Vivre dans la Sierra Zapothèque du Mexique (1674-1707)

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Dans cet ouvrage plein d'humour et de surprises, Thomas Calvo opère un double déplacement et interroge à nouveaux frais l'histoire de l'Espagne moderne et celle de son déclin. Partant du particulier pour aller vers le général, il change d'échelle et enfile les bottes du microhistorien. Il choisit aussi de quitter l'Europe et, fermement campé aux marges de l'empire espagnol, prenant du recul, il observe les soubresauts d'une puissance engagée sur la voie du déclin.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296229006
Nombre de pages : 301
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Ce fut un temps…
Ce fut courant octobre-janvier 2004-2005. II se recréa, dans une maison de San Felipe del Agua, dominant le bassin de Oaxaca, une autre abbaye de Thélème, telle que la dessinèrent les rêves utopiques de Rabelais. Elle abrita Beatriz Rojas, préoccupée par des configurations régionales, liant bout par bout la géographie du Mexique, de Oaxaca à Zacatecas, Jean Meyer qui redécouvrit ici une autre Cristiade1, avec ses nuances, et un auteur à la recherche d'acteurs historiques, Thomas Calvo. Tous étaient pour un temps reçus comme chercheurs invités par le Centro de investigaciones y Estudios Superiores en Antropología social (CIESAS). Vers la fin, Odile Guilpain vint nous rejoindre, cherchant à exhumer le dialogue entre le « peuple » et les autorités révolutionnaires. Rapidement, dans ce couvent, ma mission se trouva définie : il me revenait, chaque soir, entre mezcal2 et apéritifs, de rapporter la mauvaise action du jour. Je veux dire de quelque jour de 1674-1707 : tel vol plus ou moins sacrilège, quelques coups de bâton sur le dos d'un mari, par ailleurs cocu magnifique, quelque procédé picaresque ou bon mot, venus en droite ligne de la Sierra, loin dans le temps et l’espace. Au fur et à mesure que je racontais les faits, entre plaisanteries et discussions, les personnages grandissaient, leur logique s’emparait de moi. Ensuite, il ne resta plus qu’à écrire, En quelque sorte mes trois coreligionnaires de cette abbaye sont un peu les coauteurs de cet ouvrage - sans parler du mezcal. Mais la coparticipation ne s'arrête pas là : la Yasona d’alors aujourd'hui Yatzona - n’aurait pas revécu sans l'appui du CIESAS, de ses successifs directeurs généraux (Rafael Loyola, Virginia Garcia), des coordinateurs et chercheurs du CIESAS-Oaxaca (Paola Sesia, Salomon Nahmad, Daniela Traffano...).
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Sorte de mouvement vendéen, à la mexicaine, entre 1926 et 1929. Boisson distillée à partir de l’agave, particulièrement renommée dans la région de Oaxaca, où elle aurait des vertus oniriques.

Je n'oublie pas davantage le directeur des Archives historiques judiciaires de Oaxaca (AHJO) et ses collaboratrices : Israël Garrido Esquivel, Anel Josefina Teran Flores, Sofia Martinez Santiago. Attentifs, efficients, ils m'aidèrent à parcourir chaque jour le chemin quï me conduisait vers la Sierra, ses brumes, ses gens. Pour finir, je reconnais que je fus un simple scribe : dans le calme de Saint Martin du Tertre, de retour dans la « douce France », j’écrivis sous la dictée de don Pablo de Bargas, don Phelipe de Santiago et don Joseph de Selis, caciques de la Sierra. C’est vers eux que doit se tourner le lecteur, tout ici est de leur entière responsabilité. Thomas Calvo

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Préface Il y a longtemps que Thomas Calvo recherche un point de rupture historique, qu’il situe, de façon sans doute fondée, entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, Cette fois il poursuit sa quête à travers une géographie et un contexte qu’il n’avait pas explorés antérieurement, ceux du village de Yasona au cœur de la Sierra zapotèque. Je ne suis pas sûre qu’il ait trouvé ce qu'il espérait, néanmoins il a découvert un excellent thème de recherche, que je décrirai ainsi : « dilemme d’une communauté qui se trouve à une bifurcation, et qui doit cependant poursuivre son chemin ». De quel dilemme s’agit-il ? En premier lieu il faut préciser que ce n’est pas seulement ce pueblo - village - qui se trouve confronté à cette urgence : tous les autres, dans la Sierra l’affrontent aussi. Mais chacun y répond avec ses propres stratégies. Faut-il maintenir les anciennes coutumes, la vénération des ancêtres, la pratique des idolâtries, la résistance pacifique à l’imposition de nouvelles croyances ou, au contraire, faut-il s’incliner devant la Nouvelle Loi ? C’est ce dilemme que doivent résoudre, non seulement Yasona mais aussi Yalálag, Cajonos, Yaeé, Tabaá, Betaza, Temaxcalapa, etc. Le cadre : l’histoire que relate Thomas Calvo se déroule entre 1674 et 1707 dans la province de Villa Alta, une des plus riches de la Nouvelle Espagne - actuel Mexique. C’est du moins ainsi que la perçoivent les Espagnols, à la suite des importants revenus qu’elle laisse au trésor royal et à son gouverneur - alcalde mayor - grâce à la production de cochenille et à la fabrication de couvertures de coton. Dans ce territoire, d’extension considérable et montagneux, que domine le Zempoaltépetl à 3396 mètres d'altitude, se disperse une centaine de villages indiens, survivants après l’hécatombe du XVIe siècle, mais il est vrai qu'ils sont moins traumatisés par les épidémies et la politique de regroupement pratiquée par les autorités espagnoles que dans d'autres régions. Ces pueblos sont d’origines diverses, les uns zapotèques, les autres mijes, sans oublier quelques chinancos : les Zapotèques eux-mêmes parlent différents dialectes, cajonos, netzicho... 9

Ce fut une zone conquise par la force, catéchisée par les dominicains, postérieurement par le clergé séculier. En tant que grande productrice de cochenille, elle participa très tôt aux échanges commerciaux, régentés par son gouverneur. Si cette activité favorisa une entrée continue de commerçants et autres voyageurs espagnols, très peu s'établirent dans la province. Aucune communauté espagnole ne s’y fixa, hormis la capitale un bourg en fait - Villa Alta de San Ildefonso, et il n’y eut aucune propriété foncière espagnole significative. II en résulta, comme dans d’autres zones frontières, une quasi-totale liberté pour les villages, qui continuèrent à vivre selon leurs coutumes, ce qui d'ailleurs ne s'écartait pas de la pratique de gouvernement de la Couronne espagnole : les républiques d’Indiens eurent autant ou plus de libertés que celles dont jouissaient les républiques d’Espagnols. Néanmoins les diverses formes d’exaction des alcaldes mayores, les repartimientos1, furent un fléau, particulièrement ici. Le cadre une fois présenté, de quoi s’agit-il ? C’est l’histoire de quelques pueblos, qui, à la suite de circonstances variées, se trouvent impliqués dans des affaires judiciaires interminables. Ceci n’a rien d'étonnant : quel village de Nouvelle Espagne ne connut pas de telles péripéties ? Ce qui ressort ici en premier lieu c'est la sensibilité de l'historien qui, comme un habile artisan, sait démêler des dossiers embrouillés - tous ceux qui en ont eu entre les mains savent de quoi il retourne -, les jours et les peines de communautés qui, plus de 150 ans après la Conquête, ont su maintenir une citadelle intérieure à laquelle les étrangers n’ont pas accès. Cette partie cachée d’elles-mêmes éclate enfin au grand jour, et permet à l’historien de déchiffrer ce qui fonde leur cohésion et donne un sens à leur vie. Elle lui permet aussi d’enregistrer leurs points faibles et de voir comment s’opère leur lente transformation et leur intégration à un univers régi par des valeurs et des pratiques différentes. C’est enfin une étape dans l'histoire de la lente acculturation des villages de la

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Sierra de Oaxaca qui permet d’enregistrer un processus irréversible : la fin d’une culture et la naissance d’une autre1. Cette recherche minutieuse s’emploie à retrouver les structures mentales et matérielles qui caractérisent une culture qui se désintègre pour en engendrer une nouvelle. Par là elle offre un panorama très complet de cette société, elle permet de lire le fait social, économique, juridique, géographique et religieux. Il s’agit d’une peinture réaliste, tantôt de la fragilité, tantôt de la capacité à résister de ce monde villageois. L’auteur doit ce livre grâce à la richesse de ses sources et à la lecture qu’il en a faite. Fondée essentiellement sur des dossiers judiciaires, l'information jaillit directement des litiges et des dénonciations qui caractérisent la société d’Ancien Régime, nourrie de la confrontation des divers intérêts qu’engendre ce monde corporatif. Cette information, malgré sa richesse et son abondance est souvent ignorée ou sortie de son contexte, Ce n’est pas le cas ici, et la principale réussite de l’auteur est d’avoir laissé parler les sources, et de mettre en valeur chacun des conflits existants, pour éclairer le caractère.et l’état d’esprit de cette société. II réussit à localiser les mobiles de conduites difficiles à déchiffrer ; le comportement des principaux acteurs et les raisons qui les guident ; les stratégies des communautés pour s’emparer des espaces politiques, publics ou religieux : ainsi de la mainmise sur les charges dites de république, des marchés - tiangui - ou encore les alliances matrimoniales ; le tout leur permettant de conserver leurs coutumes. Par-dessus tout cela l'auteur expose la façon dont cette société fonctionne : le recours à la querelle et au litige et ce que cela signifie. C’est peut-être ce qui a le plus de relief dans cet ouvrage, car cela situe dans leur exact contexte les conflits qui deviennent en quelque sorte les moteurs de l’histoire : assassinats, infidélités, vengeances, dénonciations, châtiments sont les événements qui
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« Le collapsus amérindien est irréparable, essentiellement, parce qu'il atteint les facultés reproductives de la vie et de la culture, de la vie donc de la culture... Sans la mémoire biologique la mémoire culturelle est anéantie. Sans la mémoire culturelle, la mémoire biologique n'est qu'une pâte molle sans empreinte... ». Pierre Chaunu, De l'histoire à la prospective, Paris, Laffont, 1976, p. 231-232.

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animent un récit profondément humain. La partie institutionnelle n’apparaît que pour témoigner de ces circonstances et pour tenter d’entraîner les pueblos sur la voie correcte - ou supposée telle -, comme le montrent les démarches entreprises par les gouverneurs et leurs lieutenants - tenientes -, par les religieux ou les séculiers, qui ne sont que des acteurs de second rang ici. Comment qualifier l’œuvre que nous offre Thomas Calvo ? L’auteur, qui débuta dans l’histoire démographique et quantitative, qui ensuite s’intéressa à l’histoire sociale et aux mentalités, s’essaie à cette occasion à la microstoria. A-t-il trouvé la réponse à ses inquiétudes et à ses questions ? S’il s’agit de méthodologie, je dirai que les expériences antérieures s’accumulent et nourrissent la vision d’un historien dans sa maturité. Il apprécie l’importance du nombre mais ne se laisse pas impressionner par lui, il sait que le facteur démographique est important pour maintenir vivante une culture et que sans lui il n'y a pas d’effort valable. Sa pratique de l’histoire sociale et des mentalités lui permet de mettre en valeur les changements que ces peuples vécurent à travers l’adoption, volontaire pas seulement imposée, de la culture du conquérant. Pourquoi à un certain moment optent-ils pour le toit de tuiles, et non plus de chaume ? Et la même question vaut pour les mules, les araires, les bœufs. Comment articuler tous ces niveaux ? C’est pour cela que cette histoire ne peut se raconter que par le biais de la microstoria ; mais elle va au-delà, car elle dépasse le petit monde concerné, pour faire de cette narration une partie de l’histoire universelle : celle de toutes les communautés qui ont vécu et souffert, rejeté et accepté un important changement culturel.

Beatriz Rojas, Instituto Mora, Mexico.

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« Aux confins [des XVIIe et XVIIIe siècles] s’étend une zone incertaine, où l’on peut espérer encore découvertes et aventures. Nous l’avons parcourue, choisissant pour la borner deux dates non rigoureuses : d’une part les environs de 1680, et d’autre part 1715. » Paul Hazard1

Paul Hazard, La crise de la conscience européenne, 1680-1715, Paris, Fayard, 1994 [1935], p. VII.

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INTRODUCTION PAR QUELLES MÉSAVENTURES (HISTORIQUES) L’AUTEUR SE RETROUVA DANS LA SIERRA ZAPOTÈQUE « À l’échelle du temps de notre planète, l’entreprise apparaît, certes, dérisoire. » Alain Corbin1 Faire l’histoire d’une histoire « Du droit d’un historien qui se pose des problèmes, au lieu d’épuiser des inventaires. » Lucien Febvre2 Lucien Febvre a intitulé l’introduction à l’ouvrage d’où est tiré cet exergue : « Poser la question ». Dans mon métier d’historien j’en ai fait mon premier article de foi. Plus encore parce qu’ayant commencé mon apprentissage comme historien quantitativiste, il était commode de poser les questions les plus hardies aux chiffres. Ceux-ci ne se rebellaient jamais : comment approcher les pulsions sexuelles des populations d’autrefois, l’auto-contrôle des interdits de Carême et l’Avent ? La courbe saisonnière des conceptions apportait ses réponses. Comment dresser un panorama des dévotions dans la société urbaine ? L’inventaire des tableaux religieux à travers leurs thématiques, parmi ceux entreposés chez les particuliers, esquissait une première approche. C’est donc bardé d’expériences et de certitudes que je m’installai en octobre 2004 à Oaxaca. Mon projet était simple :
Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998, p. 8. 2 Lucien Febvre, Amour sacré, amour profane. Autour de l’Heptaméron, Paris, Gallimard, 1944.
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depuis quelques années, voire quelques décennies, j’agitais dans mon esprit deux grandes questions. Comment avec une technologie qui, fondamentalement, n’avait pas évolué depuis l’empire romain, avec des ressources humaines probablement pas beaucoup plus importantes - 15 à 20 000 fonctionnaires, soldats et clercs, vers 1645 en Amérique -, la Monarchie catholique, comme elle aimait à se dénominer, avait-elle réussi à perdurer pendant trois siècles, sur l’étendue de quatre continents ? Le « catholique » y est sans doute pour quelque chose, mais le « monarchique » - et son environnement - aussi. Le tout se combinant dans une culture impériale que je tente d’aborder à travers toute une série de travaux. Puisque je navigue sur les espaces infinis, une autre curiosité, puis inquiétude intellectuelle me saisit : vers 1692 la planète, dans son ensemble, de l’Inde à la Lombardie, en passant par l’Amérique hispanique, est parcourue par de fortes turbulences, d’abord météorologiques (une succession d’années « pourries »), puis frumentaires, enfin épidémiques. Dans le monde hispanique ceci se prolongea par une série de secousses sociales et politiques, parfois tragiques (Mexico, Tlaxcala en juin 1692, Tuxtla en mai 1693) ou simplement dramatiques (Puerto Rico, 1691, Mexico encore en 1696), voire tragicomiques (Guadalajara, juin 1692)1. Comme pour toute crise, il y eut des profiteurs : les rentes décimales s’envolèrent au Mexique (et sans doute aussi ailleurs). Et l’État profita du temps de répression - il arrive toujours - pour resserrer une étreinte qui, au long du XVIIe siècle, avait eu tendance à s’affaiblir à l’intérieur de l’empire espagnol. C’est donc une monarchie en phase de rénovation, au milieu d’un certain nombre de décombres - dont celles, fumantes, du palais vice-royal de Mexico - qui aborde une nouvelle crise, celle de 1700 et du changement de dynastie. Peut-être est-ce
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Pour la France, voir Marcel Lachiver, Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi, Paris, Fayard, 1991. Pour l’année 1692 au Mexique, Thomas Calvo, « Mexico-Guadalajara-Tlaxcala : la semaine des pierres (8-14 juin 1692) », dans Laurence Croq (dir.), Le prince, la ville et le bourgeois, Paris, Nolin, 2004, p. 81-107.

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pour cela qu’elle pourra, du moins dans le cadre américain, assez facilement surmonter la secousse. À partir d’ici la tentation était forte d’essayer d’unir les deux « questions » : quels regards portaient, réciproquement l’un sur l’autre, l’État et ses sujets, à l’occasion de ce traumatisme multiforme des années 1690-1700 ? On pouvait espérer observer quelles transformations s’opéraient, durcies au feu des épreuves et de la contestation. Et ceci permettait à une monarchie que l’on disait à bout de souffle de retrouver un nouvel élan, pour un siècle encore, où le nom de despotisme sera à l’ordre du jour. Face à des interrogations d’une telle ampleur, et prenant en compte des « exigences de résultats » - et d’abord pour mon propre confort intellectuel -, j’avais jusque-là privilégié les grandes commotions et les phénomènes marquants, avec une information rassemblée dans les principaux gisements documentaires : il était gratifiant d’essayer de comprendre les enjeux, les transformations (touchant aussi bien à la société qu’à la liturgie royale) depuis Madrid, Mexico, Lima ou Manille. Mais c’était beaucoup naviguer, voire survoler : les nuances échappaient souvent, pour ne pas évoquer la difficulté qu’il y a à atteindre les réactions des sujets les plus nombreux, mais aussi les plus modestes, les Indiens. L’heure du croisement des problématiques ayant sonné, il convenait de les saisir dans la plus grande cohérence possible, d’abord géographique - se centrer sur une étude régionale, ensuite humaine - il fallait compter, si possible avec une forte empreinte indigène. Armé de ces ambitions, et de cette ingénuité, je me suis donc lancé à l’assaut du diocèse d’Oaxaca à la fin du XVIIe siècle qui correspondait en partie aux limites de l’actuel état du même nom, avec « la question », pensant bien faire rendre gorge aux diverses archives, et cela dans un temps court (quelques mois…). Bien entendu, avec l’assurance qui me portait, j’écartais par avance les sources qui m’auraient permis d’entreprendre une histoire économique ou sociale de la conjoncture régionale - les registres paroissiaux, par exemple -, et que j’avais déjà trop pratiquée dans mes années d’apprentissage.

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D’ailleurs cela n’aurait fourni que le socle sur lequel reposaient les réponses que j’attendais. Pourquoi ne pas le dire ? Les premières semaines, à Oaxaca, je posais « la question » dans un quasi désert de réponses. Bien sûr, certaines me parvenaient, mais elles étaient soit convenues, et j’aurais eu les mêmes à Madrid ou Mexico, soit fragmentées. Les archives, à leur façon, faisaient de la résistance. Les questions posées n’étaient pas les bonnes ? Ou plutôt le choix de l’échelle, régionale, n’était pas adapté ? Malgré son évêque, Antequera-Oaxaca n’avait pas la force de cohésion d’une Guadalajara à la tête d’un « nouveau royaume », celui de Nouvelle Galice, ou même d’une Puebla, plus hispanique, maîtrisant mieux un espace allant de Veracruz aux lisières du bassin de Mexico. Oaxaca avait du mal à composer avec une mosaïque d’une vingtaine d’alcaldías mayores, regardant tantôt vers le Pacifique, tantôt vers le Golfe du Mexique, avec une aussi grande diversité ethnique : avec les Mixtèques à l’ouest, les Zapotèques au centre-est, et les Zoques au nord-est, au total 16 groupes se partagent la géographie de l’actuel état1. La cohérence se trouvait peut-être alors à un niveau inférieur, celui de l’alcaldía mayor elle-même. Une piste s’ouvrait : l’Archivo Histórico Judicial de Oaxaca (dorénavant AHJO) avait concentré les vestiges des archives judiciaires des ex-alcaldías mayores de l’actuel état. Il suffisait de s’y plonger. Immédiatement un nom m’attira. D’abord parce qu’il répondait à mes vieux fantasmes d’historien de la Colonie, comme synonyme de richesses inavouables, obtenues par les fonctionnaires à travers le système pervers du repartimiento de marchandises (sorte de gabelle imposée aux Indiens) : Villa Alta. Surtout le volume total des archives de cette alcaldía mayor, située dans la Sierra Norte zapotèque, était impressionnant, sinon en très bon état. Qui plus est, elles avaient déjà été largement fréquentées, et le choc du saut dans

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Leticia Reina Aoyama, Caminos de luz y sombra, Historia indígena de Oaxaca en el siglo XIX, Mexico, CIESAS, 2004, p. 45.

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l’inconnu s’en trouvait atténué1. Cette riche proie coloniale pouvait donc aussi devenir la mienne, et par son extension, son importance économique et démographique reconstituer ce tissu régional que j’espérais. Indéniablement, la cohésion régionale existait, plus même que ce que John Chance ne l’a écrit2. L’épisode de Cajonos (1700), mais aussi les démêlés avec l’alcalde mayor Aramburu (1653), d’autres encore que nous découvrirons chemin faisant, précisément dans les années 1687-1695, démontrent qu’il y eut au moins des tentatives d’union, il est vrai toujours de façon risquée : des mécanismes existaient, que certains savaient utiliser. Mais l’alcaldía mayor de Villa Alta est à l’image du diocèse, puis de l’état d’Oaxaca, d’une extrême fragmentation, même si le groupe zapotèque dominant lui donne un semblant de cohésion. La vérité c’est qu’il est lui-même divisé : cinq groupes ethniques se partagent l’alcaldía mayor. Cet effritement, au final, entre une centaine de pueblos ou collectivités, jamais vraiment dominés de l’extérieur avant la conquête espagnole, et donc jamais unifiés, était encore aggravé par les caractéristiques de la source. Celle-ci est en effet judiciaire, explore des destins individuels, qui se débattent au sein de communautés le plus souvent étroites - la famille, le pueblo. Il fallait donc encore pousser le curseur scalaire, accepter de pénétrer dans l’univers de la microhistoire, à l’affût de ce que la source me dicterait. Après quelques jours passés à parcourir des dossiers à l’AHJO, elle s’exprima enfin. Bien entendu, j’étais toujours préoccupé par les années 1690-1700. Il apparut vite
Grâce à John K. Chance, Indice del Archivo del Juzgado de Villa Alta, Oaxaca, Época colonial, Nashville, Vanderbilt University, 1978 et, du même auteur, Razas y clases de la Oaxaca colonial, Mexico, Instituto Nacional Indigenista, 1982 ainsi que La conquista de la Sierra. Españoles e indígenas de Oaxaca en la época de la Colonia, Mexico, Instituto oaxaqueño de las culturas, Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social (CIESAS), 1998. 2 « En dehors du soulèvement des Cajonos en 1700 [.. .], les épisodes de toute autre espèce qui unirent les gens sur une base régionale supra-communale ou ethnique furent très peu nombreux, et ceux qui eurent lieu ne furent pas bien organisés », John K. Chance, La conquista de la Sierra…, op. cit., p. 197.
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qu’un pueblo émergeait : San Juan Yasona1. Pourtant, il était totalement inconnu, même des spécialistes, qui ont eu du mal à l’identifier, voire à transcrire son nom2. À Yasona, entre 1674 et 1707, les procès s’accumulent, alors qu’ils sont pratiquement inexistants auparavant, peu nombreux après. Mieux encore, je faisais connaissance avec certains de ses personnages, notamment trois caciques de cette période, don Pablo de Bargas, don Phelipe de Santiago et don Joseph de Selis. Ils apparaissaient dans les circonstances les plus diverses - et souvent délicates pour eux -, à Yasona, dans d’autres bourgades. Ils sillonnaient un espace qui allait de Villa Alta à Oaxaca, et surtout Mexico. Progressivement, à les suivre, et audelà des hasards, des pulsions et des intérêts simplement personnels, je croyais comprendre, découvrir une certaine logique. Ce bouillonnement était l’expression des tentatives tout à la fois individuelles et collectives pour répondre aux tensions, mais aussi pour profiter des chances nouvelles qu’offrait « l’air du temps », en ces années critiques. Cette effervescence fut tellement forte qu’elle a franchi les siècles, et s’est imposée à moi : Yasona en 1700, ses hommes et ses femmes ont une telle vitalité qu’ils ont choisi de revivre une seconde fois. Ainsi, finalement, mais à son heure, avec ses propres instruments, et surtout sur le terrain qu’elle avait choisi, la documentation m’indiquait la voie à suivre, et daignait donner ses réponses proches des questions que je lui posais. Mais en échange elle m’offrait l’immense bonheur d’explorer des chemins et des êtres avec une proximité que j’ai rarement atteinte ailleurs. Le tout s’inscrivant dans une démarche qui est à mi-chemin entre celle de Giovanni Levi, auquel une documentation abondante, mais « au ras du sol », permet d’explorer les destins multiples d’un village du Piémont de la fin du XVIIe siècle, et celle d’Alain Corbin, qui lance un
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Aujourd’hui Yatzona. E. Lemoine V., « Algunos datos históricos-geográficos acerca de Villa Alta y su comarca », dans Manuel Ríos Morales (comp.), Los zapotecos de la Sierra Norte de Oaxaca, Oaxaca, CIESAS, 1994, p. 89, écrit Yarena au lieu de Yasona.

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véritable défi à Clio, et s’emploie à reconstituer, à travers un univers lacunaire, l’existence de Louis-François Pinagot1. Pour attractives que soient les traces qui nous sont parvenues de Yasona, recomposant de larges pans de la vie la plus intime de ses habitants, elles ont cependant laissé des béances que j’ai essayé de surmonter avec plus ou moins de bonheur, il faut en convenir. Souvent il a fallu lire entre les lignes, tordre la documentation pour un essorage poussé à ses limites. Sans trop de chagrin j’ai eu recours aux sources que présentaient, à la même date, les communautés voisines, et où d’ailleurs les noms de Yasona et de ses héros picaresques apparaissent souvent. « Todos cerriles y montaraces »2 (fray Francisco de Burgoa) « Les montagnes et les sierras de la Haute Zapotèque [sont des parages], où, à cause de leur âpreté et de l’épaisseur de leurs forêts, les erreurs étaient plus dures, et moins politique la barbarie, la terre plus propice aux idolâtries de la région, et les gens plus sujets aux superstitions. » Fray Francisco de Burgoa3 En 1709, un juge espagnol, chargé d’enquêter sur des limites territoriales, après avoir visité le village de San Juan Toabela, dans la partie septentrionale de la province (alcaldía mayor) de Villa Alta, conclut : « de tout ceci je donne témoignage, et aussi de ce que tous ces parages sont des ravins et des à-pics »4. On pourrait multiplier les témoignages sur cette Sierra Norte de
Giovanni Levi, Le pouvoir au village, Paris, Gallimard, 1989 ; Alain Corbin, op. cit. 2 « De sauvages montagnards ». 3 Francisco de Burgoa, Palestra historial de virtudes y ejemplares apostólicos fundada del celo de insignes héroes de la sagrada orden de predicadores en este nuevo mundo de la América en las Indias Occidentales, Mexico, Editorial Porrúa, 1989 [1670], p. 96. 4 Archivo Histórico del Estado de Oaxaca [dorénavant AHEO], Alcaldías Mayores, leg. 57, exp. 29, fol. 3 v.
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Oaxaca - ou zapoteca -, en fait un chaînon de la Sierra Madre orientale, épais de 75 kilomètres et atteignant des altitudes de 3 500 mètres. On en restera à celui du chroniqueur dominicain Francisco de Burgoa, magnifique plume baroque : après s’être plaint des difficultés à évangéliser la région, il l’explique par le tempérament sauvage des habitants, l’aspérité du relief et l’isolement dont ils bénéficient :
« On ne trouve pas une demi-lieue de plaine, seulement des montagnes, qui semblent, par défi, vouloir escalader les cieux, avec tant de ravins et de rivières puissantes, nourries de ce que laissent échapper les sommets […] et pour communiquer il est nécessaire de descendre dans les tréfonds d’un ravin […] et par ailleurs, avec la force du vent du nord (Norte), qui baigne tout ce pays, il pleut la plus grande partie de l’année »1.

Tout, ou presque, est dit. D’entrée on comprend pourquoi la Triple Alliance mexica, depuis Tenochtitlan, ne réussit pas à s’imposer, pourquoi le pouvoir resta jusqu’au XVIe siècle (et audelà) fragmenté, d’échine rocheuse en éperon abrupt. D’instinct les Espagnols comprirent la tactique qu’ils devaient adopter : ils plantèrent un pieu au cœur de la région, en 1527, entre préside et ville - bourgade, plutôt -, Villa Alta de San Ildefonso, référence à un saint hispanique entre tous. Ils y associèrent une garnison mexica dans un faubourg baptisé Analco. À partir de là, la conquête de la Sierra fut conduite avec une extrême férocité, en particulier on utilisa de redoutables molosses comme auxiliaires. Le souvenir s’en perpétua, avec épouvante du côté indigène, comme un châtiment mérité, côté espagnol. Le Lienzo de San Juan Chicomezúchitl - codex provenant de la partie occidentale de la Sierra zapotèque -, qu’on peut dater du XVIIe siècle, mêle une de ces brutes, gueule grande ouverte, oreilles dressées, aux cavaliers espagnols : elle
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Francisco de Burgoa, Geográfica descripción de la parte Septentrional del Polo Artico de la América y Nueva Iglesia de las Indias Occidentales, y Sitio Astronómico de esta provincia de Predicadores de Antequera Valle de Oaxaca, Mexico, Editorial Porrúa, 1989 [1674], t. I, p. 104-105.

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se précipite sur des corps dépecés, déjà à demi-dévorés1. Sans la moindre compassion, le chroniqueur dominicain se souvient : « Ce valeureux capitaine [Gaspar Pacheco] se servit de très féroces lévriers, qui poursuivaient les Indiens dans les grottes et les ravins, comme s’ils chassaient des fauves, peut-être comme une anticipation des lévriers spirituels de mon ordre [dominicain], qui devaient plus tard chasser leurs âmes »2. L’esprit de Bartolomé de Las Casas était bien mort, vers 1670, lorsque Burgoa écrivait. Qu’est-ce qui l’avait tué ? La douceur de vie à Antequera-Oaxaca, ou la rudesse de l’isolement de Villa Alta ? Outre le traumatisme issu de ce choc premier, les dominants surent toujours, par la suite, exploiter les divisions internes au monde indien, en particulier la crainte que les Mixes voisins inspiraient aux Zapotèques, moins guerriers. En 1570 éclata une grande révolte mixe, qui saccagea de nombreux villages zapotèques, et qui fut réprimée avec difficulté3. À la fin du XVIIe tout n’était pas oublié, mais nous verrons parfois les pueblos mixes de l’alcaldía mayor faire cause commune avec les Zapotèques - et y compris Yasona - contre la bureaucratie coloniale. Au long du XVIIe siècle, l’oppression espagnole est plus diffuse, s’appuie sur de nombreux relais indigènes, à Analco, mais aussi au cœur des communautés. Comment, autrement, exploiter, canaliser une main-d’œuvre importante, mais disséminée - peut-être 36 à 37 000 habitants dans l’alcaldía mayor en 1703 -4, alors que Villa Alta de San Ildefonso ne compte que quelques dizaines de familles espagnoles ? Et le territoire soumis à l’alcalde mayor est encore plus vaste que l’actuel district de Villa Alta : il faut y ajouter, pour l’essentiel, ceux de Choapan et des Mixes, à l’est. C’était alors un grand quadrilatère, étiré est-ouest : long de 150 kilomètres
Carmen Cordero Avendaño de Durand, Interpretación y estudio del lienzo de San Juan Chicomezúchitl. El mapa o pintura de los cogues o señores, Oaxaca, Instituto Oaxaqueño de las Culturas, 2004, p. 131-132. 2 Francisco de Burgoa, Geográfica descripción…, op. cit., t. II, p. 132. 3 John K. Chance, La conquista de la Sierra…, op. cit., p. 48. 4 Ibid., p. 100.
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sur 75 de large, sa superficie approchait les 11 000 km2. L’ensemble constitue un impressionnant amphithéâtre, qui tourne le dos aux bassins de Antequera-Oaxaca, descend en gradins vers les plaines littorales du Golfe du Mexique, depuis les 3 396 m du massif du Zempoaltépetl, qui occupe la partie sud du territoire. De nombreux affluents nourrissent le rio Cajonos, qui lui-même alimente le fleuve Papaloapan. Un tel cadre orogénique crée une grande diversité de microrégions, depuis les terres chaudes, jusqu’à celles de climat froid. Mais l’ensemble est marqué par deux dominantes : l’âpreté, qui rejaillit sur les hommes, et la persistance des influences océaniques atlantiques, qui enveloppent presque en permanence le territoire dans les nuages, dans une moiteur généralisée. Les isohyètes de mai à octobre vont de 3 000 mm au sud, à 1 200 au nord. Si l’on considère que la saison sèche est réduite parfois à moins de trois mois (mars à mai), il faut admettre que les quantités annuelles de pluie sont encore plus importantes. À Yatzona même, aujourd’hui, il faut envisager près de deux mètres de précipitations annuelles, avec des températures moyennes pour la période de mai à juillet fluctuant entre des minima de 18° et des maxima de 27°. L’exubérance de la nature tropicale humide s’ajoute au relief, contribue à l’isolement. Certains alcaldes mayores finirent par voir dans la forêt dense l’origine de tous les maux : de l’insécurité, mais même du mauvais état sanitaire de la population. En 1761, l’un d’eux ordonnait aux pueblos de Tenaguia et Tepitongo, sur la route conduisant des pueblos mixes à Choapan et Latani, de déboiser le long des chemins, « car le chemin et ses sentiers fréquentés sont fermés et couverts de grandes étendues boisées qui empêchent de contrôler les gens qui s’y trouvent et y font du trafic ; et aussi à cause de cette épaisseur [de la forêt] les vents qui en proviennent et traversent les montagnes, sont vigoureux et lourds, ce qui provoque des maux pour la santé de tous »1. Le XVIIIe siècle vit renaître les épidémies et se développer le banditisme : on comprend l’inquiétude que manifestait l’alcalde
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AHJO, Villa Alta, Civil, leg. 15, exp. 8, fol. 23 r.

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mayor en 1761. Mais jusque-là il y avait trop peu à voler dans la Sierra, et la population était - relativement - protégée de la maladie précisément par son isolement et sa dispersion. Sur ce point, ici comme ailleurs, tout changeait autour de 1700. La population augmentait rapidement : elle était passée de 20 000 à 36 000 sur l’ensemble du XVIIe siècle1. Ainsi la région, qui avait connu, comme ailleurs, de grandes épidémies vers 1600, renouait avec le fléau : à Yasona même, en 1697, on se rappelait « une grande peste » ou « une grande et pestilentielle épidémie qui eut lieu », probablement en début de siècle2. En 1692 ce fut la rougeole, en 1698 la variole, en 1700 une attaque de gorrotillo3, qui sévirent à travers la province. Le traumatisme fut tel que la pratique des sacrifices humains revit le jour dans la Sierra4. Parallèlement, à l’intérieur des communautés, certains s’enrichissaient, se « ladinisaient » - se castellanisaient -, et la stratigraphie sociale devenait plus complexe. L’évolution, comme nous le verrons, semble avoir été rapide à Yasona : elle est perceptible entre 1674 et la fin du siècle. La multiplication des conflits, notamment ceux internes aux communautés, la volonté de mieux maîtriser la manne que constituait la maind’œuvre, amenèrent les alcaldes mayores à vouloir contrôler plus efficacement le fonctionnement politique des pueblos : ainsi ils refaisaient le terrain perdu depuis les années 1650 et les difficultés qu’ils avaient connues (destitutions, révoltes…). Mais par là ils réintroduisaient une autre source de tensions vers 1690.

John K. Chance, La conquista de la sierra…, op. cit., p. 100. Archivo General de la Nación (dorénavant AGN), Tierras, vol. 167, 1a parte, exp. 2, fol. 26 r-28 r. 3 John K. Chance, La conquista de la sierra…, op. cit., p. 121-125, José Alcina Franch, Calendario y religión entre los zapotecos, Mexico, Universidad Nacional Autónoma de Mexico, 1993, p. 125. À Betaza, dans le sud de l’alcaldía mayor, en 1704 un témoin déclare « que les années précédentes il y eut une épidémie de rougeole », AHJO, Villa Alta, Criminal, leg. 7, exp. 9, fol. 18 v. 4 J. Alcina Franch, op. cit., p. 125.
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En fait, à la charnière des deux siècles, sur un socle dur, mais réactif - une nature généreuse et marâtre à la fois, le souvenir d’une conquête sans compassion -, l’ensemble de l’alcaldía mayor était devenu une pile où s’accumulaient les charges électriques de toute nature. San Juan Yasona était l’un de ses éléments. Sans doute un des plus turbulents, mais aussi l’un des moins dangereux : ses pôles s’annulaient quasiment, sa proximité de Villa Alta, son recours systématique à la justice jusqu’à Mexico s’il le fallait - finissaient par désamorcer les conflits. Plus cachées, moins médiatisées, et donc plus terribles étaient les tensions qui secouaient San Francisco Cajonos. Entrer dans cette tragédie brève et intense permettra de mieux prendre la mesure, ensuite, de la pièce en de nombreux actes dramatiques ou vaudevillesques - qui se joua auparavant à Yasona. Ceux de Cajonos : « una gente sediziosa, apostata y revelde »1
« J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes tombant, une à une, du nuage sombre suspendu au-dessus des humains : ils annoncent la venue de la foudre et périssent, annonciateurs. »

Frédéric Nietzsche2

Le voyageur qui, vers février 1702, serait remonté depuis la vallée de Oaxaca vers la Sierra aurait été intrigué, en entrant par le sud-ouest dans l’alcaldía mayor de Villa Alta. Il aurait d’abord été alerté par le silence qui régnait, et surtout la suspicion, la crainte qu’il croisait en traversant des villages à demi-déserts. Il aurait commencé à comprendre dans les dernières lieues qui séparaient San Miguel et San Pedro Cajonos du chef-lieu de la paroisse, San Francisco Cajonos : de
Parecer (avis) du procureur (fiscal) de l’audience de Mexico, 22-12-1700, dans Los documentos de San Francisco Cajonos, (présentation de María de los Angeles Romero Frizzi), Oaxaca, Archivo Histórico Judicial de Oaxaca, 2004, p. 24 : « des gens séditieux, apostats et rebelles ». 2 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, 4.
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chaque côté du chemin, sur des pieux, étaient accrochés des lambeaux de corps humain, troncs, membres. Finalement la vue de la place de San Francisco l’aurait éclairé : sur son pourtour, quinze têtes fichées sur autant de pieux, dont deux supportaient aussi deux mains droites coupées. Il n’aurait pas été surpris, car ce genre de spectacle était alors monnaie courante, mais la quantité, l’acharnement l’auraient amené à s’interroger : une autre guerre servile venait de connaître son terme ici ? Pour l’histoire de la Sierra zapotèque, pour la mémoire du diocèse, puis état de Oaxaca, la tragédie qui venait de se dérouler là constitue encore aujourd’hui une ligne de partage. Elle présente donc des couleurs, des reliefs distincts - voire contraires - selon les points de vue. Et d’ailleurs, dès les origines, deux versions s’affrontèrent. L’une s’exprime dès le lendemain des faits. Curieusement, sa première formulation, et la plus synthétique, se trouve parmi les pièces d’un procès concernant Yasona ; elle est de la main de l’alcalde mayor, l’un des principaux acteurs. Tout débuta dans la nuit du 14 au 15 septembre 1700, à San Francisco Cajonos. Le 29 septembre don Juan Antonio Mier del Tojo écrit à son collègue d’Oaxaca : « les Indiens du village de San Francisco Cajonos, de cette juridiction, ayant été surpris alors qu’ils pratiquaient des actes d’idolâtrie, se sont révoltés, puis ils ont réalisé diverses destructions dans le couvent des religieux, et ils en ont retiré les victimes du sacrifice qu’on leur avait prises, et ils obtinrent qu’on leur remette deux Indiens dénonciateurs de ladite idolâtrie, qu’ils ont cruellement fouettés, puis emmenés, sans que l’on sache où, et l’on présume - et on le tient pour certain - qu’ils les ont tués. Et pour résister dans leur méchanceté, il semble qu’ils ont expédié des convocations aux autres villages de cette juridiction, demandant de l’aide, ce à quoi, il n’y a pas de doute, certains ont consenti »1. Il manque quelques détails essentiels : même si toute la faute retombe sur les Indiens - on est en présence d’une pratique d’idolâtrie courante -, en quoi consiste cet acte réprouvé ? Si les deux dénonciateurs ont été tués, où sont les corps ? Jusqu’où est allé
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AHJO, Villa Alta, Criminal, leg. 6, exp. 7, fol. 40 v.

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le soutien des autres communautés ? On peut penser que le temps allait clarifier les choses. À la fin du XIXe siècle, et s’appuyant sur des témoignages auxquels il eut accès, l’évêque de Oaxaca Eulogio Guillow s’employa à consolider cette version. Depuis le milieu du XVIIe siècle, à diverses reprises (encore en 1691), les pueblos cajonos avaient démontré leur turbulence et leur attachement à l’idolâtrie. Dans la soirée du 14 septembre un rituel païen, avec sacrifice d’animaux (cerf, dindons), partage de galettes de maïs (tortillas) éclaboussées de sang, gestes de dérision (tableaux de saints mis à l’envers), avait été interrompu par l’intervention d’une dizaine d’Espagnols, ayant deux dominicains à leur tête, accompagnés des deux sacristains (fiscales) indiens et dénonciateurs, chargés de l’encadrement religieux. Même si les corps n’avaient pas été retrouvés, le martyre des deux hommes ne faisait pas de doute pour l’évêque, il constituait l’aboutissement « de l’acte de vertu chrétienne le plus héroïque que l’on ait vu, de tous ceux pratiqués par des membres d’une race que l’on a regardée formée d’êtres dégradés » : tout ceci entrait dans les perspectives du divin1. La seconde version est celle des vaincus : elle est plus timide, ne sera pratiquement pas relayée par la suite (du moins par écrit). Dans le texte de l’alcalde mayor, rédigé encore sous le choc des événements, dans l’incertitude, on sent une certaine appréhension. D’où la retenue des autorités espagnoles : pendant des mois elles restent dans l’expectative, Mexico recommandant la prudence, Mier del Tojo n’osant rien entreprendre. Mais progressivement ce dernier reprend courage : en mars 1701 il estime qu’on ne peut laisser l’impunité conforter les idolâtres, « et l’Indien dénonciateur avec d’impondérables craintes »2. L’appréhension grandit alors au sein des autorités indiennes et de la communauté (pueblo) de San Francisco Cajonos. Elles tentent de présenter les faits sous un éclairage totalement différent : ce qu’on a pris pour des rites
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Eulogio Guillow, « Idolatrías en Caxonos » dans Manuel Ríos Morales (comp.), op. cit., p. 180. 2 Los documentos de San Francisco Cajonos, op. cit., p. 29.

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idolâtres était simplement « une invitation et un festin qu’ils faisaient parce que venait de se terminer le temps pendant lequel ledit Joseph Flores avait eu la charge de responsable (mayordomo) de la confrérie du Seigneur saint Joseph ». La présence du sang et du cerf s’explique de façon toute triviale : un témoin évoque « sur le sol le cerf dont ils avaient retiré le sang pour en faire du boudin, qu’ils avaient sur la table ». Aussi les deux religieux et les autres Espagnols ont été volontairement abusés par don Juan Bautista et Jacinto de los Angeles, les dénonciateurs. D’où la colère (juste) des Indiens au soir de l’intrusion des Espagnols. Elle se mêle de crainte le lendemain 15 septembre : « sans autre motif que celui-là, les religieux de cette paroisse (doctrina) envoyèrent appeler divers Espagnols, qui vinrent avec des armes, et lesdits religieux convoquèrent cinq villages des environs ». Plus encore : « un desdits frères [religieux] tua un Indien du village de San Pedro d’un coup de feu, et un autre brisa un bras, aussi d’un coup de feu, à un autre du village de San Miguel »1. Ceci tend à démontrer que l’agression vient des Espagnols, et implicitement révèle que les autres communautés, appelées à l’aide par les religieux, penchent du côté de leurs semblables. La pression exercée sur les Espagnols réfugiés dans le couvent s’appesantit, et ils doivent remettre aux autorités et au común de San Francisco Cajonos les deux dénonciateurs qui avaient cherché leur salut parmi eux. Selon les officiers de république de San Francisco, on se contente de leur donner quelques coups de fouet, puis on les enferme dans la prison de San Pedro. On découvre le 16 septembre qu’ils se sont enfuis, grâce à la complicité de leurs parents. Depuis ils sont au loin, ils cachent leur honte, et sont devenus introuvables. Une telle version est relativement habile - il n’y a en effet pas de corps du délit -, mais plus encore ingénue : il y avait trop de témoins du massacre rituel le 16 septembre, qui eut lieu sur un des sommets proches. Bien entendu un tel récit ne pouvait convenir à l’alcalde mayor : il lui prouvait d’ailleurs que San Francisco Cajonos était sur la défensive et qu’il était temps
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Ibid, p. 113, 139, 113-114.

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d’agir. Le 4 août 1701 il obtient enfin du Superior Gobierno probablement le vice-roi de Mexico - un ordre (mandamiento) qui lui laisse les mains libres. Il jette son filet, y capture 34 Indiens de San Francisco et des cinq autres villages de la paroisse (vicaría) : en dehors des deux auteurs matériels des exécutions - deux jeunes gens -, il s’agit essentiellement de membres de l’élite, officiers de république et notables (principales) que l’on considère responsables, sinon coupables. Les accusés abandonnent la fiction de la fuite des deux dénonciateurs, argumentent sur une culpabilité collective. Ceci est très clairement énoncé par don Cristobal de Robles, qui fut alcalde de San Francisco en 1700 :
« l’exécution desdites morts ne se fit pas seulement par ma voix, mais aussi par celle de tous les naturels de mon susdit village et des officiers de république de ceux de San Pablo, San Matheo, Santo Domingo, San Miguel et San Pedro »1.

Au terme d’un procès bâclé, mal conduit, partisan, où seule la procédure inquisitoire fut employée, où la torture fut appliquée hors de toute règle, on aboutit à une sentence tout aussi inique : notre voyageur de tantôt en observait les effets. 15 condamnés furent exécutés à Villa Alta, dont 14 habitants de San Francisco. Cela eut lieu dans le secret de la prison de San Ildefonso le 11 janvier 1702, et sans qu’il soit possible de faire appel d’une telle décision. Il y eut encore 17 condamnations à mort, mais avec la possibilité de recours devant l’audience de Mexico qui les commua. Il n’y a rien de surprenant dans ce déroulement, on voit s’y déployer, comme à l’exercice, la stratégie suivie par la Monarchie catholique en cas de révolte. Il faut temporiser d’abord : « circonspection préméditée » recommande l’audience en décembre 1700. Puis agir de façon souterraine : « s’employer par des moyens secrets et prudents à mettre la main sur les

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Ibid., p. 51.

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