Autre monde

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Un travail, des amis, un amoureux... En clair, une vie sociale, professionnelle et privée presque idéale, et puis, un beau jour, sur un simple incident, tout bascule. Le présent et le passé s'entremêlent, s'ingéniant à bousculer l'existence d'Elaia. Traquée, la jeune femme va devoir entreprendre une quête au cours de laquelle, petit à petit, vont s'imbriquer les pièces d’un puzzle la menant vers ses origines.
Dérivant ainsi d'Atlantique en Méditerranée, ce qu'elle découvrira alors sera bien plus effrayant que surprenant.


Publié le : lundi 10 novembre 2014
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EAN13 : 9782332792914
Nombre de pages : 306
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ISBN numérique : 978-2-332-79289-1

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

A ma fille Manon
A ma mère
A mon frère
A mon père et tous les regrettés de ma famille
A tous ceux qui restent, puissent-ils être là encore longtemps
A Christine, Corinne, Pado, Soline, mes premières lectrices
A mes amis pour leur soutien à travers les années
Et enfin à ceux qui m’ont encouragée à poursuivre dans cette voie

Avant-propos

Au commencement, contèrent poètes grecs et prêtres égyptiens, existait une île merveilleuse dont la superficie dépassait largement celle de l’Afrique ou même de l’Asie. Ses paysages, tantôt désertiques tantôt luxuriants, se miraient dans des eaux turquoises à nulles autres pareilles, celles du plus vaste océan. Les temples et monuments immenses érigés témoignaient de la grandeur et de la puissance de cette civilisation régie par des souverains vénérés. De nombreux ponts se déployaient autour de sa périphérie et l’on pouvait ainsi circuler de cette terre vers les autres îles et de celles-ci également à travers tous les continents. Les hommes, grands, forts et beaux et disposant d’une intelligence suprême, vivaient dans la joie et l’harmonie grâce aux trésors inestimables de leurs plaines fertiles mais surtout du sous-sol recelant le plus précieux des métaux : l’orichalque.

Ils possédaient l’essentiel, voire même beaucoup plus, et malgré cela, un beau jour, mûs par un désir de conquête nourri d’ambition, ils partirent étendre leur souveraineté aux peuples alentour en les assiégeant. Ceux-ci, bien que moins puissants, résistèrent tant et si bien que les envahisseurs furent terrassés précipitant ainsi la chute de leur civilisation. Car, dans le temps qui suivit, de violents tremblements de terre puis des inondations extraordinaires s’abattirent comme des malédictions. L’on raconte encore, qu’en l’espace d’un seul jour suivi d’une nuit néfaste, l’île et ses habitants furent engloutis. Aux dires des anciens, cependant, quelques âmes pures trouvèrent refuge dans les territoires voisins s’intégrant peu à peu à la population. Ils perpétrèrent ainsi des coutumes inconnues et un dialecte pour le moins étrange. C’est du moins ce que dit la légende.

A la recherche des civilisations perdues (Prologue, Livre II)

E. Simius

I

Un soleil impromptu s’invite à travers les persiennes, dessinant de longs traits brillants sur le tissu de la housse de couette. Encore vaseuse après la soirée arrosée de la veille, Elaia émerge lentement, ouvrant péniblement un œil puis l’autre et les refermant aussitôt, éblouie. Elle vient de faire un rêve très étrange. Un lieu inconnu jusqu’alors mais pourtant si familier dans le songe. Un temple sur une colline au bord de l’eau. Un monument de style grec avec des colonnes doriques ou corinthiennes sur une terre aride baignée de soleil. Savant mélange entre le Parthénon et la Maison Carrée de Nîmes. Elle semblait heureuse là-bas.

D’un bref mouvement, elle tâte l’oreiller vide près d’elle et soupire. Un câlin matinal aurait comblé ses attentes mais hélas son amoureux du moment, plutôt adepte des réveils extrêmement matinaux, devait déjà fouler l’asphalte en tentant d’évacuer les miasmes tabac-alcool qui avaient pour un temps perverti sa belle santé. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un de ses joggings dominicaux qu’ils s’étaient rencontrés. A cette époque – point révolue car datant d’à peine trois semaines – la jeune femme, désireuse d’éliminer quelques kilos superflus, s’imposait une heure de course sur les quais chaque dimanche matin. Vers huit heures, dans la ville encore endormie, Elaia, casquée, accompagnée de Lana (del Rey) ou Selah (Sue), motivée par un besoin impérieux de gommer ses affreux capitons, s’astreignait à cet exercice physique qu’elle jugeait néanmoins dépourvu d’intérêt. « Buvez, bougez, éliminez ! » était devenu son slogan. Le premier jour, elle fut épouvantée devant l’ampleur des dégâts : souffle court après seulement cinquante mètres, jambes flageolantes presque dès le départ, cœur et joues en feu. Elle se morigéna mentalement. Comment avait-elle pu en arriver là ? Elle, pratiquement première en endurance lors des épreuves scolaires. Monsieur Vin rouge ou Mme Nicotine, tels de perfides trublions, avaient entrepris leur travail de sape. L’après-midi même de ce dimanche-ci, elle ne put se permettre autre chose que de s’écrouler sur son canapé devant des séries parfaitement inintéressantes. C’est donc totalement convaincue du bien fondé de sa démarche qu’elle reprit ses baskets rouges sept jours plus tard.

A peine avait-elle effectué dix mètres qu’elle fut apostrophée par un coureur émérite. Pourquoi émérite ? Cela transparaissait dans cette aisance à mener de front sport et conversation. De plus, aucun signe de transpiration bien que ses chaussures, couvertes de poussière et de boue, témoignassent d’un parcours accidenté. Or, le parc le plus proche se trouvait à quatre kilomètres à vol d’oiseau.

– Mademoiselle, attention, votre lacet est défait ! lui lança-t-il dans un clin d’œil.

– Oh, merci, rougit-elle, se sentant complètement stupide sans aucune raison.

Un lacet défait ce n’est guère un drame. En l’occurrence, à ce moment précis, cet oubli revêtait une importance rare. La jeune femme venait subitement de réaliser qu’elle avait enfilé ses chaussures et détalé sans plus de manières : les deux liens pendouillaient lamentablement de chaque côté de leurs pieds respectifs. Un acte manqué !

L’homme fit demi-tour et s’arrêta à sa hauteur. Il était étonnamment charmant ! Oui, c’est ainsi qu’elle pouvait le qualifier. A force de sorties et de rencontres diverses, Elaia pouvait dès le premier regard savoir à qui elle avait affaire. Nombre de prétendants, si peu « couronnables », entrevus puis oubliés voire croisés puis revus pour enfin être évincés et oubliés s’étaient, non pas bousculés, mais massés devant la porte de son petit cœur souffreteux. Aguerrie, dès le départ elle leur collait l’étiquette convenable : lourdaud, intéressant mais bon, intéressant voire plus, même pas en rêve ! Sur les sites de rencontres – où elle se connectait d’ailleurs de moins en moins souvent – l’on pouvait croiser de tout. Le monde masculin dans sa grande complexité ou sa grande vacuité ! Même la misère sexuelle à l’état brut. A vingt-neuf ans passés, presque trente, Elaia en avait sous la semelle comme on dit trivialement ! Et puis, elle avait donné aussi ! Avec son Chris, entre ruptures et réconciliations pendant six longues années. Ce mec, rencontré à dix-neuf et perdu à vingt-cinq. Un parcours jalonné de longues périodes de break, presque aussi longues d’ailleurs que les moments partagés. Comme il l’avait fait galoper celui-là ! Mais elle n’avait pas besoin de maigrir à ce moment-là ! L’angoisse, la détresse se chargeaient de son cas.

– Vous venez souvent courir ici ? s’enquit le sourire enjôleur.

– C’est la deuxième fois ! répondit-elle franchement.

– Oh, c’est bien ! Vous habitez dans le coin je présume ?

– Oui, en effet.

– Vous comptez jogger encore un petit moment ?

– En fait, je viens de démarrer, confessa-t-elle dans un sourire contrit.

– Ah, dommage. Pour ma part, j’ai terminé pour aujourd’hui et je pensais aller déguster un brunch ? Est-ce que ça vous branche ?

Ok, tant pis kilos en trop ! J’ai bien envie de me laisser séduire par cette alléchante proposition. Elle espéra toutefois qu’il connaissait la meilleure adresse de la ville. Depuis toujours, le petit-déjeuner demeurait son repas favori. Elle ne se permettait jamais de partir sans un délicieux café et quelques tranches de pain grillé beurrées et confiturées fondantes à souhait plongées dans le breuvage. Dans la succession de ses menus privilégiés, le brunch arrivait en deuxième position. A l’Orangerie, ils se surpassaient pour sublimer les mélanges sucré-salé.

– On se retrouve ici-même dans environ une heure ? Au fait, moi c’est Thomas !

Elle acquiesça d’un mouvement de tête puis répondit :

– Enchantée, Thomas. Elaia !

– Oh, quel charmant prénom ! Très rare, je pense. C’est de quelle origine ?

– Pas très exotique. Seulement basque !

– Le Pays basque recèle d’énormes richesses que nous envient de nombreux étrangers ! La côte atlantique, les Pyrénées avec ses chemins de randonnées, le jambon… les jolies filles.

Elle lui rendit son sourire, déjà conquise.

Ils se séparèrent sur un signe de la main. Plus tard, tandis qu’elle plongerait dans ses pupilles noires, ils se découvriraient de nombreux points communs et décideraient, sans s’être préalablement concertés, de faire un bout de chemin ensemble. Dès le premier regard, elle sut – comme à chaque fois d’ailleurs – que cet homme serait important pour elle. C’était une évidence. Et pourtant, elle ne connaissait presque rien de sa vie privilégiant l’instant présent aux réminiscences de leurs respectifs passés amoureux.

Au même moment, perdue dans ses pensées, elle l’entendit ouvrir la porte de l’appartement puis surgir, une poche de viennoiseries à la main. Par réflexe, elle se pelotonna sous les draps. Thomas se laissait doucement tomber sur le lit, découvrant sa cachette pour déposer sur ses lèvres un bonjour dans un baiser délicieusement salé. Et oui, au début d’une romance il y a des choses que l’on accepte en fermant les yeux, des choses merveilleuses et qui, au fil des années, nous rebutent avec la même intensité qu’elles nous ont auparavant attirées. Ces lèvres transpirantes ne passeraient pas le cap fatidique des trois ans ! Il paraît que c’est la durée biologique d’une passion. Oui, Elaia fondait littéralement devant les messages érotiques envoyés par le moindre millimètre du corps de son amant. Il suffisait qu’il passe près d’elle pour qu’elle ressente ce voluptueux vertige de l’amour. Parfois jusqu’à en oublier toute décence. Chris était bel et bien balayé !

Thomas Acker, trente-trois ans, un mètre quatre-vingt sept, brun aux yeux noirs, agent immobilier de son état, l’avait supplanté. A l’encontre de son prédécesseur, artiste fantasque, l’homme lui apparut rassurant dans sa paisible « convenabilité ». Sans se l’avouer ouvertement, elle fut séduite par son calme et son esprit pragmatique. Loin des délires fantasmagoriques qu’abasourdie elle avait si souvent écoutés avant. Oui, Thomas, enfin Tom, puisque c’est ainsi qu’elle souhaitait le nommer, l’apaisait, lui procurait cette sécurité dont chacune de nous aspire tout en extrapolant sur des aventures aux saveurs plus piquantes. Tom l’avait cueillie, respirée, choyée pour son plus grand bonheur.

– Je n’aime pas ta nouvelle couleur ! lâcha-t-il, alors qu’elle se lovait mollement entre ses bras.

– Quelle couleur ? lui demanda-t-elle, interdite.

– Tu as fait ça ce matin ?

– Mais voyons, je n’ai pas quitté le lit ! Je ne vois pas de quoi tu parles !

Elle se redressa, cala l’oreiller contre son dos et lui adressa une grimace. Mais il ne jouait pas. Son regard inquiet la dévisageait. Le doute qui s’installait au fond de ses iris l’interpella vivement. Il avança lentement sa main et la glissa dans sa chevelure. Elle l’écarta, agacée.

– Tes cheveux ! dit-il encore.

La jeune femme savait décrypter les signes avant-coureurs d’une dispute. Elle ne souhaitait pas ternir l’image de cette journée s’annonçant radieuse par de futiles et vains reproches. L’attitude de son compagnon la stupéfiait. La sérénité affichée disparaissait à mesure que l’angoisse l’envahissait. Elle se surprit à songer « je ne le connais pas ! ». Partager le même lit, quelques repas, diverses sorties depuis une vingtaine de jours ne signifiait pas être devenus intimes au point de percer tous les mystères de leurs personnalités. Trois mois plus tôt, elle ignorait encore son existence. Et pourtant, depuis lors, elle ne cessait de visiter les couloirs de son cœur sans vraiment chercher à en savoir plus. Les relations humaines sont ainsi de ce temps ! Tout va beaucoup trop vite !

Intriguée, n’y tenant plus, elle sauta du lit et courut vers la salle de bain. Le miroir lui renvoya l’image d’une femme inconnue. Les traits de son visage aux pommettes bien rondes, s’étaient sensiblement affinés. Mais ce n’était pas le plus incroyable. Non. Ses cheveux, d’ordinaires longs, raides et sombres, se déployaient désormais en cascades ambrées. Un teinte à mi-chemin entre le blond et le roux. Blond vénitien, semble-t-il. Non seulement la couleur avait changé mais également leur texture. Mais que m’arrive-t-il ? songea-t-elle effarée. Il la rejoignit et la prit aux épaules.

– Mais qu’est-ce que tu m’as fait ? cria-t-elle avec un regard désespéré.

– Enfin, tu délires, je n’étais même pas lorsque tu t’es réveillée !

– Qu’est-ce que tu veux de moi ? lâcha-t-elle, subitement affolée.

Puis les choses dégénérèrent très vite. La pression sur ses épaules se fit plus intense à mesure que la lueur malsaine dans les yeux de Thomas s’intensifiait. Il allait la tuer. Mue par un irrépressible instinct de survie, Elaia envisagea rapidement les possibilités s’offrant à elle. Le prendre par surprise lui parut la meilleure solution. Elle s’arracha brusquement de ses mains dans une ruade, déguerpit en direction de la chambre, claquant la porte derrière son passage. Puis, effectuant un tour de clé, car elle avait préalablement prit soin de la retirer en franchissant le seuil de la salle de bain, elle soupira. Il ne pourrait pas la rejoindre. Sa présence d’esprit la surprit énormément, toutefois elle n’eut pas le loisir de s’en féliciter longtemps car le temps pressait.

– Je ne me souviens de rien ! Tu m’as droguée au GHB ? Qui es-tu, Thomas Acker ? Un serial killer ? Tu fantasmes sur les blondes ? C’est ça ?

Tout en parlant, elle tentait d’enfiler les quelques quelques vêtements abandonnés la veille au soir sur une chaise. Un jean, un pull à paillettes, des boots. Cela ferait l’affaire. Elle attrapa son portable sur la table de nuit, son sac dans l’entrée, ses clefs de voiture, son trench-coat et s’enfuit sous le vacarme du martèlement des poings de Tom contre la porte en bois. Celle-ci ne tarderait pas à céder.

Elle marchait d’un pas rapide jusqu’au parking où elle louait un emplacement pour garer sa Lancia Ypsilon, regardant constamment dans son dos, effrayée à la pensée de voir son agresseur la rejoindre. Les rues avoisinantes ne permettant plus le moindre stationnement libre en journée ou en soirée. Quelques années auparavant, à force de manœuvrer, elle parvenait encore à trouver une place près de son domicile. Mais depuis la mise en service du tramway, cela devenait une opération compromise. Alors, après une dernière tentative se soldant par des tours et détours dans le quartier pour enfin échouer dans un parc payant, elle dut se résigner à jeter l’éponge et se procura un emplacement à quelques encablures de son appartement. Elle composa le code d’entrée, pénétra dans l’enceinte du bâtiment, avisa sa voiture et se jeta à l’intérieur. Lorsqu’elle démarra, le son de l’auto-radio la fit sursauter. A force de pousser le volume au maximum pour écouter ses morceaux préférés dans l’habitacle bien clos, se préservant ainsi du vacarme extérieur, elle finirait par devenir moitié sourde. Seule dans son automobile elle ne percevait pas cet excès. Il fallait que quelqu’un l’accompagne pour qu’elle s’en rende compte. L’impossibilité d’entreprendre la moindre conversation la frappait alors de plein fouet.

Est-ce que Tom avait réussi à quitter la salle de bain ? Elle l’imaginait furieux, ravageant l’appartement ou pire lancé à ses trousses. Qui était cet homme ? Que lui voulait-il ? Cette rencontre impromptue était-elle vraiment le fruit du hasard ? Elle actionna sa télécommande. Au moment où la porte du garage s’ouvrait, elle le vit débouler sur le capot. Il tambourinait contre le pare-brise, le regard presque suppliant. Elle pourrait se laisser avoir encore une fois. Pétrifiée, elle verrouilla les portes puis fit vrombir le moteur. Il s’élança contre la portière, s’acharnant pour tenter de l’ouvrir. Elaia appuya sur la pédale d’accélérateur et quitta le parking dans un vrombissement d’enfer. Où allait-elle ? Elle ne pouvait retourner chez elle car, comme une sombre idiote, pressée de gravir les étapes de leur relation, elle venait de lui remettre un double des clés. Mais n’avait point reçu de sa part à lui le même gage de confiance. Et oui, la flamme de cet amour à sens unique venait de s’éteindre sur cette simple mais oh combien douloureuse découverte.

II

Elle roulait depuis plus d’un heure maintenant, le cœur battant à tout rompre, tentant de reprendre ses esprits. Où pouvait-elle se réfugier ? Euskal Herria. Trop prévisible. Tom parviendrait à la débusquer rapidement. A part Marie – mais celle-ci devait déjà être partie à l’étranger – elle n’avait aucune attache. Pas vraiment de famille.

Il y a presque trente ans, un beau jour d’octobre, le facteur d’Ainhoa débutant sa tournée l’avait découverte sur les marches du bureau de poste emmitouflée dans une couverture bleu pâle. L’enfant déposé au fond du couffin était vêtu d’un petit bonnet et d’un babygro blancs vraisemblablement tricotés main. Sur le revers du bonnet, comme sur le devant de son habit de laine, était pareillement brodé au fil bleu « Elaia ». L’enquête menée à l’époque n’avait guère abouti sur l’apparition miraculeuse de parents potentiels. Le bébé n’était pas déclaré à l’Etat-civil, sa naissance n’apparaissait dans aucun registre d’hôpital ou de clinique. Un accouchement maison. Mais parfaitement réalisé car le cordon ombilical avait soigneusement été coupé puis nettoyé. L’enfant portait encore un pansement recouvrant son nombril, preuve qu’il n’était pas bien âgé, tout au plus une semaine. Dans un petit village typique du pays basque tel que celui-ci nul n’ignore ce qu’il se passe derrière les portes et volets clos des maisons traditionnelles. Les familles enracinées depuis des générations se croisent, dissertent, s’apprécient, se détestent et s’épient. En permanence. Mais personne ne parle. La loi du silence règne en maître.

La petite fut donc appelée « Elaia », puisque tel semblait être le vœu de ses géniteurs, ou tout du moins de sa mère, voire d’un membre de sa famille. Enfant trouvée par le facteur, drôle d’arrivée dans l’existence. Vers les sept heures, ce matin là, Patrick Laurieux, le préposé au courrier, s’apprêtait à récupérer les missives en vue de leur distribution. Fraîchement muté dans la commune, il avait toutefois rapidement sympathisé avec la plupart des autochtones. Son accent parigot, tout d’abord raillé puis singé, avait forcé le barrage de leur méfiance collective à l’égard des expatriés. Sa fonction n’était pas non plus étrangère à leurs bonnes grâces. En ce temps-là, le porteur de nouvelles était un homme important de la société. On l’attendait de pied ferme. On l’accueillait parfois avec une collation ou un verre d’Izarra. Face à lui, les langues se déliaient autour de confidences intimes ou de ragots divers. Il était encore jeune : vingt-six ans. Et surfeur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle son choix de mutation s’était porté sur cette région. Ignorant de ce fait qu’il se trouverait plus aisément en pays inconnu que s’il avait choisi de partir Outre-Mer. Ici, généralement, les conversations se tenaient en basque. Et, autant certains patois locaux semblent compréhensibles, autant le mystère de cette langue-ci demeure étonnamment difficile à percer. Qu’importe, le titi parigot, casquette vissée sur la tête, pédalait de rue en rue, saluant au passage les Etcheverry, Etcheparre, Jaureguy ou Hirigoyen.

Mais revenons à ce matin du 27 octobre 1983 où il découvrit cet étrange paquet posé devant la boîte aux lettres. Se débarrassant prestement de sa sacoche et de sa bicyclette, il prit délicatement le couffin entre ses mains. Au début, Patrick songea qu’une petite fille avait oublié son poupon tant le berceau de fortune lui parut minuscule. Il s’avéra par la suite qu’il s’agissait véritablement d’un jouet assez solide pour supporter le poids d’un nouveau-né. Mais, lorsque le préposé se pencha pour regarder à l’intérieur, il perçut le mouvement d’une menotte. Fort heureusement, Patrick était du style nonchalant et ne s’affola guère. Il glissa par précaution son bras sous l’ossature en osier de manière à la renforcer car il craignait pour le petit corps bien fragile. Le bébé, bien que minuscule, occupait tout l’intérieur du couffin. S’il avait mesuré ne serait-ce qu’un ou deux centimètres de plus, il aurait été impossible de l’y placer.

Le premier réflexe du facteur fut de se diriger vers la gendarmerie la plus proche. Optant pour celle de Bidart, Patrick emprunta la fourgonnette de la poste et effectua les quelques kilomètres d’un conduite souple et extrêmement prudente. Il connaissait bien le brigadier Mora car ils cascadaient souvent ensemble le week-end au-dessus des belles vagues biarrotes. Justement, celui-ci venait d’arriver et buvait un café avec d’autres collègues. La stupéfaction se lit sur les visages dès que le facteur déposa son paquet près du comptoir d’accueil. Dans l’histoire du village, nourrie plus souvent de légendes que de faits avérés, jamais pareille découverte ne fut ainsi faite. Ils songèrent aussitôt à une gamine du coin n’ayant pu assumer sa maternité. Peut-être même l’avait-elle cachée à sa famille, accouchant seule comme une bête au milieu de la forêt. Puis, ils virent le petit minois et s’attendrirent un instant. Quel malheur !

Le gendarme prit les choses en mains. Dans un premier temps, il contacta les services sociaux afin qu’ils se chargent du bébé. Depuis combien de temps n’avait-elle pas été nourrie, changée ? Etait-elle en bonne santé ? Au premier abord, il semblait que oui mais ces hommes n’étaient guère pédiatres. D’ailleurs, l’enfant commençait à manifester son mécontentement par de petits miaulements qui se transformèrent ensuite en grands braillements. La pharmacienne fut appelée à la rescousse. Elle entra, les bras chargés de lait maternisé et de paquets de couches.

– Oh, c’est vraiment un nouveau-né ! Je dirais à peine une semaine ! Elle se pencha et prit l’enfant devenu écarlate à force de manifester sa colère, son incompréhension, sa peur, voire son désespoir.

Mme Sallabery, avait une soixantaine d’années maintenant et un visage avenant. Du temps de sa jeunesse, les prix de beauté lui revenaient de droit. Assurément, la jeune fille était la plus jolie du village et des environs. Tous les jeunes gens se pressaient devant sa porte, contrits puis dépités et furieux d’être ainsi ignorés. La froideur affichée par la belle témoignait simplement d’un cœur déjà pris. Elle repoussa donc les avances de tous les garçons libres pour tomber dans les bras d’un séducteur bien marié. C’était le dentiste du village voisin. Un bellâtre qui, après lui avoir promis la lune, la fit poireauter dans l’ombre de sa légitime une bonne quinzaine d’années. Au début, les enfants étaient bien trop petits, ils ne comprendraient pas et souffriraient de voir leurs parents ainsi séparés. Puis sa femme fut souffrante, bien sûr pas assez pour passer « l’arme à gauche » mais déjà trop pour que son cher et tendre l’abandonne à ses tourments. Depuis, le couple se trouvait au centre d’une exceptionnelle descendance : leurs enfants ayant donné naissance à deux paires de filles et de garçons qui engendrèrent également une flopée de petits-enfants dont, à presque soixante-quinze ans, il leur devenait impossible de retenir les prénoms. Il faut dire que l’imagination en ce domaine fut prolixe : une Prune, une Noisette, un Philéas, un Eloi… mais aucune appellation locale.

Entre-temps, les beaux partis de Mlle Sallabery s’étaient soit casés avec d’autres moins belles mais d’autant moins farouches, ou avaient purement et simplement quitté le pays pour courir à la recherche de vastes horizons lointains. Elle se retrouva donc, à presque quarante ans, seule avec une officine sur les bras. Ses parents ayant eu le mauvais goût de disparaître comme mourrait sa grande histoire d’amour. Elle retroussa donc ses manches et se consacra corps et âme au bien-être de la population locale. Elle était destinée à prendre la succession dans l’entreprise familiale et avait suivi des études en fonction. Elle ne s’était jamais mariée, n’avait pas eu d’enfant et tout le monde au village l’appelait maintenant Mme Sallabery.

Donc, elle prit le bébé entre ses bras afin de le respirer. Et comme elle s’en doutait, il devait être changé sur le champ. Elle commanda au brigadier de préparer un biberon d’eau minérale et de lait en poudre. Une demi-heure plus tard, l’enfant, propre et repu, reposait dans son couffin. Si elle avait eu vingt ans de moins, elle l’aurait bien gardé ce cadeau du ciel ! Mais trop tard désormais ! Et puis, pour l’instant, le plus urgent était de le restituer à ses parents naturels. Sans doute morts d’angoisse et de remords après ce geste fou. A moins qu’il ne s’agisse d’un enlèvement.

Elaia devint si populaire à Ainhoa qu’elle fut adoptée par la commune entière. D’abord confiée à des familles d’accueil, elle intégra par la suite le foyer de Mme et M. Esquivel, installés dans le charmant village de Guétary. Elle revint régulièrement saluer les habitants de son lieu de naissance, disposant d’une chambre dans chacune des maisons alentour. Elle était l’enfant du village et le resterait jusqu’à la fin de ses jours. Son histoire se contait de génération en génération dans cette Bastide qui constituait un relais hospitalier sur le chemin de Compostelle et où les maisons dressent fièrement leurs façades de style Labourdin toutes parées de colombages en chêne et de peintures rouge-brun ou vertes de leurs boiseries. Un merveilleux contraste sur le fond blanc de leurs murs. Au centre de cette architecture typique du Pays Basque, une petite fille, comme un signe du destin, fut un jour trouvée.

A Guétary, elle connut une enfance paisible entre l’hôtel-restaurant tenu par ses parents adoptifs, le fronton, les plages aux magnifiques vagues et le pittoresque petit port abritant quelques embarcations colorées. Elle y conserve des amis, ceux de son adolescence. Mais difficile pour elle désormais de se confronter au souvenir du sourire de Jean et Maider partis tous deux à quelques années de différence. Ils portèrent le poids de leurs « longues maladies ».

Perdue dans ses sombres pensées, revoyant les pénibles moments de la fin de leur existence, Elaia sursauta en entendant la sonnerie de son portable. S’en saisissant d’une main elle constata qu’il avait enregistré un nombre important de sms. Tous émanaient de Tom. D’ailleurs, c’était lui qui l’appelait au même moment. Elle regarda autour d’elle, la route des Landes bordée de pins à l’infini, avisa une sortie menant à une aire de repos et s’y arrêta. Elle descendit de son véhicule puis se dirigea vers la boutique. Un petit café serait le bienvenu. Elle se laissa également tenter par un sandwich industriel chèvre-légumes du soleil. Peu importait que ce fut jambon ou fromage car ces encas, quelques en soient leurs ingrédients, proposent tous le même goût et la même odeur âcre. Le café du distributeur n’était guère fameux non plus ! Une smala d’Espagnols se pressait vers les toilettes, dans des jacassements incessants. De grosses femmes et de grosses filles, passablement vulgaires, tentaient de soulager leur vessies après des kilomètres d’autoroute à siroter du coca ou du fanta. C’est ainsi que l’idée surgit : Donostia. Guipùzquoa. Voilà sa destination. Ue amie précieuse y vivait. Elle ne verrait sans doute aucun inconvénient à accepter cette visite impromptue ! Depuis toujours entre les deux filles les choses se passaient ainsi, simplement, sans manières.

Les Espagnoles sortirent bruyamment du commerce pour reprendre la route et l’ambiance du lieu devint étrangement calme. La jeune femme en profita pour lire ses messages. « Elaia, stp appelle-moi, je ne comprends pas ce qui se passe. Jtm » « Elaia où es-tu ? » « je suis mort d’inquiétude, appelle-moi ». Et cela continuait jusque sur sa messagerie vocale. Elle envoya rapidement un texto à destination de Mila afin de la prévenir de son arrivée imminente. La réponse fut immédiate : avec plaisir.

Soulagée pour un temps, Elaia quitta l’aire de repos après avoir rechargé le réservoir de sa Lancia. Elle ne souhaitait pas discuter avec Tom, du moins pas encore ! Par contre, il lui faudrait appeler son supérieur hiérarchique lundi matin pour lui soutirer quelques jours de congés. Cela ne devrait poser aucun problème, tant les heures supplémentaires accumulées ces derniers temps témoignaient de sa forte implication dans son travail.

III

San Sebastián. Donostia en basque. Un spot. Elaia contemple la baie de la Concha depuis la plage d’Ondarreta. Ce magnifique écrin bleuté bordé de grandes étendues de sable fin où se mire fièrement le mont Igueldo avec son panorama à couper le souffle. Depuis combien d’années n’était pas venue ici ? Ce point de vue imprenable lui avait terriblement manqué ! L’affluence sur la promenade du bord de mer l’étonna quelque peu. Puis, elle vit les affiches et comprit. Le festival. Comme tous les ans, fin septembre, la ville se parait aux couleurs du 7ème art et recevait les plus grandes stars ainsi qu’un public venu des quatre coins du monde. Elle n’avait pas pris en considération cette possibilité. Bon, de toute façon, plus il y aurait d’agitation autour moins elle semblerait visible et pourrait ainsi se fondre dans le décor. Elle décida de laisser sa voiture stationnée dans un parking puis de serpenter le long du paseo jusqu’au centre ville. Elle profiterait ainsi pleinement du paysage, passant devant les cafés aux terrasses colorées pour s’enfoncer dans le cœur battant de la cité, traversant la place de la Constitution jusqu’à ce dédale de rues typiques truffées de vitrines alléchantes. Celles des bars à pintxos. Tournant dans la calle Mayor, non sans avoir auparavant contemplé la basilique Santa Maria déployant sa magnificence baroque et chapeautant le quartier, elle s’arrêta devant le Gandaria, y pénétra, les narines frémissantes, jeta un œil alentour puis finalement sourit à l’adresse de la serveuse. Elle eut cependant un peu de mal à la reconnaître. Celle-ci dépassait à peine d’un comptoir garni de ces succulents tapas aux couleurs du pays et quelque chose dans sa physionomie paraissait différent. Les jeunes femmes s’embrassèrent longuement sous l’œil narquois de quelques clients.

– Je suis tellement contente de te revoir ! Tiens, choisis ce que tu veux ! Je dois continuer mon service. Je te sers une sangria pour te faire patienter.

Elaia acquiesça. Maintenant, elle comprenait la raison pour laquelle elle n’avait pas de suite reconnu son amie.

– Mais tu es blonde ! s’exclama-t-elle dans une grimace.

– Oui, c’est à la mode ! Je vois qu’en France aussi ! répondit Mila dans un clin d’œil.

Instinctivement, Elaia passa la main dans ses cheveux, ramenant une mèche claire sur le devant de son visage. Oui, elle pouvait parler ! Dès demain, elle achèterait l’une de ses crèmes colorantes afin de retrouver au plus vite son noir de jais naturel.

Comme elle contemplait les pintxos, Mila lui apporta son verre. Elle hésitait entre la tartine jambon Serrano-tomate séchée, celle aux calamars persillés, une légumes grillés-chorizo, une autre artichaud-anchois. Difficile de faire un choix dans ce somptueux mélange de couleurs et ces odeurs parfumées qui la ravissaient. Affamée, n’ayant pratiquement rien avalé de la journée – hormis cet insipide sandwich – elle opta finalement pour un assortiment.

– Je termine mon service dans deux heures. Assieds-toi tranquillement. A moins que tu ne veuilles rester au bar ?

Plusieurs personnes étaient ainsi installées, perchées sur de hauts tabourets, discutant bruyamment en faisant résonner leur accent chantant. Plusieurs femmes avenantes et quelques hommes replets. Ils la saluèrent d’un Hola ! tonitruant. Ici, la convivialité régnait. Elaia avait perdu l’habitude de ce genre de chose. Dans les cafés de sa ville, les gens seuls demeuraient souvent esseulés se cachant derrière leurs téléphones portables, textotant à tout va pour se donner une contenance. Il est rare qu’un étranger s’adresse à vous dans le simple but de faire connaissance, parce que le lieu et le moment s’y prêtaient, sans avoir une idée derrière la tête. Pour les Espagnols, cet instant de détente après le travail constituait un véritable défouloir de conversations entrecoupées de rire. Bien qu’elle maîtrisa parfaitement la langue, elle ne souhaitait pas prendre part à leurs discussions. Préférant baisser le nez sur l’assiette que Mila lui tendait dans un sourire.

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