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Voici vos chirurgiens, Sire !

De
308 pages

« Voici vos chirurgiens, Sire ! »
Cette petite phrase, Catherine de Médicis la prononcera à plusieurs reprises au chevet de son époux le roi Henri II puis pour deux de ses trois fils qui ont régné successivement. Nous sommes dans l’entourage immédiat de Maître Ambroise Paré, chirurgien du XVIe siècle, précurseur de la chirurgie moderne. Il a été le chirurgien de quatre rois. Il a eu de nombreux élèves, certains sont devenus célèbres, d’autres non moins valeureux sont restés dans l’ombre. Nous suivons l’un d’eux, Gabriel, un jeune apprenti barbier-chirurgien dont le parcours singulier nous emmène de l'Hôtel-Dieu de Paris jusqu'au lit de mort des derniers Valois.
Roman historique basé sur des faits réels et documentés, comportant en annexe un rappel des connaissances médicales de l’époque ainsi qu'une description détaillée des lésions et blessures de ces rois. Ce récit, écrit par un chirurgien du XXIe siècle, relate le renouveau de la chirurgie de la Renaissance. Chirurgie héritée de l’antiquité, redécouverte à partir des ouvrages anciens, traduits en français, puis divulgués grâce à l’essor de l’imprimerie.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77655-6

 

© Edilivre, 2014

Citations

 

 

« Quand on s’est pénétré de la science contemporaine, alors il est temps de se tourner vers la science passée…

… la médecine ne peut revenir sur son passé sans y recueillir des leçons pour l’avenir… »

Émile Littré, Œuvres complètes d’Hippocrate, tome 1 chap. XIV,
chez J. B Baillière, Paris, 1839.

« … faut sçavoir que par l’espace de trois ans, j’ay résidé en l’Hôtel-Dieu de Paris où j’ay eu moyen de voir & cognoistre… tout ce qui peut estre d’alteration, &maladie au corps humain, & ensemble y apprendre sur une diversité de corps morts, tout ce qui peut se dire et considérer sur l’anatomie… »

Ambroise Paré, Œuvres complètes,
Buon, Paris 1585.

Chapitre 1
Le pont Saint-Michel

Il fait encore nuit noire sur Paris. Les flocons de neige, qui ont commencé à tomber, s’accrochent aux reliefs pour tracer un décor fantomatique. On distingue à peine le contour massif des maisons agglutinées sur le pont Saint-Michel. Elles paraissent encore plus petites, blotties les unes contre les autres comme pour se protéger de la neige et du froid. À cette heure, le passage entre les deux rangées de maisons est désert. Le sol du pont, fait de planches et de bastaings, est d’ordinaire piétiné par des centaines de passants, de badauds déambulant devant les étals des échoppes, sans se rendre compte qu’ils sont en train de franchir la rivière. Des seize maisons réparties de chaque côté, seize étals s’ouvrent tous les jours proposant des variétés infinies de produits. L’apothicaire côtoie la boutique du ferblantier, de l’orfèvre, du marchand de vin, de l’enlumineur, du pâtissier, sans compter les bonimenteurs de tout poil, les joueurs de bonneteau piégeant les badauds avec leur boule muscade puis pliant précipitamment leur tréteau dès que leurs complices annoncent l’arrivée des archers du Châtelet. Pour l’heure tous les volets sont relevés, dissimulant toutes les marchandises. Le vent balaie des tourbillons de la neige qui n’arrive pas à coller au sol.

Dans une de ces maisons un jeune homme, Gabriel, ne dort pas, il s’apprête à partir dès que le jour poindra, dès que les portes de la ville s’ouvriront. Son bagage est prêt, quelques hardes dans un sac de toile. Le reste, il préfère le garder sur lui, au plus près du corps. Le froid, qui traverse les murs de planches et de torchis, et la hâte de quitter la ville font qu’il a passé la nuit presque totalement habillé. Il enfile ses bottes confortables, pas trop belles pour ne pas inciter de convoitise, faites d’un cuir grossier mais souple. Le rabat du haut-de-chausses contre la cuisse laisse un espace caché où il peut dissimuler une courte dague ou plutôt une espèce de rasoir en prévision de son voyage. Les trajets même courts peuvent être dangereux.

Le plancher grince au moindre mouvement. Il n’ose pas encore allumer la bougie ni trop se déplacer de peur de réveiller la « maisonnée » qui se résume, à cette date, à sa seule tante, le souvenir de son oncle étant encore présent ainsi que les cris des enfants disparus. Un brin de nostalgie. Il écarte le rideau de la fenêtre. En aval les premières lueurs de l’aube se reflètent sur les eaux et les nappes de glace de la Seine, jouent avec les filigranes du givre accumulé sur les petits carreaux.

Un office est sonné au couvent des Augustins dont il aperçoit l’église.

L’escalier qui descend de l’étage craque légèrement.

– Je vois que tu ne renonceras pas à partir malgré ce temps glacial ?

– Non ! tante Justine. C’était prévu de longue date. Je te l’avais dit. Mon absence ne durera que quelques jours, je serai revenu pour Noël pour que tu ne sois pas seule. Au printemps je m’en retournerai en Provence. Pas avant. Par sécurité. Trois gars du pays, trois solides compagnons s’en retournent aussi et me feront escorte.

– Tu n’auras pas trouvé à Paris le moyen d’exercer ton métier ?

– Mais je n’ai pas de métier ! Quelques compétences tout au plus dont personne ne se soucie.

– Pourtant…

– Je me suis renseigné. Pour être simple barbier-chirurgien, il faut être présenté par un maître, suivre les cours que je ne peux pas payer et en plus être un bon catholique !

– Ton oncle est mort au service de notre bon Roi François, Dieu ait son âme, pendant les batailles d’Italie. C’est quand même une référence.

– Certes, mais mon père a été assassiné par les papistes. J’ai dû fuir pour ne pas être soupçonné d’être hérétique. Même si je n’ai pas embrassé la nouvelle religion. Je ne pouvais pas dénoncer mon propre père.

– Pourtant tu as suivi pendant des mois ce chirurgien de Provence ?

– Un grand maître, oui ! Un très grand, mais solitaire, non reconnu par la Faculté, ni par les services du Roi, même si ses opérations étaient miraculeuses. Malheureusement il n’avait aucun diplôme, aucune reconnaissance ni à Montpellier, ni à Lyon, ni à Paris.

– Cependant, tu sais ce métier, tu l’as déjà pratiqué.

– En partie. Quelques opérations faciles pour gagner quelques sols. Il me faudrait un vrai maître ici ou ailleurs, bien établi et qui m’apprenne plus de procédés, plus de détails. Que je puisse voir instruments et opérations, m’exercer sous son autorité.

– Il existe pourtant le collège Saint-Côme qui est fait pour cela, qui forme les chirurgiens et les barbiers-chirurgiens ?

– Encore faut-il pouvoir y entrer !

– La vraie raison tu ne veux pas la dire ?

– Pour toi elle est évidente. Si elle se savait je risquerais d’être pendu haut et court.

Justine fit un signe de croix, baisa le petit crucifix qui pendait à son cou.

– Dieu te garde et te pardonne ! dit-elle. Tu as raison, parle bas. Les murs sont si fins qu’on entend presque la respiration des voisins.

Après un silence elle reprit :

– Et pourquoi alors ne veux-tu pas accepter l’évidence et être qui tu es ? Pourquoi cet accoutrement ? Sur les routes je comprends mais quand tu es ici, tu peux oublier un instant ton personnage.

– Ce n’est pas un personnage tante Justine ! C’est une nécessité de survie. Je l’ai décidé à la mort de mon père. J’ai été obligé de me déguiser pour fuir. C’était pour ma mère et moi le seul moyen d’échapper aux persécutions et surtout d’échapper au massacre de Mérindol. Ma mère aidait déjà ce chirurgien de Provence, Pierre Franco1. Elle le suivait dans ses nombreux déplacements, elle l’assistait pour ses opérations. Néanmoins il nous a aidés à nous cacher. Lui-même, protestant, sauvait sa propre vie. On l’a suivi et aidé pendant quelques temps puis il est parti à Berne en Suisse. Je sais que ma mère aurait aimé être chirurgien plutôt qu’une simple aide. Je ne veux pas, comme elle, être sous les ordres des autres, être une femme bien sage et obéissante.

– Tu étais pourtant une si belle jeune fille !!

– Je t’en prie, tante Justine, pas ça ! Je n’ai jamais été vraiment une femme. J’étais un garçon manqué. Je n’ai jamais été belle comme pouvaient l’être les autres filles du village. J’ai un visage dur, à ce que je peux voir dans un miroir. Un visage qui ne va pas avec l’idée qu’on se fait d’une femme. Si je n’ai jamais été une femme, cette femme est morte ! Je l’ai anéantie en moi. Je n’ai même pas eu à changer de nom. Gabriel, à la consonance, cela peut être un homme ou une femme ! Tous les documents de ma naissance ont péri dans les incendies qui ont ravagé Mérindol et les villages avoisinants. Gabrielle n’existe donc plus. Je choisis d’être un homme. Un homme qui peut devenir chirurgien. Car comment une simple femme pourrait-elle devenir chirurgienne ou modeste barbier-chirurgien ? Qui accepterait de m’instruire puis de me présenter devant le jury des chirurgiens à robes longues ou même courtes2 ? Tous ces hommes qui tiennent les femmes pour des souillons et des ignorantes ! La preuve, c’est que ce métier n’est pas autorisé pour les femmes à moins qu’elles soient veuves d’un barbier-chirurgien…3

– Comment sauraient-elles, sans l’avoir réellement appris, le métier de leur époux ? C’est totalement idiot !

– Je ne te le fais pas dire !

– Tout de même, le travestissement est une abomination pour Dieu ! C’est écrit dans la Bible.

– Tu lis la Bible ?

– A vrai dire non ! car je ne sais lire que quelques mots en « françois », or elle est écrite en latin. De toutes manières elle coûte trop cher. Mais l’abbé de Saint André des Arcs dit que le travestissement ou tout changement d’« accoustrement » est un péché grave contre Dieu, une hérésie qui mérite le bûcher.

– Et avoir fait massacrer dix mille pauvres gens à Mérindol au nom de la sainte foi catholique, ce n’est pas une abomination peut-être ? Avoir fait raser villages et hameaux, avoir passé au fil de l’épée femmes et enfants, tué ou déporté aux galères ceux auxquels on avait déjà dérobé leurs terres ? Ce n’est pas une abomination ? Une abomination encore pire, si c’est possible, avoir interdit sous peine de mort d’aider les quelques rescapés qui erraient dans les campagnes. Des femmes et des gamins sont morts de faim et de soif sous le regard des bons catholiques, on trouvait leurs corps gonflés de vermine au bord des sentiers. Si ce n’est pas une abomination, qu’est-ce que c’est ? Tout ça avec la sainte protection de l’Eglise et du Roi parce que c’étaient des soi-disant hérétiques. Mais quels hérétiques ? C’étaient des humains !

– Chut ! On va finir par nous entendre, par nous dénoncer !

– Tu n’en as pas assez d’aller te montrer à l’église tous les jours pour prouver que tu es une bonne et dévote catholique ?

– Sinon on est dénoncé et on risque la corde !

– Tu vois, je préfère cet accoutrement ! Je pense que ce n’est pas un crime mais plutôt une bénédiction. Chaque fois que j’ai mis des vêtements de femme on m’a pris pour un travesti, un efféminé. En fait, avec ces habits d’homme on me prend pour tel. Je me sens dans ma vraie peau et personne ne trouve rien à redire. Si tu ne le savais pas, aurais-tu remarqué le subterfuge ?

– Je ne sais pas. Sans doute non. Quand je parle aux voisins je dis « mon neveu » en parlant de toi mais chaque fois j’ai honte de mentir !

– Je pars : tu ne risques plus rien.

– Dans d’autres villes on est moins exigeant qu’à Paris ?

– C’est vrai qu’il y a de petites universités comme celles d’Orléans ou d’Orange mais l’enseignement n’y est pas très brillant. Les diplômes qu’elles délivrent n’ont pas beaucoup de valeur, sauf à rester sur place et ne se consacrer qu’à des saignées ou des pansements.

– Tu repartiras alors comme tu es venu ?

– Je sais que tu voudrais que je reste, que la solitude est un mal qui te ronge nuit après nuit. Mais je ne me vois pas mercière, comme toi, à vendre du fil à la toise et des aiguilles à chas fendus. Moi je m’en servais là-bas pour recoudre les plaies et les incisions. Tu peux aussi quitter cette boutique et revenir en Provence auprès de ta sœur ?

– J’aurais grand plaisir à la revoir mais de quoi vivrais-je là-bas ? Non, je resterai ici, fidèle au souvenir de mon époux, Dieu l’ait en sa bonne garde ! Je ne partirai pas tant que ce pont sera debout et que les maisons qui s’y trouvent ne feront pas naufrage.

– Il est déjà vermoulu, ce pont. A ta place, je ne me hasarderais pas dans une telle prophétie. Les baraques d’amont commencent à s’effriter par endroits. Quant aux piliers, je me demande s’ils ne tiennent pas à cause de la couche de glace qui les entoure.

– Rien donc ne te fera renoncer à ta décision ?

– Rien ! Même si l’enfer devait s’ouvrir sous mes pieds !

Au moment précis où Gabriel prononçait ces mots, il y eut un long gémissement venant des entrailles du pont puis un grand bruit.


1. Pierre Franco 1506-1580

2. Les Chirurgiens à robe longue savaient le latin et étaient reconnus par la Faculté qui dépendait de l’Eglise. Les chirurgiens à robe courte ne parlaient pas latin. Ils passaient les examens du collège Saint-Côme qui dépendait de l’autorité royale.

3. Les statuts des barbiers de juin 1427 précisent article 12 « les femmes ne seront pas admises à travailler à moins qu’elles ne soient femmes ou filles de maîtres et de bonne renommée » En 1484 les lettres patentes de Charles VIII reprennent ces dispositions, en faisant preuve de tolérance pour les veuves de chirurgiens.

Chapitre 2
Guillaume

En ce matin de décembre 1547, Guillaume n’imaginait pas que les quelques heures qui allaient suivre changeraient sa vie et celle de beaucoup d’autres personnes.

Pour l’heure, il naviguait sur la rivière Seine en direction de Paris. Le lourd chaland qu’il dirigeait, chargé de bois, madriers et autres marchandises, se laissait glisser au gré du courant. L’étrave fendait l’eau grise, gelée, séparant deux lignes d’écumes dont les remous se perdaient dans la brume vers les rives cachées du fleuve. Il avait passé le confluent de la Marne, évité les plaques de glace qui restaient accrochées aux bancs de sable, aux racines, aux îlots innombrables qui jalonnaient le trajet. Trajet qu’il avait suivi maintes fois, jadis, avec son père à la barre. Les années avaient passé, l’éloignant du dur labeur de marinier. Mais le destin avait décidé de le rappeler à ses origines. Son père malade, la famille en danger de ruine l’avaient ramené à la maison. Le passé glorieux de ses ancêtres était révolu. La disgrâce actuelle obligeait à changer d’activité. Abandonnées les études qui, du reste, ne le menaient à rien, laissée la vie d’étudiant bagarreur et paillard pour un retour sage au bercail. Le temps des fredaines, des amours impossibles, des ripailles, des copains, était fini. Il avait laissé un vide immense, auquel, seul le travail obstiné avait fini par apporter un soulagement.

La brume cachait toujours les rives. Par moments le brouillard se dissipait. La berge de halage apparaissait à sa gauche avec son chemin aux ornières gelées sur lequel peinaient les chevaux. Puis le rideau se refermait, ne laissant que la vue d’une eau limoneuse avec au loin des fumées annonçant la ville.

La consigne et les recommandations du père avaient été de bien suivre la rive gauche, de ne s’en point détacher, de bien laisser les îles à droite. La manœuvre serait simple, accoster avant les ponts pour décharger le bois de chauffage au port de la Huchette, juste avant les grands escaliers qui descendaient au fleuve. Puis continuer au fil de l’eau pour les autres livraisons. L’image des lieux était encore inscrite dans sa tête depuis bien des années.

Il pensait revenir vite au pays car d’autres chargements attendaient. Il redoutait secrètement de retrouver quelque ami ou connaissance mais, depuis dix ans, il ne devait sans doute plus rien subsister du passé. Là encore la solution serait simple. Ne rien chercher ni personne et repartir.

La ville n’était plus qu’à quelques encablures. On apercevait déjà les clochers des églises écrêtés par un plafond brumeux très bas. La rive gauche restant désespérément invisible il essaya de s’en approcher. Il donna l’ordre de passer au plus près pour être sûr de naviguer à gauche de l’île de la Cité.

Son second, Géraud, avait l’air soucieux. Ce voyage ne lui plaisait pas. Qu’allait-on faire dans cette ville puante, par un temps hivernal aussi rude ? Un temps à ne pas mettre un chrétien dehors, surtout pour avancer sur un fleuve aussi dangereux. Il y avait tant à faire là-bas. Sans doute le bois permettrait de chauffer quelques maisons mais que pouvait représenter le peu de bois qu’ils apportaient pour une ville aussi grande ?

Géraud obéit, fit obliquer le navire vers la gauche. Le marinier de barre s’arc-bouta, aidé par un autre, poussa la barre à droite pour que le vaisseau daigne lourdement piquer vers la gauche.

On longea des terres vides jalonnées d’arbres recouverts de givre, fantomatiques dans les écharpes de brume.

Soudain le rideau de brouillard se dissipa. La ville était d’un seul coup toute proche. On avançait vers elle vivement.

Guillaume ne reconnaissait pas les lieux. La rivière paraissait s’être rétrécie. Il ordonna qu’on ralentisse l’allure. Le chaland accosta un peu vivement contre le quai de bois tandis que trois mariniers sautaient sur la plateforme. Ils enroulèrent prestement les cordages d’avant et d’arrière aux pieux d’amarrage, s’arc-boutèrent pour les bloquer. Le navire s’arrêta enfin.

Il fallut attendre la fin des dernières négociations sur la quantité et le prix du bois dont la demi-corde (1, 92 stère) avait très sensiblement augmenté durant le dernier mois. Le négociant, un homme massif aux joues écarlates, monta à bord pour vérifier la qualité, versa la somme due puis invita Guillaume dans la cahute du port qui servait de vigie.

Les mariniers commencèrent alors à décharger billes et bastaings.

Au début de l’après-midi, le bois avait été totalement évacué. Le navire paraissait tout à coup plus haut, hors de la ligne d’eau, allégé. Les tas de bois qui encombraient le pont disparus, la ligne du navire reprenait un aspect plus net. Il restait cependant les marchandises plus précieuses sous les trappes de bois redevenues accessibles.

On embarqua à nouveau sous un ciel maintenant dégagé, clair, lumineux. Le froid était vif, coupant. Guillaume et Géraud paraissaient inquiets car la manœuvre à venir risquait d’être délicate. Accoster sous les arcades de l’Hôtel-Dieu avait été jugé extrêmement difficile par les mariniers du port. Sinon, il aurait fallu faire des allers-retours avec des embarcations légères qui de toute manière auraient eu du mal à remonter le courant.

L’embarcation reprit le fil de l’eau, obliqua à droite vers l’île de la Cité, longea un moment le Terrin, qui formait la pointe de l’île, désert à cette période de l’année. La nef de Notre-Dame parut immense, superbe, menaçante par sa masse et sa hauteur, découpée d’arcs-boutants nombreux comme arbres en forêt, dominant le palais épiscopal de toute sa superbe. Déjà les maisons proches de l’hospice puis la première bâtisse de l’Hôtel-Dieu, haute de deux étages. Perpendiculaire, la salle Saint-Thomas que Guillaume reconnaissait pour l’avoir vue lors des voyages précédents avec son père, reconnaissable à son arche dont les piliers plongeaient dans la Seine.

Géraud manœuvra pour s’engager sous l’arche, arrêter le bateau sous l’énorme voûte de pierres. Le quai était étroit mais donnait directement sur l’entrée des entrepôts et réserves de l’hôpital. La même odeur de vase et de pourriture raviva les souvenirs passés.

Le gardien flegmatique, ralenti par le froid, fit quelques pas vers Guillaume mais préféra l’attendre sous le porche où se consumait le bois d’un brasero bancal.

Un des préposés aux denrées et charbons l’accompagna dans le dédale des couloirs jusqu’à la sœur responsable des achats. Des odeurs de linge propre et de sanie se mélangeaient, s’alternaient tout au long des corridors, des passages. Guillaume ne connaissait pas ces longues et interminables galeries car il avait attendu chaque fois son père dans le navire. Il entrevoyait les salles immenses à travers les portes vitrées, éclairées encore par les hautes baies d’où plongeaient des rais de lumière d’un soleil d’hiver, vif, découpant la pénombre, se posant sur une multitude de lits. Des cris, brefs, loin, quelque part dans l’immense corps de pierre, donnaient des notes dramatiques de râles et de douleur, se perdaient en échos multiples comme dans une cathédrale.

Le commis entra dans le bureau de la sœur après avoir discrètement frappé à une porte massive. L’office de l’économe était étroit, encombré de livres de comptes entassés sur un coffre de bois renforcé de bandes de métal.

Les murs de pierres blanches faisaient ressortir l’habit sombre de la religieuse qui, penchée sur ses écritures, gardait la tête baissée. Sa coiffe blanche cachait totalement son visage. L’employé dit quelques mots à voix basse.

Sans relever la tête, elle commença à parler :

– Ah ! Monsieur de Vouglay, nous vous attendions depuis plusieurs jours, nous allions être à court de charbon de bois et de bien d’autres…

Sa voix resta en suspens en découvrant le visage de Guillaume.

– J’attendais un homme plus âgé. Sans doute êtes-vous son fils ou un parent ?

Elle le dévisagea de la tête aux pieds, lentement, allant du chapeau de laine que Guillaume avait gardé sur la tête jusqu’aux bottes poussiéreuses de cuir sombre. Son regard remonta jusqu’au visage pour chercher quels traits de ressemblance pouvaient le rattacher aux souvenirs de son père. Elle finit par dire avec une esquisse de sourire :

– Il y a de ça ! Il y a de nombreux mois qu’il n’est pas venu. Il n’est pas mort ? Il n’est pas mort au moins ? dit-elle sans détours.

Guillaume resta interloqué par sa façon abrupte. La sœur avait un aplomb et une corpulence qui en imposaient. Une autorité naturelle se lisait sur son visage carré encadré par le tissu empesé de sa coiffe. Il chercha à quel ordre elle appartenait, tunique noire, ceinture de cuir, mais ne trouva pas avec précision lequel. Des Augustines peut-être. Puis se demanda comment ou pourquoi elle se souvenait de son père. Il répondit lentement

– Dieu merci, il est en vie. Mal en point mais en vie. Il a perdu l’usage d’un bras et d’une grande partie de la parole. Chaque mot est un effort mais sa pensée est encore agile.

– Autrement dit, il a fait une attaque d’apoplexie ! Il a perdu tout sentiment et les principales facultés de l’âme ! lança-t-elle sans ménagement. Bon eh bien ! nous ferons avec ! Allons voir ce chargement…

Le temps de décharger tous les sacs de charbon de bois, la nuit tombait.

Les couloirs paraissaient plus longs, plongés dans une obscurité ponctuée de rares lanternes à huile. Tandis que ses hommes déchargeaient le navire, Guillaume rendit visite à une vieille sœur que son père lui avait recommandé de rencontrer. Elle était la mémoire des lieux, des gens qui y passaient, aussi bien des barbiers-chirurgiens qui avaient défilé depuis vingt ans, que les malades ou un simple fournisseur comme l’avait été son père.

La sœur augustine n’oubliait rien. Elle avait été à bonne école, avait suivi l’enseignement austère de ses sœurs aînées, ne comptant pas ses efforts, supportant toutes critiques, toutes vexations. L’ancienneté et la peste aidant, qui avait bien voulu l’épargner, elle avait fait un chemin remarquable avec un bagage simple. La sœur économe suivrait la même route avec la même obstination, n’était-elle pas déjà une des adjointes qui gérait les achats d’une main ferme ?

Guillaume regagna le navire. Il s’apprêtait à donner l’ordre d’appareiller lorsque son second lui dit qu’un des mariniers s’était blessé à la main. Il appela le marinier, examina la main. Un doigt pendait, bleu, maculé de sang caillé. Il revint sur ses pas suivi par le marinier et un acolyte. La sœur était en train de fermer son bureau, s’apprêtait à aller à vêpres. Elle donna des ordres pour qu’on mène le blessé à l’infirmerie. On les conduisit par un autre dédale jusqu’à une petite salle où deux sœurs panseuses le prirent en charge. Elles massèrent longuement les mains glacées, étalèrent un onguent avec une infinie douceur à laquelle n’était pas accoutumé le marinier. Puis elles dirent qu’il vaudrait mieux le montrer à un barbier-chirurgien car elles craignaient que plusieurs doigts ne soient totalement morts. Il faudrait le laisser pour la nuit ou revenir tôt demain car les barbiers arrivaient à cinq heures du matin.

Le marinier dit qu’il allait mieux, supplia qu’on ne le laissât pas. Il n’avait aucune envie de passer la nuit dans un lit déjà occupé par deux ou trois autres personnes, même si ses mains, maintenant réchauffées, recommençaient à le faire souffrir. Le froid de la nuit calmerait la douleur.

On appareilla donc pour libérer l’embarcadère en prévision de l’arrivée d’un autre chaland aux premières lueurs de l’aube. Guillaume avait la ferme intention de faire escale après les ponts. Complies4 avaient sonné depuis longtemps. Dès que les premières cloches du matin tinteraient on ramènerait à l’hôpital le blessé aux doigts gelés.

Le bateau se détacha lentement, prit un peu d’allure tandis qu’on suivait la haute bâtisse du corps de l’hôpital ouverte d’arcades sombres. Elles abritaient les cagnardes qui lavaient le linge directement dans la Seine, été comme hiver. Le petit Châtelet se devinait à gauche au bout du Petit Pont chargé de maisons serrées les unes contre les autres. Le bateau passa aisément entre les piles de pierres. On apercevait déjà le pont suivant aux piliers de bois, lui aussi, chargé de cambuses agglutinées. La coque heurta une plaque de glace qui fit dévier l’axe de la trajectoire. Le second aboya un ordre rapide à l’homme de barre pour redresser vivement, fit jeter une ancre à l’arrière pour ralentir le navire. Celui-ci reprit une direction parfaite, s’alignant sur l’espace central laissé par les piliers de bois. Le bateau heurta des plaques de glace en grand nombre, l’équipage comprit que tous les piliers du pont étaient pris en masse par le gel. Il était trop tard pour arrêter le chaland qui commença à franchir l’arche centrale. Un bruit de raclement sur la glace que brisait la coque, un craquement, puis les piliers s’écartèrent d’un seul coup. Les maisons du rang d’amont vacillèrent. Les bastaings du tablier du pont se relevèrent. Le pont pétrifié par le gel s’écroulait lentement au fur et à mesure que la glace cédait. Le bateau avait presque totalement franchi le pont lorsqu’une masse sombre, disloquée tomba sur lui.5


4. Dernière prière quotidienne des religieux chrétiens.

5. Le pont Saint-Michel s’est effectivement écroulé dans la nuit du 9 au 10 décembre 1547 sous l’action conjuguée de la glace et de heurts de bateaux.

Chapitre 3
Gengoul

Lorsque Gabriel se réveilla, il pensa s’être assoupi alors qu’il se préparait à partir. Malgré ses efforts, les images étaient troubles, bien qu’il fît déjà grand jour. Les sons étaient aussi déformés que les images, un brouhaha incompréhensible, des bruits d’intensité insoutenable lui vrillaient la cervelle.

Il essaya de se lever mais une vive douleur de la jambe gauche le bloqua. Il retomba sur sa couche, resta un long moment entre le sommeil et la réalité. Il réussit à s’appuyer sur ses coudes puis parvint à s’assoir complètement. Il porta la main à sa tête douloureuse. Du sang maculait ses doigts. Il appela :

– Justine ?

– Ah ! vous voilà réveillé, répondit une voix d’homme.

Gabriel essaya de régler son regard, cligna des yeux. Un grand gaillard se tenait maintenant devant lui.

– Ne vous inquiétez pas tout va bien !

– Où est Justine ?

– Qui est Justine ?

– Ma tante.

– La dame… euh… c’était votre tante ? elle est… elle vient de partir mais elle va revenir !!

– Qu’est-ce que je fais ici ? Et ça ! Aïe ! C’est une éclisse ?

– Vous savez ce que c’est ?

Gabriel leva les yeux au ciel :

– Si je sais ce que c’est ? C’est une attelle qu’on fixe avec des bandes de tissu pour les fractures, quelle idée !!

– C’est ça ! Vous avez cassé votre jambe !

– Cassée, cassée ?

– Ah ça ! il n’y a pas de doute. Pour être cassée, elle est cassée. Ça faisait un angle… Et puis comment connaissez-vous ces termes : « attelle », « éclisse » ? Vous avez déjà eu une fracture ?

– Non, jamais… mais j’en ai réduit quelques-unes !!

– Voyez-vous ça !! Une damoiselle qui réduit des fractures !!!

– Damoiseau, s’il vous plaît !

Le garçon vira à l’écarlate, hocha la tête :

– Je ne suis qu’un barbier-chirurgien débutant mais je sais reconnaître une jambe d’homme ou de femme !!?

– Si c’est tout ce que vous avez vu ! C’est un peu juste pour conclure !

Le barbier devint cramoisi.

Gabriel essaya de lui donner un âge. Vingt-deux, vingt-trois. Encore un peu boutonneux, les cheveux en bataille mais l’air plutôt agréable. Un petit bonnet carré sur le sommet du crâne en prévision, sûrement, du grand bonnet doctoral qu’il coifferait lorsqu’il serait juré.

– Et où suis-je ? demanda Gabriel.

– Chez Maître Ambroise le chirurgien ! Moi je m’appelle Gengoul. Je suis un de ses assistants mais il vous verra tout à l’heure !! dit-il tout à trac.

Après un temps, reprenant ses esprits :

– On nous a dit que vous habitiez juste à côté !

– À côté ?

– Depuis le lit vous ne voyez pas mais on est au bout du pont Saint-Michel et cette nuit…

– Et cette nuit je me suis cassé la jambe ?

– Oui, enfin, c’est le pont… !

– Qui s’est cassé ?

– Non, qui est tombé.

Gengoul résuma tout ce qu’il savait. On avait déposé Gabriel devant la porte tôt ce matin. Sa tante était partie pour essayer de retrouver les individus qui avaient fait s’écrouler le pont. Surtout tenter de récupérer quelques marchandises de sa boutique.

– Mais il était à demi pourri, ce pont, soupira Gabriel.

Il fit un effort pour se hisser plus haut, apercevoir à travers les carreaux cernés de givre, la rivière, les rives. Il ne comprit pas immédiatement puis réalisa que le tablier du pont pendait depuis la rive gauche, qu’il était totalement rompu vers l’île. En se soulevant encore il aperçut le toit de la maison de Justine, de travers, émergeant à peine de la Seine.

– C’est fichu alors !?

– Si vous deviez faire la fête, pour sûr, c’est renvoyé à dans quelques mois.

– Ce n’était pas vraiment une fête. Je devais rencontrer un barbier-chirurgien des environs qui, semble-t-il, cherche quelqu’un pour l’aider.

– Sans indiscrétion, de quel Maître parlez-vous ?

– Un certain Isidore Jucon.

Gengoul avala sa salive, se gratta la tête, toussa deux ou trois fois :

– Eh bien ! la Providence vous a bien guidé. Vous avez bien fait, si je puis dire, de vous casser la jambe. Vous auriez même pu vous casser les deux. Peste de Jucon, ignare, prétentieux, avaricieux que sais-je encore. Les règles de notre confrérie m’empêchent d’en dire davantage mais on a du mal à le reconnaître dans notre métier. Dans sa boutique vous auriez perdu votre temps et en plus il ne vous aurait pas dédommagé d’un liard pour votre travail. Je ne sais pas d’où il tient son savoir, si savoir il a ? Ni s’il a satisfait à un quelconque examen du Collège Saint-Côme ! Car beaucoup de charlatans se baptisent eux-mêmes chirurgiens alors qu’ils n’ont fait aucune étude. Certains ne savent ni lire, ni écrire ! Ils savent au mieux inciser un abcès, quant aux fractures, il vaut mieux ne pas y penser…

– Je veux juste me perfectionner… et finir d’apprendre ce métier.

– Etes-vous sûr qu’il vous convient, ce métier ?

– Je sais déjà beaucoup de pratique… enfin je crois.

Gengoul fit signe de baisser le ton. La maisonnée du Maître s’agitait à l’étage au-dessus. La Maîtresse et ses gens, les enfants. Quelqu’un risquait de descendre l’escalier sans crier gare. Il ne fallait pas trop parler de la profession avec les profanes, il fallait toujours garder une distance de respect et de mystère. On devait conserver une barrière infranchissable entre celui qui savait et celui qui souffrait.

C’est la porte donnant sur la rue qui s’ouvrit. Un homme de belle prestance entra, richement vêtu, suivi d’un jeune homme coiffé également de ce drôle de béret carré.

– Gengoul, fais descendre Ernest pour s’occuper des mules !! Où est-il encore fourré, celui-là !

– Oui, Maître. Je voudrais vous parler ensuite de ce jeune… homme qui a une fracture…

Le dénommé Ernest déboula de l’escalier en colimaçon et fonça vers la rue sans regarder personne.

– … une fracture des deux os de la jambe gauche… Et s’adressant à Gabriel… le Maître va donner son avis.

Il commença à desserrer les bandes. Le Maître l’arrêta d’un geste.

– Le cuir6 n’était pas atteint, pas d’esquille ?

– Non Maître.

– Tu as bien mis de l’oxycrat7 sur toute la peau ?

Gengoul acquiesça à toutes les questions. Le Maître parut satisfait, commença à se diriger vers l’escalier.

– Maître, continua Gengoul empêtré dans ses mots, je voudrais vous parler plus particulièrement de ce…

– Je suis vraiment pressé, je dois revêtir mes habits pour aller au Palais, le Premier Médecin m’a fait mander… On en reparlera… Il y a encore au moins deux mois de soins, n’est-ce pas ? On aura amplement le temps d’en parler !

Le Maître disparut à l’étage, on l’entendit appeler la chambrière.

Gengoul revint vers le lit étroit où était allongé Gabriel. Il haussa les épaules en signe d’impuissance.

– Désolé !! J’essaierai de lui en parler quand il sera plus calme ou à mon supérieur hiérarchique, le premier assistant du Maître mais je préfère m’adresser directement à lui, car c’est lui qui décide de tout.

Il jeta un regard circulaire puis sortit un minuscule objet de sa poche :

– C’est tombé de vos vêtements, dit-il, gêné. Il parlait maintenant à voix basse.

Il ouvrit la main, le montra à Gabriel qui tendit la sienne pour le saisir. Gengoul replia ses doigts.

– Voulez-vous que je le jette dans la cheminée ? C’est très dangereux. On en a pendu pour moins que ça.

Des larmes roulèrent d’un seul coup sur les joues de Gabriel.

– C’est le seul souvenir de mon père ! dit-il d’une voix retenue.

Gengoul, tout en secouant la tête, entrouvrit la main.

– Surtout dans le quartier – il se retourna pour voir si personne n’arrivait – dans le quartier l’abbé a une cour de justice pour tous les hérétiques. Il les fait pendre séance tenante après leur avoir fait faire amende honorable devant l’église Saint-André-des-Arcs ou Saint-Germain-des-Prés. Après il les pend, et ça ne lui cause aucun remords. Je crois que vous avez de la chance… que ce soit moi qui l’aie trouvé sinon vous seriez vraiment mal. Embrassez-le si vous voulez mais autorisez-moi à le fiche au feu.

Gabriel prit délicatement le petit pendentif, le porta à ses lèvres. Un monde de souvenirs douloureux, tumultueux l’assaillit. Défilèrent devant ses yeux fermés, tout au fond de sa cervelle, la course des chevaux, les cavaliers hurlants, les chiens, le bruit des pièces des cuirasses contre les branchages, son père tombant comme un gibier blessé, sans défense, succombant incrédule sous les lances des papistes. Gabriel serra aussi fort qu’il put l’objet sacré puis ouvrit lentement sa main de crainte qu’il ne disparaisse.

Gabriel l’observa, regardant attentivement chaque détail, pour le garder gravé dans sa mémoire à jamais, chaque incrustation de la petite médaille de bois précieux, une fleur blanche avec un cœur rouge, au centre, portant une croix noire.

– La croix de Luther, n’est ce pas ? Les hommes du Prévost viendront sûrement vous interroger pour la chute du pont, ils chercheront tous les prétextes pour vous accuser de n’importe quoi. Alors moins vous aurez d’objet bizarre mieux ce sera. On dit qu’en s’écroulant le pont à fait de nombreux morts. Les archers du Châtelet paraissaient très énervés. J’insiste pour détruire cette médaille. Je n’en ai vu qu’une jusqu’à présent, mais je sais que ça vient du Sud, ce n’est pas bon !! Je vais vous en procurer une normale. Une médaille qui passera tout à fait inaperçue. Un crucifix autorisé.

– Pourquoi feriez-vous ça pour moi ?

– C’est vrai, au fond, je n’en sais rien !! Peut-être parce que vous êtes déjà un peu un confrère… de la Confrérie de Saint-Côme bien sûr !!


6. Le cuir désigne ici la peau.

7. L’oxycrat est un mélange de vinaigre et d’eau. Par un heureux hasard le vinaigre contient de l’acide acétique qui est un antiseptique, propriété totalement inconnue et incompréhensible au XVIe siècle. C’est également un « anticoagulant » de contact ce qui était déjà connu.

Chapitre 5
Le Guidon de Guy de Chauliac

Quelques semaines passèrent après la chute du pont. Gabriel et Justine avaient trouvé refuge rue de l’Arondelle15, la première rue en tournant le dos aux ruines du pont Saint-Michel. Elles prirent pension chez une veuve qui disposait d’une maison assez vaste pour pouvoir louer une chambre au rez-de-chaussée. Sa domesticité, une chambrière, une cuisinière et un valet logeaient au deuxième étage. Cette disposition avait été assez utile pour Gabriel dont la jambe emmaillotée dans son attelle de bois aurait eu grand mal...