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Mel Andoryss

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Pour ma famille étendue, celle de sang et celle de cœur, éparse, diverse, nombreuse et aimée. Tout ça, c’est grâce à vous.

Chapitre 1

La porte s’ouvre, et la maison nous accueille dans un grincement de gonds contrariés. Ma mère me pousse en avant comme si j’avais six ans et que la timidité risquait de me ralentir. Étant donné que j’en ai presque dix de plus, je réprime un soupir excédé et j’avance dans le hall pour lui éviter la tentation de recommencer. Les dallages en damier noir et blanc de l’entrée sont austères, et tous les meubles sont dissimulés sous de larges draps. Sincèrement ? Au premier coup d’œil on se croirait dans un film d’horreur à petit budget. Dieu merci, personne n’a songé à couper l’électricité, et la lumière des plafonniers dissipe rapidement cette impression. Je jette un coup d’œil aux pièces attenantes qui se devinent dans la pénombre.

— Ils n’habitent plus ici ?

Ma mère hausse les épaules et me rejoint en quelques claquements de talons qui sonnent tels des coups. Elle est comme ça, ma mère. Elle a l’air dangereuse même quand elle marche. Elle dégage ses longs cheveux noirs de son écharpe, enlève son manteau, retrousse légèrement sa manche et accorde un regard pensif au cadran de sa montre bracelet. J’admets l’idée que je n’aurai pas de réponse à ma question. Je soupire.

— Qu’est-ce qu’on cherche ?

— Un testament. Rien de très compliqué, répond-elle enfin en enlevant ses gants.

Ouais, pour toi, c’est sûr. Je garde ma réflexion pour moi et je me contente d’acquiescer. Plus vite je me serai mis au travail, plus vite je serai débarrassé de cette corvée.

— Il va falloir que tu sois efficace si tu ne veux pas être en retard.

Je hoche la tête une seconde fois. Pas la peine de lui rappeler que ce détour par un hôtel particulier du Xe arrondissement de Paris à 7 heures du matin n’est pas mon idée. J’ai déjà râlé sans succès dans la voiture alors autant éviter de perdre de précieuses minutes à argumenter davantage. Le fait que ma mère ait choisi le jour de ma rentrée en classe de seconde pour me trouver une enquête est tout sauf anodin.

« C’était le seul créneau disponible, Armand. Je ne pourrai pas me libérer ce soir, et c’est une affaire urgente. Je suis certaine que ça ne prendra pas beaucoup de temps. En plus, c’est sur le chemin du lycée. »

Ben tiens. Je pourrais penser qu’elle l’a fait exprès, mais non. Elle n’a simplement pas pris la peine de se mettre à ma place. Je lui adresse un regard glacé qui n’a bien sûr aucun effet sur elle : ma mère s’éloigne sans m’accorder une seule seconde d’attention. Comment voulez-vous grandir sereinement si personne ne vous laisse la moindre chance de faire votre crise d’adolescence ? Je lui emboîte le pas en tâchant de ne pas avoir l’air vexé. Elle choisit de commencer la visite par le salon. Après des années passées à bosser avec mon père, je suppose qu’elle devine aussi bien que nous où se trouve le cœur de la maison.

— Tu as des informations sur le testament ? je demande, résigné.

Pendant qu’elle sort les papiers du client, j’enlève ma veste et la pose sur le dossier d’un fauteuil. Il n’y a rien de plus agaçant que d’avoir chaud en plongée, même si à cet instant la température de la pièce me fait plutôt frissonner. Pour une fois, ce n’est que le froid. Je remonte mes manches.

— Rose de Beaucaire est décédée il y a trois mois et demi, m’informe ma mère. Elle aurait laissé un testament derrière elle, mais personne ne l’a trouvé. Les héritiers légitimes se crêpent le chignon avec le dernier compagnon de la morte qui refuse de leur adresser la parole.

— Maman, ça fait au moins un siècle que plus personne ne dit « se crêpent le chignon ».

— Non, mais il y a encore des gens pour le faire. Tu t’y mets ou tu as l’intention de camper ici ?

J’aimerais bien, mais c’est un peu court comme briefing. Elle devrait le savoir.

— Tu as quelque chose d’un peu plus précis pour me servir de fil d’Ariane ?

J’ai dû laisser échapper un peu de mon agacement, parce qu’elle fronce le nez. Je me dépêche de regarder ailleurs.

— Une photo de la propriétaire, répond ma mère d’une voix pincée en me tendant le cliché. Tâche de ne pas perdre de temps.

Pas la peine de me le dire deux fois. Je regarde la photo. La vieille femme que j’y vois ressemble à une caricature de l’aristocratie à elle toute seule. Les cheveux tirés en arrière sont si blancs qu’on les dirait passés à la javelle, ce qui renforce son air guindé et froid. Ses intenses prunelles noires me fixent avec réprobation, sa silhouette est figée devant la cheminée de ce même salon, un verre de vin à la main. Ça fera l’affaire. La maison se déforme et se tord déjà autour de moi. Je laisse passer les premiers picotements et je me concentre sur la photographie. À la périphérie de ma vision, les couleurs se mélangent et se dissolvent à toute allure. J’ai les poils qui se hérissent, et la surface de la réalité est à ma portée. Je me prépare à plonger.

Comme chaque fois que je rentre dans l’âme d’une maison, je prends garde à ne pas me perdre moi-même. Je me concentre sur qui je suis : Armand Wendelski, j’ai quinze ans. J’assume convenablement mon mètre soixante-dix, même si je ne suis pas aussi grand que je le voudrais. Il paraît que je n’ai pas fini de grandir. Mes pieds sont d’accord avec cette hypothèse, eux qui n’en finissent plus de s’allonger au point de me faire ressembler à un clown. J’ai les cheveux châtain sombre avec des reflets roux, la peau trop pâle, un nez bien droit et des yeux d’océan sous l’orage. Je me visualise intérieurement, sans quitter la photo de Rose de Beaucaire du regard, comme si je me présentais à la vieille dame dont je vais envahir le domicile. Elle, elle doit s’en moquer, mais les maisons aiment généralement qu’on se présente avant de les envahir, et je suis un garçon poli.

La plongée prend du temps. J’ai l’impression que la bâtisse autour de moi hésite, frémissante. Elle ne sait pas à quel moment m’accueillir. Je respire par à-coups ; il va falloir que je me fixe si je ne veux pas vomir. Les sons sifflent à mes oreilles et les couleurs m’engloutissent. Je lâche prise ; le sol du salon vient à ma rencontre. Un jour, je réussirai à plonger sans me retrouver à plat ventre, le visage écrasé par terre. Il paraît que c’est possible. Mon père y arrive bien, lui.

Quand je me relève, le salon a changé et, bien sûr, il est vide. Ma mère a disparu. De l’autre côté de la fenêtre située à gauche de la cheminée, je devine un jardin magnifique sous un soleil de printemps qui n’existe pas. Derrière moi, la porte qui menait vers l’entrée a disparu, remplacée par une arche de pierre qui débouche sur une nouvelle pièce engoncée dans la pénombre. Des rais de lumière y frappent un sol de terre battue. Hôtel de Beaucaire, je ne sais pas ce que tu me fais, mais c’est n’importe quoi. Je n’ai pas l’habitude de mélanger les époques à ce point. Pourtant, ma projection est cohérente, puisque je suis physiquement tangible. Hum ! Peu importe. Au boulot.

Du salon, de nombreux passages donnent sur de nouvelles pièces. Outre l’arche qui exhale des vapeurs de moisissures peu attrayantes, trois autres portes se dessinent : deux en bois brut sur le mur du fond, et une de plus, laquée de blanc, du côté droit de la cheminée. J’opte pour la dernière, davantage à cause de la photo que je tiens toujours à la main que par analyse. Au pire, je ferai demi-tour. Quand je touche le bouton, la porte cède sans résistance. Contre toute logique, me voilà à présent dans une chambre du premier étage. Derrière moi, le salon est toujours là. J’adore quand je tords l’espace, j’ai l’impression de rentrer pour de vrai dans un film comme Inception. Je repousse le battant pour laisser la chambre prendre ses aises. La lumière change par les deux grandes fenêtres. Un crépuscule d’automne teinte les murs d’un rouge réconfortant. Les branches d’un érable dansent sans bruit aux fenêtres. Je cherche mes indices méticuleusement.

De prime abord, la pièce a l’air normale. Si je pouvais prendre une photographie, ce que je ne peux évidemment pas faire, rien ne laisserait supposer à ceux qui la verraient que je suis dans une projection. Et pourtant, à la façon dont elle m’aspire, je suis à peu près certain que si j’ouvre la porte de l’armoire je ne vais pas trouver que des vêtements. Je suis un garçon curieux et perfectionniste, donc je m’exécute : de l’autre côté du double battant, un escalier de pierre s’enfonce dans le sol, entre deux murs de moellons disjoints suintant d’humidité. J’ai trouvé le chemin des oubliettes. Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Soit la maison ne m’a pas compris, soit elle a décidé de m’égarer. Je me fais l’effet d’un inspecteur qui, sur les lieux d’un crime, ne trouve pas les indices liés à l’enquête qui l’intéresse mais à une autre, plus ancienne. C’est bien sympathique, mais les flics en question seraient sans doute payés quelle que soit l’affaire à résoudre. Or ce ne sera pas mon cas et, si je ne trouve pas ce fichu testament, ma mère va me tuer. Je referme l’armoire ; un courant d’air glacial se glisse par la serrure pour me témoigner son mécontentement. Tant pis.

La chambre m’occupe à nouveau. Un livre est posé sur la table de nuit, à côté d’une paire de lunettes à monture dorée et d’un verre d’eau à moitié vide. J’ausculte les lieux. Quelque chose m’échappe. Dehors, la lumière décline, la pièce sombre dans l’obscurité. Une intuition me guide près de la tête du lit. Je frôle le mur des doigts, il frissonne. Moi aussi. Mon père sera fier de moi. J’insiste et je me concentre. Je tiens toujours la photo, elle glisse sur le papier peint. La porte apparaît à mesure que la lumière décline dehors. Elle est en agglo, très années cinquante, et n’a rien à faire dans un hôtel particulier parisien. Mais la maison est dans sa propre mémoire, elle y conserve bien ce qu’elle veut, et à chacun ses fantasmes. J’actionne la poignée et je change à nouveau d’endroit. Une cuisine en formica, lumière de pleine journée. Je ne pensais pas croiser une maison avec un goût aussi discutable mais, comme ça m’ennuierait de la vexer, je ne laisse rien transparaître de mon appréciation. La surprise, en revanche, oui. Impossible de la retenir quand je croise le regard doré et furieux de celui qui m’observe, immobile, perché sur le dossier d’une chaise. J’en ai croisé des trucs bizarres dans ma vie depuis que je suis architective, mais je dois bien admettre que c’est mon premier aigle. Je m’immobilise.

Je ne suis pas un débutant, j’ai plusieurs années d’expérience. J’en ai passé du temps à hanter des couloirs qui n’existent pas pour des gens qui nous paient pour ça. Mais rien ne m’a préparé à ça. En un mot comme en mille, ce que je vois est impossible : il ne peut pas y avoir d’être vivant dans les projections. Pourquoi ? Je n’en sais rien ! Je suis un visiteur, moi, pas un expert. Un simple détective. Je ne sais que ce que mon père m’a dit et ce que j’ai constaté, à savoir qu’il n’y a pas, jamais, d’être vivant dans les projections. Mais cet aigle, là, il ne m’a pas l’air empaillé.

Il cille et je l’imite, incertain de la conduite à tenir. J’entends les battements de mon propre cœur, et je pressens que je vais perdre pied quelques instants avant que ça n’arrive. Merde ! Quel imbécile ! Le vent me heurte dans un silence de mort qui ne lui va pas du tout. Je me sens filer dans la tourmente, comme un pull qui se détricote. Les couleurs sont de nouveau fuyantes, elles se mélangent et les contours de la pièce s’évanouissent. Je serre la photographie à m’en faire blanchir les phalanges ; si je reviens de cette façon, ma mère me rappellera cet échec jusqu’à mes soixante-dix ans. Malheureusement, c’est mal parti pour moi. Complètement perdu dans le désordre de mes pensées et de celles de la maison, je n’arrive pas à me calmer ni à me recentrer. Le glatissement de l’aigle m’atteint en pleine chute et me ramène à lui, impératif. Je sais reconnaître un ordre direct, j’ai été bien éduqué. Une fraction de seconde plus tard, je suis de nouveau dans la cuisine, épuisé, en nage, haletant, mais physiquement tangible. Je n’y serais jamais parvenu seul.

En face de moi, la bête a les ailes à demi déployées et le bec ouvert, laissant voir une langue rosâtre qui semble vouloir me dire quelque chose. Son regard furieux me transperce. Moi aussi, j’en aurais des choses à lui dire. Pour commencer : qu’est-ce que tu fous là, dans un hôtel en plein Paris ? Au lieu de répondre, il décolle et me fonce dessus. J’ai juste le temps de lever les bras croisés à hauteur de mon visage pour me protéger qu’il fond sur moi et me traverse de part en part. J’ai l’impression d’avoir plongé dans un courant d’eau glacée. Un spasme irrépressible me saisit et je me redresse, frigorifié. Après la suée que j’ai prise en perdant le fil, la transition me coupe le souffle. La cuisine pâlit. L’aigle a dû l’emporter avec lui. Je recule vers la chambre avant qu’elle ne s’efface ou ne change. Je ne me suis encore jamais trouvé dans une pièce quand elle se modifiait, mais je ne tiens pas à tenter le coup ce matin. Je ne suis pas sûr d’avoir assez d’expérience pour me maintenir dans le flot de pensées de la maison.

La chambre est plongée dans l’obscurité quand je referme la porte. La nuit est tombée dehors, la lampe de chevet est éteinte et seules les ombres mouvantes des rideaux sur le sol attirent mon regard. Où que l’aigle ait filé, je ne le vois nulle part. J’en suis encore abasourdi. Le mur achève d’engloutir la porte de la cuisine derrière moi dans un grand bruit de succion avant que je me décide à avancer, acceptant de ne pas récupérer la clef de l’énigme tout de suite et de me concentrer sur ma mission. C’est d’autant plus facile que la chambre n’irradie pas du tout la même chose que lorsque je l’ai traversée la première fois. Je chauffe, comme diraient les mômes dans la cour de récré. Pourquoi est-ce que je ne m’en suis pas rendu compte dès le premier passage ?

— À cause de la bestiole, je parie.

Mais, le responsable s’étant volatilisé, sans mauvais jeu de mots, j’en reviens à mon testament. Dire qu’il fallait que je me presse… Toute la chambre sent l’indice à plein nez. Le premier sur lequel je mets la main, c’est le livre. Sur la table de nuit, la reliure rouge et le lettrage aussi doré que les yeux de mon agresseur impromptu, repose un très bel exemplaire des Fourberies de Scapin. Je l’ouvre, sans conviction. À l’intérieur, toutes les pages sont blanches. Bon. Manifestement, la maison me fait le coup des devinettes, mais je ne me vexe pas. Elles le font presque toutes. Je rabats la couverture, et fronce les sourcils derechef. Corneille ? Comment ça, Corneille ? Je ne suis peut-être pas un foudre de guerre en français, mais je suis à peu près sûr de ne pas avoir affaire au bon auteur. Il a écrit quoi, déjà, Corneille ? Ah oui : Le Cid. Scapin, c’est Molière.

Je tapote le livre. Me voilà avec deux pièces de théâtre entremêlées. Un drame, une comédie. Si je considère que la maison essaie de m’aider et qu’elle a relié les deux, cela signifie que j’ai un problème d’héritiers amoureux. Mais je ne fais pas le lien avec la situation de Rose de Beaucaire. Je suis censé gérer son testament, pas son histoire d’amour… Si ? J’ai besoin de plus d’indices.

Un sifflement derrière moi me fait me retourner. L’aigle darde sur moi son regard perçant. Il n’a pas l’air plus conciliant que tout à l’heure. Est-ce un second indice ? Je pourrais le compter comme tel, mais mon instinct souffle qu’il n’a rien à voir avec tout ça. C’est mon métier, je m’y connais. L’aigle n’est pas en lien avec cette histoire d’héritage, comme les oubliettes de tout à l’heure. Techniquement, il ne devrait même pas exister. Cette fois, je ne me laisse pas déstabiliser.

— Qu’est-ce que tu essaies de me dire, l’ami ? Quoi que ce soit, ça va devoir attendre, je ne suis pas venu pour toi.

Il glatit en réponse et tourne la tête pour m’observer de son œil mécontent. Je retourne au livre et un nouveau vertige me saisit. Le mauvais auteur. Le mariage caché ; la méprise. Je suis le dernier des crétins et l’Hôtel de Beaucaire a été un merveilleux interprète. Dans ma main, la photographie me brûle les doigts. Je me retourne pour faire face à l’aigle qui me toise depuis son armoire. Il m’attendra.

— Okay pour discuter un de ces jours, mais pas aujourd’hui, dis-je sur le ton de l’excuse. Je suis en retard.

S’il me répond, je ne l’entends pas. Les couleurs sont de nouveau floues, et je me disperse dans la mémoire de la maison. Je déteste le retour ; j’ai toujours peur de ne pas retrouver la surface. Je m’explose la pommette sur le parquet.

— Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ? m’accueille la voix agacée de ma mère.

— Il y avait… Non, rien, laisse tomber.

J’abandonne l’idée d’évoquer l’aigle avant même d’essayer. J’enverrai un mail à mon père ce soir. Lui au moins s’y intéressera… peut-être. Ma mère, elle, va juste m’interrompre au bout de quelques secondes pour me demander, exaspérée, si j’ai trouvé ce que j’étais parti chercher.

— Le testament n’est pas de Rose de Beaucaire, dis-je en me relevant. C’est pour ça que son amant n’a pas essayé de s’opposer aux héritiers. Ils ne peuvent rien faire, c’est un document qui atteste de leur couple et qui donne au dernier vivant, je suppose. Ce n’était pas juste son compagnon ; ils se sont mariés. Un mariage secret. Elle savait que ses enfants ne seraient pas d’accord, et je crois que ça l’a beaucoup amusée. La maison aussi.

— Et il est où, ce testament ? demande ma mère pendant que j’essaie de faire cesser les tremblements frénétiques de mes mains.

— Il n’y aura qu’à demander au mari. Il le sait, lui, et si ça se trouve il l’a en sa possession. Je ne me suis pas arrêté pour vérifier.

Ma mère cligne des yeux mais ne répond rien. Elle se contente de jeter un regard à sa montre.

— Tu as sans doute bien fait. Même en conduisant vite, tu vas accuser une bonne heure de retard au lycée. Commence à réfléchir à une excuse valable, j’aurai juste le temps de te déposer devant la grille.

Chapitre 2

Ce n’est pas comme cela que j’imaginais ma rentrée. Je n’irais pas jusqu’à dire que je l’ai fantasmée tout l’été, parce que comme tout garçon sensé de mon âge j’ai autre chose à faire de mes vacances ; mais l’entrée au lycée c’est quand même le genre de truc qui vous donne des papillons dans l’estomac. Une nouvelle page blanche. Du coup, outre la peur de l’inconnu qui pimente l’imagination, il y a cet espoir d’être un « cool kid », pour changer. Je ne peux pas dire que mes années collège aient été la plus belle période de ma vie, alors j’avais espéré réussir mon premier jour dans ma nouvelle classe. J’avais pris le temps de soigner ma tenue. J’avais même réussi à discipliner mes cheveux.

Malheureusement, une plongée de bon matin, si ça réveille, ça décoiffe aussi. Et j’ai une brève pensée pour l’image que je dois renvoyer, là, debout et gêné sur le pas de la porte, avec mes excuses, mon souffle court et mes joues sans doute marbrées de rouge. S’il y a bien une personne à qui je ne fais pas bonne impression, c’est M. Cabochon, professeur de mathématiques de son état et aussi professeur principal de ma classe.

— Une heure et demie de retard, monsieur Wendelski, c’est un bel exploit pour un jour de rentrée. Vous vous êtes perdu ?

Ma mère avait presque bien calculé. Elle avait juste omis d’ajouter au temps de trajet celui qu’il me faudrait pour trouver mon nom sur les listes – et pourtant, le W est facile à repérer – et la salle de classe où la 2nde 3 s’était regroupée pour découvrir ses rangs et son emploi du temps. Elle avait aussi oublié que les profs ne sont pas des imbéciles, et je dois dire que celui-là a l’air particulièrement malin. La quarantaine sympathique et la barbe fleurie, c’est Henri IV en costume cravate. Il est à peine plus grand que moi mais me regarde en souriant de l’air de celui qui est maître de la situation et des trente-trois adolescents attablés dans la salle. Quelle que soit mon excuse, je ne ferai pas illusion. Essaie toujours, semblent me dire ses yeux sombres derrière les lunettes à monture carrée. Je tente de retrouver mon souffle.

— Désolé. Ma mère a eu un problème pour me déposer à temps.

Dans tes dents, maman.

— Eh bien elle rédigera un mot d’excuse que je recevrai avec bienveillance. Allez vous asseoir, je crois qu’il reste de la place dans les coins.

J’échappe à son inspection en me fondant dans la salle au milieu de quelques rires désagréables et j’aperçois Cédric qui me fait signe. Alléluia ! Je n’avais pas eu le temps d’examiner la liste des élèves de ma classe, mais il semble que notre grand plan ait fonctionné. À prendre des options communes, on se retrouve ensemble. Je me faufile jusqu’à mon meilleur ami et me laisse tomber sur ma chaise avec un soupir de soulagement. L’attention se reporte alors sur M. Cabochon, qui poursuit la liste non exhaustive du personnel qui aura la chance incommensurable d’essayer de nous enseigner des trucs durant cette nouvelle année scolaire.

— Qu’a fait le dragon, cette fois ? me souffle Cédric avec le sourire éclatant de celui qui connaît bien ma mère.

Je sors mes affaires en grognant.

— Elle m’a dégotté une enquête express ce matin, bien sûr. C’était le meilleur moment, non ?

Cédric roule des yeux derrière ses lunettes. Ça fait longtemps qu’il sait que je suis « spécial ». J’ai plongé chez lui par mégarde quand on avait neuf ans. Il faut dire que la maison de Cédric est un peu comme sa famille : multiple, complexe, qui part dans tous les sens. Un vrai piège à débutant tant elle est avide de partager ses souvenirs. J’ai été « absent » un bon moment. Il a eu un mal fou à encaisser le choc de mon retour, mais c’est aussi grâce à lui que j’ai pu remonter. Sur le coup, lui expliquer ce qui s’était passé m’avait semblé la chose à faire, mais j’étais jeune et on ne m’avait pas encore dit de garder le secret à propos de mes pouvoirs. Ma mère me tuerait si elle savait que Cédric est au parfum depuis plus de six ans. Tant pis. C’est mon meilleur ami, et heureusement qu’il est là.

— Cédric-Axel-Lionel-Loïc, arrêtez d’embêter votre voisin, il est déjà assez en retard, le tance M. Cabochon.

— Brrr, ne m’appelez pas comme ça, Monsieur, j’ai l’impression d’être quatre. Appelez-moi Call, en toute simplicité.

Quelques rires fusent, et je souris moi aussi. Cédric a un talent inné pour répondre de manière efficace et directe. Son prénom a toujours été une source de blagues qu’il prend heureusement fort bien. Il n’est ni courant ni pratique et ce ne sont pas ses cinq frères et sœurs affublés du même handicap qui viendront dire le contraire. Et encore, celui de Cédric a le bon goût de s’abréger facilement. Il paraît que leurs parents trouvent ça classe. Je me demande si le volume sonore qui règne chez eux en permanence est une forme de représailles.

J’adore la famille de Cédric. C’est une tribu hétéroclite issue d’un métissage entre sa mère dentiste BCBG à chignon et son père, vétérinaire à dreadlocks. Ils ont eu six enfants tous aussi brillants que bruyants et épanouis, et tout ce beau monde vit dans une maison gigantesque toute en hauteur cachée au fond d’une allée perdue derrière le Père-Lachaise. Au moins, les morts ne sont pas dérangés par le bruit généré par la famille Bolly-Duprés. Cédric est le troisième par ordre d’arrivée. Ses deux sœurs aînées, Clara-Lucile-Amélie-Lou et Kathy-Anne-Marthe-Isabelle, suivent des études de médecine. Après, il y a deux petits frères, des jumeaux encore au collège, et loin derrière eux une petite sœur qui fait régner la terreur en grande section de maternelle. La liste exhaustive de leurs prénoms est disponible quelque part dans mon cerveau, je crois.

— C’est tout ce que tu as fait de tes vacances ? me souffle Cédric dès que le prof est retourné à son tableau. Bosser ?

J’aimerais lui répondre que non, mais il connaît bien la femme qui m’élève. Entre les exercices de mathématiques, de français, de physique et d’anglais tous les matins – sauf le dimanche, on n’est pas des barbares – et les enquêtes qu’elle m’a trouvées – j’ai bien eu quatre jobs différents entre juillet et août – les entraînements à la piscine sont finalement les rares moments où j’ai pu être libre… excepté quand on a été voir papa, bien sûr.

— On a été à Washington trois semaines en août, je réponds.

Cédric ouvre la bouche et la referme, les yeux brillants d’excitation.

— Wow ! C’était comment ?

—  Non, mais c’est une blague ?

La voix de M. Cabochon nous fait relever la tête à tous les deux. Sur le coup, j’ai cru qu’il en avait après moi, mais je suppose que c’est à cause de ma bonne éducation qui m’a affublé d’un complexe de culpabilité. Un simple coup d’œil me permet de juger que je ne suis cependant pour rien dans son agacement : celui-ci est entièrement généré par la fille pleine de taches de rousseur qui se tient, embarrassée, dans l’embrasure de la porte, comme moi quelques minutes avant.

— Vous avez tous décidé d’arriver au compte-gouttes et en retard pour ce premier jour ? C’est pour me préparer au pire, c’est ça ?

La rouquine pique un fard d’autant plus visible qu’elle a la carnation idéale pour ça. Je compatis : bien que brun, j’ai la même.

— J’ai eu un problème avec ma mère.

Le regard de M. Cabochon glisse involontairement vers moi ; je me tasse.

— Et vous vous êtes fait passer les excuses dans le couloir, aussi ? Allez vous asseoir, mademoiselle Mars, et tâchez de rattraper ce retard en vous faisant oublier !

La malheureuse a commis l’erreur d’arriver après ma pomme. Si j’avais été le second personnage à entrer en scène dans cette comédie improbable c’est moi qui aurais pris l’orage, mais la nouvelle venue ne semble pas percevoir qu’il y a plus de hasard que d’acharnement dans ce qui lui tombe sur le coin de la figure. Elle hoche la tête et file sous l’averse jusqu’à une place au fond de la salle, où elle installe ses affaires et son aura de colère. Le prof de maths hoche la tête et toise son auditoire.

— Très bien, maintenant que j’ai récupéré mon troupeau au complet, j’espère que vous avez fini de vous raconter vos vacances, parce qu’il est grand temps de copier l’emploi du temps !

Nous nous mettons au travail dans un grand bruit de trousses. Dans l’ensemble, je trouve qu’on a plutôt de la chance, cette année, et un échange discret avec Cédric m’informe qu’il est content, lui aussi. On ne finit à 18 heures que le lundi et, si on a quatre heures de permanence réparties n’importe comment dans la semaine – deux d’affilée le jeudi matin ! De quoi donner envie de sécher l’espagnol de 8 à 9 –, nous pourrons tout de même sortir à 17 heures tous les soirs, et même à 11 heures le mercredi. La providence étant avec nous, nous garderons nos samedis matins. Je fantasmerai donc toute l’année sur des grasses matinées imaginaires que ma mère ruinera en exercices supplémentaires pour « consolider mon niveau ». J’aime ma maman.

— On va pouvoir continuer le club du mercredi, me souffle Cédric en agrémentant son emploi du temps de petits dessins de robots géants.

Je hoche la tête en surveillant le prof du coin de l’œil. Le club du mercredi, c’est un code établi depuis la sixième. Ma mère est persuadée – ou alors elle n’est pas dupe, et je ne l’en remercie que davantage – que je vais à un club de lecture tous les mercredis. En réalité, Cédric et moi passons le plus clair de la journée chez lui à jouer aux jeux vidéo et à nous empiffrer de chips. Depuis quatre ans que ça dure, c’est ma bouffée d’oxygène avec la natation le mardi et le jeudi soir. La perspective des mercredis à venir m’enchante déjà.

— Récréation, annonce M. Cabochon avec autant de soulagement que nous. On se retrouve dans quinze minutes pour établir les enjeux de la classe de seconde, et ce que j’attends de vous. Pour l’heure, dehors ! Je ne tiens pas à être le dernier à la machine à café.

La franchise de ce prof commence à me plaire. Lui obéir est un plaisir. Un long crissement de chaise dénonce notre enthousiasme et tous mes nouveaux camarades de classe gagnent la porte dans un joyeux capharnaüm, trop heureux de rajouter la goutte d’eau de leurs discussions au torrent qui se déverse dans le couloir. Je traîne un peu en arrière en attendant que Cédric ait fini de ranger ses affaires. On a beau revenir dans la même salle juste après, ça ne change rien pour lui, il ne peut pas partir sans que tout soit en ordre. Heureusement que ce n’est pas une alerte incendie ; on cramerait sur place.

— Et Grégoire ? je demande, histoire de meubler mon attente.

— Au lycée de Sainte-Marguerite-de-la-providence, ou un truc du genre. Il paraît que ses parents ont moyennement apprécié la chute de ses résultats l’an dernier. Il espère qu’ils le remettront dans le public l’an prochain, quand ils en auront marre de payer et que ça n’aura rien changé à ses notes.

Je hoche la tête. Grégoire était avec nous en troisième l’an passé, et la dernière branche de notre trio de losers-premiers de la classe. Armoire normande au tempérament de bisounours, il a fait la grève du travail scolaire quand ses parents ont divorcé. Il paie sa révolution en nous manquant cruellement cette année.

— Il espère aussi venir au club du mercredi, achève Cédric en se frottant les mains après avoir vérifié l’angle droit formé par sa trousse et son cahier. Si sa mère y consent, et si la tienne n’en profite pas pour te caler des rendez-vous professionnels.

— Il n’y a pas tant de travail que ça, je proteste. En plus, je peux toujours dire que j’ai trop de devoirs à faire. On est en seconde, quand même.

Je me retourne pour gagner la porte, et c’est à ce moment-là que ça se produit. Pas longtemps, peut-être une demi-minute, mais suffisamment pour que je perde mon souffle et que mon regard hésite. Près de la porte, il y a la fille rousse, et elle déforme le mur.

C’est la première fois que je suis témoin d’un tel phénomène. Je cligne des yeux, mal à l’aise. L’impression disparaît, mais pas assez vite pour que je doute de ce que j’ai perçu. Cette fille a quelque chose de spécial. Au moment même où j’ai cette pensée, elle se tourne vers moi et me cloue sur place d’un regard noir. J’ai la sensation qu’elle me sonde, et je détourne les yeux pour échapper à son inspection. Je suis atrocement gêné, j’ai le cœur qui bat à tout rompre, je sens bien que j’ai pris une teinte pivoine. Cédric en profite pour rajouter une couche.

— Ben alors ? Elle te plaît, la nouvelle ? me lance-t-il, goguenard.

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