A la vie, à la mort

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Un thriller psychologique machiavélique qui explore le côté sombre des amitiés fusionnelles



Un thriller psychologique machiavélique qui explore le côté sombre des amitiés fusionnelles



Certaines amitiés s'essoufflent. Rachel et Clara se sont promis que la leur durerait toujours.
Le jour de leur rencontre, Rachel était la petite nouvelle et Clara, celle avec qui tout le monde voulait être ami. À l'approche de la trentaine, les deux femmes sont toujours aussi étroitement liées mais les rôles sont inversés. Rachel poursuit une brillante carrière à la télévision et mène une vie stable avec son petit ami ; Clara, elle, perd peu à peu le contrôle de son existence.
Quand Rachel doit enquêter sur une disparition, elle est loin de se douter qu'il s'agit de sa meilleure amie. Que cache cette disparition ? Est-ce un enlèvement, un suicide ou bien tout autre chose ?





Publié le : jeudi 22 janvier 2015
Lecture(s) : 17
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365691475
Nombre de pages : 269
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couverture
Colette McBeth

À LA VIE,
À LA MORT

Traduit de l’anglais
par Anath Riveline

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À Paul et Finlay,
Milo et Sylvie

Septembre 2007


Officiellement, je ne pense plus à toi. Je suis entièrement focalisée sur l’avenir. Quand quelqu’un s’inquiète de savoir comment je vais, et ça m’arrive tout le temps, j’opte pour une terminologie guerrière, ça ajoute au drame, tu ne trouves pas ? « J’ai vaincu mes démons ; je combats les idées noires qui m’ont dévastée. » Parfois, si la situation se présente, je me penche en avant, je regarde mon interlocuteur dans les yeux, froidement, et j’explique avec le plus d’égard possible : « Je suis une survivante, je vaincrai mon passé. » En retour, je reçois un hochement de tête compatissant, un sourire préoccupé. Et c’est presque comme si j’entendais aussi un soupir de soulagement. Je vois la liste des inquiétudes de mon interlocuteur diminuer dans son esprit. Elle progresse.

En fait, c’est entièrement faux. Je n’arrive pas à me vider l’esprit de toi, comme je pourrais débarrasser un placard. Les gens ne comprennent pas que, quoi qu’il se soit passé entre nous, nous resterons à jamais gravées dans les veines l’une de l’autre. Je ne veux pas tourner la page, avancer, bien au contraire. Je veux retourner au tout début. À l’époque où tu déclenchais chez moi un sourire qui illuminait mes yeux et pétillait dans ma tête. Quand nous riions de ce que nous seules trouvions drôle, quand nous échangions les clins d’œil, les private jokes comme si c’était notre monnaie à nous. À l’époque où nous étions tout le temps ensemble, parce que séparées nous n’avions plus de signification.

 

Je sens ton absence comme une douleur au creux de mon ventre, une faim que rien ne peut satisfaire. Même les yeux fermés, je ne peux pas t’échapper, je te vois partout. Hier, le soleil de la fin d’après-midi s’est insinué par la fenêtre pour inonder la pièce. J’ai clos mes paupières pour en savourer la chaleur, je me suis imaginée sous un ciel immense et infini, à contempler la mer. Je fixais l’horizon, les bateaux de pêcheurs rouges, jaunes et verts flottant au loin, le bleu de l’océan se fondant dans le bleu du firmament. L’espace d’un court instant, mon esprit s’est figé et vidé, j’ai respiré profondément. J’étais libérée de mes pensées. Mais, soudain, tu m’es apparue, sautant dans les vagues, tes cheveux noirs bouclés dégoulinants. Tu éclatais de rire, emportée par la houle. J’ai couru vers l’eau pour te voir, j’ai plongé. Et quand tu es ressortie, le visage, les cheveux, ce n’étaient pas les tiens.

 

Comme ils sont cruels, les jeux que mon esprit m’inflige.

 

Je ne pourrai connaître le repos avant de t’avoir retrouvée. Oh, ce que je donnerais pour te revoir une dernière fois ! T’obliger à me regarder dans les yeux et te faire comprendre, sans l’ombre d’un doute, que je t’ai toujours aimée, que tout ce que j’ai fait pour toi ne provenait que de mon désir intense de te protéger.

Je ne t’en veux pas si tu ne le vois pas ainsi. J’en veux à ceux qui t’ont empoisonnée de leurs mensonges. Mais écoute ton cœur. Suis ton instinct. Pense à ce merveilleux trésor si précieux que nous partagions. Sache qu’une perle si pure ne peut jamais être mauvaise.

 

C’est pour cela que je t’écris. Pour que tu comprennes. Je ne sais pas comment ces mots t’atteindront, mais je trouverai un moyen. Je n’ai parlé à personne de cette lettre, ce qu’elle contient ne colle pas avec mon discours de la battante qui va de l’avant. Alors, si tu la lis, qu’elle reste notre secret. Imagine simplement que je suis tout près de toi et que je murmure à ton oreille notre histoire, à ma façon. Et peut-être qu’à la fin tu comprendras comment nous nous sommes perdues et comment nous pouvons nous retrouver.

1

Mon histoire commence un lundi matin en janvier de l’année dernière parce que c’est le moment évident pour la faire démarrer. J’ai longtemps pensé : C’est le jour où tout a basculé, mais bien sûr ce n’est jamais aussi simple. Les graines de ce qui s’est passé alors étaient plantées depuis des années.

Dans mon tableau de souvenirs du 22 janvier 2007, voilà ce que tu verras : un seul tournesol dans un jardin, les vagues, leurs immenses mâchoires ouvertes se débattant sous des nuages gorgés de pluie. Et le violet du ciel, son apparence électrique, comme s’il avait été chargé d’énergie négative.

Mais l’esprit joue des tours. Et la mémoire aussi. Ce que nous nous rappelons n’est pas forcément le reflet exact de la réalité. Cependant je crois vraiment que ma description du ciel et des vagues est fidèle. Mais le tournesol en hiver ? Je le revois aussi nettement que je vois ma main devant moi. Mais ça ne veut pas dire qu’il y était. Peut-être simplement que cette fleur m’a toujours évoqué toi, nous. Le début de la fin.

 

C’était une conversation à sens unique, comme celles qui marquaient souvent le point de départ de mes journées de travail. Robbie, mon rédacteur en chef, aboyait ses ordres au téléphone.

— Une bonne femme a disparu à Brighton, la police va tenir une conférence de presse. Je t’envoie le reste par e-mail, a-t-il lancé avant de raccrocher.

Je n’en savais pas plus.

J’ai quitté Londres sous une bruine glaçante, mais au moment d’atteindre la banlieue de Brighton, la neige s’était mise à tomber en flocons géants sur mon pare-brise. Dans la ville, une fine couche blanche recouvrait les rues. J’ai remonté Southover Street, contournant les rangées de maisons basses pour me diriger vers John Street et le commissariat de police, une construction massive blanc et beige, avec des fenêtres sales, non loin de la mer.

J’étais en retard, alors je me suis garée sur le bord du trottoir, une amende étant toujours préférable aux réprimandes du service des informations pour avoir raté un papier. En ouvrant la portière, j’ai été accueillie par un air glacé qui m’a rappelé pourquoi je détestais Robbie. Le Mackintosh trop fin, les talons, la jupe, le style hôtesse de choc. C’était ma façon de le caresser dans le sens du poil, après qu’il eut dit que je devrais faire « un peu plus d’efforts ». Les téléspectateurs, eux, se contrefichaient que je porte le même manteau trois jours de suite, mais pas lui.

En face du commissariat, les camionnettes de la télévision s’attroupaient déjà, hérissées d’antennes satellites pointant vers le ciel et bourdonnantes. La nôtre arborait le logo du National News Network, un cafouillage de N, et stationnait à côté du camion du Global Broadcasting Corp. Par la porte entrouverte, j’ai aperçu le moniteur qui affichait des images prises dans la salle de conférences. Soulagée, j’ai constaté qu’on n’entendait aucun son, personne n’avait encore commencé à parler. J’ai pris mon BlackBerry pour lire le message de Robbie qui me permettrait de remplir les trous de l’histoire, en improvisant comme toujours, quand Eddie, l’ingénieur, est sorti de la camionnette à la parabole, méconnaissable dans son épaisse veste North Face.

— On vient de nous prévenir qu’il nous reste une minute avant de passer à l’écran. Tu aurais dû mettre tes baskets, Rachel.

 

C’est d’abord l’odeur qui vous agresse, dans un commissariat. La puanteur de vies qui se désagrègent, du chaos alcoolisé et drogué, d’hommes et de femmes qui franchissent la ligne. Pareil dans les hôpitaux et les maisons de retraite. Ça vous pénètre. Le poste de police de Brighton n’avait rien de différent des autres. La pestilence m’a saisie à la gorge au moment même où j’ai passé les portes automatiques.

Un homme attendait à l’accueil, son costume un ou deux tons plus gris que sa peau. Gris acier proche du mastic. Ses cheveux noirs scintillaient de gras et il se rongeait des ongles particulièrement crasseux.

— Qu’est-ce que tu me regardes comme ça, toi ? m’a-t-il lancé. T’as rien d’autre à faire ?

— La ferme, Wayne ! l’a repris l’officier à la réception.

D’après son badge, elle s’appelait Lesley. De gros anneaux ovales pendaient à ses oreilles, tirant sur ses lobes, et des cernes noirs soulignaient ses yeux.

J’ai présenté ma carte de presse.

— Ils sont sur le point de commencer, mon cœur. Remplissez ce formulaire.

Elle a tapoté le registre avec sa main droite et j’ai pu constater qu’elle portait des bagues en or à trois de ses cinq doigts, mais pas au pouce, ni à l’auriculaire. Sur l’une, il était écrit « maman », comme si elle avait besoin d’un rappel, et sur une autre, « amour ».

— Toi, tu restes assis là jusqu’à ce qu’on t’appelle, a-t-elle ordonné à l’homme d’acier. Vous, venez avec moi, il faut que je vous accompagne à l’intérieur.

Nous avons passé une porte double vers un long couloir qui donnait sur la salle de conférences. On y retrouvait la poignée habituelle de journalistes locaux, agglutinés dans leurs costumes bon marché, un mur de bavardages les entourant, leurs caméras prêtes à reprendre le cours de leur vie, dès que les policiers ouvriraient la bouche. Une grappe de micros se dressait sur la table et, derrière, quatre personnes étaient installées : deux officiers de police, l’attachée de presse, Hillary Benson, et une jeune femme. J’ai aperçu aussi Jake Roberts. Mais tout cela, je ne l’ai vu que plus tard. Quand Lesley a ouvert la porte, mes yeux se sont arrêtés sur une affiche, de soixante centimètres sur soixante environ, accrochée à côté de la table. La photo d’une femme. Une photo de toi.

Tes yeux bleus m’ont engloutie, au plus profond, là où il fait froid et noir. Mes poumons se sont gonflés, tout mon corps réclamait de l’air. Je me noyais, Clara, et tout ce temps, me parvenaient le remous de l’eau ainsi que le ronronnement des journalistes qui se préparaient. Personne n’a vu ce qui s’est produit en moi à cet instant, personne n’a remarqué que j’avais été ensevelie, entraînée depuis l’extérieur de l’histoire vers ses tréfonds obscurs. Personne n’aurait pu imaginer que ce fait divers était en partie le mien.

J’avais le sentiment d’avoir touché le fond. Tout s’est arrêté.

Et c’est là que j’ai entendu une voix plus forte que le reste, qui couvrait les conversations. Je suis revenue à la surface, manquant d’oxygène.

— On est prêts ! a lancé la voix.

Le commissaire Gunn donnait le coup d’envoi de la conférence de presse comme on annonce le début d’un spectacle.

 

— Merci d’être venus, a dit le commissaire avec son accent de l’Ouest.

J’ai remarqué qu’il regardait droit dans l’objectif des caméras.

— Nous avons besoin de votre aide pour retrouver cette jeune femme, a-t-il déclaré en montrant la photo.

Ton sourire, si séduisant.

— Elle s’appelle Clara O’Connor. Elle a vingt-neuf ans et disparaître ne lui ressemble pas.

Il se trouve que le commissaire Gunn et moi avions ce qu’on peut appeler une relation professionnelle. C’était un contact que je cultivais depuis trois ans, depuis que j’avais décroché ce poste de correspondante de presse aux affaires criminelles pour le National News Network. Nous déjeunions ensemble, nous nous payions des verres et, après un moment, les informations filtraient. Des tuyaux sur ses affaires en cours, quelques fuites ici et là. Il existait entre nous un marché tacite, on se permettait mutuellement de paraître sous notre meilleur jour. C’est le genre de relation bien pratique que les journalistes entretiennent, et à cet instant, la nôtre a commencé à s’effilocher. Il ne t’avait jamais rencontrée, mais subitement, il devenait un expert de ta personnalité. Le sang a jailli dans ma tête, et mes dents se sont enfoncées dans ma lèvre inférieure.

— C’est son amie et colocataire, Amber Corrigan, qui a rapporté sa disparition. Amber n’avait pas dormi chez elles le vendredi soir, mais elles avaient prévu de se retrouver le lendemain pour déjeuner.

Il s’est interrompu et a regardé la jeune femme assise à deux personnes de lui, derrière la table. Je t’avais déjà entendue me parler d’elle, mais je ne l’avais jamais rencontrée. C’était une toute petite chose fragile et insignifiante. La chaise semblait l’engloutir. J’ai pensé que, si elle sortait dans la rue, elle serait emportée par la tempête qui grondait. Mais elle était jolie et les cameramen et les journalistes adorent les jolies filles qui pleurent. Ton histoire obtiendrait plus de couverture grâce à elle.

Le commissaire Gunn s’est raclé la gorge.

— Clara devait passer la soirée avec des amies, vendredi dernier, le 19 janvier, au centre-ville de Brighton. D’après ce qu’on sait, elle n’a fait qu’une brève apparition. Elle a été vue quittant la Cantina Latina sur Marina Drive aux alentours de 23 h 30 et aurait dit à ses amies qu’elle rentrait à son appartement. Malheureusement, elle n’a plus réapparu depuis.

Il s’est arrêté et a balayé la foule du regard pour ménager ses effets. J’essayais d’enregistrer les informations qu’il égrenait et de les analyser. C’était comme tenter d’attraper de l’eau dans ses mains.

Quand je regarde en arrière, j’ai du mal à expliquer mon comportement à cet instant, Clara. Pour être honnête, je ne le comprends toujours pas moi-même. J’entends encore la voix dans ma tête qui me hurlait de me lever et de crier que cette version de la soirée de vendredi était entièrement fausse. Je voulais brailler au commissaire que j’étais ton amie et que, si quelqu’un te connaissait ici, c’était moi. Je voulais appuyer sur « pause », figer la salle pendant un moment et avoir enfin l’occasion de réfléchir. Tous les muscles de mon corps se tendaient, me poussant à agir, à parler. Mais rien. J’étais ancrée au sol, engluée par une force trop puissante pour moi. Je n’avais plus de voix, j’étais paralysée. Je me suis contentée de regarder les événements défiler devant moi, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour que je les rattrape.

 

— Je remercie Amber Corrigan pour sa présence parmi nous aujourd’hui, a affirmé le commissaire Gunn. Nous savons qu’elle traverse une période très traumatisante, mais elle tenait à apporter sa contribution aux recherches.

Mes yeux se sont tournés vers Amber. C’était ta colocataire, mais je doutais qu’elle te connaisse bien. Et pourtant elle était là, le visage décomposé, les yeux gonflés et rouges d’émotion. Plus tard, j’ai regretté de ne pas avoir pu pleurer comme elle, mes larmes ont mis du temps à venir.

— Je voudrais juste dire à Clara…

Elle s’est interrompue pour avaler sa salive. Sa voix était basse, mais elle prononçait chaque syllabe de chaque mot, comme si elle avait répété soigneusement ses répliques.

— Clara, si tu m’entends, s’il te plaît, contacte-nous, on se fait un sang d’encre. Je sais que ça ne te ressemble pas de disparaître comme ça et nous tremblons tous à l’idée de ce qui a pu t’arriver.

Elle s’est mise à sangloter et, avec le dos de la main, s’est essuyé les joues. Le bruit des caméras qui se recadraient sur elle en plan serré était à peine perceptible, mais je l’ai tout de même entendu.

— S’il te plaît, Clara, dis-nous où tu es.

Elle aurait pu dire quelque chose de plus original, quelque chose de plus digne de toi.

Le commissaire Gunn est intervenu :

— Je voudrais remercier Amber de s’être déplacée jusqu’ici aujourd’hui et je vous demande à tous désormais de la laisser tranquille.

En un geste commun, l’audience a hoché la tête, même si chacun avait bien conscience qu’à la première occasion ils se jetteraient sur elle pour essayer d’obtenir une interview exclusive.

Il a enchaîné sur le fait qu’on essayait déjà de contacter tes amis et collègues. (Est-ce que j’arriverais parmi les derniers parce que je figurais à la lettre W de ton agenda ?) Il a expliqué que tu étais une artiste prometteuse, ce qui m’a fait un peu tiquer.

— Des questions ? a-t-il fini par demander.

Les questions se bousculaient dans ma tête, toutes hurlant à mes oreilles. Mais je n’avais toujours pas de voix et le sol autour de moi s’ouvrait. Un seul mouvement et je dégringolerais dans le trou noir qui se formait sous mes pieds. Alors je suis restée assise, raide comme un piquet, tandis que les autres levaient la main et que leurs questions flottaient dans l’air.

Je me demande si autre chose se jouait également dans cette pièce ce jour-là. Si je me rendais compte, même à un niveau inconscient, que le commissaire Gunn ne pourrait rien pour moi. Si je savais déjà que j’avais toutes les réponses, qu’il fallait juste que je creuse un peu pour les trouver.

2

Quelques jours plus tôt


Même au téléphone, je l’entends dans ta voix. L’étincelle dont j’avais oublié l’existence. Et ton rire, fort et contagieux, résonne en moi comme un feu d’artifice. C’est comme ça que nous étions, je pense. Tu m’as manqué, Clara. Notre relation m’a manqué.

— Honnêtement, Rachel, je ne me suis pas autant amusée depuis des années, lances-tu. On est allées dans ce club carrément kitsch mais si drôle. J’ai même fait une touche à la fin de la soirée, même si je préfère ne pas savoir ce qu’il a pensé de moi.

— J’aurais bien aimé voir ça, dis-je, m’abstenant de rappeler que tu ne m’as pas invitée, parce que ça m’est égal, enfin, en tout cas, je comprends.

Tu as besoin d’élargir ton cercle d’amis et ça veut dire faire des choses l’une sans l’autre. Après tout, ma vie aussi a évolué. Ma carrière, mon petit ami. Et Jonny n’est pas seulement mon petit ami, il est tout ce que je n’aurais jamais imaginé avoir un jour. Ses yeux noirs pétillent quand il rit, et il rit souvent. Quand il m’embrasse la nuque, des décharges électriques traversent mon corps. Il me comprend parfaitement, le seul fait d’être auprès de lui me calme. Désolée si tout ça sonne un peu cucul la praline, mais je l’aime. À ce moment-là, je me dis qu’il va juste falloir te trouver quelqu’un à toi aussi.

— Tu vas le revoir ?

Je brûle les étapes. Je suis devenue comme ces gens qui marient tout le monde parce qu’ils veulent partager leur bonheur.

— J’en doute fort, réponds-tu.

Tu glousses tellement que tu as du mal à articuler plus de deux mots à la suite.

— J’ai dû interrompre le baiser pour dégueuler dans mon sac à main.

— Tu plaisantes ? je demande de ma voix de grande sœur.

Je ne peux m’empêcher de vouloir te protéger, Clara. Avant c’était dans l’autre sens, je sais, mais depuis un moment, c’est moi qui veille sur toi.

— Ben, qu’est-ce que j’aurais dû faire ? J’aurais jamais pu tenir jusqu’aux toilettes, et je ne voulais pas vomir sur le sol, alors le sac était la seule option envisageable. Il ne m’a pas vue. Mais mon sac était dans un état… et mes clés…

— Arrête, j’en ai assez entendu ! je m’exclame, mais je ris avec toi. Bon, et c’est qui tes nouvelles amies ? Tu vas finir par me le dire ?

Maintenant tu ne ris plus, tu toussotes. J’imagine que ton sourire s’est effacé.

— Des filles de l’école, déclares-tu enfin.

— Ah, vraiment ? Qui ? Tu vas me les présenter ?

— Je ne savais pas que j’avais besoin de ton approbation pour tout ce que je fais…

Tu as changé d’humeur, en un éclair. Et tes mots me font l’effet d’une gifle.

— Bon sang, Clara, je te demande, c’est tout. Je suis curieuse, rien de plus…

Je laisse ma phrase se perdre. Tout doux, pas la peine de relever.

— Bon, puisque tu veux vraiment savoir, Sarah Pitts et Debbie Morton.

Tu prononces les noms lentement, pour leur donner plus de poids, j’imagine.

Les souvenirs que trimballent ces noms se bousculent dans ma tête. En une seconde, je suis propulsée au collège et je sens leurs crosses de hockey dans mes tibias, leurs coudes pointus dans mes côtes pendant les parties de netball. Mais tout cela n’est rien comparé au jour où Lucy Redfern m’a poussée dans l’eau au cours du voyage de l’école à Shropshire. Je me revois sortant du lac, toute la classe pliée en deux, mais c’est le rire de Sarah qui retentit le plus fort. Lucy lance que j’avais bien besoin d’une douche et James, son frère jumeau, entraîne les garçons dans une salve d’applaudissements. Tu étais là, Clara, tu m’as vue devenir écarlate de honte.

Mais c’était il y a longtemps. Elles ont peut-être changé, me dis-je.

 

— Debbie sent toujours les frites ? je demande.

Je ne cherche même pas à savoir pour Sarah.

— Va te faire foutre, Rachel. T’es tellement imbue de toi-même !

— Eh, Clara, je plaisantais. Elles m’ont détruit ma dernière année de lycée, mais tu me connais, je vais de l’avant, je ne suis pas rancunière.

Tu laisses échapper un bruit indéterminé.

— Mais je comprends maintenant pourquoi tu ne m’as pas proposé de venir, j’ajoute.

Pendant un instant, aucune de nous deux ne parle, et la joie que j’avais ressentie au début de notre conversation est balayée par le silence. Je me demande si on pourra de nouveau être bien ensemble.

Et c’est là que tu dis quelque chose qui me surprend :

— On sort de nouveau ce vendredi, affirmes-tu d’une voix plus douce.

Tu t’interromps comme pour peser tes mots.

— Tu pourrais venir. Et ensuite, tu viendrais dormir chez moi. Si ça se trouve, tu changeras d’avis à leur sujet.

Je m’apprête à refuser, mais je prends tout de même un peu de temps pour y réfléchir. Je pense tout d’abord que Jonny ne sera pas là, puisqu’il part filmer un documentaire en Afghanistan, et que donc je serai seule. Ensuite je me dis qu’au lycée Sarah Pitts m’en faisait baver, mais qu’elle n’a plus aucune raison de rire de moi, désormais. J’ai un bon travail, un petit ami. Elle ne peut plus rien contre moi.

— Pourquoi pas ? Ça peut même être amusant.

 

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