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Autour d'Émile Benveniste. Sur l'écriture

De
400 pages

En 1966 paraissait le premier volume des Problèmes de linguistique générale d'Émile Benveniste, mettant sous le coup des projecteurs les longs, patients et si riches travaux d'un des plus grands savants du XXe siècle. En 1976 s'éteignait, dans la discrétion, après sept années d'aphasie et d'immobilité, un auteur et professeur dont la recherche inépuisable dans le domaine du langage avait été l'unique projection de sa vie.


La publication, en 2012, des Dernières leçons. Collège de France 1968, 1969 est venue bousculer nos savoirs établis sur l'écriture. Le présent ouvrage offre une réflexion multipolaire sur un domaine dont l'emprise sur toutes les activités humaines n'est plus à décrire.


Deux textes inédits d'Émile Benveniste ouvrent le livre qui réunit, sous la direction d'Irène Fenoglio, les contributions de Jean-Claude Coquet, Julia Kristeva, Charles Malamoud, Pascal Quignard. Chacun d'entre eux s'interroge, en lecteur et admirateur d'Émile Benveniste, sur l'histoire profonde, les fondements, les représentations et les pratiques de l'écriture. A partir de leur domaine de connaissance (sémiotique, linguistique, psychanalyse, anthropologie, littérature) ils évoquent ce que fut pour eux et pour des générations entières cet homme de grande retenue au savoir immense et lumineux.


Pour accompagner leurs réflexions, de nombreux documents inédits et fac-similés sont ici reproduits.


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couverture

Remerciements


Je remercie, en tout premier lieu, Bernard Comment pour son enthousiasme immédiat et vif devant le manuscrit de ce livre.

Je remercie Pascal Quignard pour son soutien sans faille et son intérêt exigeant dès le projet de l’ouvrage. Son amicale attention a nourri ce livre de l’intérieur.

Je salue chacun des auteurs sans qui, bien évidemment, ce livre n’existerait pas et qui ont accepté d’offrir leurs réflexions à la problématique que je leur soumettais.

Ce livre est par ailleurs – en partie – le fruit d’une activité de recherche à laquelle ont activement participé de nombreux chercheurs jeunes et moins jeunes, assistant aux séances périodiques du séminaire de l’équipe « Génétique du texte et théories linguistiques » de l’Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS) à l’ENS ; il faut les remercier, leur présence et leurs interventions contribuent à rendre vivante et continue la réflexion et à encourager ce type de publication. Certains de leurs noms figurent dans les discussions dont ce livre se fait l’écho mais je les remercie tous pour ce temps privilégié de la pensée qu’ils contribuent à entretenir.

Enfin un grand merci à Jean-Claude Coquet pour son accompagnement et à Giuseppe D’Ottavi pour la relecture du manuscrit.

I. F.

Introduction


Traces. Langue. Écriture

Irène Fenoglio

Benveniste est un des trop rares linguistes qui ont toujours refusé de s’enfermer dans une conception étroite de leur discipline. Par ses propres travaux autant que par son influence directe ou indirecte, il en est venu ainsi à marquer et à renouveler profondément des disciplines voisines. C’est pourquoi il allait de soi que des spécialistes de l’anthropologie, de la mythologie, de la psychanalyse et de la théorie littéraire soient associés à cet hommage.

C’est ainsi que s’ouvrait le volume Langue, discours, société. Pour Émile Benveniste, publié en 19751.

Nous pourrions ouvrir le présent ouvrage de la même façon. À une différence près, cependant. L’ouvrage s’appuie sur la lecture de Benveniste mais une lecture focalisée sur une question – l’écriture – que Benveniste a traitée tardivement dans sa carrière, en 1969, et dont la publication a été encore plus tardive : 2012. Les auteurs, quant à eux, bien que chacun soit spécialiste d’un certain domaine, ont – ayant plus d’une corde à leur arc –, depuis leur discipline et leur champ d’écriture, privilégié le croisement des regards et des attentions.

 

En 2012, avec Jean-Claude Coquet nous avons publié les derniers cours de linguistique générale de Benveniste2, dont huit leçons, au contenu jusque-là inédit, sont consacrées à l’écriture. Cette publication a été le fruit d’un long travail : chercher, trouver les manuscrits, les transcrire, les confronter aux notes de cours d’auditeurs, les éditer.

Les Dernières leçons sont donc parues. La réception a été favorable et curieuse, les lectures se sont multipliées, des traductions sont immédiatement parues3. En raison même de cette réception favorable, il est apparu nécessaire de demander à des penseurs d’aujourd’hui ce qui, dans les réflexions du linguiste, et notamment celles spécifiques à l’écriture (leçons 8 à 15), leur paraissait important et nouveau. Nouveau par rapport au temps de la réflexion et de l’écriture de ces cours mais aussi nouveau par rapport aux dernières réflexions sur le sujet. Ces penseurs sont des lecteurs de Benveniste et, pour trois d’entre eux, ses auditeurs ; lecteurs et interprètes, chacun selon son point de vue, c’est ainsi que ce livre peut offrir, sur la question de l’écriture, les approches de la linguistique, de la sémiotique, de l’anthropologie, de la littérature et de la psychanalyse, cette dernière façon d’appréhender les choses étant, par ailleurs, largement transversale. Ce livre constitue une façon d’évaluer la pertinence et l’intérêt de l’avancée de Benveniste au sein des sciences humaines aujourd’hui.

 

Voici comment Benveniste résumait cette partie du cours de 1968-1969 portant sur l’écriture :

Enfin, nous avons examiné les rapports entre la langue et le système sémiotique constitué par l’écriture. Au terme d’un examen détaillé qui nous a fait parcourir les différents modèles d’écriture attestés dans l’histoire, il nous est apparu que, contrairement à l’idée admise partout, l’écriture ne constitue pas un système distinct. C’est le prolongement ou la projection de la langue même, et donc la même situation à l’égard des systèmes extra-linguistiques. Nous voyons dans l’écriture l’instrument et la manifestation du procès d’auto-sémiotisation de la langue. Un aperçu des résultats esquissés ici sera prochainement publié dans la nouvelle revue Semiotica4.

Benveniste indique donc son intention de publier ce long développement sur l’écriture, dans la revue Semiotica qui avait accueilli son article « La sémiologie de la langue »5. Il n’en aura pas le temps (il subit l’attaque qui le laissera paralysé et aphasique en décembre 1969) et c’est pourquoi il nous était apparu nécessaire de publier les Dernières leçons.

Le présent retour sur les Dernières leçons et sur l’écriture est d’autant plus important que, comme le dit Benveniste en ouvrant sa série de cours, le 3 février 1969 :

Nous vivons dans la civilisation du livre, du livre écrit, de l’écriture et de la lecture. Notre pensée est constamment, à quelque niveau que ce soit, informée d’écriture.

Cela met en rapport de plus en plus intime, on ne peut plus intime, avec l’écriture la langue entière, la parole et la pensée même, qui ne se dissocie plus de son inscription réelle ou imaginée. […]

Cette condition où nous sommes à l’égard de l’écriture masque à nos yeux la plus grande difficulté du problème, une difficulté qui tient bien moins à la matière qu’à la manière dont instinctivement nous l’envisageons ; c’est que, sans un effort d’imagination dont bien peu sont capables, nous ne sommes plus guère en mesure de nous arracher à notre expérience séculaire pour repenser à neuf, dans leur relation primordiale, la langue et l’écriture6.

Et c’est bien « un des soucis constants de Benveniste […] de remettre en question les fausses évidences »7. Cette transparence à elle-même de l’écriture, présente partout, est de plus en plus d’actualité : sommes-nous si conscients de cela qu’aujourd’hui, par exemple, les textos – écrits – ou les mails et chats de toutes sortes – écrits – remplacent largement la parole orale très pratiquée naguère, en présence ou par téléphone ? Si ces nouvelles pratiques sont largement interrogées par les sociologues, psychologues, sociolinguistes et linguistes pour en décrire la forme et le fonctionnement, le questionnement de fond sur la part de l’écriture dans la fonction langagière, sur la constitution même de l’écriture comme trace et comme structure n’a guère avancé. On inventorie les pratiques et les supports de l’écrit – innombrables –, on les décrit et on les analyse. On étudie « la langue écrite », on classe et on retrace les systèmes d’écriture et les alphabets, on catégorise les processus de grammatisation des langues8, on évalue les produits de l’écriture, on analyse l’écriture de l’écrivant, on analyse celle des écrivains, on fait la genèse de l’écriture d’un texte, on dessine le champ de la « littératie » et on en évalue les effets, on observe le geste d’écriture, de nombreux cours de calligraphies s’ouvrent, mais la compréhension de l’acte d’écrire comme invention tout à la fois – oui, tout à la fois et dans cette magnifique complexité – psychique, cognitive, individuelle et sociale, socialisante et subjectivisante, corporelle et abstraite, gestuelle et linguistique, collective et solitaire, n’est pas une préoccupation très partagée. Alors, pour retrouver le problème à penser et non plus seulement des pratiques à décrire, nous aimons lire Benveniste, comme aurait dit Roland Barthes, nous avons même la nécessité de le relire, lui qui a repris le problème à bras-le-corps.

Dans le très récent et très volumineux ouvrage que Jean-Marie Hombert et Gérard Lenclud consacrent à la question : Comment le langage est venu à l’homme9, aucun titre des quatorze chapitres, aucun intitulé des cinquante-cinq sous-chapitres ne comporte le mot « écriture » ou n’effleure sa notion. Aucun paragraphe n’y est consacré alors que plusieurs sont consacrés à la « grammaire » (essentiellement générative) ou à la linguistique. Le livre est pourtant, sur bien des points, fort documenté. Mais ni Benveniste ni Goody ne sont présents dans la bibliographie pourtant importante10. Cette absence de l’écriture dans une somme de 2014 consacrée au langage expose cette activité si particulière comme allant de soi dès que l’on parle de langage, comme si l’écriture n’avait plus à être pensée11.

Dans un article consacré à la représentation de la « discipline linguistique »12, Christian Puech remarque que, « s’il y a des styles de pensée, et s’il y a un style de pensée proprement benvenistien, c’est bien celui de la “problématisation”. Il s’agit avant tout d’ouvrir des perspectives, de mettre en relation, de définir des points de vue et pour cela de ne pas se satisfaire des découpages disciplinaires certes éprouvés mais aussi institués ». Le long développement que Benveniste va consacrer dans ses leçons de 1968-1969 est un témoignage parfait de cette constante mise en questions des idées en cours, en l’occurrence une véritable problématisation de l’écriture en la positionnant dans son rapport à la langue.

En 1958, dans un article consacré aux « Catégories de pensée et catégories de langue », Benveniste pointait le caractère inconscient de notre pratique verbale :

Nous faisons de la langue que nous parlons des usages infiniment variés, dont la seule énumération devrait être coextensive à une liste des activités où peut s’engager l’esprit humain. Dans leur diversité, ces usages ont cependant deux caractères en commun. L’un est que la réalité de la langue y demeure en règle générale inconsciente ; hormis le cas d’étude proprement linguistique, nous n’avons au plus qu’une conscience faible et fugitive des opérations que nous accomplissons pour parler. L’autre est que, si abstraites ou si particulières que soient les opérations de la pensée, elles reçoivent expression dans la langue. Nous pouvons tout dire, et nous pouvons le dire comme nous voulons13.

C’est ce même caractère inconscient, cette fois de la pratique de l’écriture et de la signification de sa pratique, qu’il se propose de traquer dans ses cours au Collège de France de linguistique générale de 1969, afin de mettre au jour la place de l’écriture par rapport à la langue mais aussi de comprendre comment l’écriture est venue aux hommes.

Relisons donc avec nos auteurs, penseurs du temps présent, ces leçons sur l’écriture dont nous pourrions dire ce que Roland Barthes disait au moment de la sortie, en 1966, du premier volume des Problèmes de linguistique générale :

Benveniste a le courage de placer délibérément la linguistique au départ d’un mouvement très vaste et d’y deviner déjà le développement futur d’une véritable science de la culture, dans la mesure où la culture est essentiellement langage. […]

Benveniste – c’est là sa réussite – saisit toujours le langage à ce niveau très décisif où, sans cesser d’être pleinement du langage, il recueille tout ce que nous étions habitués à considérer comme extérieur ou antérieur à lui14.

Deux inédits de Benveniste

Ce livre s’ouvre sur deux inédits d’Émile Benveniste.

Nous publions « La traduction, la langue et l’intelligence » et « Singulier et pluriel ». Ces deux écrits proviennent du fonds Benveniste du Collège de France, ils sont visiblement inachevés mais leur pertinence, ajoutée à leur caractère déjà très rédigé, exigeait leur publication.

« La traduction, la langue et l’intelligence »15 est référencé par Benveniste comme étant le texte – vraisemblablement une partie de texte – d’une conférence de Genève. On y retrouvera le caractère étincelant de la pensée, ici très synthétique, du linguiste. On y rencontre, à propos du phénomène de la traduction, le couple conceptuel « désigner/signifier » que Benveniste a inventé, dès le Vocabulaire des institutions indo-européennes, et qui va tout au long de ce livre constituer un fil rouge perceptible soit dans les différentes contributions, soit dans les discussions qui les suivent. Ce texte ne traite pas spécifiquement de l’écriture, mais la question de la traduction la suppose, comme on le verra.

Le texte « Singulier et pluriel »16, répertorié dans le catalogue du Collège de France comme « conférence non identifiée au sujet de l’expression de la notion de quantité », n’est pas sans lien, non plus, comme son titre pourrait nous le faire croire, avec la question de l’écriture. Nous ne savons pas, à ce jour, à quoi était destinée cette dactylographie, tout ce que nous pouvons dire – connaissant les habitudes de travail du linguiste17 – est que ce texte est à la fois un aboutissement (dactylographie relue par Benveniste, en témoignent quelques corrections manuscrites) et un texte qui reste à l’état de notes, de projet ou de résumé : il en a les marques textuelles, il n’est pas finalisé dans sa rédaction.

Tous les écrits sur l’origine de l’écriture mentionnent que l’une des raisons de l’invention de l’écriture est le comptage, la matérialisation tracée du comptage. Les plus vieilles archives écrites retrouvées en Mésopotamie à Uruk semblent avoir été mises au point pour mémoriser de nombreuses et compliquées opérations économiques centrées sur le temple dans lequel elles ont été retrouvées18. Pascal Quignard, de son côté, remarque que

Jack Goody a montré de quelles façons l’écriture détourne et transforme considérablement la parole qu’elle est censée représenter. […] Elle ouvre les dimensions extraordinaires de la table de comptage, de la liste économique […] elle classe, met en liste, compte, supprime, hiérarchise19.

Il n’est ainsi pas incongru de présenter un texte inédit de Benveniste portant sur la numération. Dans les Dernières leçons, il mentionne le lien entre écrire et mémoriser le comptage et, si nous relisons la leçon 13, nous verrons directement ce lien entre l’écriture et « la relation de l’un et du multiple »20.

Ce qui demeure frappant, dans le texte inédit que nous présentons, texte ramassé, abrégé, c’est la façon dont Benveniste – comme il l’a fait pour l’écriture dans les Dernières leçons – pointe à la fois les savoirs et les problèmes sur la question de la numération, il en exhume ainsi la naissance et le dégagement de plus en plus abstrait, la numération s’identifiant d’abord puis se désadhérant de la question de la spatialité, puis de la chose, pour revenir « partie du concret ». Benveniste montre la façon dont la numération s’inscrit en langue.

Deux inédits que nous n’avons pas voulu laisser dans l’ombre des archives ouvrent donc le présent volume.

Court-circuit et fils rouges

Ce livre est fait de lectures entrecroisées21. Il montre comment la publication des leçons sur l’écriture de Benveniste a, d’une part, réveillé une décennie de réflexions et d’écrits sur l’écriture, la décennie 1967-1977, période évoquée par Julia Kristeva dans sa préface aux Dernières leçons22 et sur laquelle elle s’étend plus longuement ici même23, et, d’autre part, a ouvert une question non traitée encore par la linguistique : celle des rapports entre « la langue et l’écriture », question empêchée, peut-être, de venir au jour par le succès accordé à l’ouverture du champ de la littératie par Goody. De ce fait, ce livre, tout en redisant l’intérêt des Dernières leçons, lance une discussion à partir d’une question posée par Benveniste, qui, faute d’avoir été publiée dans le temps suivant son écriture, ne ressort qu’aujourd’hui. En quelque sorte, ce livre prend acte d’un court-circuit : faute d’avoir pu discuter en publiant ses réflexions avec le Derrida de la Grammatologiedurant cette fameuse décennie où les sciences humaines s’interrogeaient sur l’écriture, ce n’est qu’en 2012 que Benveniste vient nous déranger et bousculer nos savoirs établis. Ce court-circuit est heuristique et donc bénéfique. D’une façon ou d’une autre, selon leurs thèmes ou domaines de prédilection, les penseurs de ce livre offrent des pistes de réflexion qui nous manquaient aujourd’hui : écriture, signes, traces (Julia Kristeva, Pascal Quignard, Irène Fenoglio) ; le rapport de l’écriture à l’image, au récit (Pascal Quignard mais aussi Jean-Claude Coquet) ; l’écriture et le corps (Jean-Claude Coquet mais aussi Pascal Quignard) ; écriture, énonciation et sémiotique de l’émotion (Jean-Claude Coquet et Pascal Quignard) ; l’apport des réflexions sur la langue pour un anthropologue (Charles Malamoud) ; écriture et récit mythique (Charles Malamoud, Pascal Quignard) ; l’écriture se suffit-elle d’une histoire de l’écriture (Irène Fenoglio) ; l’écriture doit-elle s’identifier à la littératie ? (Irène Fenoglio) ; quels sont les rapports entre l’écriture et le religieux, plus exactement l’écriture du religieux ? (Julia Kristeva, Charles Malamoud, Irène Fenoglio) ; la civilisation de l’écrit contribue-t-elle à fonder « une civilisation laïque » (Irène Fenoglio) ; quel rapport l’écriture entretient-elle avec la psychanalyse ? (Julia Kristeva) ; la littérature est-elle identifiable à l’écriture ? (Pascal Quignard).

 

Deux fils rouges tiennent cependant toutes ces questions et ce livre.

– L’écriture, la découverte originelle de l’écriture et l’archéo-compréhension de cette découverte passent par la trace, la compréhension de ce qu’est une trace. Entre paléontologie, archéologie, histoire, historiographie, épistémologie, l’écriture s’impose à la fois comme objet d’étude et comme lien, médiation, permettant la réflexion, à la fois source et outil de celle-ci : l’écriture sémiotise et se sémiotise elle-même comme langue.

– La distinction entre désignation et signification, en même temps que l’explicitation de leur indissociabilité, s’impose. Benveniste explicite dans ses dernières leçons de linguistique générale ce couple conceptuel après l’avoir « inventé » et mis en œuvre dans Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Et les contributions à ce livre (aussi bien les textes que les discussions qui les suivent) réaniment cette distinction, très éclairante et majeure (notamment dans celles de Charles Malamoud, Pascal Quignard et Irène Fenoglio). D’aucuns la renvoient à un « binarisme » de Benveniste que je préfère, pour ma part, appeler sa propension à chercher à comprendre les phénomènes par « couples conceptuels » : désignation/signification, le sémiotique/le sémantique, langue/discours… Il s’agit toujours d’un effort de clarification et de rigueur qui permet à Benveniste, d’abord de « transcender la grammaire comparée », puis de dépasser toute analyse polarisée sur un seul objet – « l’essentiel est moins de reconstruire des formes que de restituer des schémas fonctionnels de portée générale »24.

Cette distinction entre désignation et signification fonde seule une articulation intelligible entre philologie et réflexion théorique.

 

Notons que, par un souci, disons, méthodologique, nous avons tenu à retranscrire l’ensemble des discussions auxquelles les contributions orales ont donné lieu lors du séminaire. Animées et riches, elles contribuent à rendre compte de l’actualité de cette question de l’écriture.

Écriture et linguistique générale

C’est par ces distinctions non pas binaires – c’est-à-dire ni alternatives ni dichotomiques – mais couplées que Benveniste, comparatiste ou analyste, tend vers la linguistique générale. La linguistique générale a toujours été sa visée stable. Véritable enjeu théorique et plus précisément épistémologique, elle est demeurée la préoccupation sous-jacente à toutes ses descriptions de langues diverses et variées et à toutes les analyses de détail du fonctionnement des faits langagiers.

La locution « problèmes de linguistique générale » n’est pas née pour la publication de 196625, elle est l’expression d’une profonde et longue réflexion, mûrie durant la préparation de ses cours, devant l’héritage et de Saussure et de Meillet. Si l’on parcourt les résumés des cours au Collège de France, on s’aperçoit que sous la dénomination inchangée de la chaire qu’il occupait – chaire de « grammaire comparée » – il faisait deux séries de cours. Pour le « cours du lundi », il qualifiait toujours l’objet d’étude choisi (par exemple, le fonctionnement de la syntaxe) de « général ». Une étape de plus est franchie à partir de l’année 1963-1964 : sous un titre de chaire toujours inchangé, « grammaire comparée », il précise comme intitulé général de ses cours du lundi « Problèmes de linguistique générale ». Voici comment il débute le résumé des cours de cette année-là :

Les problèmes de linguistique générale, auxquels nous avons consacré les leçons du lundi, sont ceux que Saussure a le premier proposés à la réflexion. Nous avons considéré cet objet singulier qu’est devenue la langue depuis que Saussure, en une prise de conscience historique, l’a restituée dans sa nature propre, et nous avons essayé de discerner ce qui en fait quelque chose d’irréductible à tout ordre de phénomènes26.

Cette visée de linguistique générale ne cessera plus d’être mentionnée pour ses cours « du lundi » au Collège de France, les « leçons du mardi » restant consacrées au domaine indo-européen, indo-iranien ou autre langue ou ensemble de langues : sémitiques, caucasiennes, amérindiennes, etc., pour lesquelles Benveniste n’a jamais hésité à aller faire des enquêtes de terrain et parfois dans des conditions difficiles.

« Linguistique générale » renvoie à l’émergence d’un champ qui, peu à peu, deviendra une discipline. Apparue avec le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure (publié en 1916), l’expression circule avec ce texte fondateur et s’affirme avec la Linguistique historique et linguistique générale d’Antoine Meillet (publiée en 1921). Il s’agit d’une perspective qui offre une nouvelle orientation aux recherches de grammaire comparée en ouvrant un espace à la théorie générale sur la langue, en développant et amplifiant les travaux de grammaire historique et comparée des langues indo-européennes ainsi que d’autres types de langues. Il s’agit d’une linguistique théorique qui s’interroge sur la constitution et l’organisation même du linguistique et sur les méthodes d’analyse permettant de le faire apparaître.

Mohammad Djafar Moïnfar27 insiste sur cet aspect de l’œuvre de Benveniste et cite les termes par lesquels Lucien Tesnière essaie de dégager les grandes lignes de son premier grand ouvrage, Origines de la formation des noms en indo-européens28 :

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