Absinthe

De
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Depuis 2006, Daniel Hernandez est
l’auteur d’une véritable saga policière
qui oscille entre terroir et thriller. Ses
polars mettent en scène les enquêteurs
Jepe Llense et José Trapero, héros
que l’on suit, d’enquête en enquête,
de la Cerdagne à la Haute Vallée de
l’Aude, en passant par Perpignan,
Le Barcarès, Barcelone ou Narbonne.
Autant de lieux qui font partie de l’histoire de l’auteur.
Dans ce neuvième opus, celui-ci a choisi comme thème
la disparition du dernier poste-frontière de l’espace
européen, à la frontière franco-espagnole.


Accords de Schengen obligent, le poste de douane
du Perthus est condamné ! Chez les douaniers, le climat
est anxiogène...

A partir de ce fait de société, Daniel Hernandez a
imaginé une intrigue au cours de laquelle Jepe Llense,
le commissaire chargé des affaires du Languedoc
Roussillon, en butte avec une hiérarchie hostile, doit
naviguer entre sentiments d’amitié et souvenirs d’un
passé opressant pour parvenir à démasquer un coupable
particulièrement habile à brouiller les pistes.

Pour les besoins de son enquête, le commissaire
catalan va débarquer à Bages, un village proche
de Perpignan où il a conquis son premier
trophée rugbystique et où réside une importante
communauté de douaniers. Ripoux, indics, flics,
trafiquants…. se côtoient et s’affrontent entre
Le Perthus et la plaine roussillonnaise.

Publié le : jeudi 1 mars 2012
Lecture(s) : 19
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782363912077
Nombre de pages : 262
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La fée verte
Coiffés d’opaline émeraude, position basse, deux *monte-et-baisse éclairent leCoconbluesde leur halo de tripot. Gainés d’isolants tissés, pointés de cro-chets apparents, les cordons torsadés courent nus sur le plâtre cru. Commutateurs et prises électriques en céramique ancienne accentuent le caractère vieillot de l’installation. Effet trompeur. Le matériel est de récupération, le réseau récent. Accompagné de la seule batterie, Jim Morris-son ânonneLight my Fire. Plus que la caisse claire, dominant la mélodie de leur accent métallique, les cymbales donnent le tempo. Progressivement, la voix humaine cède la place au clavier, le clavier à la guitare. Des notes simples, des arrangements subtils qui enent, grondent, planent… La musique colle au spleen de Michel. Lancinante, envoûtante, elle gone l’angoisse qui oppresse sa poitrine et ronge son ventre. De lents crescendos puis le chanteur dis-tille à nouveau le couplet. Baigné d’ombres mouvantes, les mains posées sur le juke-box vintage, le front appuyé à la vitre, le
* Suspensions à hauteur réglable.
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visage coloré par les loupiotes rouges et vertes qui illuminent le cœur de l’appareil, le regard hypnotisé par le saphir aux craquements légers, Michel suit les voltes du vinyle. Sa tête branle régulièrement de droite à gauche, une mesure sur quatre. Les Doors, les Stones, Bowie… tous leurs quarante-cinq tours sont là, classés dans la machine mais surtout dans sa mémoire. Sa jeunesse rebelle, les concerts à Londres, Paris, Barcelone, Milan… l’accompagnent toujours lorsqu’il se consacre au rituel. Seule concession au temps passé, des enceintes monumentales suppléent à l’ampli et aux haut-parleurs obsolètes du vieil ap-pareil. Leurs vibrations remplissent la pièce et pénè-trent Michel jusqu’aux tréfonds de son corps et de son âme.
Tout à côté, occupé au bar, véritable autel de la messe, son ami Benoît prépare la communion. Une bouteille poussiéreuse à l’étiquette noircie de moisi en main, il dose précautionneusement la quantité d’alcool translucide qu’il verse dans un verre évasé en corolle. Il penche sa tête pour mesurer le niveau qui afeure le bulbe réservoir, l’ajuste de quelques larmes. Satisfait, il pose délicatement la îole et ap-précie une nouvelle fois le ménisque en soulevant la coupe vers la lumière. Etincelant, le précieux breu-vage frémit. Satisfait, Benoît observe Michel qui danse sur place, d’un pied sur l’autre. Il sourit et le rejoint dans la musique. Ses doigts tambourinent sur le zinc. D’une voix rauque, il massacre un couplet puis se concentre à nouveau sur l’ofîce. Il extrait deux cuillères à absinthe du bouquet présenté dans une coupePernod ilset les équilibre sur les lèvres des verres qu’il vient de préparer : les manches nervurés
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tendus vers l’extérieur, les têtes surplombant la sur-face tremblotante de l’alcool. Les accessoires stabili-sés, il se tourne vers la pyramide de sucre non rafîné qui trône sur le comptoir. Armé d’un pic à glace, il décoche quelques coups contrôlés sur la surface irré-gulière de la motte. De sa main libre, il récupère les fragments arrachés et les dispose sur les mini-pelles de métal argenté. Délaissant son outil, il se saisit d’une carafe et verse cérémonieusement son eau gla-cée sur les noisettes rousses. Les gouttes détachent les grains ; un mince îlet les emporte, creusant son lit en torrent miniature. Inexorablement, telle une montagne désagrégée par des pluies diluviennes, la structure agglomérée s’effondre. Jouissant du rituel, Benoît contrôle débit et fré-quence. Un volume de fée verte pour cinq d’eau. L’absinthe réagit. Les reets précieux et tendres s’éteignent, emportés dans des volutes qui s’élèvent et colorent la préparation d’un blanc laiteux. Les der-niers cristaux de sucre fondent. A la septième tour-née, son désir reste neuf. Il claque sa langue d’envie et, soudainement pressé, à la manière d’un cafetier lassé par un client qui s’attarde trop, aboie : – Michel, c’est prêt. Viens.
Michel émerge de son monde. Le ton de son compère déclenche la colère qui couvait en lui. En-tamantSatisfaction, les Stones l’encouragent dans sa révolte. Il crache : – Benoît, espèce de taré, tu m’as foutu dans la merde. L’autre rit. Il s’irrite : – Cesse de te foutre de moi ! A son tour, Benoît se fâche : – T’es ridicule ! Le coup est parfait, tu risques
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rien. L’Etat nous a baisés dans les grandes largeurs, on lui rend la monnaie de sa pièce, point barre ! Michel ne l’entend pas ainsi. Ses lèvres se tordent de rage. – Tu me mets devant le fait accompli. Je suis pas d’accord. Faut faire machine arrière. – Trop tard, le service comptable a enregistré. Ce fric, personne ne l’a vu et son propriétaire ne le ré-clamera jamais. Je te dis, une opération sans risques. – S’ils s’en aperçoivent, c’est la în pour nous ! – Sois pas pessimiste. Pense au bon temps qui nous attend et qu’on mérite. Deux millions d’euros ! Un million pour chacun, t’imagines ? – Tu n’es qu’un taré et tu m’as foutu dans la merde, réitère Michel. – Tu fais chier. Viens boire un coup, t’y verras plus clair après ! Les yeux fous, Michel titube.I can’t get no, clame Jagger. Les vociférations du chanteur cognent dans * sa tête. Effet conjugué de la thuyone et de l’alcool, il évolue comme dans un rêve… côtéwild side. Il avance, tend ses bras et saisit Benoît au col. – Toi, tu vas voir ! – Lâche-moi, réagit l’autre, le regard virant éga-lement à la démence. Ils s’agrippent, s’empoignent par leur chemise. Benoît chute de son tabouret, entraînant avec lui Michel qui, dans le mouvement, se saisit du pic à glace…
*Substance contenue dans la plante d’absinthe. Toxique à forte dose.
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