Bijoux de famille

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Depuis le temps des crinolines jusqu'à celui des combats de rue, voilà l'histoire de quelques "grandes familles" roumaines et plus particulièrement de la dynastie des Coziano. Le premier tome conduit le récit jusqu'à l'avant-veille de la "grande guerre" : la révolte des paysans, en 1907, annonce l'effondrement imminent de ce monde ancien qui nous est montré. Mais le roman commence un soir de 1862 et nul, parmi les invités des Coziano, ne peut prévoir, évidemment, que la jeune fille de la maison fera mourir un ministre, que la position des astres, certain 19 juillet, favorisera des amours coupables mais sera fatale à l'ordre public, que de fabuleux bijoux de famille changeront de mains en de singulières circonstances – ni que tout cela, du reste, n'aura bientôt plus aucune importance...
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021315516
Nombre de pages : 416
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couverture

PREMIÈRE PARTIE

DAVIDA



I

C’est au temps du prince Constantin Brancovan que la famille Coziano est mentionnée pour la première fois dans les registres cadastraux. Le nom de Coziano n’a aucun rapport avec le monastère de Cozia — le fameux cloître qui se trouve sur les bords de l’OIt, au pied des montagnes —, mais vient d’un vaste domaine situé dans la région des collines, entre Bucarest et Tîrgoviste. Ce domaine appartenait alors aux Coziano ; les documents qui datent de cette période concernent une certaine Davida et un Grecea Coziano, puis d’autres encore, leurs descendants, maîtres successifs de Cozia, qu’ils agrandirent par l’achat de nouvelles propriétés — Gîrla, Slobozia Veche, Dîrdori et autres lieux… Les neveux et arrière-petits-neveux achetèrent en outre dans la plaine, notamment à Tataru, des terres où ils établirent des familles de paysans bulgares. Mais tout cela se passa beaucoup plus tard, à l’époque où les rescrits des princes régnants Mavrocordato et Gallimachi étaient revêtus de la formule sacramentelle : Io… Voevod, Bojiiu milostei Gospodar Zemli Vlahiskoe1, et se terminaient par toliko pisal Gospod2. Sous le sceau du hospodar s’alignaient les signatures de tous les grands dignitaires : parmi ces noms tracés en lettres anguleuses on peut voir, dans de nombreux documents, ceux de Serban Coziano, le serdar3, et d’Alexandre Coziano, le logothète4, celui aussi de Lascaraké Coziano, logothète également. Dès leur plus jeune âge, tous les Coziano étaient mumbachirs5princiers. L’un d’eux entra dans les ordres, et devint l’évêque Neofit de Rîmnic et de Noul Severin. Quant aux filles de la famille Coziano, elles furent mariées à des rejetons de familles princières — aux fils Villara, aux frères puînés des familles Pîrscoveano et Vacaresco. Enfin, sous le règne du prince Soutzo, les Coziano étaient cousins, au second et au troisième degré, des Gradisteano, des Greciano et des Floresco.

En 1848, fuyant la révolution, le paharnic6 Manolaké Coziano se réfugia à Brasov avec son fils aîné, Alexandre, sa belle-fille, Sophie, et leurs enfants en bas âge. Par la suite il revint au pays et continua à gérer sa fortune, mais vécut toujours dans la crainte de la révolution et du partage des terres entre les paysans. À sa mort, Manolaké Coziano laissait derrière lui une réputation d’incomparable avarice. Mais il laissait aussi trois mille arpents de terre à Cozia, trois mille arpents à Gîrla, huit mille arpents à Dîrdori, et le reste à l’avenant. Si bien qu’en 1850, Alexandre, son fils, dut livrer aux démolisseurs sa maison de la rue Culmea Veche et faire abattre les vieux marronniers de la cour, pour se faire bâtir un hôtel particulier à la mesure de son immense fortune, bien connue des importateurs anglais qui avaient des agences dans les ports danubiens.

Cet hôtel, qui existe encore aujourd’hui, se trouvait au fond d’une cour pavée, fermée par une haute grille à pointes dorées. De part et d’autre des deux portails en fer forgé se trouvaient des lampadaires, ornés de fleurs et de feuilles, en fer forgé également. Les équipages entraient par l’une des portes cochères, et sortaient par l’autre ; ils s’arrêtaient devant le perron, au pied d’un escalier arrondi qui donnait accès à l’unique étage de la maison. On pénétrait d’abord dans un vestibule. Après avoir monté quelques marches, on entrait ensuite dans le grand salon. Les portes-fenêtres, qui atteignaient presque la hauteur du plafond, avaient des petits carreaux biseautés ; elles étaient surmontées par des arcades à la française. D’un côté, s’ouvraient deux salons de moindres dimensions et, de l’autre, une salle à manger et une bibliothèque — car Alexandre Coziano se piquait de belles-lettres. Ayant étudié à Paris, il avait acquis, à fréquenter les livres, une vanité au moins aussi démesurée que l’avarice de son père. C’est cette vanité qui l’avait poussé à couvrir les murs de son hôtel d’une série de portraits apocryphes, représentant les serdars, logothètes et évêques de sa famille, peints par Theodor Aman ; c’est elle encore qui lui avait fait remplir le salon de canapés et de fauteuils à pieds recourbés habillés de tapisseries d’Aubusson et dont le bois sculpté était recouvert d’une couche d’or provenant de la fonte de louis et de ducats. Cette même vanité avait également décidé Alexandre à choisir, pour les adosser à tous les murs, des commodes en bois de rose incrusté d’essences rares qui y dessinaient des fleurs et des figures de toutes sortes ; elle lui avait fait suspendre trois lustres géants dans le grand salon, et placer dans un coin une harpe et un piano d’une forme étrange — une espèce de coffre supporté par deux pieds en X — à laquelle renonça pour toujours, après cet unique essai, le fabricant dont le nom était gravé sous le couvercle du clavier : Gaveau, Fournisseur de S. M. l’Empereur7. Les murs étaient tapissés de soieries à fleurs dans le grand salon, de velours dans les petits salons, de livres dans la bibliothèque et de lambris de chêne dans la salle à manger. La cuisine se trouvait au fond de la cour, dans les communs, à côté des écuries et de la remise, bâtisses chaulées à toits d’échandolles, tout de guingois, qui étaient les vestiges de l’ancienne maison.

Un soir, au début du printemps de 1862, quelques équipages attendaient de l’autre côté de la rue Culmea Veche. Les chevaux piaffaient ; les cochers buvaient du vin chaud à la cuisine ; les hautes fenêtres de la maison étincelaient. Le ciel rougeoyait à l’horizon, mais devenait d’un bleu sombre au zénith ; çà et là paraissaient quelques étoiles. Un vent aigre soufflait dans les branches sèches des arbres qui bordaient la rue. Mais dans les salons, la chaleur des poêles rayonnait, et les dames étaient en robes décolletées.

Ce soir-là, par hasard, Sophie Coziano avait surtout des visiteuses. M. Coziano passa un quart d’heure en la compagnie des dames, puis, prenant par le bras M. Lascar Lascari, député d’un département de la plaine, il l’entraîna sans un mot hors du grand salon illuminé à giorno. Les deux hommes traversèrent l’un des petits salons, simplement éclairé par une veilleuse ; puis ils passèrent dans le second, la dernière pièce de la maison de ce côté-là ; il y régnait une obscurité totale, à l’exception du rectangle jaune projeté sur le sol et sur l’un des murs par la porte qui recevait la vive clarté du grand salon à travers la pièce précédente. Dans ce rectangle de lumière apparaissait un large fauteuil vert sombre placé à côté d’une table de bois verni ornée, aux quatre coins, de guirlandes de roses et d’amours en bronze doré. On discernait vaguement, un peu plus loin, le faible reflet du bois doré d’un fauteuil Louis XVI. En entrant, les deux messieurs perçurent un léger mouvement. Coziano demanda :

— Qui est là ?

— C’est moi, Votre Seigneurie, répondit précipitamment une voix féminine un peu rauque. Moi, Florica. Je vous baise les mains.

— Tu as donc dormi ici ? Allons, allume la lampe.

M. Coziano s’arrêta sur le seuil, tenant toujours le bras de Lascar Lascari, et attendit. Une femme menue sortit de l’ombre et passa vivement près d’eux, la tête baissée, les mains croisées sur la poitrine ; ses cheveux étaient couverts d’un fichu noir, et elle portait une jupe froncée à la taille, d’un tissu brillant, bleu foncé. Lascar Lascari essaya, sans y parvenir, de voir sa figure. Au bout de quelques instants, la femme revint, portant une chandelle ; elle s’agenouilla pour introduire la flamme sous l’abat-jour d’une lampe. Son visage émergea tout à coup de l’obscurité. Florica était jeune encore. Sous ses paupières lourdes, les yeux mi-clos semblaient glauques. Ses joues étaient lisses, un peu bistrées. Sa bouche souriait, découvrant deux ou trois dents et la place vide de celles qui manquaient. Ce sourire, ces yeux mi-clos, d’un vert de mare, ses dents gâtées, tout contribuait à donner à Florica un air de ruse bestiale.

La bohémienne se redressa, d’un seul mouvement souple, et partit, la tête basse, évitant les regards des deux hommes. M. Lascari tendit la main et lui pinça fortement la hanche ; Florica continua de marcher sans rien dire.

— Comment dites-vous qu’elle s’appelle ? demanda M. Lascari.

— Florica.

— Elle n’est pas mal8.

M. Coziano ne répondit pas. Il ouvrit la table aux amours, qui laissa voir son revêtement de drap vert. D’un tiroir il sortit un paquet de cartes. Lascar Lascari passa un bras autour des épaules de Coziano. Les marques d’amitié qu’il donnait à son hôte, la familiarité presque tendre avec laquelle il lui parlait avaient quelque chose de huileux et de poisseux. Son sourire, qui s’ouvrait sur des dents mal lavées, sa figure blafarde aux épais favoris châtains, ses cheveux pauvres, toujours en désordre, clairsemés par un début de calvitie, — tout chez Lascari faisait penser à un morceau de fromage blanc sur lequel des poils auraient poussé. Personne n’aurait été surpris que M. Lascari sentit le fromage ; mais sa redingote chiffonnée, sa haute cravate de soie mal nouée, sa chemise sale, ses épaules toujours couvertes de pellicules n’exhalaient qu’une forte odeur de bon tabac turc et de café. M. Lascari avait une grosse fortune. Cet homme crasseux faisait sonner sans cesse, dans sa poche, quelques napoléons, mais n’en montrait jamais aucun.

Il souriait affectueusement, de toutes ses dents sales.

— Mon cher Alexandre, pourquoi ne pas vous confier à moi comme à un frère ?

Puis, les yeux à terre, d’un air de ne pas y toucher, il ajouta en passant :

— On raconte que vous faites des ravages parmi les paysannes à Cozia…

M. Coziano haussa les épaules. C’était un homme de forte carrure, assez lourd ; il avait les épaules voûtées, la figure terreuse, les yeux éteints, la bouche lasse ; à Paris, dans sa jeunesse, un astrologue lui avait révélé qu’il était né sous l’influence néfaste de Saturne. M. Coziano souffrait du foie, mais n’en était pas moins un gros mangeur et un grand buveur ; aussi le voyait-on toujours morose, mécontent de l’humanité en général et de lui-même en particulier ; taciturne, il couvait sans cesse une fureur mal retenue. Sa mélancolie ne se dissipait un peu qu’à la campagne, quand il marchait tout le jour, à travers champs, avec son chien et son fusil. Il se tourna vers Lascari et lui demanda à brûle-pourpoint :

— Et alors ? Je ne vois vraiment pas le rapport…

— Il ne faut pas vous fâcher, murmura Lascari en soulevant les pans de sa redingote pour ne pas s’asseoir dessus. Je vous ai dit ce qu’on raconte, en ami ; je vous ai mis en garde.

M. Coziano s’assit, lui aussi, à la table de jeu et commença à battre les cartes.

— Florica est une sale bête, dit-il, une putain et une empoisonneuse… Tirez une carte, Lascar.

— Qui a-t-elle empoisonné ? J’ai tiré une dame.

— J’avais, à la campagne, un cocher auquel elle ne refusait rien… Un dix. À vous de donner, Lascar. Il l’a trompée avec une autre bohémienne. Mais un jour il est mort, en se tordant de douleur, le ventre en feu, en poussant des rugissements effroyables. Les gens ont dit que Florica l’avait empoisonné. Il suffit de la regarder pour le croire. Mais peut-on savoir ? Sophie la protège ; elle l’a amenée à la ville pour que sa rivale ne la tue pas. Décidément, Sophie est trop bonne avec ses femmes.

Il se tut et, dès lors, ne fut plus attentif qu’à la partie de cartes. Du grand salon parvenaient des rires ; une voix d’homme, au timbre métallique et sonore, s’élevait parfois, dominant toutes les autres.

— Vous l’entendez, notre orateur… fit Lascar Lascari en riant.

Et il joua un sept. M. Coziano ne sourit même pas ; avec un air amer et fielleux, il couvrit la carte d’un huit. Il avait gagné la partie. Lascar regrettait déjà le louis qu’il était sur le point de perdre. Il examina Alexandre Coziano à la dérobée, vit sa figure tourmentée et maladive, crispée par la fureur permanente qui est le propre des hépatiques. Lascar n’ignorait pas qu’il pouvait le frapper à l’endroit le plus sensible, le faire cruellement souffrir ; mais il ne lui suffisait pas de savoir la chose possible ; il éprouvait le besoin d’une vengeance effective pour le louis qu’il allait perdre. Lorsqu’une fois de plus la voix métallique se fit entendre au salon, Lascar Lascari murmura, comme pour répondre à l’une de ses propres pensées :

— Ah, oui ! C’est bien vrai qu’elle est bonne, Mme Coziano… Puis, sans aucun lien apparent avec ce qui précédait, il ajouta d’un ton neutre :

— Vous êtes très ami de Serban, n’est-ce pas ? Il me semble entendre sa voix… C’est bien lui ?

— C’est lui, en effet, murmura Coziano sans lever les yeux de ses cartes.

— Vous êtes de vieux amis ? demanda Lascar, comme s’il n’accordait aucune importance à cette question, comme s’il la posait simplement pour dire quelque chose. Il joua une carte : un sept. M. Coziano la couvrit — d’un dix, cette fois.

— C’est un cousin au second degré de Sophie.

— Ah ! voilà, dit Lascar en riant. C’est donc plutôt un parent de votre femme !

Il posa une carte sur la table. Ce qu’il venait de dire était parfaitement stupide, mais il l’avait fait exprès. Quel sens pouvaient avoir les mots “Ah ! voilà” et “c’est donc plutôt un parent de votre femme” ? Tous ceux qu’on voulait bien leur prêter — ou aucun. Coziano demeura quelques instants interdit, les cartes à la main. Puis il joua en dépit du bon sens. Lascar couvrit bien vite d’un dix le sept de Coziano qui, dès lors, joua de plus en plus mal. Un peu plus tard, Lascar dit encore :

— Il vient assez souvent chez vous, ces derniers temps, n’est-ce pas ?

— Oui, répliqua Coziano d’une voix brève, glaciale ; et de nouveau il fit une faute de jeu. Au bout de quelques minutes, Lascar avait gagné la partie et glissé dans sa poche, avec une évidente satisfaction, le louis d’or que Coziano avait lancé sur le tapis vert. Coziano resta un moment immobile, tenant la table des deux mains, les sourcils froncés, concentré comme un homme qui ressent dans son corps une douleur inattendue. Lascar demanda :

— On en joue encore une ?

— Non.

— Votre revanche, mon cher ! (Il avait des chances de prendre encore un ou deux louis à Coziano.)

— Non, répondit Coziano. J’y renonce. Je ne me sens pas bien. Je vais aller m’étendre un peu.

— Vous êtes malade ? demanda Lascar d’un air soucieux, avec une incroyable sollicitude. Il voulut s’approcher de Coziano, le toucher, le tâter, mais Coziano le repoussa doucement :

— Ce n’est rien ! Je vais m’étendre un moment. Allez tenir compagnie aux dames, Lascar.

— Je reste avec vous, mon cher Alexandre, je ne veux pas vous laisser vous morfondre tout seul, dit Lascar Lascari avec une gentillesse forcée.

— Mais non, mais non, croyez-moi, il faut me laisser ! s’écria Coziano que la douleur mettait hors de lui.

— C’est bon, c’est bon, je m’en vais, je vous quitte. Voulez-vous que je vous envoie quelqu’un ? Avez-vous besoin de quelque chose ?

— De rien. Merci, je n’ai besoin de rien ni de personne ! dit Coziano tout en soufflant la lampe. Il se dirigea dans l’obscurité vers un divan couvert d’une peau d’ours, se coucha, tira furieusement sur sa cravate pour dégager son cou, et demeura ainsi dans la nuit, suant d’indignation. Pendant ce temps, Lascar Lascari avait quitté le petit salon sombre, avait franchi d’un pas mesuré le second petit salon et, faisant sonner dans sa poche les louis auxquels une nouvelle pièce d’or était venue s’ajouter, il pénétra dans le grand salon. Son premier regard alla droit vers Mme Coziano, assise dans un fauteuil, près du poêle ; et le même regard embrassa Serban Vogoride, qui se trouvait debout près de Sophie Coziano, le dos appuyé au poêle de terre cuite orné de petites fleurs, dans le goût viennois de 1830. Vogoride parlait haut, très sûr de lui, avec cet air dominateur qui le rendait si redoutable dans les réunions politiques. Sophie Coziano, de son fauteuil, l’écoutait et le regardait de bas en haut, avec un paisible ravissement qui, aux yeux de Lascar Lascari, dénotait quelque chose de plus que la satisfaction d’une amie.

Sophie Coziano avait largement dépassé la trentaine, et commençait à engraisser. Elle avait la peau blanche, des sourcils bien dessinés, des yeux noirs à l’expression douce, le teint rosé. Sa robe de taffetas mauve dont les manches et le décolleté étaient agrémentés de dentelles s’évasait autour des hanches suivant la mode lancée en Europe par l’impératrice Eugénie ; les plis brillants de la crinoline recouvraient le vaste fauteuil, et le corsage, comme un calice, faisait ressortir les bras bien en chair, les épaules rondes et le cou de statue. Les cheveux qui retombaient en boucles légères sur les tempes et sur la nuque, faisaient également penser à Eugénie de Montijo. Sophie se mouvait paresseusement, et ses gestes ondoyants étaient en harmonie avec les formes arrondies de toute sa personne potelée, au charme un peu mûr.

Serban Vogoride feignait de demeurer insensible à cette invitation muette de tous les instants, mais Lascar Lascari le connaissait trop bien pour ne pas conclure, de cette indifférence même, que tout était déjà consommé. Serban était un homme aux désirs insatiables et ne faisait l’effort de les cacher qu’afin de les satisfaire plus sûrement et mieux.

Serban était le neveu de Nicolas Vogoride, le caïmacam9. L’épouse du caïmacam, Coca Konaki (fille du logothète Konaki, le poète), s’était établie à l’étranger peu après la mort de son mari. Vers 1860, Serban était donc le dernier des Vogoride qui vécût dans les Principautés. Il y possédait de vastes propriétés, héritées de son père, le frère du caïmacam. Agé d’environ quarante-cinq ans, il était de grande taille, large d’épaules, et commençait à prendre un peu d’embonpoint ; mais il était bien sanglé dans sa redingote noire cintrée à la taille et son gilet blanc qui cachait un corset. Il avait posé par terre, près de lui, son haut de forme à reflets, et y avait lancé d’un geste indifférent ses gants gris perle. Il se tenait très droit, la tête haute soutenue par un col dur et une large cravate noire. Il portait les cheveux assez courts et ramenés sur le front, en coup de vent, comme ceux de Chateaubriand qu’il avait vu à Paris dans sa jeunesse. Mais il ne ressemblait guère au romantique ministre-poète. Sa figure était grande et charnue ; il avait le nez puissant, les sourcils épais, les lèvres rouges, des yeux perçants d’un bleu très pâle. Il jouait sans cesse avec son monocle, retenu par un ruban passé à la boutonnière, qu’il vissait de temps en temps sous le sourcil pour lancer un regard décoloré et méprisant sur ceux qui lui déplaisaient. Et ce regard les réduisait à néant.

— Que leur as-tu répondu, Serban ? demanda Sophie Coziano. Il eut un petit mouvement des épaules et dit en riant :

— À quoi bon le répéter… Je ne suis orateur que lorsque ces brigands me mettent en colère. Et je vous assure que j’étais furieux !

Les dames se mirent à rire.

— Allons, racontez-nous cela, dit sur un ton implorant la vieille princesse Sturza, l’épouse du vornic10, en s’appuyant des deux mains sur sa canne à manche d’ivoire. Qu’est-il arrivé, au juste ? Toute la ville ne parle que de cela.

Vogoride se fit prier encore un peu. Il se défendait en riant, mais sans hypocrisie ; il était trop fier pour être vaniteux. Lascar Lascari se plaça près de lui.

— Racontez donc, mon cher. Sinon, c’est moi qui le ferai et l’histoire perdra toute sa saveur…

— Eh bien, voilà, dit Vogoride. Lorsque je les ai vus aboyer comme des chiens furieux contre les boyards, mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis levé d’un bond, mais je ne suis pas monté à la tribune. De ma place, du banc ministériel, je me suis tourné vers la gauche, et j’ai crié : “Messieurs ! Dieu a dit au prophète Jonas que s’il se trouvait ne fût-ce qu’un seul juste dans la cité, Il accorderait Son pardon. Mais vous, vous ne pardonnez pas aux boyards, même si parmi eux vous en trouvez qui sont dignes d’estime. Il est vrai que vous n’êtes pas des dieux, mais simplement des hommes. Et de quelle espèce !”

Il avait parlé de cette voix tonnante et métallique dont les vibrations remplissaient toute l’enceinte de la Chambre des députés, et les derniers mots — “de quelle espèce” — il les avait prononcés avec une si joyeuse et si mortelle insolence, que toutes les dames s’étaient mises à applaudir et à pousser des cris d’admiration, comme l’avaient fait les députés conservateurs au cours de la séance de l’après-midi. Lascar Lascari s’écria :

— Ces canailles ne pouvaient rien répondre. Votre intervention était parfaitement conforme aux usages parlementaires : le ton seul ne l’était pas !

Tout en parlant il avait jeté un regard circulaire, épiant les figures rayonnantes de joie et surtout le regard éperdu de Sophie Coziano et le sourire attendri par lequel elle répondait au rire en cascade de Serban Vogoride. Celui-ci, bon enfant, s’amusait de la plaisanterie comme si elle avait été faite par un autre. Dans un coin, accoudée au piano, se tenait la fille de Sophie Coziano, Davida, une jeune personne de dix-sept ans, mince, maigre même, avec des cheveux de jais. Davida fixait Serban Vogoride avec une attention bizarre. On eût dit qu’elle regardait un être d’une espèce inconnue, un objet fantastique et incompréhensible. Lascar Lascari s’approcha d’elle, tandis que, dans le cercle de fauteuils qui entourait le poêle, la conversation reprenait, dominée par le rire de Vogoride, et par la voix virile de la vieille épouse du vornic Sturza.

— Voilà qui est bien, Serban, mon cher enfant ! Des hommes comme vous il nous en faudrait davantage. Vous avez été parfait — venez, il faut que je vous embrasse !

Lascar Lascari feuilleta les cahiers de musique qui traînaient sur le piano, mais, du coin de l’œil, il examinait la jeune fille qui, absorbée par la contemplation de Vogoride, ne l’avait même pas remarqué. Davida avait le nez fin, légèrement aquilin, la bouche charnue mais pâle, des yeux noirs, ombrés de longs cils recourbés ; sa chevelure, serrée en un grand chignon, avait un éclat bleuâtre. Sa peau transparente semblait elle aussi légèrement bleutée. Davida avait encore la sauvagerie de l’âge ingrat. Elle restait immobile, loin du cercle des invités, regardant toujours Serban Vogoride. Avec sa familiarité coutumière, Lascar Lascari l’attira vers lui, ce qui lui permit de caresser son bras encore trop maigre. Involontairement il resserra son étreinte. Davida ne s’en aperçut même pas. Lascar lui demanda :

— Eh bien ! qu’en dites-vous ?

La jeune fille sursauta et le regarda d’un air farouche, presque hostile.

— De quoi voulez-vous parler ?

— Mais, de notre ami Serban… répliqua Lascari avec un petit rire qui découvrait ses dents verdâtres. La jeune fille tourna la tête et répondit, sans quitter des yeux le cercle des invités :

— C’est notre plus grand homme d’État !

Elle avait parlé avec une telle force qu’elle paraissait avoir exprimé la vérité suprême de la vie. Lascar Lascari eut une moue amusée.

— C’est très bien de s’intéresser à ce point à la politique !

La jeune fille leva la tête avec un geste d’impériale fierté.

— Papa dit que c’est le devoir de toute jeune fille de bonne famille !

Lascar Lascari se mit à rire et voulut reprendre le bras de Davida :

— Eh bien ! en ce cas, nous devons causer davantage, discuter certaines questions…

Davida se dégagea d’un geste vif et dit avec sérieux :

— Si vous le désirez, vous pouvez causer avec moi comme vous parleriez à un homme.

Lascar Lascari partit d’un éclat de rire ; cette naïveté, cette adolescence farouche lui faisaient envie. De son bras, il enveloppa paternellement les épaules de la jeune fille et l’attira contre lui.

— Vous devez devenir la femme d’un homme politique, dit-il.

Davida pâlit et murmura, les lèvres sèches :

— Je le serai.

Lascari se troubla et reprit, ne plaisantant qu’à demi :

— Ne vous avisez pas de répéter cela devant des hommes politiques, sans quoi l’un de nous aura vite fait de vous demander en mariage.

Il saisit la main de la jeune fille, mais, au même instant, Serban Vogoride l’appela de sa voix sonore :

— Venez donc, mon cher Lascari ! Racontez à ces dames ce que les brigands veulent de nous. Allons, venez, venez !

L’entraînant au milieu du cercle formé par les dames, Vogoride le prit à témoin :

— Ils veulent voler nos terres sans rien nous donner en échange et les distribuer aux paysans. Ensuite, quand les paysans auront besoin de crédits, ces brigands feront main basse sur les terres par l’entremise de leurs banques. Voilà ce qu’ils veulent ! Et ils se figurent, peut-être, que nous nous laisserons dépouiller ?

— Si vous n’étiez pas là, dit Lascar Lascari, je ne vois pas qui pourrait leur tenir tête. Le prince est pour la réforme, Kogal-niceano aussi ; Rosetti, Ionesco, Bratiano, tout le menu fretin s’est mis en tête de nous dépouiller…

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