit pas de dire, comme le fait remarquer Isaac Joseph, que la microsociologie opère un changement d'échelle en passant des cérémonies instituées aux petites vénérations de la vie quotidienne mais l'analyse des situations se distingue par une approche plus réaliste qu'intellectualiste :
"L'analyse des rites d'interaction, dès lors qu'elle élit simultanément pour terrains d'observation les lieux publics et le cercle de la conversation, se donne pour programme d'explorer des formes intermédiaires de socialisation qui se situent entre les deux extrêmes que sont les routines ordinaires du lien social et l'emballement des foules, entre l'unisson et
22 _

23_

Ibidem, p. 310.
I. Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, 28 op. cit., p. 43.

l'anomie. Dans ces formes banales et ternes du commerce entre les hommes se conjuguent régulièrement intensité et tensions, incidents mineurs et rites libérateurs, oubli de soi et division de soi. Elles font la consistance et la ,,24 fragilité du lien social tour à tour sacralisé ou profané.

La rue demeure ainsi le terrain privilégié d'observation des rituels du quotidien. L'analyse de la quotidienneté, initiée par Goffman, met en évidence l'environnement proche à l'échelle de l'individu et concerne les pratiques des habitants des villes jusque dans leurs activités les plus anodines qui échappent à une vision globalisante de la société. Dans ce type d'approche, la vie quotidienne se révèle comme une construction sociale élaborée qui suscite un intérêt certain pour le chercheur. En réalité, ces "choses" considérées comme mineures ou triviales mettent en évidence des faits sociaux liés au sacré, aux réseaux de solidarité, au rituel social, etc. Observant les lieux où se mettent en oeuvre les sociabilités, la sociologie de la vie quotidienne s'appuie à l'évidence sur une démarche compréhensive. Pour Giddens, il existe une "dualité du structurel,,25 du social qui dépasse l'opposition entre une sociologie déterministe et une sociologie individualiste car la réalité sociale est constituée par l'action et par la structure. Toutefois, le structurel ne peut être empiriquement saisissable qu'au travers de l'action et de l'interaction. Par cette notion de "dualité du structurel", Giddens associe contrainte et compétence: ((le structurel est toujours à la fois habilitant et contraignant, de par la nature même des rapports qui lient nécessairement le structurel et l'action ainsi que l'action et le pouvoir ,,26.Cette position théorique à travers laquelle Giddens tente de dépasser la distinction macrosociologique et microsociologique qui selon lui relève d'une "drôle de guerre",
24 _ Ibidem, p. 42. 25 _ A. Giddens, La Constitution 26 _ Ibidem, p. 226.

de la société...,

op. cit., pp. 74 et sv.

29

éclaire le cadre de ce travail pour donner à voir l'urbanisme (niveau du structural) à l'œuvre dans la quotidienneté (niveau de l'action et de l'interaction). Selon Giddens, la sociologie peut révéler les caractéristiques structurelles de la société avec des concepts liés à la conscience des acteurs et à l'idée de "responsabilité" [accountability ]27. Ainsi, les théories de l'urbain sont multiples, parfois antagoniques, mais surtout complémentaires. La diversité des approches relève plus de la richesse et de la complexité du champ de la sociologie urbaine que de la partialité des chercheurs. Autrement dit, il n'y a pas de modèle unique d'analyse et c'est dans le croisement des approches que l'on peut parvenir à comprendre les enjeux de l'espace public et de la centralité urbaine. Les faits sociaux n'appartiennent pas de façon mécaniste au champ de l'urbain: il s'agit de discerner la nature des situations sociales qui apparaissent dans un contexte précis. Malgré les difficultés méthodologiques que peut comporter une telle démarche, il est fondamental pour ce travail de tenir compte de la pluralité des perspectives dans leurs interférences. Ce décloisonnement des modes d'approche est essentiel pour une ville où la complexité sociale et spatiale réside non seulement dans son passé mais aussi et surtout dans l'incohérence de son présent. Dès lors, la vie quotidienne s'impose comme un révélateur des dimensions cachées de l'urbain et un enjeu du changement social. En tant qu'instrument de l'organisation politique et économique, "l'urbanisme n 'a pas accédé au statut d'une pensée de la ville,,28. Comme idéologie, l'urbanisme
Ibidem, p. 92 et sv.: selon Giddens, le concept de "conscience" présuppose qu'un agent peut faire un compte rendu cohérent de ses activités et en donner les raisons. 28_ H. Lefebvre, "Les illusions de la modernité", in Le Monde diplomatique (Manière de voir 13), La ville partout, et partout en crise, Paris, octobre 1991, pp. 14-16. 30
27 _

technocratique et bureaucratique appliqué aux villes algériennes s'érige dans la plupart des cas en censeur des pratiques. Cette volonté de modernisation autoritaire constitue en réalité une grave menace pour l'équilibre de la société et la formation de la citoyenneté. Il est évident que la modernité ne peut être décrétée tant que le changement ne se réalise pas dans la vie quotidienne. Les nouvelles conceptions de l' espace (voies piétonnières, espaces de loisirs, centres commerciaux...) auxquelles répondent les compétences des usagers par leur capacité à produire leur propre langage sont autant d'exemples édifiants. Aujourd'hui, la centralité chez les urbanistes désigne en première approche un moyen d'organisation de la structure urbaine. Elle en constitue l'abstraction théorique dans le sens d'une légitimation des options et non un concept lié à une réalité observable. La notion de centralité associée à celle d'urbanité sert de plus en plus d'alibi aux projets comme une sorte de "centralité-remède" aux problèmes d'organisation spatiale. Elle est de ce fait très peu encline à une pratique urbanistique réelle qui, délivrée des leurres de la politique urbaine, tiendrait compte non pas de l'image mais des contextes
soci o-anthropo 10giques.

Espace public et "ville à l'œuvre" Malgré les nombreux débats qui lui sont consacrés, la notion d'espace public est toujours à circonscrire. Paradoxalement, la fluidité de la notion confirme aussi sa profondeur. La sociologie compréhensive dont l'intérêt porte sur la signification de la vie quotidienne et l'importance du "monde vécu", considère l'espace public comme lieu d'un ensemble d'interactions permettant de connaître le caractère situé et circonstancié de l'action. Autrement dit, la ville, et plus précisément l'espace public, serait le lieu requis pour une définition permanente des règles qui régissent les pratiques sociales et les comportements normatifs. Cela revient à dire que l'analyse porte plus précisément sur l'organisation sociale, son 31

fonctionnement et ses transformations. Cette perspective s'avère foncièrement éclairante dans la mesure où elle permet de comprendre la société "du dedans" à partir de son vécu le plus ordinaire. En revanche, la ville est aussi un cadre physique identifiable susceptible d'influencer les pratiques des usagers par ses caractéristiques propres. C'est pourquoi ma démarche se fonde sur la mise en relation des formes sociales et spatiales. La relation de réciprocité entre les individus et leur environnement indique, me semble-t-il, les fondements même de la société. De plus, cette corrélation espace/société préfigure des images sociales en perpétuelle recomposition. Comme le remarque Raymond Ledrut, un des spécialistes de la sociologie urbaine française, "la ville n'est pas un spectacle achevé, accompli, mais une oeuvre dont la structure est à la fois ferme et révisible,,29. La ville est à considérer effectivement dans une dynamique qui lui est propre. Dans les travaux de Sylvia Ostrowetsky30, la réciprocité des relations est signalée par les notions de "ville offerte" en tant que dimension du fonctionnement et "ville pratiquée" comme dimension du social au sein du spatial. Autrement dit, le rapport entre ces deux aspects d'une même réalité donnerait à l'urbain son effet global. Cette relation entre "ville pratiquée" et "ville offerte" prend toute sa signification dans le cas de la ville d'Alger où, d'une part les formes spatiales héritées résultent d'un processus d'urbanisation dont les préoccupations n'étaient pas celles de la population qui en fait usage aujourd'hui et, d'autre part, l'urbanisme volontariste actuel prône de nouvelles
29_ R. Ledrut, L'Espace social de la ville, Paris, Anthropos, 1968, p. 358. 30 _ Cf. Structure de communication et espace urbain - La centralité, DGRST, 1. 1, copédith, Université d'Aix-en-Provence, juin 1975, p. 9. Ce document réalisé en collaboration avec J.S. Bordreuil est une présentation critique du tome II au titre analogue, i1.propose une nouvelle typologie des centres et le concept de synthèse. 32

formes d'usage qui, le plus souvent, ne correspondent pas aux attentes des habitants. Le paradoxe de l'espace urbain à Alger réside justement dans la superposition de modèles qui rend la ville quasiment inclassable. Les interférences culturelles concernent aussi bien les formes spatiales que les pratiques sociales et révèlent un désir profond d'accéder aux privilèges de la modernité en même temps qu'un flagrant regain d'intérêt pour la culture originelle. C'est en ce sens que les interrelations sociales sont d'une importance fondatrice. Elles nous révèlent la ville à l 'œuvre31 ou le propre de la ville, c'est-à-dire une réalité en formation où s'expriment à la fois des pratiques spécifiques puisant leurs référents dans le champ de la culture locale et des modes de comportements induits soit par la forme du bâti soit par les effets de la mondialisation, cette sorte de "machine folle,,32 qui poursuit son chemin à l'insu de la volonté de chacun. Quelles formes prennent alors les usages dans ce que l'on pourrait désigner par "ville glocale ?,,33 A partir de cette réalité, quelles formes prennent les relations entre les valeurs liées à la mémoire collective et les valeurs nouvelles de la société? Il convient de noter cependant qu'il ne s'agit en aucun cas d'opposer deux modes d'existence appelés communément "moderne" et "traditionnel" mais de saisir plutôt les implications des réminiscences du passé dans le vécu présent. Si la simple transposition des pratiques dans le temps est à exclure, l'intérêt de cette approche du problème est de donner à voir la mise en scène de formes sociales spécifiques où le temps présent et le temps passé s'entremêlent, se croisent,
31_ J.e. Bailly, La Ville à l'oeuvre, Paris, Éditions Jacques Bertoin, 1992.
32 _

Les travaux de Giddens sur la transition vers une société cosmopolite globale impulsée par les forces du marché, les changements technologiques et les mutations culturelles, mesurent les effets de la mondialisation sur le local. Cf. Les Conséquences de la modernité, Paris, L'Harmattan, 1994. 33_ En d'autres termes, la rencontre du global et du local: 1. Joseph, "Le droit à la ville...", op. cit. 33

se tolèrent ou s'opposent. En ce sens que la temporalité esquisse les spécificités sociales et l'ambiguïté des formes en présence peut constituer une des explications possibles à l'origine du malaise qui affecte la société aujourd'hui. Toutefois, il serait hasardeux non seulement de se fier au déterminisme de cette relation mais aussi de préjuger de l'homogénéité des pratiques et de leur cohérence culturelle. La question qui semble à même d'instruire ce rapport à la mémoire sous toutes ses formes, porterait plutôt sur la nature du croisement, du chevauchement et de la superposition de modèles. L'emprise du centre sur la ville La notion de "centre-ville" a fait l'objet de multiples définitions. Les géographes lui ont consacré de nombreuses recherches dans lesquelles le centre est signifié en sa qualité de pôle organisateur et structurant du schéma urbain. Dans cette perspective, dont le point de départ est l'organisation spatiale en termes d'espace physique ou site, l'aspect fonctionnel y est prépondérant. Le terme "centre" évoque et matérialise une concentration hiérarchisée de l'organisation des fonctions urbaines. Cette hiérarchisation est spécifiée par le pouvoir attractif du centreville déterminé en premier lieu par le nombre et la capacité des axes qui y aboutissent et par les flux qui les empruntent34. Cette définition fonctionnaliste du centre-ville est complétée par une autre approche qui s'interroge sur l'espace central en tant qu'expression des signes majeurs d'une société donnée. Le centre-ville serait ainsi le lieu où "la ville se montre". C'est en ce sens que le centre attire moins par ce qu'il offre réellement que par ce qu'il signifie: "Il n'est ni une donnée objective, ni un espace homogène, il se modèle à partir d'une image fondée sur l'expérience et la perception, voire l'imaginaire, on attend
34_ J. Bastié et B. Dezert, L'Espace urbain, Paris, Masson, 1980, p. 114. 34

plus de lui qu'il ne peut donner et même sous-équipé, il est en général sur-pratiqué ,,35. Le centre-ville serait le lieu où les habitants reconnaissent leur ville et s'identifient à elle au travers des symboles qu'elle renferme. Comme le remarque Jean-Paul Lacaze, raisonner en termes de centralité incombe de mettre en évidence les représentations mentales des lieux centraux par ceux qui les fréquentent36. En réalité, aucune de ces définitions ne se suffit à elle seule. Les multiples dimensions (fonctionnelles et symboliques) du centre sont complémentaires et contribuent dans leur interaction à enclencher les attributs de centralité urbaine. Dans la plupart des cas, le centre regroupe les moyens d'information, d'organisation et de décision. Ce regroupement renforce en ces lieux l'affirmation du politique. C'est en ce sens que s'impose l'imbrication de la question des centralités à celle d'espace public. Sur le plan théorique, tous les auteurs s'accordent pour faire la distinction entre centre et centralité rendant intelligible l'opposition de l'espace concret ou matériel à une abstraction liée aux contingences de la vie quotidienne. Le concept de "centre" d'apparence simple et courante nécessite pourtant des précisions fondamentales. Que l'on discute de l'accessibilité de la ville, de son pouvoir d'attraction, de l'exercice de ses fonctions les plus raffinées, il faut toujours en revenir à lui, écrit Jean Labasse qui a été un des premiers à dissocier les deux concepts37. Pour dire clairement ce qu'il entend par "centre" et "centralité", l'auteur met en rapport l'espace géographique et l'image qui en découle. En définitive, le centre est le lieu de convergence où "la ville exerce et affirme sa puissance et d'où
35 _

Voir J.P. Lacaze, "L'urbanisme entre mythe et réalité", in A ction et Recherche Sociales, n° 4, 1992, pp. 21-30. 37 _ J. Labasse, L'Organisation de l'espace. Éléments de géographie volontaire, Paris, Herman, 1966, p.352.

36 _

J.M. Bertrand, Pratique de la ville, Paris, Masson, 1978, p. 166.

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se dégage une image qui exalte le rayonnement,,38. Dès lors, la centralité résulte d'une forte attractivité vers un lieu qui met en jeu une gamme riche et contrastée d'installations et de services spécialisés. Elle renferme outre des conceptions fonctionnelles et architecturales, différents "niveaux urbains" (mission politique des villes, activités administratives, économie, démographie...) donnant naissance à des localisations diverses. De ce fait, la centralité fonctionnelle l'emporte sur la centralité géographique et rompt avec l'unicité du lieu. C'est pourquoi, ajoute Labasse, "il devrait être exclu de parler du centre autrement qu'au pluriel, tant il est vrai que la ville n'a pas d'existence solitaire ,,39. Les critères de la centralité semblent tenir en définitive du qualitatif avec comme attributs apparents le prestige, l'information et l'interconnexion4o. Au travers de ses explications, l'auteur reprend, dans une certaine mesure, les positions du géographe allemand W. E. Christaller (1933), auteur de la théorie des "places centrales" dont les modèles géométriques de localisation des centres désignent la centralité par la qualité "d'impact" d'un lieu, d'une activité ou d'un équipement (la préfecture, l'église, etc.). La "qualité" de la centralité, précise Christaller, ne dépend pas exclusivement de la nature d'une activité ou d'un équipement mais plutôt de son aire d'influence spécifiée par l'étendue spatiale des relations qu'elle recouvre. A partir de données quantitatives, ce raisonnement débouche sur une hiérarchie des centres, du centre principal aux centres secondaires suivant l'importance de la population, des fonctions et des activités. Cette approche de la centralité s'appuie sur des dispositions théoriques et une schématisation des données pour aboutir à des modèles spatiaux exclusivement quantifiables. Hannerz41 entreprend dans une
38 _

1. Labasse, "Signification et avenir des centres", in Urbanisme, n° 120-

121, Paris, juin-juillet 1970, p.8. 39_ L'Organisation de l'espace..., op. cit., p. 353. 40_ Ibidem, p. 357. 41 _ U. Hannerz, Explorer la ville. Éléments d'anthropologie urbaine, traduit et présenté par I. Joseph, Paris, Éditions de Minuit, 1983, p. 125.

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approche anthropologique de la ville où il est question d'identifier les "principes de l'urbanité", une analyse critique des théories fonctionnalistes de la centralité. Il met en évidence "l'illusion mécaniste" d'une accumulation spontanée de fonctions dans la vie réelle. Les modèles géographiques de la localisation des centres auxquels on aboutit par un raisonnement déductif ne peuvent se vérifier sur des sites géographiques réels surtout si ces modèles supposent des populations homogènes sur le plan socio-culturel et également réparties au sol. Cette lecture critique de la théorie des "places centrales" met en évidence les limites de certaines perspectives dont les observations portent quasi exclusivement sur les aspects fonctionnels et organisationnels de l'espace urbain. A l'évidence, ce qui est fondamental pour la sociologie et l'anthropologie, c'est la nature des relations réciproques entre les formes d'organisation spatiale et ceux qui en font usage dans une recherche du symbolique, du ludique et de l'interaction. L'approche de la centralité comme structure de communication initiée par S. Ostrowetsky (1975) inverse les termes du problème. Insistant sur les difficultés à circonscrire le concept, l'auteur rassemble dans leur démarche des critères sociologiques, des critères morphologiques, une typologie des pratiques et un système de communication. La distinction entre centre et centralité s'appuie sur l'analyse des réseaux à partir de trois indicateurs du système de communication: la production, la distribution et la consommation. Ce cycle qui s'inscrit concrètement dans l'espace comme système constitue ce qui est désigné par "ville offerte" par opposition à "ville pratiquée" autrement dit une forme spatiale et des pratiques sociales. La centralité s'inscrit non pas dans la séparation de ces deux aspects d'une même réalité mais dans une "synthèse spatiale du social" qui se réalise dans les façons (comportements, représentations, attitudes...) et dans les constructions dont la communauté urbaine prend en charge l'espace concret. Il s'en détache une forme d'interdépendance du lieu et de son contenu, 37

l'un ne détermine pas l'autre mais l'un ne peut être défini sans l'autre. La centralité est à considérer comme un principe de localisation de contenu, une "synthèse spatiale du socius" dans laquelle organisation spatiale et organisation sociale sont dans un rapport de détermination réciproque42. Il apparaît ainsi que les dimensions de la problématique du centre et de la centralité, de la théorie des réseaux et de la "synthèse spatiale", sont effectivement dans une relation d'interdépendance et de complémentarité. C'est en ce sens que les fonctions sociologiques du centre rassemblent à la fois des aspects économiques, géographiques et sociaux en des "synthèses centralisatrices" que Bordreuil43 souligne dans sa thèse. Chaque type de société réalise sa propre synthèse et l'identification du centre-ville (localisation, définition, délimitation) est en relation étroite avec les variables sociologiques des habitants qui le reconnaissent comme tel. La diversité des usages reflète le caractère hétérogène du centre-ville qui réunit en son sein différentes formes du fait social. Il en est de même pour la ville d'Alger où le centre-ville est à la fois populaire et prestigieux, lieu du politique et du négoce, lieu du sacré et du profane, lieu de loisir et de travaiL.. Il signifie en cela la coexistence de populations différenciées. Toutefois, la polysémie du terme (centre) complexifie la problématique et la rend insaisissable. Les enquêtes de terrain ont permis de souligner le mouvement ségrégatif actuel de la centralité: ((le centre n'est pas tant un lieu privilégié de la communauté urbaine qu'un point fonctionnel de l'échange. Cet échange est de manière privilégiée soit celui de la marchandise,
soit celui de l'information, soit celui du pouvoir. Il n y a plus

donc un centre mais des centres fonctionnellement définis. C'est-à-dire en outre que le centre fonctionne désormais
42_ S. Ostrowetsky, Structure de communication..., op. cit., pp. 59-60. 43 _ J.S. Bordreuil, La Production de la centralité urbaine, Thèse d'État de Sociologie, Université Toulouse-Le-Mirail 2, 1987, 871 p.

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comme système de communication et moins comme système symbolique,,44. Si le centre est effectivement un "point" de l'échange et de la communication, que reste-t-il aujourd'hui de la dimension symbolique du lieu? A ce sujet, S. Ostrowetsky réitère ses nombreuses interrogations et confirme par là même le côté embarrassant du concept: "Ce terme qui a l'air si précis en sa désignation géométrique laisse en réalité flotter le sens entre géométrie, forme physique et contenu,,45. L'idée de synthèse spatiale selon laquelle des éléments contradictoires peuvent coexister sans forcément s'opposer, reste dominante. Selon l'auteur, si le centre a été à divers moment de l'histoire (Agora et ville du Moyen Age) une synthèse représentative (la formation du centre comme espace public) où s'expriment le politique, le religieux et l'économique, il apparaît aujourd'hui comme "sommet d'une fonctionnalité ordonnée" c'est-à-dire une sorte de "synthèse tautologique" où seule la localisation des fonctions prévaut. Le centre ne serait-il aujourd'hui que forme physique et accumulation pratique? Pour répondre à cette question, la démarche envisagée se fonde sur l'opposition de plusieurs couples de concepts: centre/centralité, espace public/centralité, espace public/espace collectif. Il est important d'examiner l'étendue de ces oppositions et leurs limites dans la ville d'Alger, et de considérer la place qu'occupe cette dernière dans le champ culturel de la ville arabe. Toutefois, la problématique exposée ici n'intègre ni les centres de quartiers, ni les modèles spatiaux des centres. La centralité est abordée dans cette recherche comme phénomène urbain spécifique dont les différentes formes signifient autant de modes d'existence du citadin 46.
44 _

S. Ostrowetsky et 1.S. Bordreuil, Structure de communication..., op. cit., p.29. 45 _ Cf. "Les centres urbains", in C. Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain. Qu'est-ce qui institue la ville? Paris, L'Harmattan, 1994, pp. 41-49.
46 _

Cette démarche n'est pas des plus évidentes. Elle nécessite même, selon
interdisciplinaire pour adapter la théorie (de la

Hannerz, "une réécriture

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Le centre-ville: "un phénomène social total" Le centre d'Alger est à la fois un lieu de localisation intense de fonctions économiques, de pouvoirs politiques et de manifestations sociales et culturelles. Il est le lieu de convergence d'indices divers du social et le signe des rapports de force qui s'y établissent. Il est en ce sens "le foyer de la vie commerciale, sociale et civique" (Burgess, 1929). Le centreville expose non seulement les attraits de la ville mais aussi ses insuffisances et ses dysfonctionnements. Toutefois, ces images ne sont pas figées, elles évoluent et se transforment en fonction des changements de divers ordres qui affectent la société dans SOIlensemble. On imagine souvent le centre-ville homogène et sans rupture mais, en réalité, il est ((spongieux, plein de cavités, de discontinuités dans le tissu ,,47.Ces caractéristiques confèrent au centre-ville un sens profond car il rassemble en son sein des valeurs multiples concernant l'ensemble des acteurs sociaux dans leur diversité. Le centre-ville renvoie simultanément à toutes les dimensions du quotidien pour fixer la nature du vécu urbain et de l'urbanité. Il est "une figure éminente de la représentation,,48 et un lieu privilégié pour l'identification des appartenances sociales et culturelles de la ville et de ses habitants. Il est certain, par ailleurs, que l'origine géographique des acteurs et l'expérience plus ou moins longue du lieu ont un rôle non négligeable dans la détermination des rapports au centreville et dans l'émergence des formes de sociabilité spécifiques. Avec la pluralité des acteurs et du sens, c'est l'homogénéité sociale longtemps cultivée dans les esprits qui est battue en brèche. Alors que l'hétérogénéité fonctionnelle et sociale atteste
centralité) au mode de penser anthropologique ", cf. Explorer la ville. op. cit., p. 124. 47_ I. Joseph, Le Passant considérable. Essai sur la dispersion de l'espace public, Paris, Les Méridiens, 1984, p. 67. 48_ J.8. Bordreuil, La Production de la centralité urbaine, op. cit.
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au centre-ville un statut de "fait social total" selon l'illustre formule de Mauss49. Aller au centre, écrit Roland Barthes, "c'est rencontrer la "vérité" sociale, c'est participer à la plénitude superbe de la "réalité ",,50.Cette conception du centre désigne le lieu suprême du rassemblement des valeurs de la société urbaine et même de la société tout court lorsqu'il s'agit d'une métropole ou d'une capitale. Le centre-ville serait dès lors le point de rencontre du ludique, de l'altérité, de pouvoirs divers... Par conséquent, il est loin de tout ce qui n'est pas l'altérité: la famille, la résidence, l'identités1. Il est probablement le lieu déterminant de l'émergence de valeurs nouvelles qui fondent l'urbanité. Ce qui importe alors, c'est de repérer les multiples articulations de l'espace urbain et de leur donner du sens. L'articulation du centre-ville avec d'autres types d'espaces sous-tend précisément la notion de centralité signifiant par là même l'intégration du lieu dans un système de valeurs. Pour sa part, Lefebvre se réfère à la notion de "totalité" selon laquelle la centralité résulte d'une forte concentration des richesses, du pouvoir, de l'information, de la connaissance, de la culture, etc. Il insiste aussi sur son côté instable et fluctuant. Qu'est-ce que la centralité (urbaine, sociale) s'interroge Lefebvre: "Une forme, celle du rassemblement, de la rencontre, de la simultanéité. De quoi? De tout ce qui peut se réunir, se rencontrer, se rassembler. La forme vide peut et doit se remplir. Ainsi chaque époque, chaque période, chaque mode de production a-t-il suscité (produit) sa centralité propre .' centre politique, commercial, religieux, etc. Actuellement, la centralisation se veut totale. Elle constitue les richesses, le pouvoir, les moyens de puissance, l'information, la
49_ M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F, 1950, pp. 143-279. 50_ R. Barthes, L'Empire des signes, Paris, Flammarion, 1970, p. 43. 51_ R. Barthes, L'Aventure sémiologique, Paris, Seuil, 1957, p. 270. 41

connaissance, la "culture ", etc. Bref tout. Pourtant, les centralités ont toujours péri et disparu, soit par excès, autrement dit par "saturation ", soit par défaut, par incapacité d'appeler tel "élément", soit enfin par assaut des exclus, rejetés à la périphérie ,,52.L'auteur désigne la centralité comme un élément indispensable à la vie urbaine et, si elle vient à manquer ou à se disloquer, c'est la pratique urbaine qui est attaquée dans son essence même. En d'autres termes, la centralité est un critère décisif de l'accomplissement de la vie urbaine. La question qui s'impose est celle de savoir si la position marginale de certains groupes sociaux, qu'elle soit nettement affirmée ou tacite, résulte d'une absence d'accessibilité aux centralités ? En d'autres termes, il s'agit de mesurer en quoi l'intégration aux systèmes de valeurs se fait aussi par l'accès aux centralités. Aujourd'hui, cette question est à l'ordre du jour en France où les nombreux problèmes des banlieues soulèvent avec acuité la question de l'accessibilité au centre et la prise en compte des espaces publics en général. Force est de constater que des chercheurs avaient mis en évidence la "demande sociale de centralité,,53 dès la décennie des années 1980, à la suite du constat d'échec social et urbanistique des banlieues françaises. A ce titre, la centralité apparaît comme une nécessité lorsqu'elle fait défaut. Tant aux États-Unis qu'en France mais aussi dans le Monde Arabe54, on observe de plus en plus une sorte de retour à
H. Lefebvre, Le Droit à la ville. Suivi de Espace Anthropos, 1972, p. 238.
53 _

52 _

et politique,

Paris,

Dossier: "Voyagesau centre de la ville. Éloge de l'urbanité", in Espaces

Temps. Réfléchir les sciences sociales, n° 33, Paris, CNRS, 1986. 54 _ A titre d'exemples: - pour le cas français, le dossier "Centralités en périphérie" qui pose avec acuité la question de l'incapacité de l'urbain de générer de la centralité : cf. Projet Urbain n° 7, Direction de l'Architecture et de l'Urbanisme, Ministère de l'Équipement, du Logement, des Transports et du Tourisme, Paris, février 1996. - Pour le cas des États-Unis, les tentatives de recentralisation et de quête de centralité sont analysées par C. Ghorra-Gobin dans un récent ouvrage: Los Angeles. Le mythe américain 42

la centralité pour pallier l'émiettement de la ville. Cette aspiration à la centralité55, qui remet le centre-ville au cœur des préoccupations urbanistiques, révèle des exigences de cohésion sociale face aux conflits provoqués par l'isolement social et culturel des plus démunis. Ville arabe et centralité Aborder les spécificités de la centralité dans la ville arabe des origines permet de mesurer jusqu'à quel point certains rapports à l'espace public trouvent leurs racines dans le passé. Partant de là, l'objectif est de comprendre les fondements même des relations sociales dans l'espace public et leurs implications dans l'histoire urbaine. Il est généralement admis que la centralité dans les villes arabes traditionnelles s'organise autour du binôme mosquée/souk. De toute évidence, si l'objectif n'est pas de donner à voir une image figée et même régressive de la ville arabe, la simple transposition de ce schéma dans la ville contemporaine est à éviter. En revanche, tenir compte de la temporalité permet de mesurer la dynamique des changements sociaux dans leur propre contexte. La ville arabe traditionnelle, écrit André Raymond56, se caractérisait par une forte structure spatiale fondée sur l'existence d'un centre organisé autour de la mosquéeuniversité où étaient rassemblées les principales activités
inachevé, Paris, CNRS Éditions, 1997. - Pour la problématique des centresvilles dans les pays arabes, voir les Actes du colloque, Étude comparée du devenir des centres-villes arabes et européens, Cahiers du CREPIF, n° 60, septembre 1997. 55_ Cette aspiration à la centralité est décrite par F. Moncomble comme une sorte de "pulsion", voir son article: "La centralité: invariants anthropologiques" in Actions et Recherches Sociales, n° 3-4, 1993, pp. 4550. Et à propos de l'urbanisme des réseaux, voir un article du même auteur: "Retour à la centralité", in Urbanisme, n0281, mars-avril 1995. 56_ A. Raymond, Grandes villes arabes à l'époque ottomane, Paris, Sindbad, 1985~pp.169-174. 43