Romans patriotiques, l'occupation

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A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (Paris). 1871. In-18, XII-324 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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CHARLES JOLIET
LES
L'OCCUPATION
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Cie, Éditeurs
13, faubourg Montmartre, et 15; boulevard Montmartre
Même maison à Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1871
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RESERVES
LES
ROMANS PATRIOTIQUES
PROLOGUE
LA FRONTIÈRE
L'OCCUPATION
OUVRAGES DE M. CHARLES JOLIET.
LE ROMAN DE DEUX JEUNES MARIES. 1 vol.
UNE REINE DE PETITE VILLE, roman. 1 —
ROMANS MICROSCOPIQUES. 1 —
Antoinette. — Un Mariage platonique.—Une
Letlre anonyme. — L'Enlèvement des Sabines.
— Le père Hugues. — Le Mariage de Diderot.
— Singulier suicide. — T. F.
MADEMOISELLE CHÉRUBIN.
Chérubin. — Pervenche. — Le Démon du
vol. — Un Roman dans les annonces du
Times. — Les Vicissitudes d'une pièce fausse.
— Le Bureau de tabac. — Une Lettre volée.
LE MÉDECIN DES DAMES (Comédies parisiennes). 1 vol.
Le Médecin des Dames.— Les Cendres.— Un
Caprice de Célimène. — Une Ride. — La
Loge de Célimène. — Une Intrigue à l'Opéra.
—La Loge de Dorine. — Un Dîner au pavillon
Henri IV. — La pluie. —Le Baiser de Judas.
L'ENVERS D'UNE CAMPAGNE (Italie). 1 vol.
HUIT JOURS EN DANEMARK. 1 —
LES ATHÉNIENNES, poésies. 1 —
LES PSEUDONYMES DU JOUR 1 —
L'ESPRIT DE DIDEROT. 1 —
LA BOUGIE ROSE, comédie-proverbe en un acte, en prose. 1 —
LA VIE PARISIENNE (Scènes et croquis). 1 —
SOUS PRESSE.
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Dominique, l'Homme au manteau de soie. 1 —
Valentine, la Novice de Trianon. 1 —
LES ROMANS RÉVOLUTIONNAIRES.
Martyr. 1 —
Frédérique. 1 —
MÉMOIRES D'UN HUMORISTE (Roman sentimental). 1 —
LE PARADIS TERRESTRE. 1 —
Le Paradis terrestre. — Un Lys. — Le
Train des Maris [Trouville). — Le Mariage a
la Roulette (Bade). — Le Roman d'un offi-
cier.
LA FOIRE AUX CHAGRINS (Roman). 1 vol.
CHARLES JOUET
LES
R0MANS PATRIOTIQUES
L OCCUPATION
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Ce, ÉDITEURS
15, BOULEVARD MONTMARTRE, ET 13, FAUBOURG MONTMARTRE
Même maison à Bruxelles, à Leipzig, et à Livourne
4874
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
INTRODUCTION
Amuser les Hommes n'est point une occupation
stérile. Aujourd'hui, la génération nouvelle n'a pas
le temps ou la volonté d'acquérir des connaissances
solides. Celles du plus grand nombre viennent de
trois sources : le Journal, le Théâtre, le Roman.
L'étude, la méditation ne s'appliquent plus aux
spéculations idéales. On ne cherche, on ne veut que
des résultats positifs. Les hommes modernes ne sa-
vent plus penser. Ils demandent à la matière la sa-
tisfaction de tous leurs appétits. Pour eux, le passé
est indifférent, l'avenir sans espérance. Ils sont
pressés de vivre. Ils dévorent les heures qui leur
appartiennent et semblent en précipiter le cours
par l'intensité des sensations. La fièvre du plaisir
est la réaction du travail excessif.
VI LES ROMANS PATRIOTIQUES.
La formule : « Patiens quia oeternus » est ainsi
transformée : « Impatiens quia brevis. » Louis XV
avait déjà dit : « Après moi, la fin du monde. » Avec
plus de sens politique, il aurait pu dire : « Après
moi, la Révolution française. » La Fronde n'avait
appris à personne que tout ne finit pas par des
chansons.
Les hommes nouveaux sont ainsi. La robe du pro-
fesseur les attriste, la science les fatigue, la philo-
sophie leur fait peur. Si la politique les réveille,
c'est par le scandale. Il y a des chapelles et plus de
temple. Il faut traiter ces hommes comme les en-
fants qui ne veulent pas apprendre à lire et qu'on
instruit par surprise en mettant l'alphabet dans une
boîte de joujoux.
C'est pour eux qu'on écrit des romans.
Ce goût réputé frivole a son explication. Au
fond du coeur le plus rempli, il y a un vide, un in-
définissable malaise. C'est que la matière a pris
une trop large part; de là, une rupture d'équilibre.
Nous avons beau être sceptiques, il y a au plus pro-
INTRODUCTION.
fond de nous une soif d'idéal qui veut être satisfaite.
En interrogeant chaque époque, on peut le constater
par les oeuvres caractéristiques qui répondaient à
cette aspiration supérieure. Il faut une idole.
Les écrivains sont soumis à la volonté des événe-
ments, comme les passagers d'un navire aux ca-
prices de la tempête. On ne fait pas sa destinée, on
ne choisit pas son heure. Il faut, c'est une loi géné-
rale, absorber l'air qui nous entoure, glacial ou
brûlant, morbide ou salubre. En dehors de l'atmos-
phère ambiante, nul poumon ne respire, nul coeur
ne bat. Ceux qui vivent en dehors du mouvement ne
font pas d'oeuvre humaine et vitale. L'art et la poli-
tique doivent marcher au pas.
Quand la mer est belle, il est doux d'ouvrir son
âme à la poésie qui chante dans les souffles du ciel,
les murmures de la mer et l'écho des rivages.
Mais aujourd'hui la mer est forte, le vent souffle
en tempête, la vague donne l'assaut, la machine
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
râle. Le temps des lacs et des nacelles est passé.
Un solo de hautbois ne serait pas entendu.
Il est nécessaire d'exposer ici le plan d'une com-
position d'ensemble dont on n'a pu lire encore que
des épisodes dans les journaux.
Elle comprend deux séries :
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Dominique, l'Homme au Manteau de soie.
Valentine, la Novice de Trianon. ,
LES ROMANS RÉVOLUTIONNAIRES.
Martyr.
Frédérique.
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Cette série embrasse la période comprise depuis
l'aurore de la Révolution française jusqu'à la répu-
blique de Février 1848.
Le Prologue se passe en Bourgogne, à la fin du
rude hiver de 1788. Le Clergé, la Noblesse et le Tiers
sont aux prises. Le héros est un jeune député du
Tiers, Dominique ; l'héroïne une jeune fille noble,
Valentine.
INTRODUCTION.
Une pensée d'Hawthorne sert d'épigraphe au
thème :
« L'enceinte étroite d'un village suffit
» à l'accomplissement de la plus vaste
» destinée, et la condition la plus humble
» n'est pas un obstacle à la réalisation de
» nos rêves les plus gigantesques, pourvu
» que ces rêves aient leur source dans la
» vie morale de l'âme, et non dans la vie
» sensuelle de l'imagination. »
(La grande Figure de Pierre.)
À la suite des élections de Dijon, Dominique quitte
le village et Valentine le château seigneurial.
De Bourgogne, la scène se transporte à Versailles,
à Trianon et à Paris.
La force française avait d'abord été dans la no-
blesse féodale, puis dans la centralisation royale
sous Louis XI. Richelieu comprend que la force
française est dans la bourgeoisie, et il prépare son
avénement.
Les États-Généraux de 1789 s'assemblent. On voit
bientôt la marche ascendante du Tiers favorisée par
la Révolution, mais elle l'écrase à son tour pour
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
chercher au coeur même du peuple le triomphe de
la République et le salut de la Patrie.
Napoléon apparaît, manoeuvrant les armées répu-
blicaines.
Waterloo. On traverse la Restauration, la Révo-
lution de 1830 et le règne de Louis-Philippe.
Après les Romans patriotiques, vient la série des
Romans révolutionnaires qui renouent la filière des
événements.
LES ROMANS RÉVOLUTIONNAIRES.
Une génération nouvelle est née depuis vingt
ans. La ville est rebâtie. La politique, la guerre, la
science, la littérature, tout s'est transformé. La ré-
volution est partout : dans les hommes, dans les
pierres, les théories, les armes, les découvertes, les
oeuvres, les moeurs, les croyances. On dirait qu'il y
a du nouveau sous le soleil, si des transformations
extérieures pouvaient troubler l'harmonie du
monde.
C'est dans Paris, autrefois la grand'ville, aujour-
INTRODUCTION.
d'hui la capitale de l'univers, que vont se dérouler
les tableaux et les scènes du roman. Le héros est
Martyr, vagabond de douze ans, échoué sur les
bancs de la police correctionnelle. Au-dessus de
cette figure principale se groupent trois générations
ascendantes : 1848-1830-1789.
Après un vol d'oiseau rapide en arrière, l'action
reprend son cours à travers les cercles de la vie
parisienne. De Paris, centre où viennent aboutir
tous les fils de l'intrigue, la scène se transporte,
par de nombreux épisodes, dans toutes les capitales
européennes. Cent personnages se meuvent, comme
des pièces d'échecs sur un damier, dans la grande
mêlée des passions, des idées et des intérêts.
Cette histoire est celle d'un homme que la grande
mer parisienne roule dans ses vagues trou-
blées.
Pour les Romans révolutionnaires, comme pour les
Romans patriotiques, nous avons incarné des idées
dans des personnages imaginaires, qui se meuvent
LES ROMANS, PATRIOTIQUES.
dans le cadre de ces tableaux panoramiques, en
laissant à la Fiction le reflet de l'Histoire.
Le moment est propice pour tourner le regard
vers la radieuse aurore de la Révolution française.
L'heure est venue pour les fils de retourner à leur
mère, de lui demander s'ils méritent encore ce titre
et s'ils ne sont pas indignes d'elle. Et la vieille
nourrice donne un sourire aux enfants de bonne
volonté qui se présentent librement pour recevoir
et transmettre l'éternel mot d'ordre de l'humanité
en marche.
CHARLES JOLIET.
Paris, 1870.
P. S. — En relisant à deux années d'intervalle, ces
épisodes de l'invasion de 4 815, nous avons sous les
yeux le spectacle bien autrement sinistre de l'occupa-
tion étrangère et de la guerre civile. Sortirons-nous de
ce mauvais rêve de douleur et de colère?
CH. J.
Juin 187l.
LES
ROMANS PATRIOTIQUES
PROLOGUE
LA FRONTIÈRE
A Monsieur Emile de Girardin.
I
MONTJOYE
Dans les derniers jours de mai 4 815, Joseph Wuil-
lerme, comte de Monljoye, rassembla les habitants du
village qui portait son nom:
Les Cent-Jours allaient finir. La France, reprise,
allait être perdue.
Le 1er mars 1815 Napoléon débarquait au golfe
Juan. Le 5 il était à Gap, le 7 à Grenoble, le 10 à
Lyon, le 15 à A vallon, le 20 à Paris.
Dès le 25 mars, les quatre grandes puissances réu-
nies avaient résolu la guerre contre Napoléon.
1
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Le rendez-vous était sur le Rhin, pour les premiers
jours d'avril.
La France entière s'était levée, défaillante, mais
debout. Le sang était tari dans toutes les veines de la
patrie, et ses derniers enfants allaient marcher contre
l'Europe qui jetait un million d'hommes à ses fron-
tières.
Le 18 juin, Waterloo.
Le 3 juillet Blücher était au palais de Saint-
Cloud.
Deux hommes, cependant, fermaient encore la fron-
tière de l'Est après le grand désastre.
L'un était Lecourbe, enfermé avec une poignée
de volontaires républicains dans la place de Bé-
fort.
L'autre s'appelait Chambure, et commandait un
Corps franc de cent quarante hommes.
Donc, c'était un dimanche de mai, au sortir de la
messe, par un clair et joyeux soleil qui dorait les
montagnes encore libres de la vieille Franche-Comté.
Quand il vit les paysans groupés autour de lui, le
vieux comte de Montjoye, se leva, appuyé d'une main
sur l'épaule de son petit-fils René, et l'autre posée
sur la garde d'une longue épée.
A son côté gauche se tenait sa jeune nièce, blonde
fiancée, Diane de Mauris.
René avait vingt ans, Diane dix-sept.
LA FRONTIÈRE.
Derrière lui étaient rangés ses serviteurs armés.
Revêtu de son costume seigneurial sur le justau-
corps de cuir rouge, avec sa longue barbe blanche,
son oeil bleu, dur, fixe comme celui des aigles, sa
haute stature, il avait l'air des vieux burgraves, ses
ancêtres.
« Paysans, dit-il d'une voix profonde, depuis la
Révolution la Franche-Comté est désolée par les
calamités de la guerre et de la famine. Jusque-là les
seigneurs de Montjoye avaient été les protecteurs de
vos pères. Dieu à permis qu'un jour le peuple ren-
versât du même coup l'autel du Christ et le trône du
roi, après avoir dépouillé et assassiné la noblesse de
France.
» Après tant de maux, Dieu suscita Bonaparte qui
renversa là République, usurpa là couronne et con-
tinua l' oeuvre de fer et de sang.
» Enfin la Providence nous rendit nos rois légi-
times, et voilà que Bonaparte est revenu.
» Depuis les anciens jours bien des choses ont
changé; Dieu veuille que Ces changements vous don-
nent la paix de l'âme et la prospérité ! Cependant la
bonne harmonie n'a cessé de régner ici dans les fa-
milles. Vous êtes les enfants de la vieille Franche-
Comté, les fils des Bourguignons, des Germains et
des Espagnols, les vaillants et les forts qui défendent
la terre nourricière, le Dieu vivant et le roi suze-
rain.
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
» Je vous appelle aujourd'hui pour vous demander
déporter aide et secours au roi. L'armée du Rhin est à
la frontière, prête à entrer pour chasser l'usurpateur.
Que ceux qui m'entendent et consentent s'approchent
de moi; qu'ils fassent sur la croix démon épée le
serment de suivre à l'armée royale mon petit-fils,
René de Montjoye, et de combattre jusqu'à la mort
pour Dieu et le roi ! »
Ces paroles prononcées, il prit le glaive par la
lame et réleva en l'air.
Quelques rares paysans sortirent du groupe des
habitants rassemblés et tendirent la main.
Après ce serment un homme s'avança seul, la ca-
rabine à l'épaule.
" Comte de Montjoye, dit-il, salut ! Je m'appelle le
père Hugues, et nous nous connaissons. Vous avez
votre château, moi ma ferme. Vous êtes le serviteur
du roi, et moi un républicain. Vous n'êtes pas notre
seigneur et nous ne sommes pas vos vassaux. Vous
êtes le maire de la commune, et nous des citoyens.
Nous ne sommes pas des Bourguignons, des Allemands
et des Espagnols, nous sommes des Francs-Comtois
et bons Français.
» Vous venez nous demander d'ouvrir la frontière
aux alliés. S'il en entre un seul chez nous, la Comté
sera déshonorée.
» Chacun son opinion ici, comte de Montjoye. Que
LA FRONTIÈRE.
votre roi reprenne sa couronne comme il voudra.
Vous aimez à raconter les vilaines histoires de la Ré-
volution, nous connaissons les vôtres. Salut!
» Et vous, continua-t-il en s'adressant à ceux qui,
en petit nombre, avaient prêté le serment, vous êtes
des ingrats, des traîtres et des lâches. Tâchez de
réussir. Pour vous récompenser, le seigneur vous
fera cultiver ses terres, et il vous enverra fouetter les
fossés du château pour faire taire les grenouilles,
comme les gens du côté de Blamont. Allez-vous-en
chercher les alliés et ouvrir nos frontières; moi, je
reste de ce côté-ci pour vous recevoir à coups de
pierre et à coups de fusil. Allez-vous-en. C'est dit. »
— Père Hugues, dit alors un vieux paysan en
portant la main à son bonnet de laine bleue, je crois
que le meilleur serait de rentrer chacun chez nous.
— Oui, père Voizard, pour des Comtois c'est beau-
coup causer.
Pendant que chacun donnait son avis sur le mal-
heur des temps, un cri se fit entendre :
« CHAMBURE! »
En effet, sur le plateau de la Roche-aux-Canons,
on voyait briller les armes des Corps-francs com-
mandés par Chambure.
« Chambure! Chambure! » crièrent toutes les voix,
les unes avec épouvante, les autres avec enthou-
siasme.
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
— Oui, Chambure, dit le père Hugues, voilà la
dernière planche de salut pour nous.
La petite armée tourna la montagne et descendit
rapidement du côté du village de Vaufrey.
Quelques instants après accourut un enfant d'une
douzaine d'années, visage cuivré, yeux noirs et bril-
lants comme ceux des serpents, cheveux ras, pieds
nus dans des souliers ferrés, veste et pantalon de
droguet en lambeaux couvrant son corps frêle et ner-
veux.
— Voici le Capitaine la Grandeur, dirent les gens
de Montjoye qui lui avaient donné ce sobriquet à
cause de sa petite taille.
Son nom de chrétien était Bénoni. C'était un or-
phelin qu'on avait élevé tantôt dans une ferme,
tantôt dans une autre, et qui faisait ce qu'il pouvait
pour gagner sa vie. L'humeur aventureuse du petit
montagnard l'avait entraîné à quitter la commune
pour servir de guide aux Corps-francs de Chambure
dans les défilés et sur les plateaux-frontières. Il
arrivait le premier en éclaireur, précédant l'avant-
garde, pour que les habitants fussent préparés à
recevoir les soldats.
Montjoye est un petit village d'une vingtaine de
maisons, en amphithéâtre sur lu base d'une mon-
tagne échancrée Son nom lui vient du rocher, mons
gaudü, sur lequel était bâti l'ancien château-fort
dont il reste quelques vestiges. De Saint-Hippolyte
LA FRONTIÈRE.
il y a deux heures de chemin en suivant le bord du
Doubs, profondément encaissé entre deux montagnes
très-élevées dont les flancs sont boisés. La rivière,
d'un vert sombre, roule sans bruit ses eaux dor-
mantes au pied des colosses granitiques où la sévère
beauté de la Nature semble assise sur les genoux
de la Terreur.
La gorge étroite et solitaire va s'élargissant tou-
jours quand on approche du village de Montjoye, et
se développe du côté de Vaufrey (vallée où l'eau coule
doucement).
Ces frontières sont infranchissables pour une
armée. Aussi quand Chambure apparut pour la pre-
mière fois sur ces hauteurs, les Suisses furent épou-
vantés et restèrent en deçà des poteaux de borne où
l'Ours est voisin du Lys. Ils suivaient la marche de
cet homme et regardaient étinceler les armes, comme
ces petits feux qui brillaient au sommet des mon-
tagnes sur les pas de César pour annoncer la révolte
des Gaules.
II
CHAMBURE
Pendant que le Capitaine la Grandeur renouait con-
naissance avec les gens du village, Chambure traver-
sait le pont de Vaufrey à la tête de sa troupe, com-
LES ROMANS PATRIOTIQUES,
posée de quarante cavaliers et de cent hommes d'in-
fanterie.
Un détachement d'avant-garde à cheval s'arrêta à
l'entrée de Montjoye et prit position. De l'autre côté
de la rivière un troupeau de deux cents moutons,
capturés en Suisse, pâturait au bord de l'eau.
Chambure déboucha bientôt par le sentier couvert
qui relie Vaufrey et Montjoye, et pénétra dans le vil-
lage où l'attendaient les paysans rassemblés. La
cavalerie se rangea en bataille, sabre au poing et
mousqueton à l'arçon de la selle. L'infanterie forma
un parallélogramme ouvert.
Chambure poussa son cheval.
— Le maire?
— C'est moi.
— Ton nom ?
— Comte de Montjoye.
— Montjoye, j'ai de bonnes notes sur ce village.
Les habitants sont des patriotes, et je ne les frappe-
rai pas de lourdes réquisitions qui reviennent de
droit aux ennemis de l'empereur. Toi, tu es l'ami des
■ Bourbons. Je sais que depuis le retour de Napoléon
tu recrutes des volontaires pour l'armée royale. Elle
veut surprendre la frontière et la livrer aux alliés
qui attendent sur le Rhin. Suis-je bien renseigné?
— C'est ton affaire.
— Oui, c'est mon affaire, et la tienne serait d'être
LA FRONTIÈRE.
fusillé, après avoir vu ta maison pillée et incendiée...
Qui s'appelle le père Hugues, ici ?
— C'est moi.
— Au nom de l'empereur, je te nomme maire de
Montjoye. Tu veilleras à ce qu'on fournisse des vivres
à mes hommes et du fourrage à mes chevaux. Je re-
pars dans deux heures. Si tu connais des traîtres,
fais-les passer par les armes... Maréchal-des-logis?
— Colonel?
— Allez enlever le drapeau blanc que j'aperçois,
sur cette maison et remplacez-le par le tricolore.
— J'irai moi-même, dit le comte de Montjoye.
— Que mon ordre s'exécute.
Le jeune René s'avança jusqu'à la tête du cheval.
— Chambure, dit-il, tu insultes mon père. Il n'y a
pas longtemps que si tu lui avais parlé la tête cou-
verte, tu aurais été pendu sur la montagne que tu
viens de descendre avec tes brigands. Tu n'es pas ici
en pays conquis. Je suis Français et tu es sur mes do-
maines.
— Jeune homme, tu as une singulière façon de me
remercier d'avoir épargné la vie de ton père et la
tienne.
— Tu as le droit de la force, Chambure.
— Tu n'as plus le droit du seigneur, Montjoye.
— Prends garde, mon roi est plus solide que celui
que tu appelles ton empereur.
— Ton roi est loin.
1.
40 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
— Il reviendra.
— S'il était encore à Paris, je te conseillerais d'al-
ler à sa cour. Tu ferais un joli page.
— Et toi, un beau voleur de moutons.
— Allons, tais-toi. Je veux te laisser grandir jus-
qu'à la taille de ton père.
— Descends de cheval, et viens près de moi.
- Je descends, Montjoye. Nous allons voir com-
ment tu sais tenir une épée... Lieutenant, votre
épée.
— Donne,
— Voilà.
Les deux adversaires tombèrent en garde entre les
soldats et les paysans et s'attaquèrent vivement.
René toucha Chambure à la poitrine.
— Pousse donc, mille dieux ! dit Chambure l'arme
haute en le forçant à rompre.
— Touché! dit René.
— Ça ne compte pas.
— A toi !
-Non, à toi, Montjoye! répondit Chambure en
lardant son bras à plusieurs reprises.
— Ceci comptera, riposta René en lui envoyant
un coup droit dans l'épaule et reculant vive-
ment.
— Très bien ! dit Chambure en lui faisant le salut
de l'épée. Tu es un brave, Montjoye; la main?
— Jamais.
LA FRONTIÈRE.
Un long murmure courut dans les rangs* des
soldats.
Chambure se retourna.
— Cavaliers, sabre au fourreau!... pied à terre!
Puis s'adressant au carré d'infanterie :
— Les armes en faisceaux !... Soldats, que ce vil-
lage soit respecté, sous peine de mort.
— Vous êtes blessé, dit son chirurgien qui s'ap-
procha en écartant son uniforme... La plaie n'est pas
profonde... de l'eau fraîche et un peu de repos...
Vous coucherez ce soir à Saint-Hippolyte. Demain
vous pourrez gagner la frontière à cheval, mais pas
d'imprudence.
Chambure était un homme d'une trentaine d'an-
nées, brun, à moustache moins foncée que les cheveux,
de taille moyenne, aux épaules carrées. Il avait la
physionomie dure, la parole brève; mais, sous ces
apparences un peu rébarbatives, il avait le coeur bon,
le caractère généreux.
Il portait en campagne l'uniforme de colonel.
Sa troupe se composait de quarante hommes de ca-
valerie légère et de cent hommes d'infanterie ayant
tous la même tenue : habit vert à collet et retroussis
rouges, chapeau noir, rond, à l'aile droite relevée,
orné de plumes de coq comme celui des bersagliers
italiens.
Il venait de Dijon, par Béfort et Blamont, pour
combiner ses mouvements avec ceux de Lecourbe. Au
12 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
retour de l'île d'Elbe, le volontaire de 91, l'ami de
Moreau, tombé en disgrâce sans fléchir, avait tiré
son épée, enrôlé des volontaires et pris le commande-
ment de la place de Béfort. Lecourbe devait arrêter
la Confédération du Rhin. Chambure, avec sa légion
décent quarante soldats, opérait sur toute la ligne
des plateaux-frontières contre les Suisses et l'armée
royale.
Ce qu'on appelait l'armée royale était un corps de
royalistes français qui s'était formé dans l'ancien
évêché de Bâle, encouragé par des prêtres, com-
mandé par des nobles et composé d'élites suisses, de
volontaires et de paysans recrutés dans la montagne.
Ces deux hommes, Lecourbe et Chambure (1), der-
niers défenseurs d'une cause perdue, tenaient dans
leur main chacun une clef de la frontière de France
du côté de la Suisse et de l'Allemagne.
Il était environ trois heures de l'après-midi lors-
que Chambure fit sonner la marche de sa petite armée.
Le père Hugues l'accompagna jusqu'au pont de Vau-
frey.
— Chambure, lui dit-il chemin faisant, les Suisses
qui ont suivi leurs moulons proposent de les ra-
cheter.
— Ils avaient pillé un village français, j'ai pris
(1) Voir la biographie de Chambure à la fin du prologue.
LA FRONTIÈRE. 13
un troupeau. Qu'ils donnent trois cents livres à mes
hommes.
Le marché fut ainsi conclu.
En passant devant l'église de Montjoye, située
sur une élévation, son regard fut. attiré par une
sorte d'apparition.
C'était Diane.
Comme la Marguerite de Faust, elle était sortie
en faisant le signe de la croix et s'était avancée
au bord de la plate-forme taillée à pic. Le rocher
naturel sur lequel s'appuyait la chapelle féodale
était tapissé d'arbustes, de lierre et de plantes grim-
pantes; mais les murs en maçonnerie, rouges et noirs,
gardaient les marques ardentes de l'incendie qui
avait détruit le vieux château de Montjoye.
Dès que Chambure avait été signalé, le curé de
Vaufrey avait emmené Diane à la chapelle, dont
les souterrains offraient une retraite sûre ou une fuite
sans danger.
Elle s'était agenouillée et avait prié longtemps.
Avec sa foi naïve, elle se persuadait que les reli-
ques de sainte Claudine, dont le corps embaumé
repose au fond d'une crypte fermée, la protégeraient,
elle et les siens, par un nouveau miracle. Sous l'in-
fluence mystérieuse d'un pressentiment, elle recom-
mandait à la Vierge et à la patronne de Montjoye
la vie de René. Dans son extase, sa chevelure
14 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
blonde s'était dénouée et avait roulé sur ses épaules
comme un manteau d'or pâle.
Tout à coup, troublée par le bruit des chevaux,
sans réfléchir, elle était sortie de l'église et regar-
dait debout, immobile, passer Chambure et ses
soldats.
En l'apercevant, il arrêta brusquement son che-
val et dit en la désignant du doigt au père Hu-
gues :
— Quelle est cette femme?
-- Diane de Mauris, fiancée de René de Mont-
joye.
— Qu'elle prie pour lui, dit Chambure en se remet-
tant en marche.
Puis, sans parler, il retourna machinalement la
tête pour donner un dernier regard à celte forme
blanche, toujours immobile comme une statue.
III
DIANE
Quand la troupe eut franchi la rivière et dis-
paru au tournant de la route, Diane revint au
château.
Comme elle suivait à pas lents le chemin
couvert qui longe le cours du Doubs, elle aper-
çut le page de René qui remontait en barque.
LA FRONTIÈRE. 15
Il portait le pourpoint de velours noir, et sur
la poitrine l'écusson brodé des Montjoye, timbré
d'une couronne de marquis, ayant pour supports
deux satyres, l'un au pied d'homme, l'autre au
pied de chèvre, et en coeur un écu plus petit
surmonté d'une couronne comtale.
Sur un signe de Diane, le page aborda.
— Amaury, dit-elle, lu es tout pâle; où
vas-tu ?
— A Vaufrey.
— Où est René?
— Au château.
— Que's'est-il passé?
— M. René s'est battu avec Chambure et lui a
donné un beau coup d'épée.
— Sainte Madone!... Raconte-moi comment cela
s'est passé, Amaury.
Quand le page eut achevé son récit, elle resta
songeuse, puis relevant la tète :
— Que vas-tu faire à Vaufrey?
- Chercher de la poudre et des armes pour nos
gens.
— De la poudre et des armes?
- Oui, M. René part cette nuit pour la Franche-
Montagne... Un homme de Trévillers est venu lui
dire que l'armée royale était à la frontière, du côté
de Neuchâtel.
— Avec qui part-il ?
— Avec moi.
16 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
— Seuls tous deux?
— Seuls.
— C'est bien, va, Amaury. Ne l'abandonne pas,
et Dieu te garde !
Diane marcha vite.
Arrivée au château, elle entra dans la. chambre de
René qu'elle trouva faisant des préparatifs de dé-
part.
— Diane! s'écria-t-il en l'entourant de ses bras,
chère Diane!
— Vous vous êtes battu et vous allez partir.
— Ordre du roi.
— Je veux vous suivre.
— C'est impossible.
— Je suis votre fiancée, je veux être votre femme,
aujourd'hui même.
— Vous savez, Diane, que je suis à vous.
— Et vous refusez ma prière?
— Vous ne pouvez m'accompagner.
— Pourquoi? Est-ce la première fois que je porte
l'habit de chasse, que je monte achevai et que je
touche des armes?... On me conduit à la chapelle
pendant que les Corps-francs sont à Montjoye...
Est-ce que je porte malheur, René, pour me tenir
éloignée de vous quand vous êtes en danger de
mort ?... Dites, René, puis-je rester ici si vous
partez ?
— Faut-il donc abandonner Dieu et le roi ?
LA FRONTIÈRE. 17
— Ne m'abandonnez pas non plus
— Je ne cours aucun, danger. Je pars pour re-
joindre nos amis, les aider à soulever les paysans
de la Franche-Montagne et forcer la frontière. En
mon absence, Amaury m'apportera de vos nouvelles
et vous en rapportera des miennes.
— Les Corps-francs gardent la montagne. Cham-
bure ne vous épargnera pas s'il vous prend les armes
à la main.
— Je suis informé de la marche de Chambure, et
je connais les chemins. Il sera ce soir à Saint-Hippo-
lyte ; en passant à la Barbèche. je franchirai la fron-
tière demain matin avant son départ.
— Je vous prie en vain, faites votre volonté.
— Diane, ne m'ôtez pas le courage... J'en ai be-
soin pour me séparer de vous.
— J'obéirai.
— Comment, Diane de Mauris, vous pleurez? dit
le comte de Montjoye sur le seuil de la chambre.
— Diane veut me suivre, dit René.
— Vous suivre?... Non, elle ne vous suivra pas...
Vous nous reviendrez bientôt, mon fils, je l'espère,
avec de bonnes nouvelles... Et vous, Diane, vous
n'êtes pas en sûreté.
— Si je ne puis suivre René, dit-elle, du moins
j'attendrai son retour ici.
— Soit, répondit le vieillard en s'éloignant.
18 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Après le repas du soir, le comte, suivi de Diane,
de René et d'Amaury, se rendit à la chapelle.
Là tous quatre s'agenouillèrent devant le prêtre.
Il étendit les mains et dit :
« Dieu protége Montjoye !,.. René de Montjoye, je
» bénis vos armes au nom du Dieu que vous allez
» servir. Partez et revenez fidèle. »
Après cette cérémonie ils rentrèrent au château.
L'heure du départ était venue.
René mit un genou en terre devant son aïeul,
assis dans son grand fauteuil de chêne noir.
— Montjoye, dit le vieillard, épargne ta vie et ne
brave pas inutilement la mort. Si tu ne dois pas re-
venir, meurs glorieux et pur. Montjoye, adieu ou au
revoir.
Et, l'ayant embrassé, il le regarda sortir.
La lune s'était levée sur les montagnes et brillait
dans le ciel pur.
René rejoignit Diane qui l'attendait :
— Au revoir, Diane.
— Au revoir, René.
Elle l'enveloppa de ses bras et, dans une étreinte
passionnée, colla ses lèvres sur les siennes.
— Je t'aime ! lui dit-elle enfin.
— Je t'aime ! Diane. Adieu !
Profitant du moment où elle portait les mains à son
front d'un geste désolé, il sauta en selle et piqua des
deux, accompagné d'Amaury.
LA FRONTIÈRE. 19
Une fois sur la route, aux rayons de la lune il put
encore voir Diane agitant son mouchoir, et il ré-
pondit à son signal par un coup de pistolet, répété
par les échos de la montagne.
Un aboiement joyeux se fit entendre, et René s'a-
perçut alors qu'il était suivi par Aza, le lévrier favori
de Diane de Mauris.
IV
VALENTIN
Pendant que Chambure s'éloignait, vers trois
heures de l'après-midi, un jeune homme vêtu du
costume des chasseurs de montagne, blouse de toile
bise et pantalon sanglé jusqu'au genou par une paire
de guêtres, traversait rapidement le pont de Vaufrey,
franchissait une haie et pénétrait dans le verger d'une
ferme à portée de fusil du village. Ses vêtements pou-
dreux témoignaient qu'il avait fait une longue route
à course forcée. Après avoir jeté un rapide coup d'oeil
à travers la fenêtre de l'habitation, il frappa à la vitre.
Une femme ouvrit.
— Valentin, dit-elle en croisant ses mains, c'est
vous?... Est-ce que l'empereur a déjà licencié nos
hommes ?
— Non, mère Christine; où est la Gilberte?
— La Gilberte?... Vous voulez lui parler
20 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
— Tout de suite. Il ne faut pas qu'on me voie ici.
— Entrez.
Il escalada la fenêtre.
— Où est-elle?
— Je ne pourrais pas vous le dire. La Gilberte
n'est pas encore rentrée.
— Elle est aux vêpres?
— Il n'y a pas de vêpres aujourd'hui, ni à Vaufrey,
ni à Montjoye... Chambure a passé ici.
— Chambure ici?
— Oui, il s'est battu avec M. René qui lui a fait
trois trous dans la peau.
— C'est bon, mère Christine, je vais attendre la
Gilberte.
— Vous feriez mieux de ne pas l'attendre... La
Gilberte est changée, vous ne la reconnaîtrez plus.
— Lui est-il advenu malheur?
— Personnene sait ce qu'ellea... Tenez, la voici...
Regardez comme elle est affolée.
Valentin se leva vivement et marcha à elle.
— Gilberte!...
— Valentin... dit-elle froidement en reculant de-
vant lui.
— Eh bien,Gilberte?
Gilberte s'assit sans répondre, regardant d'un oeil
fixe sa mère qui sortait de la chambre en refermant
la porte sur elle.
Malgré la finesse de ses traits et la blancheur de
LA FRONTIÈRE.
son teint, son visage avait quelque chose d'étrange et
de farouche. Son regard sombre brillait d'un éclat
singulier. Gilberte était une fille de dix-huit ans. Va-
lentin ne l'avait pas vue depuis son départ.
Quand il l'avait quittée pour rejoindre l'armée aux
derniers jours de l'Empire, c'était la plus douce en-
fant du village. Le dimanche, avec son costume au
jupon court, au corsage de drap à bavette blanche,
les cheveux emprisonnés sous la bande de velours
noir brodée de paillettes d'argent et d'or qui rap-
pelle la coiffure de Marie Stuart, l'oeil hardi, le ver-
millon à la joue et le sourire à la bouche, les garçons
se battaient pour danser avec elle.
Valentin, fils du père Hugues, avait obtenu ses
préférences; mais elle était protestante et Valentin
n'avait osé parler de son amour à ses parents. Cepen-
dant la Christine les laissait volontiers causer en-
semble, et Valentin, sans avoir échangé de parole
avec Gilberte, la courtisait ouvertement sans craindre
un rival favorisé.
La Bichettc — ainsi s'appellent les jeunes paysannes
protestantes — se laissait faire la cour, sans pour
cela renoncer aux coquetteries dont s'amusent les
belles filles avec les garçons amoureux. Valentin
n'était pas d'un caractère ombrageux. Il savait
qu'une fois sa femme, Gilberte serait sage et soumise.
Il l'avait quittée, lui pleurant à chaudes larmes, elle
le coeur gros et les yeux voilés. Il l'avait embrassée
devant sa mère sur les deux joues, lui avait dit au
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
revoir, et il la retrouvait comme s'il était un étranger
pour elle.
— Gilberte, dit-il en se levant, j'ai déserté l'armée
pour venir vous voir... Est-ce que vous ne me re-
connaissez pas?
— Si, Valentin, je vous reconnais bien.
— Il y a des choses qu'il ne faut pas dire. Pour-
tant, Gilberte, je risque d'être fusillé, et je crois
que cela valait bien la peine de vous embrasser en
arrivant... Gilberte, vous ne m'aimez plus.
— Je ne peux pas vous embrasser, Valentin, dit-
elle froidement sans tourner les yeux vers lui.
— Gilberte, avant de m'en aller, dites-moi si
vous m'aimiez quand je suis parti pour l'armée.
— Je ne savais pas ce que c'était que d'aimer,
dit-elle avec la même froideur.
— Est-ce que vous le savez maintenant?
— Oh! oui, je le sais, dit-elle d'une voix sourde,
le regard baissé.
— Voulez-vous me dire qui ?
— Ni à lui, ni à vous, ni à personne. Je ne me
confesse qu'à Dieu.
— Oh! c'est un garçon d'ici.
La Bichette le regarda avec un sourire ironique
et douloureux à la fois.
— Vous savez bien, Valentin, que les autres ne
me parlaient pas comme vous. Je vous aimais bien,
LA FRONTIÈRE. 23
Valentin, je vous aime bien encore ; vous auriez été
un bon mari pour moi, et moi une bonne femme pour
Vous; mais je ne peux pas vous embrasser, Valentin,
je ne peux pas vous aimer comme vous voulez. Il
vaut mieux me laisser toute seule, voyez-vous.
— Vous me chassez ?
— Je ne vous chasse pas, Valentin; mais il vaut
mieux vous en aller... Allez-vous-en, Valentin... Si
je savais que vous ne penserez plus à moi, que vous
aimerez une autre fille, je serais contente de ne plus
vous donner de chagrin. J'ai assez de ma peine,
Valentin... Vous voyez bien, n'est-ce pas, que nous
avons la même?
— Oui, je vais m'en aller, Gilberte. Vous n'avez
pas mauvais coeur.
— Non, je n'ai pas mauvais coeur, puisque c'est
là que j'ai mal.
— Il ne vous aime donc point?
— Lui?
— Oui. Comment ne vous aime-t-il point?
— Je me suis donnée librement à lui, et il en
aimait une autre. Il ne me regarde pas, et si on lui
rapportait que je l'aime, il n'aurait peut-être pas seu-
lement pitié de moi.
— C'est Montjoye! s'écria Valentin d'une voix de
tonnerre.
La Bichette bondit comme une panthère et lui
24 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
saisit la bouche, comme si elle s'était jetée aux na-
seaux d'un cheval emporté.
— Taisez vous, sur mon âme damnée... Les gens
disent que j'ai l'enfer dans les yeux.
— Ecoutez, Gilberte, dit Valentin en écartant dou-
cement sa main crispée sur sa bouche, vous venez de
me donner le coup de la mort... vous ne tenez pas à
ma vie... si c'était la sienne vous n'auriez plus de
sang dans les veines... Eh bien ! il mourra de ma
main, j'en fais le serment devant Dieu.
— Je ne vous ai pas dit que c'était M. René que
j'aimais.
— Non, mais vous m'avez fermé la bouche tout
à l'heure, et je vois maintenant que vous avez peur
pour lui. Je le tuerai, le Montjoye ! C'est un noble,
et moi, je suis un paysan républicain, comme mon
père.
— Valentin, quel mal vous a-t-il fait?
— Vous l'aimez, et vous demandez le mal qu'il m'a
fait? C'est dit, Gilberte, adieu.
— Non ! il faut que vous vous repentiez du serment
de mort. Entendez-vous, Valentin? Vous en repentez-
vous?
— Je ne me suis jamais repenti de rien, ni d'avoir
déserté pour vous, ni d'avoir tué des hommes, comme
je tuerai le Montjoye.
— Ah ! vous voulez le tuer?
— Oui.
— Est-ce que j'ai tué celle qu'il aime, moi?
LA FRONTIÈRE.
A ces paroles, Valentin sentit tomber sa colère.
Il regarda la Gilberte, assise les mains jointes sur ses
genoux et les yeux voilés.
— Gilberte, dit-il d'une voix étranglée, puisque
vous me le demandez, je ne le chercherai pas ; mais
si je le trouve sur mon chemin, homme contre homme,
soldat contre soldat, ce sera à qui tuera l'autre.
— La volonté de Dieu soit faite, Valentin. Ce n'est
pas ma faute si je ne vous aime pas.
— Adieu, Gilberte, répondit-il en sautant dans le
verger. Faites-lui savoir qu'il se garde du Valen-
tin.
— Valentin, où allez-vous?
— Avec Chambure, chercher l'armée royale pour
y trouver Montjoye.
V
LE PÈRE HUGUES
On ne sait plus guère en France ce que c'est que la
vie patriarcale ; cependant il se trouve encore, sur
l'extrême frontière de la Suisse, quelques petits ha-
meaux perdus dans les rochers et les sapins où les
coutumes se sont transmises d'âge en âge à travers
les révolutions qui passaient sur leurs têtes. De toutes
les traditions de ces fils de la montagne, celle qui
domine encore aujourd'hui est le respect de l'autorité
2
26 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
paternelle, autorité sans bornes et ne relevant que
d'elle-même, comme à Rome. Trois causes peuvent
expliquer cette anomalie étrange au milieu des enva-
hissements de la civilisation: l'augmentation de la
famille qui est une richesse pour les laboureurs ; leur
isolement dans les fermes pendant les hivers longs et
rigoureux de ces contrées, qui fait de chaque famille
une petite république dont le père est le dictateur, et
surtout le voisinage de la frontière, asile toujours
ouvert. Ce que la loi punit en deçà du Doubs est pro-
tégé au delà, de telle sorte que par les alliances, les
amitiés et les relations de commerce, le riverain, ne
sachant s'il est Français ou Suisse, vit comme vi-
vaient ses pères, indépendant et libre. Il est dif-
ficile, en effet, de le convaincre qu'un poteau sur le-
quel on lit d'un côté : FRANCE, et de l'autre: SUISSE,
suffit pour empêcher de faire ici ce qui peut se faire
là. Aussi n'est-il pas rare de voir un Français par le
sol traverser la rivière, s'établir en Suisse, et faire la
contrebande.
Entre Saint-Hippolyle et Montjoye, on rencontre
une ferme assez vaste appelée la ferme de la Roche.
On y arrive en suivant un sentier qui remonte à peu
près dans la direction du cours du Doubs et s'allonge
en serpentant sur le flanc de la montagne. Son nom
lui vient du Château de la Roche, ancienne demeure
des seigneurs féodaux, et elle appartenait au père
Hugues qui la faisait valoir. Il avait eu quatorze
LA FRONTIÈRE,
garçons, ce qui n'est pas fort extraordinaire dans
ces contrées, où les hommes ont conservé la vigueur
athlétique de leurs pères et la santé vivace que donne
la vie libre et frugale du montagnard. Sur ces qua-
torze enfants, trois étaient déjà morts au service de
l'Empereur ; un quatrième était sous les drapeaux.
Des dix restants, l'aîné avait quarante-deux ans et
le plus jeune dix-sept.
C'était une belle famille que la famille du père Hu-
gues. Malgré ses soixante-dix ans et ses cheveux
blancs comme la neige, il était aussi droit qu'un
chêne et dirigeait encore les travaux de la ferme.
Quand on parlait de lui, les veillards eux-mêmes re-
levaient les sourcils, ce qui a une grande signification
clans ce pays-là où les honnêtes gens ne sont pas
rares. Cela voulait dire que la parole du père Hugues
valait sa signature, et qu'une croix faite à la craie
blanche sur la cheminée de la cuisine était tout au-
tant que les paperasses timbrées du notaire. Dans son
temps, il passait pour un hardi chasseur, et quand un
aigle planait à la portée du canon de sa carabine, c'é-
tait un aigle mort. Ceux qui l'avaient connu jeune
disaient bien qu'il était noble de père et de mère,
mais sa vraie noblesse était sa probité scrupuleuse,
son coeur pour les pauvres gens et son bon sens qui
lui valait plus d'arbitrages qu'au juge de paix de la
commune. D'ailleurs, il n'aimait ni les nobles, ni les
prêtres, bien qu'il en eût sauvé plus d'un pendant la
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Terreur au péril de sa vie. A toutes ces qualités, le
père Hugues joignait les deux signes les plus distinc-
tifs du caractère franc-comtois : la bonhomie et la
finesse, choses qu'il faut prendre ici en très-bonne
part.
Le jour du passage de Chambure à Montjoye,
vers quatre heures de l'après-midi, la famille et les
serviteurs dînaient dans la grande salle de la ferme,
autour d'une table de noyer qui en occupait toute la
longueur. Tout à coup, des mugissements sourds et
puissants partirent de l'étable.
Le père Hugues écouta.
Quelques minutes s'écoulèrent. Les mugissements
continuaient. Bientôt la porte s'ouvrit et livra passage
à un robuste garçon de vingt-deux ans.
Il s'arrêta sur le seuil.
— C'est Valentin !
Toutes les cuillers étaient restées en route à son
apparition, saluée de ce cri mêlé de joie et de sur-
prise.
Le père Hugues, assis à l'extrémité de la salle, se
leva.
— Te voici? dit-il d'une voix brève en lui jetant
un regard clairet pénétrant.
— Oui, père, répondit tranquillement le nou-
veau venu en baissant la tête, mais sans serrer les
LA FRONTIÈRE. 29
mains tendues vers la sienne et sans avancer d'un
pas.
— Assieds-toi là et mange. Vous autres, ajouta le
père Hugues en se tournant brusquement vers les gens
de la ferme qui écoutaient sans comprendre, ne lam-
binez point, et aux champs !
Il reprit sa place au milieu d'un profond si-
lence.
— Mange donc, Valentin, dit-il en bourrant sa pipe
à couvercle d'argent, et en lui versant à boire.
Valentin était le plus beau et le plus intelligent des
fils du père Hugues. Le sort l'avait désigné pour re-
joindre l'armée du Rhin, et il en avait coûté trois
mille francs à son père pour lui acheter un rempla-
çant. Quelques mois plus tard, un nouveau décret im-
périal le rappelait sous les drapeaux pour la seconde
fois. Le père Hugues l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit :
— L'Empereur a besoin de toi. Tes frères sont
morts à l'armée ; s'il te faut mourir aussi, tâche de
faire comme eux.
A cette époque, on prenait les enfants et les hommes
mariés. La France saignait de la blessure de Moscou.
Bientôt les gens de la ferme se levèrent pour exé-
cuter l'ordre du père Hugues, qui fit signe à ses en-
fants de rester.
2.
30 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Quand ils furent une fois seuls, la mère vint em-
brasser son fils en pleurant.
Le père Hugues l'écarta du geste et rompit le si-
lence.
— D'où viens-tu, Valentin?
— Du Rhin, père.
— Tu as déserté ?
Le jeune homme pâlit.
— Oui, père, j'ai déserté.
Les frères se regardèrent.
— Il a eu le mal du pays, dit la mère qui ne le
quittait pas des yeux.
— C'est bien, dit le père Hugues après une pause.
Tu le cacheras à la Roche, et ce soir tu iras en Suisse
avec Chambure. Personne ne sait que tu es ici?
— Les gendarmes sont après moi.
— Ah!
Le père Hugues lança précipitamment quelques
bouffées de tabac.
— Ils t'ont vu ? interrogea l'aîné des frères.
— A Soulce.
— Il est allé voir la Gilberte avant nous, murmura
la mère, le mal d'amour et le mal du pays... pauvre
enfant.
Elle s'essuya les yeux du coin de son tablier de co-
tonnade bleue.
— C'est égal, dît Valentin, on n'osera venir me
chercher à la Roche. Donnez-moi un fusil, j'y
vais.
LA FRONTIÈRE. 31
— Reste ici, dit le père Hugues.
Un petit garçon, hâlé par le soleil, à demi nu, en-
trebâilla la porte.
— Père Hugues, les gendarmes !
Il s'esquiva.
— Enfants, allez chercher les fusils.
En quelques instants, onze carabines à double canon
étaient chargées. Entre les mains du père Hugues et
de ses fils, c'était la mort de vingt hommes en dix
secondes. Valentin seul n'était pas armé. Chacun
déposa sa carabine entre ses jambes, de manière à la
dissimuler sous la table, et on entendit les crosses re-
tomber presque en même, temps sur le plancher
avec la précision d'un mouvement militaire.
— Femme, apporte du vin et laisse-nous ensem-
ble, dit le père Hugues en rechargeant sa pipe
S'est-on battu ? ajouta-t-il en se retournant du côté
de Valentin qui mangeait à pleine bouche.
— Voici douze jours que je suis parti à pied. Le
jour d'avant, l'Empereur nous a fait charger les
Autrichiens.
— Tu y étais?
— Oui, père. Je suis comme les Suisses : j'aime
mieux déserter après la bataille qu'avant.
— Et tu t'es bien battu ?
— Oui, père. J'ai été nommé maréchal-des-logis...
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
Voici ma croix d'honneur, ajouta-t-il en la posant sur
la table.
— Embrassez-le, dit le père Hugues à ses frères.
— Donnez-moi une carabine aussi, dit Valentin les
yeux humides et reprenant sa place.
— Mange, répondit le père Hugues en lui montrant
son assiette.
Le bruit sec et métallique de fourreaux de sabre
traînant sur des dalles de pierre se fit entendre.
De nouveaux mugissements partirent de rétable,
mais plus profonds que la première fois.
— Valentin, tu aurais peut-être mieux fait de ne
pas passer à Soulce et d'arriver cette nuit, dit le père
Hugues soucieux ; les voici.
On frappa un coup à la porte.
— Entrez! dit le vieillard d'une voix pleine et
ferme.
Et plus bas :
— A vous, enfants!
Les gendarmes entrèrent.
Il y a comme une bonhomie charmante, une urba-
nité hospitalière, une indescriptible harmonie dans
l'accent grave et chanteur du parler franc-comtois.
Quiconque a entendu ce langage sonore et largement
accentué sentira toutes les nuances de la scène qui
vient d'être décrite, et la portée de cette phrase, pro-
LA FRONTIÈRE.
noncée en souriant, avec la tranquillité placide du
montagnard :
— Hé mais! c'est vous, Joseli?
— Oui, père Hugues, c'est nous, répondit le briga-
dier qui se tenait à distance, suivi de deux gen-
darmes.
— Et vous voici comme ça dans les montagnes de
la Roche?
— Mon Dieu oui, père Hugues.
Le brigadier avait l'air embarrassé, et son escorte
ne paraissait pas non plus très à son aise. Dans la
montagne, tout le monde se connaît, et il n'avait
fallu rien moins que les ordres précis du capitaine de
la brigade, reçus le matin même de Montbéliard,
pour les mettre en campagne.
— Mon Dieu oui, répétèrent les deux gendarmes
comme un écho fidèle.
— Eh bien, tant mieux... Est-ce que les contre-
bandiers ne veulent pas laisser les pauvres douaniers
tranquilles? On dit qu'il y en a eu deux de tués hier
dans la nuit sur la route de Montandon? Est-ce vrai?
— C'est vrai, père Hugues...
— Eh bien, voyons, gendarmes, voulez-vous boire
un coup ?
Les trois hommes se regardèrent.
—- Tout de même, père Hugues, répondit le briga-
dier un peu décontenancé par l'attitude froide et se-
34 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
rieuse des fils du vieillard, au milieu desquels il
venait de réconnaître Valentin.
Les quinze verres s'emplirent et se vidèrent d'un
trait.
— Père Hugues, continua le brigadier en posant le
sien avec force sur la table, vous ne savez pas comme
c'est un pénible état que le nôtre...
— Ma foi si, gendarme, répondit le père Hugues
avec bonhomie, les yeux à demi clos, en remplissant
de nouveau les verres.
— Voyez-vous, père Hugues, c'est le devoir; oh!
oui, c'est bien pénible, allez, mais c'est tout de même
comme ça. On dirait d'arrêter son père qu'il faudrait
l'arrêter.
— Oh ! oh ! oh ! dit le père Hugues en crachant, et
vous l'arrêteriez ?
— Oui.
— Eh bien, ce que vous dites là est mal dit, gen-
darme, foi de père Hugues, vous entendez bien?
— C'est le devoir... Vous comprenez bien aussi,
n'est-ce pas?
— Oui, je comprends... c'est un dur état que le
vôtre.
— Si vous saviez... quand on a connu les gens,
qu'on les estime, et qu'on est des fois forcé...
— Voyons, voyons, gendarmes, voulez-vous boire
encore un coup?
— Oui, père Hugues, mats ce sera le dernier.
LA FRONTIÈRE. 35
— Comme vous voudrez. Le vin est frais, et il fait
chaud là-bas. A vos santés, gendarmes.
— A la vôtre, père Hugues, et à celle de chez vous.
Il se fit un silence.
Le visage du brigadier se contracta, ses mousta-
ches semblèrent frissonner. Il posa la main gauche
sur le pommeau de son sabre, avec la raideur d'un
homme qui veut prendre une attitude forcée.
— Maintenant, père Hugues, vous savez pourquoi
nous sommes venus à la Roche?
— Qui, vous? Mais non, gendarmes.
— Mon Dieu, tenez, je vais vous le dire.
— Dites-le, gendarmes, dites-le.
— Nous venons pour arrêter votre fils.
— Arrêter mon fils? dit le père Hugues en posant
sa pipe sur la table, et lequel?
— Le Valentin.
— Le Valentin...? celui-ci?...
— Oui, père Hugues, et au nom de la loi.
— Je ne la connais pas. Mon fils est chez moi, et il
est bien.
Ces mots, nettement et résolûment articulés, tom-
bèrent au milieu du silence qui avait suivi les der-
niers mots du brigadier.
Valentin se leva :
LES ROMANS PATRIOTIQUES.
— Père, laissez-moi partir, dit-il; je voulais revoir
la Roche, je l'ai revue, laissez-moi...
Il retomba sur son siège, sous l'autorité de l'oeil du
père Hugues.
— Il ne te sied pas de parler ici et de conseiller
ton père, dit-il. — Gendarmes, je suis chez moi,
retirez-vous !
Au commandement du brigadier, les gendarmes
dégainèrent.
Les carabines apparurent au-dessus des tables. Le
père Hugues et ses dix enfants se levèrent avec ordre
et se rangèrent contre la muraille. Valentin seul était
resté à sa place, la tête dans ses mains.
Le craquement sec des chiens doubles qu'on armait
se mêla au grincement des sabres tirés.
— Gendarmes, contre la force personne n'est
maître. Vous êtes chez moi, retirez-vous, et vous
direz que mon fils est en Suisse.
— Père Hugues, votre fils n'est pas en Suisse.
— Il est mieux, gendarmes, retirez-vous.
— Père Hugues, il est encore temps; demain, la
troupe sera ici.
— Demain, à la même heure, mon fils sera en
Suisse, et moi dans ma ferme, avec ses frères et nos
gens. Vous direz à la troupe qu'on l'attendra ici, gen-
darmes, et gare la montagne!
Ce qui donnait du poids à ces dernières paroles
LA FRONTIÈRE. 37
était la renommée du père Hugues. C'était l'annonce
d'une petite guerre civile, et la Roche, défendue
par des fortifications naturelles, aurait pu tenir
contre plusieurs régiments de ligne. C'est là que
quatre-vingts montagnards avaient fait reculer l'ar-
mée du duc de Saxe-Weimar. D'ailleurs on avait trop
à faire contre les ennemis du dehors pour garder
l'intérieur. Il y avait bien les gardes nationaux, mais
aucun d'eux., au prix même de sa liberté, n'aurait
voulu arrêter le père Hugues.
Sur un signe du vieillard, Valentin s'élança d'un
bond vers la croisée ouverte à l'extrémité de la salle,
et l'escalada en disant : " Adieu ! »
Les gendarmes firent quelques pas en arrière pour
gagner la porte et se mettre à la poursuite du fugitif.
Les onze carabines étaient en joue.
— Gendarmes, un pas de plus, vous êtes morts,
dit tranquillement le père Hugues.
— C'est bon, père Hugues, c'est bon, dit le briga-
dier.
Les sabres rentrèrent au fourreau.
Les carabines se relevèrent.
Une heure s'écoula.
— Maintenant, vous pouvez partir, gendarmes.
Quand vous arriverez à Saint-Hippolyte, mon fils
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38 LES ROMANS PATRIOTIQUES.
sera à la frontière avec les Corps-francs de Cham-
bure.
— Père Hugues, sans rancune, répondit le briga-
dier, mais je vais écrire mon rapport.
— Écrivez. Chacun a fait son devoir. On nous
prendra tous, mais on n'aura pas mon fils. — Au
revoir, gendarmes.
— Bonjour, père Hugues.
VI
LE COMBAT DES VIGNOTTES
L'aigle impérial, blessé de mort, ne devait plus
reprendre son vol dans la nue. A mesure que ses ailes
fatiguées le ramenaient vers la terre, les corbeaux
resserraient leurs cercles menaçants.
L'Europe bloquait la France.
La frontière de l'Est, comme une faible digue bat-
tue par la mer, était prête à s'ouvrir sous les efforts
combinés de la Confédération du Rhin, des Suisses et
de l'Armée royale qui s'était organisée dans les der-
niers jours d'agonie.
Les alliés attendaient l'heure.
Waterloo avait sonné le glas de la patrie, Cham-
bure, avec sa compagnie franche, allait et venait
sur les plateaux comme un lion prisonnier, refou-

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