Antibes

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ŤIl sentait sa propre vie sortir de lui, il sentait la vie de son frčre sortir du corps de son frčre comme si en męme temps quil était lui-męme, il était aussi son frčre, tous deux merveilleusement vides, non vivants mais non morts, tenant leurs vies en laisse. Fumerolles légčres de męme nature et pleines de courbes, leurs vies emplissaient la voiture, elles en débordaient débordement qui le ravissait car il signifiait que lui oui lui recelait tant de vie quelle pouvait excéder les limites de son corps, excéder les limites dune voiture, excéder les limites de son monde limité, les bornes du monde quil pouvait voir et ressentir pour fluer paisiblement et comme normalement vers partout, vers ce quil ne connaissait pas, vers ce quil ne soupçonnait pas et qui nexistait pas , elles se répandaient sur la route, elles envahissaient la campagne, entraient dans les granges et les maisons oů on les prenait pour de la vulgaire brume, elles sinfiltraient dans la terre, elles y disparaissaient et il ralentissait, il se garait devant linstitution, ils étaient arrivés. Ils traversaient le jardin lun derričre lautre. Le jour, ce jardin était une splendeur de buis taillés. La nuit, cétait un cauchemar surpeuplé. Il sonnait. Il remettait son frčre. Il sen retournait.ť
Publié le : mardi 2 mars 2010
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EAN13 : 9782072313349
Nombre de pages : 284
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CORINNE D’ALMEIDA
ANTIBES
r o m a n
G A L L I M A R D
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A N T I B E S
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C O R I N N E D ’ A L M E I D A
A N T I B E S
r o m a n
G A L L I M A R D
©Éditions Gallimard, 2010.
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P R E M I È R E PA RT I E
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À quoi me sert de m’interroger sur la beauté de cet endroit ? Ceux qui l’habitent sont plus à même que moi de se poser cette question. Je ne sais pas pourquoi je me la pose — il est même illégitime que je me la pose, en quoi cela me regarde-t-il, je ne fais qu’y passer après tout et je le fais à la perfection, mais n’est-ce pas le propre de tout de passer, n’est-ce pas le propre du ciel et de la terre et de tout ce qui s’y trouve ? — ni pourquoi la réponse me semble si importante. Après tout, je n’habite pas cet endroit. Si j’y habitais, je pourrais y être sensible, je le suppose, l’aimer ou ne pas, traîner des pieds sur les trot-toirs, le nez au vent, goûter l’air en ouvrant la bouche comme une carpe qui respire, en avalant des goulées ras-sasiantes qui m’empliraient du cou au bassin ; j’enflerais, me transformerais en femme-bulle, je flotterais sans besoin de boire, manger ou dormir, heureux destin. J’aurais pu le trouver beau la première fois que j’y suis venue. Être frappée par l’enseigne de boulangerie Froissat et Fils (boulangers-pâtissiers depuis 1830) ou le lustre de cristal du salon de thé ou le gai Joyeuses Fêtes écrit dans le ciel en ampoules de cinq cents watts. À ce moment, étrangère à ce lieu, j’aurais pu en saisir l’essence, mais je
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ne l’ai pas regardé comme j’aurais dû, préoccupée que j’étais, aurais-je le job ou pas ? J’ai eu le job. Le quartier m’a échappé. Sans me surprendre, les grilles s’en sont refermées. D’un lent mouvement simultané, elles ont cou-lissé par la gauche et par la droite, l’une vers l’autre, sur des rails silencieux, jusqu’à se joindre devant moi par le milieu. Je suis demeurée à l’extérieur, je suis demeurée de mon côté (mon côté étant toujours l’autre côté), le regar-dant à travers les barreaux, de temps en temps y coinçant ma tête pour le voir de plus près et me rendre compte de l’essentiel : qu’il est plus beau que laid. Tout le monde peut en convenir, sa beauté est une beauté sûre, de celles qui durent, solides comme le roc. Des immeubles en pierre de taille. Des bistrots d’époque, rigoureusement conservés, on y tourne des films. Rien n’y risque rien, à moins d’un tremblement de terre, d’une guerre, d’un El Niño. Mais non. Pas ici. Des fontaines en fonte, des portes cochères en bois sculpté, des matériaux sûrs qui ont fait leurs preuves dans le temps. Et des couleurs justes : un immeuble jaune, d’un jaune qui ne crie pas, un jaune qui susurre, frais, tendre, un jaune duvet de poussin. Aux balcons, des fleurs rouges (sur feuilles vertes) arrosées chaque matin à neuf heures moins le quart. À neuf heures moins le quart, je passe dessous. L’eau me goutte dessus. C’est beau ces gouttes qui tombent, plus beau qu’un endroit que j’ai connu, les maisons y étaient d’un jaune crasseux, les eaux usées se jetaient dans la rue ; je ne sais pas si j’aimais cet endroit, ce n’est pas une question que je me posais quand j’y vivais ; je me contentais d’y vivre, d’enjamber sans étonnement des flaques d’eau noires ou vertes, de contourner des monticules d’ordures sur les-quels des fous et des porcs avaient élu domicile, des fous si sombres de peau qu’ils ne semblaient pas de vraies personnes mais des sculptures hurlant, gesticulant et
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