33 Chambres d'amour

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Un homme revisite en rêve quelques chambres d’amour. Tour à tour charmé, captif, éconduit, envoûté, il n’en finit pas d’explorer ce continent troublant et enchanteur qu’est la femme rêvée. Qu’elle soit gymnaste ou navigatrice, voyante ou botaniste, dompteuse, reine de beauté ou criminologue… chacune de ces héroïnes est au cœur d’un monde. Et même si le malentendu amoureux n’est jamais loin, toutes les aventures qui composent cette suite éclairent d’un jour joyeux le mystère de la rencontre des corps. La drôlerie, la sensualité, la musique ne sont pas en reste. Affleure peu à peu, chambre après chambre, une malicieuse cartographie du désir.
François Emmanuel vit en Belgique. Il est l’auteur de nombreux romans dont La Question humaine (Stock, 2000), Regarde la vague (Seuil, 2007), Jours de tremblement (Seuil, 2010) et, dernièrement, Le Sommeil de Grâce (Seuil, 2015).
Publié le : jeudi 3 mars 2016
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EAN13 : 9782021315127
Nombre de pages : 192
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Ces Chambres d’amour font écho aux Valets de nuit de Corinne Hoex qui m’a donné l’impulsion première et que je remercie chaleureusement.


Je les dédie à Marie, généreuse compagne de mes jours.

Débarrassée du corps, l’âme joue.
Pétrone

LA NAVIGATRICE

Il est aussi facile d’approprier une femme que le vent.

Proverbe breton

Car cette femme était dotée d’une voilure d’exception. Il lui suffisait d’un petit vent, d’une fine brise matinale, et elle avait déjà pris le large. Nous nous donnions rendez-vous dans un port où elle était de passage. Sur le môle elle accourait vers moi radieuse, la peau noire de soleil, et nous descendions aussitôt en cabine. L’endroit était loin d’être un nid d’amour : un hublot y crachait une lumière sale, le plafond incurvait ses angles cogneurs au-dessus de l’étroite couchette où un édredon perdait des plumes parmi tout un désordre de nippes, de cordes et de gamelles mal nettoyées. Qu’importe, nous nous accommodions de cet inconfort, de toute façon nous ne restions pas longtemps en rade, l’affaire commençait même très vite, à peine étions-nous à l’ouvrage et elle appareillait déjà pour la haute mer.

C’est le bleu de ses yeux qui me renseignait sur l’état de sa navigation : frais, grand frais, tuiles sur l’océan, coup de vent, faible à fort, début de gros grain, progressivement Beaufort 5, 6, 7, 8, 9, jusqu’à ce que la bourrasque dresse de hautes crêtes écumeuses et que le diable se mette à perdre toutes ses cornes. Là, parmi les lames furibondes et les rouleaux baveux, ses yeux surnageaient immobiles, leur bleu fusait partout comme un azur limpide, elle contemplait l’autre monde.

Il n’était pas facile de la faire rentrer à quai mais elle s’y résolvait de bonne grâce, la peau des reins couverte d’embruns, en prenant de longues pauses pour retrouver son souffle. Son regard revenait mais il s’ahurissait encore. C’est que l’océan est grand, se défendait-elle dans l’aigu de la voix, tu n’imagines pas comme on est seule quelquefois sur la mer immense, sans homme et sans amer, sous le soleil du désir.

J’imaginais certes, je ne comprenais pas tout. Elle ne me l’expliquait pas non plus, il lui fallait déjà repartir, virer de bord sur l’étroite couche, donner d’abord vent devant, puis chercher autrement la poussée. Je suivais difficilement la manœuvre car j’avais un mousqueton qui me rentrait dans les côtes. Les voiles faseyaient un moment mais sous cet angle nouveau nous reprenions de la vitesse, le vent regagnait en force, Beaufort 8, 9, 10, déjà elle retrouvait ses houles impétueuses au-dessus desquelles perçait dans la lumière rare le bleu translucide de ses yeux, vastes et cloués pour toujours dans leur contemplation divine. Nous demeurions quelque temps dans ce tumulte puis le vent faiblissant peu à peu elle se laissait tomber par à-coups et, comme un gros poisson épuisé, ramener sur le rivage.

L’océan était redevenu calme dans la cabine suffocante. Jambes emmêlées nous conversions peau à peau dans l’infini silence qui succède au passage du cyclone. Tout se disait et tout pouvait se dire, sa bouche alors collée contre ma tempe, quelques voix humaines s’éparpillaient au-dehors sur le môle, et l’on entendait tinter les haubans.

Cette fois d’où venais-tu ? lui demandais-je. Où as-tu navigué ? Elle m’inventait des destinations fantasques : Saint-Kilda dans les Hébrides, Rapa Iti dans les îles Australes, Semisopochnoï en mer de Béring, royaume du renard bleu, l’île de la Possession, dont le relief reproduisait à l’identique celui de la face cachée de la lune… Et je la voyais sourire à ses mensonges tandis que mes doigts effilaient une mèche de ses cheveux empesée de sel et de rouille. Comme je la questionnais encore sur ces îles improbables je voyais ses yeux bleus retrouver leur dédain de navigatrice, et tout autant leur ingénuité d’amante, cette gentille façon de m’éconduire comme une mère qui renvoie l’enfant à ses jeux, lui répond qu’il pose des questions jolies mais idiotes. Car, dis-moi, quel homme peut comprendre où va la femme quand le vent la porte ainsi ? Quel homme peut prendre la mesure de la fécondation par le souffle céleste, et le ki, le wurrawilberoo, le retournement du monde ? Autant expliquer à un éléphanteau le chemin des oies sauvages, ironisait-elle en me pianotant sur le front puis en me grignotant la lèvre. Car déjà elle avait envie de repartir.

LA CARDIOLOGUE

Le cœur. Un organe érectile.

Roland Barthes

Mais à l’instant où elle appliquait sur mon torse nu un doigt de gélatine froide pour y poser son électrode, je sentais mon cœur qui dérapait illico, se confondait en extrasystoles, isolées puis en salves, en dégringolades, tout un tohu-bohu qui produisait de gros trous d’air dans ma poitrine, et ça s’arrêtait soudain, ça repartait en saccades, ça hésitait de nouveau, ça ne tenait plus qu’à un fil, c’était du galop puis de la dérobade, la chaise qui n’est plus là quand on s’assied, l’horloge qui se détraque, l’alexandrin qui part en vers libres, la sortie de route dans les champs de fleurs, cependant qu’elle mettait sa main sur mon bras pour m’inviter à me calmer, à respirer profondément, d’une voix embaumée, hypnotique, à la source de nouvelles rafales palpitatoires, parce que cette femme était beaucoup trop jolie, me disais-je, l’Université devrait interdire l’accès à la cardiologie aux trop jolies femmes, la prochaine fois j’irai consulter un vieux praticien décrépit et ronchon, parce que nos cœurs sont des organes fragiles et se faire ainsi attoucher par le doigt enduit de gélatine d’une trop jolie femme, ce n’est pas bon pour nos cœurs, vraiment.

D’autant qu’elle voulait tester maintenant mon endurance à l’effort, m’installait sur un bicycle connecté à son écran sismographique et m’électrifiait avec ses pastilles, fils, guirlandes de couleurs, en papillonnant autour de moi de ses petits pas alertes, ses chevilles ultrafines et ses mollets galbés, voire quelques arrêts expressifs de ses beaux yeux crème, adorablement équivoques, à faire pâlir une alouette, une beaucoup trop jolie femme, vraiment.

Par bonheur le pédalage me remit dans la cadence, excepté des accidents de dérailleur quand j’avais la faiblesse de la regarder. Le diable rentrait peu à peu dans sa boîte, j’ai toujours aimé la bicyclette. Vous devez avoir des soucis personnels, observa-t-elle de sa voix aérienne en relevant les yeux du papier roulé de l’électrocardiogramme. Quelques soucis d’amour, lui avouai-je. Elle acquiesça en connaisseuse. Plus d’excès, me semonça-t-elle avec un irrésistible sourire : ni café, ni alcool, ni amour, car l’amour c’est mauvais pour le cœur, vraiment.

J’en ressortis malgré tout avec quelques pilules roses qui me ouataient considérablement l’existence. Le remède enveloppait mon cœur d’une brume matelassée et tout repartit en rythme sinusal, hormis quelques faux pas, culbutes ou dérapages lorsque je pensais à elle.

Elle voulut me revoir assez vite car j’avais laissé sur son papyrus un tracé sismique inédit, doté d’une encoche ogivale tout à fait extraordinaire, me révéla- t-elle avec une lueur fondante dans ses yeux gingembre, j’étais donc un cas rare qu’elle avait une folle envie de documenter. On oublia cette fois le vélocipède au profit d’un appareil échographique très intime et lui aussi très gélatineux. Je crus que mon cœur allait recommencer ses frasques mais il tint miraculeusement dans son ornière. Tandis qu’elle me massait la cage thoracique en déplaçant la sonde de ses douces mains de harpiste, j’essayais d’occuper mon esprit avec des images de vieux cardiologues retraités, professeurs croûtonneux, émérites, absolument rébarbatifs, et je voguais ainsi les yeux fermés de l’autre côté de moi-même en serrant au plus près la bride de mon cheval boiteux. Au terme de l’examen elle me confia un petit enregistreur portatif chargé de surveiller pendant vingt-quatre heures mon muscle cardiaque. L’appareil était teigneux, quasi intraitable, émettant un désagréable bruit de bulle chaque fois que je me laissais aller à une imagination érotique. Sous son contrôle je finis quand même par m’endormir et bien sûr je rêvais d’elle. Elle était couchée nue sur sa table médicale, indolente et lascive comme l’Olympia de Manet. Autour d’elle toute une tuyauterie bullait et bouillonnait comme un athanor en folie. Et à ses pieds, posé sur un coussin de velours rouge, il y avait mon cœur, dénudé et saint-sulpicien, tandis qu’elle m’intimait de sa voix céleste : pédalez, pédalez encore, mon ami, nous ne sommes plus très loin de l’extase.

Sur le tracé commémoratif cela donna vers trois heures douze du matin un déchaînement furieux d’ondes pointues qui parurent la ravir. Donc vous rêviez, diagnostiqua-t-elle. Oui, répondis-je un peu leste, je rêvais de vous. Elle leva un œil surpris, piqua un léger fard, puis se raidit sur son siège, reboutonna sa blouse, recroisa ses jambes, et d’une écriture hâtive me prescrivit le double de la dose.

Depuis, nous nous voyons chaque mois comme de vieux cousins de province. Le matin du jour dit je prends sa médication pour éviter les emballements en sa présence, et quand la consultation est terminée, une fois passé le petit pincement nostalgique, je laisse de nouveau mon cœur à son improvisation journalière. Douce médecine, me dis-je, qui offre à la fois le mal et le remède. Parfois je pense à ma cardiologue et mon cœur s’arrête songeur, puis il repart sur sa route comme le laboureur vers son champ, ou le valeureux soldat en marche qui s’est laissé distraire un instant par la vue d’une sublime créature.

Paysanne ou reine, gardienne de mon cœur.

LA DOMPTEUSE

Toutes les bêtes de son espèce vivent en elles.

Jean Follain

Celle-là était précédée d’une ensorcelante légende. Lorsqu’elle sortait au soir promener sa panthère de Chine et qu’on les voyait toutes deux allonger sur l’horizon le même pas mélancolique et souple, il se disait que les oiseaux se taisaient sur leur passage, que le vent se saisissait d’effroi, et que l’on entendait très loin à la ronde ce sifflement suraigu qui est la marque des grands ébranlements silencieux. Entre sa main gantée et le collier d’argent qui gainait le cou de son félidé femelle une longe de cuir tremblait dans la lumière du soir comme le fil qui tient toutes choses. C’était beau et terriblement graphique, les trapézistes regagnaient en hâte le sol ferme, la contorsionniste s’extirpait aussitôt de sa malle, et le clown médusé ôtait son ensemble nez-lunettes pour assister de loin à la promenade vespérale.

Il se racontait aussi que la panthère était native des montagnes de l’Amour à l’extrême sud de l’Oussouri, qu’elle avait été capturée par des autochtones épouvantés par leur prise, puis négociée au zoo de Vladivostok pour un demi-seau de roubles. C’est là qu’elle avait croisé au travers du grillage l’œil incandescent de sa future maîtresse. L’histoire ne disait pas quel charme la dompteuse avait dû exercer sur le directeur du zoo pour obtenir la bête, on expliquait seulement ceci : ces deux-là s’étaient trouvées comme deux âmes sœurs et rien n’avait pu ensuite les séparer. Phénomène absolument surnaturel, surenchérissait la légende, il suffisait de voir s’avancer la dompteuse vêtue (ou dévêtue) de son justaucorps noir sur le sable blond de la piste, dans sa main ni longe ni fouet mais un cerceau enflammé que suivait sa panthère, indolente et bougonne, comme une compagne dérangée dans sa sieste. Un seul regard de sa maîtresse et l’animal escaladait un piédestal rond tapissé d’une étoile rouge, un autre battement de paupières et elle se redressait sous le grondement des cymbales, bandait son corps tacheté et d’un bond traversait le cercle de feu.

Sur l’intimité entre la dompteuse et sa panthère, bien des rumeurs circulaient : on disait qu’elles dormaient dans le même lit, serrées l’une contre l’autre, et l’on en voulait pour preuve le fait que certaines nuits l’animal poussait la porte de sa maîtresse, son anneau et sa chaîne gisaient près des roues de la roulotte alors que montaient sous la lune des rugissements d’amour.

Je m’inscris en faux par rapport à cette version des choses car grande est l’affabulation des hommes dès qu’il est question de l’animalité féminine. Le jour où je fus invité par la dompteuse à franchir son marchepied branlant je n’ai rien vu de tout cela. L’odeur dans la roulotte tenait certes du fauve mais la femelle était paisible, avachie sur la table comme une grosse chatte repue, vaguement intéressée par ma présence quoique bâillant le plus souvent, m’ouvrant sa gorge vertigineuse et terminant par une vocifération caverneuse tandis que fibrillait encore son épaisse fourrure ocellée de noir mat.

Sur l’oreiller la dompteuse me révéla qu’elle concourait à la survie de cette race de panthères menacée par les feux de forêts qu’ils pratiquaient dans ces contrées pour faire pousser du soja transgénique et des fougères de cuisine. Chaque soir, m’expliquait-elle, elle faisait accomplir à sa bête la traversée chamanique du feu, et l’incantation ne quittait pas ses lèvres, c’était un acte rituel, une prière à l’esprit du Panthera pardus orientalis. Car la dompteuse, en dépit des racontars, connaissait son latin, elle avait de surcroît une voix caressante qui me murmurait à l’oreille des petits noms d’Oussouri avec des choua chouva chouchta choulalabouchti qui me faisaient courir des frissons sur tout le corps, et quand sous le regard de sa féline elle dégrafait la fente centrale de son justaucorps je me sentais à mon tour, mais très lentement, bondir dans le cercle des flammes.

Sous la lampe à pétrole accrochée au plafond de la roulotte et qui se balançait aux cahots frénétiques de la route l’œil de la panthère luisait fixement dans la pénombre. Ni fureur ni convoitise, de toute évidence la bête n’avait aucune objection contre les manifestations amoureuses des humains. Rassasiée il faut dire, comprenant la nécessité vitale des accouplements car elle avait beaucoup voyagé sur la terre et acquis la sagesse grâce à sa traversée quotidienne du feu.

LA CHAMPIONNE SUR GAZON

De la technique, rien que de la technique !

Instruction pour le combat à la baïonnette et le lancer de grenades (Besançon 1917)

Je n’étais pas très habitué à cette surface, il faut dire. Question de rebond sans doute. On croit être prompt sur la balle mais la balle est comme la chance, aussitôt aperçue, aussitôt passée. Autant piéger une mouche avec un filet à papillons. Cette jeune femme avait des jambes étourdissantes, plastiques et montées sur ressorts, sa jupe de petit rat d’opéra tourbillonnait dans les virevoltes, et quand elle s’étirait oblique et majestueuse pour déplier son corps au service elle touchait sublimement le ciel. Sous sa casquette à visière on devinait pourtant la bosseuse, calibrant ses coups droits au millimètre et ourdissant des revers slicés à vous faire douter du tamis de votre raquette. Je n’étais peut-être pas son homme mais elle cherchait alors un sparring-partner, juste pour lui renvoyer la pareille, prétendait-elle : au diable les lance-balles automatiques, j’ai la permission de mon coach, il n’est pas jaloux. Je la crus sur parole, tout conduisait d’ailleurs à la croire, j’étais un de ses fervents admirateurs.

Ce fut un outdoor torride, on prélimina avec quelques balles de fond puis on entra dans le vif du sujet, elle au filet gardienne implacable, et moi qui relançais à la cuillère, m’essoufflais d’un couloir à l’autre, arrosais de chandelles le pourtour du court, montais en chaussettes pour un passing-shot sans appel. Voyant que j’étais à peu près mort elle me proposa de me poster au filet tandis qu’elle travaillerait ses drives et son splendide jeu de jambes deux mètres derrière la ligne du fond, pour m’adresser ses projectiles, à grands coups de puncheuse et en poussant des han gutturaux, haletés, irrésistibles, comme si elle soulevait un arbre à chaque frappe. Je sentis plusieurs fois le vent du boulet mais au terme de la canonnade je vivais encore et elle avait pris un plaisir manifeste. Commençons le match, souffla-t-elle, j’ai besoin de coller à mon partenaire, c’est excellent pour mon mental. Ainsi dit, je n’osais refuser, j’ai toujours été un looser mais lucky cette fois : un lucky looser. Tout commença bien sûr par un fifteen love, thirty love, forty love, jusque ce que j’en oublie de compter les love. Elle flottait souveraine au-dessus de son jeu de jambes et distribuait les coups longs, liftés, croisés, glissés, kickés, comme une faucheuse magnanime dans un champ de gazon parti en friche. Quand elle me pensait au bord de rompre elle me donnait à cueillir une amortie ingénue comme une caresse du bout des doigts, histoire de converser un peu sur ce tempo tranquille avant de conclure par un smash phénoménal. Le grunt accompagnait cet envoi décisif : ce mugissement d’expulsion jouissif et barbare, je sentais l’émotion me soulever le ventre. Mais quand par miracle une de mes balles hésita sur le haut du filet, vrilla comme une toupie, puis se laissa tomber chichement de l’autre côté, je vis ma championne faire un grand plongeon inutile puis se redresser en crispant son sourire, et je compris que j’avais marqué le point. Elle se replaça aussitôt au service, déchargea sèchement son ball click, fit faire à sa balle deux ou trois rebonds maussades puis, me fixant dans son viseur, elle banda son arc terrible. Le point minuscule qu’elle avait perdu m’avait fait exister à ses yeux. Elle voulut poursuivre la partie dans les vestiaires où les règles étaient beaucoup moins strictes, les lignes blanches devenaient indécises et nous n’avions plus pour carré de service qu’un empilement de tatamis vinyle au pied d’un espalier. Dans ce décor de néons livides j’étais pris en tenaille entre ses jambes superbes, je la voyais se dresser au-dessus de moi impériale, nous étions à quarante love et même davantage, elle s’arc-boutait pour servir, renversait la tête en arrière et à grands assauts de hanches m’envoyait ses balles fusantes. Le cri venait alors, lustré, ahané, magnifique, je lui disais le tennis, madame, oh le tennis, oh que j’aime votre tennis, je lui criais, remontant cinq siècles d’étymologie : tennis tenes, tenez, oui, tenez la note, madame… HAN, HAN, HAN !

POUR LES CITATIONS EN EXERGUE

Jean Follain, « Le secret » et « La bête » in Exister, Éditions Gallimard, 1947

Henri Michaux, Tranches de savoir, Les Pas Perdus, 1950

Colette, La Retraite sentimentale, Mercure de France, 1907

Jules Supervielle, « Visite de la nuit » in Les Amis inconnus, Éditions Gallimard, 1934

André Schmitz, « Incises, incision » in Dans la prose des jours, La Renaissance du Livre, 2002

Jean Genet, Le Funambule, Éditions Gallimard, nouvelle édition 2010

Paul Éluard, « Premièrement » in L’Amour la Poésie, Éditions Gallimard, 1929

René Char, « Hommage et famine » in Fureur et Mystère, Éditions Gallimard, 1948

Lydie Dattas, La Foudre, Mercure de France, 2011

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, Éditions Grasset et Fasquelle, 2007 pour la traduction française

Jorge Luis Borges, « Ulrica » in Le Livre de sable, traduit par Françoise Rosset, Éditions Gallimard, 1978 pour la traduction française

Werner Lambersy, Échangerais nuit blanche contre nuit même timide, L’Amourier Éditions, 2004

Alvaro Mutis, La Dernière Escale du tramp streamer, Éditions Grasset et Fasquelle, 1992 pour la traduction française

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