Billy Straight

De
Publié par

Rien à faire, Billy, un gamin de 13 ans qui préfère les rues de Los Angeles aux coups qu'il recevait chez lui, a bien vu, à 1 heure du matin, une jeune femme se faire poignarder à Griffith Park par un homme qui s'est ensuite enfui dans une voiture immatriculée PLYR 1. L'anonymat dans lequel l'enfant trouvait sa sécurité n'existe plus. Sûr que le meurtrier l'a vu, Billy a tellement peur qu'il quitte sa cachette sans prendre le temps de faire place nette.


Vite alertée par les gardes du parc, l'inspectrice Petra Connor découvre l'identité de la victime, Lisa Ramsey, l'ex-femme d'un acteur célèbre dans les milieux de la télévision, soupçonne aussitôt ce dernier et, plus grave pour Billy, comprend que quelq'un a vu le crime.


Peu après, dans une villa qui tombe en ruine, une vieille dame se met à lire le journal avec une assiduité qui surprend beaucoup sa demoiselle de compagnie...


Auteur de douze romans, dont When the Bough Breaks qui lui valut l'Edgar du policier, La Clinique, La Sourde, etc. Jonathan Kellerman est un spécialiste réputé des problèmes de l'enfance. Il vit à Los Angeles avec son épouse, la romancière Faye Kellerman.


Publié le : mardi 5 mai 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021284652
Nombre de pages : 605
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
pageTitre

Spécialiste de psychologie enfantine, Jonathan Kellerman se tourne vers le roman policier en 1985. Son livre Le Rameau brisé est couronné par l’Edgar Award du roman policier et inaugure une série qui est aujourd’hui traduite dans le monde entier. Il vit à Los Angeles avec sa femme, la romancière Faye Kellerman.



Dédié à Faye. Pour elle. Au cœur de tout, c’est toujours elle.



« Unique elle est, mon amour constant, ma parfaite. »

Cantique des Cantiques, 6,9.



1

Au parc, on voit des choses.

Mais pas ce que j’ai vu ce soir.

Mon Dieu…

J’aurais aimé que ce soit un rêve, mais j’étais bien éveillé. Ça sentait la viande au chili, les oignons et les pins.

La voiture était montée jusqu’au bord du parking. Ils en étaient descendus et avaient parlé, il l’avait attrapée comme pour la serrer sur son cœur. Je croyais qu’ils allaient s’embrasser et j’avais décidé de regarder.

Mais brusquement elle a poussé un drôle de cri – étranglé, surpris, comme celui d’un chat ou d’un chien qui se fait marcher dessus.

Il l’a lâchée, elle est tombée. Il s’est penché à côté d’elle, son bras s’est mis à se lever et s’abaisser à toute allure. Je me suis dit qu’il la battait, et c’était déjà bien assez terrible comme ça – je n’arrêtais pas de me demander si je devais faire quelque chose –, puis j’ai entendu un autre bruit. Rapide, mouillé, comme celui du boucher de Stater Brothers, à Watson, quand il fend la viande – Chclack chclack chclack.

Il n’arrêtait pas de lever son bras et de l’abaisser.

Plus moyen de respirer. J’avais le cœur en feu et les jambes glacées. Jusqu’au moment où elles ont été toutes chaudes et humides.

Je m’étais pissé dessus comme un bébé !

Les chclack chclack ont cessé. Il s’est relevé, il était grand et large d’épaules, il s’est essuyé les mains sur son pantalon. Il tenait quelque chose, à distance de son corps.

Il a regardé autour de lui. Puis dans ma direction.

Est-ce qu’il pouvait me voir ? M’entendre ?… Me sentir ?

Il n’arrêtait pas de regarder. J’avais envie de courir, mais je savais qu’il m’entendrait. En même temps, je pouvais me faire piéger en restant là… mais comment aurait-il pu me voir derrière les rochers ?… Ils forment comme une grotte sans toit. On dirait des claires-voies par lesquelles on peut voir à l’intérieur, c’est même pour ça que j’en ai fait un de mes endroits.

Mon estomac a commencé à se tordre. J’avais tellement envie de filer que les muscles de mes jambes tressautaient sous ma peau.

Une brise a filé entre les arbres, emportant les odeurs de pins et les puanteurs de pisse.

Allait-elle souffler sur le papier d’emballage du chili-burger et faire du bruit ? L’homme me sentirait-il ?

Il a encore regardé autour de lui. Mon ventre me faisait un mal de chien.

Soudain il a couru jusqu’à la voiture, est monté dedans et s’est éloigné.

Je ne voulais pas voir quand il passerait sous le lampadaire au coin du parking, je ne voulais pas pouvoir lire sa plaque d’immatriculation.

PLYR 1.

Les lettres sont restées gravées dans ma mémoire.

Pourquoi avais-je regardé ?

Pourquoi, bon Dieu, pourquoi ?

***

Je suis toujours ici. Ma Casio indique « 1:12 » du matin.

Il faut que je sorte, mais… et s’il était juste parti faire un tour et revenait… non, ce serait idiot. Pourquoi ferait-il un truc pareil ?

Je ne supporte plus. Elle est là-bas, en bas, et je sens la pisse, la viande, les oignons et le chili. Un vrai dîner. Acheté à l’Oki-Rama du Boulevard, chez le Chinois qui ne sourit pas et ne regarde jamais personne en face. 2 dollars 38 que ça m’a coûté et voilà que j’ai envie de tout dégueuler.

Mes jeans commencent à coller et à me gratter. Aller là-bas, aux toilettes publiques à l’autre bout du parking, est trop dangereux… ce bras qui se levait et s’abaissait. Comme s’il faisait son boulot, rien de plus. Il n’était pas aussi grand que Moron, mais il l’était quand même assez. Elle lui faisait confiance, elle le laissait la serrer… qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour le mettre dans une colère pareille ? Et si elle était encore vivante ?

Hors de question. Impossible.

J’écoute attentivement au cas où elle crierait encore. Bruit de l’autoroute à l’est, de l’autre côté du parc, ronronnement des voitures sur le Boulevard. Il n’y en a pas beaucoup ce soir. Des fois, quand le vent souffle vers le nord, on entend des sirènes d’ambulances, des motos et des Klaxon de voitures. La ville est tout autour. Le parc ressemble à la campagne, mais je sais bien la différence.

Qui est cette femme ? Laisser tomber, je ne veux pas savoir.

Ce que je veux, c’est me repasser le film de la soirée.

Ce cri étouffé… comme s’il lui coupait la respiration. C’est sûr qu’elle est… morte, mais… et si elle ne l’était pas ?

Même si elle ne l’est pas, elle le sera bientôt – avec tous ces chclack chclack. Lui souffler dans la bouche, coller ma figure dans son sang ?

Et s’il revenait pendant que je le fais ?

Ce serait idiot de revenir, mais des surprises, il y en a toujours. Elle s’en est aperçue, elle.

Je reste ici encore dix minutes… non, quinze. Vingt. Après, je ramasse mes affaires au Deux et je dégage.

Pour aller où ? Au Un, là-haut près de l’observatoire ? C’est trop loin – comme le Trois et le Quatre, même si le Trois serait mieux parce qu’il y a un ruisseau où se laver. Reste le Cinq, dans le fouillis de fougères derrière le zoo… tous ces arbres… C’est un peu plus près, mais n’empêche : dans le noir, ça fait une trotte.

Et c’est l’endroit le plus dur à trouver.

Bon, je vais au Cinq. Moi et les bêtes. La façon dont elles crient, rugissent et s’écrasent contre les parois de leurs cages n’est pas ce qu’il y a de mieux pour dormir, mais comme je ne vais sans doute pas dormir cette nuit…

En attendant, je m’assieds et j’attends.

En priant.

Notre Père qui êtes aux cieux… si on arrêtait les surprises ?

Mais prier ne m’a jamais rapporté quoi que ce soit, des fois je me demande même s’il y a quelqu’un à qui adresser ses prières ou rien que des étoiles… d’énormes boules de gaz dans un univers vide et noir.

Après, j’ai peur de blasphémer.

Peut-être qu’il y a une espèce de Dieu tout là-haut ; peut-être qu’Il m’a sauvé des tas de fois et que je suis trop con pour le savoir. Ou alors je ne suis pas assez bon pour L’apprécier.

Peut-être Dieu m’a-t-il sauvé ce soir en me mettant derrière ces rochers au lieu de devant, à découvert.

Sauf que s’il m’avait vu en montant, le type aurait sans doute changé d’idée et n’aurait rien fait à la bonne femme.

Comme quoi c’est bien Dieu qui a voulu qu’elle…

Non, il serait juste allé ailleurs pour faire, enfin… ce qu’il lui a fait.

Et donc, au cas où Tu m’aurais sauvé, merci.

Et au cas où Tu serais là-haut, dis… T’as des projets pour moi ?

2

Lundi, cinq heures du matin.

Lorsque l’appel était arrivé à Hollywood Division, Petra Connor était depuis longtemps passée en heures supplémentaires, mais toujours aussi partante pour de l’action.

Ce dimanche-là, elle avait goûté un sommeil inhabituellement paisible de huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi – pas de rêves qui rongent, pas d’images de tissus cervicaux ravagés, de matrices vides, de choses qui ne seraient jamais. Non, réveil par une belle et chaude après-midi, elle avait profité de la lumière pour passer une heure à son chevalet. Après quoi, sandwich au pastrami avec un Coca, douche brûlante et hop, au poste pour régler les derniers détails de la surveillance.

Elle et Stu Bishop étaient partis juste après le crépuscule et avaient patrouillé les ruelles en ignorant les petits délits ; il y avait plus important. Ils avaient choisi un endroit, puis s’étaient mis à surveiller l’immeuble de rapport de Cherokee Street – sans rien dire.

D’habitude ils bavardaient, et parvenaient ainsi à transformer leur ennui en un semblant de plaisir. Mais depuis quelque temps, Stu se conduisait bizarrement. Il était lointain et ne disait rien, comme si le boulot ne l’intéressait plus.

C’est vrai qu’après cinq nuits de service d’affilée…

Ça l’agaçait, mais que pouvait-elle y faire ? Dans l’équipe, c’était lui l’aîné. Elle avait laissé tomber et repensé à certaines toiles des maîtres flamands du musée Getty. Pigments étonnants, superbe utilisation de la lumière.

Deux heures de stase à s’engourdir les fesses. Leur patience avait payé juste après deux heures du matin, lorsqu’un autre tueur – un crétin mais qui savait leur échapper – s’était fait pincer.

Pour l’heure, elle était assise à un bureau en métal, en face de Stu, et finissait la paperasse en songeant à rentrer chez elle – peut-être ferait-elle un peu de dessin. Ces cinq jours l’avaient électrisée. Stu, lui, avait l’air à moitié mort tandis qu’il parlait à sa femme.

C’était par un chaud mois de juin, bien avant l’aurore, et qu’ils se trouvent encore là tous les deux à la fin d’un service de nuit pour lequel on manquait sérieusement de personnel tenait du hasard.

Cela faisait exactement trois ans que Petra était passée inspectrice. Les vingt-huit premiers mois, elle avait travaillé aux Vols de voitures, les huit derniers aux Homicides avec Stu.

Un vétéran, Stu Bishop – neuf ans de service –, et très famille-famille. Style de vie et rythmes biologiques, les horaires de jour lui plaisaient bien. Petra, elle, était un oiseau de nuit depuis son enfance. Plus tard, à l’époque où elle était artiste, passer des nuits blanches l’avait beaucoup inspiré.

Avant son mariage aussi, lorsque écouter respirer Nick finissait par l’endormir.

Maintenant elle vivait seule et adorait plus que jamais le noir de la nuit. Le noir était sa couleur préférée ; adolescente, elle ne portait que ça. N’était-il donc pas étrange qu’elle n’ait jamais demandé à travailler la nuit depuis qu’elle avait décroché son diplôme de l’Academy ?

C’était de s’être ainsi collée à son travail qui avait amené son changement de situation temporaire.

Wayne Carlos Freshwater sortait la nuit – pour acheter de l’herbe, du crack et des pilules dans les petites rues de Hollywood… et tuer des prostituées. Le coincer quand le soleil brillait était hors de question.

Sur une période de six mois, il avait, à leur connaissance, étranglé quatre filles, la dernière étant une fugueuse de seize ans originaire de l’Idaho. Il avait balancé son cadavre dans une benne à ordures entre les rues Selma et Franklin. Pas de coupures, mais un couteau de poche retrouvé sur les lieux du crime avait donné des empreintes et orienté les recherches sur lui.

D’une stupidité incroyable, il avait lâché son couteau. De fait, la surprise n’était pas si énorme. D’après son dossier, les services de l’État avaient testé son QI à deux reprises, les résultats étant respectivement de 83 et 91. Ça ne l’avait pas empêché de leur échapper.

Noir, trente-six ans, un mètre soixante-cinq, soixante-dix kilos, nombreuses arrestations et condamnations sur les vingt dernières années, la dernière pour une agression avec tentative de viol qui l’avait expédié à Soledad pour dix ans, ramenés à quatre, évidemment.

Air borné habituel sur la photo de l’identité judiciaire ; monsieur s’ennuyait.

Même lorsqu’ils l’avaient attrapé, il avait donné l’impression de se barber. Aucun mouvement brusque, aucune tentative de fuite : il était resté immobile dans le couloir qui puait, les pupilles dilatées et l’air faussement cool. Lorsqu’on lui avait collé les menottes, il était passé à la surprise grands yeux tout ronds.

Eh mais, qu’est-ce que j’ai fait, hein ?

Le plus drôle était qu’il avait l’air vraiment innocent. Vu sa taille, Petra s’attendait à trouver une espèce de petit macho bourré de testostérone, mais non : l’homme était du genre nullard fluet avec voix maigrelette, à la Michael Jackson. Et bien habillé avec ça. Élégant manière école privée, sapes neuves des magasins Gap, fauchées, il y avait des chances. Plus tard, le préposé aux écrous avait dit à Petra qu’il portait des sous-vêtements de femme sous son pantalon kaki bien repassé.

L’invitation à séjourner dix ans à Soledad lui avait été faite suite au meurtre d’une vieille grand-mère qu’il avait étranglée à Watts. Plus en colère que jamais à sa libération, Freshwater n’avait mis que dix jours avant de recommencer, à un niveau de violence nettement plus élevé.

Géniale, la justice. Petra se rappela l’air de surprise idiote qu’avait eu Freshwater et en fit bon usage pour s’aider à sourire en finissant son rapport.

Eh mais, qu’est-ce que j’ai fait, hein ?

Tu as été très très vilain.

Stu était toujours en train de parler avec Kathy au téléphone : j’arrive tout de suite, chérie ; embrasse les enfants pour moi.

Six enfants, des tas de bisous. Petra les avait déjà vus s’aligner devant Stu avant le dîner, têtes blondes, mains et ongles impeccables.

Il lui avait fallu pas mal de temps pour pouvoir regarder les enfants des autres sans penser à l’inutilité de ses ovaires.

Stu dégrafa sa cravate. Elle surprit son regard, mais il se détourna. Revenir à l’horaire de jour lui ferait du bien.

Âgé de trente-sept ans, Stu était de huit ans son aîné, mais ressemblait plus à un bel homme de trente ans. Mince, il avait des cheveux blonds qui ondulaient et des yeux or et noisette. Les deux inspecteurs avaient vite été surnommés Ken et Barbie, bien que Petra eût des cheveux noirs. Stu aimait beaucoup les costumes classiques de prix, les chemises à manchettes, les bretelles en cuir tressé et les cravates à rayures en soie. Il possédait le 9 mm le plus fréquemment huilé de tout le poste – et une carte de la Guilde des acteurs de cinéma que lui valaient les petits rôles qu’il interprétait dans des films policiers. L’année d’avant, il avait été promu au rang d’inspecteur, classe III.

Intelligent, ambitieux, mormon et pieux. Avec la jolie Kathy et leurs six marmots, il vivait dans une propriété d’un demi-hectare de La Crescenta. Petra avait trouvé en lui un professeur remarquable – ni sexisme ni confessions à vomir, et il savait écouter. Comme elle, c’était un bourreau de travail, quelqu’un qui voulait arrêter le plus grand nombre possible de délinquants. Idéal. Jusqu’à la semaine précédente. Que se passait-il ?

Un truc politique ? Dès qu’ils avaient fait équipe, Stu l’avait informée qu’il songeait à s’orienter vers la paperasse – il voulait passer lieutenant.

Il l’avait préparée à un éventuel au revoir, mais n’en avait plus reparlé depuis.

Petra se demanda s’il ne visait pas plus haut. Son ophtalmo de père ayant connu une belle réussite professionnelle, Stu avait grandi dans une maison gigantesque de Flintridge, surfé à Hawaï et skié dans l’Utah. Il avait l’habitude des bonnes choses.

Capitaine Bishop. Le Deputy Chief Bishop. Tempes grisonnantes et fossettes à la Cary Grant, Petra le voyait bien charmer la presse dans quelques années, jouer le jeu. Mais il ferait du bon boulot : style et substance, il avait tout.

Et l’arrestation de Freshwater était un gros coup. Alors… pourquoi cela ne l’intéressait-il pas ?

Surtout que c’était lui qui avait vraiment résolu l’affaire. À l’ancienne. Malgré sa dégaine à la Joe Propre, ses neuf ans de service avaient fait de lui un expert de la rue, quelqu’un qui s’était constitué une belle équipe de mouchards.

Deux de ces derniers étaient entrés en contact avec lui – l’un et l’autre pour l’informer que le tueur de putes était très accroché au crack, que, la nuit, il vendait des marchandises volées sur le Boulevard et s’achetait de la came dans un appartement de passe de Cherokee Street. Soit deux cadeaux bien emballés : adresse précise (jusqu’au numéro de l’appartement) et endroit exact où se trouvaient ceux qui planquaient pour les dealers.

Stu et Petra avaient surveillé les lieux trois nuits d’affilée. La troisième, ils avaient coincé Freshwater au moment où il entrait dans l’immeuble par-derrière, Petra ayant l’honneur de lui passer les menottes.

Poignets délicats. Eh mais, qu’est-ce que j’ai fait, hein ? Elle éclata de rire et remplit les cases adéquates du formulaire de son écriture élégante.

Stu avait à peine raccroché que le téléphone sonna sur le bureau de Petra. Elle décrocha, c’était le sergent qui se trouvait en bas :

– Devine quoi, Barbie ? Je viens de recevoir un appel des gardes de Griffith Park. Une femme dans un parking. Probablement morte. Tu fonces, c’est pour toi.

– Dans quel parking ?

– Parking est, derrière une des zones de pique-nique. L’accès est soi-disant interdit par des chaînes, mais on sait ce que ça vaut, pas ? Tu prends Los Feliz, comme si t’allais au zoo, mais au lieu de continuer vers l’autoroute, tu tournes. Les gardes t’attendront dans une voiture de rangers. Tu passes en code 2.

– D’accord, mais… pourquoi nous ?

– Pourquoi vous ? (Il rit.) Y a qu’à regarder autour. Tu vois d’autres flics que Ken et toi ? T’as qu’à t’en prendre à la mairie.

Elle raccrocha.

– Quoi ? lui demanda Stu.

Foulard Carrol & Company noué serré, cheveux parfaitement peignés, mais il avait l’air vraiment fatigué. Petra le mit au courant.

Il se leva et boutonna sa veste.

– On y va, dit-il.

Aucun grognement. Stu ne se plaignait jamais.

3

J’emballe mes affaires du Deux dans trois sacs en plastique de teinturier et commence à monter la colline derrière les rochers, vers les arbres. Je trébuche et tombe souvent parce que j’ai peur d’utiliser mon crayon lumineux avant d’être au cœur de la forêt, mais je m’en fous… je veux juste me tirer de là.

Le zoo se trouve à des kilomètres d’ici ; ça prendra du temps.

Je marche comme une machine qu’on peut pas casser, je pense à ce qu’il lui a fait. Mauvais, ça. Il vaudrait mieux oublier.

À Watson, quand j’avais une journée difficile ou des ennuis avec Moron, je me faisais des listes pour m’occuper l’esprit. Des fois, ça marchait.

Bon, allons-y : les présidents, par ordre chronologique – Washington, Adams, Jefferson, Madison, Monroe, Quincy Adams, Jackson, Martin Van Buren… le plus petit de tous.

Eh merde, ça recommence, je tombe à genoux. Je me relève. Je continue de marcher.

À Watson, j’avais un livre sur les présidents. Publié par la Bibliothèque du Congrès, papier épais, photos superbes et sceau officiel de la présidence sur la couverture. Je l’avais eu en 8e parce que j’avais gagné un concours sur les présidents. J’ai dû le lire cinq cents fois en essayant de me mettre dans l’esprit de l’époque, en imaginant comment ça devait faire d’être George Washington et de gouverner un pays tout neuf, ou alors Thomas Jefferson. Un génie. Étonnant. Toujours à inventer des trucs : il écrivait avec cinq plumes à la fois.

Jusqu’à Martin Van Buren. Petit, c’est vrai, mais le grand patron quand même.

Les livres ont commencé à poser problème quand Moron a emménagé. Il détestait que je lise, surtout quand son chopper était en panne ou que Maman n’avait pas d’argent à lui filer.

Petit con avec ses conneries de bouquins, il se croit plus malin que tout l’monde.

Dès qu’il a emménagé, j’ai été obligé de rester à la cuisine pendant que Maman et lui prenaient le canapé-lit pour regarder la télé. Un jour, il est entré dans la caravane alors que j’essayais de faire mes devoirs du soir. Il était complètement saoul. Je le savais à cause de ses yeux et de la façon qu’il avait de tourner en rond, d’ouvrir et de fermer les poings et de gronder. Je faisais des devoirs de préparation à l’algèbre. C’était facile. Mme Annison ne m’avait pas cru la fois où je lui avais dit que tout ça, je le savais déjà, et elle continuait à me donner les mêmes devoirs que les autres élèves. Je faisais les exercices à toute allure, j’avais presque fini quand Moron a sorti une assiette de dip1 de haricots du frigo et a commencé à manger avec les doigts. Je l’ai regardé, mais juste une seconde. Il a allongé le bras, m’a tiré par les cheveux et m’a écrasé le livre de maths sur les doigts. Après, il a attrapé un tas de cahiers et de manuels et les a déchirés en deux, y compris le livre de maths intitulé Penser avec les nombres.

Il a crié « Au cul, ces merdes ! » et a jeté le bouquin à la poubelle. « Amène tes fesses par ici, espèce de tapette, rends-toi un peu utile… »

Mes cheveux sentaient le haricot et le lendemain j’avais la main si enflée que je ne pouvais plus bouger les doigts. J’ai gardé ma main dans ma poche quand j’ai dit à Mme Annison que j’avais perdu le livre. Elle corrigeait des copies à son bureau en mangeant des friandises au maïs et ne s’est pas donné la peine de lever la tête. Elle m’a juste dit :

– Bah, Billy, va falloir que t’en rachètes un autre.

Comme je ne pouvais pas demander du fric à Maman, je n’ai jamais réussi à avoir un autre livre. Plus moyen de faire les devoirs du soir, mes notes de maths ont commencé à baisser. Je n’arrêtais pas de me dire que Mme Annison, ou quelqu’un d’autre, finirait par se poser des questions, mais non, personne ne s’en est soucié.

Une autre fois, Moron a déchiré toute la collection de revues que je m’étais faite en fouillant dans les poubelles, et les trois quarts de mes livres personnels avec, y compris celui des présidents. Une des premières choses que j’ai cherchées quand j’ai enfin trouvé la bibliothèque de Hillhurst Avenue a été un nouveau livre des présidents. J’en ai découvert un, mais il était différent. Le papier n’était pas aussi épais et les photos seulement en noir et blanc. C’était quand même intéressant. J’y ai appris que William Henry Harrison avait attrapé un rhume le lendemain de son élection et qu’il en était mort.

C’était pas de chance pour le premier William à avoir été président.

Ça marche : j’ai les idées claires. Mais j’ai aussi l’impression d’avoir le cœur et le ventre en feu. Allez… encore : Taylor, Fillmore, Pierce… James Buchanan, le seul président à ne s’être jamais marié… ça devait être un peu triste à la Maison-Blanche, quoique… il devait être assez occupé. Peut-être aimait-il être seul. Je peux comprendre ça.

Lincoln, Johnson, Grant, McKinley.

Encore un William. L’a-t-on jamais appelé Billy ? À en juger par sa photo – chauve, la paupière plissée et l’air en colère –, je ne crois pas.

Personne ne m’a jamais appelé William – sauf mes professeurs le premier jour d’école, et même eux passaient vite à Billy, parce que William, ça faisait rire tout le monde.

Billy Goat2, Billy the Goat.

William Bradley Straight.

C’est un nom ordinaire, il n’a rien de spécial, mais c’est mieux que certains autres qu’on m’a donnés.

Chclack chclack !

Hop-là… je trébuche, mais je ne tombe pas. Le Cinq est encore loin. J’aimerais bien enlever mes habits qui puent la pisse et courir tout nu entre les arbres, comme la bête sauvage qui est forte et sait où elle va… Respirer dix coups pour se calmer le cœur.

… mieux. Encore des listes. Celle des poissons tropicaux : platy, porte-épée, tétra néon, guppies, scalaire, oscar, poisson-chat, barbillon, arowana. Je n’ai jamais eu d’aquarium, mais dans ma collection de magazines il y avait de vieux numéros de Tropical Fish Hobbyist et les photos me remplissaient la tête de couleurs.

Un des points sur lesquels les articles insistaient beaucoup était qu’il faut faire très attention quand on installe un aquarium. Les oscars et les arowanas bouffent les autres poissons s’ils sont assez gros et quand les arowanas deviennent vraiment gros, ils essaient de bouffer les oscars. Les poissons rouges sont les plus paisibles, mais ce sont aussi les plus lents et ils se font dévorer sans arrêt.

Mon estomac me brûle encore, comme si j’avais quelqu’un qui me grignotait les intérieurs… respirer. Animaux qu’on voit dans les parcs : oiseaux, lézards, écureuils, serpents de temps en temps. Moi, je les ignore.

Même chose pour les gens.

La nuit on voit parfois des sans-abri complètement allumés, avec des caddies pleins d’ordures, mais ils ne restent jamais longtemps. Et aussi des Mexicains qui font gueuler la musique dans des voitures qui traînent par terre. Quand ils s’arrêtent, c’est là-bas, du côté des trains. Et des junkies, évidemment, parce qu’ici, c’est Hollywood. Je les ai vus monter dans les collines, s’installer à une table de pique-nique comme s’ils étaient prêts à manger un repas, puis se faire un garrot au bras, se planter une aiguille et regarder dans le vide.

Quand la dope leur est vraiment entrée dans le sang, ils soupirent, piquent du nez, s’endorment et ne sont pas différents des gens qui roupillent.

Des fois, il y a des couples qui se garent aux abords du parking, homos y compris. Ça bavarde, ça baise, ça fume – on voit les cigarettes au loin, comme des petites étoiles orange.

Tout le monde s’en paie une tranche.

Et c’était ce qu’ils allaient faire ce soir, enfin je croyais.

Il y a toujours quelqu’un pour couper la chaîne et les gardes forestiers mettent des semaines à la réparer. Les flics ne patrouillent pas beaucoup parce que c’est le territoire des rangers3. Le parc est gigantesque. À la bibliothèque, j’ai trouvé un livre où on dit qu’il fait deux mille hectares. On y dit aussi qu’il a démarré d’une drôle de façon : le colonel Griffith, une espèce de fou, avait essayé de tuer sa femme et avait dû donner toutes ses terres à la ville pour ne pas aller en prison.

Comme quoi l’endroit a peut-être quelque chose de néfaste pour les femmes…

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.