Antithèse

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En retournant à la Fac, département linguistique, Thomas Fiera ne s’imagine pas approfondir ses connaissances sur la sémantique cachée des poètes du Moyen-Âge, mais il croit tout de même pouvoir renouer un peu avec sa jeunesse. Le pèlerinage nostalgique va très vite tourner court et Thomas va devoir se coltiner un linguiste insupportable, une amatrice de Saint-John Perse complètement déjantée, un sculpteur priapique et des Moldaves comme s’il en pleuvait. Mais quand de vrais méchants entrent dans la danse, Fiera renonce aux arguties théoriques pour leur préférer le napalm académique. Il va y avoir du rififi au firmament des philologues !
Plus simplement : encore une fois, Thomas Fiera va devoir faire le ménage, et quand on sait qu’il préfère le flingue au plumeau, on peut s’attendre à tout…
Publié le : vendredi 3 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791094725900
Nombre de pages : 50
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Extrait
Chapitre 1


J’étais entré dans les bâtiments de l’Université de Paris XV en m’attendant à vivre une expérience proustienne où le hall d’accueil recouvert d’affiches crasseuses et de slogans vengeurs jouerait le rôle de la Madeleine du petit Marcel. Cruelle déconvenue ! En lieu et place de la Cour des Miracles tapissée d’un palimpseste de tracts révolutionnaires et hantée par des chevelus hagards et des pasionarias renfrognées, je trouvai un vaste espace froid et impersonnel où papotaient par petits groupes, des jeunes gens désespérément proprets qui semblaient bien incapables d’honorer dignement les étudiantes sexy qui les accompagnaient.


J’avais le souvenir d’une fac pouilleuse, crasseuse, bigarrée et aussi joyeusement foutraque que l’armée Républicaine de l’An II et je trouvai à sa place une basse-cour aseptisée où de gentils petits poulets des classes moyennes tentaient de mimer les grandes écoles qu’ils n’avaient pas les moyens de se payer. On les sentait aussi disposés à faire la Révolution et à changer le monde que je pouvais l’être à me farcir les œuvres complètes de Marguerite Duras.

On ne peut pas être et avoir été.

Chierie !


Je m’approchai d’un groupe qui pérorait savamment à propos des antagonismes entre Peirce et Saussure, preuve qu’il y a quand même des choses qui ne changent pas. Coupant la parole d’un geste impérieux à un gommeux affligé d’une tronche de dromadaire, je demandai le chemin du département de linguistique.

— Ne vous gênez pas, blatéra l’apprenti camélidé. Vous ne voyez pas qu’on discute ?

— Et toi, tête de fion ? Tu ne vois pas que je peux t’en coller une, un bras attaché dans le dos ?


Je vous accorde qu’en la circonstance, je n’avais pas totalement laissé libre court à mon exquise urbanité et que la rugosité de mes propos pouvait sembler excessive eu égard à la situation. Mais la froideur clinique des lieux, l’atteinte portée à mes souvenirs de jeunesse et la stupide arrogance étalée sur la face de pet de mon interlocuteur se liguèrent pour me conduire à cet inexcusable manquement aux bonnes manières.

— Moi je peux vous y conduire, me proposa gaiement une ravissante petite rousse à l’air dégourdi qui portait une jupe si courte qu’elle aurait pu lui servir de bandana.

— J’ai adoré la façon dont vous lui avez fermé son claque-merde à ce connard, reprit-elle. Je peux pas le sacquer. Je m’appelle Héloïse. Et vous ?

Elle me faisait marrer cette gamine. Autant le merdeux camélidé sentait son petit bourge fin de race à quinze bornes, autant la môme Héloïse respirait la gouaille populaire, indémodable depuis Arletty. Elle avait une légère pointe d’accent que je n’arrivais pas à identifier.

— Je m’appelle Thomas. Thomas Fiera.

— Z’avez pas une dégaine de linguiste, si je peux me permettre, rigola ma guide.

— Et j’ai une dégaine de quoi ?

Elle s’arrêta en plein milieu du couloir et se mit à me regarder avec un sérieux et une concentration qui la firent ressembler à une petite fille studieuse. Elle semblait perplexe.

— Pas facile à dire en fait. Z’avez la dégaine d’un mec pas commode, voire dangereux. Plutôt pas mal pour un vieux, mais dans le genre compliqué de la tête. Vous êtes baraqué, mais avec des mains de gonzesse. Vous devez être un genre d’intello baroudeur qui se la pète un peu ; drôle, mais triste ; chiant, mais intéressant. Un écrivain ?

J’éclatai de rire.

— Vous feriez fortune dans le music-hall ou la psychanalyse.

— Je suis comportementaliste. Je voudrais bosser dans la police. Être profiler, ce genre de truc.

Elle était adorablement sérieuse et semblait quêter un genre d’assentiment de ma part.

— Dans l’ensemble c’est assez bien vu. Mais je ne suis pas écrivain. Enfin pas vraiment. Pour le reste, je suis plutôt d’accord.

— Et vous faites quoi alors ?

— Je suis un étrangleur de jeunes filles, lui répondis-je d’une voix d’outre-tombe.

Elle haussa les épaules en ricanant.

— Étrangleur ? Avec vos mains de chochotte ? Pfff… Vous n’étrangleriez pas un poussin anémique.

— OK, OK. Je renonce. Vous êtes trop forte pour moi. Je suis enquêteur privé. Intelligence économique.

Elle se mit à sauter sur place, comme une gamine surexcitée.

— Putain ! J’y crois pas ! Un privé ! Un privé ! Super ! Vous êtes là pour une enquête ? Vous pouvez me prendre en stage ? Vous avez déjà tué des gens ?

— Je réponds à quoi en premier ?

— Le stage.

Je n’avais aucun besoin d’une stagiaire, surtout pas d’une stagiaire en âge d’être ma fille et affublée d’une jupe lui dévoilant les amygdales. Mais c’est justement pour toutes ces raisons que je lui filai ma carte qu’elle contempla d’un air extasié.
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