Bal tragique à la Bastoche

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En juillet 1914, alors que s’amoncellent les nuages porteurs d’orages guerriers, Paris se passionne pour le procès de madame Caillaux. Dès lors, qui pourrait s’intéresser à l’assassinat d’un modeste accordéoniste, qui exerce ses talents dans le célèbre bal « Bousca » en plein cœur de la Bastoche. Personne ? Sauf Emile Laplume, célèbre journaliste de faits divers. A l’aide d’un apprenti journaliste, il va se plonger avec délice dans le secret des bals de ce bouillant quartier, où se mêlent ouvriers, bourgeois et truands demi-sel. En parfaite symbiose avec le commissaire Boissard, chargé de l’enquête, il avance à pas comptés dans des univers où s’entrelacent sexe, argent et complots politiques. Une époque pas si éloignée de la nôtre...


Publié le : mardi 6 août 2013
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EAN13 : 9782332579775
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ISBN numérique : 978-2-332-57975-1

 

© Edilivre, 2013

Au Petit Parisien, 19 juillet 1914

– Émile, c’est pour quand ton article ? Est-ce que tu comprendras un jour qu’un journal a des règles ? Tu nous as fait réserver deux colonnes à la une pour les faits divers. Si dans une demi-heure, tu n’as pas terminé, on est dans la merde.

Les locaux du Petit Parisien étaient, depuis longtemps, habitués aux colères homériques de Maurice Bazin, le rédacteur en chef. Il savait bien qu’il l’aurait son article, mais c’était sa manière de montrer qu’il existait. Laplume bourra encore une fois sa pipe. Sherlock Holmes trouvait des vertus à la nicotine, il n’était pas loin de lui donner raison. Il déposa sa pige sur le bureau du râleur dix minutes avant la « tombée1 ». Maurice n’eut pas besoin de plus de dix secondes pour réagir. Il ajusta ses bésicles pour le principe, car tout le monde savait que sa vue ne donnait aucun signe de faiblesse.

– Tu te moques de moi, Émile ?

– Je t’avais bien précisé que c’était du fait divers !

Son poing s’abattit sur le bureau. L’encrier trembla, son contenu déborda sur l’article.

– Tu ignores, sans doute, ce qu’attendent nos lecteurs. J’espérais de l’inédit sur madame Caillaux et tu nous racontes la mort de Baptiste Charbonnier que personne ne connait ! Alors que nous avons aussi à traiter du double assassinat de Sarajevo2 qui met l’Europe en ébullition.

– Détrompe-toi, cet homme est honorablement connu à la Bastoche et par tous ceux qui vont danser la java chez Bousca, au 13 de la rue Lappe.

– Et alors ?

– C’est la consternation chez les noctambules et les Auvergnats qui tiennent les bals, ils ont peur que les premiers désertent le quartier. Baptiste Charbonnier était le chouchou de ces dames. Une gueule d’ange, des doigts agiles qui virevoltaient sur l’accordéon. Ce n’était pas qu’avec la java qu’il faisait tourner les têtes !

– J’entends bien, Émile, mais madame Caillaux ?

– Que veux-tu qu’on raconte de plus que les autres ? Oui, Caillaux a couché avec sa maitresse avant de divorcer, et alors ?

– Alors la dite Henriette a abattu le directeur d’un des plus grands journaux de France !

– Tu sais aussi bien que moi que le Figaro voulait la peau de Caillaux qui emmerdait tout le monde en, particulier avec sa germanophilie. Calmette détenait encore des lettres plus ou moins compromettantes et Henriette Caillaux n’a pas supporté de voir sa vie privée faire la une. C’est le geste d’une femme qu’on a poussé à bout. Je ne vois pas ce qu’on pourrait raconter de plus. Sans compter qu’il n’est pas sûr qu’elle ait voulu le tuer.

– Tu ne penses pas que cette affaire a des dessous plus sordides ?

– Si tu as envie de raconter des histoires de caniveaux, trouve quelqu’un d’autre !

– Ne te fâche pas Émile, je vais le lire dans le détail, ton papier.

Bal tragique à la Bastoche.

BaptisteCharbonnier est mort. On l’a retrouvé, avant-hier vers quatre heures du matin, gisant sur le trottoir de la rue de Lappe, à deux pas de chez Bousca où il avait, sans le savoir, animé son dernier bal. Un individu, mal intentionné, lui a tiré deux balles dans la poitrine dont une a atteint directement le cœur. Bien sûr, Baptiste Charbonnier n’est pas un personnage aussi important que monsieur Calmette. Sa mort ne provoquera pas de séisme politique. Cependant elle plonge dans la consternation le petit monde des musiciens de bal musette, ces joueurs d’accordéon ou de cabrette qui jouent des javas à faire tourner la tête des midinettes et des bourgeoises. Aujourd’hui, la Bastoche et tous ceux qui fréquentent le quartier sont en deuil. Après le temps de la tristesse, viendra celui de colère si la police ne met pas rapidement la main sur l’auteur de cet acte aussi odieux qu’imbécile. Le commissaire Boissard reconnait qu’il n’a aucun indice, pas le moindre témoignage. Tout juste évoque-t-il l’hypothèse de la vengeance. Il est vrai que les commères du quartier avaient cessé de compter les bonnes fortunes de Baptiste. Cependant, tous les Casanovas de bals populaires ne meurent pas de deux balles dans la peau et on peut se poser la question suivante ; qui en dehors des cocus, avait intérêt à voir disparaitre Baptiste ?

– On va le passer ton article. Ta chute me laisse toutefois perplexe. Tu as une idée derrière la tête ?

– Franchement non, mais pourquoi s’en prendre à un musicien de bal ?

– Tu dis pourtant, que des dizaines de maris avaient de bonnes raisons de le détester voire de se venger.

– Tu as raison, sauf que dans ces cas-là, le cocu humilié aurait fait irruption au milieu du bal, provoqué un scandale et menacé le Don Juan. Il aurait, sans doute, envoyé deux balles dans le plafond au lieu de les lui expédier dans le buffet.

– Mouais, si tu le dis ! Tu crèves d’envie de creuser cette histoire.

– Oui, pourquoi ne mettrions-nous à la une que la mort des « grands » ?

– Tu m’étonneras toujours Émile. Tu es maintenant un personnage, une figure des journalistes parisiens. Tu pourrais te contenter de tenir tes chroniques en écumant les salons mondains, mais non, il faut que tu battes le pavé à la recherche de l’insolite.

– J’ai commencé comme frelon et je le reste.


1. Heure limite pour déposer son article.

2. L’attentat de Sarajevo est l’assassinat perpétré le 28 juin 1914, contre l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et son épouse la duchesse de Hohenberg.

La fuite de Fernande

Vers vingt-deux heures, le boulevard de Clichy commençait à s’animer. Même au mois de juillet, les soirées sont parfois fraiches. Fernande frissonnait sous sa veste légère. Indifférente aux regards envieux et propos graveleux des pégreleux avinés qui avaient envahi le pavé, elle poursuivait son chemin. Soudain un grand escogriffe se dressa devant elle.

– Alors, Frangine, t’as la chatte qui miaule ce soir ?

D’une main ferme, elle l’écarta. Sentant que la gifle n’était pas loin, l’individu n’insista pas. Depuis deux jours, elle était dans son cauchemar. Ce matin l’article du Petit Parisien n’avait fait que raviver la plaie. Elle avait revu, dans le petit matin pluvieux, les pelotons d’agents cyclistes, le commissaire, les cochers qui entouraient le corps de Baptiste. Une bouffée de désespoir l’avait envahie, ensuite la peur s’en était mêlée. Si quelqu’un s’en était pris à Baptiste, pourquoi serait-elle épargnée ? Dès lors, elle n’avait eu qu’une idée en tête, s’extirper de ces ruelles coincées entre le boulevard Richard Lenoir et le boulevard Beaumarchais. C’est là qu’elle avait fait ses premières armes et elle n’en était pas fière. Voilà dix ans qu’elle usait ses bottines sur un morceau de trottoir de la rue du Chemin-vert. Elle fut presque prise de nausée en pensant à la noirceur de cette vie. Plus jamais, elle n’irait offrir son corps à la fin des bals aux brutes éméchées qui la traitaient comme une marchandise et lui râpaient la peau avec leurs mains noueuses. Hélas, ses espoirs d’échapper à cette galère s’étaient envolés avec la mort de Baptiste. Voilà pourquoi, depuis deux jours, elle errait sans but entre Pigalle et Montmartre. Elle avait fui sans réfléchir avec pour seul argent, le produit de ses passes de la nuit. Assommée par le bruit, elle s’engouffra dans la rue Houdon, puis continua sa marche. Dans la rue des Abbesses, le café « des amis » jetait sur la chaussée une lueur blafarde. Sans hésiter, elle poussa la porte. Elle ne se sentit pas dépaysée, car la clientèle ressemblait, trait pour trait, à celle qui fréquentait les bouges de la rue Breguet-sabin. Une âcre odeur de tabac bon marché, la prit à la gorge. Elle trouva refuge au bout d’une table de « filles ». Son arrivée ne troubla pas les conversations. Les autres l’ignorèrent, mais elle s’en foutait. Elle commanda une fine. Depuis qu’elle était en fuite, c’était son unique nourriture. L’alcool lui redonna un peu de couleur, mais son estomac vide se crispa. Les filles de la table retournèrent à leur turbin. Elle réclama un autre verre. Le patron, qui l’observait depuis un moment s’approcha.

– Vous croyez pas que vous devriez manger un morceau ? C’est pas bon de boire le ventre vide.

– Qu’est-ce que ça peut vous faire, j’ai de quoi payer.

– Je disais ça pour votre bien. C’est pas la fine qui va arranger vos problèmes.

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

Le patron ne répondit pas, mais avec le verre de fine, il posa sur la table une assiette de fromage et un morceau de pain.

– Tenez, c’est offert par la maison.

Fernande avala sa fine d’un trait. Elle n’était pas loin de tomber dans le potage. Toujours sous l’œil vigilant du cafetier, elle se mit à grignoter puis termina l’assiette. Peu à peu, elle retrouva ses esprits et réclama un café fort.

– Je suppose que vous n’avez pas d’endroit pour dormir.

Fernande secoua la tête.

– Non, mais j’ai des sous pour payer l’hôtel.

– Je le sais que vous pouvez payer, mais les hôtels du quartier sont pas faits pour les dames seules.

Ca, elle s’en doutait. Elle connaissait mieux que quiconque la faune qui y logeait, mais elle était de taille à se défendre et n’avait plus sa vertu à perdre ! Ce n’était pas pour elle qu’elle avait peur, mais pour sa vie. Soudain elle regarda le patron d’un autre œil.

– Vous avez quelque chose à me proposer ? Je vous préviens d’avance, n’espérez pas autre chose que de l’argent.

– J’ai passé l’âge des bagatelles, et pour l’argent, on s’arrangera toujours. J’ai une piaule avec un lit. Les cousins de passage y couchent. Si ça peut vous dépanner quelques jours.

Sans réfléchir davantage, Fernande accepta.

– Je vous promets que je ne resterai pas plus de trois jours.

D’un air blasé, le patron haussa les épaules.

– On verra bien. Suivez-moi.

Une lanterne à la main, il la précéda dans un escalier sombre qui prenait naissance dans l’arrière-cour du bistrot. La chambre était une sorte de réduit sous les toits. Une paillasse couverte de crasse faisait office de lit. Pas de commodité, pour les cas d’urgence, un goguenot trônait au milieu de la pièce.

– C’est pas un hôtel de luxe, mais personne viendra vous déranger.

– Ça ira.

– Gardez la lanterne, j’ai pas envie que vous vous cassiez le cou dans l’escalier.

Une fois seule, elle s’étendit sur le lit. Au bout d’une heure, les vapeurs d’alcool se dissipaient lentement. Pour la première fois, depuis l’assassinat de Baptiste, elle se trouvait en état de réfléchir. Dans l’affolement, elle avait commis une grosse bourde. Elle aurait dû retourner dans sa piaule de la rue du Chemin-vert. Elle aurait eu le temps. Les flics ne s’y étaient sûrement pas précipités dans l’heure qui avait suivi le drame. Car, ce cagibi contenait son sésame pour une autre vie. Elle connaissait Baptiste de vieille date, même s’il n’était pas un de ses clients. Le bougre n’avait pas besoin de payer pour ça. Il était plutôt son grand frère. Après la fermeture de Bousca, ils partageaient parfois une chopine. Elle aimait parler avec lui, parfois pour ne rien dire, loin des Julots et michetons. Mais, une après-midi de décembre, il était arrivé en jouant au client « normal »

– Que t’arrive-t-il, Baptiste ? Tu as envie de pinocher ?

– Je t’adore Fernande, mais je ne suis pas là pour ça.

Il sortit, de la poche intérieure de son veston, une liasse de papier enserrée par un ruban.

– Tiens, ce n’est pas prudent que je garde ça chez moi. C’est de la dynamite. Personne ne viendra les chercher dans la chambre d’une…

– Grondace.

– Je ne voulais pas dire ça, Fernande.

– C’est pas grave, mais qu’est-ce que j’en fais ?

– Tu les gardes jusqu’à ce que je te les réclame. Et ce jour-là ma belle, tu toucheras le pactole, mieux que le prix de dix mille passes.

Elle avait accepté. Le paquet était maintenant coincé derrière le meuble sur lequel reposaient son broc et sa cuvette. Elle en avait fait des rêves avec cette cagnotte virtuelle ! Dans le plus fréquent, elle se voyait tenir un bistrot de campagne, loin de cette chienne de ville.

Un commissaire
sur des charbons ardents

L’article du Petit Parisien n’avait pas non plus échappé au commissaire Boissard. A sa lecture, il sentit poindre les emmerdements. Émile Laplume n’était pas un banal pisse-copie. Tous les flics de Paris savaient que quand il se mêlait d’une affaire, il ne lâchait rien. Trois jours s’étaient écoulés depuis que Baptiste s’était fait assaisonner et il n’avait pas avancé d’un pouce. Ce n’était pas faute de connaitre le quartier ! Il y était arrivé au tournant du siècle, en pleine affaire Dreyfus. Il avait fait ses premières armes en défendant les juifs de la rue des Rosiers contre les bandes de nationalistes excités. Il avait réussi à maintenir un calme relatif dans son secteur grâce à un mélange de fermeté et de diplomatie. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Sûrement pas éradiquer la délinquance avec ses maigres troupes. Il arrivait tout juste à éviter que ne dégénèrent les bagarres d’après bal. Plus qu’agacé par cette enquête qui n’avançait pas, il convoqua sur le champ Marin et Jourdan, ses deux adjoints. Les deux inspecteurs étaient les parfaits opposés tant au physique qu’au mental. Marin n’avait pas trente ans, mais déjà des rondeurs et une calvitie précoce. Dans le quartier, tous les bougnats connaissaient son coup de fourchette légendaire. Il était connu pour sa rigueur et sa ténacité, mais aussi pour son humanité profonde, ce qui lui permettait de recueillir parfois les confidences les plus inattendues. Jourdan approchait la soixantaine. Grand, sec comme un coup de trique, son visage était aussi plat que celui de Marin était replet. Toujours tiré à quatre épingles, une fine moustache soigneusement entretenue lui donnait un air sévère savamment calculé. Si Marin n’avait pas son pareil pour dénicher des indices, il était imbattable dans leur analyse et la mise en relation de faits apparemment sans rapport. Les deux hommes n’étaient en rien liés par une amitié indéfectible, mais par une estime réciproque. Quand les deux inspecteurs furent installés en face de lui, Boissard leur tendit le journal.

– Lisez ceci, messieurs. Ça devrait vous inciter à faire preuve d’un peu plus de zèle.

Marin poussa un grognement.

– On va l’avoir sur le dos, patron.

– Bien dit, Marin. Alors, où en êtes-vous ?

– A dire vrai, pas très loin. Le crime a eu lieu à quatre heures du matin. Les rues étaient désertes. Les noctambules des beaux quartiers avaient déserté les bals et ceux qui travaillent n’étaient pas encore levés.

– Donc, pas de témoin oculaire ?

– Aucun, à part deux amoureux qui se bécotaient à l’angle du passage Louis-Philippe.

– Par conséquent, ils n’ont rien vu.

– Si, un homme qui repartait tranquillement après les coups de feu.

– Autant dire rien !

– Pas tout à fait, intervint Jourdan. Cela démontre que nous sommes en présence d’un assassin doté d’un certain sang-froid, donc d’un professionnel. Un amateur se serait enfui à toutes jambes.

Boissard ne parut pas convaincu par la démonstration. Comme le coup semblait soigneusement préparé, sans doute de longue date, un amateur aurait pu avoir l’aplomb nécessaire. Néanmoins, il se garda de contredire son inspecteur.

– Admettons Jourdan, cela nous laisse encore des centaines de suspects. Il n’y a rien à espérer du côté de l’examen des balles.

– Elles ont, sans doute, pu être tirées par des milliers d’armes.

Boissard leva les yeux au ciel !

– Bien entendu, on ne lui a rien volé ? Cela exclut au moins le crime crapuleux. Il ne vous reste donc que deux voies possibles : le hasard ou la vengeance.

Jourdan reprit la parole.

– Si je peux me permettre, patron, je crois que nous pouvons exclure la première, sauf si nous sommes en présence d’un fou qui tue au petit bonheur.

Marin avança prudemment.

– Ce n’est peut-être pas impossible.

– Certes, mais le pistolet n’est pas l’arme préférée de ces gens-là, répliqua Jourdan.

– Conclusion, messieurs, il ne nous reste qu’à envisager la vengeance ou le règlement de compte. Vous savez ce que cela signifie.

Les deux inspecteurs ne le savaient que trop bien. Ils allaient devoir décortiquer la vie de ce pauvre Baptiste, interroger des centaines de témoins, vérifier des dizaines d’alibis, sans avoir l’assurance d’y dénicher des résultats probants.

– J’ai un début, patron. J’ai essayé de dresser la liste de ceux qui étaient chez Bousca durant la soirée, enfin des personnes connues des patrons ou des serveurs.

– Des gens connus ?

– Oui patron, il y avait du beau linge, notamment la belle Otero3 !

– Ce quartier m’étonnera toujours. Quand je vois les files de landaus qui envahissent la rue de Lappe, je me demande toujours ce que viennent chercher ici les gens fortunés.

Jourdan répliqua.

– Le frisson, patron, le frisson !

– Vous avez interrogé le propriétaire, Marin ?

– J’ai pensé que vous voudriez vous en charger, patron. Je l’ai convoqué pour onze heures.

– Parfait, Marin. Je veux que vous me dressiez un panorama complet du déroulement de la soirée. Je veux connaître le moindre incident. Essayez de savoir aussi s’il y avait des clients nouveaux ce soir-là. Jourdan, vous allez fouiller plus précisément les relations de Charbonnier. Il avait la réputation d’être un Don Juan.

– Vous voulez voir la liste de ses conquêtes avant que je ne commence à les interroger ?

– Ce serait mieux, surtout s’il s’avérait que Baptiste a emballé aussi dans la haute. Vérifiez également si les Apaches4 se sont tenus tranquilles cette nuit-là.

– Je ne les vois pas impliqués dans cette affaire. Ces individus-là attaquent en bande, plutôt à l’arme blanche, sans compter qu’ils n’auraient sûrement pas abandonné le portefeuille.

– D’accord, nous explorerons cette piste dans un deuxième temps. Monsieur Laplume ne pourra plus écrire qu’on se désintéresse de ce crime !


3. Chanteuse et danseuse de cabaret et grande courtisane de la Belle Époque.

4. Les Apaches (Bandes des Apaches ou Gang des Apaches) sont un gang du Paris de la Belle Époque.

Laplume au prétoire

Laplume ne pouvait se désintéresser du procès de madame Caillaux. Lorsque le 21 juillet, s’ouvrit le procès d’Henriette, il faisait partie de la troupe d’une centaine de journalistes autorisés à y assister. La veille, elle avait été transférée de Saint-Lazare à la Conciergerie. Ironie du sort, elle occupait la cellule voisine de celle qu’avait occupée Marie-Antoinette. Son transfert avait donné lieu à un déploiement extraordinaire de forces de l’ordre sur le boulevard Magenta et dans le faubourg Saint-Denis. Les pro et les anti-Caillaux s’affrontaient par journaux interposés. Le gouvernement n’avait pas envie de voir cet antagonisme gagner la voie publique. Au tribunal, deux ténors du barreau allaient s’affronter. Maitre Chenu, un petit rouquin au teint vite enflammé, à qui il ne manquait que la crête pour qu’il ressemblât à un coq dressé sur ses ergots. Maitre Labori assurait la défense. Colosse à la moustache et à la barbe grisonnantes, il avait conquis ses titres de gloire en défendant Zola lors de son procès en diffamation et Dreyfus devant le conseil de guerre. Émile avait prévenu son irascible rédacteur en chef. Pas question de servir de porte-plume à ces deux bêtes du barreau, la plupart des plumitifs parisiens en étaient capables. Il était là pour comprendre l’itinéraire tragique d’Henriette. Il connaissait la victime. Gaston Calmette ne passait pas, dans le milieu, pour un parangon de vertu. Cependant, il connaissait les limites du métier. Émile ne le voyait pas aller plus loin dans la publication de la correspondance entre Henriette et celui qui n’était pas encore son mari. Toutefois, il restait ébahi par la violence de la campagne anti Caillaux. Il est vrai que l’homme avait de quoi attiser les haines. Grand bourgeois, fortuné, il était pourtant radical-socialiste et partisan de l’impôt sur le revenu. Avec les tensions qui montaient en Europe, sa germanophilie aggravait son cas, aussi bien à droite qu’à gauche. Bref, Caillaux faisait plus qu’agacer. On entama les débats avec l’interrogatoire d’Henriette. Malgré le maquillage, son visage douloureux trahit la dureté des épreuves endurées. Elle parle avec mesure et dignité de son calvaire. Son éducation, sous la férule d’un père très strict ne l’avait pas préparée à vivre une vie d’amants clandestins. Sa voix devient presque inaudible quand elle raconte son humiliation lorsque la légitime madame Caillaux a découvert leur correspondance. Elle a été immédiatement convaincue qu’elle s’en servirait, un jour contre Joseph. À cause de cette histoire, ils sont restés longtemps séparés. Elle s’est sentie rassurée lorsqu’un ami lui a affirmé avoir vu Berthe Gueydan5 détruire la correspondance maudite. Cependant le calme ne dura pas et la campagne contre Caillaux repartit de plus belle.

– En quatre-vingt-quinze jours, j’ai compté cent trente-huit articles contre mon mari. Comme la campagne s’intensifiait, nous avons très vite pensé que madame Gueydan avait fait photographier les lettres avant de les détruire. D’ailleurs, deux autres directeurs de journaux s’étaient vus offrir les clichés, qu’ils avaient tous deux refusés.

Pendant trois heures, madame Caillaux parle, parle… Le président ne l’interrompt que de rares fois pour lui demander d’éclairer tel ou tel point. Elle dit sa terreur, ses insomnies déchiraient son mari. Même s’il affectait de prendre à la légère les articles du Figaro, elle avait deviné combien il souffrait de ne pouvoir mieux la protéger. Femme de devoir, elle avait compris qu’elle devait desserrer l’étau qui les étreignait. Quand le seize mars, il lui a annoncé son intention de « casser la gueule » à Calmette, elle a compris qu’il n’en pouvait plus. Pour lui éviter le geste irréparable qui l’écarterait, à tout jamais, des affaires, elle a décidé de se rendre avant lui rue Drouot et d’effrayer le tourmenteur afin qu’il cesse son entreprise de démolition. Chez Gastine-Rainette, elle a choisi une arme, un pistolet automatique. Elle n’a tiré qu’une fois, en direction du sol. Les autres balles ont suivi sans qu’elle appuie sur la gâchette. Elle ne l’a pas voulu, elle éprouve une peine immense. Elle regrette, du fond du cœur, la mort accidentelle d’un homme qui les a fait pourtant cruellement souffrir. Le souvenir du seize mars est pesant, mais de ce drame, elle ne se sent pas responsable. Lorsqu’elle met fin à son long monologue, pas un murmure ne s’élève de la salle. Émile observe le public. Le visage de la plupart de ses confrères est marqué par la surprise. Où est passée l’arrogante madame Caillaux qu’ils décrivaient hier ? Est-ce cette petite femme qui semble porter le poids du péché originel ? Avant de sortir, tous attendent qu’elle ait quitté le prétoire. C’est dans la cour que les langues se délient. Émile se retrouve au milieu d’un groupe dans lequel les discussions sont vives. Pour les uns, Henriette est une grande actrice, son témoignage n’est qu’une comédie pour échapper au pire. Pour les autres, elle était une femme atteinte dans sa chair qui s’était épanchée sans aucune retenue. Laplume se garde bien de prendre parti, il oscille entre les deux convictions. D’ailleurs, quelle importance ? Ce qu’il voit dans cette affaire, ce sont deux vies brisées. Il lui est impossible d’imaginer qu’Henriette n’ait pas agi de son propre chef. Ce sont bien l’exaspération et le désespoir qui l’ont conduite au tribunal. Bien sûr, Calmette est la victime ! Mais, il paye la violence des attaques sur la personne de Joseph Caillaux. Cependant, n’est-il pas l’instrument d’un complot plus vaste ? Emile ne pouvait envisager que Calmette ait décidé d’agir seul. Un petit groupe de politiciens, de tout bord, s’était donné pour but d’abattre Caillaux. Il avait de quoi nourrir son article du lendemain. Comme il s’éloignait, un grand gaillard au visage poupin et boutonneux, le rattrapa.

– Monsieur Laplume, vous n’avez rien dit au sujet de madame Caillaux !

– Tu ne trouves pas que les autres ont été assez bavards ?

– Si, mais c’est votre avis que je voulais.

– Il est aussi important que ça ?

– Pour moi, vous êtes le meilleur journaliste que je connaisse !

– Tu en connais beaucoup ?

– Quelques-uns, je passe une partie de mes journées dans le quartier Bonne-Nouvelle, je suis vendeur à la criée.

– Et bien sûr, tu aimerais faire autre chose que vendre les journaux.

L’adolescent hocha la tête.

– Y écrire, par exemple.

– Je sais que c’est difficile monsieur Laplume, mais j’étais bon en grammaire et rédaction.

– De toute façon, tout s’apprend.

– Vous m’embauchez alors, monsieur Laplume ?

– Doucement, ce n’est pas moi qui décide. Si tu ne fais rien ce soir et que ton estomac peut supporter une potée, viens avec moi, je vais commencer à t’apprendre le métier.

– C’est que…

– Ne t’inquiète pas pour la note, elle est pour moi.

Ils prirent la direction de la Bastille par le pont Notre-Dame. Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, les derniers ateliers d’ébénistes fermaient leur porte. Comme ils pénétraient dans la « Popinc6 », Laplume s’enquit.

– Tes parents sont d’accord pour que tu choisisses ce métier ?

– Pas tout à fait, monsieur Laplume, ils auraient voulu me voir instituteur.

– Tu as tort, c’est plus confortable. Tu es sûr de toucher ton salaire à la fin du mois.

– Oui, mais c’est moins captivant.

– Si tu le dis ! Tu habites toujours chez tes vieux ?

– Oui, c’est plus économique. Ils crèchent du côté de Belleville.

– C’est quoi ton prénom ?

– Joseph.

– Bon, tu as entendu parler de Baptiste Charbonnier ?

– Ce n’est pas l’homme dont vous avez parlé avant-hier dans le Petit Parisien ?

– C’est vrai que tu es un peu jeune pour fréquenter les bals. Charbonnier était accordéoniste.

– Vous allez enquêter sur sa mort ?

– Au moins essayer de comprendre.

Apparemment habitué des lieux,...

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