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Allô, Hercule Poirot (Nouvelle traduction révisée)

De
126 pages
Six nouvelles qui sont autant de chefs-d'oeuvre: 
Une étrange disparition
Le Double Indice
Le Guêpier
La Poupée de la Couturière
Le Signal rouge
S.O.S
Agatha Christie nous ravit une fois de plus en nous proposant des plus variés. Nous y retrouveons, pour notre plus grand bonheur, Hercule Poirot, avec ses petites cellules grises en parfait état de fonctionnement. Mais pas seulement ! Car la reine du crime est pleine de surprises et s'essaie également, avec brio, au paranormal. 

Traductions révisées par Laure Terilli, Pascal Aubin et al.
Voir plus Voir moins
Couverture : Agatha Christie® ALLÔ, HERCULE POIROT…

Collection de romans d’aventures
créée par Albert Pigasse

www.lemasque.com

Page de titre : Agatha Christie® ALLÔ, HERCULE POIROT Traductions révisées de Laure Terilli et Pascal Aubin ÉDITIONS DU MASQUE 17, rue Jacob 75006 Paris

ISBN : 978-2-7024-4479-5
© Conception graphique et couverture : WE-WE

Agatha Christie®, Miss Marple®, Poirot® and the Agatha Christie Signature® are registered trademarks of Agatha Christie Limited in the UK and elsewhere. All rights reserved.

Une étrange disparition – The Disappearance of Mr Davenheim :
Poirot Investigates : Copyright © 1924, Agatha Christie Limited.
Le Double Indice – The Double Clue :
Poirot’s Early Cases : Copyright © 1974, Agatha Christie Limited.
Le Guêpier – Wasps’ Nest :
Poirot’s Early Cases : Copyright © 1974, Agatha Christie Limited.
La Poupée de la couturière – The Dressmaker’s Doll :
Miss Marple’s Final Cases : Copyright © 1979, Agatha Christie Limited.
Le Signal Rouge – The Red Signal :
The Hound of Death : Copyright © 1933, Agatha Christie Limited.
S.O.S – S.O.S :
The Hound of Death : Copyright © 1933, Agatha Christie Limited.
All rights reserved.

© 1971, Librairie des Champs-Élysées, pour la traduction française.
© 2017, Éditions du Masque, un département des éditions
Jean-Claude Lattès, pour la présente édition.

Tous droits de traduction, de reproduction, d’adaptation,
de représentation réservés pour tous pays.

UNE ÉTRANGE DISPARITION

Nous avions, Poirot et moi, invité notre vieil ami l’inspecteur Japp à prendre le thé. Assis au salon autour de la table basse, nous attendions sa venue d’un instant à l’autre. Poirot venait de redisposer avec soin les tasses et les soucoupes que notre logeuse avait l’habitude de jeter littéralement sur la table. Le spectacle de la théière en métal lui avait arraché un profond soupir d’exaspération et il l’avait lustrée avec un mouchoir de soie. L’eau frémissait dans la bouilloire et une petite casserole émaillée contenait un chocolat épais et plus conforme au goût de Poirot que notre thé qu’il appelait « votre pisse d’âne nationale ».

Deux petits coups secs retentirent en bas, à la porte d’entrée, et quelques instants plus tard Japp nous rejoignait de son pas alerte.

— J’espère que je ne suis pas en retard, dit-il en nous saluant. Je bavardais avec Miller, qui est sur l’affaire Davenheim.

Je dressai l’oreille.

Depuis trois jours, les journaux ne parlaient plus que de l’étrange disparition de M. Davenheim, l’associé principal de Davenheim & Salmon, les banquiers et financiers bien connus. Il avait quitté son domicile le samedi précédent et, depuis, on ne l’avait plus revu. Je brûlais d’arracher à Japp quelques détails intéressants.

— J’aurais cru, remarquai-je, qu’il était pratiquement impossible à l’heure actuelle de « disparaître ».

Poirot déplaça d’un huitième de centimètre une assiette de tartines beurrées.

— Soyez précis, mon ami, fit-il d’un ton sec. Qu’entendez-vous par « disparaître » ? À quel type de disparition vous référez-vous ?

— Les disparitions sont donc classées et étiquetées ? demandai-je en riant.

Japp sourit, amusé lui aussi. Les sourcils froncés, Poirot nous adressa un regard sévère.

— Mais bien sûr ! Il en existe trois catégories. Dans la première, la plus courante, se rangent les disparitions volontaires. Dans la seconde, les cas d’amnésie dont on abuse beaucoup : peu fréquents, il arrive quand même de temps à autre qu’il y en ait d’authentiques. La troisième comprend les assassinats après lesquels on parvient plus ou moins bien à se débarrasser du corps. Ces trois types de disparition sont-ils, d’après vous, tous irréalisables ?

— En pratique oui, à mon avis. Si vous perdez la mémoire, il existe sûrement quelqu’un pour vous reconnaître, en particulier dans le cas d’un homme aussi connu que Davenheim. Ensuite, un corps ne se volatilise pas. Tôt ou tard, il réapparaît, caché dans un endroit perdu, ou dans une malle. Le meurtre est découvert. De la même façon, et grâce au système de transmission télégraphique, l’employé qui a pris la fuite ou le locataire qui n’a pas payé son loyer ne peuvent qu’être rattrapés. S’il a fui à l’étranger, on peut l’extrader. Les ports et les gares de chemin de fer sont surveillés. Et s’il vient à se cacher dans ce pays-ci, tout le monde lira son signalement dans le journal. Il est seul aux prises avec la civilisation.

— Mon cher ami, dit Poirot, vous commettez une erreur. Vous perdez de vue qu’un homme qui a décidé de faire disparaître un autre homme – ou de se débarrasser, au sens figuré, de lui-même – pourrait être précisément cette mécanique si rare : un homme méthodique. Il pourrait apporter à son projet de l’intelligence, du talent et une attention minutieuse dans le calcul du moindre détail. Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi il ne parviendrait pas à tromper la police.

— La police peut-être, mais pas vous, je suppose ? dit Japp, hilare, avec un clin d’œil dans ma direction. Cet homme-là, il ne vous la ferait pas, hein, monsieur Poirot ?

Poirot s’efforça avec une évidente maladresse de jouer la carte de la modestie.

— Du tout, moi aussi je me tromperais. Pourquoi pas ? Il est vrai cependant que ma démarche consiste à aborder ce genre de problème en privilégiant la science exacte, la précision mathématique, démarche qui, hélas ! semble peu répandue parmi les nouvelles générations de détectives.

Le sourire de Japp s’élargit.

— Je ne sais pas, dit-il. Miller, l’inspecteur qui est sur l’affaire, est très malin. Vous pouvez être sûr qu’il ne négligera nulle empreinte de pas, nulle cendre de cigarette ni la moindre miette de pain. Il a des yeux qui voient tout.

— Il partage ce privilège avec le moineau de Londres ? commenta Poirot. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à ce petit oiseau que je demanderais de résoudre l’énigme de la disparition de M. Davenheim.

— Voyons ! vous n’allez pas vous mettre à nier aux détails leur valeur d’indice ?

— En aucun cas. Ces détails, comme vous dites, ont leur importance. Le danger, c’est de leur attribuer une importance démesurée. La plupart d’entre eux sont insignifiants. Seuls un ou deux sont essentiels. Ce sont le cerveau et ses petites cellules grises (il se tapota le front) qui comptent. Les sens égarent. La vérité, on doit la chercher à l’intérieur, non à l’extérieur.

— Vous ne voulez tout de même pas dire, monsieur Poirot, que vous entreprendriez de résoudre une énigme sans bouger de votre fauteuil ?

— Mais si, vous m’avez parfaitement compris… À condition que je dispose de tous les faits. Je me considère comme un expert en analyse.

Japp se frappa la cuisse.

— Je veux bien être pendu si je ne vous prends pas au mot ! Je vous parie un billet de cinq livres que d’ici une semaine vous n’aurez pas mis la main… ou plus exactement que vous ne pourrez pas me dire où se trouve Davenheim, qu’il soit mort ou vivant.

Poirot réfléchit.

— Soit, cher ami, je relève le défi. Le sport, c’est votre passion à tous, vous autres Anglais. Bon, les faits maintenant.

— Samedi dernier, selon son habitude, M. Davenheim a pris le train de 12 h 40 à Victoria pour se rendre à Chingside, dans sa luxueuse résidence secondaire Les Cèdres. Après déjeuner, il s’est promené dans le parc et a donné diverses consignes aux jardiniers. Tout le monde s’accorde à dire qu’il était dans un état tout à fait normal. Après le thé, il a entrouvert la porte du boudoir de sa femme pour la prévenir qu’il allait au village poster des lettres. Il a ajouté qu’il attendait pour affaire un certain M. Lowen et que si ce dernier arrivait avant son retour, on devait le prier de patienter dans son bureau. M. Davenheim est sorti par la porte principale, il a descendu l’allée d’un pas nonchalant, franchi le portail… et on ne l’a plus revu. À partir de cet instant, il s’est évanoui dans la nature.

— Pas mal, pas mal du tout. Au total un charmant petit problème, murmura Poirot. Poursuivez, mon ami.

— Un quart d’heure plus tard environ, un homme grand et brun, avec une épaisse moustache noire, a sonné à la porte et expliqué qu’il avait rendez-vous avec M. Davenheim. Il a donné son nom : Lowen. La consigne du banquier fut respectée : on l’a fait entrer dans le bureau. À peu près une heure s’est écoulée. M. Davenheim n’était toujours pas de retour. M. Lowen a fini par sonner. Il ne pouvait attendre plus longtemps car il avait un train à prendre pour rentrer en ville. Mme Davenheim s’est montrée confuse : l’absence de son mari était vraiment inexplicable, puisqu’il lui avait parlé de ce rendez-vous. M. Lowen a réitéré ses regrets et pris congé. Et, comme chacun sait, le soir, M. Davenheim n’était toujours pas rentré. Tôt le dimanche matin, la police a été prévenue mais n’a su que penser de ce casse-tête. On aurait dit que M. Davenheim s’était littéralement volatilisé. Il n’est pas allé à la poste et personne ne l’a aperçu dans le village. À la gare, on est sûr qu’il n’a pas pris le train. Sa voiture personnelle n’a pas quitté le garage. S’il avait loué un véhicule qui l’aurait attendu dans un endroit isolé, on l’aurait su depuis. Vu la forte récompense que la famille offre pour tout renseignement, le chauffeur serait accouru. Il y avait bien des courses à Enfield, à huit kilomètres de Chingside. S’il s’était rendu à pied jusque là-bas, il serait passé inaperçu dans la foule. Mais on a publié dans tous les journaux sa photographie avec son signalement complet et cela n’a rien donné. Bien sûr, on a reçu beaucoup de lettres venant de tout le pays, mais pour l’instant, aucun indice examiné n’a débouché sur une piste. Et puis, lundi matin, on a fait une découverte : derrière une portière, dans le bureau de M. Davenheim, il y a un coffre-fort. Or, ce coffre a été forcé et dévalisé. Les fenêtres étaient verrouillées de l’intérieur, ce qui semble exclure l’hypothèse d’un cambriolage ordinaire – sauf, bien entendu, si un complice les avait ensuite refermées de l’intérieur. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue qu’après les événements du dimanche, la maison était en effervescence. Il est donc possible que le vol ait eu lieu le samedi et n’ait été découvert que le lundi.

— Précisément, fit Poirot d’un ton sec. Bon… L’a-t-on arrêté, ce pauvre Lowen ?

Japp eut un sourire.

— Pas encore, mais on le surveille de près.

Poirot opina du chef.

— Qu’a-t-on pris dans le coffre ? En avez-vous une idée ?

— Avec le directeur adjoint de la banque et Mme Davenheim, nous nous sommes penchés là-dessus. Apparemment, il y avait une bonne quantité de titres au porteur, et une grosse somme d’argent en billets, résultat d’une récente et importante transaction. Il y avait aussi une véritable petite fortune en bijoux. Tous les bijoux de Mme Davenheim étaient enfermés dans ce coffre. Depuis quelques années, son mari a la passion des joyaux. Il ne se passait pas un mois sans qu’il lui offre une pierre rare et coûteuse.

— Une bonne prise, en somme, commenta Poirot, pensif. Revenons à Lowen. Sait-on pourquoi il avait rendez-vous avec Davenheim ?

— Il semble que les deux hommes n’étaient pas en très bons termes. Lowen est un spéculateur de petite envergure. Cependant, il lui est arrivé une ou deux fois de souffler une bonne affaire à Davenheim. Il paraît qu’ils ne se voyaient pratiquement jamais. C’est pour une histoire d’actions sud-américaines que le banquier aurait donné rendez-vous à Lowen.

— Davenheim a donc des intérêts en Amérique du Sud ?

— Je crois que oui. Mme Davenheim m’a dit qu’il avait passé tout l’automne dernier à Buenos Aires.

— Aucun incident dans sa vie familiale ? Le mari et la femme s’entendaient-ils bien ?

— Je qualifierais sa vie conjugale de paisible et sans histoire. Mme Davenheim est une jolie femme qui n’a pas inventé la poudre. Pour ma part je la trouve plutôt insignifiante.

— Alors, ce n’est pas là qu’il faut chercher la clé du mystère. Lui connaît-on des ennemis ?

— Il comptait une flopée d’adversaires dans les milieux de la finance, et il y en a sans doute plus d’un à qui il a pris de l’argent, et qui ne le portent pas forcément dans leur cœur. Mais je n’en crois aucun capable de le supprimer. Et d’ailleurs où serait le corps ?

— Tout à fait. Comme l’a dit Hastings, les corps ont l’habitude de réapparaître au grand jour avec une persistance fatale.

— À propos, un jardinier du domaine croit avoir vu quelqu’un contourner la maison et se diriger vers la roseraie. La porte-fenêtre du bureau ouvre sur ladite roseraie et M. Davenheim entrait et sortait souvent par là. Mais ce témoin était assez loin, occupé à des châssis de concombres, et il ne peut affirmer que la silhouette qu’il a aperçue est ou non celle de son maître. De même qu’il ne peut donner d’heure précise. Ça s’est probablement passé avant 18 heures, heure à laquelle les jardiniers s’arrêtent de travailler.

— Et M. Davenheim est sorti de chez lui à… ?

— Vers 17 h 30.

— Qu’y a-t-il derrière la roseraie ?

— Un lac.

— Avec un hangar à bateaux ?

— Oui, deux barques y sont remisées. Vous pensez au suicide, monsieur Poirot, c’est ça ? Eh bien, je peux vous annoncer que demain Miller va assister en personne au dragage de cette pièce d’eau. Ça lui ressemble bien, de faire une chose pareille !

Poirot esquissa un sourire et se tourna vers moi.

— Hastings, je vous prie, faites-moi passer l’exemplaire du Daily Megaphone. Si ma mémoire est bonne, ils ont publié une photographie du disparu où on le voit très bien.

Je me levai et trouvai le journal en question. Poirot l’étudia avec beaucoup d’attention.

— Hum ! fit-il. Cheveux plutôt longs et ondulés, moustaches épaisses, barbe en pointe, sourcils en broussaille, yeux bruns ?

— Oui.

— Grisonnants, les cheveux et la barbe ?

L’inspecteur acquiesça de la tête, puis ajouta :

— Alors, monsieur Poirot, votre commentaire sur tout ça ? Clair comme le jour, hein ?

— Au contraire, c’est des plus obscurs.

Cette réponse enchanta l’homme de Scotland Yard.

— Ce qui me permet de nourrir de grands espoirs quant à l’élucidation de ce mystère, acheva Poirot d’un ton égal.

— Comment cela ?

— J’ai appris à toujours bien augurer des affaires a priori obscures. En revanche, lorsqu’elles apparaissent à première vue claires comme le jour, il faut se méfier. Derrière cette apparente facilité, quelqu’un cherche à vous piéger.

Japp secoua la tête d’un air de pitié.

— Enfin, chacun son idée, mais tant mieux si vous y voyez clair.

— Je ne vois pas, corrigea Poirot à mi-voix. Je ferme les yeux et je réfléchis.

— Soit, soupira Japp. Vous avez une semaine entière pour réfléchir.

— Vous me tiendrez au courant des développements éventuels, n’est-ce pas ? Et notamment du résultat des travaux entrepris par votre consciencieux inspecteur à l’œil de lynx.

— Certainement. Ça fait partie du marché.

Je raccompagnai Japp à la porte d’entrée.

— Dommage, hein ! me glissa-t-il. J’ai l’impression d’escroquer un enfant.

Je ne pus m’empêcher d’en convenir. Et mon sourire persista jusqu’à mon retour au salon.

— Comment ? releva aussitôt mon ami. Vous vous moquez de papa Poirot ? (Il me menaça du doigt.) Vous ne faites pas confiance à ma matière grise ? Ah ! ne prenez pas cet air gêné. Discutons plutôt de ce petit problème dont nous ne possédons certes pas encore toutes les données, je l’admets, mais qui présente un ou deux points intéressants.

— Le lac, dis-je d’un air entendu.

— Mieux que le lac, le hangar à bateaux.

J’observai Poirot à la dérobée : il avait son sourire le plus impénétrable. Pour l’instant, il était inutile de le questionner davantage.

Ce n’est que le lendemain soir vers 21 heures que Japp revint nous voir. Je vis tout de suite à son expression qu’il détenait une nouvelle d’importance.

— Alors, cher ami, dit Poirot. Tout va bien ? Mais ne me dites pas que vous avez retrouvé le corps de Davenheim dans le lac car je ne vous croirais pas.

— On n’a pas retrouvé le corps, mais les vêtements de Davenheim. Les vêtements qu’il portait le jour de sa disparition. Qu’en pensez-vous ?

— En manque-t-il d’autres dans la maison ?

— Non, le valet de chambre est formel sur ce point. Le reste de la garde-robe est intact. Il y a autre chose : nous avons arrêté Lowen. Une domestique chargée de verrouiller les fenêtres des chambres déclare avoir vu Lowen se diriger vers le bureau en passant par la roseraie vers 18 h 15, soit dix minutes environ avant son départ.

— Que répond-il à cela ?

— Son premier réflexe a été de nier avoir quitté le bureau, mais comme la domestique était catégorique, il a prétendu avoir oublié un détail : il était effectivement sorti pour examiner une espèce rare de rose. Pas convaincant, hein ? Et puis, nous avons une autre preuve contre lui. M. Davenheim portait à l’auriculaire de la main droite une bague en or avec un solitaire au milieu. Eh bien, cette bague a été mise en gage à Londres samedi soir par un individu qui répond au nom de Billy Kellett, bien connu de la police. Il a pris trois mois l’automne dernier pour une montre volée à un vieux monsieur. Il a dû voir cinq prêteurs avant de conclure le marché de la bague. Kellett s’est saoulé pour l’occasion et a agressé un policier. Du coup, on l’a envoyé sous les verrous. Je suis allé le voir avec Miller à Bow Street. Il est dégrisé et j’avoue que nous lui avons fait tous les deux très peur, en insinuant qu’il risquait d’être inculpé pour meurtre s’il ne parlait pas. Voici ce qu’il raconte, et qui n’est pas très convaincant non plus.

» Samedi, il était à Enfield pour les courses. À vrai dire, il était plutôt là pour voler des épingles de cravate que pour parier. Bref, la journée a été mauvaise, il n’a pas eu de veine. Il est rentré à pied à Chingside et s’est assis au bord de la route juste avant le village. Au bout de quelques instants, il a aperçu un homme qui venait dans sa direction : la peau mate, une grosse moustache, un “type de la ville” selon ses termes. Kellett était à demi dissimulé par un tas de pierres. Juste avant d’arriver à sa hauteur, l’inconnu a jeté un rapide coup d’œil devant et derrière lui. Comme la route était déserte, il a sorti un petit objet de sa poche et l’a jeté par-dessus la haie, puis il a continué sa route vers la gare. Or, l’objet dont l’inconnu s’est débarrassé a produit en tombant un léger tintement métallique, ce qui a aussitôt éveillé la curiosité de notre pauvre malheureux caché dans le fossé. Il a fouillé dans l’herbe et n’a pas tardé à découvrir la bague. Ça, c’est l’histoire de Kellett. Bien entendu, Lowen nie catégoriquement les faits. Et la parole d’un type comme Kellett ne vaut pas grand-chose. Il me semble tout à fait plausible d’envisager qu’il a croisé Davenheim sur la route de Chingside, qu’il l’a volé et assassiné.

Poirot secoua la tête, navré.

— Voilà qui est fort improbable, mon ami. Il ne disposait d’aucun moyen pour cacher le corps que l’on aurait retrouvé depuis. Deuxièmement, s’il avait tué pour voler, il aurait été plus discret dans sa quête d’un prêteur sur gages. Il n’a donc pas pu tuer. Troisièmement, les voleurs à la petite semaine sont rarement des assassins. Quatrièmement, s’il est en prison depuis samedi, ce serait une étonnante coïncidence qu’il puisse donner un signalement précis de Lowen.

— Je ne dis pas que vous n’avez pas raison, acquiesça Japp. Mais tout de même, vous ne voudriez pas que les juges prennent au sérieux le témoignage d’un voleur à la tire. Ce qui m’intrigue, moi, c’est que Lowen n’ait pas pensé à un autre moyen pour se débarrasser de cette bague.

Poirot haussa les épaules.

— Quelle importance ! Si on l’avait retrouvée dans les parages, on aurait décrété que Davenheim l’avait jetée.

— Mais pourquoi l’avoir enlevée du doigt de Davenheim ? demandai-je.

— Il doit y avoir une raison, dit Japp. Juste derrière le lac, il y a un petit portail qui ouvre sur la campagne. Trois minutes de marche au sommet d’une colline et vous tombez sur… – je vous le donne en mille – un four à chaux !

— Mon Dieu ! m’écriai-je. Vous voulez dire que la chaux, qui aurait détruit le corps, n’aurait pas attaqué le métal de la bague ?

— Exactement.

— Voilà qui explique tout, me semble-t-il, dis-je. Quel crime atroce !

D’un commun accord, Japp et moi nous étions retournés vers Poirot. Le sourcil froncé, il paraissait perdu dans ses pensées, comme s’il se livrait à un suprême effort de réflexion. J’eus enfin le sentiment que son esprit pénétrant parvenait à une conclusion. Quelles seraient ses premières paroles ? Il ne nous laissa pas longtemps dans l’incertitude. Il soupira, et la tension nerveuse de son corps se relâcha.

— Savez-vous, cher ami, si M. et Mme Davenheim faisaient chambre à part ? demanda-t-il à Japp.

La question semblait si ridiculement hors de propos que, l’espace d’un instant, il nous fut impossible de réagir. Puis l’inspecteur éclata de rire.

— Bon sang, monsieur Poirot, moi qui croyais que vous alliez nous dire quelque chose de génial !… Je ne peux pas répondre à votre question car je n’en sais rien.

— Pourriez-vous m’obtenir cette information ? dit Poirot avec une curieuse insistance.

— Mais bien sûr, si vous y tenez.

— Merci, je vous saurais gré de me rendre ce petit service.

Japp le regarda, stupéfait, mais Poirot semblait de nouveau avoir oublié notre présence.

— Pauvre vieux, me murmura l’inspecteur en secouant la tête d’un air affligé. La guerre lui a porté un rude coup.

Là-dessus, il nous quitta.

Comme Poirot était toujours plongé dans ses pensées, je pris une feuille de papier et m’amusai à griffonner quelques notes au sujet de l’affaire dont nous venions de nous entretenir. La voix de mon ami s’éleva soudain. Il était sorti de sa méditation et semblait frais et dispos.

— Que faites-vous là, Hastings ?

— Je notais les points intéressants de cette affaire.

— Voilà que vous devenez enfin méthodique, dit-il d’un ton approbateur.

Je dissimulai la satisfaction que me procurait ce compliment.

— Voulez-vous que je vous les lise ?

— Volontiers.

Je m’éclaircis la voix.

— Un : tous les faits tendent à démontrer que c’est Lowen qui a forcé le coffre-fort. Deux : il avait une dent contre Davenheim. Trois : il a menti en déclarant dans sa première déposition ne pas avoir quitté le bureau. Quatre : si on ne remet pas en cause le récit de Billy Kellett, Lowen est obligatoirement compromis.

Je me tus.

— Alors ? demandai-je, car je sentais que j’avais mis le doigt sur tous les faits essentiels.

Poirot me regarda avec pitié, puis secoua lentement la tête.

— Mon pauvre ami ! Vraiment, vous n’êtes pas doué. En premier lieu, un détail important vous échappe toujours. Ensuite, votre raisonnement ne tient pas debout.

— Expliquez-vous.

— Permettez-moi de reprendre vos quatre points. Un : comment Lowen pouvait-il savoir qu’il aurait l’occasion de dévaliser un coffre-fort ? Il était venu pour un rendez-vous d’affaires. Il ignorait que M. Davenheim s’absenterait pour aller poster une lettre et que par conséquent on le laisserait seul dans le bureau.

— Il a pu profiter de la situation, suggérai-je.

— Et les outils ? Les hommes d’affaires de la City ne se déplacent pas avec des rossignols pour le cas où se présenterait l’occasion de voler. Par ailleurs, un coffre-fort ne s’ouvre pas avec un canif, cela va de soi !

— Bien, passons à mon deuxième point.

— Vous décrétez que Lowen a une dent contre M. Davenheim. Ce que vous voulez dire, c’est qu’à une ou deux reprises, il lui a soufflé une affaire. Je suppose que ces transactions étaient censées lui rapporter un profit substantiel. En tout cas, on n’éprouve pas d’animosité à l’égard d’un adversaire dont on a triomphé. En général, c’est le phénomène inverse qui se produit. Si ressentiment il y avait entre les deux hommes, ce serait logiquement de la part de M. Davenheim.

— Lowen a pourtant nié avoir quitté le bureau. Ça, c’est un fait.

— Certes, mais il se peut qu’il ait eu peur. Rappelez-vous que l’on venait de retrouver dans le lac les vêtements de M. Davenheim. Il va de soi, comme toujours, qu’il aurait mieux fait de dire d’emblée la vérité.

— Et le quatrième point ?

— Celui-ci, je vous l’accorde. Si le récit de Kellett est vrai, Lowen joue forcément un rôle. C’est ce qui fait le véritable intérêt de cette affaire.

— J’ai donc relevé un point essentiel ?

— L’avenir nous le dira, mais vous avez entièrement négligé les deux éléments les plus importants, ceux autour desquels s’articule sans aucun doute tout le mystère.

— Et quels sont-ils, je vous prie ? dis-je, piqué.

— Premièrement, la passion qu’a développée M. Davenheim au cours de ces dernières années pour les bijoux. Deuxièmement, son voyage à Buenos Aires l’automne dernier.

— Poirot, vous plaisantez ?

— Je suis fort sérieux, au contraire. Bon sang ! J’espère bien que Japp n’oubliera pas de me fournir mon petit renseignement.

Or, l’inspecteur, pris au jeu, s’en était si bien souvenu que, le lendemain vers 11 heures, Poirot reçut un télégramme. À sa demande, je l’ouvris et le lus à voix haute :

« Le mari et la femme font chambre à part depuis l’hiver dernier. »

— Ah ! s’écria Poirot. Et nous sommes à la mi-juin. Le mystère est élucidé.

Je le regardai, ébahi.

— Vous n’avez pas d’argent à la banque Davenheim & Salmon, mon ami ?

— Non, dis-je, de plus en plus interdit. Pourquoi ?

— Parce que si tel était le cas, je vous conseillerais de le retirer… avant qu’il ne soit trop tard.

— Mais enfin, à quoi vous attendez-vous ?

— Je prévois un énorme krach boursier dans quelques jours, peut-être même avant. Ce qui me fait penser que nous devons à Japp la politesse d’une dépêche. Un stylo, je vous prie, et un formulaire. Voilà. « Vous conseille retirer argent déposé dans banque en question. » Cela l’intriguera, ce bon Japp ! Il va ouvrir des yeux… comme des soucoupes ! Il ne comprendra que demain ou après-demain.

Je restais sceptique, mais les événements du lendemain m’obligèrent à rendre hommage aux remarquables capacités de déduction de mon ami. Tous les gros titres des journaux annonçaient le spectaculaire krach de la banque Davenheim & Salmon. Dès lors, à la lumière de cette révélation et des difficultés que connaissait la banque, la disparition du célèbre financier revêtait un aspect totalement différent.

Nous venions de commencer notre petit déjeuner lorsque la porte s’ouvrit brusquement sur Japp qui entra en trombe. Dans la main gauche il tenait un journal, dans la droite le télégramme de Poirot qu’il jeta sur la table devant mon ami en l’accompagnant d’un coup de poing.

— Comment avez-vous su, monsieur Poirot ? Comment diable avez-vous fait pour savoir ?

Poirot lui retourna un sourire débonnaire.

— Ah ! mon cher ami, après votre dépêche, ce fut une certitude. Depuis le commencement, voyez-vous, il m’avait semblé que le pillage du coffre-fort avait quelque chose d’intrigant. Les bijoux, l’argent liquide, les titres au porteur, tout paraissait comme préparé d’avance. Mais pour qui ? Eh bien, ce bon M. Davenheim appartient à cette catégorie d’individus qui pensent à eux avant tout. Et c’est pour lui, bien évidemment, que tout avait été ainsi préparé. Et puis sa récente passion pour les bijoux… Comme c’est simple ! Les fonds qu’il acquérait, il les convertissait en bijoux auxquels il substituait ensuite, selon toute vraisemblance, des imitations en strass. C’est ainsi qu’il a placé, dans un autre coffre-fort et sous un nom d’emprunt, une jolie fortune pour en jouir le temps venu lorsque tout le monde serait en pleine déroute. Ses préparatifs achevés, il prend rendez-vous avec M. Lowen, qui a eu l’imprudence par le passé de contrarier le grand homme deux ou trois fois, perce un trou dans son coffre, donne pour consigne de faire attendre son visiteur dans le bureau et s’en va. Où ?

Là, Poirot s’interrompit pour prendre un autre œuf à la coque. Il fronça les sourcils.

— Il est vraiment intolérable qu’une poule ponde des œufs de grosseur inégale, murmura-t-il. Dans ces conditions, quelle symétrie peut-on espérer sur la table du petit déjeuner ? Le crémier devrait au moins les assortir par douzaines.

— Peu importent les œufs, dit Japp avec impatience. Les poules peuvent bien pondre des œufs cubiques si ça leur chante. Dites-nous où notre homme est allé… Si toutefois vous le savez.

— Eh bien, il est allé se planquer, comme on dit vulgairement. Ah ! Ce M. Davenheim ! Il se peut que ses cellules grises aient mal tourné, mais elles n’en sont pas moins de première qualité.

— Est-ce que vous savez où il se cache ?

— Certes, dans un endroit des plus ingénieux.

— Bon sang ! Poirot, dites-nous où.

Poirot rassembla soigneusement tous les débris de coquille d’œuf éparpillés dans son assiette, plaça le tout dans le coquetier et renversa la coquille vide par-dessus. Cette petite opération terminée, il sourit, satisfait du résultat impeccable de son intervention, et leva vers nous un visage rayonnant.

— Allons, mes amis !… Vous êtes intelligents : posez-vous donc la question que je me suis posée. Si j’étais Davenheim, où irais-je me cacher ? Hastings, que répondez-vous ?

— Je suis tenté de penser, dis-je, que je ne chercherais pas à me cacher. Je resterais à Londres, au cœur de la grande ville, je prendrais métro et bus. Il y a neuf chances sur dix qu’on ne me reconnaisse pas. C’est perdu au milieu de la foule qu’on est le plus anonyme et le mieux protégé.

Poirot interrogea Japp du regard.

— Je ne suis pas d’accord, décréta le policier. Partir loin et sur-le-champ reste la seule façon d’échapper aux recherches. Un bateau m’aurait attendu, prêt à partir, et j’aurais filé vers l’un des coins les plus reculés du monde avant que l’alarme ne soit donnée.

Je regardai Poirot. Japp fit de même.

— Et vous, monsieur, quelle est votre solution ? s’enquit l’inspecteur.

Poirot garda le silence, puis un sourire étrange flotta sur ses lèvres.

— Quant à moi, mes amis, si je devais fuir la police, savez-vous où j’irais ? En prison.

— Quoi ?

— Vous recherchez M. Davenheim pour le jeter en prison. Il ne vous viendrait donc jamais à l’idée de regarder s’il n’y est pas déjà.

— Expliquez-vous !

— Vous m’avez dit que Mme Davenheim n’est pas une femme très intelligente. Toutefois, si vous l’ameniez à Bow Street et si vous la confrontiez avec le dénommé Billy Kellett, elle l’identifierait. Et ce en dépit de sa barbe, de sa moustache, de ses sourcils rasés et de ses cheveux coupés très court. Une femme reconnaît toujours son mari, même si le monde entier est dupe de la supercherie.

— Billy Kellett ? Mais la police le connaît.

— Ne vous ai-je pas dit que Davenheim est un malin ? Son alibi, il l’avait préparé de longue date. Ce n’est pas à Buenos Aires qu’il était l’automne dernier. Il était à Londres, où il créait le personnage de Billy Kellett, qui faisait trois mois de prison ferme pour que la police n’ait pas l’ombre d’un doute le moment venu. Il jouait gros jeu, ne l’oubliez pas : une fortune colossale et sa liberté. Cela valait bien la peine de subir quelques désagréments. Seulement…

— Oui ?