Bleu

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L'inspecteur Antoine Bourgnon, célèbre grâce à l'arrestation du tueur au caducée et au démantèlement d'un réseau néonazi dans le sud de la France, se retrouve plongé dans une nouvelle enquête aux ramifications complexes. En compagnie de ses fidèles acolytes, il va chercher la vérité jusqu'en Amérique du Sud.


Des cadavres aux yeux bleus. Un centre secret. Des disparitions mystérieuses dans les favelas. Antoine Bourgnon doit sauver la dame blanche en péril et trouver qui se cache derrière le roi. Réussira-t-il ?


Publié le : vendredi 10 avril 2015
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EAN13 : 9782332916068
Nombre de pages : 310
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-91604-4

 

© Edilivre, 2015

Prologue

Bleu

Saleté dégoulinante, sans abris, sans âme, sans vie

Adolescents, aiguille plantée dans une veine

Couleur de peau ne recevant plus d’oxygène,

Océan qui tel un tableau s’étend à l’infini…

Touristes grouillant dans une gigantesque toile d’araignée,

Cachant Angoisse ou Peur d’aimer

BLEU, hurlant l’impossible, l’absence de limite,

Autorisant l’homme à jouer sur le grand échiquier de la vie

Son dernier pion, au-delà de la raison

Simplement parce que ROUGE et BLANC

Se sont un jour unis

Pour lancer leur dernier cri,

Simplement parce qu’Hier

Modèlera la Vérité de Demain…

Afin que BLEU soit le mot de la fin…

1
Paris

Un soleil digne des îles tropicales brillait ce matin-là. Airparif, l’agence recrutée pour surveiller le taux de pollution de la région parisienne, a lancé un signal d’alarme. Si le beau temps persiste, il faudra penser à mettre en vigueur des mesures draconiennes.

Aucun Parisien ne semblait pourtant perturbé par cette nouvelle. Une météo clémente donnait vitalité et bonne humeur ! Au commissariat général, il en était de même. Les inspecteurs avaient troqué leurs uniformes hivernaux contre des tenues plus légères, jeans et polos.

Antoine Bourgnon n’avait pas fait exception à la règle. Habillé d’un pantalon en coton noir et d’une chemisette à manches courtes blanches faisant ressortir un bronzage digne des cabines UV, il sirotait tranquillement un café, assis nonchalamment sur son bureau.

Il était rentré de ses vacances au Brésil depuis quinze jours et reprenait le travail avec douceur. Ses exploits dans le sud de la France, avec la spectaculaire arrestation d’un réseau néonazi, lui avait valu la reconnaissance de ses supérieurs qui, outre des congés offerts aux frais de la princesse, l’avait promu au poste de son choix. Ayant tâté quelques mois un poste dans la bureaucratie, dont il s’était très vite lassé, il avait préféré réintégrer une brigade Anti-Criminalité. Il avait l’impression d’être rentré à la maison comme s’il s’était chaussé de ses bons vieux chaussons.

Antoine était un inspecteur très apprécié par ses pairs. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, sympathique, sur qui on pouvait compter, quelqu’un d’une très grande moralité. Les policières de son secteur avaient toutes un petit faible pour lui. Jamais un mot de travers, toujours une volonté à essayer de ménager les conflits. Cet inspecteur, réservé, les yeux verts, pétillants de malice, en faisait fantasmer plus d’une !

Pendant très longtemps il avait reflété l’image d’un homme doux et solitaire jusqu’à sa rencontre avec la jolie Adelyse. On aurait pu penser que l’union de leur chef avec cette ravissante femme allait susciter moult jalousies. Il n’en fut rien ! Adelyse avait un don pour se faire aimer de tous ! Aussi bien des femmes qui se confiaient à elle sans fausse pudeur, que des hommes qui rêvaient secrètement de sécher les larmes éventuelles qu’elle pourrait verser. L’affection de toute l’équipe s’était trouvée renforcée lors de l’enlèvement, il y a quelques mois, du petit Carl. Heureusement, l’enfant avait été retrouvé sain et sauf. Paris était très calme en cette période estivale. Le taux de criminalité semblait en baisse.

Un certain ennui régnait sur le commissariat. Toute la contradiction humaine ! Lorsque la pression était trop dense, les policiers grognaient, lorsque l’adrénaline venait à manquer, ils tournaient en rond ! Il est vrai que depuis quinze jours, c’était le calme plat.

De retour du Brésil, Antoine avait réaménagé son bureau, situé au fond du couloir au premier étage. Ce dernier était très simple : une table, un fauteuil en cuir confortable, nécessaires pour son dos qui commençait à se faire vieux, un ordinateur portable et une étagère supportant une pile de dossiers. Le seul élément sortant de l’ordinaire était un cadre avec une photo d’Adelyse tenant son fils dans ses bras. Tous deux, tout bronzés, riaient aux éclats. Regarder ce portrait plusieurs fois par jour donnait à Antoine plus de force que de prendre un tube entier de vitamine C. L’inspecteur était passionnément amoureux de sa jeune épouse, même si la différence d’âge lui posait parfois quelques problèmes. La vitalité d’Adelyse était hors norme. Et si en période calme comme en ce moment, il arrivait à tenir le rythme, ce n’était pas le cas lorsqu’il devait traiter une lourde affaire. Sa femme avait failli lui échapper il y a quelques mois et il avait conscience de devoir rester vigilant.

L’inspecteur bâilla tout en regardant sa montre. Fichu temps qui ne passait pas ! Il y a des moments comme ça où les minutes semblaient des heures. Incroyable tout de même qu’il ne se passe rien en plein mois d’août. On est à Paris, tout de même ! Il devait bien y avoir quelque chose à se mettre sous la dent, juste histoire de se changer les idées !

Antoine Bourgnon passa quelques coups de fil à d’anciens collègues. Un ancien de la BAC, sentant son vieux pote en train de moisir sur place, lui refila un tuyau :

– On vient de trouver un macchabée sous le porche d’une église. Sûrement une mort naturelle, mais si ça t’amuse d’aller jeter un coup d’œil. Tu me feras un compte rendu ! Je sors de trois jours de planque et un petit break me ferait du bien.

L’inspecteur Bourgnon ne se le fit pas dire deux fois ! Il avait besoin de bouger, de flairer les indices, de faire travailler ses méninges. Attrapant son blouson, il sortit du bureau d’un pas alerte. Il croisa Karim El Bouma, son coéquipier, occupé à croquer à pleines dents dans une pomme bien rouge.

– Tu vas où ? Lança-t-il à son ami.

– Voir un cadavre que m’a refilé la Crim du XIV. J’ai des fourmis dans les jambes.

– Je t’accompagne, si tu veux.

Les deux hommes arrivèrent près de l’église d’Alésia où un ruban délimitait la scène de crime. Ils s’avancèrent vers un policier, montrèrent leur insigne et franchirent le ruban.

Un jeune inspecteur appartenant au commissariat du XIV les attendait.

– Bonjour, je suis l’inspecteur Freddy Manuelo.

– Inspecteurs Bourgon et El Bouma.

– Je sais qui vous êtes, répliqua le lieutenant avec un grand sourire. Vous êtes une figure pour nous, les jeunes promus. On rêve tous un jour de marcher sur vos traces.

Antoine sourit malgré lui. Il se pencha vers le corps, vautré dans une couverture sale.

Relevant la tête, il dit :

– C’est un sans-abri ?

– Aucune idée, répondit Manuelo. Il n’a aucun papier, et porte des vêtements qui ne semblent pas si usagés. Nous avons reçu l’ordre de ne rien toucher sauf l’intérieur des poches pour identification. Et nous n’avons rien trouvé.

– La cause du décès ?

– Aucune idée !

– Vous ne savez rien en fait, attaqua Karim.

Le jeune inspecteur rougit.

– On m’a demandé de vous attendre. Je n’ai pas voulu.

– Faut oser mon vieux, reprit Karim. Faut prendre des risques dans ce boulot si tu veux devenir bon comme Antoine.

Le jeune Manuelo regarda l’inspecteur Bourgnon avec une admiration non déguisée.

Karim rejoignit son ami et lui chuchota à l’oreille.

– T’es un vrai héros !

D’un coup de menton, Antoine lui montra le côté droit du corps couché sur le ventre.

– Regarde ! On a du sang partout, mais aucune plaie. Incroyable ! Du jamais vu ! On se le retourne.

Après avoir enfilé des gants, Karim et Antoine mirent l’homme sur le dos.

Les deux inspecteurs ouvrirent de grands yeux.

– Mince alors ! Est-ce que…

Karim ne finit pas sa phrase, constatant l’air stupéfait de son collègue.

– Ce n’est effectivement pas un SDF.

Les inspecteurs observèrent les traits fins de l’homme parfaitement rasé, à terre, teint mat semblant tourner au bleu violet, le cou entouré d’une cravate, dont le nœud, semblait bien trop serré.

– Il n’a pas trop l’air d’un gars décédé de mort naturelle. J’en connais un qui va être content.

– Toi, lui répondit en rigolant son ami.

– Tu m’étonnes ! Il y a longtemps que l’on n’a pas bossé ensemble avec Léon.

Antoine Bourgnon contacta immédiatement la morgue du XII et tomba sur Nikolas, le second de Léon Tournier. Ce dernier le mit directement en relation avec son patron.

– Léon ? C’est Antoine ! J’ai un cadeau pour toi.

En attendant l’arrivée du pathologiste, Antoine observa attentivement le corps, à la recherche du moindre indice. Il avait face à lui un homme brun, bronzé, d’une quarantaine d’années, raffiné, propre sur lui, les ongles parfaitement manucurés.

Karim ne disait rien depuis cinq minutes, l’air concentré.

– Tu en dis, quoi ? lui demanda Antoine.

– J’en dis que cette tête ne m’est pas inconnue !

– Sérieux ?

– On ne peut plus sérieux. Regarde le bleu de ses yeux assortis à sa cravate. On croirait un personnage de Dune. Y’a un truc trop bizarre dans son regard. Ce type, où l’ai-je vu ?

Léon Tournier arriva essoufflé. Il serra la main des deux policiers et leur expliqua.

– Vous m’avez pris en plein repas. J’ai dû courir et je ne suis plus tout jeune. Content de te revoir Antoine. Tu m’as manqué. Comment va la petite famille ?

– Fort bien, mon ami, répondit Antoine. Mais il ne fallait pas courir. On a tout notre temps.

– Il n’allait pas se sauver, n’est-ce pas ? répliqua Léon en éclatant de rire. Que pouvez-vous me dire ?

– Vu sa couleur qui vire au…

– Bleu, rouge violacé, signe que la rigidité cadavérique est en cours, donc la mort date d’environ 3 heures. Étrange ce sang sur le flanc droit. Il a séché, mais on peut constater une quantité importante. Je ne vois aucune plaie. Étrange.

– OUI !!!!! Se mit à hurler Karim, je sais qui est ce type !

Les deux autres hommes le regardèrent en attendant la suite.

– Je savais que j’avais vu sa tête quelque part. Mais bien sûr !

– Allez ! Dis-nous son nom !

– Pour une fois que c’est moi qui trouve et non le célèbre inspecteur Bourgnon. Je fais durer le suspense.

Voyant le regard courroucé de son collègue, il poursuivit :

– Bon, d’accord, je vais vous le dire, ce type est brésilien. Hum ? Vous ne voyez pas ? Sa photo est sur toutes les affiches électorales. Ça y est ?

Antoine claqua des doigts.

– Tu as raison. Il s’agit de Carlos Da Silva, l’opposant politique du président en titre. Mon Dieu ! On est bien loin du SDF local.

– Toi qui pensais être sur une petite affaire à deux balles.

– Nous voilà sur un crime pas piqué des hannetons. Bon Léon, on te laisse le bébé. Tu nous le décortiques. Nous, on file au consulat avant que cela nous chauffe aux fesses.

Pendant ce temps…

Adelyse, depuis son retour en France, ne savait plus où donner de la tête. Elle avait dû s’occuper de l’adaptation de Carl à la crèche municipale, ce qui lui avait fendu le cœur, ensuite elle avait remis à neuf son petit appartement, bien trop petit pour trois personnes, et était partie à la chasse d’un plus grand. Cassis lui manquait. Elle aimait tant cette région de Provence, les grillons qu’elle entendait tous les matins, l’accent chantant des Marseillais, leur chaleur, leurs sourires. Elle adorait aussi Paris et ses boutiques. Mais depuis le kidnapping de son fils, la capitale ne lui paraissait plus comme une ville où elle pouvait être en sécurité. Elle marchait en regardant régulièrement derrière elle, sursautant au moindre bruit suspect. Elle sentait qu’elle devenait paranoïaque, mais qui ne l’aurait pas été à sa place ? Voir son enfant enlevé en milieu du Luxembourg, cela laisse des traces. La peur est un phénomène qui ne s’explique pas et que seuls peuvent comprendre ceux qui un jour l’ont vécue. Ce matin, le soleil brillait sur la capitale. Adelyse avait sorti une robe très légère, découvrant des épaules dorées. Après être passée rapidement chez sa mère, elle décida de faire un détour par le Bois de Losière où vivait Hortense, sa mère naturelle. Par un curieux hasard, elle avait découvert son adoption il y a deux ans et retrouvé sa génitrice.

Adelyse prit un taxi et une vague de mélancolie l’envahit lorsque ce dernier pénétra dans la ruelle. Rien n’avait changé. Elle n’était pas revenue depuis plus d’un an, mais c’était comme si le temps s’était brusquement figé. Les souvenirs refirent surface avec force et rage.

Le petit Bois de Losière où elle avait croisé Patrick Roulet, ce père dont elle avait ignoré l’existence et dont elle avait hérité dernièrement, elle se rappelait les yeux pétillants qui l’avaient fascinée, auxquels elle s’était liée au point qu’elle avait failli succomber à son charme. Rien que d’y penser, elle se sentit rougir. Son propre père ! Et Hortense qu’elle avait détestée pour être l’épouse de Matt, son amant. Quelle histoire rocambolesque. Tout cela était maintenant du passé.

Adelyse s’approcha de la grille, identique à son souvenir, toujours aussi blanche, toujours aussi chic. Elle tira sur la sonnette. Une très jolie femme d’une cinquantaine d’années vint ouvrir. Adelyse eut le temps de capter une grande tristesse dans son regard qui s’illumina brusquement en la reconnaissant.

– Adelyse ? C’est bien toi ?

– Maman !

La jeune femme courut se jeter dans les bras d’Hortense qui la serra tendrement contre elle.

– Comme tu m’as manqué ! Cassis puis le Brésil ! J’ai bien cru ne jamais te revoir, soupira Hortense en essayant de mettre un peu d’humour dans sa phrase. Entre vite, ma chérie. Où est Carl ?

Adelyse expliqua à sa mère que son fils était en intégration en crèche et qu’elle en profitait donc pour venir prendre de ses nouvelles.

– Que deviens-tu, maman ?

Hortense eut un sourire triste et montra sa maison.

– Rien de plus qu’avant.

– Et Matt, il va bien ?

Un souffle de mélancolie flotta dans la pièce. Hortense soupira puis répondit :

– Matt n’habite plus ici depuis quelque temps.

– Quoi ? rétorqua Adelyse. Il t’a quittée ?

– Non, c’est plus compliqué. Tu sais que mon époux a eu une vilaine blessure suite à la fameuse histoire du Tueur au Caducée. Il a mis plusieurs mois à s’en remettre, s’interdisant de retravailler pour sauver notre couple. Cela partait d’une bonne intention, mais lorsqu’un vase est fissuré, rien ne peut le recoller définitivement. C’est comme ça. Au bout de quelques mois, Matt est devenu invivable. Il s’est mis à tourner comme un lion en cage, était d’une humeur massacrante. C’était devenu un calvaire pour Barnabé, notre fils, et pour moi. J’ai placé ce dernier en pension, pour son bien. Son absence me déchire chaque jour le cœur, mais il est heureux et épanoui. Je l’appelle chaque jour même si cela fait un peu trop mère possessive. Mais je suis toute seule, totalement seule. C’est à cette période qu’un ancien collaborateur de ton beau-père est venu lui proposer de reprendre son activité de chercheur. D’abord juste comme passe-temps, mais tu connais Matt aussi bien que moi. Il peut vite devenir obsessionnel quand il a un os à ronger. Il a recommencé à s’investir corps et âme dans un nouveau projet. Jusqu’en avril dernier, où il a pris sa valise pour une destination inconnue. Il n’a donné que trois fois de ses nouvelles depuis. Je ne sais ni où il est, ni avec qui, ni pourquoi.

– Ma pauvre maman ! Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé lorsque je suis montée à Paris il y a quelques semaines ?

– Si tu te souviens bien, avec l’enlèvement de Carl, nous n’en avons guère eu l’occasion. Je me sentais tellement coupable de n’avoir pu intervenir. Et puis tu avais tes propres problèmes. Tu semblais complètement bouleversée par le testament de ton père.

Adelyse se sentit rougir jusqu’aux oreilles.

– Je dois t’avouer que c’est plutôt le fait de découvrir que j’avais un demi-frère qui m’a mise dans tous mes états. Un frère qu’en plus j’appréciais vraiment beaucoup.

Hortense éclata de rire.

– Ah ! Je retrouve bien la fille de Roulet. Un cœur d’artichaut ! Ça me fait du bien de te revoir ma chérie.

– Tu m’accompagnes chercher Carl à la crèche ?

Ce fut donc dans la bonne humeur que la journée ensoleillée se termina.

L’inspecteur Bourgnon s’apprêtait à partir du bureau lorsqu’il reçut un appel de Léon.

– J’ai ton rapport, mon vieux.

– Ben dis donc ! Tu n’as pas chômé.

– Je te l’envoie par mail, mais si je t’ai appelé, c’est que tu es encore tombé sur une affaire bien tordue.

– Annonce la couleur.

– Ton macchabée avait un objet dans sa chaussure : un pion d’échec.

Antoine Bourgnon avait brusquement pâli.

– De quel pion s’agissait-il ?

– Je ne suis guère doué à ce jeu donc je t’ai mis aussi la photo en pièce jointe. Bon courage Antoine !

Sans attendre, l’inspecteur ouvrit rapidement sa messagerie pour voir l’image envoyée par Tournier. Karim l’avait suivi.

La photo s’afficha sur tout l’écran. Les deux hommes se regardèrent, médusés.

– Le cavalier blanc. Qu’est-ce que tout ça signifie ? Interrogea Karim.

– Qu’il joue avec nous.

2
Lambaré

Fabiola était assise sur son lit attendant que les minutes passent. L’angoisse montait d’heure en heure, le regard fixé sur le radio réveil, la femme semblait exténuée, les traits tirés, les yeux hagards. Ses deux mains décharnées se tordaient dans tous les sens comme un tic qu’elle n’arrivait pas à maîtriser. La longue robe grise sans aucune fioriture masquait un corps squelettique. La seule beauté qui lui restait était les quelques boucles brunes qui tombaient sur ses épaules. Comment avait-elle pu en arriver là ? Ses yeux lui faisaient mal à force d’avoir tant pleuré, mais aujourd’hui les larmes avaient tari, plus aucune eau ne coulait.

Elle savait que c’était fini. Elle était au bout de sa course. Elle ne pouvait plus leur échapper. Elle devait se résigner à accepter. Si elle avait été plus raisonnable, si elle avait écouté la voix de la raison et non celle du cœur, elle ne serait pas dans ce minable hôtel à se cacher, attendant que la mort vienne doucement par la main la débusquer.

Il avait dit qu’il reviendrait vite. L’homme. Celui qui l’avait aidée et dont elle ne connaissait pas le nom. Il lui avait dit d’attendre. Elle l’avait écouté, mais cela faisait maintenant plus de trois jours qu’il était parti sans se retourner. Elle n’avait rien mangé depuis plusieurs jours, se contentant de boire l’eau qui coulait avec parcimonie du robinet. Que cette chambre était sale ! On se serait cru dans un film d’horreur avec son lit terne couvert de taches douteuses, les papiers peints insipides, le lavabo fissuré et jauni. Et c’était sans parler des insectes répugnants qui grouillaient sur le sol. Fabiola avait dépassé tout ça ! Cela faisait si longtemps qu’elle vivait dans l’angoisse, dans la peur de ce qui pouvait lui arriver. Elle se trouvait prisonnière comme une souris coincée dans une souricière. Elle ne savait même pas où elle se trouvait. L’homme l’avait fait marcher des heures à travers une végétation luxuriante, sous une chaleur épouvantable, avec juste une gorgée d’eau fraîche pour se désaltérer par moment. Elle avait marché combien de temps ? Des jours, peut-être même des heures. Elle n’était plus qu’un robot qui avançait, regardant avec régularité si ses traces de pas étaient bien effacées. Elle fuyait son passé. Elle protégeait son avenir même si aujourd’hui elle avait un gros doute. Lui en restait-il un ? Plus que cinquante-cinq minutes. L’homme lui avait dit que dépassé ce temps, elle ne devrait plus compter que sur elle et contacter un inconnu à l’étranger. Mais pour cela, il allait falloir sortir de cette chambre, se mettre à découvert. Le type lui avait bien dit : pas de téléphone portable, pas de cabine publique. Elle devait se rendre dans une des boutiques spécialisées où l’on pouvait aussi trouver des ordinateurs avec une connexion internet. Plus que vingt-deux minutes. L’homme n’était pas revenu. La sueur dégoulinait des aisselles de la femme, ses mains se mirent à trembler. Il avait dû se passer quelque chose. Il devait être mort. Elle devait se débrouiller toute seule. Allait-elle en avoir le courage ? Il aurait été tellement plus facile de se laisser aller à fermer les yeux, à s’endormir pour toujours. Mais elle avait une mission à remplir !

Plus que cinq minutes. Fabiola sortit une veste en laine de l’armoire et la posa sur ses épaules. Elle enroula ses cheveux dans un foulard bleu nuit et jeta un dernier regard vers la chambre. Avant de claquer la porte, elle sortit de sa poche un objet de quatre centimètres de long avec un sigle en forme de colombe. Elle le serra fort puis souleva une latte de plancher, presque invisible, et y fit glisser le petit morceau de plastique. Elle poussa le lit afin que l’un des pieds se pose sur la cachette. Elle ne pouvait faire mieux !

Elle sortit d’un pas assuré. Elle était prête à mourir pour la vérité.

Le parking du motel était vide. Elle le traversa sans rencontrer une seule personne. Elle franchit la barrière et se retrouva dans un petit chemin ombragé. L’homme lui avait dit de tourner à gauche en sortant puis de continuer tout droit, ce qu’elle fit. Elle n’avait plus peur. Curieusement plus elle avançait et plus elle se sentait libre. Elle savait ce qui allait lui arriver, mais elle savait aussi qu’elle avait un point d’avance sur eux ! Elle avait réussi à leur échapper, elle avait réussi à les manipuler. Elle était la plus forte !

Elle pénétra dans le petit local où trônait une dizaine d’ordinateurs de plutôt bonne qualité. C’était étonnant que dans ce pays, on puisse trouver une technologie de pointe ! Quoique, à y réfléchir…

Elle ne prit pas le temps de le faire, interpella le gérant, qui lui fournit un PC sans un mot, s’empressant juste d’empocher la liasse de billets que Fabiola lui avait discrètement glissée.

Un dernier regard autour d’elle lui confirma qu’elle devrait avoir le temps de remplir sa tâche.

Elle activa une adresse mail, bien cachée derrière un solide pare-feu, et tapa son message qui n’en était pas vraiment un…

La Dame Blanche ne doit pas revenir sur sa case départ sinon le Roi sera vainqueur et le Fou du roi vaincu. Utilisez le liquide BLEU. Protégez la Dame Blanche !

Elle se relut, satisfaite de son message et cliqua sur : Envoyer. Puis elle activa un code permettant de brouiller l’envoi de ce mail. Seul le destinataire pourrait découvrir sa provenance.

Soudain, l’air se fit plus lourd dans la salle. Nul besoin de se retourner, elle savait. Ils étaient là. Elle respira dignement, se remémorant en flash tout ce qui l’avait conduit à cette ultime minute, celle où tout allait finir, celle où peut-être par son acte de bravoure, elle allait sauver la Dame Blanche.

Très lentement, elle se retourna. Elle les vit. Ils étaient trois, tous vêtus de noir comme dans les séries TV, un badge épinglé sur le côté gauche. Elle sourit. Ils l’avaient retrouvée, mais elle allait emporter avec elle le secret, ce qu’ils cherchaient, ce que lui voulait à tout prix.

Elle mit une main dans sa poche et bougea le bras. Une rafale de tirs la percuta. Dans un éclat de rire, elle tomba.

Un des Pions venait d’être éliminé, mais ce n’était qu’en apparence. Elle savait qu’à l’autre bout du monde, sur un ordinateur français, un homme allait continuer la partie. Il s’appelait Antoine. Il était de leur côté.

3
Genève

David Weber enleva sa blouse blanche et la lança négligemment dans un bac de linge sale. Il se déshabilla ensuite avec lenteur, chaque mouvement semblant lui coûter un réel effort, et pénétra sous la douche. Le jet brûlant le recouvrit, mais n’enleva pas la fatigue ni les courbatures. L’éminent chercheur de l’Institut de Sciences et de Recherche de Genève venait de s’enfiler 36 heures sans dormir. À cinquante et un ans, il ne tenait plus la route ! Les deux dernières heures, ses yeux se fermaient bien malgré lui. Il espérait ne pas avoir raté, à cause de sa négligence, une information importante.

Weber était un excellent scientifique de renommée mondiale. De mère française et de père suisse, il avait fait toutes ses études à Paris et était sorti major de sa promotion. Grâce à sa double nationalité, il avait pu être embauché sans difficulté dans le plus grand centre de la capitale suisse. À l’aide de différentes dotations, il avait pu remporter de jolies réussites marquant régulièrement les revues médicales de ses exploits.

Sa renommée l’avait conduit à accepter une place de choix au conseil d’administration, lui permettant une mainmise sur les finances. Non qu’il se risquait à détourner des fonds, mais ce poste lui permettait d’influer de l’oxygène dans ses recherches sans avoir à défendre son point de vue.

David habitait non loin de l’institut. Il s’était volontairement acheté une très jolie villa à proximité afin de toujours avoir un pied dans ses labos. Issu d’une famille aisée, il avait épousé à l’âge de vingt-huit ans Chantal de Dardel, une petite bourgeoise dont le père œuvrait en politique. La jeune fille n’avait que vingt ans lorsque son chemin avait croisé celui de David. Elle en tomba immédiatement amoureuse.

Weber était depuis son enfance un grand solitaire. Fils unique, il préférait passer son temps libre à bouquiner plutôt qu’à batifoler dans les bars. Il fut donc très flatté que cette jolie brunette aux yeux bleus s’intéresse à lui et se laissa séduire sans difficulté, même si le verbe aimer ne fut jamais prononcé. Le peu d’expérience du jeune homme ne sembla pas gêner Chantal qui poussa avec habilité David à prononcer rapidement ses vœux solennels, les unissant « jusqu’à ce que la mort les sépare… »

Ensuite, vie classique. Chantal eut deux enfants : un garçon et une fille. Le couple vivait en parfaite harmonie lorsqu’ils se voyaient, ce qui n’était que rarement le cas. L’amour n’avait guère duré. Une très tendre complicité l’avait remplacé. Cela n’inquiétait nullement le chercheur, bien trop préoccupé par ses recherches. Plus il prenait de l’importance et plus les femmes, semblant attirées comme un aimant par sa réussite, le remarquèrent. Il aurait pu s’offrir, sans une once de culpabilité, quelques coups de canif au contrat de mariage, mais l’idée ne lui traversait pas l’esprit. À cinquante et un ans, David se retrouvait un homme très seul. Chantal ne vivait plus qu’épisodiquement en Suisse, préférant leur loft parisien du VII arrondissement, quant à ses enfants, ils étaient devenus des gosses de riches infects, pourris par des écoles privées coûteuses et des fréquentations peu recommandables. Son seul grand amour, en dehors de la recherche, était la peinture. Il adorait gribouiller sur la toile, mélangeant les couleurs, leur influant une immortalité illusoire. Il renaissait à travers son art.

Ce fut par un jour gris, aussi bien dans son cœur que dans le ciel, que David croisa la route de Daphné, une ravissante Suissesse de trente-quatre ans, bohème, artiste. Il était occupé à transformer son esquisse en un univers noir et déprimant lorsque la jolie rousse aux yeux verts se posta près de la toile, les mains sur les hanches.

– Vous n’avez pas honte, avec un talent pareil, de gribouiller de telles horreurs ! Prenez un tube de rouge ou de bleu et transfigurez votre tableau ! Éclairez-le avec un jaune qui mettra un peu de lumière. Mais cessez les couleurs sombres. La vie est magique alors montrez-le !

David faillit laisser tomber ses lunettes en voyant la demoiselle attraper son pinceau et barbouiller avec talent sa toile de mille couleurs. Les ombres devinrent lumières, la nuit devint jour et David tomba immédiatement amoureux de Daphné comme dans les histoires que l’on raconte au cinéma. Elle devint sa lumière, son présent, son futur. Ils passèrent des après-midi à s’amuser comme des gosses en mangeant des barbes à papa ou à se rouler dans l’herbe fraîchement coupée.

Un soir pourtant, cette magie prit fin. Daphné annonça à son amant qu’elle partait en Amérique du Sud. Elle avait envie de voir du pays et en avait surtout assez de la Suisse et de sa monotonie. Le chercheur fut effondré. Il alla même jusqu’à lui proposer de divorcer pour l’épouser, mais notre électron libre ne voulait pas voir sa liberté entachée. Elle promit à David de garder contact et de toujours l’aimer.

La jeune femme était sincère. Elle était profondément amoureuse de cet artiste tourmenté, mais n’avait aucune envie de vivre d’amour et d’eau fraîche. Ah ! Si seulement David lui avait avoué la vérité. Qu’il était avant tout un homme riche, fortuné. Certains secrets peuvent gâcher une vie.

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