Abattoir ensoleillé

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Ce fut dans la nuit du 6 au 7 mars, exactement, donc le jour anniversaire de ma naissance, que Steve Cherrington, que j'avais perdu de vue depuis plusieurs années, se rappela à mon bon souvenir. J'ignore si, en l'occurrence et étant donné la date, il voulut me faire un cadeau, mais ce fut tout comme et, dans l'ensemble, assez gratiné.





Publié le : jeudi 19 juillet 2012
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EAN13 : 9782265095021
Nombre de pages : non-communiqué
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Couverture
LÉO MALET
ABATTOIR ENSOLEILLÉ
 
 
 
FLEUVE NOIR
CHAPITRE PREMIER
La nuit de Tonio Beach
Ce fut dans la nuit du 6 au 7 mars, exactement, donc le jour anniversaire de ma naissance, que Steve Cherrington, que j’avais perdu de vue depuis plusieurs années, se rappela à mon bon souvenir. J’ignore si, en l’occurrence et étant donné la date, il voulut me faire un cadeau, mais ce fut tout comme et, dans l’ensemble, assez gratiné.
Harry’s BarL’Homme armé
e
L’année suivante, celle de la visite, préludant à la Deuxième Guerre mondiale, des souverains britanniques en France, nous nous revîmes, Steve et moi, et toujours au Harry’s Bar. Je m’en souviens comme si ça datait d’hier. Attablé dans un angle de la salle, un numéro de Paris-Soir devant lui, Steve paraissait rouler de lugubres pensées.
— Ils l’ont eu, me dit-il, presque sans préambule.
— Qui ça ?
— Rudolph Klement.
— Rudolph Klement ?
— Oui. Camille.
— Ah! oui, Camille…
Je revis le grand type à l’air doux et réservé.
— … Mais qui ça, « ils » ?
— Ces fumiers du Guépéou.
Et comme je paraissais ne pas comprendre, il me mit l’exemplaire de Paris-Soir sous les yeux. Je lus que la veille, 23 août, on avait repêché dans la Seine, à la hauteur d’un bled nommé Meulan, le tronc décapité d’un inconnu apparemment tué d’un coup de stylet au cœur. On décrivait ces restes macabres en insistant sur le fait que le dos présentait une « certaine voussure » et que les mains, « longues et spatulées à l’extrémité des doigts fins », étaient quasi féminines.
— C’est Rudolph Klement, dit Cherrington, d’une voix sourde. Il n’y a pas deux types au monde à offrir ces caractéristiques-là. Bon Dieu ! avait-il poursuivi, comme pour lui-même, ils ont tué Ignace Reiss, Wolff, je ne sais qui encore en Espagne, à la faveur de la guerre civile, et l’an dernier, ici, dans une clinique russe, Léon Sedov, le fils de Trotski, et maintenant c’est au tour de Camille. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ils l’ont liquidé. Il exerçait les fonctions de secrétaire administratif de la IVe. C’était un poste important, certes, exigeant boulot et dévouement, mais qui ne l’amenait pas à détenir des « secrets » susceptibles d’être utilisés contre Trotski, au cas où d’autres procès de Moscou seraient en vue.
— Ce n’est peut-être pas lui, dis-je, histoire de parler.
— Je te dis que c’est lui. Il a disparu depuis trois semaines et, maintenant, le voilà.
Et, effectivement, le cadavre sans tête ni jambes découvert à Meulan était bien celui de Rudolph Klement, ainsi que des témoignages ultérieurs en apportèrent la certitude. Mais l’enquête tourna court. Des considérations politiques firent que de fausses pistes furent suscitées sur lesquelles s’égara la police, et le silence tomba sur l’affaire, un silence étouffant. Le Guépéou ? Ça faisait rire les gens. Voyons, le Guépéou, est-ce que ça existe ailleurs que dans les cervelles des anticommunistes primaires ? Et puis même, en admettant, quel intérêt aurait eu le G.P.U. à supprimer un militant oppositionnel dont les fonctions, pour importantes qu’elles fussent, ne l’érigeaient quand même pas en personnage de premier plan ?
— Il y a d’autres secrétaires administratifs de l’Organisation, disait alors Steve Cherrington. Si le G.P.U. s’attaque à eux, c’est que cela fera partie d’un plan. Mais si on les laisse accomplir tranquillement leur besogne, il faudra conclure que Rudolph Klement a été tué pour d’autres motifs que son boulot.
Le G.P.U. ne commit aucun autre attentat contre les collègues ou le successeur du malheureux Camille, mais le 20 août 1940, à Mexico, l’agent d’exécution de Staline : Mercader, camouflé sous les apparences innocentes d’un jeune imbécile un peu snob, fracassa, d’un coup de piolet, le crâne du vieux révolutionnaire Léon Trotski.
Par la suite, l’enquête établit que le meurtrier s’était introduit dans les milieux trotskistes de Paris au cours de l’été 1938, commençant sa lente et sournoise marche qui devait le conduire deux ans plus tard dans le cabinet de travail de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski. Été 38 ! Ce fut une révélation pour beaucoup, et Steve trouva là la réponse à sa question. Voilà donc pourquoi Rudolph Klement avait été enlevé et coupé en morceaux. Soit hasard, soit prescience, il avait dû découvrir quelque chose, nourrir quelque soupçon touchant le futur assassin du Vieux, et on lui avait fermé la bouche !
Pour en revenir plus particulièrement à mon ami Steve Cherrington, il avait fait beaucoup de chemin sur le plan journalistique, à l’époque où Trotski fut assassiné. Il commençait à devenir célèbre, à cause d’enquêtes assez remarquables menées originalement de-ci, de-là. Jaloux de son indépendance et de son franc-parler, il n’était attaché à aucun journal. C’était un « pigiste », un franc-tireur du reportage, se débrouillant pour traiter seul les sujets qui lui plaisaient et les publier ensuite où il pouvait, par l’intermédiaire d’agences. Parfois, il ne le pouvait pas, ses articles constituant une véritable dynamite. Il se contentait alors de les éditer en brochures.
Parallèlement à son activité de journaliste, il avait continué à s’occuper de politique, collaborant à la presse trotskiste sous divers pseudonymes. Il était devenu un familier de Trotski et avait fait plus ou moins partie, à un moment ou un autre, de sa garde personnelle, dans la villa fortifiée de Mexico. Mais il n’était pas auprès de l’ancien compagnon de Lénine lorsque Mercader avait frappé. Il ne s’était jamais pardonné cette absence, s’imaginant que s’il avait été là il aurait peut-être pu empêcher le geste criminel. Cet événement avait bouleversé sa vie. « Huit centimètres d’acier dans le crâne », m’avait-il dit souvent, en évoquant le fer de piolet dont s’était servi l’assassin. Il ne terminait jamais la phrase, prononcée sur un ton à la fois douloureux et farouche, mais je comprenais ce qu’il voulait dire. Ces huit centimètres d’acier homicide devaient désormais guider son existence. Il avait personnellement déclaré la guerre à Staline et à ses suppôts, sous quelque masque qu’ils se dissimulent. Pendant la guerre, il avait failli avoir d’assez sérieux ennuis, car il ne partageait pas les illusions du président Roosevelt, lequel prenait le dictateur russe pour un démocrate, et Cherrington, lui, ne tenait pas le Géorgien pour un allié. Après la guerre, lorsque les équipes du sénateur McCarthy avaient épuré l’administration des agents communistes qui y pullulaient, Cherrington avait prêté la main à l’opération, à la grande indignation de certains imbéciles qui ne songent à crier : « Au secours ! On m’égorge » que lorsque le couteau a déjà pratiqué une plaie. Cherrington avait désigné des têtes qui n’étaient pas celles de vulgaires comparses.
Que c’était loin, tout ça ! La vie s’était écoulée, nous séparant peu à peu, insensiblement mais sûrement. De loin en loin, je lisais son nom sur une brochure ou au bas d’un article, et puis il s’était marié, et le silence l’avait enveloppé, jusqu’au jour où on avait appris qu’il était devenu veuf, sa femme ayant péri dans un accident d’auto. A ma connaissance, il n’avait pas repris la plume.
Moi, pendant ce temps, j’avais vécu comme j’avais pu, sans famille (mes parents étaient morts pendant la guerre), sans attaches sentimentales (j’étais resté célibataire), et sans fric (mon père ne m’avait laissé que des dettes), me contentant de vieillir chaque jour un peu plus (mais conservant, paraît-il — allons, tant mieux! —, des allures de jeune homme), et accomplissant sans enthousiasme un boulot de journaliste subalterne, généralement dans des canards à la limite de la faillite.
En cette fameuse nuit pluvieuse du 6 au 7 mars, j’étais dans la salle de rédaction d’un de ces canards battant de l’aile, le New World de Los Angeles. Assis l’un en face de l’autre, Chambers et moi tuions le temps en nous appliquant à doter, chacun de son côté, la lèvre supérieure d’Elizabeth Taylor de la plus somptueuse paire de bacchantes possible. Il était exactement minuit, lorsque le téléphone sonna. Chambers décrocha.
— Allô ? Oui. Burton Rames ? Je vais voir s’il est là. De la part de qui ?…
Chambers n’est pas un mauvais bougre, mais il aime en installer.
— … Qui ? Cherrington ?…
Il ouvrit des yeux ronds, et moi aussi, sans doute.
— … Oui, j’avais bien compris. Cherrington, c’est ça…
Il me passa l’appareil, de plus en plus sur le cul.
— … C’est Cherrington, fit-il, n’en revenant manifestement pas.
Lui aussi connaissait de réputation celui qu’on avait baptisé le journaliste Libertas, Véritas et As des As.
— Cherrington ? fis-je en écho et prenant le bigorneau. Allô ? Ici Burton James, lançai-je dans le micro.
— Salut, petite tête ! Ici Steve, articula une voix lointaine.
— Steve ?
— Steve Cherrington, oui, s’impatienta mon correspondant. Merde ! Combien de fois faudra-t-il que je prononce mon nom ?
— Ah ! mon vieux, tu sais, il faut nous excuser. On en bave, quoi ! Depuis le temps que je n’ai plus entendu parler de toi, ça ne doit pas faire loin de cinq ou six ans, peut-être plus… Où étais-tu passé ?
— Un peu partout dans le vaste monde. En dernier lieu, j’étais à Ciudad Regina, un bled mexicain que je te recommande. J’en débarque, pour ainsi dire.
— Ah ! mon vieux Steve, que tu débarques de Ciudad Regina ou de Pétaouchnok, je suis quand même bien content de t’entendre. Je te croyais mort.
— Oui ? ricana-t-il. Eh bien ! je n’en suis peut-être pas loin et c’est pour ça qu’il faut que je te voie !
— Quand ?
— Tout de suite.
— Eh bien ! Rapplique, mon vieux ! Il reste encore un peu de gnôle.
— C’est toi qui vas rappliquer…
Il parlait de plus en plus nerveusement.
— … Je ne peux pas bouger d’où je suis. Je mets des notes en ordre et il faut que je fasse vite si je veux en avoir terminé en temps voulu. Je croyais disposer encore de quelques jours, mais je crains que… Enfin, je t’expliquerai. Voilà, tu connais Tonio Beach ?
Je connaissais Tonio Beach. C’était un village perdu de la côte du Pacifique. Perdu et abandonné. Un moment, il avait abrité quatre descendants d’Espagnols et une douzaine de métis dégénérés, et puis même ces types s’étaient débinés, tellement le coin était agréable. Si Cherrington demeurait là-bas, il avait vraiment le chic pour choisir ses lieux de villégiature.
— C’est là que tu es ? demandai-je.
— Plus ou moins.
— En tout cas, ce n’est certainement pas de Tonio Beach que tu téléphones. Le téléphone, à Tonio Beach…
— Ne m’interromps pas tout le temps. Je te téléphone de la station-service assez minable que tu trouveras sur la route de la corniche, après Oceanside. Tonio Beach, c’est en bas, au pied de la corniche. La fille qui tient la station-service s’appelle Isabel. Ella a l’air d’une Indienne et l’est à moitié. C’est à elle que tu t’adresseras et elle te conduira jusqu’à moi. A propos de gnôle…, procure-toi une bouteille de William Lawson’s et porte-la ostensiblement sous le bras. A ce signe de reconnaissance, Isabel verra qu’elle peut te faire confiance.
— Ah ! bon. C’est comme ça ? Eh bien ! mon vieux, on peut dire que c’est mystère et compagnie ! Tu es sûr de ne pas travailler pour Hitchcock ? On dirait que tu crains quelque chose.
— Il y a des années que je crains quelque chose. Je ne m’en porte pas plus mal. Mais je n’en prends pas moins des précautions. Maintenant, si tu as les jetons…
— Pas du tout !
— Alors, amène-toi. Je vais te filer de la copie pépère. Je ne sais pas si tes patrons du New World l’accepteront, mais tu pourras toujours la leur proposer. A tout de suite, Burt.
Il raccrocha. J’en fis autant, abasourdi.
— Bon Dieu ! Chambers, dis-je. De la copie ! De la copie signée Cherrington ! C’est un truc à faire monter le tirage.
— Ou à accélérer la déconfiture de la boîte, à cause des procès qui s’ensuivront, opina Chambers, un mec assez pot-au-feu.
— En tout cas, je vais aller voir.
 
Le drugstore, au coin de la rue, était encore ouvert et j’y achetai une bouteille de William Lawson’s. J’allai ensuite au garage du journal et réquisitionnai la Plymouth mise à la disposition des collaborateurs pour les besoins du service.
Il pleuvait encore un peu lorsque je sortis de Los Angeles. Mais quelques kilomètres plus loin, si le ciel restait menaçant et couvert de nuages noirs, il n’en tombait plus d’eau.
Après avoir longé le Pacifique pendant une demi-heure, le tracé des routes m’obligea à m’enfoncer dans les terres. Mais un peu plus tard, je rejoignis la côte et ne quittai pour ainsi dire pas l’océan des yeux jusqu’à la station-service indiquée par mon copain.
C’était une bicoque d’aspect peu engageant, avec une piste défoncée et deux pompes à essence paraissant hors d’usage. Une lumière jaunâtre et anémique filtrait par la porte entrouverte. Un vent s’était levé qui, frôlant la surface de la mer, apportait du large une puissante odeur de sel et faisait grincer quelque part une tôle mal assujettie.
Je stoppai entre les deux pompes, attrapai la bouteille de whisky, la mis sous mon bras, descendis de voiture et pénétrai dans la bicoque.
Adossée à un comptoir derrière lequel s’entassaient des accessoires d’automobiles, une jeune fille d’environ dix-huit ans me regardait venir. Assez pauvrement vêtue d’un corsage sans manches et d’une jupe de lourd tissu, elle était pieds nus dans de tristes godasses. Ses cheveux abondants, noirs comme le jais, encadraient un visage au teint cuivré. Elle remarqua tout de suite la bouteille de whisky et me gratifia d’un sourire de bienvenue.
— Je suis Isabel, dit-elle.
— Et moi Burton Rames, répondis-je.
Bueno. Je vais vous conduire auprès de Steve. On va pouvoir descendre avec votre voiture jusqu’à Tonio Beach, mais, ensuite, il faudra marcher un peu à pied. J’espère que ça ne vous gêne pas.
— Pas du tout.
— Il existe un autre chemin, mais il est beaucoup plus long, même avec une voiture.
Elle sortit un trench-coat d’un placard, l’endossa, s’enveloppa les cheveux dans un foulard aux couleurs vives et, quelques minutes plus tard, nous roulions vers la mer par une route creusée d’ornières. Isabel ne disait rien, sagement assise sur son siège. J’amorçai la conversation.
— Quel type, ce Steve ! dis-je. Je reste six ans sans avoir de ses nouvelles et puis, boum, en pleine nuit… Je vais le trouver changé. Il va bien ?
— Oui. Il est simplement un peu nerveux.
— Il l’a toujours été. Vous n’avez pas une idée de ce qu’il a à me raconter ?
— Non. Je ne sais pas. Il ne parle pas beaucoup. Il travaille, il travaille. Je ne connais pas grand-chose à tout ça, vous savez ? Je ne suis qu’une pauvre Hispano-Indienne.
— Allons, allons, pas de complexe. Il y a longtemps que vous connaissez Steve ? Moi, ça fait…, je n’ose plus calculer les années ; ça me vieillit trop.
— C’était surtout mon père qui le connaissait. Ils étaient camarades.
— Étaient ? Ils ne le sont plus ?
— Mon père est mort.
— Ah!
— Il ne le savait pas, quand il est venu demander l’hospitalité, il y a quelques jours. Il avait besoin d’un endroit tranquille pour se reposer et classer ses notes. Je lui ai dit de rester. Mon père et Steve appartenaient à la même Organisation. Vous en êtes, vous aussi ?
— De l’Organisation ? Vous voulez dire : IVe Internationale ?
— Oui.
Je dis que j’en étais. Ça ne nuisait à personne.
— Mon père voulait le bonheur des hommes, poursuivit Isabel. Steve aussi. Et vous aussi, sans doute ?
Je répondis oui, alors que c’est non que j’aurais dû dire, mais cette môme n’aurait pas compris. Le bonheur des hommes ! Le bonheur des autres ! J’en avais trop connu qui le désiraient si ardemment qu’ils faisaient s’entre-tuer tout le monde, forgeant leurs belles théories humanitaires dans le sang et la boue. Très peu pour mézigue.
— Ah ! c’est ici qu’il va falloir quitter la voiture, dit soudain ma passagère.
Nous étions arrivés au bord de l’eau, sur une sorte de petite place entourée de masures entassées en désordre. Tout ce qui restait de Tonio Beach. Encore à l’attache, un bateau abandonné, à demi submergé, tirait sur sa chaîne rouillée. J’avais connu des endroits plus folichons. Enfin, ce n’était en tout cas pas ici qu’on viendrait faucher la bagnole du New World. Je pouvais la laisser sans crainte. Nous mîmes pied à terre.
— Bon. Eh bien ! je vous suis, Isabel ! dis-je, en assurant ma bouteille de whisky sous mon bras, remontant le col de mon imper et baissant les bords de mon galure car, puisque nous ne pouvions plus utiliser la Plymouth, il se remettait doucement à flotter ; c’est comme ça, la vie.
— Par ici, dit Isabel.
Nous dépassâmes les maisons en ruine et nous engageâmes dans un sentier au sol détrempé, bordé de quartiers de rocs et de tamaris. Les arbustes ondulaient sous l’action du vent et de la pluie, et bruissaient longuement. Au-dessous de nous, l’océan grondait…
Le sentier devint de moins en moins praticable. Enfin, après avoir franchi un ruisseau sur un planchon mal équarri, j’aperçus une peureuse lueur filtrant à travers des feuillages agités par le vent. Une maisonnette de style incertain, agrémentée d’une galerie en façade, m’apparut. Tout ça avait l’air passablement délabré.
— Nous voici arrivés, m’avertit Isabel.
Nous escaladâmes le bref escalier. Elle manœuvra une poignée et poussa la porte. Dans le fond du couloir obscur ainsi découvert, une porte bâillait, projetant un rectangle de lumière jaune.
— C’est moi, Steve, annonça Isabel. Avec M. Rames.
— Eh bien ! Soyez les bienvenus, mon coco et ma cocotte ! ricana une voix derrière moi. Avancez, mes mignons, qu’on bigle un peu vos gueules.
Et le canon d’un pétard, enfoncé dans mes reins, me poussa dans le couloir.
De la pièce éclairée, un autre mironton surgit et, lui aussi, il avait au poing un feu de fort calibre. Je regardai Isabel, la soupçonnant de trahison. Elle tremblait comme une feuille, ses yeux égarés ne parvenaient à se poser sur rien. Non, pas plus que moi, elle ne s’attendait à semblable réception.
— Tu as trouvé ce que ce con a balancé par la fenêtre ? demanda le second type au pétard.
— Non, répondit celui qui me chatouillait la région lombaire. Je n’ai trouvé que ce couple idéal, en revenant.
Cependant, nous avions atteint le seuil de la pièce éclairée, Isabel exhala un cri atroce et s’écroula, évanouie.
La pièce était sommairement meublée d’un divan miteux, d’une table de bois blanc et de deux fauteuils en rotin. Une lampe à pétrole, munie d’un réflecteur, était accrochée par une espèce de torchère au mur chaulé.
La présence, sur la table, d’une luxueuse machine à écrire ultra-moderne, qui devait fonctionner à l’électricité quand on disposait de jus, n’atténuait en rien l’impression que j’éprouvais d’être revenu cent ans en arrière.
Simplement vêtu d’un falzar et d’une chemise de nylon ouverte sur sa poitrine velue, Steve Cherrington gisait au milieu de la pièce, sur le dos, les bras en croix. Une des balles qui avaient mis fin à ses jours l’avait atteint au front et ainsi, avec tout ce sang lui barbouillant le visage, il rappelait étonnamment les photographies que j’avais pu voir représentant Léon Trotski après l’attentat.
Celui des assassins qui paraissait être le chef, le grand costaud au pétard, celui qui s’inquiétait de savoir si son copain avait « trouvé ce que ce con avait balancé par la fenêtre », un type brun, au menton sali de barbe, assez beau gosse malgré tout, mais au regard dur et implacable » fit un pas vers moi. En ricanant, il me délesta de la boutanche de whisky que je serrais toujours sous mon bras (il y a des fois, je vous jure, où l’on se comporte bizarrement), me palpa pour s’assurer que je ne trimbalais aucune arme, puis me demanda ce que je foutais ici.
— Steve m’avait dit de venir le voir, dis-je.
— Pourquoi donc ?
— J’ai cru comprendre qu’il avait de la copie à me fournir.
Le type fronça les sourcils :
— De la copie ? Est-ce que, par hasard, vous seriez journaliste ?
— Je suis journaliste.
Il ne devait pas aimer les journalistes. Son visage exprima une férocité sans nom et, aussi sec, il me flanqua un coup de crosse en pleine poire. Sous le choc et la douleur, je reculai, me pris les pinceaux dans je ne sais quel obstacle, et m’écroulai sur le cadavre encore chaud de Steve. Je n’étais pas entièrement dans les pommes, mais je ne valais guère mieux. En jurant comme un portefaix, le type se précipita sur moi, et je me dis que ça allait être définitivement ma fête, mais il se contenta de me fouiller pour s’emparer de mon portefeuille.
— Burton Rames, l’entendis-je dire, lisant ma carte d’identité à haute voix. Burton Rames, du New World.
— C’est bien encore un de ces fumiers, grogna son copain. Crois-tu qu’il sache quelque chose ? Qu’il puisse nous aider dans nos recherches ?
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