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Ancien alcoolique reconverti en gourou pour milliardaires dépressifs dans une clinique très privée, Mark Mellery reçoit un jour une lettre anonyme, lui demandant de se prêter à un petit jeu d'esprit à première vue inoffensif... Mais l'énigme ne tarde pas à prendre une tournure sanglante et terrifiante.
Appelé à résoudre une enquête en apparence insoluble, semée d'embûches et d'indices trop flagrants pour être honnêtes, le légendaire inspecteur David Gurney, jeune retraité du NYPD bientôt rattrapé par les démons de l'investigation, se lance aux trousses d'un meurtrier aussi inventif que machiavélique — pour qui le décompte macabre ne fait que commencer...

Publié le : mercredi 4 mai 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246789727
Nombre de pages : 448
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Photo de couverture : © Philippe Roure
© 2010 by John Verdon. ©Éditions Grasset & Fasquelle, 2011, pour la traduction française ; ISBN : 978-2-246-78972-7
Traduit de l’anglais (États-Unis) par PHILIPPEBONNETetSABINEBOULONGNE L’édition originale de cet ouvrage a été publiée par Crown Publishers, en 2010, sous le titre :
 THINK OF A NUMBER
Pour Naomi
Prologue
Où étais-tu ? demanda la vieille dame dans le lit. Il fallait que j’aille au petit coin et personne n’est venu. Indifférent à son ton revêche, le jeune homme se tenait au pied du lit avec un grand sourire. Il fallait que j’aille au petit coin, répéta-t-elle de façon plus vague, comme si elle n’était pas sûre du sens des mots. J’ai de bonnes nouvelles, maman, dit le jeune homme. Bientôt, tout ira bien. Tu n’auras plus aucun souci à te faire. Où vas-tu quand tu me laisses seule ?
Sa voix était redevenue tranchante, grincheuse.
Pas loin, maman. Tu sais très bien que je ne vais jamais loin.
Je n’aime pas rester seule.
Le sourire du jeune homme s’élargit, devint presque béat.
Bientôt, tout ira bien. Les choses vont rentrer dans l’ordre. Fais-moi confiance, maman. J’ai trouvé un moyen pour tout arranger. Ce qu’il a pris, il le rendra, quand lui sera rendu ce qu’il a donné.
Tu écris de si jolis poèmes. Il n’y avait pas de fenêtres dans la pièce. La lumière latérale provenant de la lampe de chevet – seule source d’éclairage – accentuait la grosse cicatrice sur la gorge de la femme et les ombres dans les yeux de son fils. On ira danser ? demanda-t-elle, contemplant, au-delà du jeune homme et du mur sombre derrière lui, une vision plus radieuse. Bien sûr, maman. Tout sera parfait. Où est mon petit canard ?
Ici, maman.
Est-ce que mon petit canard va venir se coucher ?
Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bien vite.
Il faut que j’aille au petit coin, dit-elle, presque avec coquetterie.
Première partie
Souvenirs fatals
Chapitre 1
Cop art
DELAVISGÉNÉRAL, JASON STRUNK, la trentaine environ, était un individu insignifiant, terne, presque invisible pour ses voisins – et inaudible aussi, semblait-il, dans la mesure où aucun d’entre eux n’était capable de se rappeler avec précision une seule parole qu’il eût prononcée. Ils n’étaient même pas certains qu’il eût jamais parlé. Peut-être lui arrivait-il de faire un signe de tête, de murmurer un bonjour, de marmonner un mot ou deux. C’était difficile à dire. Tous exprimèrent de prime abord un étonnement de circonstance, voire une incrédulité passagère, en apprenant la propension obsessionnelle de M. Strunk à occire des hommes d’âge moyen nantis de moustaches et la façon particulièrement dérangeante dont il se débarrassait des cadavres : en les découpant en morceaux plus maniables, qu’il enveloppait de papier de couleur vive et envoyait par la poste aux officiers de police locaux en guise de cadeaux de Noël. Dave Gurney observait avec attention le visage blafard et placide de Jason Strunk – en fait, la photo d’identité judiciaire prise lors de son arrestation –, et Strunk, sur l’écran de l’ordinateur, soutenait son regard. Il avait agrandi la photo de manière à ce que le visage soit à dimension réelle. Elle était entourée au bord de l’écran par les symboles des outils de retouche photo d’un logiciel que Gurney commençait à peine à maîtriser. Il dirigea un des outils de réglage de la luminosité vers l’iris de l’œil droit de Strunk, cliqua avec la souris, puis examina la surbrillance qu’il avait créée. Mieux, mais ce n’était pas encore ça. Les yeux étaient toujours le plus ardu – les yeux et la bouche –, mais c’était la clé. Parfois, il devait changer à tâtons, pendant des heures, la position et l’intensité d’une minuscule surbrillance, et même alors le résultat n’était pas parfait. Pas assez bon pour le montrer à Sonya, et encore moins à Madeleine. Le problème, concernant les yeux, tenait au fait que c’étaient eux, plus que tout autre élément, qui reflétaient la tension, l’opposition – la banalité inexpressive teintée d’une touche de cruauté que Gurney avait souvent discernée sur le visage des meurtriers qu’il avait eu l’occasion de croiser. Il l’avait rendue à la perfection grâce à ses patientes manipulations sur la photo de Jorge Kunzman (le magasinier de Walmart qui avait la manie de conserver la tête de sa dernière petite amie en date dans son réfrigérateur jusqu’à ce qu’il puisse la remplacer par une plus récente). Il avait été content du résultat, qui traduisait avec une immédiateté troublante le vide noir tapi dans l’expression blasée de Kunzman, et la réaction enthousiaste de Sonya, son flot d’éloges, l’avait conforté dans son opinion. C’est cet accueil, ainsi que la vente inattendue de la pièce à un des amis collectionneurs de Sonya, qui l’avaient incité à réaliser la série de photographies artistement retouchées faisant en ce moment même l’objet d’une exposition intitulée « Portraits de meurtriers par l’homme qui les a capturés », dans la petite mais luxueuse galerie de Sonya à Ithaca. Comment un inspecteur de la Brigade criminelle de la police de New York, ayant pris sa retraite depuis peu et ne s’intéressant pas le moins du monde à l’art en général et à l’art branché en particulier, éprouvant de surcroît une profonde répugnance pour la notoriété, avait-il pu devenir, dans une ville universitaire huppée, le héros d’une exposition décrite par les critiques locaux comme « un mélange extrêmement moderne de photographies d’une
brutale crudité, d’aperçus psychologiques audacieux et de manipulations graphiques magistrales » ? À cette question, deux réponses très différentes pouvaient être apportées : la sienne et celle de sa femme. Pour sa part, tout avait commencé quand Madeleine l’avait incité à suivre avec elle un cours d’histoire de l’art au musée de Cooperstown. Elle essayait sans cesse de le forcer à sortir – sortir de son bureau, sortir de la maison, sortir de lui-même, sortir tout court. Il avait appris que le meilleur moyen de rester maître de son temps consistait à adopter une stratégie de capitulations épisodiques. Le cours d’histoire de l’art constituait une de ces manœuvres tactiques, et même si l’idée d’en passer par là l’effrayait, il espérait que cela l’immuniserait contre de nouvelles pressions pendant au moins un mois ou deux. Non qu’il fût du genre pantouflard, loin de là. À quarante-sept ans, il était encore capable d’effectuer cinquante pompes, cinquante tractions et cinquante flexions. Simplement, il n’aimait pas beaucoup bouger. Toutefois, le cours se révéla être une surprise – trois surprises, à vrai dire. D’abord, en dépit de sa conviction que le plus grand défi qu’il aurait à relever serait de rester éveillé, il trouva le professeur, Sonya Reynolds, propriétaire d’une galerie et artiste de renommée régionale, captivant. Elle n’était pas belle au sens conventionnel du terme, ni habillée à la mode nord-européenne style Catherine Deneuve. Sa bouche était trop boudeuse, ses mâchoires trop proéminentes, son nez trop fort. Mais ces parties imparfaites étaient unifiées en un ensemble saisissant par de grands yeux gris-vert, une décontraction absolue et une sensualité naturelle. Il n’y avait pas beaucoup d’hommes dans le cours, six seulement sur les vingt-six participants, mais elle avait toute leur attention.
La deuxième surprise fut sa réaction positive au sujet. Parce que cela l’intéressait plus spécialement, Sonya consacra un temps considérable à l’art dérivé de la photographie : la photographie retouchée dans le but de créer des images plus fortes ou plus expressives que les originaux.
La troisième surprise survint au bout de trois des douze semaines de cours, un après-midi où elle commentait avec enthousiasme des sérigraphies réalisées par un artiste contemporain à partir de portraits photographiques solarisés. Tandis qu’il contemplait les sérigraphies, il se dit qu’il pourrait profiter d’une ressource peu courante à laquelle il avait un accès privilégié et lui apporter un point de vue original. Cette idée suscita en lui une étrange excitation – et c’était bien la dernière chose qu’il attendait d’un cours sur l’histoire de l’art. Ce projet lui étant venu à l’esprit – à savoir améliorer, clarifier, intensifier des photos d’identité judiciaire, en particulier des photos d’assassins, de façon à saisir et à communiquer la nature profonde des brutes qu’il avait passé sa vie à étudier, pourchasser et mettre hors d’état de nuire –, il se mit à y penser plus souvent qu’il n’aurait voulu. C’était en réalité un homme prudent, capable de voir les deux facettes de toute question, le point faible de toute conviction, la naïveté de tout enthousiasme. Alors qu’en cette radieuse matinée d’octobre, Gurney travaillait à son bureau sur la photo de Jason Strunk, la plaisante difficulté de l’opération fut soudain interrompue par le bruit de la chute d’un objet derrière lui. — Je te laisse ça là, dit Madeleine Gurney d’une voix qui aurait semblé désinvolte à n’importe qui d’autre, mais que son mari trouva tendue. Il regarda par-dessus son épaule, ses yeux s’étrécissant à la vue du petit sac de toile appuyé contre la porte. — Laisser quoi ? demanda-t-il tout en devinant la réponse.
— Les tulipes, répondit Madeleine du même ton égal.
— Tu veux dire les bulbes ?
Rectification idiote, comme tous deux le savaient. C’était juste une façon d’exprimer son irritation contre Madeleine et le désir de celle-ci de l’obliger à faire ce dont il n’avait pas envie. — Que veux-tu que j’en fasse ici ? — Que tu les portes au jardin. Que tu m’aides à les planter.
Il songea un instant à souligner l’absurdité qu’il y avait à amener le sac dans le bureau pour qu’il le rapporte ensuite dans le jardin, mais il se ravisa.
— Dès que j’aurai fini ça, répliqua-t-il avec une pointe de ressentiment.
Il se rendait bien compte que planter des oignons de tulipes par une magnifique journée d’été indien, dans un jardin perché au sommet d’une colline surplombant un paysage vallonné parsemé de bosquets au feuillage d’automne carmin et de prés vert émeraude sous un ciel de cobalt, n’était pas la plus pénible des corvées. Mais il détestait être interrompu. Et cette allergie aux interruptions, se disait-il, était une conséquence de sa qualité primordiale : l’esprit logique, linéaire, qui avait fait de lui un policier réputé – cet esprit que la plus légère discontinuité dans le récit d’un suspect suffisait à ébranler, qui pouvait déceler une faille trop infime pour apparaître à d’autres yeux que les siens. Madeleine lorgna l’écran d’ordinateur par-dessus l’épaule de Gurney. — Comment peux-tu travailler sur quelque chose d’aussi laid par une journée comme celle-ci ? demanda-t-elle.
Chapitre2
Une victime parfaite
DAVIDETMADELEINEGURNEYHABITAIENTune solide ferme duXIXe siècle, blottie dans un angle d’un pré isolé, situé au bout d’une route sans issue dans les collines du comté du Delaware, à huit kilomètres du village de Walnut Crossing. Les dix hectares de pré étaient entourés de cerisiers, d’érables et de chênes. La maison avait conservé sa simplicité architecturale d’origine. Depuis un an qu’ils en étaient propriétaires, les Gurney avaient réparé les dégâts causés par les modernisations intempestives effectuées par l’ancien propriétaire – remplaçant notamment les tristes fenêtres en aluminium par du bois avec des croisillons, dans le style du siècle précédent. Non pas par manie de l’authenticité historique, mais parce qu’ils reconnaissaient que l’esthétique initiale étaitjuste. L’apparence que devait avoir une maison, l’atmosphère qu’elle devait dégager était une des questions sur lesquelles Madeleine et David se trouvaient en complet accord. La liste de ces questions, lui semblait-il, avait diminué ces derniers temps. Cette pensée, déclenchée par la remarque de sa femme sur la laideur du portrait auquel il travaillait, avait entamé son humeur comme de l’acide la plus grande partie de la journée. Elle était encore à la lisière de sa conscience cet après-midi-là quand, assoupi dans sa chaise Adirondack préférée après la séance de plantation des bulbes de tulipes, il eut soudain conscience du bruit des pas de Madeleine se dirigeant vers lui à travers les hautes herbes. Au moment où les pas s’arrêtèrent devant le fauteuil, il ouvrit les yeux. — Tu crois qu’il est trop tard pour sortir le canoë ? demanda-t-elle avec son calme et sa gaieté habituels. Elle avait eu l’habileté de situer sa phrase quelque part entre une question et une sommation. Madeleine était mince et sportive ; à quarante-cinq ans, elle en paraissait dix de moins. Elle avait un regard franc, posé, observateur. Ses longs cheveux bruns, à l’exception de quelques mèches vagabondes, étaient relevés sous son chapeau de paille à large bord. Il répondit par une question tirée du propre fil de ses pensées. — Tu trouves ça vraiment laid ? — Bien sûr que c’est laid, répondit-elle sans hésitation. Est-ce que ce n’est pas censé l’être ? Il fronça les sourcils, réfléchissant à son commentaire. — Tu veux parler du thème ?
— Et de quoi d’autre ? — Je ne sais pas, dit-il en haussant les épaules. Tu semblais quelque peu méprisante à l’égard du tout – l’exécution aussi bien que le motif. — Désolée. Elle n’avait pas l’air désolé. Alors qu’il était sur le point d’en faire la remarque, elle changea brusquement de sujet. — Tu as hâte de rencontrer ton vieux condisciple ?
— Pas tellement, non, répondit-il en réglant le dossier de la chaise un cran plus bas. Je ne suis pas un fanatique des souvenirs d’antan.
— Il a peut-être un meurtre à te faire élucider.
Gurney regarda sa femme, scrutant son expression ambiguë.
— Tu crois que c’est ça qu’il veut ? demanda-t-il d’un ton neutre.
— N’est-ce pas ce talent qui a fait ta renommée ?
La colère commençait à durcir sa voix.
C’était un phénomène qu’il avait observé suffisamment souvent, ces derniers mois, pour penser qu’il savait de quoi il retournait. Ils avaient des conceptions différentes de ce que sa retraite devait signifier, des changements qu’elle était censée apporter dans leur vie et, en particulier, de la manière dont elle était censée le changerlui. Dernièrement aussi, l’animosité avait grandi autour de sa nouvelle occupation – ce projet de portraits de meurtriers qui absorbait tout son temps. Il se doutait que l’esprit négatif de Madeleine, sur cette question, n’était pas sans rapport avec l’enthousiasme de Sonya.
— Tu savais qu’il était célèbre lui aussi ? demanda-t-elle. — Qui ça ? — Ton copain de classe. — Pas vraiment. Il a vaguement dit au téléphone qu’il avait écrit un livre. J’ai fait une rapide recherche. Je n’aurais jamais pensé qu’il était connu. Deux livres, précisa Madeleine. Il dirige une sorte d’institut et a donné une série de conférences qui est passée sur PBS. J’ai imprimé des copies des jaquettes de ses livres depuis Internet. Si tu as envie de jeter un coup d’œil… — J’imagine qu’il me racontera tout ce qu’il y a à savoir sur lui-même et ses livres. Il n’a pas l’air timide. — Comme tu veux. J’ai mis les tirages sur ton bureau, si jamais tu changes d’avis. Au fait, Kyle a téléphoné tout à l’heure. Il la dévisagea en silence. — Je lui ai dit que tu le rappellerais.
— Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ? répliqua-t-il d’un ton plus irrité qu’il n’aurait voulu. Son fils n’appelait pas souvent. — Je lui ai demandé si je devais aller te chercher. Il a répondu qu’il ne voulait pas te déranger, que ça n’avait rien d’urgent. — Il a dit autre chose ? — Non. Elle tourna les talons avant de s’éloigner dans l’herbe grasse et humide en direction de la maison. Comme elle atteignait la petite porte et posait la main sur la poignée, elle parut se souvenir de quelque chose. Elle pivota vers lui et dit avec une perplexité un peu surjouée : — D’après la jaquette, ton ancien condisciple est un vrai petit saint, parfait sous tous rapports. Un gourou de la sagesse. On ne voit pas très bien pourquoi il aurait besoin de consulter un inspecteur de la Brigade criminelle. — Un inspecteurà la retraite, corrigea Gurney. Mais elle était déjà à l’intérieur, et laissa la porte claquer derrière elle.
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