YVONNE BLONDEL JOURNAL DE GUERRE 1916-1917

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Document historique, le journal d'Yvonne Blondel nous donne au jour le jour un état du front sud de la Roumanie en 1916-1917, sans complaisance ni pour les Bulgares, ni pour les cadres de l'armée roumaine, ni pour les politiques. Elle raconte la mort et la souffrance quotidiennes des simples soldats et des civils, errant sur les routes, et pour lesquels elle doit lutter âprement afin de les ramener dans des hôpitaux de fortune. Quelques rencontres inattendues sur le front des Balkans, des souvenirs de la vie de cour et des visites du roi en province au temps de la paix qu'elle se remémore, ajoutent d'intéressants contrepoints au caractère dramatique de son témoignage.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296290204
Nombre de pages : 296
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Yvonne Blondel
Journal de guerre 1916-1917
Front sud de la Roumanie

ICollection

: Culture et diplomatie française~

(Collection dirigée par Norbert Dodille) La présence culturelle de la France à l'étranger s'appuie sur un dispositif impressionnant, composé d'établissements et de services souvent ignorés du grand public, et qui cependant fait partie de notre Histoire, au même titre que nos batailles et nos traités. Cette collection se propose de raconter la vie souvent prestigieuse, toujours passionnante et difficile, de nos Instituts, Alliances françaises et Services culturels qui ont joué et jouent encore un rôle capital dans la défense et l'illustration de nos valeurs dans le monde. Dans une perspective plus large, cette collection propose également des textes qui mettent en scène des acteurs moins officiels de notre vie culturelle à l'étranger. Ouvrages parus: Londres-sur-Seine, Une histoire de l'Institut français du Royaume-Uni (1910-1980), textes réunis par: Virginie DUPRA Y, René LACOMBE, et Olivier POIVRE D'ARVOR, 1996. L'Action artistique de la France dans le monde: Histoire de l'Association française d'action artistique (AFAA) de 1922 à nos jours, par Bernard Piniau avec la collaboration de Ramon Tio Bellido pour les Arts Plastiques, 1998. Une passion roumaine. L'Institut français des Hautes Etudes à Bucarest (1924-1948) par André Godin, 1998. L'Alliance au cœur. Histoire de la fédération des Alliances françaises aux Etats-Unis, par Alain Dubosclard, 1998. Le livre français aux Etats-Unis, 1900-1970, par Alain Dubosclard, Préface de Jean-Yves Mollier, 2000.

YVONNE BLONDEL

Journal de guerre 1916-1917
Front sud de la Roumanie Texte établi et présenté par Norbert Dodille

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Cet ouvrage a été publié grâce Du Conseil général de la Réunion De l'Université de la Réunion

au concours

Remerciements

A Mme Nicole Georgescu, qui m'a confié le manuscrit d'Yvonne Blondel. A Pierre Balcon qui a relu avec attention les épreuves. Au Bureau de la Recherche de l'université de la Réunion. Au Conseil Général de la Réunion sans l'aide duquel cette publication n'aurait pas été possible.

Ouvrages

de Norbert Dodille
et

Le texte autobiographique de Barbey d'Aurevilly. Correspondance journaux intimes, Droz, 1987 (Histoire des idées et critique littéraire). Heliana a disparu. Roman. Stock, 1998. Editions:

Lescouble, Jean-Baptiste Renoyal de, Journal d'un colon de l'île Bourbon; éd par Norbert Dodille. Paris, L'Harmattan, 1990 (3 volumes). Ouvrages écrits en collaboration: En collaboration avec Alain Buisine: L'exotisme, textes réunis par Alain .. Buisine et Norbert Dodille, Cahiers CRLH-CIRAOI 5/1988, Publications de la Faculté des Lettres de la Réunion, Diffusion Didier-Erudition. En collaboration avec Gilles Carasso : France-Roumanie. Environnement et cadre de vie. Paris, L'Harmattan, 1992, 168 p. En collaboration avec Alexandre Dutu : L'Etat des lieux en Sciences Sociales. Paris, L'Harmattan, 1993, 144 p. En collaboration avec Basarab Nicolescu et Christian Duhamel: Le temps dans les Sciences. Paris, L'Harmattan, 1995,224 p. En collaboration avec Gabriel Liiceanu et Marie-France Ionesco: Lectures de Ionesco. Paris, L'Harmattan, 1996, 112 p. En collaboration avec Gabriel Liiceanu : Lectures de Cioran. Paris, L'Harmattan, 1997,96 p.

~ L'Hannattan, 2001 ISBN: 2-7475-2568-6

Préface

La Roumanie

dans /a guerre.

Pour mieux comprendre le contexte de la guerre en Roumanie d'août 1916 à mars 1917 (dates extrêmes du journal d'Yvonne Blondel) il est nécessaire de rappeler quelques données historiques souvent mal connues du lecteur français, et de remonter au moins quelques années en arrière. Le conflit que les historiens nomment traditionnellement les Guerres balkaniques, et qui s'est déroulé entre 1912 et 1913, peut être rapidement décrit comme la reconquête par les pays balkaniques coalisés, des territoires encore occupés par les Turcs dans cette région. Ce conflit s'explique d'une part par la faiblesse de l'empire ottoman, de l'autre par l'influence de la Russie, elle-même épuisée par le conflit russo-japonais de 1904-1905, et

par la «révolution» de 1905, et désireuse de renforcer son influence en Europe sans pour
autant s'engager directement dans un conflit. La première guerre balkanique s'achève par la conférence de Londres (30 mai 1913) qui sanctionne la défaite des Turcs. Lors de cette conférence, il est évidemment question du partage entre les pays balkaniques des territoires abandonnés par les Turcs. Entre autres, les Roumains réclament à la Bulgarie la Dobroudja du Sud, tandis que les Bulgares disputaient la Macédoine et Thessalonique à la Grèce. Refusant les conclusions de la conférence, les Bulgares veulent s'emparer militairement des territoires qu'ils revendiquent, provoquant une déclaration de guerre de Belgrade et d'Athènes. C'est la seconde guerre balkanique (juin-juillet 1913.) Les Turcs profitent de la situation pour reprendre Edirne, ville symbole. Les Roumains, de leur côté, envahissent la Dobroudja et marchent sur Sofia. Les Bulgares demandent l'armistice. La paix est signée le 10 août, à Bucarest. Ce traité de Bucarest attribue à la Grèce Thessalonique, la plus grande partie de la Macédoine, et la Roumanie acquiert la Dobroudja

du Sud, un territoire en forme de «quadrilatère », d'où le nom qu'on lui donne souvent, et qui s'étend de Silistra à l'ouest à Balcic au sud. Ces guerres balkaniques et leur conclusion par le traité de Bucarest vont préparer la première guerre mondiale dans les Balkans, poussant dans des camps opposés les Bulgares d'une part, les Roumains et les Serbes de l'autre. Le deuxième facteur à prendre en considération est le jeu des alliances au début de la seconde guerre mondiale. D'un côté la Triple alliance: Allemagne-Autriche-Italie, de l'autre la Triple entente, Angleterre-France-Russie. Comment, et selon quelle logique les pays balkaniques vont-ils se partager entre les deux camps? Les slaves des Balkans sont les Serbes, Croates, Slovènes et Bulgares, les autres peuples des Balkans étant principalement les Albanais, les Roumains et les Grecs. Intégrées au Saint-Empire romain-germanique, la Slovénie et la Croatie sont catholiques, tandis que la Bulgarie et la Serbie sont devenus des états autonomes et orthodoxes; la Bulgarie depuis le IXème siècle et la Serbie depuis le début du XIIIème siècle. Du même coup, les Bulgares et les Serbes ont connu cinq siècles de domination ottomane, tandis que les Croates et les Slovènes sont toujours restés dans l'univers culturel et politique de l'empire austrohongrois. On sait quel rôle décisif a pu avoir dans le déclenchement des hostilités le mouvement nationaliste serbo-croate. L'attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 va entraîner la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Serbie (28 juillet) et dès le début du mois d'août la Russie, l'Allemagne l'Angleterre et la France sont entrées dans le conflit. Les Allemands avaient depuis longtemps marqué des points dans la lutte d'influence des différentes puissances occidentales au sein de l'Empire ottoman. Celui-ci a par ailleurs l'occasion de prendre sa revanche tant sur les pays balkaniques que sur la Russie, son ennemi traditionnel. Elle entrera, après négociations (paiement d'importantes sommes en or et la mise à disposition d'un encadrement d'officiers allemands) en guerre du côté de l'Allemagne début novembre, ce qui entraîne pour première conséquence la fermeture des Détroits aux flottes alliées, et par suite des difficultés de liaison maritimes avec la Russie. Cette situation renforce tout l'intérêt que représentent les pays des Balkans dans la guerre, pays qui, après avoir été à l'origine du conflit, deviennent un enjeu stratégique. Les Alliés courtisent la Bulgarie pour tenter de l'entraîner dans leur camp; mais l'opinion publique bulgare est divisée. La cour, et le roi Ferdinand 1er de Saxe-CobourgGotha (tsar de Bulgarie de 1887 à 1918) sont germanophiles. Les intellectuels sont plutôt du côté des Alliés. Par ailleurs, l'échec cuisant subi par les Bulgares lors de la deuxième guerre balkanique les pousse à prendre leur revanche sur les Serbes et les Roumains. La Bulgarie négocie alors avec les Turcs et les puissances de l'Entente, et obtient de l'argent pour équiper l'armée, la promesse de se voir attribuer à l'issue du conflit la partie de la Dobroudja occupée par les Roumains et un retour aux frontières de 1912. En septembre 1915, elle mobilise. La Grèce reste neutre mais autorise les Alliés à débarquer des troupes à Thessalonique. En janvier 1916, la Serbie est entièrement occupée par les puissances de l'Entente. La Roumanie, comme la Bulgarie, est placée devant un dilemme. 6

En premier lieu, le roi de Roumanie, Carol de Hohenzollern est un Allemand. Depuis 1883, un traité secret unit les Roumains aux puissances centrales, et celles-ci, dès le début des hostilités vont exiger des Roumains qu'ils entrent en guerre à leur côté. Pourtant l'opinion publique est largement francophile, tout comme une partie du gouvernement, menée par Ion Bratianu. Un conseil de la couronne se tient le 3 août 1914, présidé par le roi qui penche pour l'entrée en guerre aux côtés de l'Allemagne, afin de respecter le traité. Il est soutenu par quelques membres du gouvernement, dont Petre Carp. Mais Ion C. Bratianu et Take lonescu font valoir que les termes du traité sont fondés sur l'idée d'une solidarité défensive, et qu'elle ne saurait obliger la Roumanie dans le cas présent où ce sont les puissances centrales qui sont l'agresseur. Ils font valoir l'exemple italien qui s'appuie également sur un article de la Triplice pour refuser d'entrer en guerre. Le conseil conclut à la neutralité. Commencent alors d'âpres négociations qui vont durer jusqu'en août 1916. Outre le maintien de sa présence en Dobroudja du sud, les prétentions territoriales de la Roumanie, qui n'est alors constituée que de la Valachie et de la Moldavie, sont de deux ordres: l'une d'unifier la Bessarabie, territoire russe, à la Roumanie, et l'autre d'arracher la Transylvanie qui fait partie de l'empire austro-hongrois et est administrée par les Hongrois. La question transylvaine était ancienne: d'après G. Castellan, les Roumains représentaient 55% de la population de Transylvanie et cette population ne réussissait pas à obtenir les droits politiques qu'elle revendiquait. La négociation avec les puissances de l'Entente aboutit à la promesse de rattachement de la Bucovine à la Roumanie, et à un statut pour les Roumains de Transylvanie. Cette dernière proposition ne recueillait d'ailleurs pas l'accord des principaux intéressés, les Hongrois, dont le Premier ministre, Etienne Tisza refusa l'essentiel des revendications roumaines. De leur côté, les Alliés proposaient l'annexion pure et simple de la Transylvanie. On peut s'étonner d'une hésitation aussi longue de la part des Roumains, alors que les Italiens sont entrés en guerre du côté des Alliés dès avril 1915. Il a sans doute fallu la mort du roi Carol, le 16 octobre 1914 pour rendre possible un engagement au côté des Alliés. Le roi Ferdinand 1er qui lui succède (l'ironie de l'Histoire a voulu que le roi de Bulgarie fût aussi à la même époque un Ferdinand 1er) s'engage à «régner en bon Roumain. » Sans doute les Roumains ont-ils voulu faire monter les enchères et ne se sontils engagés à signer le traité du 17 août 1916 que sous la pression: en juin 1916, les Russes et les Français vont mettre les Roumains au pied du mur; tous les engagements ayant été

pris, les Alliés n'admettent plus les atermoiements roumains:

((

C'est maintenant ou

jamais. » Le 27 août 1916, le conseil de la couronne, malgré l'opposition violente de Peter Carp, déclare la guerre aux puissances centrales. L'opposition de Pierre Carp était fondée. Plusieurs facteurs jouaient puissamment contre l'entrée en guerre des Roumains aux côtés des Alliés. En effet, entrer en guerre aux côtés des Alliés, c'était entrer en guerre au côté des Russes, ce qui n'était pas un mince paradoxe, comme était un paradoxe, pour les Russes, d'entrer en guerre contre les Bulgares. Les Bulgares étaient des slaves du sud, qui devaient aux Russes jusqu'à leur indépendance puisque c'était grâce au conflit russo-turc à leur côté qu'ils l'avaient obtenue en 1878. Ce sont les Russes qui ayant imposé la paix de San Stefano avaient créé la grande Bulgarie, tandis que les Austro-Hongrois avaient contribué, 7

au traité de Berlin, à minimiser les conquêtes bulgares. Ce sont les Russes encore qui s'étaient tout récemment opposés, tant à Londres qu'à Berlin, aux prétentions roumaines sur la Dobroudja du Sud, que revendiquaient les Bulgares. Contre les Russes, les Roumains ont des souvenirs historiques: l'annexion de la Bessarabie en 1812 et le fait que les Russes ont été avec les Turcs « co-gestionnaires» des principautés de Valachie et de Moldavie jusqu'en 1856. Le sentiment anti-russe est profond et ne s'explique pas seulement par le fait que les Roumains se considèrent comme des latins opposés au monde slave: ils ont par exemple une sympathie certaine pour les Serbes. Cette alliance avec les Russes paraît aux Roumains contre nature, et les Roumains ne cesseront, au cours de la campagne de Roumanie, d'accuser les Russes de trahison, en particulier par l'évitement des affrontements entre soldats bulgares et soldats russes. Ces soupçons sont peut-être exagérés, mais non sans fondements. Voici ce que note le général Berthelot dans son journal, à la date du 13 octobre : Les troupes russes, qui ont été envoyées en Dobroudja, pour faire

entendre raison aux « petits frères bulgares» et les inciter à poser les armes, ont
été, à leur grand étonnement, reçues à coups de fusil: ce n'était pas de jeu, et les Russes reculent, entraînant les divisions roumaines qui combattaient avec eux. Il est clair, de plus, que les Russes vont effectivement mesurer leur soutien aux Roumains, comme le montre, et il s'agit là d'un témoignage de première main, cet autre passage du journal de Berthelot, rapportant un entretien qu'il a eu, le 12 octobre 1916, avec le général Alexeieff, chef d'Etat-Major de l'armée russe: Alexeieff me résume ensuite la situation sur le front roumain. Il trouve exagérée l'étendue des frontières à défendre, et me dit que l'armée roumaine ne doit pas compter sur les troupes russes pour les aider sur toute cette frontière. Il a déjà envoyé quelques divisions pour aider les Roumains contre les Bulgares. Il en peut faire plus. Les Roumains se sont engagés inconsidérément et trop tard. C'est au mois de juillet qu'ils devaient entrer dans la lutte. Maintenant, ils n'ont qu'à se défendre! Par ailleurs, il faut souligner que le traité de 1883 évoqué plus haut n'a pas été sans effet sur l'organisation de l'armée roumaine. Cette armée, et non seulement cette armée, mais toute la configuration des réseaux de communications ferroviaires et routières sont organisées dans la perspective d'un affrontement avec la Russie, et non avec les puissances centrales censées être alliées de la Roumanie. Les armes sont des armes allemandes, beaucoup d'officiers ont été entraînés par l'armée allemande, parlent allemand, et sont particulièrement peu préparés à affronter ceux-là même qui leur ont appris l'art de la guerre. La trahison de Dimitrie Sturza, en février 1916, en est à peine une: il lui paraissait naturel de rejoindre le camp allemand, et d'entraîner avec lui ses soldats pour faire la guerre aux Russes. De même, la bataille de Transylvanie a été perdue largement pour des raisons logistiques, aucune précaution n'ayant été prise pour protéger une frontière censée être située du côté allié.

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Je propose de présenter sous forme chronologique la suite des événements qui sont évoqués dans le journal d'Yvonne Blondel, auquel le lecteur pourra se référer: 1916 (les dates sont données en calendrier grégorien) 25 août: début du journal d'Yvonne Blondel 27 août: la Roumanie déclare la guerre à l'Austro-Hongrie. 28 août: l'Allemagne déclare la guerre à la Roumanie. 1erseptembre: la Bulgarie déclare la guerre à la Roumanie. 2-6 septembre: sanglante bataille de Turtucaia remportée par les Bulgares. 9 septembre: les Roumains évacuent Silistra. 25 septembre: bombardement de Bucarest. 16 octobre: arrivée de la mission française du Général Berthelot. 22 octobre: chute de Constantza. 3 décembre: le gouvernement quitte Bucarest et va s'installer à lasi (Jassy). 6 décembre: occupation de Bucarest. 1917 4 janvier: Braila est occupé. 27 janvier: Trahison du colonel Sturza. 1 février: les Allemands entament la guerre sous-marine 4 février: les Etats-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. 8 mars: premières émeutes à Petrograd 14 mars: dernière page du journal d'Yvonne Blondel 15 mars: abdication de Nicolas II.

Le journal d'Yvonne Blondel: un document historique.

Le journal d'Yvonne Blondel m'a été signalé par sa petite-nièce, Madame Nicole Georgescu, qui a bien voulu me confier une copie du manuscrit pour publication. Ce manuscrit, il importe de le préciser ici, n'est pas exactement le journal d'Yvonne Blondel tel qu'elle l'a tenu au jour le jour, mais un journal recopié, avec soin. Jusqu'à la page 266, Yvonne Blondel a illustré son journal à l'aide de photographies prises par elle-même. L'écriture est parfaitement lisible et régulière. Seules les soixante dernières pages, moins lisibles, ont dû être recopiées par Madame Georgescu. Quelques éléments biographiques nous seront nécessaires pour tenter d'évaluer dans quelle mesure le journal a pu être modifié au moment où il a été recopié. Yvonne Blondel est la fille de Camille Blondel, ministre plénipotentiaire (ambassadeur) de France en Roumanie de 1907 à 1916. En 1916, Blondel est remplacé par Saint-Aulaire qui, comme le déplore Yvonne Blondel dans son journal à la date du 25 août va tirer les marrons du feu en apposant sa signature au bas de la convention francoroumaine, convention préparée par son prédécesseur. Berthelot notera à deux reprises dans son journal, plus tard, l'amertume qu'a ressenti Blondel à se voir remplacé au moment

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même où ses efforts portaient leurs fruits I. Compte-tenu des événements, il préférera cependant rester en Roumanie. Il aidera de ses conseils Saint-Aulaire, avec qui il semble avoir eu d'excellents rapports. C'est Blondel en effet qui avait mené les négociations et dirigé la propagande française pour pousser la Roumanie à entrer en guerre du côté des Alliés. De leur côté, les Allemands disposaient d'atouts non négligeables. Ils avaient envoyé à Bucarest comme ambassadeur le baron von dem Busche, un personnage énergique et déterminé. Certes, la mort du roi Carol leur avait porté un coup: c'était leur allié le plus sûr. Mais, outre le politique Petre Carp et ses amis, le courant germanophile comptait des intellectuels de prestige, tels que Constantin Stere (1865-1936), et les ligues et associations se multipliaient, largement subventionnées. Certains historiens accusent même les Allemands d'avoir soudoyé des hommes politiques en vue de constituer un groupe de pressIOn. De leur côté les Alliés disposaient d'un grand capital de sympathie et d'hommes déterminés comme Take Ionescu et Bratianu. Il semble que le père d'Yvonne ait beaucoup fait pour attiser la propagande pro-française. Ces luttes d'influence sont évoquées dans une lettre (inédite) que Camille Blondel adresse à son épouse Jeanne le 7 septembre 1914 : Les événements se suivent et bien que je ne doute pas du résultat final, les épreuves par lesquelles nous passons et passerons sont pénibles. Lorsque je songe à nos provinces envahies [oo.Jmon sang bout et je voudrais être soldat au lieu de diplomate pour les combattre. Je dois me contenter de ma besogne qui n'est pas inutile cependant: je ne désespère pas d'amener d'ici à quelques jours la Roumanie à l'action.. ce serait déjà fait si la Russie avait été plus rapidement condescendante. Mais mieux vaut tard que jamais. On ne saura pas le mal que m'a donné la presse. Il a fallu organiser en quelques jours une défense contre les Allemands qui inondaient à coups de louis d'or les journaux qui répandaient les nouvelles les plus mauvaises, destinées à créer une atmosphère favorable à l'Allemand. J'ai dû réunir autour de moi tous ceux sur l'appui de qui je pouvais compter et nous avons vaillamment combattu. Si je n'ai pas réduit l'adversaire au silence, je l'ai fortement modéré et ses attaques sont devenues molles. La cour me considère toujours comme un adversaire redoutable, et je suis très fier de cette impression! J'ai tout employé pour réussir, même des moyens d'opérette. C'est ainsi que j'ai eu l'idée de faire paraître un journal dont le titre en roumain était
«

TriiiasciiFranla ! », Vive la France!
«

partout:

Tu peux te figurer le bruit que font le soir les crieurs de ce journal, paraissant en édition spéciale à l' heure où le public est dans les cafés et hurlant ce journal!

Vive la France! » La police n'a pas osé intervenir: c'était le titre de

. Dans son journal, la princesse Bibesco fait état, le 24 mars 1915 des difficultés que rencontrerait Blondel à se maintenir en poste. 10

I

A côté de cela de nombreux articles nous défendent, et la machine à écrire que tu connais ne chôme pas. Dans les cafés, les restaurants, on joue chaque soir la Marseillaise, Sambre et Meuse, etc. aux applaudissements de l'assistance. Toutes les manifestations que j'organise dans la coulisse font effet et entretiennent un état d'âme qui nous est favorable. Si j'arrive à la mobilisation avec nous ce sera le couronnement de mon œuvre. Une telle lettre montre que tous les moyens étaient bons pour tenter de faire pencher la balance, y compris des « trucs» bien français. Cet épisode du journal au titre de Vive la France est raconté par Yvonne dans son journal (1er février 1917), qui précise que les orchestres tziganes étaient payés en sous-main par son père. Elle apporte une autre anecdote: Les diplomates amis ou ennemis du jour se retrouvaient à l'heure des repas dans la grande salle de l'Athénée Palace. Père, qui avait des accointances avec l'orchestre Ciolac, était enchanté quand celui-ci profitait de l'entrée de Von Busche ou de Czemin pour attaquer Sambre et Meuse ou la Marche lorraine, à la grande vexation de Von Busche et de ses acolytes. Cela dit, alors même que la lettre de Blondel est écrite du vivant du roi Carol, ce qui explique sa réputation à la cour, il apparaît que l'ambassadeur sous-estimait largement sa tâche, puisqu'il croyait obtenir en quelques semaines ce qui prendra deux années! le jeu de la diplomatie roumaine, la mise aux enchères de son engagement, et, évidemment, les victoires allemandes, vont démentir cruellement l'optimisme du diplomate. D'après Kiritescu, c'est Blondel qui, le 17 juin 1916, aurait rédigé cette note comminatoire que je traduis du roumain, ne disposant pas du document original: Toutes les conditions posées par Monsieur Bratianu sont aujourd'hui remplies. L'intervention de la Roumanie, pour conserver toute sa valeur, doit être immédiate. Une attaque vigoureuse de l'armée autrichienne, décimée et en retraite, est une mission relativement aisée pour la Roumanie, tout en étant d'une extrême utilité pour les alliés. Cette intervention finirait de démoraliser un adversaire déséquilibré et permettrait à la Russie de concentrer toutes ses forces sur l'Allemagne, donnant ainsi à son offensive un maximum d'efficacité. La Roumanie entrerait ainsi dans la coalition à un moment psychologique et pourrait légitimement, aux yeux de tous, mériter que soit donnée une large satisfaction à ses aspirations nationales. Le moment que nous traversons est solennel. Les puissances occidentales n'ont jamais cessé de placer toute leur confiance en M. Bratianu et dans le peuple roumain. Si la Roumanie ne profite pas de l'occasion présente, elle n'aura plus, à l'avenir, la puissance nécessaire pour devenir un grand peuple par la réunion de toutes ses filles. Faut-il retraduire? Près de deux années, c'était trop pour les puissances occidentales qui, à travers la voix de Blondel posent l'ultimatum: si la Roumanie veut un jour réunir la Transylvanie, voire la Bucovine à ses deux autres filles (la Moldavie et la Il

Valachie), elle doit se décider dans l'immédiat. Le général russe Alexeieff aurait été plus direct: la Roumanie, aurait-il déclaré, doit entrer en guerre « maintenant ou jamais. » Le journal d'Yvonne Blondel nous montre qu'elle paiera cher, très cher, cette alliance. Mais il est vrai qu'elle sortira de la guerre agrandie: après, il est vrai, de difficiles renégociations avec les alliés, elle va plus que doubler son territoire et sa population en annexant la Transylvanie, la Bucovine, la Bessarabie et une partie de la Dobroudja du Sud. Yvonne Blondel avait épousé en 1909 Jean Camarasescu, personnage de la haute société bucarestoise, et qui va être nommé préfet dans le «quadrilatère» gagné sur les Bulgares au traité de Bucarest. Le quadrilatère est en effet dès l'annexion constitué en deux départements: le département de Silistra et celui de Dobrici. De là la présence à Silistra d'Yvonne Blondel au moment où se déclenchent les hostilités. C'est plus tard, en fonction du recul des armées roumaines, qu'elle se réfugiera d'abord à Braïla (octobre 1916) puis à lasi ou Jassy, comme on écrivait en Français à l'époque (janvier 1917.) Le journal s'arrête début mars 1917. On sait qu'Yvonne Blondel a rejoint la France à la fin de l'année 1918 avec ses parents, Camille et Jeanne Blondel. Elle y travaille pour la Croix-Rouge française. Elle est déléguée à l'Inspection générale des postes de secours à Nancy, et s'occupe des tombes des soldats roumains morts pendant la guerre en France, particulièrement en Alsace. Elle s'occupe également du rapatriement des soldats roumains prisonniers. C'est au cours de son séjour en France qu'elle fait connaissance avec Jean Postelicu, officier roumain qu'elle va épouser en 1922 après avoir divorcé de Jean Camarasescu. La même année, le couple s'installe en Roumanie, où Postelicu a obtenu cinq hectares de terrain en récompense des services rendus pendant la guerre. Ils ont un fils, Vlad. Camille Blondel meurt en 1935. Arrêté par les communistes, dépossédé de sa terre, assigné à un domicile obligatoire, Jean Postelicu finit par acheter, avec l'aide de sa femme, une petite maison près de Bucarest. Yvonne meurt en 1971. Son fils Vlad s'est installé en France, où il a recueilli son père. Le journal d'Yvonne a été recopié, selon toute vraisemblance après son mariage. Elle s'est probablement attachée à soigner son style, à détailler ses descriptions, mais le rythme du journal est conservé, et le détail du jour le jour l'emporte sur les rétrospectives. Deux remarques cependant doivent être soumises à l'attention du lecteur. La première est que Jean Camarasescu, le mari d'Yvonne à l'époque, est à peu près absent du journal. Il est absent en tant qu'époux, son nom n'apparaît pas, ni même son prénom. Il n'est question que du «préfet» (de Silistra, à ne pas confondre avec le préfet de Dobrici, Berceanu, lui-même désigné généralement par son nom.) Très tôt, le général Teodorescu a appelé le préfet au téléphone, le suppliant de partir de suite à Bucarest, pour aller exposer de vive voix la situation, l'état critique où on est arrivé, le priant de décrire aussi la fatigue intense des hommes qui luttent depuis trois jours et trois nuits, sans repos et sans oublier dans ce triste tableau les pertes subies. Sans renforts, la résistance ne peut que s'effriter sans espoir. Le préfet, accédant à ce pressant appel, a sauté dans son auto et a filé vers la capitale (4 septembre.)

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L'hypothèse de Mme Georgescu est que Yvonne aurait recopié ce journal à l'époque de son second mariage, ce qui est tout à fait vraisemblable, et qu'elle aurait volontairement « gommé» toutes les allusions intimes à son premier mari. La seconde remarque est que le journal s'arrête en mars 1917, soit au moment de la révolution russe (dite de février en raison du décalage des calendriers) et de début de la marche vers le pouvoir des boIchéviques. Il n'est pas impossible que le journal se soit fait par la suite l'écho de ces événements dont on imagine qu'Yvonne pouvait les commenter avec certaines réserves. On pourrait supposer qu'après 1945 elle ait détruit la dernière partie de son journal (recopié dans les années vingt sans doute), à partir du moment où il contenait des commentaires qui pouvaient être jugés anticommunistes. De tels cas ne sont pas rares en Roumanie, où la terreur communiste a fait jeter dans les flammes des tonnes de correspondances, de journaux intimes et autres billets compromettants. Pour le reste, le journal d'Yvonne Blondel est incontestablement un document historique de première valeur, qui présente l'intérêt d'être à la fois très précis dans le quotidien de la guerre, et parfaitement informé, grâce aux relations qu'Yvonne pouvait avoir dans les milieux militaires et politiques à travers son père et son mari.

Images de peuples
Une situation de guerre, et de guerre cruelle comme celle que connaît Yvonne Blondel est une situation dans laquelle les images culturelles des peuples, ce qu'on appelle souvent les clichés, sont requises et décrites avec des traits d'autant plus forcés qu'il s'agit de consolider des réflexes identitaires. Ces réflexes sont d'ailleurs d'autant plus vifs que les négociations qui ont précédé la guerre ont accouché d'un système d'alliances tout à fait paradoxales, comme on l'a vu plus haut, et que les mouvements de troupes vont soit mêler soit opposer des peuples marqués par des oppositions culturelles et linguistiques qui ne recouvraient pas nécessairement des aIliances stratégiques. Dans le journal d'Yvonne apparaîtront les Roumains, bien sûr, mais aussi les Bulgares, les Russes, les Serbes et les Turcs, ainsi que, épisodiquement, des Français; les Allemands sont aussi cités, bien entendu. Par ailleurs, sont évoquées des ethnies qui ne renvoient pas à des définitions nationales, les tziganes et les juifs. Yvonne Blondel est française, mais aussi roumaine d'adoption: «depuis que je suis devenue roumaine» écrit-elle le 8 mars 1917. Elle est effectivement roumaine par mariage, mais aussi par un choix familial, ses parents ayant eux aussi décidé de rester, au moins quelque temps, en tout cas après la fin de la mission du père d'Yvonne, en Roumanie. Son adhésion à la Roumanie est affective, elle prendra fait et cause pour ce pays, après que son père a travaillé à faire entrer la Roumanie dans le conflit au côté de la France. Elle est donc identitairement à la fois très proche du regard roumain tout en conservant évidemment les distances culturelles de son milieu d'origine. Cette alliance roumano-française s'appuie sur un fonds identitaire commun, réel ou mythique, dans tous les cas très agissant dans les relations historiques entre les pays, qui est la latinité. Cette latinité, valeur culturelle supérieure (dont le fondement, on y reviendra est tout aussi bien linguistique) va s'opposer d'un côté aux traits «Boches », ou Germains, de l'autre aux traits « slaves. » Au besoin, à tous les deux d'un seul mouvement, comme

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dans ce passage qui suit une anecdote ilIustrant la générosité d'un soldat roumain vis-à-vis d'un ennemi: Voilà bien notre race latine, avec son fond d'humanité admirable. Je suis certaine que jamais un Boche, avec sa prétentieuse kultur et encore moins un Bulgare, avec son farouche slavisme, n'auraient eu de semblables réactions (7 septembre.) Dans sa latinité, le Roumain s'oppose également au Hongrois, allié de l'Allemand dans le conflit: peu d'allusions aux Hongrois pourtant, en dehors de ces quelques qualificatifs peu significatifs, en tout cas pour les deux premiers: Les vœux les plus ardents jaillissent du cœur de la Transylvanie pour que l'on chasse à jamais de ce coin de rêve l'infect Hongrois, l'horrible Hongrois, le sauvage Hongrois (25 septembre.) Cette évaluation est d'ailleurs attribuée à Maritza, la cuisinière d'Yvonne, mais cette dernière ne connaît pas les Hongrois, qui n'ont d'autre caractéristique que d'être, comme les slaves et les germains, des barbares ennemis des peuples latins. Les Bulgares, évidemment, sont porteurs de toutes les tares, parce qu'ils sont à la fois slaves, alliés des Allemands, ennemis directs et envahisseurs. Les historiens ont rapporté le caractère extrêmement violent de la campagne de la Dobroudja, et bien entendu, les atrocités commises sont relatées en détail par Yvonne. La férocité, la sauvagerie, la traîtrise du Bulgare n'ont pas de bornes. A l'occasion, pourtant, l'opposition roumainbulgare peut porter sur des traits culturels plus précis: Ces petites agglomérations de ce Durostor [oo.J Les unes sont nichées dans des fonds de vallées, d'autres, au contraire, ont égrené leurs maisonnettes sur les collines où elles semblent accrochées comme de légères cases dans la verdure. Elles n'ont pas la note accorte et claire de nos villages roumains, égayés de leur blanc badigeonnage et de leurs cerdacs fleuris. Ces villages sont le plus souvent du ton ocre de la terre, dont ils paraissent avoir surgi. Les communes bulgares sont d'une architecture plus soignée. La forme habituelle de leurs maisons, basses, carrées et trapues comme eux, s'avance en son milieu dans un cerdac carré. Mais, autour de la demeure, à part quelques exceptions, tout est vide, nu et sans âme (2 septembre 1916.) L'habitat révèle le peuple, et l'absence d'âme des Bulgares, c'est-à-dire par contrecoup, la supériorité spirituelle des Roumains. Pour les Russes, ils sont des alliés, mais des alliés peu fiables, et l'on peut dire que d'une certaine façon, Yvonne partage en partie l'animosité des Roumains envers les Russes, tout en accordant pourtant à ces derniers une certaine bienveilIance, des circonstances atténuantes. Sauvages comme les Bulgares et les Hongrois, certes, mais pas nécessairement cruels: avant tout «désolants d'insouciance» maladroits et incompétents:

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Des soldats russes, roux et forts comme des ours, nous ont aidés toute la matinée avec entrain et leurs bonnes volontés comprenaient nos gestes animés et bousculeurs. Quand ces incultes slaves rient, ils prennent des expressions de bons gros chiens (16 septembre 1916.) Pour ce qui est de la Roumanie, les différences culturelles vont pouvoir s'affiner et concerner des traits plus précis entre les régions. Si les Russes, qui ont «des visages souvent taillés à la va-vite par le créateur» font l'objet de différences incompréhensibles et insaisissables (<< On m'a présenté des tas de types, très différents les uns des autres, nés dans tous les coins de cette immense Russie, avec des noms impossibles à prononcer et encore plus à retenir »), les Roumains, eux, plus proches, plus humains et par conséquent mieux différenciés, relèvent d'une analyse d'ethnologue: Les natures diffèrent un peu selon les provinces qui les ont vues un Olténien réactionnera un peu différemment d'un Moldave, mais malgré ont de grands points communs. Ces gens très simples, parfois sans aucune venant du fin fond de leur campagne, vous étonnent par leur jugement bagage énorme de bon sens. J'apprécie tout particulièrement une certaine et une politesse innée, qui n'a rien de servile (1ernovembre 1916.) Quant aux Serbes, alliés eux aussi, ils bénéficient d'un traitement à part: Cette race serbe, que j'approche pour la première fois, est bien curieuse. De tous, ils sont certainement sinon les plus sympathiques, au moins les plus endurants. La douleur est supportée par eux avec une résignation et un silence impressionnants. Ils ont l'air, paupières et bouches closes, de se murer dans leurs douleurs intérieures. Leurs traits se durcissent, ils prennent un faciès et des angles qui les font ressembler à des oiseaux de proie, aux aigles de leurs sauvages Monts Tatras. Quand on touche leurs plaies, ils tiennent leurs poings fermés et durs, comme pour retenir leur volonté de ne pas crier. Les Serbes ont été endurcis par les luttes que leur race a endurées pour se maintenir en vie. Mickiewicz, le grand poète polonais a dit d'eux: «Les Serbes sont un peuple enfermé dans leur passé et dans les souffrances de leur race» (28 septembre 1916.) Dans la mesure même où les Serbes comme les Russes parlent des langues inconnues d'Yvonne, ils pourront d'autant plus facilement être identifiés à une sorte de bestiaire métaphorique culturel: les Russes sont des ours ou de « bon gros chiens », tandis que les Serbes ont des allures d'oiseau de proie. Dans la première partie du journal, alors que Yvonne Camarasescu est encore préfète du département de Silistra, elle est amenée à côtoyer des populations très diversifiées. D'après St. Romansky, de l'Académie de Sofia, il y avait dans le quadrilatère 134 000 Turcs, 106 000 Bulgares, 12 000 Tziganes, Il 000 Tatares, et seulement 6 000 Roumains. Ces chiffres sont probablement soumis à une distorsion partisane: les historiens roumains et bulgares ont décrit l'histoire chacun à leur façon, y compris dans des cadres scientifiques. Cette statistique vient à point nommé pour dénoncer le peu de légitimité de l'occupation roumaine. Cela dit, il apparaît dans le journal d'Yvonne que ces populations, IS naître, tout, ils culture, et leur retenue

en particulier les deux premières, étaient particulièrement présentes. Les Turcs ont beau être militairement alliés aux puissances centrales, Yvonne a pour eux de l'attachement, car ils représentent une population locale menacée, pacifique et surtout exotique, c'est à dire pittoresque et saisie en harmonie avec le décor qui l'entoure: Des Turcs, aux allures toujours dignes, poussaient ce noir cortège vers le Danube. Jeunes et vieux portaient des pantalons bouffants de ce beau et franc bleu turc, enjolivés de dessins géométriques en ganses noires. Sur leurs têtes, les turbans blancs et jaunes ou à petites lignes bariolées, s'enroulaient savamment. Les jeunes gens avaient tous une fleur sur l'oreille, le plus souvent une rose parfumée. Une fois de plus, j'ai constaté combien le Turc et le buffle composent une harmonie parfaite (28 août 1916.) Les tziganes suscitent eux aussi un discours partiellement exotique. A la différence des Bulgares, des slaves ou des Allemands, qui relèvent essentiellement de critères culturels et de traits de caractère en opposition aux Latins, (sauvages, farouches, prétentieux, vs humains, civilisés, etc.) les tziganes, aux faces «noiraudes» sont remarquables avant tout par des traits physiologiques: Les tziganes surtout, avec leur système pileux, plus impénétrable qu'une forêt vierge, nous donnent bien du fil à retordre. Même la tondeuse a un mal infini à prospecter dans ces toisons en friche (19 septembre 1916.) Par ailleurs, Yvonne Blondel se montre fascinée par leur différence, les traits particuliers à leur ethnie qui proviennent de leur origine orientale, ainsi que leur naïveté et leur manque de maturité: Cette race, trop nerveuse, est sans doute difficile à juger avec tout son complexe si différent du nôtre. Ce sont de terribles grands enfants, les paroles, les injonctions que l'on débite pour les encourager ou les convaincre glissent sur eux comme sur une glace sans se fixer, ni pénétrer (19 décembre 1916.) Dans ses souvenirs de guerre en Roumanie, de Flers, qui faisait partie de la mission Berthelot, et dont Yvonne parle à plusieurs reprises dans ce journal, a écrit plusieurs pages sur les tziganes, dans un chapitre intitulé: «Les tziganes sous le canon. » On retrouve chez lui ce même discours sur la différence atténué par une sorte d'indulgence amusée: Au milieu des populations si étrangement bigarrées de la Dobroudja véritable planche pour musée ethnographique - parmi lesquelles nous avons vécu pendant plusieurs mois, je ne peux pas dire que les Tziganes, malgré leur affreuse réputation - qui est à peu près la seule chose qu'il n'aient pas volée - nous aient
paru tout à fait haïssables.

Pour ce qui est des juifs, ils sont victimes du discours antisémite ordinaire partagé par beaucoup de Français du milieu d'Yvonne à cette époque. Ils ne se rangent dans aucune 16

des catégories auxquelles peuvent être assimilés les autres peuples ou ethnies. Le trait principal qui les caractérise est leur étrangeté, comme si, dans un conflit qui oppose différentes races, des barbares et des civilisés, des animaux sauvages et de fragiles agneaux, ils n'avaient pas leur place, venant d'un autre monde, du monde du ghetto, précisément ( voir 1erfévrier 1917.) C'est dans ce contexte que s'inscrivent les représentations de langues que l'on peut relever dans le texte du journal d'Yvonne Blondel. Elle vit au sein d'une région multilingue. John Reed, dans son récit sur les guerres balkaniques décrit ainsi une soirée à Salonique en 1915 : Une nuit, nous étions assis dans un music-hall, en train de boire notre mastica, une sorte d'absinthe grecque. En tête de programme, il y avait une chanteuse (le mot était annoncé en français) grecque qui chantait des chansons d'amour roumaines en espagnol; des danseurs russes lui ont succédé, puis un comique allemand de Vienne qui racontait ses histoires en français. Il y avait aussi un comédien ambulant américain qui portait sept chemises qu'il ôtait l'une après l'autre: chaque fois, on découvrait une phrase drôle écrite au dos, et elle était toujours en caractères hébraïques. De son côté, Yvonne raconte qu'adolescente elle et ses amies volaient dans les trains les plaques multilingues suggérant de ne pas cracher par terre ou de ne pas se pencher au dehors. Dans une région balkanique, il était possible de faire moisson de ce genre de plaques. Une autre image est donnée par Yvonne plus tard de ces coexistences de langues: elle fuit Braïla dans un convoi surchargé qui emmène une quantité excessive de passagers vers lasi et écrit: «Dans ce train, roulant tant de races différentes, toutes les langues et tous les dialectes se mêlaient dans la nuit oppressante» (14 décembre.) Belle image d'une Babel entraînée dans la nuit par une locomotive affolée. On ne s'étonnera pas, s'agissant d'une Française qui partage tout de même certains traits de caractère de ses compatriotes, qu'elle ait pour la langue française une certaine préférence: Notre langue française nous a semblé douce et belle ce soir, au milieu du charabia russe et serbe. Malgré le ronronnement de tous ces slaves, nous avons pu isoler notre causerie amicale (15 septembre 1916.) L'opposition langue et charabia ou ronronnement recouvre celle que nous avions notée plus haut entre les barbares et les latins. Cependant, pour apprécier mieux la musicalité d'une langue, il est nécessaire de ne pas la connaître, afin qu'elle reste un objet distinct et entier, échappant à la pénétration sémantique qui en quelque sorte la parasite. Yvonne Blondel s'en veut longtemps d'une réplique qu'elle a jugée stupide à une question de la reine Marie: Se tournant vers moi, la Princesse me demanda si je parlais l'anglais. Avant que je réactionne, mère se lançant sur une flatterie, répondit que je trouvais 17

cette langue si belle que je n'avais pas voulu l'apprendre, de peur de la parler mal! (12 septembre 1916.) Cette réponse avait cependant quelque chose de sensé. La langue utilisée devient utilitaire, instrumentalisée, elle perd de sa plasticité, de sa musicalité, éventuellement de son exotisme. Le charabia russe, incompris, s'il est manipulé par la langue des femmes, peut offrir à l'auditrice un réel plaisir esthétique: J'éprouve un vrai plaisir de l'ouïe en entendant le russe parlé par des femmes. Les phrases se dévident sans coupure brusque et avec des bas et des hauts chantants, pleins de musicalité. À l'encontre d'autres langues étrangères que l'on ne posséderait pas, on peut écouter le russe sans s'énerver de ne pas saisir le sens des conversations. (5 novembre 1916.) Dans un autre passage, et à propos du serbo-croate, cette fois, Yvonne donne une description plus précise: Un Serbe a chanté avec une voix chaude de baryton pleine d'une ampleur sauvage. Dans cette langue dure, à coins brisants, il m'a semblé méritoire d'arriver à produire quelque chose de mélodieux. J'ai prié le colonel de me traduire le refrain, étant curieuse d'apprendre quelle en était la pensée dominante. Ce n'était ni l'amour, ni le regret de la famille ou du pays, mais toujours la lutte, la guerre et la mort (24 décembre 1916.) On constate qu'à de nombreuses pages de distance, une cohérence des images s'installe: les Serbes ont les poings «durs », des «faciès et des angles» et ils ont une langue «dure », « à coins brisants. » A l'opposé, on pourrait remarquer que les Allemands, assimilés aux Zeppelins qui bombardent la Roumanie, relèvent d'images rondes et grasses: cette rose saucisse, image parfaite du pesant boche, amateur de charcuterie et de bière qui, en se dandinant dans les airs, viole le secret de tous leurs gestes (19 septembre); leurs gros ventres de boches enceintes (11 septembre); le cigare argenté boche (13 septembre 1916) Les Bulgares relèvent d'un registre parent: Yvonne imagine les paysages de sa Dobroudja «gâchés par la traînée des uniformes bulgares, comme par la bave d'une chenille. »

Contacts

de langue

dans le journal

intime d'Yvonne

Blondel.

Française épouse d'un Roumain, et installée en Roumanie depuis neuf ans (1907), Yvonne Blondel a appris la langue de son pays d'adoption. Elle évolue, certes dans des milieux où l'on parle français depuis fort longtemps (on se souvient du mot de Voltaire:

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« Pendant que nous sommes la chiasse du genre humain, on parle français à Moscou et à Yassi [= Iasi.] Mais à qui le doit-on, ce petit honneur? à une douzaine de citoyens qu'on persécute dans leur patrie»). Son mari, les politiques, les ministres comme Take Ionescu qui a été témoin de son mariage, parlent français. Mais le journal montre qu'Yvonne s'intéresse au pays où elle vit, qu'elle est curieuse de suivre la teneur de toutes les conversations qu'elle entend autour d'elle. Cette curiosité linguistique est encore à l'œuvre dans son journal où elle nous confie que, les mois passant, elle s'est mise à apprendre le russe. Cette connaissance du roumain va permettre d'introduire dans le journal des citations de propos tenus par des responsables ou des soldats. Par exemple, lorsqu'elle met dos à dos Russes et Roumains dans leur mépris mutuel, elle va citer les propos roumains en langue originale et traduire les propos russes:
Roumains, Russes, se crachaient dessus avec un ensemble admirable, à rejeter la faute les uns sur les autres. Les Russes disaient entre eux :
»

cherchant
« 0,

ces Roumains!

et les Roumains chuchotaient: « Ati vazut rusii ?[vous avez

vu ces Russes ?] » (17 septembre)
Cela dit, ces citations sont assez rares, on n'en trouvera pas plus d'une dizaine dans le texte du journal. Elles peuvent renvoyer à des propos militaires d'une certaine vulgarité:
L'un d'eux, en langage simple et cru, a synthétisé leur préoccupation en
me disant: « lnamic în fata, bine, dar în c...!!!

[Avoir l'ennemi devant soi, ça va,

mais l'avoir dans le c...]» (15 septembre).
À L'État-major, le pontifiant
textuellement au préfet: «Sunteti

général Iliescu, léger et ironisant, a dit

c... I!! » [Vous êtes des m...], paroles charmantes et pleines de dignité de la part d'un chef(5 septembre).
niste

Soit souligner le caractère dramatique d'une scène où apparaissent des personnages populaires en proie au malheur: une vieille paysanne a vu mourir son cheval sous un bombardement:
Avant de me suivre, elle embrassa son vieux serviteur sur le museau et me

fit jurer qu'on enterrerait la bête avec soin et bien profondément pour que les chiens ne viennent pas gratter la terre, et le manger! En parlant de cette bête

aimée, elle disait « Costicaal meu » [Mon Costica], comme s'il avait été vraiment
son fils (28 septembre.) Ou encore une scène comIque au cours de laquelle une amie d'Yvonne qUi

rechigne à subir une piqûre :
A vec des mines pitoyables et des pleurnicheries qui déclenchaient son pauvre oeil louchon de la cave au grenier, elle criait à tue tête à Georges Mumu, ému et accablé: « Nu ma lasa taticu, nu ma Lasa! [Ne me laisse pas, petit père, ne me laisse pas !] » (10 novembre.)

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Le roumain, comme dans l'exemple cité plus haut, peut servir à souligner l'antagonisme entre les Russes et les Roumains, y compns sur le plan musical et linguistique: Des Russes, voulant sortir leurs talents, entonnèrent un chœur avec leurs gosiers profondément sonores. Nos Roumains écoutaient mais tous n'étaient pas charmés. Un petit soldat aux yeux de braise chuchota que cette musique: « era prea grea ! »[C'était trop difficile!] et finit par les envoyer au diable (26 septembre.) Cependant, l'intrusion du roumain dans le texte est essentiellement liée au vocabulaire, et Yvonne s'en sert pour désigner des réalités proprement roumaines, qui ne pourraient être traduites en français sans perdre leur lien avec le référent spécifique auquel elles font allusion. J'ai relevé dans le lexique que j'ai placé à la fin du journal environ 90 termes roumains utilisés par Yvonne Blondel et que l'on peut classer de la manière suivante: Termes relevant de l'alimentation, de la cuisine, des mets, fruits, légumes, etc. : ~trudel, fasole, marar, arpaca~, tocana, mititel, muratura, pepene, busuioc, cozonac, tuicâ, salam, ~erbet, ca~caval, imambaialdi, rahat Termes servant à désigner les personnes, selon leur type, les liens de parenté, etc. : mo~, coana, domn, fin, muiere, na~, baba, gospodina, mitocan, muscal, cadânâ, musafir, porc, pui Métiers, occupations, grades: subchirurg, cerceta~, graniter, dorobant, haiduc, dascal, rând~, sacagiu Vêtements : ~o~on,bocanc, opincâ, ~alvari, Musique, danse: brîulet, coloratura, sîrba, taraf, lautar, Habitation, objets d'intérieur: parter, plapuma, albie, ceaun, copàità, puf, rogojina, cerdac, conac, Relations sociales: înapoiat, iarmaroc, taifas, tabla, bac~i~, saftea, chef, mahala, geamie Animaux: mops, tlutura~i, porc, pui Moyens du transport, vocabulaire du voyage : ~Iep, birjâ, popas Eléments naturels: balta, crivat Divers: daparazitare, loja, a tulbura, dor, drac, mâine, plouat. Etymologiquement, ces termes se répartissent selon les grandes familles étymologiques du roumain, particulièrement pour ce type de vocabulaire qui concerne le folklore et la vie quotidienne. Grossièrement, on peut répartir les termes cités ci-dessus en familles: Mots d'origine slave: 27%; latine: 24%; turque: 23%; grecque: 8%; hongroise: 5% ; française: 5% ; albanaise 3 % ; italienne: un terme. Il faut se souvenir qu'une partie du journal relate des événements qui se situent dans la Dobroudja, région majoritairement peuplée de Turcs, ce qui augmente sans doute, mais pas de manière décisive, la proportion des termes d'origine turque (la plupart de ces 20

termes sont en usage dans toute la Roumanie.) Par ailleurs, on a groupé dans la même famille slave des termes qui peuvent provenir soit du bulgare, soit du serbo-croate, soit de l'ukrainien ou du russe. Enfin, l'étymologie est difficile souvent à établir: un même mot peut désigner dans une région donnée, soit en grec, soit en albanais, soit en bulgare une même réalité sans qu'on puisse déterminer avec certitude quelle en est l'origine. On s'intéressera à la manière dont ces emprunts roumains sont insérés dans le texte français. Pour ma part, j'ai choisi par commodité, et pour le confort du lecteur, de mettre en italique tous les termes non français utilisés par Yvonne Blondel. Mais, comme on peut l'imaginer, il n'y a pas de règle définitive dans le texte original. Soit la journée du 2 septembre: je recopie les passages où il y a des emprunts tels qu'ils figurent dans l' original. Ces petites agglomérations de ce Durostor [...] n'ont pas la note accorte et claire de nos villages roumains, égayés de leur blanc badigeonnage et de leurs cerdacsfleuris. [...] Perdue dans un village turc au bord de la frontière, voilà une sympathique gospodaria créée par une jeune institutrice roumaine [...] De pauvres meubles, des ballots informes, les traditionnels ustensiles de tout ménage roumain qui se respecte, la « albie » et le « ceaun. » Tout ce bric-àbrac lié avec des cordes brinquebalées à chaque cahot. Couronnant ce triste ensemble, quelques plantes vertes que la gospodine n'a pas eu le cœur d'abandonner, se balancent et presque toujours un maigre et poussiéreux laurier rose fleurit mélancoliquement le convoi. Les termes cerdac [véranda], gospodaria [ensemble des biens d'un paysan], gospodine [maîtresse de maison] (ce dernier étant même francisé dans sa terminaison, nous y reviendrons tout à l' heure) ne sont distingués du texte français par aucun artifice typographique. Seuls «albie» [auge] et «ceaun» [chaudron] sont mis entre guillemets, mais c'est qu'ils sont aussi mis en valeur sémantiquement: ils représentent des objets caractéristiques d'une culture. De même dans la phrase: Pour moi, qui avais tant désiré hier soir du Beethoven et du Chopin... cette crécelle répétant sans cesse les cadences énervantes d'une « Sarbii » ou d'un « Braulel» ne pouvait que me rouler en boule comme un hérisson! (26 septembre.)
Les noms de ces deux danses folkloriques sont mis entre guillemets

-

ils sont

d'ailleurs dotés de majuscules. On peut trouver entre guillemets un terme comme «dor» [nostalgie], si spécifiquement roumain que les Roumains prétendent qu'il est intraduisible, mais Yvonne l'emploie sans parfois sans guillemets comme dans l'expression: «j'ai parfois bien dor des chers parents. » Les guillemets ou non-guillemets ne constituent qu'un des aspects de la naturalisation du vocabulaire roumain par le texte. Un autre aspect réside dans la prise en compte ou non des caractéristiques phonologiques du roumain et de leur transcription

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orthographique. Le roumain comprend par exemple 20 phonèmes consonantiques contre 17 en français; il ne connaît pas la nasalisation, etc. Yvonne Blondel n'ignore pas les signes orthographiques particuliers au roumain qui sont le a pour noter la voyelle centrale moyenne (la voyelle centrale fermée, qui n'existe pas en français, était notée â à l'époque où Yvonne tient son journal, elle a été plus tard notée î à la suite d'une réforme orthographique) ; la fricative prépalatale sourde est notée ~, l'affriquée dentale sourde est notée t (pour des raisons qui tiennent à la phonétique française, on transpose parfois le t en tz, comme dans Constanta qui s'écrit souvent en français comme le fait Yvonne Blondel elle-même, Constantza, alors qu'il se prononce en roumain "Constantsa"). Obéissant à des motivations d'ordre pratique, et par souci d'uniformité, j'ai renoncé à utiliser cette graphie dans le corps du journal. Comme on peut l'imaginer, la transcription dans le journal des caractères spécifiques au roumain n'est pas systématique, mais elle n'est pas davantage ignorée d'Yvonne (dans l'exemple cité plus haut: «Sarba» au lieu de sîrba ou sârba, « Braulet» au lieu de brîulet ou brâulet). Il ressort pourtant qu'un terme dans lequel est utilisé un signe orthographique spécifique sera davantage marqué et par conséquent moins intégré au texte français qu'un autre. Ils jouent en ce sens un rôle apparenté aux guillemets. Dans la journée du 28 septembre on trouvera « bor~ » avec sa graphie en ~ ou encore «baba» avec a qui cumulent donc les signes de différentiation. Inversement, le 18 septembre, Yvonne évoque des bacsis sans guillemets et sans ~, le mot lui paraissant suffisamment assimilable au français. Rien de systématique cependant: mo~ie, correctement orthographié, n'a pas de guillemets. A l'opposé, l'intégration du vocabulaire roumain pourra passer par l'appropriation morphologique. Dans les exemples cités plus haut, les termes « sîrba » et « albie» sont bien identifiés comme féminins et les termes «brîulet» et «ceaun » comme masculins: d'une certaine façon il y a une intégration équilibrée entre une marque française de genre et le terme étranger. L'intégration sera plus complète lorsque Yvonne utilise la marque française du féminin sur un terme roumain: gospodine ou rogojine au lieu de gospodina et rogojina. Mais, un peu plus bas, elle fait entrer en conflit les formes françaises et roumaines de l'article: une mo~ia (la terminaison en a de mo~ia représente l'article défini postposé, il aurait fallu mo~ie). Mais il arrive souvent, très souvent même à Yvonne d'adopter le pluriel français au lieu du pluriel roumain: si Yvonne note bien le pluriel birje de birja ou babe de baba (ces mots étant d'ailleurs entre guillemets), elle écrit couramment conacs, cerdacs, musafirs, etc. au lieu de conace, cerdace ou cerdacuri, musafiri, etc (et l'on ne s'étonnera
.

pas de trouver la forme « musafiris », qui cumule les deux morphologiesdu pluriel). Le mot
roumain se trouve ainsi morphologiquement francisé. L'un des exemples les plus amusants de cette appropriation morphologique est peut-être celui de l'application d'une forme conjuguée française à un verbe roumain: Un soir, nous étions. Stella Eliade et moi, au cinéma Select. Nous finissions de nous pâmer devant le beau et «tulburant » Psilander qui déployait son charme froid dans un film du grand nord (10 septembre). L'acteur danois Valdemar Psilander est l'occasion ici d'une intéressante greffe linguistique, d'autant que le mot roumain correspondant tulburator [troublant] était à la 22

disposition de la diariste. Cela dit, il faut noter le goût prononcé d'Yvonne pour les néologismes, parfois très séduisants, dont elle émaille son discours en français: Tant de beauté endiamantée fusait des eaux coupées par notre étrave, que tout le reste était oublié... À notre arrivée, les vieilles turcaudes se sont terriblement agitées... Des murs. de couleur marronnante... Je fus très réconfortée de son geste spontané et me remis également à tontonner de mon côté. les forces soudain raffermies. Je revoyais, en été 1914, s'avancer majestueusement vers notre petit port le yacht Royal, oritlamméjusqu'au grand mât... Scandaliser le ratatinage des provinciaux, derrière leurs fenêtres bien closes, sur le salpêtre de leurs demeures... Parmi ce que j'ai aimé. j'ai pêché au hasard quelques petits boîtillons, un vase, un coussin... Entre les tampons, des soldats rangés et pressés comme sardines en boîte, s'invectivaient sonore ment à la mode roumaine, en invoquant souvent mesdames leurs mères... Il buvait sec. la Saint-Georges breloquant sur le cœur... Ces néologismes témoignent de l'inventivité verbale d'Yvonne Blondel et de la plasticité de son discours. Parmi eux, on fera cependant un sort tout particulier à ce qu'il faut bien appeler des «roumanismes », qu'on ne s'étonne pas d'entendre chez des locuteurs roumains pariant le français, mais qui ne peuvent que surprendre chez une Française qui, vivant en Roumanie, semble avoir subi une contamination linguistique caractérisée. Je donnerai seulement quelques exemples tout à fait significatifs: Le mot « réactionner », du roumain a reactiona, réagir est une faute assez courante chez les roumanophones pariant le français. Or, on peut lire dans le journal d'Yvonne:
«

Avant que je réactionne, mère se lançant sur une tlatterie, répondit que je trouvais cette

langue (il s'agit de l'anglais) si belle que je n'avais pas voulu l'apprendre, de peur de la parier mal! » ; ou encore: « Les natures diffèrent un peu selon les provinces qui les ont vus naître, un OIténien réactionnera un peu différemment d'un Moldave, mais malgré tout, ils ont de grands points communs », etc. Cette « faute» peut être assimilée aussi bien à l'inventivité lexicale d'Yvonne qu'à la proximité du roumain qu'elle entend parier et qu'elle parle tous les jours. Il en est de même pour le mot saisonniste, du roumain sezonist, estivant: «des collections de brimborions et colifichets qui y sont exposés en été, pour tenter les saisonnistes ». Parfois encore ce sont des expressions roumaines qui sont traduites mot à mot du roumain en français, où elles n'ont de sens que pour un roumanophone: «Pourtant, je ne me sentais pas dans mes eaux et je ne pus rien manger» (en roumain: a nu fi în apele sale:

ne pas être dans son assiette) ou encore: « Sous son bras, il gardait avec soin une serviette
de marocain jaune, bourrée à refus qui contenait les rapports secrets» ; «en défilant avec ma troupe de porteurs et de bagages devant les wagons, j'ai pu constater qu'ils étaient pleins à refus» : il s'agit d'une traduction littéral~ de plin pînèi la refuz : complet, bondé.

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Le journal d'Yvonne fonctionne ici comme un petit laboratoire linguistique. Peutêtre peut-il servir à illustrer des phénomènes qui se produisent à plus grande échelle dans des situations de langues en contact.

Norbert Dodille Professeur des Universités Ex-directeur de l'Institut français de Bucarest (1990-96)

Ouvrages

cités dans la préface:

Berindel, c.A.: «Le nouveau territoire roumain », Bulletin de la Société géographique de Lille, 2ème semestre 1913, p. 209-217. Bibescu, Martha: Jurnal 1915, trad. Vasile Zincenco, Bucuresti, Ed. Compania, 2001 . Castellan, Georges: Histoire des Balkans, Fayard, 1991. Flers, Robert de: Sur les chemins de la guerre (France, Roumanie, Russie). Paris, Pierre Lafitte, 1921. Kiritescu, Constantin: 1storia razboiului pentru intregirea României 1916-1919. Ediura casei scoalelor, Bucarest, sans date; trois volumes 506, 702, 574 p. Reed, John: La guerre dans les Balkans, Seuil, 1996(The War in Eastern Europe, 1916). Reinheimer, Sanda et Tasmowski, Liliane: Pratique des langues romanes. L'Harmattan, 1997,285 p. Romansky, St. : Carte ethnographique de la nouvelle Dobrudja roumaine, ed. de l'Académie des Sciences bulgares, s.d., probablement 1913. Torrey, G.E. General Henri Berthelot and Romania: Mémoires et Correspondance 1916-1919. East European Monographs, Boulder. New York, 1987. Des documents complémentaires (dont les passages supprimés dans la présente édition) peuvent également être consultés sur mon site internet: www.dodille.com

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Avertissement

Yvonne Blondel indique toujours deux dates: celle du calendrier julien, puis celle du calendrier grégorien. La Roumanie n'adopte le calendrier grégorien qu'à partir du 1er avril 1919 (décret du 5 mars), donc après les Russes (1918), mais avant les Grecs (1923) ! J'ai dû alléger le texte de certains passages qui ne présentaient pas un intérêt direct pour le récit. Ces passages sont signalés, selon l'usage, par des points de suspension entre crochets. N.D.

Notes, récits, jetés au jour le jour soit dans mon journal, soit sur des feuilles

volantes, je vous relis toujours avec émotion. Vous me retrempez brusquement dans
l'atmosphère d'alors, déjà si lointaine pour nous tous. Je vous réunis dans ce cahier, tout en ne changeant rien à votre contenu, pour en garder la saveur exacte. Quand j'aurai descendu tout à fait la colline, je serai heureuse en vous fèuilletant de revivre cette page de ma vie, car peut-être alors ma cervelle fatiguée par les ans ne pourra plus lafaire jaillir de la case aux souvenirs.

SILISTRA

Me voilà de retour à Silistra, après de bonnes vacances passées à Constantza, où j'ai laissé couler quatre semaines, dans un doux farniente. Mes jours et mes nuits y ont été bercés par le bruissement des longues vagues qui venaient se briser sur les rochers servant de piédestal au Palace, où j'habitais. Réconfortantes baignades et matinées de flâneries sur la plage de Mamaia, au sable doux et blond, où se retrouvait une partie des Bucarestois mondains. Il était parfois amusant, mais, le plus souvent désillusionnant, d'y revoir ses amis et connaissances en costumes sommaires. Toute la gamme de l'architecture humaine s'y déployait au grand air, depuis les femmes sans fard et sans soutien-gorge, les cheveux cachés sous d'enlaidissants bonnets, jusqu'aux messieurs chauves, aux mèches dépliées sans pitié par la mer, arborant des crânes melons qui changeaient toute leur physionomie. Sans compter les ventrus, les cagneux et les poilus! Ce bain matinal, à quelques exceptions près, n'était vraiment pas favorable aux bipèdes humains. Peu d'Adonis, fort peu de Vénus! Les groupes se formaient d'après les sympathies. On était insouciant. Les hommes lorgnaient l'Académie des sirènes. Des nuées de gosses s'ébrouaient dans le soleil. On était enveloppé d'une douce torpeur. Malheureusement, l'effet rafraîchissant du bain était gâché, pour ceux qui ne possédaient pas d'auto, par le retour en ville. Il fallait prendre d'assaut le petit train asthmatique, aux wagons surchauffés par l'attente, sous les rayons brûlants du soleil de midi, où on devait se pressurer, comme sardines en boîtes. Ce court trajet jusqu'à la ville suffisait pour vous faire envoyer Mamaia et sa plage à tous les diables. Cependant, le lendemain... on recommençait. Après la sieste, tout en devisant avec des amis, nous faisions de lentes promenades vers le port ou sur la longue jetée qui, toute fouettée d'écume, avance hardiment son bras dans la mer. J'aimais, au coucher du soleil, faire de poétiques stations au pied du phare. Ma pensée nostalgique, en contemplant le remous incessant des flots verts, allait bien loin chercher ces terres d'Amérique, qui m'ont laissé un perpétuel désir du revoir au cœur. L'arrivée brusque d'un télégramme a coupé net cet enchantement et, comme un coup de canon, a brisé le beau miroir où se reflétaient la mer et son infini, le charme enjôleur des soirs de lune et les heures roses sans souci. En ce matin ensoleillé du mois d'août, bien d'autres avis, semblables à mon télégramme, sont venus troubler la quiétude des amis et connaissances.

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