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Voyage au pays de l'horreur

De
221 pages

Voyage au pays de l'horreur est l'histoire tragique d'un enfant pris au piège des événements sanglants ayant marqué l'accession du Cameroun à l'indépendance. Mais c'est d'avantage une Afrique coloniale contée dans un style particulièrement alerte, naturel et beau.

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Ajouté le : 01 novembre 2010
Lecture(s) : 312
EAN13 : 9782296707313
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Voyage au pays de l’horreur

Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen Dernières parutions Eric-Christian MOTA, Une Afrique entre parenthèses. L'impasse Saint-Bernard (théâtre), 2010. Mamady KOULIBALY, Mystère Sankolo, 2010. Maxime YANTEKWA, Survivre avec des bourreaux, 2010. Aboubacar Eros SISSOKO, Moriba-Yassa. Une incroyable histoire d'amour, 2010. Naïma BOUDA et Eric ROZET, Impressions et paroles d'Afriques. Le regard des Africains sur leur diaspora, 2010. Félix GNAYORO GRAH, Une main divine sur mon épaule, 2010. Philippe HEMERY, Cinquante ans d'amour de l'Afrique (1955-2005), 2010. Narcisse Tiburce ATSAIN, Le triomphe des sans voix, 2010. Hygin Didace AMBOULOU, Nostalgite. Roman, 2010. Mame Pierre KAMARA, Le festival des humeurs, 2010. Alex ONDO ELLA, Hawa... ou l'Afrique au quotidien, 2010. Arthur SCAMARI, Chroniques d’un pays improbable, 2010. Gilbert GBESSAYA, Voyage dans la société de Bougeotte, 2010. Gaston LOTITO, Ciels brûlants. Sahel – 1985, 2010. Marouf Moudachirou, Une si éprouvante marche. Récit, 2010. Appolinaire ONANA AMBASSA, Les exilés de Miang-Bitola, 2010. Juliana DIALLO, Entrée dans la tribu, 2010. Abdoul Goudoussi DIALLO, Un Africain en Corée du Nord, 2010. Gabriel NGANGA NSEKA, Douna LOUP, Mopaya. Récit d'une traversée du Congo à la Suisse, 2010. Ilunga MVIDIA, Chants de libération. Poèmes, 2010. Anne PIETTE, La septième vague, 2010. Mamadou SOW, Mineur, étranger, isolé. Destin d’un petit Sierra-Léonais, 2010. Yvon NKOUKA DIENITA, Africain : honteux et heureux de l’être, 2010. Anne-Carole SALCES Y NEDEO, Ces années assassines, 2010. Armand HAMOUA BAKA, La girouette, ou l’impossible mariage, 2010. Aimé Mathurin MOUSSY, Le sorcier d’Obala, 2010. Telemine Kiongo ING-WELDY, Rire est mon aventure, 2010. Bernard MOULENES, Du pétrole à la solidarité. Un itinéraire africain, 2009. Roger SIDOKPOHOU, Nuit de mémoire, 2009. Minkot Mi Ndong, Les Tribulations d’un jeune séminariste, 2009. Emilie EFINDA, Grands Lacs : sur les routes malgré nous !, 2009. Chloé Aïcha BORO et Claude Nicolas LETERRIER, Paroles d’orphelines, 2009.

Thomas Tchatchoua

Voyage au pays de l’horreur
Roman

Du même auteur
Les Bangangté de l’Ouest-Cameroun. Histoire et ethnologie d’un royaume africain, L’Harmattan, 2009

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12853-8 EAN : 9782296128538

A ma sœur Djamen Qui n’a pas eu la chance De survivre à ses quatre ans

Avertissement Sur la face de la terre, l’homme est une maladie. Qui passe, heureusement. Mais, laissant des traces, des séquelles, dans un monde, lui aussi, en perpétuelle transition. Toutes mutations qui constituent l’Histoire dont il faut conserver la mémoire comme autant de repères, d’étoiles, dans la nuit du passé. Ce petit livre se veut une manière d’y contribuer. Mais, ce n’est qu’un roman, c’est-à-dire, par définition, une fiction. Son originalité, qui en fait une belle fantaisie, j’ose le prétendre, c’est d’être brodé sur l’histoire vraie d’un pays : le Cameroun. La réalité et l’imagination en constituent la trame, tout comme la prose et la poésie se relaient dans la langue. Toutefois, à bien des égards, ce pays d’Afrique centrale aurait pu être n’importe quel autre pays du monde. Il ne représente dans le récit qu’un support à l’expression tragique d’un drame qui fut le sien, certes, mais qu’il partage avec beaucoup d’autres Etats de la planète. La personne du récit peut également égarer. Elle constituerait une fausse piste de lecture pour qui s’en tiendrait à la lettre. « Je est un autre », disait un écrivain. Ni l’auteur, ni son temps, ne sont véritablement le point de mire bien qu’ils soient présents en permanence. Ils ne servent qu’à provoquer ce vent glacial qui souffle sans désemparer de la première page à la dernière de ce livre atroce, et qui saigne, et qui pleure, comme le Cameroun des années soixante, comme le Rwanda, le Tchad, le Congo, la Géorgie, la Palestine ou l’Afghanistan d’aujourd’hui. Noumèn, le héros, qui aurait pu lui prêter son nom, n’est-il pas ce petit enfant, où qu’il se trouve dans le monde, dont le destin a été irrémédiablement compromis par la cruelle barbarie des hommes ? Son histoire accuse, en appelle à la prise de conscience pour une fraternité universelle qui, seule, fera un monde meilleur. « Quelle sombre histoire ! » s’écriait ma fille1 en en parcourant le manuscrit. Avec raison sans doute. Mais, les réalités du temps dont le livre s’inspire ne l’étaient guère moins, au contraire. Pour émouvant qu’il soit, ce témoignage reste bien en deçà des atrocités ayant marqué l’accession du Cameroun à l’indépendance. Cette histoire ne constitue aucunement, ni un parti pris de noir, ni un hymne au désespoir. Car, derrière ce voile de tristesse qui l’enveloppe presque sans désemparer d’un bout à l’autre, une petite lampe vacille, une lueur, imperceptible, mais tout de même vivace. Si ce n’est pas sous cet angle que vous voulez le lire, peut-être vaut-il mieux refermer ce livre tout de suite. Sur la face de la terre, l’homme est le plus grossier de tous les animaux. Un prédateur pour son semblable. Ou une terrible maladie. C’est le triste visage qu’il présente de lui sous toutes les latitudes. Cependant, le monde s’affine. En dents de scie ou insensiblement, il avance. Un jour, je le crois fermement, apaisé par la connaissance, l’homme sera délivré de sa barbarie et de sa folie meurtrière. Alors, le soleil brillera durablement dans le monde. L’éternel été de ses aspirations prendra corps sur la terre. Oui, le paradis mythique de ses rêves millénaires aura enfin sa chance, qui n’est pas dans les cieux, mais sur la terre. Le temps qui a passé
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Rita Stella.

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depuis les indépendances des pays africains m’en donne l’assurance. Le continent, certes, n’avance pas au rythme qu’il mérite mais, il se déplace quand même. Vous n’y croyez pas ? Le Cameroun de nos jours est loin de ressembler à celui des années soixante, malgré ce qu’on peut en dire, par ailleurs. Je rappelle pour terminer que le lecteur ne doit surtout pas se laisser tromper par la personne du récit qui n’est pas une autobiographie. Le narrateur qui semble se glisser sous la peau de l’auteur est loin de se confondre à lui. Certes, sur leur passage, il arrive parfois que les personnages croisent leur créateur. En certaines occasions, Noumèn en porte les traits, c’est indéniable. Mais, ce ne sont que de brèves rencontres fortuites passé lesquelles chacun suit son chemin.

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1 Je n’avais pas cinq ans lorsque mon père mourait. Cinq ans ! Mais j’étais aussi mûr qu’un grand garçon de quinze. C’est, du moins, ce qui se chuchotait autour de moi. On disait que j’appartenais à la race d’enfants précoces, que j’étais proprement un mûr-dedans selon le nom que les garnements du village m’avaient trouvé. J’avais fini par m’accommoder de ce sobriquet qu’au départ, je trouvais particulièrement méchant. Un matin donc, aux abords de mon cinquième anniversaire, mon père mourrait ; non pas de sa bonne mort mais, victime de la barbarie des hommes. On l’avait attaché à un arbre sur la place du village et des individus armés lui avaient logé plusieurs balles dans le corps. Froidement. N’allez surtout pas croire qu’elle m’a été contée, cette histoire sur laquelle je reviens tant d’années plus tard. Je l’ai vécue moi-même, de mes propres yeux, par un sombre matin de saison sèche. J’en fus marqué et j’en traîne les séquelles à cette heure où, ivre mort de fatigue, j’attends sur ce quai un patron qui toujours ne vient pas. A notre arrivée sur ce lieu où ma tragédie se tramait à mon insu, la foule, déjà nombreuse, ronronnait, répandant une impression de peur. Ce n’était vraiment pas une foule comme on en voit souvent : bavarde, excitée, courant dans tous les sens. C’était une masse compacte et sage, rangée tout autour du nzim1, la place du palais où se tenait aussi, tous les ntala’2, le marché périodique. Elle était peu loquace et souffrait visiblement d’une ankylose généralisée. Comme un murmure, le doux moutonnement de sa voix roulait d’un bout à l’autre de cette place au centre de laquelle on pouvait apercevoir une colonne d’individus. Au-delà de la colonne, la forêt sacrée dont la végétation luxuriante descendait, rapide et serrée, jusqu’au palais du roi. Une atmosphère de plomb pesait sur le village dont la vie avait l’air de s’enliser, de végéter paresseusement. Les passants se saluaient à peine. Ceux qui étaient postés gardaient les bras croisés comme au jour de deuil ou de quelque malheur. La peur se lisait sur tous les visages. Je ne m’expliquais pas d’emblée cette noire impression mais, j’étais, moi aussi, gagné par la morosité. J’étais vraiment anxieux mais, paradoxalement, impatient aussi de voir le spectacle que tout le monde attendait. Lequel ? Je ne pouvais le dire. Dans un mélange d’angoisse et d’excitation, je me laissais progressivement fasciner par cette ambiance des grands jours que la foule procure, bien loin de m’imaginer tout ce qui m’attendait. Et la fin du spectacle fut atroce ! Sans que rien n’y préparât, je passai à l’autre côté de la rampe. Le dénouement me suit à cette heure. Inexorablement. Rien ne m’en sépare, quoi que je fasse. Même pas ma vie pérégrine. Même pas le bruit des vagues qui bavardent à mes pieds, ni le vent qui souffle fort dans ce port, ni ce vacarme assourdissant des chariots élévateurs qui montent, qui descendent, amoncelant dans des entrepôts, sur le quai, des marchandises en séries, des
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Place publique, généralement plate et dégagée. Le jour interdit par excellence des huit de la semaine bangangté.

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marchandises de toutes sortes, qui tombent sans discontinuer des immenses bâtiments flottants. Il y a une vingtaine d’années que tout cela est arrivé. Je n’ai rien ménagé pour en tuer l’effroyable souvenir. Hélas ! Je m’en souviens toujours comme si c’était hier. Ce matin-là, Yalo1 m’avait réveillé plus tôt que de coutume et, dans une totale impréparation, elle m’avait livré au froid du matin en me jetant avec elle sur la piste du palais. Elle n’avait même pas eu le temps de réchauffer les reliefs de la veille. Peut-être n’y avait-elle même pas du tout pensé, comme si le creux qui se forme chaque nuit dans mon ventre auquel elle avait toujours accordé toute son attention devenait subitement anodin. Autre détail : elle n’était pas du tout dans son naturel jovial de tous les matins. Elle ne chantait, ni ne contait. Plutôt, elle était nerveuse et une grande appréhension se lisait sur son visage. J’étais, quant à moi, très intrigué par la rupture, par cette entorse subite qu’elle apportait aux usages mais, tout de même, discrètement conquis par le spectacle qui semblait s’annoncer. La porte fut fermée dans la plus grande précipitation. Sans un mot, elle me tenait fermement la main, marchait à grands pas, regardant droit devant elle comme si elle cherchait quelque chose ou quelqu’un au fond de l’horizon. Où allions-nous ? Je ne pouvais savoir. Il faisait à peine jour ! A cette heure-là généralement, quand il nous arrivait de sortir, c’était pour la plantation. Curieusement, grand-mère ne s’était munie d’aucun outil agricole : pas une houe, pas un plantoir, pas même sa corbeille qui ne lui faisait jamais défaut quand elle allait au champ, quelle que fût la saison. Une visite était-elle en vue ? Comment était-ce possible par une heure aussi matinale ? L’angoisse qui se lisait sur son visage, ses gestes saccadés, précipités, achevaient d’évacuer l’hypothèse. - Où allons-nous, maman Yalo2 ? osai-je demander. - A la place du village. Viens, dépêche-toi, m’avait-elle répondu en accélérant le pas. - Et qu’allons-nous faire là-bas ? Il fait à peine jour ! - Dépêche-toi, te dis-je. Le temps n’est pas aux questions. Les jours se suivent mais, ne se ressemblent pas. Je n’avais rien compris, naturellement, mais mon cœur s’était mis à battre anormalement. Je ne parlais plus. Je n’étais surtout plus disposé à poser de question quand bien même grand-mère m’en donnait l’occasion. Mais, l’idée que quelque chose de nouveau était en vue entretenait ma curiosité et mon courage de marcher. Je marchais à grand pas, je courais même parfois, pour soutenir le rythme que m’imposaient ses grandes enjambées.

Un ndap, sorte de prénoms ou de noms génériques, de patronymes d’un clan, à valeurs multiples, très courants à Bangangté et dans les royaumes voisins. Dans cette partie de la région de l’ouest du Cameroun, les ndap ont tendance à occulter le vrai nom des personnes. Presque tous les personnages de ce livre sont ainsi désignés. Les caractères italiques auxquels j’ai recouru permettront de repérer cette forme de dénomination. 2 Diminutif de Yalo.
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Le soleil qui ne s’était pas encore montré lorsque nous partions de la maison était, à l’arrivée, à peine aussi haut que notre case et jouait à cache-cache derrière les arbres. La place était noire de monde et il continuait à en arriver par toutes les pistes qui donnaient à la chefferie. Je me souvins avoir vu pareille affluence en ce même endroit, il n’y avait pas longtemps. C’était aux funérailles du roi. Mon père dont j’étais devenu le compagnon de tous les jours, depuis la disparition de maman et même bien avant, m’avait fait le plaisir de m’amener avec lui, exceptionnellement. Tous les jours, sauf lorsqu’il devait se rendre à la ville pour y vendre ses noix de cola, je l’assistais dans son travail. En temps ordinaire, il travaillait le bambou dont il tirait toutes sortes d’objets et de meubles : des pilons, des tabourets, des lits, des pare vent, des vans, des paniers et des classeurs. Pendant la saison sèche, il restaurait la toiture de nos cases et, quand les femmes apprêtaient les champs pour les prochaines semailles, il révisait la clôture qui bornait nos terres. Partout, j’étais de sa compagnie. Il me disait sans cesse : « Tu es un homme, Noumèn ; ta place, c’est ici, près de moi, celle de ta sœur, aux côtés de sa mère ». Il prenait plaisir à me demander de lui rendre de petits services tel que lui porter son couteau ou un lien dont il s’éloignait, souvent par artifice, pour me donner du travail et l’illusion d’être utile. Tout était mis à contribution pour que je fusse toujours avec lui. Je ne m’en trouvais pas si mal, vous vous en doutez bien, d’autant que j’en tirais beaucoup d’avantages. Je n’avais jamais faim. Tout ce qu’on lui portait à manger me revenait toujours, en partie ou en totalité. Seule, ma liberté me manquait quelquefois. Il me surveillait, m’accablait d’interdits ou de recommandations. Je me sentais parfois comme dans un cloître. Cette vie monacale que j’acceptais volontiers m’agaçait quelquefois. Alors, je me rebellais, je me sauvais pour aller jouer avec des camarades. Mais, la fugue n’était souvent que de courte durée. Dès qu’il s’apercevait que je l’avais quitté, mon père me rappelait immédiatement et me faisait le reproche d’avoir abandonné un ami à la tâche. Il était mon ami, en effet, et même davantage. Tantôt j’étais son grand-père dont je portais le nom1, tantôt j’étais son fils et, toujours son ami, dans tous les sens du terme, dans les limites de ce qui était permis, bien évidemment. Un jour pourtant, il m’avait sévèrement puni. Je m’en souviens encore comme si c’était hier ! Nous étions à la pâture. Comme tous les ans, aux approches de la saison des pluies, il était en train de renforcer la clôture qui en faisait le tour. Il fallait tenir les bêtes en captivité toute la saison de telle manière qu’elles ne puissent pas s’échapper pour aller dévaster les cultures, ce qui constituait, lorsque cela arrivait, une catastrophe qui faisait enrager les femmes. Mon père était à l’œuvre pour restaurer la clôture, remplaçait les pièces détériorées, pourries ou rongées par les termites, bambous et piquets, et avançait au fur et à mesure. J’avais cessé, un moment, de le suivre et m’étais assis sur un tronc de bois mort. La distance qui nous séparait se creusait avec le temps qui passait. Puis, il avait totalement disparu derrière les branches et les inégalités du sol. J’étais libre et heureux d’être enfin à
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En Afrique en général, le nom ne se transmet pas de père en fils. Nommer un enfant relève du choix discrétionnaire de son père qui donne à l’occasion un homonyme à un parent ou à un ami.

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moi. Pour fêter l’évènement, je m’étais mis à rêver et trônais fièrement à la tête d’un vaste royaume complètement débridé et totalement désorganisé. Je me dédoublai et jouais alternativement tous les personnages, prêtant ma voix et des sentiments aux êtres et aux choses les plus inanimées. Cet arbuste était un sujet récalcitrant qui ne payait pas ses impôts. Je le pris par le collet et lui demandai de s’expliquer. Pour toute défense, il implorait mon pardon en pleurant. - Il n’en est pas question ! lui répondis-je. Bientôt les Blancs viendront. Est-ce qu’ils m’excuseront, eux ? Puis, je fis tomber sur sa tête une pluie de coups de bâton. Ses oreilles se déchiquetaient et saignaient. Cet autre était un enfant vilain qui ne se lavait pas les mains avant de manger. Appelé à s’expliquer sur ce grave manquement aux règles d’hygiène, comme l’autre, il fondit en larmes. Je n’en fus pas attendri outre mesure. Le même châtiment à peine atténué en raison de son âge lui fut administré. Il pleura en trépignant tandis que je passais aux bambous, les prochains mis en examen. Il leur était reproché une soumission excessive qui frisait l’esclavage. - Que faites-vous là, mes amis, enchaînés le long de cette haie ? demandai-je en administrant un petit coup de bâton. Ils hurlèrent et dirent d’une voix rauque et suppliante : - Nous sommes des prisonniers, Majesté, étranglés par endroits par des liens impitoyables comme vous le voyez ; condamnés à passer dans cette posture le restant de notre vie. - Et qu’avez-vous fait de si grave pour mériter un sort aussi cruel ? - Rien, très bon roi, absolument rien. Nous sommes des Banikélé, peuples des champs et du négoce. Par ces temps de vache maigre, nous vivions en paix dans nos marécages et le long des cours d’eau lorsqu’un jour, l’homme est passé par là, nous a fauché de sa machette féroce pour venir nous attacher à ces piquets où nous souffrirons éternellement le martyre. - Et vous avez accepté ça, vous, si nombreux et si forts ? Quel peuple dérisoire, si grand et si petit ! L’indignation passa très vite. J’éprouvai pour cette foule immense et veule une grande compassion. « Soumis, trop soumis », c’est la maxime de la mort ! Il n’est pas juste que des innocents périssent de la sorte ! Il faut que je leur redonne leur liberté, pensai-je. Je me tournai vers les liens esclavagistes qui les maintenaient en captivité. Je frappai rageusement en posant à chacun la question de savoir pourquoi il faisait ça. Aucune raison ne me parut recevable. Je pris alors, à l’encontre de chacun, un arrêt de mort. Je m’emparai du couteau de mon père qu’il avait laissé traîner en s’éloignant. Je l’introduisais dans les mailles des liens et le faisais pivoter, tantôt à gauche, tantôt à droite. Les entraves se cassaient sous la pression de mon petit bras. Le grincement sec qu’ils produisaient en cédant m’amusait et m’incitait à continuer de plus en plus vite. On eût dit les gémissements plaintifs d’un peuple de tortionnaires désarmés et impuissants ; le monde à l’envers, quoi ! Mon bras pivotait sans arrêt et se promenait vivement d’une maille à l’autre. J’étais heureux de voir les bambous quitter leurs chaînes et 14

tomber de la clôture comme on sort de bagne, heureux de rétablir l’ordre et la justice dans le monde. De temps en temps, j’arrêtais de couper, je prenais un peu de distance pour apprécier ma révolution. Tout était beau. Ivre de bonheur, j’étais en train de contempler mon œuvre humanitaire, lorsque mon père arriva. Serait-il à la recherche de son couteau ? Mon silence et ma longue absence l’avaient sans doute intrigué. Il était revenu sur ses pas sans doute pour s’assurer que rien de mauvais ne m’était arrivé. Comme l’habitude est têtue ! J’avais sursauté en le voyant. Une peur confuse m’avait sorti de mes rêveries mais, sûr de moi, c’était avec un sentiment de réelle fierté que je lui présentai mon exploit. - Regarde, papa, comme ils sont contents d’être enfin libres ! - Et qui donc ? interrogea-t-il, complètement fou de rage. - Les voilà ! fis-je, en lui montrant les bambous qui gisaient au pied de la clôture. Je sais à présent qu’il n’avait rien compris à ce galimatias d’insensé mais tout était devenu clair à ses yeux. Il était dans tous ses états devant l’ampleur des dégâts que j’avais causés tout le temps que j’étais à la traîne, hors de sa vue. Les mains au ciel, il avait crié de rage. Je ne comprenais rien. « Comment pouvait-il réagir de la sorte devant tout le bien que je venais de faire ? » m’indignai-je en silence. Pris d’une fureur soudaine, il avait regardé vivement autour de lui et s’était emparé d’un lien qui traînait. Il en avait fait tournoyer le grand bout plusieurs fois dans l’air en bavardant comme un hystérique. Le fouet rugissait à son tour en décrivant des ronds au-dessus de ma tête avant d’achever sa course dans mes jambes. La douleur était si vive que je criais, hurlais comme au jour de ma circoncision. Je sautillais à mesure que les coups pleuvaient. Je gesticulais, me courbais, tantôt à gauche, tantôt à droite, grattant mes jarrets dans le vain espoir d’en calmer la chaleur. Quelque chose de chaud coula le long de mes jambes frénétiques. Mon père arrêta de me fouetter, mais j’étais devenu inconsolable et pleurais sans arrêt. Lassé par cette interminable musique d’un autre genre, il changea son fusil d’épaule. Vainement, il chercha à me consoler, me promettant monts et merveilles. Tout à fait au courant de mes appétits, il m’avait promis des bonbons pour le lendemain lorsqu’il ira à la ville. J’étais resté de marbre et continuais à pleurer. Visiblement, il était embarrassé, se voyait pris au piège de son propre jeu. Ne sachant plus quoi faire pour avoir la paix sans laquelle il ne pouvait se remettre au travail, il regarda tristement en direction de notre case. Ma mère n’était plus là pour assurer sa relève. Naguère, elle s’interposait, faisait semblant de s’interposer en soufflant le froid lorsqu’il avait soufflé le chaud. « Regarde comme tu as mal fait, disait-elle en me prenant dans ses bras ; n’y ajoute plus par tes pleurs. Promets plutôt à ton père que tu seras sage désormais. Oui, promets-le-lui pour te faire pardonner et avoir la paix. » Je m’exécutais aussitôt, incapable de résister à tant de tendresse. La sérénité retrouvée, je rejoignais mon père et tout repartait sur de nouvelles bases comme si rien ne s’était passé. 15

Ma mère n’était plus et, du coup, plus personne pour assister mon père, pour prendre sa relève dans mon éducation. Agacé par mes pleurs, très affecté par son échec, il s’était vu obligé de s’investir dans tous les rôles. Il avait posé sa main sur ma tête qu’il avait secouée tendrement, m’avait prodigué des conseils, invité à faire preuve de plus de sagesse à l’avenir et m’avait dit que tout était fini et que nous redevenions les bons amis que nous avions toujours été. Rien à faire. Je n’arrêtai pas de pleurer bien que ma douleur se fût longtemps calmée et que j’eusse commencé à comprendre que je n’aurais pas dû faire ce que j’avais fait. Il avait regardé autour de lui, puis était entré dans le bois voisin d’où il était ressorti, quelques instants plus tard, avec des fruits sauvages d’un rouge écarlate qu’il m’avait tendus. Emerveillé par leur éclat, j’avais arrêté momentanément de pleurer. - Sais-tu ce que c’est ? m’avait-il demandé. Je m’étais contenté de secouer la tête en faisant la moue, le doigt dans une bouche dégoulinant de salive. - Mange, avait-il dit. Ce sont des Ketchou’1 ; ils ont un goût délicieux. Mange ! Comme c’est bon ! Tu verras. Je tournai et retournai ces petites calebasses à la peau rouge et luisante dans mes mains pour mieux les contempler. La fascination aidant, tout rentra imperceptiblement dans l’ordre. Je cessai définitivement de pleurer et relevai un pan de ma chemisette pour sécher mes larmes. Mon père n’arrêtait pas de me consoler, de me prodiguer des conseils de sagesse. Il avait retiré de mes mains un ketchou’ et, en en pressant la base entre ses doigts, il avait brisé la gaine rouge. Une chair blanchâtre émaillée de petits points noirs se montra qu’il m’offrit à manger. Le goût en était quelque peu acide mais délicieux tout de même et, l’incident, définitivement clos. Il ne s’était d’ailleurs rien passé. J’engageai aussitôt avec mon père une conversation tout à fait conviviale. - Qui t’a donné ça, papa ? avais-je interrogé en montrant les fruits que je serrais très fort contre ma poitrine. - Personne. Je les ai cueillis moi-même. - C’est toi qui les as semés, papa ? - Mais non, bien sûr ! - Et qui donc les a semés ? Il prit un air embarrassé, hésita un instant et me dit : - Dieu. - C’est qui Dieu ? - Le créateur du ciel et de la terre. - Il est où ? Il hésita encore et dit d’une voix assurée :
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Fruit des plantes à tige souterraine des marécages et des savanes d’Afrique qui se forme à la naissance des feuilles, sur le sol. La variété des marécages est enflée à la base tandis que l’extrémité est effilée.

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- Il est partout. Dans la case, dans la forêt sacrée, dans les champs et où sais-je encore ? Où que tu te trouves, Il te voit, Il veille sur toi. - Il a des enfants ? - Sans doute. Mais par-dessus tout, ses enfants, c’est toi et moi. - On ira Le voir, papa ? - Non, c’est impossible. - Pourquoi ? - Personne ne peut Le voir. - Il se cache pourquoi ? - On ne peut pas Le voir, c’est tout ! - Il va se fâcher pour ses fruits que tu as cueillis, papa ? - Mais non ! C’est pour nous qu’Il les fait pousser. - Il est très gentil, non, papa ? - Très gentil ; et tu devras t’efforcer de faire comme Lui, n’est-ce pas ? Ecoute : en attendant, installe-toi et déguste ses merveilles cependant que je reprends cette clôture endommagée. Je tournai instinctivement ma face et regardai le sol. J’essayai de lire dans ma conscience. Elle était chargée depuis que j’étais sorti de mes rêves pour le monde des humains. Ces dégâts qu’il fallait réparer étaient de moi, pensai-je. J’étais confus, en proie à un sentiment de gêne et de remords. Que faire pour le dissiper ? Je courus ramasser un lien que mon père avait laissé derrière lui et le lui portai. Faussement, son visage s’illumina. Il me remercia et me dit que j’étais un garçon absolument charmant. J’aimais mon père comme jamais je n’avais aimé personne au monde et il me le rendait bien. Nous étions de vrais complices et vivions comme d’inséparables compagnons. Habituellement, il ne mangeait jamais sans moi. Quand il y était obligé parce qu’il avait des visiteurs, il laissait toujours quelque chose dans le fond de son assiette : une cuisse de poulet, un bon morceau de viande ou de poisson. Et quand ses hôtes étaient partis, il me faisait venir pour desservir. Il appelait moins fréquemment Djamen, ma sœur, lorsqu’elle était de ce monde. C’était pourtant elle qui lui portait ses repas. Mais quand venait le temps de débarrasser, c’était moi qu’il appelait. Elle en était jalouse, ma sœur, au point de me le faire payer parfois très cher. Elle formait un poing, laissait bien ressortir le sailli du majeur qu’elle me plantait sur le crâne en filant comme un oiseau. Je criais de douleur ou simplement pour alerter et je lui proférais des injures. Mais elle n’était plus là, la féline, et l’on me demandait, parfois en me blâmant, pourquoi je pleurais sans raison. Lorsque, après le repas, mon père appelait donc, je partais en courant parce que je m’y attendais et que j’avais le code. Je portais les assiettes à ma mère en prenant soin d’en garder le contenu dont je me régalais dans un coin de la cour ou derrière la case. Ma mère criait souvent en me voyant mordre gloutonnement dans la chair, s’arrachait les cheveux à l’idée que mon père était en train de fausser mon 17

éducation en me faisant précocement manger de ce que mangent les adultes. « C’est pas des morceaux pour enfants çà ! C’est un voleur que tu es en train de façonner ; prépare-toi à l’accueillir ! » lui lançait-elle souvent d’un air dépité. Celuici lui répondait rarement et ne changeait pas sa pédagogie d’un iota. Excédé par les reproches de ma mère, un jour, il lui avait fait cette réplique : « Lui, c’est un garçon. Quand je ne serai plus, il devra me remplacer au la’ndze1. C’est le pays des carnivores, tu le sais bien. Dans cette perspective, il faut, dès maintenant, qu’il se familiarise avec la viande qui serait, en revanche, un véritable poison pour ta fille. Si elle y prend goût, elle fera une très mauvaise épouse ». Ma mère n’avait pas l’habitude de contredire son mari. Elle s’était retirée sans dire un mot. Je pense qu’elle n’était pas convaincue. Dès le prochain repas, quand papa m’avait appelé pour ôter le couvert, elle m’avait dit en hochant les épaules d’un air courroucé : « Dépêche-toi ! Ngouo’, ça vous regarde ! » Mon père m’aimait et me le faisait savoir de mille manières. J’en étais très fier, épanoui et heureux. Mes amis enviaient ma chance. Ils en étaient vraiment jaloux et ne s’en cachaient pas. Tous disaient qu’ils aimeraient avoir un papa tel que le mien. Ils guettaient souvent les heures de ses repas pour me rendre visite et me précédaient dans mes cachettes pour avoir une lamelle de viande. Ce que je leur offrais orgueilleusement en m’aidant de mes ongles ou de mes dents dans une minutieuse chirurgie de partage. Quand, le soir, mon père se rendait du côté de la rivière pour y récolter du vin de raphia, je trottais devant lui, les bras ballants. Les calebasses qu’il portait dans des filets pendaient sur le côté ou dans son dos, au bout d’une canne posée sur son épaule. Bien qu’elles fussent très légères et tout à fait à ma taille, je n’avais pas le droit d’y toucher parce que mon père disait que j’allais les briser en tombant, ce qui m’arrivait souvent. Il me donnait toujours à goûter la première coulée de chaque taille. Quelle douceur ! Quel nectar ! Rien à voir avec ce vin de plusieurs jours, fortement fermenté, dont ses visiteurs raffolaient. J’en connaissais le goût pour en avoir bu un jour en vidant le fond d’une calebasse où il venait de servir du vin à ses amis. La saveur était si désagréable que j’eus envie de vomir. Rien n’avait pu traverser ma gorge. J’avais tout rejeté. J’avais craché à maintes reprises et avais longuement essuyé ma langue du revers de ma main. Qu’est-ce que les papas pouvaient bien apprécier dans ce liquide insipide qui sentait, de surcroît, si fort ? me demandais-je. Mon bonheur, auprès de mon père, n’avait pas de pareil. J’étais loin de me douter qu’il ne durerait pas longtemps. Un jour - vous en savez autant que moi ! tout avait basculé. Mon père fut assassiné et mon ciel s’était définitivement assombri. Dieu sait combien ma vie s’en était trouvée affectée, et mon destin, terriblement gauchi. Si j’avais eu la chance de le garder, je ne serais pas dans ce piteux état, déguenillé, mort de faim, ramassé entre des sacs de riz où j’attends en rêvant un patron qui ne vient toujours pas.

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Quartier des sociétés secrètes à la chefferie bangangté.

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2 La veille de ce jour fatidique, tous les habitants de Kana étaient discrètement alertés et invités à se rendre massivement à la place du village aux premières heures du matin. Personne n’était autorisé à aller à son champ sous peine de sévères représailles. Sans tambour ni trompette comme il était prescrit, la nouvelle s’était propagée sous cape. On se la chuchotait de confident à confident, de voisin à voisin. Le spectacle était, pour ainsi dire, réservé. Il ne fallait surtout pas que la nouvelle sortît du village, encore moins que les Blancs qui vivaient en ville en sussent quelque chose avant que l’événement ne se fût produit. De loin en loin donc, en quelques heures, comme une traînée de poudre, la rumeur avait fait le tour du village. Tout le monde savait qu’une fois encore l’Air1 allait frapper. Qui en sera la victime, cette fois-ci ? se demandait-on. Toute la nuit, sans trouver de réponse précise, la question avait trotté dans tous les ménages. Mais, une forte rumeur avait couru autour de mon père. C’est du moins ce que j’avais entendu grand-mère dire bien des lunes2 plus tard. Confiées à la garde des enfants dès le lever du jour, les cases se vidaient de leurs papas et mamans. Moi, je faisais figure de privilégié. Grand-mère m’avait invité à la suivre. De partout, les gens accouraient pour se masser, silencieux, tout autour de la place. Les uns par mimétisme, les autres par crainte de sanction. Mais le plus grand nombre ne voulait pas se faire conter cet événement qui en était à sa seconde édition à Kana. Tous voulaient en être les témoins oculaires cette fois-ci. Une rumeur diffuse sur l’identité de la victime circulait dans la foule excitée et bruyante. L’air agacé, maman Yalo marchait à grands pas. Elle répondait à peine aux saluts des passants. Elle en bousculait sur son passage ou les débordait en prenant par les champs. Sans un mot ! Comme s’ils n’existaient pas ! Ce comportement qui défiait les usages, apparemment, n’étonnait personne outre mesure. Tout le monde sursautait en recevant la bourrasque, esquivait et cédait le passage comme si tout allait de soi. Moi, je savais que quelque chose ne tournait pas rond. Comme toutes les femmes du pays, Yalo avait l’habitude de saluer tout le monde, d’échanger avec les passants sur l’actualité et sur des questions diverses, prenait de leurs nouvelles avant de reprendre son chemin. Le jour semblait exceptionnel et commandait, paraît-il, un comportement exceptionnel. Tout avait l’air d’aller autrement. Les passants étaient moins loquaces que d’ordinaire. Yalo elle-même parlait peu ou ne parlait pas du tout, ne prêtait attention à personne, ne voyait personne. Même de moi, elle n’avait vraiment cure. Elle ne se souciait pas de tout le mal que j’avais à avancer à son rythme. J’étais tiré tantôt, et tantôt balancé, comme une chèvre qu’on conduit au pâturage. Elle me tenait fermement de sa main droite et évoluait en regardant fixement devant elle.
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Nom codé que l’on donnait aux rebelles à l’époque. Bien que vieilli dans la langue française, ce mot est très vivant en bangangté. Il désigne à la fois l’astre du même nom et une durée d’une trentaine de jours.

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Sa robe, devenue trop ample sous l’action d’un vent qu’elle déplaçait, fouettait l’air de ses ailes qui me voilaient par moments le visage. Alors, je me battais sur deux fronts sans savoir exactement lequel était le moindre. Mes pieds heurtaient les cailloux du chemin tandis que ma main se colletait avec le voile qui me barrait la vue. Plus grand-mère avançait, plus elle donnait l’impression de redoubler de pas. Je courais ainsi au bout de son bras pour ajuster mes pas aux siens et la rattraper dans cette marche visiblement effarée. Parfois, j’avais l’impression de voler, emporté par une étrange balançoire. Elle avançait toujours, pressée comme lorsque, pris d’une diarrhée subite, je devais me rendre derrière notre case. Où allions-nous ? Je ne le savais pas. Mais, je comprenais aisément que quelque chose de grave se préparait. Notre course s’acheva sur le nzim. Ce n’était pas jour de marché, mais la foule était si opaque autour de la grande place qu’on l’eût dit infranchissable. Maman Yalo n’eut pourtant aucun mal à nous frayer un passage. D’abord, elle avait introduit sa main gauche dans la mêlée cependant que de l’autre, elle me tenait encore plus fermement dans son dos. Sa tête avait suivi en se logeant, à la suite du bras, entre des épaules. Elle prenait garde le moins du monde à tous ceux qu’elle bousculait. Chacun sursautait, regardait sur le côté et se rassérénait comme si tout devenait subitement clair. Parvenue la première audevant de la scène, elle m’avait longuement tiré à elle, avait rabattu son bras droit. Et, sans cesser de regarder fixement devant elle comme si elle cherchait quelqu’un, elle m’avait logé entre ses jambes. Elle cherchait quelqu’un, en effet. Quelqu’un qu’elle redoutait de voir en même temps. C’est du moins ce que je l’entendrai conter plus tard chaque fois qu’elle revenait sur le souvenir de cette horrible journée. Sans que je susse comment cela a été possible, nous étions aux premières loges. Une joie discrète illumina mon visage et dissipa pour un tout petit instant le sentiment d’angoisse qui m’avait accompagné tout au long de la route et qui continuait à me serrer le cœur. Les voisins clignaient de l’œil, chacun à son tour, et nous regardaient sans mot dire ; puis, se jetaient un regard complice, visiblement empreint de pitié ou de compassion. Pourquoi prenaient-ils tant d’intérêt à nous regarder ainsi ? Parce que nous tenions la vedette ; parce que nous étions au centre de l’actualité. Mais ça, je ne le saurai que beaucoup plus tard, vous vous en doutez bien. Un grouillement sourd montait de la foule et enveloppait toute la place. Pas une voix qui se détachât du lot. Autour de nous, j’entendais à peine ce qui se chuchotait à voix basse: « C’est lui ! Oui, c’est bien lui, le marchand de cola ! » C’était trivial. Je ne comprenais rien jusqu’à cet instant où, regardant entre les jambes des hommes armés qui se tenaient en rang, au milieu de la place, je vis un homme attaché à l’arbre du village1. Il avait les bras liés qu’il tenait en croix au-dessus

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On dit en bangangté : piquet du village pour désigner ce piquet vert d’une sorte d’arbre, le Tchaloun ou le nga’loun, que l’on plante au milieu de la cour, à la naissance d’une concession, pour en autoriser l’existence et qui, à la longue, prend racine, grandit et devient un arbre. C’est par la taille et la grosseur de l’arbre qu’on juge de l’ancienneté de l’occupation.

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du nombril. Une corde blanche, passée plusieurs fois, le retenait à l’arbre et donnait l’impression de lui servir de ceinture. Prenant appui sur son fusil dont il avait planté la crosse au bout de sa grosse chaussure noire, l’un des hommes armés s’était déporté légèrement sur le côté. Je pus ainsi voir plus distinctement le visage de celui qu’on avait attaché à l’arbre. Il avait l’air indifférent ou plutôt, donnait l’impression de maîtriser parfaitement son rôle. Il se tenait là, immobile, ne se souciait guère de l’immense foule et regardait fixement le sol, indifférent à tout ce beau monde qui grouillait là en face de lui comme dans un théâtre ou un marché. Je n’en croyais pas mes yeux. L’homme dont je ne voyais distinctement de la face que le front ressemblait étrangement à mon père mais je me disais que cela ne pouvait être qu’une ressemblance. Avec raison d’ailleurs. Je ne voyais pas ce que mon père pouvait bien venir faire au milieu de cette foule ; ni comment il pouvait se retrouver là, lui que je savais parti depuis la veille à la ville pour y vendre ses noix de cola. Je me rappelai soudain ce que les voisins venaient de se chuchoter. Une grande frayeur traversa tout mon être et vint élire domicile dans ma poitrine. « Et si c’était mon père ! » m’inquiétai-je. « Si c’était papa ! Mais qu’est-ce qu’il viendrait faire là au milieu de tous ces gens ? Non, il ne pouvait s’agir que d’une banale ressemblance », me disais-je pour me remonter un peu. Rien à faire. Ma peur allait croissant à mesure que le temps passait. Je m’étais retourné machinalement ; j’avais levé les yeux et avais demandé à grand-mère : - Est-ce papa, grand-mère ? - Non ! Mais, tais-toi, malheureux ! fit-elle quasi instantanément en me bâillonnant du creux de sa main. L’homme au fusil qui s’était penché il y avait un instant, s’était redressé à nouveau et me barrait entièrement la vue. Mais je gardais avec moi le souvenir de ce que j’avais vu. Je ne me trompais pas. L’homme qui était attaché à l’arbre tout en face de nous ressemblait étrangement à mon père, bien que mon cœur me rassurait que ce n’était pas lui, ce que grand-mère avait confirmé d’ailleurs. Ce n’était pas mon père, en effet, me disais-je. Comment pouvait-il être mon père ? Il ne portait pas de chaussures et était sommairement vêtu d’une culotte et d’un boubou kaki à col en V. Papa ne s’était jamais habillé de la sorte. Où était d’ailleurs sa grosse chaussure qui n’avait plus de teint et dont ma mère, lorsqu’elle était là, me disait qu’il l’avait héritée de mon grand-père ? Elle faisait cosse cosse quand il passait. C’était par elle qu’on était alerté de son arrivée quand il rentrait tard. Il ne la quittait qu’au coucher. Alors, il mettait des sandales que le savetier du village avait taillées dans un vieux pneumatique un jour de marché. Que pouvait bien venir faire mon père pieds nus au milieu des gens, les mains liées de surcroît ? Il était très fort, mon père. Nul ne lui parlait au village. Pas même le roi qui était devenu son ami à force de le consulter pour toutes les questions touchant à la vie du royaume. Il allait régulièrement au palais à cet effet. Qui pouvait oser le traiter de la sorte ? Qui pouvait s’y essayer ? Non, assurément, ce n’était pas mon père. Il ne pouvait s’agir que d’une ressemblance de mauvais goût. 21

Le soleil était déjà assez haut au fond de l’horizon lorsqu’une voix se leva brusquement et déchira le ciel d’un hurlement dictatorial. Je sursautai et sortis de mon rêve sempiternel où je me perdais en tournant indéfiniment en rond. La voix était de l’un des hommes armés qui se tenaient là, au milieu de la place. Il s’était détaché du rang et commandait sévèrement aux quatre autres : « Gaaade bou !1» avait-il hurlé sans que je susse ce qui lui prenait. Les autres avaient instantanément ramené la jambe gauche tout près de l’autre et maintenaient chacun son fusil et ses bras à la verticale, le long du corps. Ils avaient serré les fesses, bombé la poitrine et regardaient fixement droit devant eux, raides comme s’ils étaient soudain atteints d’une crise tétanique. L’homme à la voix de stentor avait fait quelques pas cadencés en direction de la troupe qu’il avait inspectée. Puis, satisfait, il avait pivoté machinalement sur luimême et était allé se placer sur le côté où il s’était figé à son tour et avait crié à nouveau : « Fusil en joue ! » Tous les soldats de service avaient pointé le canon en direction de l’arbre, la crosse bien plantée au creux de l’épaule et la tête collée contre le fût. Je pus à nouveau apercevoir le visage de l’homme qui était à l’arbre. Il avait alors les yeux bandés d’une étoffe noire. Je ne savais à quel moment on lui avait passé ce bandeau. Ma peur redoubla d’intensité. Je l’entendais tempêter dans ma poitrine qui se soulevait et se rabaissait violemment au rythme d’un cœur qui battait la chamade et donnait l’impression d’avoir pris du volume. Je me redis à nouveau ce que je m’étais dit cent fois : « cet homme-là n’est pas mon père ! » Et puis tout ça, tout ce que je voyais là, était d’ailleurs irréel. Ce n’était qu’un cauchemar que le réveil balaiera. Soudain, la voix hurla de nouveau comme un coup de tonnerre qui déchirait le ciel : « Attention! Prêts ? Feu ! » Une rafale partit comme d’un fusil mitrailleur. Je vis jaillir du sang de la poitrine de l’enchaîné dont la tête retomba sur le côté presque aussitôt. Grand-mère porta ses deux mains sur le visage pour ne pas voir davantage. Je poussai un cri de détresse qu’elle étouffa immédiatement en me bâillonnant de sa main calleuse: « Tais-toi, misérable ! Veux-tu qu’ils nous prennent à notre tour ? » cria-t-elle à mon oreille d’une voix étouffée tout en me serrant très fort contre sa poitrine. Mais, elle n’était pas moins bouleversée par ce qui venait de se passer. Malgré le courage qu’elle affichait, elle ne put retenir ses larmes. Elle faillit même se renverser. Elle se fourra le visage entre ses jambes et ma tête qu’elle tenait dans ses bras pour s’essuyer les yeux de peur qu’on vît sa peine. Elle ne put néanmoins m’empêcher de m’apercevoir qu’elle pleurait. La foule avait cessé d’être sage pour devenir ce que sont toutes les foules, bruyante et agitée. On dirait que les canons l’avaient sortie de sa réserve léthargique. Pris d’une peur panique, chacun s’était retourné et cherchait son chemin. Les uns avaient les mains posées sur la tête ; d’autres battaient des leurs2 en signe d’indignation ; d’autres criaient au scandale ; tous refusaient d’accepter. Un beau désordre s’était installé sur la place. Le public, dont le nombre s’était
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Garde-à-vous ! Taper dans ses mains peut aussi traduire, non pas la joie, mais l’amertume, bien au contraire, chez l’Africain en général. Dans ce cas, une seule claque suffit, généralement.

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