Beau Rivage

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«On entendit soudain des aboiements. Ils étaient très distincts, comme s'ils venaient non pas de la route qui menait au village, mais du lac à côté de nous, ou d'une vallée derrière celle où nous nous trouvions, un des puits silencieux que dessinaient les pentes verticales. Ils paraissaient lugubres sous le ciel menaçant.
Serge eut l'air de les écouter. Ils s'arrêtaient de temps à autre, prolongés par leur écho plus faible, mais chaque fois le chien recommençait, comme si, ignorant le phénomène de l'écho, il s'était répondu à lui-même.
– C'est ce chien, avais-je dit. Le chien de l'ancien abattoir. Il aboie sans arrêt. On dirait que le bruit vient du lac.
J'y jetai un coup d'œil. L'eau était grise. Elle ne reflétait rien. Où nous étions, les parois empêchaient de voir le ciel. Les premières gouttes, que j'aperçus au même moment, dessinaient des centaines de circonférences à la surface, des milliers de circonférences, diluant le reflet des parois, faisant trembler la couronne jaune er renversée des arbres.»
Beau Rivage est un petit hôtel de montagne, comme il y en a des milliers, quelque part, pas très loin de la frontière, au bord d'un lac.
S'y retrouvent par hasard deux couples et un homme seul. Il s'appelle Serge (ou il dit s'appeler Serge).
C'est le moment où l'été montagnard bascule dans l'automne.
Publié le : jeudi 26 août 2010
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EAN13 : 9782072414039
Nombre de pages : 159
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D U M Ê M E AU T E U R
Aux Éditions Gallimard
L’HEURE EXQUISE,roman, 1998. LE TEMPS DES DIEUX,roman, 2000. LES KANGOUROUS,roman, 2002. CE QUI S’ENFUIT,nouvelles, 2005. o QUELQUE CHOSE À CACHER,roman49 64)., 2007 (« Folio », n
Aux Éditions Arléa
LA VILLE,roman, 2009 (Arléa-Poche).
      
DOMINIQUE BARBÉRIS
B E A U R I VA G E
r o m a n
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2010.
À Romain LancreyJaval
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Je revois la voiture, comme elle nous était apparue ce soir-là, en cette fin de soirée plutôt où il commençait à faire nuit. Elle avait une plaque d’immatriculation étran-gère — c’était peut-être une voiture de location (du moins, Franck le supposait). Il y en avait beaucoup à cause de la frontière. Une de ces berlines aux vitres fumées qu’on peut louer à partir d’un aéroport ou d’une gare, que certains cadres d’entreprise peu scrupuleux passeraient en frais de mission, s’offrant lors de leurs déplacements un luxe que, sinon, ils n’auraient jamais pu avoir. Pour atteindre l’hôtel, la pente était très forte. La voi-ture roulait lentement ; je me rappelle qu’il y avait du brouillard. Je revois les phares agrandis, brillant sur la bosse de la montée, au-dessus du petit dôme circonflexe de la route, passé la dernière pente, juste après le virage où était l’ancien abattoir. (Il fallait savoir que c’était un ancien abattoir ; il ne restait qu’une cabane aménagée, l’annexe d’une maison neuve, un grand hangar carré que fermait une porte coulissante.) Il abritait un chien qu’on ne détachait jamais, de cette race qu’on appelle
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« chien-loup ». Le passage de la moindre voiture le faisait aboyer. « Une bête hargneuse à force de mauvais traitements, m’avait dit Franck. Les bêtes, c’est comme les hommes. » Le chien avait aboyé ce soir-là ; ses aboiements avaient duré jusqu’à ce que la voiture se gare sur le terre-plein de gravillons, devant l’hôtel. Les phares brillants dans le brouillard faisaient deux auréoles plates et jaunes, comme des yeux d’animal.
Les hommes étaient entrés. Ils étaient trois — mais on pouvait imaginer que l’un d’entre eux était resté dans la voiture. C’était une hypothèse qu’on ne pouvait pas exclure, celle qui me paraît plausible, aujourd’hui. La clef de contact était tournée : je me rappelle avoir vu les boutons rouges du tableau de bord. Mais les vitres fumées interdisaient de voir à l’intérieur celui qui, peut-être, attendait, qui avait allumé la veilleuse du plafonnier pour étudier une carte, ou simplement patientait dans le noir, écoutant les nouvelles d’une station qui émettait depuis l’autre côté de la frontière — je ne sais quel programme musical. En voiture, on pouvait recevoir les stations qui émettaient de l’autre côté de la frontière. Les trois hommes étaient à la réception quand nous étions sortis de la salle à manger. Ils ne portaient pas de vêtements de montagne ; rien de spécial ne les distin-guait — sinon cette arrivée tardive. Ils n’avaient pas l’air de clients. Plutôt un air professionnel. Vu l’heure, c’était bizarre. Nous avions pensé à des hommes venus vérifier la patente, les installations sanitaires, la conformité des cui-
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sines. Ou peut-être — bien qu’ils n’eussent pas d’uni-formes — aux gens de la douane. La frontière n’était qu’à deux kilomètres. Il arrivait que des douaniers montent prendre un verre en sortant du travail. Les trois hommes ne s’étaient pas attardés ; juste le temps de boire une bière. La voiture était repartie d’où elle venait, redescendant vers le village, plus bas, dont le nom m’échappe, refaisant le chemin en sens inverse. Il n’y avait pas d’autre solution : l’hôtel était un cul-de-sac. Elle avait démarré très vite, dès que les hommes avaient claqué la portière, en marche arrière sur le terre-plein de gravillons (c’est ce qui m’a fait penser, depuis, que l’un des hommes devait attendre à l’intérieur). Je ne sais pas quel mot conviendrait : un associé, ou un comparse. Ou un collègue. J’ai su depuis comment, dans les milieux du renseignement, on liquide ceux qui en savent trop ou qui gênent.
Quand nous étions sortis de table, la patronne se tenait à la réception. Elle avait l’air rêveur. Elle avait dit : « Ce sont les gens de la douane. Pas de ceux qui travaillent en bas. De “gros bonnets”, ceux des bureaux. Des supérieurs. » Mais ce n’étaient pas les gens de la douane. La patronne s’appelait Fiedler. Anne-Marie Fiedler.
Je revois le lac au bout du terre-plein. Il était entouré de bois de sapins, d’épicéas d’un vert épais et sombre, leur fourrure lourde reflétée dans l’eau sans qu’y manquât le moindre détail comme si la surface du lac avait eu la per-fection d’un miroir — chaque branche lourde et velue
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