1000 Maux

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Des sans-abri sont retrouvés sans vie et la police ne semble pas s’y intéresser jusqu'à ce qu'un psychiatre de renom soit agressé à son domicile, avec la même arme utilisée que pour les meurtres. Une arme disparue 15 ans plus tôt sur les lieux d’un double homicide sanglant.

Un tueur en série rôde en ville et le Lieutenant Tom Castle sera surpris d’apprendre qu’il est bien plus proche de lui qu’il ne le pense...


Publié le : mercredi 4 mai 2016
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EAN13 : 9782334132602
Nombre de pages : 270
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ISBN numérique : 978-2-334-13258-9

 

© Edilivre, 2016

Prologue

La hachette s’abat une nouvelle fois. Une dernière fois. La porte d’entrée grince puis se referme sur son dernier soupir.

Les cris ont enfin cessé. Le silence s’installe comme lors d’une brutale perte de l’audition. Après que le corps ait cessé de se contracter sous la douleur et d’être secoué de convulsions, le sang est expulsé par petites giclées au rythme de plus en plus lent des battements du cœur. Son ombre s’invite sur le cadavre, comme pour s’assurer que plus jamais il ne se relèvera. La lame tranche la chair avec violence. Le son produit par l’impact est insupportable. Le spectacle ne le satisfaisant pas, il choisit de fermer les yeux, espérant ainsi décupler son ouïe, intensifier la jouissance provoquée par les sons. Sans cesse à la recherche d’une quelconque satisfaction, du moindre sentiment, d’une simple sensation, il voudrait pouvoir ressentir lui-même chaque coup de lame. Il s’amuse chaque fois un peu plus. Son sourire le trahit. Il alterne les coups légers et les martèlements frénétiques.

Il frappe encore, bien après que la respiration ait cessé. Bien après que le cœur ait – enfin – cessé de battre, des taches de sang, telles des ombres, tapissent les murs. Un homme gît au sol. L’os de son crâne, explosé en une multitude de morceaux, ne recouvre désormais plus l’espace entre le cortex cérébral et le cervelet. Son cerveau, ainsi exposé à la lumière artificielle du néon de la cuisine au fond de la pièce, semble pulser au rythme d’un cœur qui ne bat plus depuis longtemps déjà. La suspension dégage dans la pièce une ambiance chaude de maison close.

Du sang coule des ampoules teintées par l’hémoglobine. Les gouttes tombent, venant tacher la chemise bleu ciel du père. La mère n’a de cesse de fixer son agresseur. À genoux, elle se contente de hocher la tête, ne posant à aucun moment les yeux sur le corps de son mari, gisant à quelques mètres d’elle. Des larmes noires de mascara coulent le long de ses joues poudrées plus tôt dans la soirée. Des larmes de désespoir contrastent avec le sourire doux qu’elle lui renvoie. Elle fixe, impassible, le balancement de la hachette, disséminant au passage le sang de son mari sur le tapis fade du salon, lui donnant de petites taches de couleur. La lame apparaît comme scintillante lorsque les larmes viennent brouiller sa vision. Des larmes emplissant son regard bleu azur, quelle ironie ! S’allongeant sur le ventre, obéissante, la mère choisit de tourner la tête du côté de son mari. Lorsque son regard se pose sur le corps affreusement mutilé, elle étouffe un cri.

Elle ne peut ignorer les cris de douleur de son époux. Elle cesse de compter le nombre de coups lorsque la hache s’abat pour la trentième, peut-être même la quarantième fois. Mais ce qu’elle voit dépasse tout ce qu’elle a pu imaginer. Sa poitrine offerte à l’air libre. Son crâne défoncé. La quantité de sang autour de lui suggère que les organes se sont totalement vidés sur le sol. Ayant jusqu’alors gardé son sang-froid, que l’on pourrait qualifier de surréaliste, elle sent tout à coup son front se tremper de sueur. Comme si elle réalisait seulement maintenant qu’elle ne s’en sortirait pas. Qu’il n’y avait désormais plus d’espoir de se réveiller de ce cauchemar. Elle murmure son nom du bout des lèvres.

Les coups de hachette sur le crâne du pauvre homme ont expulsé les yeux de leur orbite. La mère ne peut détacher son regard des quelques cheveux de son mari restés incrustés sur la lame. Malgré l’horreur de la situation, la mère fait preuve d’une lucidité et affiche une impassibilité hors du commun. Elle ne peut que penser à son fils. L’unique bonheur de sa vie, sa fierté, la seule empreinte qu’elle va laisser derrière elle. Elle n’aura jamais la chance de le voir grandir. Elle ne saura jamais s’il deviendra astronaute, un grand scientifique, ou s’il s’orientera vers la littérature comme elle. Comme toutes les mères – ou presque – à ses yeux, son fils est unique. Il représente un petit miracle et elle est sûre qu’il fera de grandes choses. Malgré ses douze ans, son quotient intellectuel est déjà élevé. Elle espère qu’il se souviendra toute sa vie de toutes ces petites choses qu’elle s’est efforcée de lui transmettre durant ces premières années.

Ses yeux se ferment, lui permettant, l’espace d’une seconde, de faire le vide. D’oublier sa fin imminente. Elle sourit en repensant au petit roux dans son pyjama trop grand. En rouvrant les yeux, ils se posent directement dans ceux de son agresseur, de son tueur. Elle ne l’aura jamais quitté des yeux, même lorsque sa main, empoignant – au départ timidement – la crosse de l’arme, assène des coups de plus en plus assurés à son mari. Les cris, la respiration haletante et sifflante, le craquement des os semblent lui insuffler une force surhumaine et lui donne de l’assurance.

Les os qui se brisent, le sang qui coule. L’excitation est à son comble. Les premières minutes, la femme s’était dit que ce n’était qu’un cauchemar. Terrifiant, certes, mais rien de plus qu’un cauchemar. Elle ne cessait de se le répéter même lorsque son mari cria son nom, la suppliant de lui venir en aide. Lorsqu’elle se décida à s’interposer, l’agresseur réprima son excès de courage par un violent coup de manche derrière les genoux. Ne perdant ni sa rage, ni son sang-froid, il n’eut aucune hésitation lorsqu’il fut contraint de punir la mère. Déjà physiquement affaiblie, elle tomba, genoux à terre. Une douleur fulgurante se propageant directement dans tout le corps, des orteils jusqu’au bout des doigts. Elle sut alors que tout était bien réel. Cette douleur ne pouvait être imaginée. On ne peut que la ressentir.

Ses tempes frappent, lui faisant désirer une mort rapide, une exécution propre. Elle pense que sa tête finira par imploser si l’agresseur n’achève pas rapidement sa macabre torture. Elle l’implore silencieusement de s’exécuter. Il lui doit bien ça, puisqu’il est limpide qu’il en serait ainsi. Telle était la finalité. Fixant à présent le néant, ses yeux expulsent leurs dernières larmes.

Allongée sur le sol, les mains contre le carrelage froid, elle récite pour la toute dernière fois une prière de louange : « Gloire à Toi, ô mon Dieu. Tu m’as rendue digne d’être mère de famille. Ta bonté m’a accordé un fils. Tout comme Toi, j’ai tenté d’élever au mieux mon fils, lui donnant tout l’amour que je possède. Seigneur ! Je te confie en ce jour ma chair et mon sang. Préserve-le dans l’état de Grâce jusqu’à la fin de sa vie, illumine-le par Ta vérité. Éclaire-le de la lumière de Ta sagesse. Aide-le à s’orienter dans ses choix futurs. Accorde-lui Ton pardon pour ses péchés. Qu’il agisse jusqu’à la fin de ses jours avec le sentiment de Ton omniprésence. Dieu de toute bonté, qu’il se souvienne toujours de Toi. Qu’il ne fasse pas attention aux discours corrupteurs, qu’il n’écoute pas les gens insouciants, que des exemples mauvais ne l’écartent pas de Ta voie. Éternel, j’invoque Ton Saint Nom, Père, Fils et Saint Esprit, au siècle des siècles. »

Sa bouche se mouvant dans ses derniers mots : « Je te pardonne. »

Chapitre 1

Cela fait maintenant presque dix ans que j’enquête sur des crimes. Cette apathie qui me caractérise est un moteur, même s’il s’agit là du principal frein qui empêche le développement d’une quelconque vie privée. Cette compulsion à vouloir toujours tout résoudre par moi-même n’est plus aussi forte qu’à mes débuts. J’ai appris à déléguer. Certainement pas à faire confiance. Alors peut-être est-ce mon intérêt qui décroît avec le temps ? Cet état de confusion dans lequel je me trouve lors de la découverte d’un cadavre s’apparente plus aujourd’hui à de l’apragmatisme. Il n’y a plus d’anxiété ou d’angoisse lorsque le téléphone sonne. J’ai souvent pensé à abandonner pendant mes premiers mois de service. Mais la perspective de devoir choisir une autre carrière me décourageait. Juste une profonde sérénité de se lever au petit matin et de savoir que des familles, des autopsies, des cadavres, des auditions nous attendent.

Les médias nous diffusent presque non-stop des images de corps sans vie. Dans chaque film, chaque série, chaque reportage, on nous présente ce métier comme le plus beau. Le plus excitant. Le plus glorifiant. La mort est omniprésente à la télévision. Les séries policières se mènent une guerre permanente. C’est à celle qui présentera le meurtre le plus insupportable, les actes les plus obscènes, les tortures les plus insoutenables, les criminels les plus détraqués.

Le meurtre excite. Peut-être bien plus qu’il ne terrifie. Cette surenchère d’horreur a dénaturé la mort.

J’ai toujours eu ce sentiment d’étrangeté, de ne pas être une personne réelle. Plus je grandissais et plus je me disais que tout ça ne pouvait pas être vrai. Tout mon environnement me semblait absurde. Cela n’allait pas jusqu’à la dépersonnalisation, simplement le fait de ne pas comprendre tout ce qui m’entourait. Cela m’arrive encore aujourd’hui lorsque certaines personnes en assassinent d’autres et s’en défendent en mettant en avant la religion. Mon métier m’aura permis de reprendre un semblant de vie sociale et donc de retrouver le contact avec la réalité. Cette frustration de ne pas comprendre l’univers qui m’entoure, les gens qui y habitent, les protocoles sociaux, les conventions sociales, m’est encore insupportable. C’est, je crois, cette différence qui a fait de moi une personne plus asthénique que la normale.

Mon ego est démesuré et je ne le nierai pas. N’ayant d’admiration pour personne, cela n’est pas une surprise. Je ne m’intéresse simplement pas aux autres. Ne leur trouvant rien d’attrayant ou d’excitant. Le meurtre n’est pas un jeu. Seules les personnes confrontées à la mort réelle reconnaissent son caractère sacré. Pour preuve, nous ne regardons pas de séries télévisées policières. Nous lisons peu les magazines de faits divers. Et ce n’est pas les trois derniers jours qui me donneront tort.

Les dernières soixante-douze heures, je les ai passées à fouiller l’étendue de la Forêt de Paimport. Ce serait comme un jeu de Pâques dans une forêt de neuf mille hectares. Sauf qu’à la place d’œufs en chocolat, nous sommes à la recherche de cadavres. Enterrés pour certains depuis plus de dix-huit mois. Le côté mystique de la forêt de Brocéliande a toujours attiré les esprits tordus. Impossible de dire combien de corps seront exhumés de ce vaste ossuaire. Le suspect principal s’étant donné la mort alors que nous nous rendions chez lui. Je me maudis, de n’avoir su être plus rapide. De ne pas avoir su prévoir son geste. Je n’ai personnellement aucun doute sur sa culpabilité. Mais vis-à-vis de la justice, il ne sera jamais jugé coupable pour ses meurtres. Les familles ne le verront jamais condamné. Elles ne seront jamais soulagées du poids du doute qui pèse sur leurs épaules. Est-il réellement possible de tuer des dizaines de jeunes filles sans en tirer aucun bénéfice ? Serait-ce ce que l’on appelle le mal absolu ?

Malgré le fait d’avoir porté deux combinaisons simultanément, l’odeur de vase, d’eau croupie, de cadavre. Cette odeur de mort a eu le temps de s’incruster dans chacun des pores de ma peau. Je voudrais arracher mes cheveux pour en faire échapper toute ma colère et ma lassitude.

Des os sont transportés par la scientifique dans de grands draps blancs.

La projection a toujours été mon principal mécanisme de défense. Lors d’une enquête, je m’investis toujours à cent pour cent, quitte à passer mes nuits au commissariat. Je dévoue mon corps, mon cœur et mon âme au mystère. Aucune empathie, bien sûr, je ne me vois jamais à travers une victime. Mais je me sens dans l’obligation de la défendre. Je me sens responsable de chacun des cas que l’on me confie. Je me plais à penser que les sentiments me sont extérieurs. Que je n’ai ni souhait, ni crainte.

Malgré ces soixante-douze heures consécutives, il me sera impossible de dormir ce soir et je n’attribue pas cela à la solitude qui m’attend une fois chez moi. À la PJ, les douches sont froides, beaucoup de carreaux manquent aux murs. J’attrape une de mes vieilles serviettes, déjà humide malgré une condensation inexistante. J’enfile ensuite de nouveaux vêtements. En espérant que cette immonde odeur de lessive prendra l’ascendant sur l’odeur de mort qui s’est un peu atténuée. Lorsque l’on me dit que je suis étrange, un peu effrayant, je rétorque que je suis simplement bien plus rationnel qu’eux. Je fonde mes théories sur mes connaissances, ne croyant que ce que je vois. Dans ma vie il n’y a pas de place pour le hasard, pour les supputations, ou les affabulations. Il me sera impossible de croire en des théories non fondées. J’ai besoin de preuves pour me convaincre.

Je répète inlassablement le début de mon discours tout en montant les quelques marches menant à la mezzanine du commissaire. Je frappe et n’attends, comme d’habitude, pas de réponse avant d’enclencher. Le commissaire raccroche sans même prévenir son interlocuteur.

« Tom, alors ? Combien ?

– Nous avons dix-sept corps, Monsieur. Je pense que nous pouvons d’ores et déjà limiter l’étendue des recherches.

– Y retournerez-vous ?

– L’enquête étant close, j’aimerais me retirer de cette affaire. Je n’envisage pas d’y retourner, non.

– Tu abandonnes ton équipe ?

– Ma présence n’apportera rien de plus. La scientifique est sur place. Je me tiens, bien sûr, à la disposition des familles, mais ma présence sur le terrain n’est plus requise.

– Dans ce cas, et dans l’hypothèse où tu ne voudrais pas rentrer chez toi dans l’immédiat, j’ai quelque chose pour toi.

– Du nouveau ? répliqué-je, intéressé.

Je prends place sur le fauteuil en cuir, face au commissaire. Oubliant ma fatigue, j’accroche mon regard au sien.

– Le corps d’un touriste a été retrouvé cet après-midi dans la baie.

– Déclaré disparu ?

– Il y a dix jours. Ici même. D’après les premières conclusions du légiste, il a passé ces dix derniers jours dans l’eau. Je te laisse imaginer l’état du corps.

J’acquiesce d’un hochement de tête.

– On aura de la chance si on arrive à en tirer quelque chose. L’eau ne nous a laissé que très peu d’indices. »

Le commissaire semble froid aux premiers abords. Peu d’entre nous savons que c’est un homme très sensible, fier de son équipe et soucieux de son bien-être. Il attache, comme moi, une grande importance à chaque enquête. Il s’implique dans chacune de nos affaires. Cette habitude qu’il a de dépersonnaliser les victimes lui permet d’installer une distance entre eux et lui. Typique dans notre métier. Nous ne pouvons nous concentrer si nous nous impliquons émotionnellement.

« Nous savons de qui il s’agit ?

– Grâce à son portefeuille, il l’avait encore sur lui. Juste un touriste, arrivé quatre jours plus tôt avec sa femme. C’est elle qui a signalé sa disparition. »

Je fronce les sourcils, tentative vaine pour ne pas perdre un mot de son explication.

« Il était parti au distributeur près de son hôtel, au coin de la rue et n’est jamais revenu.

– L’a-t-on identifié sur les vidéos de surveillance ?

– En effet, il s’est bien rendu à la banque. Il a été filmé à dix-neuf heures vingt-six par les caméras, me dit-il tout en glissant les photos vers moi.

– Bien. Mais… maintenant que le corps a été retrouvé, je ne comprends pas bien quel rôle tu veux que je joue.

– Il n’est pas tombé à l’eau, Tom. On l’y a poussé. Ça n’est en aucun cas un accident, c’est clair. Je peux même te dire que c’est son cadavre que l’on a jeté à la flotte.

– Connaissez-vous déjà la cause de la mort ? continué-je en m’allumant une cigarette.

– Des traces de strangulation. À mains nues…

Je souffle, impressionné par la netteté des traces.

– En attente de confirmation, mais très probable.

– Il faut une sacrée force pour étrangler un homme adulte. »

Je sens la nicotine se propager dans mes veines, mes poumons s’emplir de goudron. Et, tout à coup, je les sens elles aussi. Les soixante-douze heures. La fatigue pose sur mes épaules un poids bien trop lourd. Ma tête tourne, à moins que ça ne soit la pièce. J’ai l’impression de tomber. Une fois debout, j’arrive à me stabiliser. Cette cigarette a plus d’effets sur moi que ce que j’aurais imaginé. J’hésite entre le fait de me rasseoir et soulager mes jambes dans le même temps ou bien sortir rapidement de ce bureau afin d’échapper à cette enquête qui s’annonce interminable côté paperasse.

Après une dernière bouffée, je me décide à reprendre place sur le fauteuil. L’épuisement se fait sentir et je ne peux plus lutter. Le regard insistant du commissaire prend soudainement des airs de persécution. À moins que la fatigue ne me rende paranoïaque, ce qui ne serait pas surprenant. J’écrase mon mégot dans son énorme cendrier. Je suis incapable de penser clairement, d’ordonner mes idées correctement. Il m’est même difficile de construire une phrase correcte.

« Sauf votre respect, Monsieur, le mystère n’est pas très épais. Un vieil homme qui retire de l’argent d’un DAB extérieur. Trop sombre pour que les caméras ne puissent filmer quoi que ce soit. Depuis le temps que je suis là, j’espérais que mon ancienneté me débarrasserait de ce genre de cas.

– Donc tu penses qu’il a été tué pour son argent ? »

Je me saisis du dossier que je parcours très rapidement, soudainement agacé. Lorsque le commissaire commence à me tutoyer et à insister lourdement, implicitement il essaie de me faire comprendre qu’il reste mon supérieur. Je ne suis même pas sûr que les phrases que je lis aient un sens. Brièvement, je passe en revue le témoignage de l’épouse de la victime qui n’aura – comme je m’y attendais – rien rapporté d’utile. Je continue de parcourir les premières auditions, les premiers rapports. Certaines notes ont même été ajoutées sur des post-it. Les couleurs fluo me font loucher.

Des feuilles volantes, numérotées, dans un désordre inquiétant pour un début d’enquête. Je suis sur le point d’abandonner lorsque je tombe sur ce que je cherchais. J’en retire les pages et pose le dossier, déjà conséquent.

« Voilà, pointé-je du doigt. Notre victime s’est débattue alors que son agresseur tentait de le voler. Il l’a alors étranglée, le vol a mal tourné et, paniqué, il a jeté le corps à l’eau. Pensant qu’on ne le retrouverait jamais. »

Il recule son énorme carcasse profondément ancrée dans son immense fauteuil. Les petites roulettes ont même du mal à faire leur travail. Il me considère pendant plus d’une dizaine de secondes avant de me répondre.

« C’est le portefeuille de ta victime. Bien au chaud dans la poche intérieure de sa veste. Tiens ! C’est drôle, j’ai l’impression de me répéter.

– Et alors ? relancé-je, lassé. Il a été pris de panique. Ça arrive.

– Et que dis-tu de ça ? »

Il attire mon attention sur une photo, agrafée à la toute fin du dossier. Une feuille blanche opaque la recouvrant. Il s’agit d’une photo du corps lors de son repêchage dans la baie. Ses vêtements ne sont plus que lambeaux, l’eau verdâtre cherchant un sillon pour se déverser. Le corps serait d’une blancheur parfaite s’il n’y avait ces traces rosées autour de son cou. Ces marques, je les ai déjà observées sur d’autres photos. Je jette un coup d’œil au commissaire, qui patiente tout en me fixant. Il y a quelque chose que je dois trouver.

J’avance sans trop y réfléchir l’hypothèse de l’accident. Je n’ai simplement plus la force de réfléchir. Plus envie de me poser de questions pour aujourd’hui. En observant plus attentivement les photos du corps, ma théorie de lutte qui aurait mal tourné semble perdre peu à peu de sa crédibilité. Il est clair que le premier geste de l’agresseur a été d’étrangler le vieil homme. On pourrait pratiquement distinguer la forme des doigts sur la peau. Je pose instinctivement ma main, par-dessus l’une de celles de l’agresseur. Ses mains semblent être aussi robustes que les miennes. Puis, mon attention se porte sur la photo suivante. « Est-ce que c’est ce que je crois ? » Je demande tout haut sans attendre vraiment de réponse.

Il s’agit de l’agrandissement du cliché précédent, présentant la nuque de la victime. Une scarification recouvre pratiquement la totalité de la zone à nu. L’entaille est encore très nette, il est aisé d’imaginer que dix jours auparavant elle devait être d’une précision chirurgicale. C’est comme si l’on avait oublié de suturer après avoir incisé la chair dans le but de récupérer quelque chose sous la peau.

« C’est une croix ?

– Presque aussi belle que celle de Jésus, n’est-ce pas ? ricane-t-il.

– Vu l’emplacement, il est impossible qu’il se soit infligé ça tout seul. »

Je me lève et vais me placer derrière mon fauteuil, cherchant une explication logique à cette entaille. Toute explication ne mettant pas en cause un fanatique religieux sera la bienvenue. Prenant appui sur le dossier, je ferme les yeux. L’espace d’une seconde, j’avance l’hypothèse qu’il ait pu tomber, qu’un objet tranchant aurait très bien pu causer cette entaille. Mais elle est bien trop profonde et bien trop nette pour que ça soit un hasard. Mes efforts de concentration exacerbent les coups de marteaux à mes tempes. Je prends une minute pour remettre chaque élément à sa place. « Un touriste. Assassiné. Pas de vol. Signe de lutte. Étranglement à mains nues. Pourquoi un étranglement ? Une croix dans la nuque. Le corps jeté à la mer. » Ma tête me fait tellement souffrir que j’aimerais la coincer dans un étau et serrer si fort que le sang arrêterait de circuler. Mes mains feront office d’étau.

« Ça ne va probablement pas t’aider mais… ce n’est pas la seule victime.

– Il y avait un autre corps ?

– Il y a eu. Un homme. Un psy.

– Étranglé ?

– Poignardé. Au moins une dizaine de fois en post-mortem. Là encore, pas de vol.

– Quel est le lien ?

– La scarification au niveau de la nuque. Même entaille, même endroit.

– Putain de taré ! Un lien entre les deux hommes ?

– Tu veux dire, à part leur assassin ? »

Il me fait passer la photo de la première victime avérée. Je les passe rapidement en revue, me concentrant uniquement sur le fait de trouver celle de la nuque. La voilà. Celle d’un homme à peine plus âgé que le touriste. Orné de la même croix taillée dans la chair.

Je dépose les photos, faces cachées, sur mon bureau. Ce simple geste me permettant généralement de me détacher. D’installer une distance entre les victimes et moi. Il y a cette gêne au niveau de la nuque qui me dérange chaque fois que je regarde ces photos. Comme une brûlure à l’endroit même où les victimes avaient été marquées. Des choses barbares, j’en avais vu. Des gestes inexplicables et inexpliqués, j’en ai certains en mémoire. Étrangement, j’ai toujours réussi à leur trouver un sens. Mon besoin pathologique de rationaliser les choses m’aide à garder les idées claires. Mais ici, rien ne me vient naturellement. Pas de théorie, même la plus folle. Cet acharnement sur les victimes me laisse penser qu’on trouvera tôt ou tard de nouveaux corps. J’attrape les photos sans y jeter un dernier coup d’œil et les balance dans le tiroir de mon bureau. Je le verrouille avant d’enfiler ma veste et de quitter le commissariat.

Chapitre 2

Un chien qui aboie toute la nuit, prédit la mort et les soucis.

J’ouvre la fenêtre avant d’allumer une cigarette. Le vent glacial du matin cogne mon torse, me faisant comprendre que j’étais encore en tenue d’Adam. Je regarde le corps nu de l’homme de cette nuit, allongé sur mon lit. Je jette mon mégot par la fenêtre et le regarde s’écraser au sol, trois étages plus bas. Je marche doucement en direction du lit, remonte le drap au-dessus de ses hanches creusées et le regarde quelques secondes. Un blond. Encore. Je ne sais pas pourquoi, depuis Lucas, je ne choisis que des hommes qui lui sont physiquement identiques. Parfois j’ai l’impression de reconnaître son parfum parmi les divers effluves de mon bar habituel. J’enfile rapidement les mêmes vêtements que la veille. Ne tenant pas à réveiller ma conquête en faisant grincer la porte du placard. J’attrape ma seconde chaussure, quand :

« Tom ?

Je soupire et me dirige vers la porte avant de simplement répondre :

– Tu verrouilles la porte en sortant et tu glisses les clés dessous. » Je ferme la porte de la chambre, puis celle du salon, pour finir par quitter l’appartement.

La première victime était décédée après avoir reçu plusieurs coups de couteau. Les premiers, fatals, portés au thorax. Les deux hommes, retrouvés à seulement quelques kilomètres l’un de l’autre, n’ont aucun point en commun. Il n’y a aucune piste que je puisse exploiter. Pas même un début. Les deux listes me faisant face, me le confirment. Chacune énumérant les caractéristiques de vie de chacune des victimes. Les familles nous ayant communiqué les aspects les plus personnels, les choses les plus intimes sur leur vie. J’aimerais trouver une concordance. Ils n’ont même pas une seule connaissance en commun.

« Excusez-moi ! » Une petite voix que je crois un instant avoir imaginée. Je fais tourner mon fauteuil pour faire face à une femme. La trentaine, vêtue d’un tailleur gris. Extrêmement serré. Une chemise rose pâle – de toute évidence – trop petite pour contenir sa poitrine. Si je n’avais pas été gay, j’aurais probablement été le plus heureux des hommes. Et ce ne sont pas les regards lourds et appuyés de mes collègues qui me détromperont. Je me lève, jetant un regard noir en direction de l’assemblée. Un peu comme un lion qui rappellerait soudainement aux autres son autorité.

« Je peux vous aider ?

– Je… je cherche Monsieur Sabel, explique-t-elle, remontant ses grosses lunettes.

Son visage la trahit. La sueur naissante sur son front, ses ongles empoignant fermement son attaché-case, ses pommettes rouges.

– Sabel ? Elle se saisit d’une pochette, en sort une enveloppe qu’elle me tend ensuite.

– Le commissaire Sabel.

Je fronce les sourcils, constatant qu’il s’agit d’une lettre d’affectation. Je la décris à nouveau, beaucoup plus longuement, plaignant silencieusement la personne qui va devoir faire équipe avec la jeune novice.

– Lieutenant Castel. Tom.

Je lui rends sa lettre et lui désigne d’un simple signe de tête la mezzanine, avant de me rasseoir.

Je déteste arriver à la morgue sans point de départ. Quoi que me dise le légiste, je sais que ça ne m’aidera pas si je n’ai pas le moindre début de piste sérieuse.

– Jenny Taylor. »

Je ne retiens pas. Qu’est-ce qui peut attirer tant de jeunes à la PJ de Roscoff ? Si seulement ils pouvaient se rendre utiles. Mais ils sont juste capables de nous faire perdre notre temps.

Dix heures du matin. Totalement blasé. Je me sens ralenti, comme déconnecté. J’ai tant lu et relu. Chaque phrase, chaque mot, qu’ils ne sont plus à mes yeux qu’une sorte de suite de symboles sans le moindre sens. Comme une suite illogique de hiéroglyphes. Les mots ne signifient plus rien. Une des fenêtres du fond a été ouverte, il y a maintenant une heure. J’écoute naître et se fondre les bruits de la circulation. Que faire maintenant ? Si jamais il s’agit d’un fanatique religieux, il me sera impossible de l’arrêter. Je me laisse aller sur mon siège, penchant légèrement vers l’arrière. Je bascule doucement, me laissant porter par le dossier. La tête dans le vide, mon regard croise celui de deux personnes, qui me dévisagent. Le commissaire et cette petite Jenny. Je fais de même. Ils discutent entre eux tout en me regardant. Autour, toutes les têtes se tournent soudainement vers moi.

Tapant du poing sur mon bureau, j’aimerais soudainement être croyant pour avoir quelqu’un à prier. Une chose de plus pour me compliquer l’existence. Cette jeune femme, peu dégourdie, qui sort du bureau du commissaire, les mains jointes et la tête baissée. Elle m’attendrirait presque. Sa fragilité est touchante. Déjà agacé à l’idée de devoir lui faire la conversation, je ne me sens pas le courage de faire équipe avec elle. Encore moins de partager cette enquête avec elle. Ils descendent lentement les quelques marches les séparant du rez-de-chaussée. Riant. « Tire-toi, Tom. » Sans même prendre le temps de ranger, question de survie, j’attrape mon bloc-notes où j’ai apposé quelques questions pour le légiste. Je me lève rapidement et tente de me glisser sournoisement vers la sortie. C’est sans compter sur la grosse voix grave du commissaire qui me rappelle à l’ordre. Chaque fois qu’il prononce mon nom, j’ai l’impression d’entendre mon père. Sa voix me rattrape et me ramène. Je soupire lourdement avant de me retourner, un sourire feint aux lèvres.

« Monsieur ?

– Lieutenant Castel, stagiaire Jenny Taylor.

– Nous nous sommes déjà rencontrés, Monsieur, rougit la jeune femme.

– Excellent. Vous ferez donc équipe avec le Lieutenant Castel pour cette affaire, vous n’allez pas vous ennuyer tous les deux.

Elle sourit tout en m’adressant un regard désolé. Je ne fais qu’acquiescer d’un signe de tête.

– Vous êtes déjà en retard pour la morgue. Filez maintenant ! »

 

« Salut Cali, t’as du nouveau ?

– Dans le cas inverse, je ne t’aurais pas appelé.

– Toujours de bonne humeur, le matin.

– J’ai pas mangé avant les autopsies de ce matin, c’est peut-être ça.

Elle se masse l’estomac, m’offrant un fin sourire amical. Puis son regard se pose derrière moi. Elle hausse un sourcil, son sourire s’agrandissant, lui donnant un air moqueur. Elle se place à son bureau, derrière son écran d’ordinateur.

– Tu ne me présentes pas ? »

Elle tape sur son clavier à une vitesse surprenante. Je ne l’avais encore jamais remarqué.

Il m’arrive parfois d’imaginer quelle aurait été ma vie si j’avais été hétéro. Je suis presque certain qu’elle aurait été le genre de femmes qui m’aurait attiré. Une beauté froide. Ses cheveux d’un roux foncé rehaussent son teint aussi pâle qui celui de ses « clients » comme elle les appelle. Elle est grande et élancée. Toujours très bien habillée. Un côté classe qui me plaît beaucoup. Plus personnellement, j’aime son côté cinglant, sa nature sarcastique. La froideur extérieure qu’elle fait paraître n’est rien de plus qu’une carapace. Elle sait se montrer généreuse, gentille et à l’écoute. Je me plais à croire qu’elle n’a que très peu de vrais amis. Ce qui ferait de moi une exception. L’avis des autres à mon sujet m’importe peu. Mais j’aime croire que je lui plais. Qu’elle m’aime bien. Il y a toujours un moment où le doute est si fort que l’on a besoin de savoir qu’il y a des personnes autour de soi pour qui vous comptez. L’homme ne peut vivre seul. Même s’il s’évertue à le faire croire. Son sourire omniprésent est un véritable rayon de soleil au sein de cette morgue vétuste. L’odeur qui y règne nous ferait presque penser, qu’après les autopsies, les corps sont directement enterrés à même le sol. Dans le bureau de Cali, plusieurs pots à bonbons, vides. Des cadres contenant toutes sortes d’insectes morts. Je suppose que l’anthropologie est un passe-temps acceptable et plutôt banal lorsque l’on est médecin légiste.

« Jenny Taylor. Nouvelle partenaire.

– C’est bien la première fois qu’un de tes partenaires te convient.

– Quoi ?

Je jette un coup d’œil en direction de la jeune femme à l’arrière. Elle n’a même pas franchi le seuil de la porte. Elle se contente de rester debout à nous observer. Elle recule d’un pas, extrêmement gênée en sentant mon regard sur elle. Comme si ce simple pas lui permettrait de disparaître. – Oh allez, Tom, je plaisante ! Enfin pas vraiment. C’est vrai, d’habitude tu te débrouilles toujours pour ne pas les emmener. Et quand tu n’as pas le choix : soit tu les perds dans les couloirs, soit tu leur fous la trouille avec tes histoires tordues.

– Magnifique portrait que tu dresses de moi. Tu as quelque chose ?

– Ça dépend.

– De quoi ?

– Comment va Lucas ?

– On s’en va. »

Je lui jette un regard noir avant de tourner les talons. Je saisis ma partenaire, un peu brutalement, par le bras et la tire en dehors du bureau. Je ne suis pas furieux. Je préfère laisser les gens croire que je n’ai pas changé. Je me refuse toujours à avouer que je me suis fait larguer.

Mon assurance, c’est tout ce qu’il me reste. Sans cette arrogance, je ne serais plus moi. Il n’y aurait plus de Tom Castel.

« On va commencer par ton touriste. » Elle se lève et passe à côté de nous. Elle pose une main innocente sur mon bras comme pour s’excuser d’avoir été trop pressante. Nous circulons entre les cadavres, recouverts de draps blancs. Cinq corps sont toujours présents dans la pièce, tous soigneusement alignés. Elle nous emmène jusqu’au dernier. Soulève le drap, nous dévoilant le visage paisible de la victime.

« Homme de soixante-deux ans. Traces de strangulation très nettes, mais ce n’est pas la principale cause de la mort.

– Principale ?

– Causes multiples.

– Des traces de lutte ? demande alors ma jeune collègue. »

Cali soulève d’un coup franc le drap blanc, révélant cette fois toute la partie supérieure du corps. Je sens Jenny se crisper derrière moi. Elle prend de longues et profondes inspirations pour tenter de réprimer cette envie de vomir qui monte dans sa gorge. Le drap contient l’odeur que dégage le cadavre. C’est un peu comme ouvrir un yaourt périmé depuis des mois. Une fois le drap enlevé, les effluves se dégagent immédiatement dans la pièce. L’odeur est si forte qu’on se demande comment un simple drap peut la contenir. Les molécules se comportent comme des bulles dans une bouteille de champagne. Cali m’indique d’un signe de tête que quelque chose ne va pas. Je me tourne vers elle, pose ma main sur son épaule dans un geste que j’espère doux et rassurant. Elle me regarde et j’aperçois la naissance de larmes aux coins de ses yeux. Je lui parle lentement.

« Respire uniquement par le nez, d’accord ? Tu t’habitueras plus vite à l’odeur si tu n’ouvres pas la bouche. C’est normal que tu aies la nausée. Ça va passer. Et si ça ne va pas, n’hésite pas à sortir. Tu n’es pas obligée de rester là. » Elle hoche la tête doucement. Elle ferme la bouche et respire profondément par le nez tout en me regardant dans les yeux. Je lui demande silencieusement si ça va mieux et elle me répond par un faible sourire. Je me retourne vers Cali, qui m’offre un regard attendri mais un brin moqueur. Je reporte mon attention sur le cadavre. Elle se saisit de la main de la victime et effectue une rotation du poignet.

« Tu vois ça. Ce ne sont pas des marques de lutte.

– De défense alors ?

– Non. Pas exactement. C’est un peu comme s’il avait frappé dans le vide, tu vois. Il y a mis toute sa force, toute l’énergie qu’il lui restait. On voit comme ses poings étaient serrés. J’ai cependant retrouvé quelques fibres dans ses ongles. De la laine.

– Quel est ton avis ?

– Je pense que le tueur l’a pris à revers. Il s’est approché et a directement essayé de l’étrangler.

Elle dirige le petit projecteur au niveau du cou. Je me penche, fronce les sourcils pour optimiser ma vision. C’est irréaliste.

– On voit bien que les doigts se rejoignent au niveau de la pomme...

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