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Bob Slasher

Bloody Glove

Sur un scénario original de Stanislas PETROSKY

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Collection créée et dirigée par Stanislas Petrosky

© L’Atelier Mosésu

 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

TOI

1

T’es qu’un con.

Voilà. C’est à peu près tout ce qu’on pourrait dire. Oh, bien sûr, on pourrait broder, délayer un peu comme les journaleux ou les scribouillards savent si bien faire, trouver des façons plus élégantes de dire que t’es un con, mais au final, hein…

Ci-gît Frédéric Parmentier. 

1977 – 2016

Citoyen aimable, gentil, discret, avenant, effacé.

Un con.

Qui aimait rendre service. Bon voisin et ami fidèle.

Un…

Compagnon aimant, un…

Loser.

L’ampoule grésille. Tu l’as changée il y a moins d’une heure et cette pute grésille toujours, et ça, c’est encore un sacré exemple. T’as changé une ampoule. Ce soir. Alors que tu te doutais, que tu pressentais ce qui allait arriver… Mais t’as quand même pris le temps de changer cette foutue ampoule qui grésillait – peut-être t’avais peur qu’elle claque, que ton cadavre rigide manque de lumière au moment de sa découverte –, sauf que maintenant tu l’as changée et elle grésille toujours et tu crains toujours le foutu manque de lumière et…

T’as froid.

Les frissons vrillent ton corps et ton slip qui colle.

T’as coupé le chauffage par contre, avant de…

Bref.

Ci-gît donc Frédéric Parmentier 1977 – 2016, citoyen aimable, gentil, discret, effacé qui aimait rendre service, bon voisin et ami fidèle, un compagnon aimant, un…

Putain d’abruti.

Tu te marres. Tu sais pas pourquoi vu qu’il y a rien de drôle mais tu te marres là, dans le salon sans chauffage de ta baraque vide, tu te dis qu’il y a quelques heures encore t’étais sous le feu nourri des projos, aimé et… Pourquoi pas respecté.

Hein, pourquoi pas ?

Avec ton pull miteux, rayé rouge et vert, avec tes griffes en plastique.

Ton maquillage en PQ. Qui faisait peur aux gosses, même si tu décelais aussi dans leurs yeux une sorte de curiosité malsaine, que les foutus bipèdes ont toujours eue et auront toujours pour les choses de l’horreur, sur un écran ou dans leur vie...

Ils pourront dire – ils diront, presque tous sans faute – que c’est débile, des trucs de mioches, ces films qui lâchent leurs monstres comme un pervers lâche sa purée, pourtant toi, il y a trois heures à peine, ce samedi après-midi, tu voyais l’éclat d’excitation qui brillait sur leurs putains de foutues faces…

Ils t’aimaient.

Tu incarnais l’abject, un des tueurs les plus repoussants que la culture populaire, le cinoche ricain aient jamais créé, et ils t’aimaient sans vergogne. Ils aimaient ton pull rayé et tes griffes, ton visage brûlé, ton chapeau mou et c’était bon.

Oh ouais !

Putain, que c’était bon de goûter à leur amour.

Celui que Tina n’a jamais pigé. Tina pour qui les conventions d’horreur, les salons, les festivals que t’enchaînes presque chaque week-end à travers le pays sont encore plus répugnants que ton foutu maquillage en PQ dégoulinant de résiné synthétique.

Des trous à rats.

Des foires aux minables, des rassemblements de tarés.

Elle les appelait comme ça. Ces lieux où toi, tu trouves un peu de réconfort, un peu de chaleur humaine et de respect hors de ton quotidien morne, ton boulot de con à la boîte, elle appelait ça des cirques à losers. Échappatoires puériles pour le troupeau d’adultes attardés dont évidemment tu faisais partie. Enfin, depuis qu’elle s’est tirée – avec un autre bien sûr, un autre type forcément mieux, forcément plus capable de la rendre heureuse, elles peuvent jamais assumer ça toutes seules, faut toujours qu’elles se tirent en bonne compagnie – au moins sur ce point t’es tranquille... Ouais, ouais, mon gars.

Tu peux courir les salons tout ton saoul, sauf que t’as plus envie.

Sauf que ton existence entière manque d’intérêt depuis que Tina est plus là. Tes amis – quels amis ? –, ton boulot, tes conventions et même ta collection chérie – tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le fameux grand brûlé d’Elm Street sans jamais oser le demander, avec l’affiche dédicacée par Wes Craven, réalisateur du film original et de son ultime suite, puis d’autres affiches et des figurines, des accessoires en tout genre sans compter les cassettes, les DVD, costumes, la panoplie standard à ta vraie taille –, ces merveilles amassées, le boulot d’une vie qui occupe chez toi une pièce complète, s’étaient soudain parées d’un voile terne en moins de temps qu’il fallait à un cul-de-jatte pour cirer ses pompes.

T’avais tout, pourtant t’avais plus rien.

Sans Tina, t’étais cuit.

L’ampoule grésille. Tu frissonnes. Tu maudis cette baraque sans chauffage, le meuble de télé qu’elle a emporté – mais pas la télé, posée sur le lino dans la poussière – et puis ce foutu dressing béant et puis la Terre entière, puis Tina.

Ton reflet dans la glace.

Cette gueule de quadra chauve.

Cet œil plein de vide.

Ces abdos qui ramollissent. T’as jamais été beau…

Mais tu sais.

Ouais, Fred, tu sais. Que dans ce domaine, le pire reste toujours à venir.

Que tes meilleures années sont derrière toi, qu’une fille comme Tina se trouve pas à tous les coins de rue, t’as eu du bol et t’as peut-être piétiné tes chances, avec tes conventions débiles, tes films d’ados, tes brûlures en PQ, ouais peut-être…

Eh merde. En plus, Craven est mort l’été dernier.

Emportant avec lui ta jeunesse dans la tombe. Condoléances, Wes.

Ci-gît Fred Parmentier, machin.

Tu contemples tes mains, tes avant-bras zébrés de cicatrices. Pas vraiment profondes. Plutôt jolies en définitive. Ces blessures que tu t’infliges parfois, depuis que Tina est partie, avec des lames qui elles ne sont pas en plastique… Ces blessures te rappellent à la vie.

Des preuves que t’existes encore.

Une douleur irréfutable. Insuffisante, maintenant. Ces jolies cicatrices et ce joli costume. Ce boulot de merde et cette routine. Insuffisant, tout ça. Tu veux en finir. Tu vas en finir.

Ce soir.

 

2

Tu vas dans la salle de bains. Tu remplis la baignoire d’eau chaude. Dans les films, d’habitude ils mettent aussi quelques bougies sauf que toi t’en as pas.

Encore un truc dont seule Tina se servait et qu’elle a emporté. Il y a juste une autre ampoule, qui au moins grésille pas. Son éclat pisseux inonde la pièce.

Tartine ta gueule dans le miroir de jaune glauque.

Tu te fous à poil. Tu mates une seconde la preuve qu’on peut jouir d’une grosse bite et se faire larguer quand même, que la taille ça fait pas tout. Ta grosse bite molle et inutile.

Le couteau dans ta main.

Tu plonges ton corps frissonnant dans l’eau chaude.

C’est bon.

Putain ouais, tellement bon que t’en lâches presque le couteau. Tu te dis qu’un bain, c’est apte à régler le moindre problème, qu’au fond Tina mérite pas qu’on se bute pour elle…

Sauf que la perspective de continuer à vivre te fait encore plus flipper.

Tu te dis aussi qu’il faudrait de la musique. Une musique genre de circonstance, genre foutue marche funèbre ou métal sataniste ou un truc de tarlouze au piano.

Ou du Gainsbourg.

Je suis venu te dire que je m’en vais.

Sauf que même si ses larmes n’y pourraient rien changer, tu sais bien que Tina ne pleurera pas, alors au fond on s’en tape. De toute façon, pour mettre n’importe quelle musique, faudrait d’abord sortir de l’eau et t’hésites. Peut-être que si tu sors de cette eau, tu ne voudras plus y retourner, alors… Tant pis. Faute de mieux, tu choisis le silence.

Tu fredonnes.

Je suis venu te dire que je m’en vais…

Tu respires profond. Tu fixes l’intérieur de ton poignet gauche.

Y appliques la lame du couteau et tu tranches d’un coup sec.

Le sang gicle.

La douleur pulse. Tu fixes le sang qui se mêle à l’eau chaude. C’est beau. Arabesques rouges dans le liquide transparent. Mais tu te dépêches aussi, pour pas perdre le rythme. Le couteau change de main. Tu grimaces. Putain, ça fait mal.

D’un autre coup sec, tu tranches l’autre poignet.

La lame dévie sur l’os. Grince. Le sang coule quand même.

Pour la jouer un brin poétique, tu regardes la vie en train de s’écouler par tes poignets béants, sinon en vérité ça pisse et ça fait mal, ouais putain. Ça pisse foutrement vite.

Mais l’eau chaude te soulage.

Tu fermes les yeux.

Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais…

Tu sais pas qui est Verlaine. Sûrement un pédé, comme tous les artistes.

Sinon, il était pédé Gainsbourg ?

Au bout d’un moment qui te paraît long, exagérément long et limite ennuyeux – alors ce serait chiant de mourir ? Peut-être autant que de vivre –, t’ouvres les yeux, là une vision d’horreur te noue les tripes. Presque toute l’eau de ton bain est rouge…

Rouge sang.

Les deux plaies béantes de tes poignets ne saignent plus.

D’ailleurs, ça fait même plus mal. Sauf que toi… Bon, ben comment dire ?…

Sauf que toi, t’es pas mort.

Pile-poil. Tu trempes dans cette foutue mélasse couleur hémoglobine – qui a tiédi entretemps – et tu frissonnes un peu, dans cette salle de bains à l’ampoule glauque, dans le silence lourd tu fixes les deux blessures par lesquelles la vie aurait dû se tirer de ton corps, comme Tina s’était tirée de ton quotidien sauf que non. T’es toujours là. Tu sais pas pourquoi mais ouais, t’es toujours là et tu sais pas pourquoi, mais ça dure…

Longtemps.

Longtemps, tu te demandes pourquoi ça dure.

Et l’eau, cette pute, continue de refroidir.

 

 

3

Une demi-heure plus tard, t’es sorti du bain. T’as vidé l’eau et observé le liquide poisseux s’écouler par la bonde. T’es pas vraiment content. Ni mécontent non plus à vrai dire, t’es plutôt dubitatif. Circonspect. On le serait à moins. Décidément, rien ne marche comme prévu ce soir. Tout se barre en cacahuète.

La loose, quoi.

On change pas ses bonnes vieilles habitudes.

Tes poignets ne saignent plus. Tu les as lavés. Séchés. Les deux blessures s’exposent, la peau tranchée, derme ouvert sous la lumière blafarde de l’ampoule. On dirait une plaie factice. Celles qu’on vend dans les magasins de farces et attrapes, qu’il suffit de coller sur sa propre peau pour simuler l’entaille… On peut aussi y adjoindre du faux sang. Ou du vrai. Du sirop de fraise ou de grenadine. Tu racontes n’importe quoi.

En même temps, c’est n’importe quoi ce qui t’arrive.

Tu veux faire un deuxième essai. Toujours à poil, tu grimpes dans la baignoire aux bords maculés d’écarlate, avec la rage au cœur. L’envie d’en finir. Encore. Le couteau souillé entre les doigts. D’abord tu veux rester debout puis tu t’accroupis.

T’as l’air con.

On dirait que tu vas couler un bronze.

En fait, tu t’agenouilles. Comme en prière.

Je suis venu te dire que…

Non. Pas là. Tu t’embarrasses d’aucun cérémonial, aucune fanfreluche funèbre, tu te contentes de passer la lame souillée du couteau sur ta gorge. Appuyer bien fort et pas dévier de la ligne de ton cou. Tu t’ouvres une large brèche sous le menton…

Et assez vite, t’es déçu.

Ça fait moins mal que la première fois.

Le sang gicle moins. Seul un mince filet de raisiné coule de ta gorge, sur la lame du couteau et sur tes doigts et dans les poils de ta barbe. Même ton cœur en a plein le cul de pomper, disons qu’il fatigue. Il fait pas de zèle. Tu t’énerves. Tu trépignes agenouillé dans ta foutue baignoire avec cette foutue lame entre les doigts et les doigts poisseux de sang et merde, voilà ça y est, ça se confirme tu meurs pas. Non, non. D’abord le poignet gauche puis le poignet droit puis la gorge et rien, peau de zob, tu canes pas, putain.

Même la Mort…

Cette salope.

Même la Mort t’a oublié.

Ci-gît Frédéric Parmentier. 1977 – 2016

Quoique.

Citoyen aimable, gentil, discret, avenant, effacé. Qui aimait rendre service. Bon voisin et ami fidèle… Et tellement insignifiant que même la Camarde n’en a pas voulu.

Tu veux te relever et tu glisses.

Tes pieds ripent sur l’émail. Tu t’étales comme un gland. Tu gémis.

Tu suffoques, tu blêmis à présent qu’a sonné l’heure…

Tes plaies se tordent et là ouais, ça fait mal. Tu gémis de douleur et de tristesse. On t’a tout enlevé. Le bonheur de vivre et celui d’abréger tes souffrances. Tu pleures. T’es con.

Tu pleurniches étalé dans la baignoire.

4

—  Allô ?

Le type à l’autre bout du fil est un professionnel.

—  Bonsoir…

C’est son job de comprendre. Rassurer les gens. Panser les innombrables plaies physiques et psychologiques de nos existences meurtries, et tu comptes bien te faire panser un minimum pas plus tard que très vite. Tu lui répètes :

—  Bonsoir, monsieur.

—  Bonsoir.

Il parle d’un ton froid.

—  Je suis bien au SAMU ?

—  Quelle est la nature de l’urgence, monsieur ?

Tu réfléchis.

— Pourquoi...

T’essayes d’être le plus clair possible.

—  Pourquoi j’arrive pas à mourir ?

Il y a un silence. Apparemment, le type ne comprend pas.

—  Vous pouvez répéter ?

Il garde un ton pro, calme, on sent qu’il est habitué à gérer des situations dingues et des tarés au kilo. Ce type ne doit jamais douter de lui en se levant le matin.

—  Pourquoi je n’arrive pas à mourir ?

—  Qui est mort ?

—  Moi.

—  Pardon ?

Nouvelle pause.

—  Attendez... Quelle est la nature de l’urgence ?

Il pige rien. Tellement encombré dans ses protocoles, sa vision forcément étriquée, forcément scientifique du monde, le type du SAMU ne saisit pas ce que tu lui demandes. La question est trop simple. Surtout, elle est sans réponse.

—  Monsieur ?

Tu hésites à raccrocher.

—  Monsieur, pouvez-vous être plus précis ?

T’arrêtes d’hésiter. Tu raccroches. Tu serres le combiné quelques secondes dans ta main – à la peau pâle, au teint exsangue – avant de le claquer contre sa fourche. Encore un truc impossible avec les téléphones modernes. Les portables. On peut pas les claquer sur leur fourche, ces bâtards-là, on n’a aucun moyen d’évacuer sa haine… Pas étonnant que l’homme moderne soit fou. Puis tu restes immobile. L’œil vague. Nu dans ton salon. Le corps tailladé et pourtant bien vif. Tu cherches une raison. Un coupable. Tu trouves personne.

Ou plutôt…

Tu trouves tout le monde coupable.

Ce type du SAMU complètement bouché ou ce foutu fabricant de couteaux inefficaces, Tina qui s’est tirée en te laissant seul, le gosse qui s’est moqué de ton maquillage, tout à l’heure sur le stand du salon, a dit que le PQ sur ta gueule se décollait…

Tous des enflures.

Coupables désignés. Cibles idéales de ta colère. 

Pourquoi essayer de mourir alors que des salauds vivent ?

Pourquoi se punir soi-même quand tant d’autres le méritent ?

 

 

CHAUSSETTE ET LE JUNKIE

1

Minuit, l’heure du crime…

Ton garage éclairé au néon. Le métal crie. Crache ses étincelles. T’y mets tout ton cœur et un paquet d’huile de coude, tu t’es jamais senti si vivant depuis des lustres. Des mois. Des années. Plutôt fier de toi, aussi. C’est pas le premier pékin venu qui pourrait inventer ce que toi, t’es en train d’inventer. Concevoir ce que tu conçois. À la fois l’instrument de ta vengeance et un vibrant hommage au héros de ta jeunesse.

D’abord, t’as retourné la baraque à la recherche de matos. Divers éléments dont t’aurais besoin pour fabriquer la merveille. Réplique plus ou moins exacte d’une arme redoutable et emblématique. T’as cherché un moment, tu t’es creusé le ciboulot.

Puis t’as trouvé.

Eh eh, ouais, mon gars.

Dans votre chambre – ta chambre, maintenant –, t’as trouvé une paire de longs ciseaux puis dans la salle de bains t’en as trouvé une autre. Des ciseaux de couturière en métal. Avec un tournevis, tu les as démontés. Voilà ce que ça a donné. Une splendeur.

Magnifique... Quatre belles lames que tu t’es empressé d’aiguiser.

Puis au garage, t’as dégoté un vieux gant d’électricien, quelques colliers de serrage de plomberie et là, putain, le Fred Parmentier qui avait jamais été capable de réparer quoi que ce soit dans sa foutue baraque, ben il a commencé à bâtir…

Créer.

À partir de rien.

Comme quoi, il y a certaines vocations qui viennent sur le tard.

T’enfiles le gant et fixes une lame aiguisée sur chaque doigt, sauf le pouce. T’as rien pour le pouce par contre. De toute façon, Krueger non plus. Mais les quatre autres se parent bientôt de leur excroissance. Tu serres les colliers. Tu testes. Les lames partent en vrille. Tu décides de trouver autre chose pour les fixer mieux et retournes encore ta baraque. Tu finis par dénicher un rouleau de fil de fer de jardinage – toi qui as jamais jardiné, à part un coup de tondeuse l’été quand ça devenait dramatique, quand Tina t’engueulait en te traitant de tous les noms, avec une nette préférence pour les plus humiliants – et t’en découpes quatre morceaux, que tu passes dans les anneaux métalliques des lames de ciseaux.

Tu fixes. Tu serres. Cette fois, ça y est.

Maintenues au bout par le fil de fer et au centre par un collier de serrage, ces lames ont plus aucune chance de se faire la malle. Elles au moins vont te rester fidèles.

Tu contemples ton œuvre en souriant. Ça a de la gueule. Oh ouais, mazette… Ce gant improvisé – tuné, comme disent les jeunes, customisé de sa mère la pute – en jette un max. Sauf que maintenant va falloir apprendre à s’en servir. Exprès, tu te l’es fixé à la main gauche – vu que t’es droitier, tu voulais garder libre la plus pratique –, mais t’as jamais rien su faire de ta foutue main gauche, alors… De la droite non plus, dirait Tina.

Ta gueule, Tina.

Va crever, charogne. Hein…

L’idée est tentante. Aller crever cette charogne et son salopard de nouveau jules. Mais pas tout de suite, avec le peu d’expérience que t’as. Tu dois t’entraîner d’abord. Tester cette merveille sur quelques cobayes, maîtriser ta technique. Ensuite…

Ensuite, les portes de l’infini s’ouvriront.

Dans le garage peint au néon, tu passes tes griffes sur le panneau de liège où sont accrochés tes outils. Le métal gratte. Grince. Le bruit est délicieux. En plus, malgré l’éclairage blafard, ton arme prend très bien la lumière. Elle brille. Resplendit. Étincelle.

Tu l’aimes. Comme ça, sans prévenir. Le coup de foudre.

T’en tombes éperdument amoureux.

Ci-gît bien Fred Parmentier. 1977 – 2016. Citoyen aimable et inoffensif…

Le Fred nouveau est né.

Miaou…

Tu t’immobilises. Ta main droite posée à plat sur l’établi. Ta respiration coupée net par cette intrusion inattendue et pourtant prévisible. Bientôt une forme apparaît dans l’entrebâillement de la porte qui mène à la cuisine. Tu l’avais oublié, celui-là… Pris dans tes désirs de mort et tes rêves de vengeance, t’avais complètement zappé Chaussette.

Miaou…

Ici t’habites pas seul. Pas vraiment. Avant de partir, Tina t’a laissé un cadeau – parce que son nouveau jules est allergique aux poils, nickel vu qu’elle s’épile la moule – sous forme de matou. Chaussette, donc. Prénom débile choisi par Tina et que t’as pas osé changer.

Toi, tu l’aurais appelé Euclide.

Dans tous les cas, la vision de ce minet te fout en rogne. D’un seul coup. Cette boule de poils roux aux yeux jaunes cristallise en une seconde ta rage, ta frustration, tes pulsions violentes et puisque tu dois t’entraîner, pourquoi pas commencer par lui ?

Miaou…

Il a faim. Il a rien eu ce soir. Chaussette le petit matou n’a pas eu sa pâtée.

Ben, tu vas l’avoir ta pâtée. Tu vas même grave la prendre.

Viens là.

Bien sûr, ce con t’obéit pas. C’est pas un foutu clebs.

Viens là, mon beau.

Tu lui causes d’une voix blanche et le salopiaud se méfie. Roulé en boule près de la porte, cul posé sur sa queue, il te fixe de ses yeux jaunes en amandes. T’as l’impression qu’il sourit. Que ce bâtard de chat se fout de ta trogne. Tu l’appelles. Il bouge pas. Toi non plus, tu bouges pas. Vous vous regardez en chiens de faïence, l’expression te fait rire vu que ni lui ni toi n’êtes des chiens, enfin bref. Si seulement t’avais une boîte de bouffe…

Avec une boîte de bouffe, tu le choperais.

Mais la bouffe est en cuisine et lui sur le passage.

T’es coincé. Va falloir se montrer vicelard, plus rusé que le plus rusé des animaux, tu sais pas si t’en seras capable. T’as jamais été rusé. Tu t’es toujours fait piner par tout le monde. C’est pas quelques griffes attachées à tes doigts avec du fil de fer qui vont…

Pense positif, Fred.

Encore, tu t’immobilises.

Qui vient de parler ? Putain, ouais, qui vient d’ouvrir sa foutue bouche ?

C’est moi, Fred.

Qui ? Pas Chaussette, quand même. C’est quand même pas lui qui vient de te causer même si bon, vous êtes que deux dans ce garage, alors…

Pense plus loin.

Peu à peu, tu reconnais cette voix. Tes yeux s’écarquillent. Ton pouls bat la foutue chamade. Tu le reconnais. C’est lui. Lui. Il est là quelque part, et il te cause à toi. Oh putain.

Salut, Fred.

Sans réfléchir, tu lui réponds.

Salut, Freddy.

Fred et Freddy, putain, tu te dis que c’est drôle comme coïncid…

Alors on se le fait, ce chat, ou bien on se branle les couilles ?

Et sans réfléchir bis, tel le toutou obéissant à la voix de son maître, tu t’élances en criant vers la porte intérieure du garage, toutes griffes dehors, vers Chaussette qui jusqu’au dernier moment te fixe de son œil jaune. Ironique et distant.

2

Tu l’as pas eu.

Bien sûr. T’as pas réussi à écorcher ce foutu chat, pourtant tu l’as coursé partout. T’as crevé les coussins du canapé. Rayé plusieurs murs. Une de tes griffes s’est prise dans l’anneau des rideaux et t’as failli te tordre le poignet. Te péter le genou en tombant d’une chaise.

Maintenant t’es hagard, debout au milieu du salon, le souffle court.

Ivre de colère. Conscient que pour ta première proie t’as sans doute visé trop haut, qu’il faudra plutôt aller chercher du côté de l’humain. La connerie humaine, c’est bien connu, ne fait pas le poids face à la ruse féline. Tu vas te dégoter un autre cobaye...

Tu vas l’avoir, ton festival de tripes.

Hein, Fred ?

Cette voix encore. Enjouée et nasillarde. La voix de ton maître.

On va enfin s’en payer une bonne tranche ?

Tu souris. Chaussette n’était qu’un modeste préambule. Une erreur pardonnable. Imputable à ton impatience, ton envie d’essayer tes griffes comme un gosse qui à Noël veut tout de suite essayer ses cadeaux, quitte à faire n’importe quoi. Une simple erreur.

La seule.

Au vestiaire, tu cherches ton manteau. Le noir et long. Celui que tu mets quand il y a du vent, assez ample pour cacher ton nouvel outil. Puis t’as une autre idée… Tu montes à l’étage d’un pas rapide, vite fait t’entres dans la chambre d’amis, celle qui sert de musée pour tes trésors et là, tu vois le chapeau. Le Fedora marron du héros de ton enfance. Tu le prends délicatement de ta main libre et le poses sur ta tête. Il te va au poil. Ton crâne chauve en épouse les contours. Si le vrai Krueger te voyait, il serait fier…

Mais je te vois, Fred.

Alors, ton sourire s’élargit.

Ne t’inquiète pas, mon ami. Mon frère… Je vois tout ce que tu fais.

Galvanisé, le cœur en liesse, des picotements nerveux jusqu’au bout de tes griffes, tu descends aussi vite que t’étais monté puis tu gagnes le vestibule. T’es paré. Gonflé à bloc.

Puis tu vois Chaussette. Sous le buffet de la salle à manger, qui te nargue de ses yeux en amande, ces yeux qui brillent dans le noir. Mais t’as...

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