Vous entendrez gronder l'orage

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Des prêtres émigrés, poursuivis, décapités, des églises fermées. La Révolution Française bat son plein !

Après la mort de Louis XVI, l’Espagne décide de dénoncer le traité des Pyrénées et tente de reprendre le Roussillon. Comme beaucoup de ses concitoyens, Rose Llaurens appelle de ses voeux la victoire des troupes espagnoles sur l’armée de la République française, impitoyable avec les tenants de l'Ancien Régime et du catholicisme.

Suite à la défaite espagnole de Peyrestortes, l'abbé Pérone, prêtre de Pézilla, est jeté sur les chemins de l'exil. Avant de s'enfuir, il glisse à l'oreille de la jeune Rose des mots qui bouleverseront le cours de son existence. La famille Llaurens n'imagine pas encore qu'elle sera à l'origine d'un véritable miracle...

De batailles en batailles, de rebondissements en rebondissements, vous entendrez gronder l'orage...

Gérard Raynal revient sur le devant de la scène en signant là un roman émouvant, comme un hommage à toutes ces femmes et à tous ces hommes entraînés malgré eux dans une étrange folie qui les dépasse.


Publié le : lundi 2 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366520743
Nombre de pages : 285
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Situation Historique

 

 

 

 

Révolution Française

Après la prise de la Bastille, l’arrestation, la condamnation et la mise à mort de Louis XVI, son cousin le roi d’Espagne décide de dénoncer le traité des Pyrénées pour punir les Français. Il va donc constituer une armée de conquête. En 1793, il entame l’invasion des Pyrénées-Orientales et entre en Vallespir, une zone frontalière montagneuse.

 

Quelques années auparavant (juillet 1790), l’Assemblée Constituante avait voté la Constitution Civile du Clergé, décret qui obligeait les prêtres à prêter serment d’obéissance à la Constitution. Beaucoup avaient choisi l’exil. Dans le département des Pyrénées-Orientales, très catholique, le départ des curés était un poids difficile à supporter.

C’est dans ce cadre que débute ce roman inspiré de faits réels…

 

 

-1-

 

 

 

 

— Si on se laisse prendre, ce sera la mort !

Jean Llaurens tentait de reprendre son souffle à l’ombre d’un aulne glutineux. Il n’avait pas l’habitude de courailler sur les chemins, et encore moins de jouer à cache-cache avec ces satanés « miquelets » au péril de sa vie. Il les connaissait trop bien ces échappés des galères, des jeunes, embrigadés par les républicains pour lutter contre les Espagnols, l’Église et leurs soutiens. Ils avaient la réputation de ne jamais céder. Rapides, efficaces, cruels et souvent malhonnêtes, ils ne reculaient devant rien pour piller ou livrer aux autorités les fuyards désignés par l’administration. Recrutés parmi les paysans les plus pauvres des environs, ils ne manquaient jamais d’arguments lorsqu’il s’agissait d’en venir aux mains.

Ils faisaient peur !

— Sauve-toi Jean-Marc, moi je n’en puis plus, je me débrouillerai…

Jean-Marc Birotteau, le compagnon d’exil, ne voulut rien savoir. Ils réussiraient à deux ou bien, si le ciel ne leur permettait pas de s’en tirer, monteraient ensemble sur l’échafaud.

Ils avançaient à pas menus, noyés de transpiration. Le dos courbé. Le corps enserré dans des habits de ville. Ils auraient bien voulu abandonner leur veste de tissu clair et leur chapeau mou, mais par peur de donner des indications à leurs poursuivants, ils y avaient renoncé.

Au loin, dans leur dos, s’abattaient des déluges de voix sourdes, hachées et inaudibles, mêlées à l’aboi diffus de quelque meute chasseresse. D’effrayantes détonations claquaient dans le soir. Ils venaient… Oui, ils venaient !

— Ils sont au maximum à une demi-lieue… lança Jean d’un ton qui ne savait dissimuler ses inquiétudes.

 

La Têt, opulente malgré les chaleurs de ce 2 juillet 1793, rugissait. Dans le temps, Jean-Marc Birotteau avait maintes et maintes fois parcouru les layons et visité les taillis de ce bout de pays. Il lui était même arrivé de venir y chasser après la vendange, ou dès que sa charge de notaire lui laissait quelque temps libre. Mais depuis deux années déjà, sa vue s’était affaiblie et il aurait bien été en peine de s’y diriger seul.

D’autant qu’aujourd’hui, c’était lui le gibier.

Tout comme Jean Llaurens, il en avait eu assez de répondre aux convocations quasi journalières du Comité de Salut Public. À force de vivre la peur chevillée au ventre, ils avaient décidé, sans presque se consulter, de prendre la route de l’Espagne, quitte à abandonner leur famille.

 

Des hurlements. Un coup de feu. Des abois toujours plus proches.

— Un quart de lieue tout au plus, jeta Jean-Marc Birotteau dont l’ouïe s’était habituée à compenser sa vue déficiente.

C’était peu ! Très peu ! D’ici une heure, deux peut-être, ils verraient fondre sur eux ces maudits tranche gorges, et c’en serait terminé de leurs espoirs de rallier l’Espagne.

Une heure ou deux tout au plus !

Jean Llaurens jeta un regard perdu en direction de Pézilla. Il ne vit rien. Rien, sinon la forme floue du vieux clocher. Un soir brun, peu à peu, gobait les alentours. Les derniers rayons d’un soleil finissant posaient sur la rivière des perles de grenat. « Demain sera une belle journée », pensa Jean Llaurens comme pour chasser de son esprit les idées funestes qui s’y promenaient. Il songea à Anne-Marie, son épouse. À ses fils, Jean-Baptiste, le docteur en droit, et François, le médecin. Il eut une pensée particulière pour Rose, la petite dernière qui vivait désormais en compagnie de sa mère, de Marie-Thérèse et Josèphe ses sœurs, dans leur maison de Pézilla. Il leva les yeux au ciel et recommanda sa petite famille à Dieu. À ce Dieu que les nouveaux dirigeants maltraitaient chaque jour un peu plus. À ce Dieu qu’il aimait tant, et pour lequel il aurait donné sa vie.

— Protège-les, implora-t-il.

— Protège-les, et protège-nous, ajouta son camarade.

Ce dernier, dans un geste désespéré, agrippa le bras de Jean Llaurens et le tira avec force.

— Ne perdons pas de temps, j’entends les culs crottés qui se rapprochent.

Les voix leur parvenaient plus audibles. Ils auraient peut-être pu, en tendant l’oreille, déchiffrer quelque conversation poussée jusqu’à eux par un fragile vent d’Espagne.

Essoufflés, ils repartirent d’un pas rendu pénible par la fatigue et l’accablement, en direction de Saint-Féliu-d’Avall. Et parce qu’ils respiraient de plus en plus difficilement, ils cherchèrent un coin ombragé susceptible de les protéger un instant des derniers éclats d’un soleil sur le déclin. C’est là que Jean Llaurens l’aperçut... L’homme semblait fuir, lui aussi. Il faisait penser de loin, à un drille perdu. Ils le hélèrent. Il s’immobilisa un instant, puis rebroussa chemin afin de se porter à leur hauteur. Ce n’était pas un inconnu.

— De Balanda ! cria Jean Llaurens.

Notable Perpignanais, il exploitait une belle propriété agricole à Saint-Féliu. À Pézilla, il possédait quelques champs bien généreux et, sur la place, une grande demeure, réquisitionnée par le Comité de Salut Public pour y loger une garnison. Il vivait, lui aussi, sous le coup d’une arrestation imminente.

Après maintes embrassades, il exposa sa situation :

— Je vais tenter de rejoindre mon habitation de Saint-Féliu ! Là-bas mes gens me cacheront en attendant que tout se calme. Puis je rejoindrai l’Espagne.

Il ajouta d’une voix faible :

— Si le cœur vous en dit, je vous offre l’hospitalité… ces butors1 ne vous feront pas de cadeau, soyez-en certains...

C’est Jean Llaurens qui lui répondit :

— Merci bien, on ne veut pas vivre cachés… En Espagne au moins…

— Je comprends, dit de Balanda.

 

Maintenant, il leur semblait que les chiens avaient trouvé leur piste. Ils les entendaient si près d’eux qu’ils pensaient vraiment leur dernière heure arrivée. Mais parfois, quand le silence enveloppait à nouveau la campagne, l’espoir renaissait.

 

Deux kilomètres encore et les trois fuyards traverseraient la rivière. Là, ils devraient franchir les barrages espagnols, mais ce serait une formalité. Des fuyards qui, comme eux, allaient demander asile aux envahisseurs, il en passait tous les jours par ici. Pourtant, Jean se sentait défaillir. Son emploi de juge de paix ne le prédisposait guère à de telles sorties. Son corps, peu accoutumé à ce genre d’efforts, mollissait maintenant sous le fardeau d’une fourbure irrépressible. Son visage n’exprimait plus rien, sinon une grande lassitude. Ses joues amaigries semblaient s’affaisser comme privées de vie. Ses yeux brillaient d’un éclat morne et désolant. Sa tête vacillait. Semblables à des feuilles de vigne un jour de tramontane, ses membres tremblaient. Il supplia :

— Je n’en peux plus, laissez-moi, je vais me cacher et peut-être ils me verront pas !

— Pas question ! Tu as entendu, ces échappés d’andouille2 ont des chiens, ils te trouveront !

Le timbre de Jean-Marc Birotteau s’était fait plus implorant, la pince de sa main sur le bras de Jean Llaurens plus ferme. D’un geste large, il désigna la direction de leur village :

— Fais-le au moins pour eux ! Pour ta famille… Si on arrive à se sauver, tous à Pézilla sauront que c’est grâce à Dieu… Alors l’espérance reviendra… Fais-le au moins pour l’espérance…

Jean-Marc Birotteau répéta :

— Fais-le pour l’espérance…

Jean acquiesça d’un mouvement régulier de la tête. Son compagnon reprit :

— Et puis pense à l’abbé Pérone qu’on va peut-être retrouver à Gérone…

Oui, ils devaient le faire pour leur famille, pour leurs amis, pour l’espérance. Pour l’abbé, qui avait été obligé de quitter sa paroisse pour se mettre à l’abri de l’autre côté de la frontière.

 

Ils reprirent alors leur route, exténués, la peur rivée à l’âme, mais soutenus par cette main invisible qui ne quittera jamais plus Pézilla et l’aidera à traverser les rudes épreuves de la Terreur.

 

Ils avaient franchi au moins trois quarts de lieue depuis le village, et déjà le clocher de Saint-Féliu s’imposait, orgueilleux au-dessus des frondaisons. Des multitudes d’étoiles, semblables à un troupeau d’âmes égarées, s’annonçaient dans un ciel argenté.

Mais l’heure n’était pas à la contemplation, la meute des chasseurs de catholiques se rapprochait dangereusement…

 

 

Ils avançaient les uns si près des autres qu’on aurait dit trois condamnés liés entre eux par des bracelets de métal. Ils poussaient parfois des cris étouffés. Bientôt, dans les conversations qui volaient à leur rencontre, ils purent déchiffrer des mots, puis des phrases. « La gueusasse arrive », maugréa Jean-Marc Birotteau.

Jean Llaurens jetait vers les nuages des petits regards pressants. Il demandait à Jésus de leur venir en aide… « Pour ceux de Pézilla, pour les nôtres, pour l’abbé Pérone… » Sa prière semait dans son âme une folle envie de Dieu. Il l’aimait Dieu, plus que tout, plus que la vie même. Depuis des mois, les prêtres ne pouvaient plus exercer s’ils refusaient de se soumettre aux nouvelles autorités. Partout, les églises affichaient porte close, et les cérémonies religieuses qui, à l’ordinaire, cimentaient la communauté des croyants étaient frappées d’interdit. « Pourquoi Dieu permet-il tout cela ? » se demandait Jean Llaurens qui avait élevé les siens dans le strict respect de la religion.

Des aboiements… des cris… des bruits de pas… des rires… un coup de feu…

Cela faisait plus d’une demi-heure déjà que Jean-Marc, Jean et leur compagnon longeaient la rivière. Au loin, des ombres se dessinaient.

— On ne passera pas, dit Jean Llaurens d’une voix où vibrait la détresse.

Là-bas, dans le lointain, le brillement d’une lanterne.

Le vieux juge n’en pouvait plus, son corps n’était qu’une immense douleur. Il songea au Christ martyrisé. Dans son malheur, il ressemblait à Jésus. Il voulait ressembler à Jésus. Son Golgotha à lui, c’étaient ces routes de l’exil. Il marchait à la manière d’un condamné écrasé sous le poids de sa croix.

Encore des voix… d’autres coups de feu… « Ils sont là », suffoqua Jean-Marc Birotteau. Ils entendaient presque leur souffle, sentaient presque leur chaleur.

— Vite, Jean, vite, les pâtures à corbeaux du diable vont lâcher les chiens, cria de Balanda…

— On n’y arrivera pas…

La voix de Jean Llaurens s’éteignait à la manière d’une flamme de chandelle enfermée sous un pot de verre. Ces jeunes « miquelets » avaient fondu sur eux aussi rapidement que l’épervier sur le lapin sauvage. Il n’avait plus la force de continuer.

Des piétinements, le bruit sec de branches brisées, des cris de terreur… puis des coups de feu… « Dieu, accueille-nous dans ton saint paradis »…

Guidés par de Balanda, ils s’étaient éloignés des rives afin de rejoindre la partie boisée. Ils prirent alors un de ces sentiers broussailleux bien connus des chasseurs, et qui les avala d’un trait.

Bientôt, il leur sembla que les voix et les abois s’éloignaient. Ils se terrèrent à la manière du gibier menacé. Prièrent en silence, le souffle retenu, la tête basse. Les yeux clos.

— Ils ont continué vers Millas, murmura bientôt Jean-Marc Birotteau à l’oreille de Jean.

— Mais les chiens… s’inquiéta le juge Llaurens.

— Dans ce coin, on trouve quantités de terriers et les lapins sauvages y pullulent… ils ont certainement brouillé notre piste… ou alors…

De Balanda avait pointé un doigt vers les nuages. Ce « Ou alors » signifiait qu’il ne récusait pas la possibilité d’une intervention divine. Ils firent silence et se signèrent pour remercier celui qui, de là-haut, veillait sur eux.

On n’entendait plus désormais qu’un salmigondis de paroles presque éteintes et des abois lointains. Toutefois, la route de Saint-Féliu leur était interdite pour le moment. Les « miquelets », rompus à ce genre d’exercice, n’allaient pas les laisser fuir si facilement. « Attendons le matin et le retrait de nos poursuivants », proposa de Balanda.

Ils déambulèrent longtemps dans cette campagne du Riberal qu’ils aimaient tant. Silencieux. Fondus le plus possible aux sous-bois.

Ils trouvèrent un ados moussu sous une buissonnaie qui accepta de les accueillir. Puis ils se couchèrent, réunis en une seule forme, semblable à un rocher immuable. Pas un seul instant, ils ne trouvèrent le sommeil. Pas un seul instant ! Les yeux clos, ils tentèrent de dresser entre ce monde de cruauté et le leur, une barrière opaque. Ils récitèrent quelques prières. Se parlèrent. Songèrent en aparté à leur avenir.

Les ombres de la nuit s’estompèrent bientôt, pour laisser la place à des lueurs blanches porteuses d’espoir. Plus un bruit.

— Maintenant, on peut tenter de rallier Saint-Féliu, annonça de Balanda.

 

Ils rejoignirent les abords du village sans rencontrer le moindre ennemi. C’est à l’approche des premières habitations qu’ils se séparèrent. De Balanda désirait se rendre chez lui afin de régler quelques affaires avant d’émigrer.

 

 

 

 

Jean Llaurens et Jean-Marc Birotteau, ragaillardis par les rayons d’un astre maintenant flamboyant, s’engagèrent, entre champs et vergers sur la route de Thuir, où, disait-on, les armées espagnoles avaient planté leur camp.

Des hurlements… La flamme d’un foyer… « Un foyer ? Est-ce l’enfer ? » se demanda Jean Llaurens.

Le silence… le grand silence de la nature… le grand silence de Dieu… L’avocat tomba à genoux, brisé, exténué… « Marie, mère de Dieu, donne-moi la force »… De sa bouche sortait une sorte de cantique à la gloire de la Sainte Vierge. Il l’implora de jeter un regard maternel sur ses enfants et sa chère Anne-Marie… « Tu vois, elle s’appelle Marie aussi »… Il ne sentait plus rien, les douleurs qui avaient châtié son corps s’étaient échappées… Il était bien… « Était-ce cela, la mort ? » Il serait resté là jusqu’au bout des temps, agenouillé dans cette herbe dont les senteurs lui rappelaient les fenaisons d’antan. Il serait resté là, dans la douceur immobile des grands peupliers. À prier… Il tenta d’appeler Jean-Marc, mais aucun son ne sortit de sa bouche… Il laissa tomber ses paupières, telles des portes baissées sur les lueurs du monde, revit son enfance et ses études de droit… Il songea à son père qui n’était plus vivant, à sa mère, partie elle aussi. Il eut une pensée pour la jeune Rose qui devait se faire bien du souci pour lui.

Il craignait de ne plus jamais revoir les siens… La mort le guettait, elle s’approchait… enfant, avec ses camarades, ils l’appelaient la tireuse de carotte, la mort. Il entendait un pas… son pas ? Des ombres se mêlaient à l’ombre de sa carcasse allongée, un homme s’adressa à lui :

— Jean, ça va ?

Il remua la tête pour signifier que tout allait bien.

— On est chez les Espagnols, là on risque plus rien…

« Merci Dieu de nous avoir sauvés », glissa-t-il en lui-même… Maintenant, c’étaient d’autres voix qu’il entendait, des voix qui parlaient la langue du pays voisin. « Hola ! » Jean-Marc Birotteau lui assura que ces lâches couillards de « miquelets » ne s’aventureraient pas dans ces parages.

— Maintenant la liberté nous tend les bras !

— Dieu nous a sauvés, réussit à dire Jean Llaurens.

 

 

Ils s’appuyèrent un instant au tronc gris et blanc d’un saule rameux dont les larmes de verdure caressaient la rivière. Leur souffle court inondait le matin. Ils ne disaient pas un mot, honteux de n’avoir pas réussi, à cinq jeunes gaillards, à attraper deux foutriquets ennemis de la République qui cherchaient à émigrer.

Pour eux, fils de ces campagnes, pour eux, devenus « miquelets » dans l’espoir de ne pas intégrer les armées régulières, poursuivre un émigré était aussi réjouissant que chasser le perdreau ou le garenne. D’autant que leur salaire, même maigre, permettait de nourrir les enfants ou les parents.

— Ils nous ont semés, se désola Martin Roig3.

— Ils nous ont semés, murmura comme en écho Nicolas Authié, son éternel compagnon d’équipée.

Ils tentèrent de s’observer mutuellement dans les premières lueurs de l’aube. Leur silhouette se découpait sur un fond clair d’herbe et de galets.

Peu à peu, ils réalisaient que la mission dont ils avaient été investis était un échec. Pourtant, ils avaient cru, plus d’une fois, approcher les fugitifs, mais ils n’avaient saisi que du vent. De retour à Corneilla, comment allaient-ils expliquer au citoyen Cazeilles, leur capitaine, que cinq « miquelets » parmi les plus intrépides et accompagnés de chiens acharnés4, avaient été incapables de rattraper deux ou trois caligorgnons5 en piteux état ? Ils invoqueraient la proximité des combattants espagnols, prétendraient que des groupes d’envahisseurs les avaient harcelés, mais qui les croirait ? Si tel avait été le cas, les ennemis du peuple auraient tué un ou deux d’entre eux avec leur escopette, ou du moins les auraient blessés. Hélas ! ils ne pourraient pas prouver leur investissement total dans la chasse aux fuyards. Ils n’allaient pas oser avouer tout de même que les chiens, troublés par les fumets des garennes, avaient délaissé le gibier humain pour de maigres appâts. Le chef eut été capable de les trucider lui-même. Ou de les faire fusiller.

Les deux mains agitées d’un tournis énervé, le citoyen Michel Palettes, le plus jeune de la troupe, hésita :

— Ils ont dû se réfugier à Saint-Féliu.

Pot sé, pot sé, nin6.

C’était la première fois depuis le début de leur chasse que Félix Couret, habituellement taciturne, prononçait un mot. Vigneron, il préférait la solitude de ses coteaux où galopait la vigne à la foule remuante et dangereuse que la guerre avait attirée par ici. S’il avait décidé de s’engager, lui aussi, c’était comme pour les autres, par crainte de devoir rejoindre les levées de soldats que le Comité du département mettait sur pied afin de défendre le pays. Il lui aurait été impossible dans ce cas de s’occuper de ses chères vignes et de ses bestiaux. Félix s’en fichait, lui, de la République, ce qui l’intéressait, c’était surtout la solde mensuelle dont il bénéficiait et la possibilité de rester dans le pays pour défendre les siens. Les changements qui s’étaient produits depuis la mort du roi, il n’en pensait rien. Pour lui, comme pour la plupart de ses concitoyens, peu de choses avaient vraiment changé. D’ailleurs, il se demandait parfois s’il n’aurait pas mieux valu revenir en arrière, plutôt que de se lancer ainsi sur des chemins hasardeux. Le roi, au moins, on savait ce qu’il faisait, tandis que ces mange chrétiens, tout aussi avides de pouvoir que les anciens dirigeants risquaient, eux, de mener le pays à la catastrophe. Car il se racontait que du côté de l’Est, d’autres royautés menaçaient d’attaquer les armées révolutionnaires à la solde des régicides. Lui, il ne connaissait rien à la guerre, même s’il savait parfaitement manier un fusil de chasse. D’ailleurs, il n’avait pas encore tiré le moindre coup de feu contre l’ennemi !

— On y va, s’écria Martin Roig dressé de toute la hauteur de son imposante stature.

— À Saint-Féliu ? demanda le citoyen Palette.

— Mais non, pas à Saint-Féliu morvaillon, qu’est-ce qu’on y ferait ?… si nos deux lascars y sont, comment on va les retrouver ? En fouillant chaque maison ? En inspectant toutes les granges et les caves au risque de se mettre la population à dos et de prendre un mauvais coup sans pouvoir répondre ?

— Il a raison le citoyen Roig, on rentre, acquiesça Félix Couret d’une voix agacée.

Pour lui, la plaisanterie avait assez duré.

Ils longèrent des haies sauvages de bugranes, suivirent la rivière sur quelques hectomètres et se glissèrent dans la bouche obscure d’un sentier camouflé par les futaies. Là-bas, au bout de cette voie, ils apercevraient le clocher de Corneilla. Après avoir franchi la porte du village, ils s’engouffreraient dans la rue qui mène à la placette, et s’égailleraient au gré des ruelles pour aller s’allonger sur la paillasse de leur chambre, ou se poser sur le devant de leur maison, à l’ombre de la tonnelle aux thyrses assoiffés. Seul Martin Roig irait rendre des comptes au citoyen Cazeilles. Il savait que ce serait un moment difficile. On menacerait de les dénoncer lui et ses hommes comme partisans des émigrés, ou pire encore, comme complices de l’ennemi. On lui promettrait la guillotine même. Mais il savait que, très vite, le chef se calmerait et leur pardonnerait ce manque d’efficacité. Alors, ils se taperaient dans le dos, et le capitaine lui ferait jurer que la prochaine fois, ils feraient preuve d’un peu plus d’engouement et de ruse. Martin déchausserait le couvre-chef de laine rouge à la pointe plongeante, poserait son escopette contre un banc de bois, ôterait le gilet bleu jeté sur son épaule, dénouerait la large bande de tissu qui enserre son ventre, poserait sur la table ses deux lourds pistolets et son coutelas, puis s’assiérait en face de Cazeilles pour trinquer avec lui. Ils parleraient de l’avancée des envahisseurs. Martin aurait une grande envie d’aller se reposer un peu, mais le chef se montrerait intarissable sur les forces françaises et annoncerait, d’un ton grave, la victoire prochaine des républicains sur ces satanés soldats à la botte du dictateur7 espagnol.

Cela se passa exactement comme Roig l’avait prévu.

Face à un auditoire attentif, fut-il restreint, le citoyen Cazeilles n’en finissait pas de radoter :

— Tu vois citoyen Roig, depuis que les lanturlus8 sont sur notre territoire, nous devons redoubler de vigilance et tenter par tous les moyens d’empêcher les émigrés de les rejoindre. Par les mamelles de mon cul, on prétend qu’ils avancent…

— On le dit, et c’est vrai, je les ai vus de mes yeux vus du côté de Saint-Féliu ! expliqua Martin Roig.

— Nom d’un Lucifer ! On les fera reculer, n’aie pas peur citoyen, on les renverra chez eux quand toute notre armée sera opérationnelle.

Cazeilles posait chaque mot avec lenteur, comme pour faire durer la conversation : « On les a repoussés à Collioure, mais le bougre de Ricardos a mené sa division jusqu’au Boulou. Maintenant, ils occupent une grande partie du territoire compris entre Thuir et le mas Deu… »

Martin n’écoutait presque plus. Cette histoire, il commençait à la connaître par cœur et savait même, pour avoir aperçu dans la nuit de vastes lueurs du côté de Millas, que les avant-postes de l’ennemi se rapprochaient dangereusement de la rivière. Le citoyen Roig était persuadé que les troupes de l’envahisseur ne pourraient jamais menacer Perpignan depuis la seule rive droite. Personne n’ignorait que le camp retranché de l’Union9 était si bien défendu que c’eût été pour les troupes espagnoles un véritable suicide de l’affronter directement. Contourner Perpignan semblait obligatoire. Néanmoins, cette esquive ne pourrait se faire efficacement sans avoir placé au préalable des unités du côté de Peyrestortes et de Rivesaltes. Mais avant cela, il fallait que l’ennemi traverse la Têt et passe par Corneilla ou Pézilla. Ce serait une tout autre affaire. Roig et ses amis se sentaient dès lors investis d’une haute mission. D’autant que la rivière, plus grosse que l’ennemi n’aurait pu l’espérer, l’obligerait à déployer des moyens extraordinaires. Et le seul passage à peu près acceptable pour une telle entreprise se trouvait précisément en face de Corneilla.

— Nom d’un foutre ! Ici, citoyen, ils ne passeront pas, jura Cazeilles !

Perdu dans ses pensées, le jeune « miquelet » saisissait à l’occasion quelques mots jetés en pâture par son supérieur : « Six bataillons espagnols… Neuf escadrons… Trente bouffes à feu ».

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