30 ans après

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Serge Moati se souvient : " Eté 1957. J'avais perdu mon père, ma mère et mon pays, la Tunisie. Le tout en deux mois. Trois disparitions en un été : une sacrée distraction. "


En mai 1968, après un séjour au Niger où il apprend son métier de réalisateur, il frappe à la porte, fort peu accueillante, du parti socialiste. Il rencontre François Mitterrand et, en 1971, devient son conseiller pour la télévision. Plus tard il sera " son " réalisateur pour les débats présidentiels : 1974. 1981. 1988. On se souvient de celui, décisif, de 1981 qui oppose le leader de la gauche à Valéry Giscard d'Estaing, ou de la cérémonie du Panthéon. Coulisses. Secrets. Manipulations en tous genres. L'histoire palpite. Côté cœur, c'est la saga personnelle et drôle d'une victoire.



Né en 1946, Serge Moati commence sa carrière de réalisateur en 1968. Il a signé de nombreux films et travaillé avec les comédiens les plus célèbres. Pendant dix ans, il a produit et animé Ripostes, diffusé sur France 5, et présente aujourd'hui Cinémas sur la même chaîne.


Publié le : jeudi 17 mars 2011
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EAN13 : 9782021049206
Nombre de pages : 334
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30 ANS APRÈS
Extrait de la publication
SERGE MOATI
30 ANS APRÈS
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, ParisXIV
ISBN9782020988193
© Éditions du Seuil, mars 2011
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e AFP. 10 mai 1981. 20 heures. 2 tour de l'élection prési dentielle : François Mitterrand est élu avec 51,75 % des voix, président de la République française.
Extrait de la publication
Mai 1981. Mai 2011. 30 ans déjà. 30 ans après. En ce tempslà, j'étais très ardent et un peu con, mélan colique et enjoué, parfois dépressif mais néanmoins alerte. Naïf et roué, aussi. J'aimais les plats épicés, l'allant des jours et surtout la fraîcheur des matins, l'ivresse des commencements. Dimanche 10 mai 1981 : j'avais presque trentecinq ans. Sentiment très fugitif, en cet instant d'une unité comme retrouvée. Oui, ça doit être ça, le bonheur. Une évidence. Et, évidemment, tout en chantant et buvant, je pensais en un éclair à mes disparus, qui auraient tellement aimé être de la fête. Comment oublier, ce soir de mai, mes morts, ceux qui m'avaient fondé et façonné, partis trop tôt, pour voir et entendre ça : un président socialiste en France et les cris, les danses, cette joie, leur joie aussi. Je me souviens.
Tunis. Août 1946. Au lendemain de ma naissance, mes parents firent paraître un articulet dansTunis socialiste: « Longue vie au futur camarade Henry Moati. » Et bienvenue à « Henry » : c'était moi. J'étais programmé. Je suis né socia liste. C'était un jour de grand sirocco entre deux congrès du parti socialiste d'alors dont mon père était grand vizir. Je suis un enfant né des brûlures d'été et de la fièvre des motions.
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Extrait de la publication
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Guy Mollet fut mon parrain. Ou presque. Il en fut ainsi, sûrement, de Léon Blum et de Jean Jaurès. Ou presque. J'espérais que, plus tard, François Mitterrand finirait bien par me reconnaître : après la fille naturelle, le fils caché : moi. C'est dire que le socialisme à la française fut en cette famille juive de Tunisie une saga intime. On avait le cœur mais aussi le portefeuille à gauche. Tous deux étaient plats mais l'un, le cœur, battait à tout rompre en saluant la gran deur messianique de la classe ouvrière qui ne manquerait pas d'aller au paradis, le poing levé et l'âme fière. En souve nir du papa grand militant perdu, je fis donc précocement acte de fidélité et de soumission à la gauche. Comme un devoir filial d'orphelin. C'était à Paris, vers la fin d'un mois de mai 68 fiévreux. Je me souviens de la porte cadenassée de la cité Malesherbes, siège du parti socialiste, alors appelé SFIO. Je frappai. En vain. Au bout d'un long moment et, à travers un judas, j'ai cru entr'apercevoir une paire d'yeux bougons et hostiles. J'ai entendu aussi une voix tout à fait rauque. J'ai eu un peu peur. ?C'est pour quoi Voilà, je voudrais adhérer à la SFIOQuoi ? Ben, ouiDe torve, l'œil se fit sombre et noir. En cette fin mai 1968, je ne pouvais être qu'un de ces gauchistes provocateurs. Le méfiant : !! Y a pas de jeunes chez nous Tu es trop jeune ?Quoi, y a un âge pour devenir socialiste L'humeur n'était pas à la plaisanterie ou à l'ironie et je n'allais pas, là, devant cette porte, raconter à ce concierge, si sceptique qu'il en devenait malveillant, la vie de mon père tout entière dédiée à cette maison dont il me barrait l'accès !
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Auraisje dû vraiment narrer à l'hostile cerbère, tout à trac, et sous la pluie de mai, l'admirable épopée paternelle de ce journaliste courageux, grand résistant, déporté en Alle magne et tout et tout ? Auraisje dû me mettre à genoux et demander à l'irascible portier de me tendre un doigt à tra vers le judas et le lui baiser avec ferveur ? Auraisje dû impro viser un hymne à sa gloire et à celui de tous les concierges socialistes qui sont, assurément, le sel de la terre ? Auraisje dû, enfin, m'humilier définitivement en abjurant ma foi judaïque (peutêtre étaitil antisémite ?) et chanter à tuetête le chant des jeunes socialistes :Prenez garde, prenez garde, v'là « la jeune garde » qui descend sur le pavé ! C'est la lutte finale qui commence, c'est la révolution qui s'avance, prenez gâaarde ! Rien, à bout de forces, je tentai l'émotion et continuai :Oui, je saurai vaincre ou mourir, oui, je veux travailler pour la bonne cause, oui, je veux délivrer le genre humainEnfin, je suppliai : Ouvrezmoi !Peine perdue. L'autre referma sèchement son judas, inflexible. C'est ainsi que le parti socialiste alors ago nisant, Mai 68 oblige, faillit me perdre définitivement. Ce qui aurait été extrêmement regrettable : il n'aurait pu, en effet, recevoir de moi l'extrêmeonction.
Toutefois, bon gars, je m'acharnai. Quelques rebuffades après, aguerri par cette humiliation fondatrice, je réussis à émouvoir une vieille camarade de mes parents. Grâce à elle, je parvins à m'immiscer dans un de ces clubs socialistes qui faisaient florès dans l'immédiat aprèsMai. UGCS,Union des groupes et clubs socialistes, ça devait s'appeler. Une des antichambres du « vrai » parti. Et le terrible concierge à l'âcre cigarette en papier maïs se vanta même d'être à l'origine de mon entrée au parti. Je ne le démentis pas tant j'avais peur de voir le judas se refermer sur moi. À jamais.
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3 0 A N S A P R È S
Mais enfin, pourquoi tant d'obstination à vouloir militer ? Et surtout du côté de l'austère et barricadée « Section fran çaise de l'Internationale ouvrière » (SFIO), le PS d'alors ?La vérité m'oblige à dire qu'enfant, je pleurais volontiers sur les malheurs du monde que je mêlais allègrement aux miens. On me prêtait une sensibilité parfois excessive : elle était certes due à une conjonctivite persistante, mais surtout à un cœur dilaté. Il faut me comprendre, j'avais été sub mergé par la mélancolie à l'aube de mes onze ans. Durant l'été 1957, j'avais perdu mon père, ma mère, et quitté mon pays, la Tunisie. Le tout en deux mois. Trois disparitions, ce n'est plus du chagrin, c'est de la distraction. Elle me fut fatale. Et dévastatrice. Certains perdent leurs clés : on peut les faire refaire. D'autres, des cartes de crédit : il y a des numéros d'urgence. Il ne me restait plus qu'une mémoire aussi orpheline que moi. Images floues et fanées de câline ries perdues. Une grande maison d'enfance, la « Villa Jasmin », et le parti socialiste qui avait de tout temps accom pagné ma vie. Plus tard, de cette enfance soudainement saccagée, me reviendront à la mémoire quelques vrais faux souvenirs que j'ai réinventés sous forme de légende approxi mative. Ils me tinrent lieu de fil à plomb.
Extrait de la publication
Préhistoire et légende
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Mai 1981. L'événement fut précédé d'une histoire et même d'une préhistoire. Que l'on se souvienne et salue au passage, par ordre d'entrée en scène : Moïse et les Tables de la Loi, Jésus et son Sermon sur la montagne, Spartacus, Ben Hur et tant d'esclaves ou gladiateurs révoltés, Robin des Bois, Ivanhoé, quelques jacqueries et autres insurrections médiévales, la Révolution française, les journées de 1848, la mémoire d'Auguste Blanqui, Louis Proudhon et Charles Fourrier, la Commune de Paris, les regrettés Louise Michel, Jules Vallès ou JeanBaptiste Clément, la guerre d'Espagne, les Brigades internationales, le Front populaire. Et la Résis tance. Sans oublier ma mère côté cœur. Et surtout, mon père, le militant. La gauche est, de toute évidence, une affaire de famille. Ainsi, quand je dansais avec les amis, sous la pluie, place de la Bastille, le 10 mai 1981, j'étais entouré de fantômes par milliers. Toute une légende héroïque et fraternelle. Figurez vous que je fus même d'un temps d'avant la Chute et j'avais sur les lèvres le goût du paradis perdu où Adam était bon. Mon socialisme est né de ces quelques rêveries fondatrices et de l'horreur de l'humiliation que vivaient les pauvres. L'inégalité des destins me broyait le cœur. Pouvaisje être heureux dans un monde aussi injuste et cruel ? Non. Ques tion d'éthique et d'esthétique. Que voulezvous, je n'ai
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