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Alice au pays des merguez

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Dans cet ouvrage, tu prendras connaissance de l'événement le plus important qui se soit produit depuis que l'homme a marché sur la Lune. Un événement que l'on jugeait tellement impensable qu'on n'y pensait plus. La nouvelle a créé un remue-ménage extrême dans la vie française. Au point que M. le président de la République a honoré ce livre d'une préface. Si mon éditeur a refusé de la publier, c'est parce qu'il était convaincu que, d'ici quelques années, San-Antonio sera bien plus connu que le président ; et qu'il serait donc anormal qu'un auteur célèbre fût cautionné par un président oublié. Il n'en reste pas moins que c'était un très bel élan du coeur dont je remercie vivement le Pommier des Français. Ce qui l'avait motivé ? Je vais te dire, prépare-toi au choc : Béru et Berthe viennent d'avoir un enfant. Un vrai, bien à eux, déjà gras et dégueulasse, car bon sang ne peut mentir. C'est pas de l'événement pur fruit, ça ? Ouvre vite la fenêtre, je sens que tu vas t'évanouir.





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couverture
SAN-ANTONIO

ALICE AU PAYS DES MERGUEZ

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A Claude Delieutraz, mon génial bûcheron.
Affectueusement,
San-A.

PREMIÈRE PARTIE

APOLLON-JULES

SURAVANT PROPOS

Un rire de femme l’arracha à sa torpeur.

Quand il mangeait, il s’enlisait, bouchée après bouchée, dans une trouble félicité purement organique qui le comblait tout en lui laissant l’esprit disponible.

Il venait de se commander deux cents grammes de caviar qu’il comptait consommer tartiné sur des pommes de terre en robe des champs, et ce tas noir et luisant, planté au centre de son assiette, le préparait déjà à la joie gustative.

Il ferma les yeux et mordit à grande gueulée vorace dans le tubercule lesté d’œufs d’esturgeon. Il avait nappé le tout de crème aigre. Le bonheur qu’il escomptait se produisit aussitôt, et c’était cela surtout qui le rivait aux plaisirs de la table, cette attente jamais déçue, cette évocation très forte qui, chaque fois, trouvait confirmation.

Il mastiqua lentement, voluptueusement, s’abandonnant avec ferveur à sa gloutonnerie, lorsque le rire de la femme vint pour la seconde fois brouiller son début d’extase.

Il reposa sa pomme de terre si fastueusement tartinée et chercha du regard la personne qui riait ainsi. Il y avait tant de joie spontanée, tant de fraîcheur dans ce rire qu’il en était troublé. La salle luxueuse du club, aux éclairages savants, était comble. Aucun homme qui ne fût en smoking, aucune femme qui ne portât une robe ou un ensemble du soir. Des bougies délicates faisaient briller leurs yeux et exaltaient leur maquillage. Une cohorte de serveurs hautement professionnels, efficaces et empressés, se déployait dans le restaurant en un ballet plein de grâce et de précision.

Le bâfreur attendit, la tête dressée, que la femme au rire mélodieux se manifestât à nouveau, ce qui ne tarda pas. Elle se tenait à deux tables de la sienne, sur la gauche, assise face à une grande glace sombre qui renvoyait son image à l’homme. Il pouvait la contempler simultanément de dos et de face et il éprouva alors cette impétueuse cuisance de l’envie poussée au paroxysme. Il essaya de la chasser de sa vue et mordit à nouveau dans sa pomme de terre ; mais son plaisir de manger devenait lointain, comme improbable.

Un instant, il en voulut à la fille de lui gâcher une joie déjà installée en lui. Elle ne devait guère avoir plus de vingt ans. Elle était d’un blond légèrement cendré. Ses cheveux moussaient sur la nuque et tombaient en mèches savantes sur ses oreilles, formant une frange « à la diable » sur le front. L’homme était fasciné par la peau claire de son cou, fine comme celle d’un fruit délicat.

Il acheva son caviar lentement, l’esprit ailleurs. Quand il mangeait, son corps énorme décrivait des espèces d’ondulations continues. Ses épaules s’abaissaient pour remonter avec une lenteur océane.

Il but son verre de vodka, d’un coup. Un trait de feu balaya ses papilles. Le maître d’hôtel s’empressa pour remplir son verre. L’homme venait de prendre sa décision. Il murmura, sans regarder son interlocuteur :

— Quelqu’un peut-il aller prévenir mon chauffeur que j’ai des instructions urgentes à lui donner ? La Rolls blanche devant la porte.

— Certainement, monsieur Kazaldi.

Le rire, une fois de plus, vrilla ses sens. L’homme se mit à tartiner l’autre moitié de la pomme de terre. Un bonheur confus lui venait. A la déception de la bonne chère succédait l’espoir de la chair. Il se sentait souverain, puissant.

Quelques instants plus tard, son chauffeur se présenta à sa table, en uniforme noir, sa casquette à la main. C’était un grand type à la peau bistre et aux yeux de loup. Il s’inclina face à son maître.

Kazaldi murmura :

— La jeune femme blonde, deux tables derrière toi. Elle porte un smoking de velours à parements de soie. Elle se trouve en compagnie d’un couple dont la femme est rousse et un homme l’accompagne, d’un certain âge, avec des cheveux blanc bleuté. Fais le nécessaire.

Il avait parlé en arabe et si bas, du fond de sa graisse, que seul son domestique à l’oreille exercée pouvait capter ses paroles.

Le chauffeur eut une nouvelle inclination de buste et se retira. Au passage, il jeta un regard indifférent à la table qui venait de lui être indiquée, repéra la fille blonde, et remonta l’escalier de marbre garni d’un tapis iranien.

Des parfums délicats mais obsédants s’y mêlaient. Le chauffeur y était allergique. Il retint un éternuement.

VLAN !

Les cloches.

A toute volée.

Le cortège, maigre mais dense, quitte l’église où vient d’avoir lieu le baptême.

C’est Félicie la marraine. Elle tient le délicieux bébé dans ses bras. Elle est émue et y aurait pas besoin de la secouer longtemps pour que des larmes lui tombent des paupières.

C’est Pinaud le parrain. Il marche au côté de m’man, solennel, guindé, gourmé, rasé de frais, vêtu de noir, cravaté de gris. Il a les lèvres veuves de tout mégot et, pour une fois nu-tête, il va, tel un diplomate britannique, son chapeau neuf à bord roulé à la main et s’en fouette le mollet.

Pour assumer son rôle, il tient, de son autre main, un peton du petit Apollon-Jules, afin de bien marquer qu’en qualité de parrain, il a des droits sur l’enfant.

Les parents suivent, rayonnants. Alexandre-Benoît et Berthe, bras dessus, bras dessous, beaux d’amour, ivres du seul orgueil qui soit tolérable : l’orgueil paternel. Car enfin ça y est. Oui, ça y est ! Que dis-je : ÇA Y EST ! Ce couple sur le retour a pu procréer à la limite du hors jeu. Quelques pratiques médicales sur la Bérurière, un traitement hormonal chez le Gros. La mise en application d’une position amoureuse propre généralement aux canins et en particulier aux lévriers, tous ces éléments conjugués aboutissent ce jour dans les bras de Félicie.

Apollon-Jules est né. Le voici, âgé de deux mois à peine, mais pesant seize livres déjà. Sorte de Gargantua vagissant. Le front plus bombé qu’un croissant de lune, inexplicablement rouquin, bigleux, mafflu, goitreux, adorablement obèse, histoire de rendre un vibrant hommage à ses chers parents, le nez en coquille d’escargot, la bouche semblable à un bigarreau, les jambes torses because la graisse, les épaules musculeuses, modèle réduit de déménageur de pianos, voire de fort des Halles, il gigote dans sa vie neuve, le bougre, gueulant à tout-va, pissant à tout-va, déféquant davantage qu’il ne consomme tout en brandissant des poings agressifs qui, probablement, un jour, feront trembler bien des mâchoires, comme le dirait son géniteur.

Derrière le couple parental, il y a moi, donnant le bras à Mme Pinuche. Elle boitille à cause de son arthrite, ou de son arthrose, ou de sa décalcification, je ne sais. Tous les deux pas, elle s’arrête pour donner à son asthme un peu de répit.

Viennent ensuite Marie-Marie et son fiancé, le docteur Machegrin, homme jeune, beau et dynamique, et qui ne me paraît pas con du tout, ce qui me fait un tout petit peu chier, compte tenu de la jalousie qu’il m’inspire.

Mathias et sa femme ferment la marche. Une compagnie de C.R.S. des plus serviables a accepté de garder leurs dix-sept chiares, après avoir pris toutefois la précaution de placer les plus turbulents dans un parc clos de chevaux de frise.

Tiens ! Toinet a disparu. Serait-il devant notre groupe, tel l’alezan sauvage caracolant en tête du cortège ? Mais non, le voilà qui sort d’un confessionnal. Il brandit son appareil photo pour m’expliquer qu’il est allé changer de pellicule dans la sombre guitoune aux péchés.

Les cloches remettent une salve. Ah ! oui, carillonnez, amies de bronze, pour célébrer l’entrée du dauphin béruréen dans la grande famille catholique.

Il domine le son du clocher de son organe de ténor frais pondu, Apollon-Jules. Irrésistiblement, devant cet énorme poupard, je songe au fils de Grandgousier et de la gente Gargamelle. Déjà force de la nature, à deux mois à peine ! Volcan crachant la vie comme son cousin l’Etna sa lave. M’man a grand mal de garder ce pacsif tressautant dans ses bras de mansuétude. Câliner ce boisseau de cabris en délire est un exploit.

Qu’heureusement, ma chignole est à deux pas. Je me désaccouple de la dame Pinaud pour déponner la portière à Féloche. Elle s’installe à l’arrière avec monseigneur le marmot-tard-venu. Pinuche la suit, toujours superbe de tact et de chic ; sa pauvre épouse souffreteuse prend place à mon côté (la place du mort lui convenant à merveille) ; elle se meut avec mille précautions, biscotte ses vertèbres nazes et aussi ses plaies variqueuses qui suintent comme des conduits de chiottes éclatés par le gel.

Bon, paré de mon côté.

L’heureux père est saboulé dans les beige-Mitterrand, chemise canari, cravate orange. Il fait songer à un tournesol épanoui.

— Tu sais où c’est-il qu’on clape, grand ? s’informe-t-il, en hôte soucieux d’assurer la bonne marche des festivités qu’il assume. Le Goujon de la Marne, à Chennevières. Si t’arriverais le premier, tu d’manderas la salle privée particulière à m’sieur l’miniss.

— Je sais, je sais.

— J’ai r’tenu là-bas car y sont imbattab’ sous l’rapport quantité-prix. Ça s’tire la bourre dans la soupe, d’nos jours. Sont obligés de baiser leurs prétendants ; c’est la loi de Joffre et de l’Allemande, quoi !

Il me quitte pour retrouver la jolie maman d’Apollon-Jules tout en bleu, jupe plissée, chemisier à ramages, renard argenté sur les épaules. Le carnassier a perdu un de ses yeux de verre et cette borgnitude incommode. Berthe à qui je me suis permis d’en faire la remarque, m’assure qu’à la place du lampion manquant elle coudra un bouton de braguette à son homme ; ce qui devrait alléger l’infirmité du malheureux renard.

Le cortège s’ébranle. Quatre voitures.

— Avec qui Toinet est-il monté ? s’inquiète Félicie.

— Je l’ai confié aux Mathias, rassuré-je ; ils sont habitués aux cyclones.

— Nous aurions pu le prendre avec nous, ta voiture est suffisamment vaste.

Apollon-Jules remue-ménage jusqu’au délire. M’man diagnostique une faim de loup. Le parrain prie ma chérie de lui confier le fauve.

— Vous l’avez suffisamment coltiné comme cela, chère madame. Un peu à moi !

Félicie fait droit à sa requête afin de ne pas désobliger l’Ancêtre. Et voilà César avec du chiare plein les brandillons, s’efforçant de contenir la tornade.

— Il a de la vitalité, assure cet homme qui en manque tellement.

Je drive moelleux pour que notre escadrille ne se désunisse pas. On biche bientôt la voie sur berge, et puis on remonte au bout d’un temps pour continuer sur l’autoroute aménagée dans le lit de l’ancien canal. Et bon, on passe Saint-Maurice, on oblique sur la droite. Mme Pinaud me prie de ralentir pour qu’elle puisse gober deux de ses pilules contre les maux d’estomac. M’man commet l’imprudence de lui parler de sa santé et la vieille délabrée plonge par l’ouverture et nous assène, coup sur coup, son pylore mité, ses ovaires carbonisés, sa rate ébréchée, ses calculs rénaux, les friponneries de son gros intestin, le lâchage de son foie, son dernier pontage, son herpès aux fesses, l’ablation de sa vésicule, son pneumothorax, ses fistules au complet, ses fissures en cours, l’angine herpétique de l’automne passé, son kyste en voie de développement, le fibrome dont il faut l’opérer et tous les examens entrepris sur ce qui subsiste de sa personne physique. Le tout nous mène sans encombre jusqu’à La Varenne. On suit alors la Marne jusqu’à une guinguette classique à l’enseigne du Goujon de la Marne, précisément.

Parvenus à destination, nous notons une forte odeur dans ma Maserati. Une rapide enquête nous amène aux constatations suivantes : Apollon-Jules a déféqué de fond en comble sur Pinuche, sa couche s’étant malencontreusement déplacée. L’heureux parrain aura du bonheur pour l’année car il est tartiné du torse jusqu’aux mollets. Même son beau chapeau neuf qu’il avait déposé sur la banquette ressemble désormais à un vase de nuit après usage. La situation est grave, mais non désespérée. Berthy, la jolie petite maman embarque d’autor l’emmerdé et le démerdé aux chiches (tardivement, hélas) afin de remettre de l’ordre dans la situation.

Le gentil papa, peu troublé par les premiers méfaits de son hoir, nous guide au « Salon Bleu », ainsi nommé je pense parce qu’il est peint en vert et que le nappage est d’un rose fringant. Au fond dudit, sur une petite table, une bouteille de Martini, une autre de Ricard et une troisième d’Alsace nous attendent pour l’apéritif. Un jeune serveur, dont la veste blanche témoigne encore du menu de la veille, commence à servir ces breuvages de qualité à qui les réclame.

— Si vous permettrez, déclare alors Alexandre-Benoît. Du temps qu’Berthaga décamote Pinuche et not’enfant, faut qu’je vais vous lire l’menu ; et vous constaterez qu’il est pas si m’nu que ça !

Là il place un rire qu’il voudrait déclencheur, mais qui trouve peu d’écho dans notre assistance à tendance intellectuelle.

Sa Majesté l’ancien miniss (si j’ose m’exprimer de la sorte) va prendre un bristol graisseux sur la table dressée en vue de nos proches agapes. Il s’éclaircit la voix par un toussotement préalable ponctué d’une expectoration dont il balance les résultats par la fenêtre ouverte. En bas, quelqu’un rouscaille, comme quoi il vient de morfler le glave en pleine poire. Béru va lui crier que, quoi, merde, si on rigolerait pas un jour de baptême, merde, autant rester couché, merde !

Puis il se met à déclamer ce qui, pour lui, est bien plus beau que du Verlaine, bien plus fort que du Hugo :

— Pour commencer : andouille de Vire. N’ensuite : friture d’la Marne. On continuerera par des tripes à la mode de Caen ; puis par d’la tétine de vache r’venue aux z’oignons, que c’est l’espécialité d’la maison. Pour poursuivre, y aura du boudin aux deux pommes. Puis : fromage-à-la-crème à la crème, beignets de saison, profiteroles au chocolat et desserts. Ceux qu’aimeraient pas d’un plat, ce que je doute mais quoi, on trouve des peigne-culs partout, ceux-là qu’je cause pourraient l’remplacer par une omelette aux œufs, mais va falloir faudre le dire avant d’commencer vu qu’les grands chefs de cuisine culinaire aiment pas qu’on les fait chier en plein service, ce qu’est compréhensive.

« En ce dont qui concerne les vins, y aura beaujolais, muscadet, asti qui pue la menthe entièrement en provenance d’Italie, marc de Savoie et Chartreuse jaune de Parme pour les dames. Quéqu’un a-t-il-t’il quéqu’chose à objectionner ? Non ? Banco ! Ah ! V’là Pinuche. Montre un peu, parrain ? Mouais, elle t’a décapé l’plus gros, mais tu fouettes encore tant tellement et si bien qu’je te conseille d’enl’ver ton beau costard et d’le mett’ au portemanteau, en bas. Moi, l’odeur d’la merde m’a jamais dérangé, mais y a des natures délicates parmi nous que j’voudrais pas les faire déguster c’magnifique menu kif s’ils seraient bouclarès dans les gogues. Comme j’sais qu’tu portes des caleçons longs, César, tu peux déjener en p’tite tenue, n’est-ce pas, méames ? D’alieurs, c’est pas ce qu’il aurait à vous montrer qui vous ferait pousser des cris d’orfèvres, croilliez-moi. Notez qu’avec sa zézette d’officier d’caval’rie, y n’se défend pas trop mal, l’Ancêtre. Maâme Pinaud ici présente peut témoigner, si ell’ s’souviendrait encore de leur époque héroïque. Césaroche, j’lu ai vu grimper des gaillardes qu’y fallait pas leur en promettre, sauf le respecte qu’j’vous dois, Ninette. Il allait à la tâche comme un grand, son petit cul de lapin maigre activant tout berzingue, j’vous promets. C’t’un consciencieux, bistougnet ou monstre chibraque style moi-même, l’homme consciencieux fait reluire sa mousmé, je démords pas. Bon, on s’enfouit un deuxième apéro et on passe à tab’. »

C’est à ce moment précis, comme on dit toujours et depuis si longtemps dans les feuilletons bien torchés, que surgit un personnage familier, en l’occurrence le brigadier Poilala, huissier auprès du Saint-Siège d’Achille, notre père à tous.

Poilala, c’est tout un bonheur à emporter. T’en ai-je suffisamment parlé ? Non, sans doute. On ne s’exprime jamais assez sur les êtres intéressants. Imagine un canard à moustaches, chauve du devant, le nez en pied de marmite, le regard pincé, ce qui lui donne l’air bigleux. Hautement ganache. Mais courageuse ganache ; dévouée à ses maîtres jusqu’à la mort. Teigneux avec ses inférieurs, servile avec ses supérieurs, le vrai vieux brigadier de jadis, quoi ! L’honneur de la France !

Il est en uniforme mais tient son képi sous le bras, tel un général arrivant chez la marquise de Montroux-Céfiny.

Il rougit de confusance.

L’apercevant, Béru exclame :

— Poilala ! En v’là n’une surprise ! Comment se fait-ce ?

— Mes respectes, m’sieur l’miniss, mande pardon pour l’dérangeage, c’est au commissaire Santonio que j’en aye.

— Faisez, faisez ! déclare le Magnanime. Mais comment t’est-ce t’as su qu’il était là ?

— Vous avez envoillé une invitation au Vi… à môssieur l’direqueur.

— Dont il n’a pas pu accepter, j’sais, renfrogne Bérurier.

— C’est lui qui m’a indiqué le lieu d’c’te cérémonie. A propos, m’sieur l’miniss, je pourrais-je voir le bébé ?

— Il va viendre dans un instant, renseigne le Mastodonte ; il s’était chié parmi et sa p’tit môman l’nettoye. Les bébés, tu sais, c’est pas un ciné de curé.

Je trouve opportun de m’enquérir auprès du brigadier de ce qui motive sa venue inopinée au Goujon de la Marne.

Il me prend à l’écart et, la voix belle, le regard en mission, la moustache horizontale, me chuchote :

— En bas, dans une Ross-Roll, y a un monsieur de la haute, ami du Vi… de môssieur l’direqueur. C’t’homme aurait des problèmes dont j’ignore lesquels sont-ce. Môssieur l’direqueur veut qu’v’v’s’en occuperez de toute urgence.

J’enrogne. Pas mèche d’être peinard. Je sens que ce repas de baptême, unique au monde, va être carbonisé pour moi.

Berthe se pointe avec son produit dans les bras. Prodige de la maternité : elle paraît être une toute jeune maman. Poilala s’empresse et part dans des exclameries sans fin, comme quoi c’est tout son père, avec quelque chose de sa mère, là, là et là…

Je descends parler au môssieur de la Ross-Roll.

 

Le noble véhicule est de couleur bronze foncé avec un léger liséré mordoré à hauteur des poignées de portes. Au volant se tient un chauffeur sans livrée (ça se fait de moins en moins) mais en bleu croisé marine.

J’avise près de la voiture un homme bien mis, élégant, les cheveux gris, le visage allongé, très bronzé.

Ce qui frappe c’est que, malgré la dignité de son maintien et l’élégance de sa mise, il ressemble à un type au bout de son rouleau. Il y a en lui quelque chose de brisé, de hagard, de désemparé et, surtout, d’infiniment las. Il pourrait jouer l’industriel ruiné au sortir du casino ; le gentleman totalement décavé qui se demande s’il va pouvoir rentrer chez lui pour se filer une bastos dans le cigare, ou bien si, ne s’en sentant pas l’énergie suffisante, il n’est pas préférable d’aller s’allonger sur la voie ferrée pour confier son problème aux roues du T.G.V.

En me voyant venir à lui, il comprend que je suis moi et un suprême effort de volonté bande ses muscles.

Il me tend la main.

— Alain Lambert de Vilpreux, se présente-t-il.

— Commissaire San-Antonio.

— Je suis un vieil ami de…

— D’Achille ?

— Oui. Il m’a dit que ce qu’il pouvait faire de mieux pour moi, c’était de me mettre en contact avec vous…

Je salue comme ceux qui morituri.

Nous nous mettons à marcher le long d’un massif de rosiers borduré par un muret de ciment. Des odeurs de graillon arrivent des cuisines en nuage épais. L’endroit est pittoresque, folklo. Une survivance de Renoir, des guinguettes de l’époque Bruant. On aperçoit une barque de bois à la renverse sous un hangar de tôle. Dans une vaste cage grillagée, des lapins indifférents grignotent avec un bruit de rasoir électrique des trognons de choux provenant du jardinet qui fait suite au massif de rosiers. Le ciel est gris-samedi, avec des traînées jaunasses, genre slip pisseux.

Un instant de silence, et puis Alain Lambert de Je-me-rappelle-plus déclare :

— Ma fille a disparu, monsieur le commissaire.

— Quand ?

— Dans la nuit de jeudi à vendredi.

— Dans quelles circonstances ?

— Nous avions passé la soirée dans un club de la rive droite, le Pasha, en compagnie d’un couple d’amis. Ensuite nous avons regagné mon hôtel particulier de la rue d’Andigné. Parvenus devant la maison, ma fille est descendue de la voiture tandis que je remisais celle-ci au garage. Lorsque j’ai eu terminé cette manœuvre, Alice n’était plus là. Comme elle n’avait pas les clés de la maison sur elle, elle ne pouvait être rentrée. Je l’ai appelée, j’ai arpenté la rue. Par acquit de conscience, je suis rentré chez moi, mais non : elle avait bel et bien disparu. C’est alors que je me suis rappelé qu’une voiture nous suivait depuis un bon moment, je n’y avais pas tellement prêté attention, croyant à une coïncidence de parcours, comme il s’en produit fréquemment. D’ailleurs, lorsque j’ai stoppé devant chez moi, la voiture en question m’a doublé.

— Vous avez pu enregistrer la marque ?

Il hocha la tête.

— Une grande voiture, spacieuse. Américaine ou allemande, sombre. Impossible de préciser.

— Quel âge a votre fille ?

— Vingt-deux ans.

— Mariée, fiancée ?

— Non.

— Un ami ?

— Des amis. C’est une femme de tête. Pas du genre liaisons. Je suis veuf et nous menons une existence très… soudée, elle et moi. Elle ne me cache rien.

In petto je me dis qu’après les époux, les papas sont les hommes les plus crédules de la création. Leurs grandes fifilles parviennent à leur faire avaler n’importe quelle salade non assaisonnée.

Sans doute capte-t-il mon scepticisme car il murmure :

— Puisqu’elle me disait tout, pourquoi m’aurait-elle menti ? Je suis un père à l’esprit large, capable de tout comprendre. Quand il lui arrivait d’avoir une aventure avec un homme, elle me l’avouait sans que j’eusse à lui poser de question. Alice a des copains, surtout des copains. Il lui est arrivé d’aller un peu plus loin avec l’un d’eux, sans qu’elle en fasse mystère.

— Cela lui arrive souvent ?

— Non. Elle m’annonce la chose d’un ton amusé. Sa préoccupation principale, voyez-vous, c’est de « s’accomplir ». Je ne veux pas parler de surdouée, mais elle est licenciée en droit depuis l’an passé et a créé dans mon entreprise un département marketing qui fonctionne du feu de Dieu.

— Vous avez une photo d’elle ?

Il l’avait préparée et me la tend comme par magie, sans que je la lui aie vu prendre dans sa poche.

Je fais hardiment tilt. Ce qu’il m’annonçait de sa môme me donnait à croire qu’elle n’était pas laubée, la gosse. Les filles surdouées, presque sérieuses, qui vivent avec leur papa et s’activent dans leur usine ont généralement des frimes peu comestibles. Mais alors, là : oh ! pardon. Une souris mignonne à bouffer crue.

Blonde, harmonieuse, mutine, intelligente. Un regard clair qui doit te décortiquer en deux secondes ; une bouche charnue faite pour le sourire et le baiser. Des fossettes presque enfantines. Un rêve !

On marche jusqu’au hangar où est remisée la barque et on s’assoit sur l’embarcation renversée.

Ça fouette de plus en plus le graillon dans le coinceteau. Un gros chien borgne à l’œil laiteux s’approche de nous d’une allure épuisée tant il est gras et probablement vieux. Son infirmité lui donne l’air méchant, mais c’est un brave toutou qui vient fourrer sa truffe dans ma braguette pour un « salut les copains » débonnaire.

— Je peux la conserver ? demandé-je à Lambert de Moncul en levant la photo.

— Naturellement.

— Continuez votre récit.

Quelque part, un air d’accordéon éclate. C’est le Gros qui a voulu un repas en musique. Je reconnais Mme Yvette Horner, chevalière de la Légion d’honneur dans ses œuvres. De toute beauté !

— Vous dire mon angoisse !

— Inutile, en effet, soupiré-je.

— J’ai ressorti ma voiture, fait le tour du quartier, sillonné toutes les allées du bois de Boulogne proche. Je m’imaginais que des partouzards en goguette avaient forcé Alice à monter avec eux. D’ailleurs, lorsque j’ai compris qu’une voiture nous filait, j’ai cru qu’il s’agissait « d’amazones » motorisées, ou bien d’un couple en quête de partenaires. A pareille heure et dans ce quartier, la chose est fréquente. Je suis rentré à la maison et j’ai attendu toute la nuit.

— Vous n’avez pas songé à prévenir la police ?

— Bien sûr que si, mais je ne croyais guère à son efficacité, sans vouloir vous désobliger, monsieur le commissaire. Je me voyais dans un commissariat presque désert, face à un gardien de la paix maussade qui enregistrerait ma déposition en ronchonnant. Je me rendais compte qu’à ce niveau policier, rien ne serait déclenché immédiatement et que, de toute manière, il était trop tard pour se lancer à la poursuite de ces gredins. J’ai donc décidé d’attendre.

— Qu’espériez-vous ?

— Le retour d’Alice dans le cas où elle aurait eu affaire à des déréglés sexuels. Ensuite, j’escomptais une demande de rançon. J’ai passé la journée près de mon téléphone. Et puis encore la nuit suivante. Je n’ai pas fermé l’œil une seconde depuis jeudi matin.

Il me fait de la peine. Il paraît tellement vidé, cet homme. Tellement à bout d’énergie, à bout d’espoir.

— Ce matin, à l’aube, je me suis souvenu que je connaissais le directeur de la police judiciaire pour avoir fait une partie de chasse en Sologne en sa compagnie, voici quelques années. Je l’ai appelé et il m’a reçu aussitôt.

— Et alors ?

— Il m’a dit que j’avais peut-être eu raison de garder le silence. Tant que la presse ne se jetterait pas sur l’affaire, on conserverait les coudées franches, et au cas où des transactions s’établiraient, on aurait une bien meilleure possibilité de manœuvre.

— Exact, approuvé-je.

Alain Lambert de Mes Chères Deux poursuit :

— Votre directeur a réfléchi et m’a dit : « On va confier cette affaire à San-Antonio, c’est mon superman ; il va nous débrouiller tout cela. »